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Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) cover

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Chapter 15: CHAPITRE XIII CHARLES IX—LE TRIUMVIRAT—POISSY ET PONTOISE 1561
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About This Book

The volume traces mid-16th-century France through political and religious upheaval, concentrating on the Protestant-Catholic conflicts, the rise of martyrdom as a moral force, and the Saint-Barthélemy massacre. It examines key figures' decisions and vacillations, using newly available correspondence and archives to illuminate motives and errors, while portraying a prominent Protestant leader as a steadfast conscience whose death reshaped alliances. The author reflects on art and science's marginal role in this period, previews a forthcoming critical review of sources, and emphasizes how documentary evidence transforms understanding of the era's crises.

Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.

Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie. C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de prince de le mener au roi sans qu'il lui arrivât mal, de lui faire donner audience, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.

La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés, intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir, tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.

Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en sera mémoire.—Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi pour les faire mourir sans forme de procès. Il avait mis au bas: De l'avis du conseil, qu'il n'avait daigné consulter.

Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.

En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence, trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et les catholiques impuissants et les protestants dépassés.

Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable (26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera ces mauvaises et pernicieuses volontés; l'exécution des prisonniers continue tous les jours. Il n'en écrit pas davantage.

Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie. Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez rejeté de Dieu.»

Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier, comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci, cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers à la place Maubert.»—Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré, qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le cœur. Il ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal, par toi, nous voilà tous damnés.—Mon frère, dit le prélat, résistez au malin esprit.—Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire horrible. Il tourna le dos, et mourut.

Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un chien, qu'on me le jette à la voirie!»

Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des têtes.—Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.

Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par en rire.

Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.—Ce que j'ai? Ah! madame! je viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne frappe bientôt notre maison!»

Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré de honte, mordu au cœur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger Condé!

Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché, dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.

Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers, artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en feras la vengeance!»

CHAPITRE XII
MORT DE FRANÇOIS II ET CHUTE DES GUISES
1560

Le 31 mars et le 12 avril, les Guises firent faire au nom du roi deux apologies de l'affaire d'Amboise, l'une envoyée au Parlement, l'autre au roi de Navarre. Ils réduisirent les tailles, et créèrent chancelier un homme connu pour modéré, L'Hospital, chancelier de la sœur d'Henri II, Madeleine, récemment mariée au catholique duc de Savoie, mais qui tenait à Nice sa cour dans un tout autre esprit.

Changement subit, inouï, incroyable! Disons mieux, défaillance étrange des Guises! Le cœur manqua, ce semble, au cardinal de Lorraine; la girouette tourna; la violence fit place à la peur.

Non sans cause. Dans les murs mêmes d'Amboise, et parmi les supplices, contre les Guises venait de se former le tiers parti.

Observons-en bien la naissance. Ceux qui, par devoir ou hasard, se trouvèrent au fatal château dans ce moment d'horreur, les Châtillon spécialement, en désapprouvant la révolte, cherchèrent inquiètement par où l'on contiendrait les Guises.

Le jeune roi, âgé de dix-sept ans, nerveux et maladif, avait été d'abord fort ému de l'affreux spectacle. Il en avait pleuré, disant toujours: «Hélas! qu'ai-je donc fait à mon peuple?»—Puis, entendant les condamnés n'accuser jamais que les Guises, il en avait fait la remarque, comprenant très-bien que l'entreprise n'était nullement, comme on le lui disait, dirigée contre lui.

Cette faible et pauvre volonté ne s'appartenait pas. Deux femmes se la disputaient, sa mère, sa jeune épouse. De quel côté pencherait-il? Cette grande question, décisive pour la France, était toute dans la chambre à coucher. Jeune et malade, il avait bien ses faiblesses natives pour sa mère et nourrice. Mais qu'était tout cela contre un mot de Marie Stuart?

La mère, plus que prudente, et n'osant même souffler devant les Guises, avait cependant pris parti dans l'amnistie accordée le 2 mars. Le messager royal qui porta l'acte au parlement y ajouta ce mot: Que le cardinal de Lorraine demandait qu'on attendît quatre jours et qu'on fit des processions dans Paris, mais que la reine mère engageait à enregistrer sans attendre.

Voilà la première et timide révolte de Catherine.

Elle intervint, et avec beaucoup d'insistance, pour que l'on sauvât Castelnau, apparenté à maintes grandes familles qui, disait-elle, ne pardonneraient jamais sa mort. D'autres, surtout les Châtillon, prièrent aussi pour lui. On poursuivit les Guises de prières et de caresses jusque dans leur chambre. On ne tira du cardinal qu'un mot: «Il mourra, et personne ne viendra à bout de l'empêcher.»

Je ne vois point que la jeune Marie Stuart, alors toute-puissante, se soit jointe à sa belle-mère. Elle avait été élevée par le cardinal de Lorraine, et ne faisait qu'un avec lui. Les lettres de sa plus tendre enfance, qui témoignent d'une précocité d'esprit extraordinaire, montrent aussi combien elle naquit violente et dure. Elle y félicite sa mère des exécutions qu'elle faisait en Écosse: «Vous avez très-bien fait de ce que voulés faire justice; ils en ont bon besoin.» (Labanoff, I, 6.)

Élevée, dès l'âge de six ans, par sa belle-mère Catherine, qui la faisait coucher près d'elle à côté de ses filles, à peine fut-elle reine, qu'elle devint son espion, mais ouvertement, sans pudeur; elle se fit, à dix-huit ans, gouvernante et surveillante d'une femme de cinquante ans qui lui avait servi de mère, abusant de ce que l'audace et l'insolence lui donnait d'ascendant sur cette personne fine et rusée, mais vile, tenue toujours très-bas, lâche de nature et d'habitude.

Choquant spectacle! de voir la vieille qui tremblait sous la jeune? de voir déjà en cette créature comblée de tous les dons, et qu'on eût voulu adorer, le cœur ingrat, le vilain cœur des Guises et leurs bas instincts de police!

La situation de Catherine lui faisait regretter sans doute d'avoir, pour plaire aux Guises, reçu durement Montmorency.—D'autre part, les Châtillon, ses neveux, ne pouvaient avoir prise sur le jeune roi contre sa femme qu'au moyen de sa mère. Ils s'adressèrent à Catherine, exprimèrent le désir qu'elle prévalût près de son fils.

Qu'auraient-ils fait? Le roi de Navarre négociait avec l'Espagne, et, pour plaire à l'Espagne, pour se laver de l'affaire de Condé, égorgeait son propre parti!

Montmorency, les Châtillon, pensèrent sans doute qu'après tout cette Italienne, infiniment prudente et modérée, sans amis ni parti, serait heureuse de s'appuyer sur eux, de se régler par leurs conseils.

Le connétable agit dans ce sens et contre les Guises. Armé chez lui et cantonné à Chantilly, il voulut bien en sortir sur un ordre du roi pour expliquer au parlement l'affaire d'Amboise. Il blâma la prise d'armes, mais non le mécontentement public, et spécifia qu'on n'avait attaqué que les Guises, les désignant ainsi comme la pierre d'achoppement, la cause de tous les embarras.

L'ambassadeur d'Espagne (qu'on croyait dirigé par les avis du connétable) offrit les secours de son maître, mais à qui? non aux Guises. Loin de là, il dit qu'on ferait bien de les écarter pour un temps.

Ce mot seul les tuait. Et au même moment leur fortune périssait en Écosse. Philippe II se vengeait de leur duplicité. Ils sollicitaient son appui en France, et en Angleterre travaillaient pour se faire, à sa place, les chefs du parti catholique. Le roi d'Espagne protégea la protestante Élisabeth, leur interdit de l'attaquer. Elle put à son aise envoyer des troupes en Écosse et en chasser les Français. Les Guises ne désarmèrent Élisabeth que par l'intercession de Philippe II.

Donc voilà les deux faits qui dominent la situation: le tiers parti commence en Catherine, et les Guises ne se maintiendront qu'en devenant de plus en plus les serviteurs du roi d'Espagne, dont ils avaient eu jusque-là la folie de se croire rivaux.

Blessés ainsi au sein de leur victoire, ils étaient fort embarrassés de Condé. Ils ne pouvaient guère l'élargir qu'en lui faisant excuse. On n'avait rien trouvé dans ses papiers. Il était en mesure de les menacer à son tour. Lui-même avait besoin d'une bravade pour se relever, après le triste rôle qu'il avait joué, son mensonge palpable et le reniement de ses amis. Il risqua un outrage aux Guises.

Le mot de Castelnau qu'un bourreau n'était pas un prince, indiquait ce qu'il fallait dire. Condé, dans le conseil, déclara que ses ennemis qui le prétendaient chef de la conjuration avaient menti, qu'il était prêt à mettre bas son rang de prince, pour, les haussant à son niveau, les combattre, leur faire avouer qu'ils étaient poltrons et canailles. Cela dit, il sortit, les ayant d'un mot, dégradés.

Cela leur fut amer. Ce nom de princes, fort longtemps disputé, laborieusement établi, mais si justement contesté à des bourreaux couverts de sang, ils le revendiquèrent bien vite. Guise se leva, il dit que, comme parent du prince, s'il y avait combat, il avait droit d'être son second.

Voilà ce mot qu'on a défiguré.

Condé se trouva libre. Marguerite ne l'était pas. Les Guises sentaient bien que leur péril dès lors était en elle, et la gardaient à vue. Son garde et son geôlier, c'était sa tendre fille Marie Stuart, qui ne pouvait s'arracher d'elle, ne la quittait d'un pas. On savait que, sous main, dans les rares échappées qu'elle avait eues, elle adressait de bonnes paroles aux réformés. Une fois, elle avait cru pouvoir se ménager un moment d'entrevue avec Régnier de La Planche, l'illustre historien protestant. On le sut à l'instant, Catherine jura qu'elle n'avait voulu que trahir La Planche, le faire parler devant les Guises, lui faire livrer les secrets du parti. Et, en effet, elle cacha le cardinal de Lorraine, de manière à pouvoir l'entendre. Elle l'écouta longuement, puis le fit arrêter. Elle obtint cependant qu'il sortît quatre jours après.

Il en fut de même d'une adresse que les réformés lui firent remettre par un jeune homme à son passage entre deux portes; cette pièce fut saisie à l'instant dans les mains de la reine mère par sa belle-fille et portée aux Guises. Catherine, lâchement, abandonna l'homme en péril; mise en face de lui, elle lui reprocha de lui avoir remis un pamphlet qui l'attaquait elle-même. «En quoi? dit-il.—En attaquant MM. de Guise, avec qui nous ne faisons qu'un.»

Le plus bizarre de la situation, c'est que le cardinal de Lorraine, inquiet de cette popularité de Catherine, imagina de lui faire concurrence auprès des protestants. Deux mois après Amboise, ayant à peine lavé ses mains sanglantes, il veut conférer avec eux, les appelle, les accueille, dispute amicalement.

C'est lui qui avait appelé L'Hospital, créature d'Ollivier, légiste, homme de lettres, et grand faiseur de vers latins, panégyriste facile des grands, à la mode italienne. C'était un homme absolument inconnu de la magistrature, et qui avait cheminé sous la terre. Personne ne devinait qu'il fût très-honnête et très-bon, excellent citoyen. Il était fils d'un médecin, d'un proscrit qui avait suivi le connétable de Bourbon. Il avait longuement vécu en Piémont. Le malheur et l'exil l'avaient fort aplati; au dehors seulement, car le cœur était admirable. Plus que sage et plus que prudent, il était secrètement favorable aux réformés, et pourtant le cardinal de Lorraine le croyait son homme. D'Aubigné assure qu'il avait donné, comme sans doute une infinité de gens inconnus, sa petite contribution d'argent aux conjurés d'Amboise.

Dans ce moment les Guises étaient entre l'enclume et le marteau. D'une part, Philippe II les pressait d'acquitter le vœu d'Henri II, et d'accepter l'Inquisition. D'autre part, ils auraient voulu calmer le parti réformé qui partout se montrait en armes. L'Hospital, déjà chancelier (sans avoir encore sa nomination), leur fit habilement le bizarre édit de Romorantin, un édit à deux faces, indulgent et sévère. Il donnait aux évêques le jugement d'hérésie. Nulle peine indiquée que la mort. Voilà pour le sévère, et ce qu'on montrait à l'Espagne. Mais, d'autre part, les Parlements ne jugeant plus, et la mort ne pouvant être prononcée par l'Église seule, les protestants n'avaient à craindre que les punitions canoniques.

Cependant Condé, de retour près de son frère, l'avait ramené au connétable, aux Châtillon. Tous ensemble exigèrent les États Généraux. Les Guises n'osèrent s'y opposer. Seulement ils rusèrent, en faisant seulement une assemblée de notables, intimidant Navarre, l'empêchant d'y venir. Montmorency vint seul, mais avec ses neveux et une armée de gentilshommes. (Fontainebleau, 21 août 1560.)

Les deux partis obtinrent ce qu'ils voulaient. Coligny dit que, sur l'ordre de la reine mère, il avait vu la Normandie, et qu'il en rapportait une adresse des réformés pour obtenir la tolérance. «Par qui signée? dit-on.—Par cinquante mille hommes de Normandie, si vous voulez, demain.» On disputa, mais on promit la tolérance provisoire, et les États Généraux, qu'exigeait aussi Coligny.

En revanche, les Guises se donnèrent à eux-mêmes, au nom du roi, l'indemnité complète, la plus blanche innocence, pour tous leurs actes de finances et de guerre.

L'édit pacificateur est du 26 août. Et le 27, le connétable étant à peine en route pour retourner chez lui, les Guises mettaient à la Bastille un complice du connétable qui, d'accord avec lui et d'autres, écrivait au roi de Navarre, pour l'engager à faire mourir les Guises, dont les États auraient ordonné le procès. Tout cela, disait-on, se lisait dans les lettres qu'on prit sur un messager.

C'était déjà la guerre civile. Et elle éclatait de toutes parts.

Dans le Midi, le parti protestant, tout au contraire de ce qu'on attendait, eut pour lui les meilleures épées, des hommes redoutables qui sont restés célèbres. En Provence, Mouvans, avec une poignée d'hommes, embarrassa, déconcerta, et le gouverneur de la province, et le vieux Paulin de la Garde, fameux par ses campagnes avec les forbans turcs et par le massacre des Vaudois; ce héros des galères fit très-mauvaise contenance devant un vrai héros.

En Dauphiné, plus tard dans le Comtat, commençait ses campagnes l'intrépide et cruel Montbrun.

Un échappé d'Amboise, Maligny, avait entrepris pour le roi de Navarre une affaire aussi grave peut-être que celle d'Amboise: c'était de prendre Lyon. La chose ne manqua que par la lenteur et l'hésitation de ce malheureux Navarrais qui, comme à l'ordinaire, par peur ou par conseil des traîtres, défendit de rien faire et faillit ainsi faire périr ceux qui s'étaient tant avancés.

Saint-André assura Lyon pour les Guises. Leurs lieutenants reprirent le dessus en Provence et en Dauphiné, à force de bonnes paroles et de serments qui suivaient les massacres. Les Guises se trouvaient forts par leur défaite même d'Écosse. Les vieilles bandes leur étaient revenues. Ils crurent pouvoir jouer quitte ou double, attirer Navarre et Condé, les Châtillon, les dégrader par la main du roi même, les faire mourir comme hérétiques.

Projet désespéré, mais non invraisemblable. J'en juge par la ressource non moins extraordinaire qu'ils cherchèrent en octobre dans une somme tirée violemment de leurs partisans mêmes, du clergé de Paris. Elle devait être payée par l'évêque et les grands abbés en six jours. On leur envoyait pour huissier et pour garnisaire un conseiller du roi, qui devait attendre la somme, séjournant à leurs frais, pouvant saisir leur temporel, poursuivre leurs officiers et receveurs, vendre leurs biens, sans forme de justice. Que si, avec tout cela, ils tardent de payer, ce conseiller emmènera l'évêque, les grands abbés et leurs chapitres, qui resteront avec le roi, le suivront, à leurs frais, jusqu'à l'entier payement. (Saint-Germain, 7 octobre 1560.)

Qu'auraient fait de plus les réformés? L'embarras fut extrême. Mais le clergé ne vendit pas un pouce de terre. Il aima mieux engager les reliques.

Un coup si violent, si révolutionnaire, frappé sur les leurs mêmes, donne à penser sur ceux dont ils auraient frappé leurs ennemis. Pour subir de telles choses, le clergé dut attendre des résultats définitifs. Si Navarre et Condé périssaient en effet, leur mort eût commencé dans les provinces une Saint-Barthélemy, comme celle que le Savoyard, au moment même, à l'aide de nos troupes, exécutait sur les Vaudois.

Les deux frères, le roi et le prince, n'en croyaient pas moins de leur honneur de venir à ces États qu'ils avaient demandés. Ils avaient manqué l'assemblée de Fontainebleau; pouvaient-ils manquer celle-ci? La seule question était de savoir s'ils y viendraient en armes. Leurs femmes, ardentes protestantes, la reine Jeanne d'Albret et la princesse de Condé, les priaient, conjuraient, de se laisser accompagner. Dans tout le Midi et l'Ouest, une grande cavalerie protestante s'était levée d'elle-même, d'elle-même réunie à Limoges; elle brûlait d'aller parler aux Guises et de les voir de près. Elle se payait et se nourrissait, et ne voulait des princes que l'honneur de leur faire escorte. Mais les Guises tenaient déjà par ses conseillers le roi de Navarre; ils le tenaient par une demoiselle de la reine mère dont il était amoureux. Il s'ennuyait fort à Nérac près de Jeanne d'Albret, malgré les prêches assidus dont on le régalait. Il avait hâte d'échapper à sa femme. Condé aussi, très-vraisemblablement, suivait un même attrait; tous les avis de son ardente épouse lui faisaient moins d'impression que les plaisirs faciles de la cour de la reine mère. Rien de plus futile que ces deux frères, vrais papillons, nés pour donner droit dans la flamme et se brûler à la chandelle.

Catherine n'ignorait pas certainement l'appeau grossier des Guises; on se servait d'une fille à elle pour amener les princes à la catastrophe qui l'eût annulée elle-même. Elle versa des larmes quand ils entrèrent dans Orléans, et pourtant elle était tellement dépendante, tellement obsédée, dominée par Marie Stuart, qu'elle ne risqua pas un mot pour les sauver.

Du moment que les princes eurent renvoyé la formidable escorte qui eût voulu les suivre, les caresses, les honneurs, dont les amis des Guises les entouraient, cessèrent. Personne ne vint plus à leur rencontre. La route fut morne et solitaire. Mais il n'y avait plus à reculer; ils avançaient toujours vers l'abattoir.

Les Guises avaient concentré toute une armée dans Orléans, infanterie, cavalerie et canons, les vieilles bandes surtout, endurcies et féroces, qui avaient fait les guerres sans quartier d'Écosse et d'Italie. Race de dogues, ignorée jusque-là, mais propre à cette époque, et soigneusement choyée des Guises. Le type, c'est Tavannes, sanguin et furieux Bourguignon, c'est le bilieux Gascon Montluc, homme de guerre, mais aussi de massacres, qui ont eu soin de raconter leurs crimes.

Nos étourdis, entrés dans Orléans, passèrent entre deux files de ces soldats des Guises qui riaient d'eux et s'apprêtaient à rire davantage à l'exécution.

On ne daigne leur ouvrir la porte du palais.

Admis par le guichet, ils montent, trouvent Catherine en larmes, le pâle petit roi qui joue son rôle de colère, et les arrête. Navarre reste au logis du roi sans savoir s'il est libre, mais entouré et observé. Condé, qu'on craignait plus, est jeté dans une maison à fenêtres grillées, qu'on change tout à coup en tombeau, l'entourant en deux jours d'un fort de briques, avec triple rang de canons qui montrent la gueule à trois rues.

Navarre était si peu de chose, et tellement captif en tous sens, lié, livré par sa maîtresse, et sans autre foi que la sienne, qu'il eût abjuré de grand cœur, se fût fait catholique ou turc; il n'était pas aisé de le tuer, à moins de simuler une querelle, où François II l'eût tué pour se défendre, comme l'empereur Valentinien assassina Aétius. Pour Condé, une commission du Parlement devait l'expédier, sa mort déjà fixée au 26 novembre, et les bourreaux mandés.

Une seule chose eût pu retarder, c'est qu'on attendait Coligny. Il s'était mis en route, voulant, disait-il, confesser sa foi, mourir, s'il le fallait, avec le prince de Condé. Peut-être aussi plus sagement crut-il gagner du temps et prolonger la vie du prince, en faisant espérer aux Guises d'envelopper tous leurs ennemis dans une mort commune.

La mort au nom d'un mort. François II arrivait à la solution prévue. Dès longtemps, les Guises eux-mêmes, qui avaient tant d'intérêt à sa vie, disaient que tous Valois étaient pourris, que cette race était lépreuse, et qu'il faudrait bientôt changer de dynastie. François avait seize ans et dix mois. Sa belle épouse en avait près de vingt. C'était une forte rousse et fort charnelle; son oncle, le cardinal, qui nous la peint charmante dès l'enfance, ne lui connaît de défaut que de trop manger. Cette personne puissante, violente, absorbante, devait user l'enfant. Le duc d'Albe dit expressément «qu'il mourut de Marie Stuart.»

Dès longtemps il avait la fièvre. Le 16 novembre, il tâcha encore de faire le gaillard et alla à la chasse. Il revint avec une grande douleur à la tête; un abcès s'était déclaré; un flux d'oreille survint, puis la gorge parut gangrenée.

Les Guises désespérés voient les têtes des princes leur échapper et pourtant n'osent accomplir l'assassinat. Chose qui peint ces héros de la ruse, ils avaient fait signer du conseil l'ordre d'arrestation, et eux-mêmes n'avaient pas signé.

Le roi mourait. Mais ils avaient une armée dans les mains. Ils tentent d'intimider, gagner la reine mère; ils lui offrent la régence et tout, pour qu'elle couvre de son nom les deux meurtres dont ils ont besoin.

Elle se garda bien de refuser, mais demanda à se consulter un peu, espérant que son fils mourrait et qu'elle serait régente sans eux. L'Hospital, créé par les Guises, vint la conseiller, mais contre eux. Cependant François expirait (5 déc. 1560), et le pouvoir des Guises aussi. Ils avaient tout à craindre. Le tuteur naturel du jeune roi âgé de dix ans allait être le roi de Navarre, à qui ils voulaient couper la tête. Si la France le saluait régent, que leur serviraient Orléans et leur petite armée?

Catherine leur fut très-utile pour attraper ce pauvre prince. Elle le fit amener, et d'autre part les Guises. Elle lui fit accroire qu'il était encore en péril, lui fit promettre qu'il serait leur ami, qu'il leur laisserait leurs charges, et qu'il refuserait la régence pour la laisser à Catherine.

Et que lui donnait-on à cette dupe?

Pampelune et la Navarre, dont on allait bientôt obtenir pour lui la restitution de Philippe II.

De plus, le cœur de sa maîtresse et les caresses d'une fille. L'idiot jura tout, baisé, livré, tondu des ciseaux de sa Dalila.

CHAPITRE XIII
CHARLES IX—LE TRIUMVIRAT—POISSY ET PONTOISE
1561

Le connétable, qui faisait le malade à Étampes, arriva au galop le lendemain de la mort du roi, et, rencontrant aux portes d'Orléans la nouvelle garde créée par les Guises: «Que faites-vous là? Le roi est gardé par son peuple.» Et il les licencia, de son droit de connétable de France.

Sans nul doute il était en force. Les Châtillon venaient derrière. Mais toutes choses étaient arrangées. Guise gardait le roi, comme grand maître, et les clefs du palais; son frère, le cardinal, les finances, l'argent, c'est dire à peu près tout.

Une chose pourtant était inévitable: la France allait se voir, découvrir la blessure énorme que lui laissait ce terrible gouvernement, un gouvernement de désespérés. En doublant toutes les dépenses, il avait fait l'amère plaisanterie (pour désoler ses successeurs) de diminuer les tailles. Cette diminution eût-elle été réelle, il eût fallu la compenser par des avanies à la turque, des contributions noires, des razzias d'argent, comme ils en avaient fait eux-mêmes sur leur ami, le clergé de Paris.

Ces maîtres de la France, avec toutes leurs armes de terreur, avaient travaillé les élections, croyant surtout fermer la porte aux protestants. Ceux-ci n'en arrivent pas moins en bon nombre aux États, et la plupart des autres députés sont des protestants politiques.

On s'était figuré que les trois ordres, fondant leurs cahiers et se réunissant, choisiraient un seul orateur, le cardinal de Lorraine. Il fut respectueusement, mais positivement écarté.

La noblesse était si divisée, qu'elle ne put s'entendre et présenta quatre cahiers.

Le clergé et le Tiers restèrent en face, en deux armées compactes, l'armée des gras, l'armée des maigres.

La demande du Tiers fut que désormais le clergé, selon sa vraie institution, fût par le peuple et pour le peuple, élu par lui, le servant de ses biens pour les pauvres et les enfants, pour les hospices et les écoles. Plus de persécutions. Plus de justice vénale, plus de jugements par les valets de cour. Plus de douanes intérieures. L'économie dans les finances. Tous les cinq ans les États Généraux.

C'est la voix de 89 qui éclatait déjà de la poitrine de la France. Aussi l'homme qui parla n'eut pas besoin, comme les orateurs du clergé et de la noblesse, de lire un discours apprêté. Jean Lange, avocat de Bordeaux, avait son discours dans le cœur; les autres le lurent, lui seul parla.

Il parla à genoux. Il ne put s'expliquer sur le point capital, sans lequel le reste était vain. La bourgeoisie timide n'osa pas le toucher. Elle n'osa pas nommer les ennemis publics. Les réformes qu'elle demandait, elle en laissa le soin à ceux qu'il fallait réformer.

Le Tiers avait pourtant une force, s'il eût su en user, dans les honteux aveux qu'on apportait. Un déficit énorme apparaissait. Où trouver tant d'argent dans les remèdes proposés? L'Hospital n'osait pas parler des monstres de richesse chez qui l'on eût trouvé les vols. Il demandait aux pauvres. Il proposait une augmentation de la taille, des droits sur le sel et le vin. La noblesse, il est vrai, eût payé sa part, les nouveaux droits portant sur la consommation. Le clergé eût été chargé de racheter les domaines et les impôts aliénés.

Tous dirent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs suffisants. On convient que, le 1er mai, chacun des treize gouvernements enverrait un député noble et un du Tiers, pour apporter réponse.

Les Guises, les tyrans, les voleurs, avaient eu belle peur devant la France. Mais, désormais, ils étaient quittes, sûrs d'escamoter les réformes.

La Justice d'abord les rassura. Le Parlement donna l'exemple de la mauvaise volonté. L'honnête chancelier espérait, par une ordonnance, sans toucher au passé, amender un peu l'avenir (ord. d'Orléans). Il rendait part au peuple, au bas clergé, dans les élections ecclésiastiques, réprimait la noblesse, rendait moins arbitraire l'assiette de la taille, protégeait le commerce. En même temps il rognait les juges, les réduisant de nombre et de profits. Le Parlement, blessé de n'avoir pas été ménagé dans la réduction générale des gages, éclata honteusement par cette question d'argent. Il trancha du Caton, se montra gardien inflexible des libertés publiques, repoussa les réformes qui venaient de la cour, surtout la tolérance, garda sous clef les protestants qu'on devait élargir, d'après un vœu des États Généraux.

La ligue des juges et des voleurs était palpable. Nul remède aux maux, si l'on ne commençait des justices sérieuses. Les États provinciaux de l'Île-de-France (encouragés par Coligny) demandèrent une enquête des vols publics.—Et, pour que le Conseil n'empêchât pas, ils voulaient nommer le Conseil, enfin que le roi de Navarre devînt lieutenant général et vrai chef du gouvernement (20 mars 1561).

Mémorable insolence! Tous les voleurs s'en indignèrent, crièrent que tout était perdu.

Et il y eût eu, en effet, un grand bouleversement. Quel spectacle eût-ce été si l'on eût remué les douze ans d'Henri II, pénétré les mystères d'Anet, de Chantilly, montré au jour l'horreur de l'antre de Cacus? À l'odeur de tout ce fumier, un monde de témoins se fût levé, fût venu déposer. Et de tant de boue soulevée, n'en eût-il pas jailli sur la Justice même, servante de cour en blanche hermine, par les mains de laquelle des tas d'ordures avaient passé?

Il fallait vite sauver l'honneur public, le respect dû aux princes et aux honnêtes gens. Tous étaient d'accord là-dessus. Les Guises le sentirent, et qu'on aurait grand besoin d'eux. Ils s'éloignèrent; l'ancienne cour, certainement, allait s'unir au clergé pour les prier de revenir.

Diane, effrayée la première, sortit de son manoir d'Anet, remontra sa beauté ridée, et, magnanimement, sans rancune pour les Guises ingrats, se mit à travailler pour eux. Elle alla trouver Saint-André, non moins effrayé qu'elle, et il alla trouver Montmorency, le pria de s'entendre avec MM. de Guise.

Trop facile négociation. Le vieil oncle, jaloux de la grandeur de ses neveux, du poids qu'avait pris Coligny, se sentait catholique et commençait à éprouver de grands scrupules religieux. Scrupules augmentés par sa femme, une dévote Savoyarde. Ce pieux personnage avait-il les mains nettes? Dès le temps de François Ier, il avait vendu des procès, blanchi Châteaubriant. Il avait, de Philippe II, reçu grâce et merci, dispensé par lui de payer une rançon de connétable, pas moins de 200,000 écus. Fort aimé des Granvelle, depuis longues années, il était (en tout bien, sans doute) un très-bon conseiller de la couronne d'Espagne.

Les choses en étaient venues au moment où Montmorency devait se déclarer décidément pour le clergé et pour les Guises, ou décidément contre.

En ce dernier cas, il perdait son inestimable joyau, l'amitié de l'Espagne, qui avait fait, autant qu'aucune faveur royale, la racine ignorée de sa permanente fortune.

Qui nous dit ce mystère qu'on n'eût point soupçonné d'un fourbe si masqué de franchise, d'un vieux soldat paré de cheveux blancs? Qui le dit? C'est le duc d'Albe, dans la lettre secrète à son maître que nous avons déjà citée.

Le 6 avril 1561, jour de Pâques, jour que l'histoire marquera d'un rouge sombre, Montmorency, Guise et Saint-André, communièrent dans la basse chapelle de Saint-Saturnin à Fontainebleau, pendant que, près de là, dans une autre chapelle, priaient les protestants qu'on voulait égorger.

Ce qui précipitait les choses, c'est que le chancelier préparait un édit pour enjoindre aux bénéficiers de donner sous deux mois déclaration des biens et revenus des bénéfices.

Mot impie, qui toujours atteint le prêtre au cœur, déchire le voile du temple. Jamais il ne fut prononcé, sous l'ancienne monarchie, qu'un grand vent de tempêtes ne mugît et ne menaçât. Au dernier siècle, Machault et les voltairiens, d'Argenson furent disgraciés pour l'avoir dit. De l'idée seule périt Turgot. L'orage artificiel, le foudre de théâtre, fit peur aux rois, jusqu'à ce que lui et les rois fussent enlevés par le grand et réel orage.

Les 23 avril, l'évêque du Mans écrit pour excuser un tout petit massacre, que son bon peuple (littéral) vient de faire, mais sur des impies. On apprend qu'à Beauvais un mouvement plus grave encore se fait contre l'évêque, le frère de Coligny.

Paris ne peut être en arrière. Aux derniers jours d'avril, les bandes sales de l'Université, moines tondus et régents tonsurés, le noir peuple séminariste, commence à grouiller sur les places, par les profondes boues de la rue du Fouarre, des Mathurins à Saint-Jean-de-Beauvais et jusqu'à Montaigu. De l'Aventin crotté, le peuple souverain des cuistres, dans sa force et sa dignité, s'achemine vers le Pré-aux-Clercs. Il y avait, sur le Pré même, l'hôtel du sire de Longjumeau, qui avait ouvert sa porte aux protestants et protégé leurs assemblées. La bande marche à l'assaut, soutenue de bons pauvres, d'infirmes, d'aveugles clairvoyants. Pas un n'y manque. La maison était riche.

Longjumeau ne s'étonne pas. Il ferme, fait avertir le guet. Le guet, fort et nombreux sur le pont Saint-Michel, n'a garde de venir, ni de faire de la peine à la pauvre commune. C'est le nom charitable dont le Parlement qualifie cette foule dans sa remontrance au bon peuple.

En deux minutes, les carreaux sont cassés à coups de pierre par la jeunesse. Les hommes forts arrivent alors avec leurs bûches, enfoncent la grande porte, rencontrent le portier, le tuent. Ils en auraient tué d'autres s'ils n'eussent rencontré au museau les pointes piquantes des épées. Une panique les prend derrière. Un avocat, nommé Rusé, qui revenait du Parlement, et passait sur la place, vit cette cohue hurlante, et fut saisi d'indignation. Quoique avocat, il avait une épée (tous commençaient à en porter dans ces temps de péril). Quoique seul et fort désigné dans cette foule noire par un manteau rouge, il prit à deux mains cette épée et se mit à frapper les dos. Blessés ou non, sans oser regarder, ni se compter, les voilà qui détalent, et ils couraient encore aux Mathurins.

Que fait le Parlement? Il emprisonne l'avocat héroïque. Il envoie un ajournement au sire de Longjumeau, pour lui reprocher de s'armer, le réprimande, le bannit. À ces juges iniques, souteneurs de l'émeute, du meurtre et du pillage, il fit répondre avec un froid mépris que, sans doute, il vidait Paris, mais qu'à cette heure il était occupé, avec des gentilshommes armés, à protéger les maçons qui réparaient les brèches, et le mort couché là, en son jardin, couvert de paille.

Comment le Parlement eût-il puni l'émeute? Lui-même en faisait une contre le chef de la justice. Le chancelier, ayant adressé aux petits tribunaux l'édit de tolérance (si souvent repoussé du Parlement), le Parlement lui lance un ajournement personnel. Le prévôt de Paris a l'impudence de défendre, de publier l'édit du roi.

Quelle fut la punition de cet acte étonnant? aucune. Ce fut le Parlement qui se plaignit encore, et sa furieuse plainte, qui montrait la sédition aux portes, était faite pour la déchaîner.

Datons d'ici l'ère véritable des guerres civiles. Elles datent, non pas du tumulte d'Amboise ni du soulèvement armé, mais du jour où l'émeute fut sous les fleurs de lis, où les gens du roi se mirent à plaider contre le roi et proscrivirent l'édit de pacification.

Ce fut le premier pas. Et le clergé fut le second, l'appel à l'étranger.

Le 3 mai, jour où on lui présenta l'ordre de déclarer ses biens, le chapitre de Paris dit qu'il fallait attendre et que Dieu aiderait. Ce Dieu, c'était le roi d'Espagne.

On rédigea d'amples instructions, et, en même temps qu'on envoyait aux Guises, le clergé adressa à Philippe II un messager secret, le prêtre Arthur Didier (qui fut saisi à Orléans).

Dans une remontrance adressée aux États, il déclarait: «Que cette description odieuse qu'on demande du bien de l'Église, contre les libertés du royaume, cessât, selon le vœu du droit commun qui l'estime dure et inhumaine aux républiques libres, où chacun également jouit du sien en pleine liberté, pour ne découvrir la vilité des uns et faire envier les facultés des autres.»

La liberté! l'égalité!... Les amis des formules seront ravis ici. Quelle preuve plus manifeste que le clergé de France eut toujours la vraie foi révolutionnaire... La fraternité manque, il est vrai, au symbole.

Cet acte hypocrite et pervers, pour mettre sous l'abri du droit commun le plus monstrueux monopole, est le point de départ et le digne évangile de la démocratie catholique que la Saint-Barthélemy va mieux révéler tout à l'heure, et dont toute la Ligue nous donnera le commentaire.

Maintenant que les lettres secrètes (d'Espagne et d'Allemagne) ont été publiées, cette année 1561, jusque-là incompréhensible, a pris quelque lumière. On voit parfaitement que le clergé et ses agents, les Guises, marchèrent d'un pas ferme à la guerre civile; que leurs actes, flottants et discordants en apparence, concordent admirablement, et (d'une extraordinaire roideur) les mènent directement au but.

La noblesse était divisée: pour la bonne moitié, mécontente; pour un quart, protestante; un quart à peine du côté du clergé. Mais ce quart, protestant, très-vaillant et très-aguerri, était de plus ardemment fanatique, prêt à donner sa vie.

De fanatisme, il n'y en avait parmi les catholiques que dans le petit peuple. Les nobles, amis des Guises, étaient des hommes d'intrigues et d'intérêts, très-froids dans les commencements.

Du premier jour, les Guises virent qu'ils n'avaient de salut que Philippe II. Faire venir l'Espagnol, et obtenir des Allemands luthériens qu'ils n'aidassent pas nos calvinistes, ce fut toute leur politique.

Philippe II de lui-même s'occupait de la France. Même du vivant de François II, il signifia qu'il ne voulait point en France de concile national, et il fut obéi. Nos prélats se rendirent à son concile de Trente. Après la mort de François II, les Guises, renonçant à leurs intrigues d'Angleterre, s'unirent à Philippe II de plus en plus. Son ambassadeur Chantonnay, frère de Granvelle, agit de deux manières. D'une part, il travailla, gagna et corrompit le roi de Navarre, l'amusa de la folle idée de conquérir l'Angleterre et d'épouser Marie Stuart, en répudiant Jeanne d'Albret. D'autre part, il tint en échec le faible gouvernement de Catherine et de L'Hôpital; et c'est lui sans nul doute qui leur fit faire des actes directement contraires à leur pensée.

Sans cette terreur de l'Espagne, il est impossible d'expliquer les deux faits qui suivent:

Le chancelier, naguère outragé par le Parlement, vient dans son sein, déclare que le roi veut avoir l'avis du Parlement sur la religion. Là-dessus longue discussion qui aboutit au but voulu des Guises; l'interdiction des assemblées protestantes. Énorme reculade, et bientôt prétexte aux massacres (juillet 1561).

L'autre fait, de même inexplicable sans la pression de l'étranger, c'est la subite réconciliation de Guise et de Condé (août). Quelques fières paroles de Condé ne couvrirent pas la honte de cet acte, qui le rendit suspect aux siens, le paralysa pour longtemps.

«Dieu aidera,» avait dit le clergé de Paris. Et il y paraissait.

Le parti catholique, ayant derrière lui et pour lui cette ombre menaçante, ce monstre, la puissance espagnole, se trouvait maître du terrain. Le prêtre Arthur Didier, envoyé du clergé à l'Espagne, saisi avec ses lettres et toutes les preuves, est livré par le chancelier au Parlement. Ce corps, si cruellement sévère pour les moindres délits, indulgent tout à coup dans ce cas de haute trahison, prononce la peine dérisoire d'une amende honorable contre le messager, supprime les lettres et n'en fait nul usage, respecte le nom des vrais coupables, et par sa connivence s'associe à la trahison (14 juillet).

Toute la pensée du chancelier et de la reine, battus sur ce terrain, était au moins d'agir sur celui des finances, de faire composer le clergé.

Il fut convoqué à Poissy, où il forma une sorte de concile, tandis que, conformément au plan bizarre adopté aux derniers États, treize députés nobles des treize gouvernements furent appelés à Pontoise, et treize aussi du Tiers État. Le célèbre discours du magistrat d'Autun (l'homme du chancelier) ne proposait pas moins que de prendre tous les biens du clergé, sans, disait-il, qu'il y perdît, puisqu'on lui en payerait la rente. Ces biens vendus auraient donné une énorme plus-value, qui aurait payé la dette publique et libéré l'État.

Plan admirable, mais si peu exécutable alors que je ne puis le considérer que comme une menace pour amener le clergé où on voulait. Elle produisit une transaction. Le domaine engagé montait à seize millions. Le cardinal de Lorraine les offrit. Et, à ce prix, le roi révoqua l'ordre qui obligeait le clergé à déclarer ses biens.

Le cardinal de Châtillon (frère de Coligny, et, je crois, son organe) parla pour cet arrangement, c'est dire assez qu'il était seul possible.

L'histoire s'est méprise entièrement selon moi sur la situation réelle, à ce moment. Elle a cru que le clergé avait accepté malgré lui la demande, souvent faite par les protestants, d'une discussion publique, d'un colloque à Poissy. Les actes publiés montrent très-bien que cette discussion le servait fort, qu'elle était dans son plan, que les Guises l'avaient ménagé et en tirèrent un grand parti.

On sait maintenant qu'ils regardaient vers l'Allemagne, voulaient gagner les luthériens, et les séparer de nos calvinistes. Parents et amis de l'un des princes luthériens, du duc de Wurtemberg, qui avait longtemps servi dans nos armées, ils voulaient le constituer répondant de leur bonne foi par-devant ses compatriotes, par lui garder le Rhin.

Ceux de Genève virent-ils le guet-apens où on les attirait? Je l'ignore. Quand ils l'auraient vu, ayant tant demandé une discussion, ils n'auraient pu la décliner.

Les protestants eux-mêmes, dans leur sincère et violent fanatisme, ne pouvaient deviner l'excès d'indifférence où les grands prélats catholiques étaient de leur propre doctrine. C'étaient deux mondes séparés l'un de l'autre par une mutuelle ignorance, plus profonde que celle où notre planète se trouve des habitants de Sirius.

Ces innocents qui, de Genève et de toute la France, à travers les malédictions et pierres de la populace, venaient confesser leur foi à Poissy, étaient fort loin de deviner qu'on les faisait acteurs dans une farce religieuse, arrangée pour brouiller la grosse intelligence des reîtres et lansquenets du Rhin.

L'Espagne n'y comprenait rien. L'idée d'un tel colloque avait saisi d'horreur Philippe II. Sa femme, Élisabeth, en écrivit à Catherine; et, celle-ci s'excusant sur sa faiblesse et son isolement, Philippe II répliqua que, pour la foi, il donnerait secours à quiconque le demanderait.

Ce quiconque était tout trouvé. C'était le clergé de France qui lui avait écrit déjà, c'étaient les Guises, tellement dépendants dès lors du secours de l'Espagnol, qu'ils lui sacrifiaient tout projet personnel sur l'Angleterre, et désiraient que leur Marie Stuart épousât l'infant Don Carlos, pour renverser Élisabeth. Si l'on en croit de Thou, ils eussent même désiré que Philippe II vînt en personne en France; le jésuite Lainez, envoyé alors à Poissy, eût été en Espagne, comme organe des Guises et du clergé de France, pour le sommer au nom de Dieu. Mais Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, qui connaissait son maître, savait bien que difficilement il quitterait sa table, ses papiers, son silence, son antre de Madrid.

Les Guises pensèrent que le secours d'Espagne serait peu de chose, et que son apparition aurait un grand effet, un air menaçant de croisade, que les hommes du Rhin, depuis longtemps sans guerre, et n'ayant pas perdu la mémoire de nos vins, pouvaient être tentés d'en venir boire. La grande pépinière de soldats était toujours l'Allemagne, féconde et redoutable, si elle s'ébranlait une fois contre l'Espagne épuisée, tarissante.

Donc il fallait élever sur le Rhin un solide brouillard, qui empêchât l'Allemagne de voir la France, qui présentât nos calvinistes sous un faux jour, les fît méconnaître par les luthériens.

C'est à quoi servit le colloque.

Les cardinaux se distribuent les rôles, Lorraine disputeur insidieux, Tournon violent interrupteur. Au lieu de discuter le Credo par article, on fait tout porter sur un seul, la présence réelle, le seul point essentiel sur lequel Genève différait de l'Allemagne.

Bèze, un grand esprit littéraire, éloquent, chaleureux, sentit si peu le piége, qu'il leur fournit ce qu'ils voulaient, un mot où ils puissent crier: Blasphemavit. Le cardinal de Tournon se voile la tête, et ne peut plus en entendre davantage. Pour que le coup s'enfonce, on lève la séance. Cependant, là derrière, étaient les docteurs luthériens que le cardinal de Lorraine tenait chez lui, repaissait, abreuvait de vins français et de mensonges.

Pour terminer la comédie, arrivaient, de Rome et d'Espagne, des ambassades solennelles pour faire rougir la reine mère d'avoir permis une telle scène. L'Espagnol Maurique d'une part, le jésuite Lainez de l'autre, conspuent, renversent tout, gourmandent Catherine, chassent les ministres; Lainez, pour toute discussion, les appelle des porcs et des singes.

Dans un esprit plus doux, un nonce romain, cardinal de Ferrare, issu des Borgia et oncle des Guises, venait surtout pour gagner le roi de Navarre. Il réussit en lui donnant pour secrétaire et confident un ami du jésuite Lainez.

Toute l'Europe croyait, et même jusqu'ici l'on a cru, que Philippe II était déjà dans cette ligue. Un acte du 25 octobre prouve qu'il n'était pas engagé. Sa pénurie le rendait lent. Il croyait, bien à tort, ainsi que la gouvernante des Pays-Bas, que le roi de Navarre était maître de la situation, et il envoyait un agent obscur, Courteville, «pour découvrir quels amis S. M. pourrait avoir de son côté, et s'il n'y a personne en France sur qui on pût faire fondement et qui le premier voulût montrer les dents à Vendôme (au roi de Navarre).» (Gr., VI, 433.)

Courteville découvrit les Guises, qui surent montrer les dents par le massacre de Vassy.

La gouvernante des Pays-Bas et Granvelle avaient reçu en septembre ce budget confidentiel de Philippe II où il prouve qu'il n'a pas un sou, et ils reçurent en novembre la nouvelle de cette mission dans laquelle on voyait très-bien qu'il allait prendre en main l'affaire épouvantable de France et d'Angleterre. Leur sang en fut glacé. Marguerite rappelle à son frère les échecs de leur père Charles-Quint et du connétable de Bourbon, «si peu aidé des catholiques,» qui s'offrent maintenant. Si l'on trouble la France, il faut le faire par les Guises, à l'aide du Parlement, avec plainte de la tyrannie, et pour les libertés de la nation. Surtout, ne pas parler de religion; ce mot pourrait armer les protestants.» (Gr., VI, 444, 451, 13 déc. 1561.)

Ce qui frappe le plus dans cette curieuse lettre, c'est le mot d'ordre donné dès lors dans tout le parti catholique: Liberté, résistance à l'oppression protestante. L'ambassadeur Vargas à Rome ne cesse de crier pour la liberté du concile de Trente, contre les conciles où jadis la liberté était étouffée par les Ariens. On a vu que plus haut le clergé, menacé d'avoir à déclarer ses biens, atteste aussi la liberté.

En avril, le bon peuple du Mans, de Beauvais, de Paris, avait fait ses premiers essais dans les libertés du massacre. En juillet, même scène à Cahors. Le 12 octobre, à Paris de nouveau, les protestants assemblés hors de la ville, à Popincourt, apprennent qu'on leur ferme les portes; ils les enfonçent et rentrent; des deux côtés, des morts et des blessés. Huit jours après, batterie plus sanglante à Montpellier; les protestants prennent d'assaut une église; nombre d'hommes sont tués. Aux protestants se mêle une foule inconnue dont ils ne sont plus maîtres, gens ruinés et désespérés, soldats licenciés, etc.

Courteville traversa cet océan de révoltes, et arriva à Saint-Germain, où la petite cour, toujours plus solitaire, était comme cachée. Elle venait d'essayer la force, et elle avait été humiliée. Un Minime, qui prêchait le meurtre, fut enlevé par ordre du roi, mené à Saint-Germain. Mais il fallut bien vite le renvoyer aux Parisiens, qui lui firent un triomphe; nombre de marchands à cheval vinrent au devant de lui, et le ramenèrent à sa chaire.

Cependant, depuis le colloque, les protestants avaient une grande attitude. Ils formaient à Bordeaux le cinquième de la population. Ils comptaient parmi eux toutes les familles d'échevins et consuls des villes du Midi. À Paris même, ils étaient redoutables. Chacune de leurs deux assemblées avait cinq ou six mille fidèles, nombre de gentilhommes. Sous la protection de ces hommes d'épée, ils prenaient confiance. On avait vu des familles même de gens de loi, de cour, faire leurs mariages et baptêmes, «à la mode de Genève.» Donc ils s'organisaient. Chose plus alarmante pour le clergé, ils réglèrent en public, imprimèrent et firent afficher les secours qu'ils donnaient aux pauvres, avec les noms, prénoms et qualités des diacres chargés de la distribution.

C'était un point sur lequel le clergé n'eût toléré aucune concurrence. Les pauvres lui tenaient trop au cœur. De tous ses priviléges, celui dont il était le plus jaloux, c'était d'être l'unique et souverain distributeur d'aumônes, de tenir seul sous lui les masses faméliques, les redoutables bandes des pauvres qui l'informaient de tout, l'appuyaient, constituaient son armée populaire. Que fût-il arrivé si l'Église rivale, incomparablement généreuse (voir la Hollande) par ferveur et par concurrence, eût pu lui disputer sa plus sûre royauté, la royauté du ventre!

On pouvait aisément prédire que le mouvement d'avril allait recommencer, non plus au Pré-aux-Clercs, mais dans les grands faubourgs de la misère, Marceau et Popincourt. C'était là justement que les protestants, encore exclus de la ville, étaient autorisés à s'assembler.

Au faubourg Saint-Marceau, l'assemblée protestante se tenait dans un lieu qu'on nommait et qu'on nomme encore le Patriarche, à peine séparé par une petite rue de l'église de Saint-Médard. Le curé était un moine de Sainte-Geneviève, puissamment soutenu d'en haut par cette riche abbaye de la Montagne. Et, il l'était d'en bas, par l'abbaye de Saint-Victor (emplacement de la rue Cuvier). Abbayes, seigneuries aux revenus immenses, puissants fiefs ecclésiastiques, dont les moines seigneurs, magnifiques de costume et d'habits (spécialement les Génovéfains), étaient les vrais rois du quartier. Le pain, la soupe, distribués à la porte de ces couvents, entretenaient les foules qui ne pouvaient et ne voulaient rien faire, mais qui, au besoin, pouvaient faire un coup de violence, comme le saccagement de l'hôtel Longjumeau.

D'autre part, l'assemblée protestante était fort nombreuse, étant unique, et se tenant un jour à Popincourt, un jour au Patriarche. Elle comptait habituellement au moins six mille personnes, et parfois beaucoup plus. Ayant tant d'ennemis, ils n'y allaient qu'en nombre, avec femmes et enfants, mais la plupart armés, pour garder leurs familles. Cela faisait une longue défilade à travers Paris, et comme une revue. Il y avait beaucoup de gentilhommes; la masse était mêlée; mais tous tâchaient de se bien mettre et voulaient se faire respecter. On voit par un journal du temps (Condé, 20 déc. 1561) qu'en une grande occasion où ils croyaient que la reine mère viendrait les voir passer, beaucoup louèrent chez les fripiers des habits honorables, et commencèrent à porter des cornettes et colliers empesés, qui jusque-là n'étaient portés que par les gentilshommes. On remarquait dans cette foule deux avocats, l'intrépide Rusé qui, en avril, avait mis seul en fuite les assaillants de l'hôtel Lonjumeau, et l'illustre Charles Dumoulin, premier consul de ce temps et de tous peut-être.

Ces assemblées, du reste, étonnaient par l'ordre admirable, la gravité, une tenue que la France ne connaissait guère. Le péril évident augmentait la ferveur, chez les hommes sombre et redoutable, chez les femmes touchante, émue surtout, et non sans larmes chez des mères qui amenaient, exposaient leurs enfants. Rien d'excentrique du reste, ni bizarrement fanatique (comme on vit plus tard aux Cévennes). Tout se passait en grande publicité, de jour, par devant le soleil, les curieux et le magistrat. Car l'autorité assistait, aux termes des derniers édits.

Nul prétexte à l'attaque. On s'en passa. Le 24 décembre, le curé de Saint-Médard, hors de l'heure des offices, se mit à faire sonner toutes ses cloches, de façon qu'on ne pût entendre le prêche qui se faisait tout près. Mais des hommes notables se détachèrent de l'assemblée, allèrent dire au curé qu'une si nombreuse réunion, légale, autorisée et présidée du magistrat, ne pouvait ainsi recevoir sa loi. Il cessa de sonner, ne voulant rien encore que dire: «Les huguenots nous font taire... Ils tiennent la ville en subjection.»

Le 27 décembre était une fête. On monte pour ce jour un grand coup. Les pauvres des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, et jusqu'à Notre-Dame-des-Champs, sont avertis de venir au tocsin. Le curé s'assure de l'armée des deux grandes abbayes, frères convers, chantres, domestiques, bedeaux, sergents ou porte-croix. Seulement les deux abbés voulurent auparavant consulter les gros bonnets du Parlement, le premier président, le président Saint-André et le procureur général Bourdin. Ils promirent de fermer les yeux.

On avertit sous main les protestants qu'il y aurait un terrible mouvement du peuple, qu'ils couraient un grand risque. Ces avertisseurs charitables pensaient qu'ils n'oseraient venir; leurs assemblées, dès lors, suspendues par la peur, cessaient d'elles-mêmes; leur culte se trouvait supprimé sans combat. Ils ne reculèrent pas; ils vinrent au complet, hommes et femmes; ils étaient douze mille. Les prières faites, et le psaume chanté, le ministre Mallot prit ce texte: «Venez, vous qu'on opprime.» L'autorité qui présidait était Rouge-Oreille, prévôt de la maréchaussée.

On n'avait commencé qu'à trois heures; les vêpres étaient dites, et l'église silencieuse. Rien d'apparent; on l'aurait crue déserte. Mais à peine le sermon commence, les cloches se réveillent et se mettent en branle; elles sonnent à toute volée, en furieuses, on n'entend plus qu'elles. Alors une batterie imprévue se démasque. À toute ouverture du clocher, du plus haut au plus bas, des têtes apparaissent; flèches et pierres pleuvent comme grêle. Le tocsin sonne, appelle le faubourg et l'armée des deux abbayes.

Des députés, l'un parvient à entrer, et il est tué. L'autre revient à toutes jambes. Le magistrat espère être plus respecté. Il avance seul vers l'église. La pluie de pierres ne continue pas moins. Il est forcé de revenir.

Les protestants, malgré leur nombre, auraient eu fort à faire s'ils n'avaient eu quelque cavalerie. Ceux qui, venus de loin, étaient à cheval, faisaient le guet autour de l'assemblée. Ils virent bientôt de noires fourmilières des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Jacques, venir à eux, gens de toutes sortes, à qui on faisait croire que l'église était au pillage. Ils mirent leurs chevaux au galop, et, sans qu'ils en vinssent à charger, toute la foule avait disparu.

Cependant les douze mille qui étaient devant Saint-Médard avaient leur homme dans l'église qu'on ne leur rendait pas et dont ils ignoraient le sort. Ils entreprirent de le reprendre, et enfoncèrent les portes. Cela ne se fit pas assez vite pour qu'ils ne reçussent d'en haut une effroyable grêle dont plusieurs furent blessés. Ils entrent pourtant, et ils trouvent leur homme à terre; ce n'est plus qu'un cadavre. L'église pleine de gens armés. Les reliques avaient été retirées et cachées la veille; les images restaient, les statues, les crucifix; les protestants les mettent en pièces. Je ne crois nullement, comme ils le disent, que les catholiques eux-mêmes les aient brisés pour s'en armer; dans une chose si bien préparée, ils s'étaient pourvus d'autres armes.

Le nombre des blessés protestants est inconnu; mais il y en eut trente ou quarante parmi les catholiques. Le curé et ses gens se réfugièrent dans le clocher, laissant leurs paroissiens devenir ce qu'ils pourraient. «Pauvres idiots populaires, dit le récit protestant, qu'on tâcha de sauver, bien qu'il n'y eût pas une vieille qui n'eût fait son devoir, au défaut d'autres armes, d'amasser et jeter des pierres.»

Pour prendre le clocher et faire taire le tocsin, on fit mine de vouloir mettre le feu au pied. Ils descendirent alors, et le prévôt les fit lier. Le difficile était d'emmener ces prisonniers, et aussi de pourvoir à la sûreté des protestants qui se retiraient à travers un quartier hostile.

Le guet et les cavaliers protestants en vinrent à bout. Ceux-ci, à la première tentative de sortie violente qu'on fit de certaines maisons pour déranger la file, rembarrèrent si durement les assaillants qu'ils n'y revinrent pas; la route fut paisible jusqu'au Châtelet, où le prévôt mit les prisonniers.

Première et notable victoire de la liberté religieuse (15 déc. 1561).

Le lendemain dimanche, elle fut constatée. Au matin, l'assemblée se fit, moins populaire, mais toute armée, et en mesure de résistance. Nul désordre pourtant, pas un geste, pas un mot d'outrage, le calme de la force.

Le soir, quand pas une âme n'était au Patriarche, on vint bravement en faire le siége; on cassa, brûla tout, la chaire fut mise en pièces. Tout eût été détruit, sans douze cavaliers protestants, accourus au galop, qui fondirent et dispersèrent tout, sauf cinq ou six vauriens qu'ils saisirent sans les maltraiter, et livrèrent aux gens de justice.

La rage fut profonde, on peut le croire. On fit cent récits sur les blasphèmes et sacriléges, sur les injures des huguenots au Dieu de pâte. On assura que, le lendemain, des hommes (était-ce des huguenots? ou des gens apostés?) revinrent à Saint-Médard et brisèrent tout ce qui restait. Mais on n'eût pas produit assez d'effet, si l'on n'eût forgé un martyr; on supposa «qu'un pauvre boulanger, chargé de douze enfants, avait pris dans ses bras le saint ciboire où était le précieux corps de Notre-Seigneur, et qu'en voulant le protéger il avait reçu le coup mortel.» Ces histoires vraies ou fausses exaspérèrent tellement les esprits faibles, qu'au pont Notre-Dame une femme, voyant passer le lieutenant civil, avec ses gens, tomba sur lui des ongles; elle fut prise, menée au Châtelet. Là-dessus, nouveaux cris, lamentations, larmes, sanglots sur l'esclavage de Paris, pire cent fois que la captivité de Babylone.

Le premier président avait fait le malade, pour ne pas faire agir la police du Parlement, pensant donner aux catholiques le temps de faire leur coup. Eux battus, on s'éveille; le président n'est plus malade; le Parlement condamne à mort deux archers, suspects d'avoir favorisé les protestants. Exécutés à l'instant même; les enfants, le prétendu peuple, arrachent et traînent leurs cadavres.

Tout cela vu, approuvé, goûté du connétable qui vient siéger au Parlement, jure de donner sa vie pour la religion catholique. On se prépare à faire à Saint-Médard une grande fête d'expiation, de ces fêtes sinistres qui toujours s'arrosaient de sang.

Cependant L'Hôpital avait imaginé d'opposer tous les parlements au parlement de Paris. Il avait réuni à Saint-Germain leurs députés, choisis par lui dans les plus modérés, et avait, avec leur concours, fait un nouvel édit (17 janvier 1562) qui, d'une part, rendait aux catholiques les églises envahies par les protestants, d'autre part assurait à ceux-ci le droit, déjà reconnu, de s'assembler hors des villes.

Édit durement repoussé par le parlement de Paris. Mais ceux de Rouen, de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Rennes, d'Aix même (mais après un combat), enregistrent successivement.

Dijon seul et Paris résistent.

Condé, cependant, avec l'aide du gouverneur de l'Île-de-France, Montmorency l'aîné (opposé à son père), avec l'aide des Châtillon, quelques centaines de vieux soldats, de gentilshommes et d'écoliers, tenait le haut du pavé dans Paris. Les écoliers surtout, dans un esprit nouveau, tout contraire aux vieilles écoles, menaçaient fort le parlement.

L'ambassadeur d'Espagne, au nom des libertés publiques, demanda que Coligny quittât Paris, qu'on respectât la désobéissance d'un parlement que les parlements mêmes avaient abandonné. Ce corps, si bien soutenu de l'étranger, allait céder. Il céda le 6 mars.

Mais auparavant un grand acte, sanglant et décisif, avait lancé la guerre civile.

Guise, que nous avons longtemps perdu de vue, dès octobre, avait cru à la victoire des protestants, si l'on ne recourait aux plus extrêmes moyens.

Le premier, fort bizarre, fut une tentative d'enlever le jeune frère de Charles IX, le petit Henri, depuis Henri III. Son gouverneur était gagné, et il avait gagné l'enfant, qui toutefois le soir dit tout naïvement à sa mère.

La ruse ayant manqué, il fallait un autre moyen, de force et de violence, un coup sanglant. Seulement, si on le frappait par devant, n'aurait-on pas par derrière un coup vengeur de l'Allemagne? C'est ce qu'on voulut éviter.