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Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19) cover

Histoire de France 1547-1572 (Volume 11/19)

Chapter 24: CHAPITRE XXII LES NOCES VERMEILLES Août 1572
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About This Book

The volume traces mid-16th-century France through political and religious upheaval, concentrating on the Protestant-Catholic conflicts, the rise of martyrdom as a moral force, and the Saint-Barthélemy massacre. It examines key figures' decisions and vacillations, using newly available correspondence and archives to illuminate motives and errors, while portraying a prominent Protestant leader as a steadfast conscience whose death reshaped alliances. The author reflects on art and science's marginal role in this period, previews a forthcoming critical review of sources, and emphasizes how documentary evidence transforms understanding of the era's crises.

CHAPITRE XXI
COLIGNY À PARIS.—OCCASION DE LA SAINT-BARTHÉLEMY
1572

Théodore de Bèze écrivait peu après la Saint-Barthélemy: «Que de fois je l'avais prédite! que de fois j'en donnai avertissement!»

Il était facile de prédire ce que les catholiques criaient dans toutes les chaires dès le temps d'Henri II, ce que le nonce et le duc d'Albe conseillaient depuis dix ans, ce que Pie V recommandait dans toutes ses lettres, ce que Catherine, en 1568 (et sans doute plus tôt), confiait en riant aux ambassadeurs italiens. Nul doute que cette cour indigente n'eût cent fois amusé le pape de cet espoir pour en tirer de l'argent. Catherine, du matin au soir, brocantait la Saint-Barthélemy.

Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans les affaires, alla-t-il se rendre à ses ennemis et se livrer lui-même? Était-ce donc un enfant tout à coup, une petite fille niaise que cet amiral Coligny? Ou bien voudra-t-on dire que son second mariage (dont nous allons parler) lui avait amolli le cœur, et fait désirer la paix à tout prix? que ce trop bon mari fut toujours poussé par ses femmes, par l'une (on l'a vu) à la guerre, et par la seconde à la paix?

De telles explications ne viennent guère à l'esprit, quand on a vu seulement (aux excellents dessins Foulon) le visage de l'homme, son ferme et douloureux regard, cette tête de juge d'Israël, cette face étonnamment austère.

Des données plus certaines sont d'ailleurs maintenant dans nos mains; elles mettent en pleine lumière la chose essentielle:

La situation était changée entièrement, et Charles IX avait tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance.

L'occasion était la plus belle que la France eût eue depuis deux cents ans. Les Pays-Bas s'ouvraient. Le duc d'Albe était dans une situation épouvantable; il avait rencontré l'unanime, l'invincible résistance, non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n'avait pas même la force de cacher son désespoir. Il en perdait l'esprit, consultait les devins. «Il semblait près de rendre l'âme.»

Maintenant un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui (par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou). C'était par Coligny, non par son frère, qu'il voulait faire l'expédition.

Tout cela très-personnel à l'amiral, et très-peu au roi de Navarre dont les historiens ultérieurs s'occupent fort, mais dont Charles IX ne s'occupait pas du tout. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du mariage. Catherine engage le roi Charles à être plus poli pour eux. (Lettre d'avril 1571.)

L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement de l'armée. Un seul homme pouvait cela, celui qui apportait lui-même une armée en dot, et qui, de sa personne, avait montré dans la dernière guerre un véritable génie militaire, un esprit inventif et inépuisable en ressources, celui que l'Europe admirait, qu'on célébrait même en Turquie.

Charles IX donnait des gages réels, incontestables. Il négociait partout contre l'Espagne, et en Angleterre, et à Venise, et en Allemagne où il envoya Schomberg, et avec les Nassau.

La reine mère elle-même, nullement favorable au projet de son fils, si elle y était entraînée, y trouvait pourtant elle-même un avantage, la fortune de Strozzi, son parent, qui eût coopéré à l'expédition de Coligny avec une petite armée qu'on eût embarquée à Bordeaux.

C'étaient là certainement des motifs sérieux pour s'avancer; non pas des garanties certaines, mais d'assez fortes vraisemblances pour qu'un chef de parti eût le devoir étroit et strict d'y hasarder sa vie, de la jouer sur cette carte.

J'ajouterai une chose triste, qu'il faut dire; je la dirai crûment.

Il arrive qu'en révolution, où l'on s'éprouve et se connaît plus vite, il y a un moment où l'on se connaît trop dans l'intérieur de son parti, et où l'on est plus las des amis que des ennemis.

Coligny connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir:

1o La lassitude du protestantisme, et l'éloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale.

2o La duplicité d'Élisabeth et la malveillance de l'Angleterre. On verra qu'au moment où Coligny allait hasarder tout contre Philippe II et se jeter aux Pays-Bas, la jalousie anglaise travaillait déjà contre lui.

3o Même le prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans l'admiration, dans la gloire, ce très-grand personnage si bien nommé le Taciturne et dont on cherche encore le mot, quels que fussent ses desseins profonds, eut des hésitations inexplicables, non-seulement en 1566, où il resta du côté espagnol, non-seulement en avril 72, où il désapprouva la prise de Briel en Hollande (faite en partie par des Français), mais encore en août il se montra assez froid aux avances de Coligny qui espérait se joindre à lui. Coligny était sûr de Louis de Nassau, mais nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.

Tout fondait dans ses mains.

Pour ne reprendre ici que le premier article, le protestantisme tarissait. Les sages et les prudents s'en étaient retirés. Restaient les fous et les héros.

Les grandes provinces si sages, la raisonnable Normandie, le Dauphiné si avisé, n'en voulaient plus. L'affaire était décidément mauvaise.

Le prince de Condé, qui n'était pas un traître, n'en avait pas moins cruellement trahi, livré le protestantisme à son fatal traité d'Amboise. En délaissant les villes, et ne réservant que les châteaux, il avait tout perdu, les châteaux même. Le parti, ce jour-là, fut coupé cruellement, et la tête isolée de la racine; la séve n'y monta plus. Il lui fallut sécher.

Et il se trouvait que cette tête qui restait pour faire le corps à elle seule était justement la partie la moins propre à figurer le protestantisme. Imaginez des saints comme Montbrun, le partisan féroce, comme Mouvans, dont on a vu la vendetta risquée dans Paris en plein jour. Du moins de braves et dignes gentilshommes, comme Lanoue, évidemment soldat, rien autre chose. Tout s'était transformé. Coligny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car c'est Coligny), mais, sous le bâton même, il persiste à piller. Comment faire autrement d'ailleurs? La réponse est prête: Il faut vivre. Il faut nourrir l'armée.

Tant de crimes pour punir le crime! tant d'excès pour établir l'ordre!... Et si c'était ainsi sur terre et sous ses yeux, qu'était-ce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol.

Aux Pays-Bas surtout, les nôtres, qui étaient là sans chef, se livraient à la vie sauvage, où nous mène si aisément l'emportement national. Ils prenaient sur les prêtres, les moines, les religieuses, d'étranges représailles. Bien entendu, c'étaient Orange et Coligny qui ordonnaient tout cela.

«Désespère, et meurs!» Il ne pouvait même pas se dire ce mot, ni s'affranchir comme Caton. Il était chrétien, condamné à vivre.

Grand citoyen aussi, profondément Français. On le sut à sa mort; quand on ouvrit son secret et son cœur, on trouva la patrie sanglante.

Ce grand esprit, présent à tout, et sur qui toutes les misères d'un peuple venaient retentir et frapper, sut trop pour son malheur. Les calamités privées, qui étaient infinies, lui tombaient, goutte à goutte, sur son front misérable qui ne pouvait plus les porter.

Je me garderai bien de conter tout cela. Car le cœur du lecteur, absorbé et perdu dans ce cruel détail, n'entendrait plus et ne comprendrait plus, laisserait échapper le fil central et la pensée du temps que j'ai peine à lui faire tenir. Qu'on lise seulement la fuite de Toulouse. Qu'on lise l'expulsion des pauvres familles d'Orléans, chassées et poussées à la Loire sous l'épée catholique, leur terreur, quand, arrêtées au fleuve, elles virent un noir nuage de cavaliers qui venaient à toute bride. Par bonheur, dans les cavaliers, ils démêlèrent des dames et devinèrent que c'étaient leurs amis, d'autres protestants fugitifs, des frères, des protecteurs. Tous réunis se jetèrent à genoux, au bord du fleuve, et chantèrent le psaume de la sortie d'Égypte. Mais les sanglots, les pleurs, ne permettaient pas de chanter.

Lui aussi avait eu sa fuite, quand, en 1568, avec Condé, ils traînaient leurs petits enfants d'un bout à l'autre du royaume. Vraie image de la France, la famille de Coligny fut cruellement émondée, coup sur coup. Il avait perdu, en 1568, sa sainte femme. En 1569, l'honnête et digne Dandelot, premier soldat de France, dont quelques nobles lettres montrent qu'il eût été éminent, même sans un tel frère, Dandelot meurt, empoisonné, dit-on. Chose peu invraisemblable, puisque les Guises montraient partout un homme pensionné exprès pour l'expédier; pour Coligny, autre assassin spécial. En 1571, à Londres, meurt le bon Odet, l'ex-cardinal, le protecteur des lettres, aimé de tous, en qui fut moins l'âpreté de la Réforme que le doux esprit de la Renaissance. Empoisonné aussi, personne n'en douta. Ainsi cette belle trinité d'hommes si différents, si unis, la voilà rompue et détruite. Il reste, sur son foyer brisé, avec quatre orphelins en deuil.

Restait-il? vivait-il? On a vu qu'à la dernière campagne il avait succombé aux fatigues. C'est en litière qu'il revint du fond du Midi vers le Nord, et jusqu'à trente lieues de Paris. Ombre redoutable, mais ombre déjà. Il avait un pied dans la mort.

Cela se voit au beau portrait. Il est marqué aux joues d'un triste rouge qui dit son mal profond, un mal d'entrailles qui prend l'homme à la base, à ce creuset vital où nos émotions versent l'eau-forte que ne contient nul vase, qui mangerait le fer et le diamant. Un pli au front, aux tempes dégarnies des veines bleues, saillantes, accusent un amaigrissement, disons plus, une diminution de la personne. C'est un homme réduit, très-frappé et qui se survit. Mais, tout luxe vital ayant fondu, l'homme intérieur se révèle mieux, il apparaît lui-même. Eripitur persona, manet res.

Oui, plus claire que ne fut jamais le Coligny entier, est cette ombre de Coligny.

L'œil gris, pensif, contient toutes les souffrances du temps. Ce qu'il a vu, cet œil, de douloureux, d'horrible, qui le dira? Et il l'a vu comment? non pas en général, de haut, mais dans l'affreux détail, avec le positif d'un esprit à qui rien n'échappe, qui a sondé à mort les misères et la honte de son propre parti.

Ce dessin ne donnant que le masque, ni cou, ni cheveux, ni coiffure, la tête semble d'un décapité, comme elle fut quand on la trancha pour la porter à Rome. Elle a l'air de vous regarder du fond de l'autre monde, dans la force définitive de celui sur qui on ne peut plus rien.

Mort ou vivant, il est, et on ne l'abolira pas; car il est un principe. Une chose éternelle est en lui.

C'est pour cela qu'on voudra le tuer; car, on voit bien, à ce fixe regard, on voit à ce menton si arrêté, à cette bouche serrée d'une résolution indomptable, que cet homme se sent assis sur le rocher des siècles. On essayera le fer, et on l'y brisera.

Ce portrait final donne les âges et les révolutions par lesquelles il en est venu là. Gentilhomme d'abord, on le voit à la peau; puis tanné et hâlé par places; colonel général de l'infanterie, il a marché à pied avec le peuple, combattu avec lui; son capitaine, mais non son complaisant; juge inflexible du soldat; l'œil et la bouche restent tristes et amères de tant d'arrêts de morts qu'il lui a fallu prononcer.

Car il ne faut pas s'y tromper, cette tête infiniment austère d'un Christ des guerres civiles n'est pas douloureuse seulement; elle est extrêmement redoutable. C'est le Christ de la Loi, sans cruauté, mais résigné à la justice, et qui en acceptera toutes les conséquences, résigné à la punition des ennemis du droit et de Dieu.

Représentez-vous maintenant cet homme de justice à la Rochelle, en plein nid de corsaires, dans le pêle-mêle et le chaos sanglant de la révolution maritime, d'une guerre atroce sans loi et sans merci, par un peuple mêlé, sans nom...

Représentez-vous cet homme politique, chrétien, mais citoyen, affranchi par la guerre et la longue expérience de ses dépendances génevoises qui, en 1560, l'avaient tant entravé. Voyez-le parmi les ministres fort divisés entre eux, les uns lui commandant la paix, les autres conseillant la défiance.

Une question profonde agitait aussi la Réforme. Le peuple, admis primitivement aux consistoires qui gouvernaient l'Église, pouvait-il y rester, siéger près des ministres, et avec eux se gouverner lui-même? Bèze et Genève disaient non, et croyaient la chose mauvaise dans le nouvel état des mœurs. Le fameux professeur Ramus (qui avait suivi et servi puissamment Coligny dans sa dernière campagne) voulait que l'on maintînt la démocratie de l'Église.

Qu'en pensait Coligny? Nous l'ignorons. Mais sur un autre point, il avait délaissé Genève. Une lettre de Ramus à Bullinger (3 mars 1572) nous apprend que l'amiral en était venu à préférer la foi des Suisses, foi qui (sous forme théologique encore) n'était pas moins la pure philosophie et l'antimysticisme, supprimant dans l'hostie la substance divine, ne voyant dans la Cène qu'un simple souvenir.

Grand changement! On ne peut imaginer aujourd'hui par quels déchirements les hommes d'alors s'affranchissaient de cette poésie antique. Si Coligny en vint là, son cœur en dut saigner. Il lui fallait, avec ce dogme, arracher ses amitiés mêmes, laisser là les docteurs, les martyrs qui l'avaient soutenu, qui avaient combattu, souffert avec lui. Isolé dans la grande crise qui le menait à la mort, il n'eut plus d'appui que son propre cœur.

Les femmes ont une seconde vue. Une femme sembla avoir deviné tout cela. Du fond de la Savoie, d'un vieux manoir des Alpes, madame d'Antremont déclare à l'amiral qu'elle veut épouser un saint et un héros, et ce héros, c'est lui. Le duc de Savoie s'y oppose. Elle s'en moque, laisse ses biens, arrive à la Rochelle. Comment repousser un tel dévouement?

C'était tard, oh! bien tard! C'était épouser le tombeau. Mais tous, d'un avis unanime, l'Église et les amis, voulurent qu'il se remariât. Madame d'Antremont avait des châteaux en Savoie, une place forte en Dauphiné, au passage des montagnes. Elle apportait en dot des positions redoutables qui pouvaient servir le parti.

Coligny était trop honnête homme pour n'épouser que ses fiefs. Il aima fort tendrement celle qui adoptait ses enfants.

Il lui en laissa un. Elle devint enceinte en mars 1572.

Elle emporte dans l'avenir, pour sa couronne historique, avec les persécutions terribles qu'elle eut plus tard, la lettre touchante qu'il lui écrit la veille de la Saint-Barthélemy. Saint souvenir! qui montre que les grands sont les plus tendres, et tout ce qu'il y a d'amour dans le cœur sacré des héros.

C'est au milieu de cette situation étrange, de cette sombre lueur d'un bonheur tellement tardif, que la pressante invitation du roi vint le trouver à la Rochelle. Charles IX le reçut comme il eût fait de son sauveur, lui jeta toutes les grâces, pour lui, pour le parti. Et, en effet, si la chose eût tenu, Coligny l'aurait sauvé de sa mère et de son frère; il ne serait pas devant l'histoire le roi de la Saint-Barthélemy.

Coligny à la cour, c'était un phénomène, déjà presque un scandale. Mais qu'était-ce donc de le mettre à Paris? Cependant il le fallait pour la victoire des protestants. Il fallait montrer à la grande ville celui qui, avec deux mille hommes, l'avait bravée, défiée, réduite à s'enfermer, pendant qu'il brûlait La Chapelle. La grosse bourgeoisie, depuis sa fuite ridicule de la plaine Saint-Denis, ne lui pardonnait pas. Le commerce ne l'aimait point parce qu'il hait toute guerre. Pour le peuple ecclésiastique, le clergé si nombreux, les moines et tonsurés de toute sorte, les vieilles et les bons pauvres, l'entrée de Coligny était l'abomination de la désolation, la fin du monde. Le ciel allait crouler, et la foudre écraser la ville.

Il n'entra pas moins à Paris, à la droite de Charles IX. Et son premier acte indiqua qu'il ne composerait jamais.

En arrivant rue Saint-Denis, non loin des Innocents, il vit un monument exécrable de fanatisme, une pyramide infamante élevée à la place où avait été la maison de Gastine, un malheureux marchand, brûlé par une assemblée de protestants tenue chez lui. Sur une plaque de bronze on y lisait l'arrêt du parlement. Coligny attesta le traité récent par lequel de tels arrêts devaient être effacés. Grand embarras. Cette pyramide portait au sommet une croix. On n'allait pas manquer de dire, si elle était détruite, que la croix, la croix parisienne était frappée par les impies vainqueurs. On respecta la croix, mais on la transporta avec la pyramide sous les charniers des Innocents (décembre 1571).

Le prévôt des marchands, qu'on chargea de faire la chose de nuit, discrètement, était justement un Marcel qui, plus tard, déchaîna la Saint-Barthélemy. Il avertit son monde. Et le matin, il y eut, sur la place, quelques centaines de coquins pour figurer le peuple, soutenir l'honneur de Paris. Ils soutinrent cet honneur en volant et pillant quelques maisons du voisinage. Absorbés dans ce pieux travail, ils ne virent pas le gouverneur de la ville, Montmorency, qui fondait sur leur dos avec sa cavalerie. Quoique armés jusqu'aux dents, ils ne résistèrent pas. Plusieurs restèrent sur le carreau; un seul fut pris, pendu aux grilles d'une fenêtre, et resta là, pour salutaire exemple.

Les Audin, Capefigue, etc., ont tant dit, répété que c'est le peuple qui a fait la Saint-Barthélemy, qu'on finit par le croire. Une chose montre pourtant que ce peuple était divisé. Il y avait le peuple libre, et le peuple des confréries. Une émeute éclata contre les Italiens, dont certains hôtels furent pillés. Le bruit courut qu'ils volaient des enfants pour les tuer et en fournir le sang à la reine mère et au duc d'Anjou, à qui les médecins ordonnaient, pour l'épuisement, des bains de sang humain. Telle était, chez les Parisiens, la popularité du vainqueur de Jarnac, du héros catholique.

Donc Paris était divisé. Et, si on laissait aller les choses, la grande masse peu à peu inclinerait au parti vainqueur. Coligny arrivait avec la force du succès et de la révolution. Le roi d'Espagne, avec son grand bruit de Lépante, n'en était pas moins écrasé partout.

En Espagne d'abord, où il ne comprima les Maures qu'en leur faisant des concessions.

Dans le Levant ensuite. Les Turcs gardèrent Chypre et refirent leur flotte. Le grand vizir disait plaisamment: «Nous vous avons coupé un membre, qui est Chypre; vous n'avez fait, en détruisant des vaisseaux si vite refaits, que nous couper la barbe; elle a poussé le lendemain.»

Mais Philippe II était bien plus malade aux Pays-Bas. Nous l'avons dit, le duc d'Albe devenait fou de désespoir; Élisabeth arrête son argent au passage. Les corsaires lui saisissent en une fois cinq cent mille écus. Sommée de faire réparation en chassant les corsaires, Élisabeth, pour réparation, lui lance de ses ports les gueux de mer, qui, n'ayant plus d'asile, débarquent en Zélande même et prennent Briel (1er avril). Le 11 avril, malgré la reine mère, Charles IX signe le mariage de sa sœur Marguerite et du roi de Navarre, le 29, l'alliance anglaise.

L'Espagne était bafouée de deux côtés.

En Angleterre, on procédait contre son duc de Norfolk, prétendu de Marie Stuart.

En France, Charles IX souriait des menaces de l'ambassadeur espagnol, et disait: «Je suis prêt à tout.» (Languet, I, 177.)

Cependant l'Espagne, ayant régné si longtemps en France, y gardait des racines. Elle avait d'un côté les Guises, de l'autre le parti d'Anjou. Tavannes, l'homme de Montcontour, qui se croyait vainqueur de Coligny, ne digérait pas la paix que son vaincu avait victorieusement imposée. Ils se rencontraient sur le quai, devant le Louvre, à la tête de leurs gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes: «Qui ne veut pas la guerre avec l'Espagne, a dans le ventre la croix rouge» (c'est-à-dire la croix espagnole). Tavannes, qui était un peu sourd, se dispensa d'entendre. Mais il alla disant que Coligny lui cherchait querelle pour le tuer.

Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par jour au duc d'Albe, et s'associant intimement aux Guises pour le meurtre de l'amiral.

Celui-ci tenait Charles IX pour le moment. Il le gagna d'emblée par deux choses qui ne pouvaient manquer d'entraîner un jeune homme. Il se remit à lui entièrement:

1o Dans un mémoire commencé à la Rochelle et toujours continué depuis, Coligny déclarait au roi que, non-seulement l'Espagne, mais l'Angleterre, était l'ennemie de la France, dont il fallait toujours se défier.

Ce mémoire n'était pas entièrement achevé à sa mort. Mais Coligny certainement, dans ses longues conversations avec le roi, lui en avait dit la substance.

Charles IX avait pu comprendre que l'amiral n'était nullement un aveugle sectaire, mais avant tout un bon Français, un protestant sans doute, mais encore plus un grand et excellent citoyen. Pendant que la plupart des protestants mettaient tout leur espoir dans l'alliance anglaise, disant, la larme à l'œil (à Walsingham), que sans elle ils étaient perdus, Coligny déclarait qu'il ne se confiait qu'à la France et au roi.

2o Et cela, il le prouvait en rendant, malgré les répugnances et les défiances de son parti, les places de sûreté qu'il avait dans les mains.

Était-ce une imprudence? Non. Trois petites places qu'il rendit n'étaient pas une garantie sérieuse. On rendait peu de chose pour acquérir beaucoup, la volonté royale et la direction de la monarchie.

Lorsqu'au 1er avril les gueux de mer, Hollandais et Français, renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe, s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive. L'agent français déclara de sa part qu'il protestait contre la tyrannie du duc aux Pays-Bas, et que, s'il ne supprimait son impôt du dixième, la France rompait avec l'Espagne (Morillon à Granvelle, 15 avril 1572). Intervention hardie, violemment révolutionnaire, qui équivalait à un appel aux armes, à une promesse de soutenir les insurgés. Le 17 juin encore, l'ambassadeur de France à Madrid menaçait Philippe II (Ibidem).

L'affaire de Briel, quoique désapprouvée du prince d'Orange, qui n'était pas préparé à la soutenir, n'en commença pas moins le soulèvement de la Hollande et de la Zélande. Nos huguenots, sous Lanoue, surprirent Valenciennes le 15 mai, et Louis de Nassau, le bouillant frère du prince d'Orange, moins en rapport avec lui qu'avec nous, par un coup hardi s'empara de Mons (25 mai).

Charles IX semblait protestant. Le pape refusant la dispense pour le mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait. Malgré la haute opposition du pape, malgré la sourde résistance de Catherine et d'Henri d'Anjou, il poursuivait l'affaire. La reine mère ne réussit pas à la faire avorter. La mort même de Jeanne d'Albret, empoisonnée, dit-on, et qui le fut au moins d'ennui et de dégoût, ne put rien arrêter (9 juin). Le roi avait signé le mariage le 6 avril, et le fit le 18 août.

Il ne voulait pas moins sincèrement le mariage de son frère Alençon avec la reine Élisabeth. Ce qui ne permet pas d'en douter, ce sont les présents magnifiques qu'il fit aux envoyés anglais. Dans cette cour nécessiteuse, l'argent, jeté ainsi, prouve mieux qu'aucune chose qu'il y avait bonne foi et une volonté sérieuse.

Ainsi, d'avril en juin, Charles IX suivait réellement le flot montant de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.

La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.

Plusieurs lettres de Catherine montrent qu'elle était fausse; d'autres, qu'elle était hésitante, embrouillée dans ses propres ruses.

Qu'on lise sa lettre du 5 juin à Élisabeth. Au moment où, par des dépêches innombrables et par une ambassade solennelle, elle présente pour époux à la reine son fils Alençon, elle lui écrit une lettre où elle ne parle que d'Henri d'Anjou, de la romanesque hypothèse où Henri épouserait Marie Stuart, qui serait adoptée comme héritière par Élisabeth, de sorte qu'Henri, qui n'a pu être époux d'Élisabeth, se trouverait son fils adoptif!

Inexplicable lettre, d'une mère si aveugle, qu'elle perd de vue également la politique et le bon sens. À quel point faut-il croire qu'elle ignore la nature humaine, pour supposer qu'Élisabeth, dont tous les mots et tous les actes sont brûlants de haine pour Marie Stuart, change au point d'en faire sa fille?—et cela en la mariant à ce Henri d'Anjou qui vient de donner à Élisabeth la mortification d'un refus?

Cette lettre inepte, qui met bien bas cette fameuse Catherine, nous révèle que l'ambassade devait proposer à la reine d'Angleterre d'épouser Alençon, pour avoir des enfants, des héritiers? non pas; mais en prenant pour héritière sa rivale abhorrée, qu'eût épousée Anjou.

Combinaison très-digne de Bedlam et de Charenton! Admirable, à coup sûr, pour irriter Élisabeth, qu'on suppose trop vieille pour qu'Alençon en ait des enfants.

Voilà les mains dans lesquelles était la France, ineptes, vacillantes et perfides. Rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri d'Anjou, toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX. La reine mère alléguait à son fils la nécessité de voir d'abord ce qu'allait faire une armée espagnole que Philippe II préparait contre les Turcs, mais qui ne partait pas.

On permit seulement à des volontaires protestants d'aller secourir Mons, menacé par le duc d'Albe. Genlis, qui devait les conduire, vint déguisé prendre à Paris les ordres du roi. Le lendemain, on le savait à Bruxelles, la chose était publique. Tant le conseil privé du roi était soigneux d'avertir le duc d'Albe. Nos protestants, livrés ainsi d'avance, furent battus devant Mons; une partie seulement parvint à entrer dans la ville (9 juillet).

Jamais petit événement n'eut de si vastes résultats.

Charles IX, qui venait d'écrire à son ambassadeur à Londres de régler avec Élisabeth le partage des Pays-Bas (Fénelon, VII, 301), écrit bien vite: «La guerre se fera en Flandre, mais pas de mon côté. Du reste, si la reine a des vues sur les Pays-Bas, je n'y mets nul obstacle.»

De son côté, Élisabeth (22 juillet) ne sait plus si elle veut se marier, elle s'aperçoit de la disproportion d'âge.

Ainsi tout est glacé. On avait jeté à Flessingue quatre cents Anglais et cinq cents Français. La France et l'Angleterre veulent les rappeler.

Catherine, enhardie par le découragement de son fils, croit l'occasion favorable pour faire éclater la querelle domestique. Elle pleure, gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Coligny. Elle voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle part, en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d'une telle mère, d'un tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène.

CHAPITRE XXII
LES NOCES VERMEILLES
Août 1572

Le génie indomptable que Coligny avait déployé après Montcontour, où il partit d'une défaite pour courir la France en vainqueur, le dévouement tout personnel qu'il montra jeune à Saint-Quentin, où il couvrit la France de son corps, il les montra encore en juillet et en août 1572. De son corps et de sa personne il couvrit son parti.

S'il eût seulement bougé de Paris, tout le Nord, qui avait les yeux sur lui, eût lâché pied. Élisabeth, d'abord, eût reculé; elle parlait d'abandonner Flessingue, d'en rappeler ses Anglais. Le prince d'Orange eût reculé. S'il s'aventura dans les Pays-Bas, et fit sa pointe hardie en Brabant, en Hainaut, c'est qu'il gardait l'espoir des douze mille arquebusiers que lui promettait Coligny. Toutes ces villes de Hollande et de Zélande qui venaient de se déclarer avaient la confiance que les Français allaient serrer le duc d'Albe et le retenir au Midi.

Le seul séjour de Coligny à Paris, et l'attente qui en résultait, donnaient une force énorme au parti protestant.

Il avait perdu un millier d'hommes, il est vrai, devant Mons. Mais il triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.

Il ne faut pas s'y tromper, ces succès, cette ardeur volcanique qui saisit la calme Hollande, tinrent en grande partie au débordement du grand parti protestant français qui se répandait dans le Nord. Les nôtres sont alors partout. Et le premier secours que le prince d'Orange envoya à Flessingue, fut un corps de cinq cents Français.

Situation étrange! Le parti s'extravase au nord; le chef reste à Paris, à peu près seul.

Le prince d'Orange, si parfaitement informé, dit que l'amiral n'avait gardé à Paris que six cents gentilshommes. Plusieurs avaient des domestiques; quelques-uns, qui étaient des grands seigneurs, avaient leur maison. Ce n'était guère plus de deux mille épées qui restaient près de Coligny.

L'agent intelligent que Granvelle, alors éloigné, conservait à Bruxelles pour lui rendre compte de tout, le prêtre Morillon, lui écrit qu'on doute que Coligny envoie les siens contre le duc d'Albe, qu'il ne ferait finement de se tant désarmer. Finement? Non, sans doute. L'amiral ne fit pas finement. Le prêtre Morillon et le prêtre Granvelle auraient été plus fins. Ils eussent gardé une armée autour d'eux.

On voit que ces deux politiques, Granvelle et Morillon, ne regardent que la Belgique. Granvelle écrit (11 juin): «Tout l'espoir que nous avons est que ceux des Pays-Bas ne voudront pas être Français.» Prévision très-juste. À la déroute de Genlis, ou vit les paysans du Hainaut tomber sur les vaincus, égorger leurs libérateurs; les prêtres faisaient accroire à ces idiots que nos protestants français venaient faire un massacre général des catholiques.

Mais si les nôtres échouèrent en Belgique, ils réussirent à merveille en Hollande. Partout, dans ces villes du Nord, nos Français se jettent intrépidement, et ils ne contribuent pas peu à ces résistances désespérées dont la Hollande étonna le monde. Elle commence dès lors, cette France hollandaise, si glorieuse pendant cent cinquante ans.

Là échoua tout prévision; le calcul de Granvelle, très-bon pour la Belgique, est faux pour la Hollande. De plus en plus, ces éléments s'associeront; il se fera un admirable mariage, de cet ardent élément français, de vive étincelle d'héroïsme méridional, avec la force hollandaise, l'héroïque persévérance du Nord. Et c'est pourquoi la Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut du genre humain.

Le sacrifice de Coligny a porté ses fruits. Son sang n'a pas été perdu. Son obstination courageuse à rester à Paris en juin, en juillet et en août 1572, avec tel péril que tout le monde voyait, fit l'espérance même, l'audace et l'élan du parti.

Par les lettres du prince d'Orange, par la correspondance (inédite encore) de Granvelle, par les dépêches anglaises, etc., toute la situation est dévoilée. Il y avait des raisons contraires, et très-équilibrées, pour espérer et craindre. L'amiral eût été ridicule à jamais, s'il eût quitté Paris. En restant, il pourvut à son honneur, il servit grandement son parti, il agit comme on doit, dans les circonstances douteuses, avec une prudence héroïque.

En août, on se remettait du petit échec de juillet. L'affaire de Mons paraissait, ce qu'elle était, minime. Malgré l'échec, la ville n'en avait pas moins été secourue.

Charles IX, un peu remonté, était déterminé à tenir sa parole, à faire le mariage de Navarre et à envoyer des troupes en Belgique. Il y avait un commencement d'exécution. Morillon l'écrit à Granvelle (11 août): «On fait de grands apprêts en Champagne. Il y a vingt-quatre pièces d'artillerie en fonte pour venir sur Luxembourg, où il n'y a personne.»

Si les choses n'allaient pas plus vite, c'est que l'argent manquait; c'est qu'on craignait que D. Juan d'Autriche, au lieu d'embarquer ses Espagnols contre le Turc, ne les amenât par le chemin qu'avait suivi le duc d'Albe, par la Savoie et la Franche-Comté (Morillon). En tenant des forces en Champagne, Coligny répondait aux deux éventualités; ou il attaquait D. Juan, ou il attaquait Luxembourg, et secondait le prince d'Orange.

Les Anglais, rassurés aussi vite qu'ils avaient été effrayés, retombaient dans leur péché éternel de nature, la sournoise et haineuse jalousie de la France: «Il est impossible, humainement parlant, que les Français ne réussissent pas, dit Walsingham. Mais les princes allemands y auront l'œil. Ils forceront bien la France de se contenter de la Flandre et de l'Artois. L'Angleterre aura la Hollande. Pour le Brabant et tout ce qui dépendait de l'Empire, on le donnera à quelque prince d'Allemagne, qui ne peut être que le prince d'Orange.»

Burleigh (la pensée même d'Élisabeth) avait déjà écrit à Walsingham: «Il faut que les Pays-Bas s'affranchissent eux-mêmes et non par d'autres.» Enfin, un agent anglais avait dit sèchement à l'amiral lui-même: «Vous ne commanderez pas en Flandre, nous ne le souffrirons pas.»

Ce qui est bien plus fort, c'est que Guillaume d'Orange, à qui Coligny faisait envoyer de l'argent français, et que tout le monde croyait l'alter ego de l'amiral, paraît très-froid pour lui. Il nous apprend dans une de ses lettres que Coligny le prie de ne pas combattre avant leur jonction, et ajoute: «En cela, j'agirai selon que je verrai les commodités et occasions.»

Telle était la situation de l'amiral pendant qu'il couvrait de son corps la cause protestante. L'Angleterre lui était déjà hostile, l'Allemagne jalouse et ses amis très-froids. En revanche, ses ennemis d'une ardeur furieuse. À Paris, à Bruxelles, on se sentait perdu sans un assassinat.

Il n'y a pas à en douter. Les lettres de Morillon le disent assez clairement. «Le duc d'Albe est désespéré. On a mandé son fils. Son secrétaire n'ose pas rester seul avec lui; à chaque nouvelle, on dirait qu'il va rendre l'âme. Ce qui me déplaît, c'est qu'il écoute les devins, la nécromancie. Ils disent qu'on va regagner tout par enchantement. On se vante qu'avant quinze jours on verra merveille.»

Ceci est écrit le 10 août. Ajoutez moins de quinze jours, vous avez le 24. C'est le jour précis du massacre qui fut cette merveille.

On a bonne grâce à prédire quand on fait l'événement!

Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines, l'armée des Guises est entrée dans Paris, je veux dire les bandes nombreuses que cette riche maison, du revenu de ses quinze évêchés, et dans ses terres, ses fiefs, ses innombrables seigneuries, nourrissait et gardait en armes. Quelques-uns étaient des bravi, comme Maurevert et Attin, pensionnés pour tuer Coligny et son frère. La grande masse étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés, que les cardinaux de Lorraine et de Guise, les princes de la famille, Henri de Guise, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs dogues, pour les lâcher au jour utile. Ajoutez une grande clientèle de serviteurs volontaires et désintéressés de la famille, de gros corps de noblesse picarde et autre, qui venaient d'amitié accompagner MM. de Guise et les garder. Un seul gentilhomme, Fervaques, un furieux Picard catholique, leur amenait de son pays un renfort de vingt ou trente épées.

Tout cela logé autour des Guises, ou chez le clergé de Paris, les uns chez les chanoines, aux cloîtres Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois; les autres chez les moines, dans les grands bâtiments des abbés-princes, chez les curés enfin, où ils se trouvaient en rapport avec les gros bourgeois et les meneurs des confréries.

Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la population.

Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés, comme perdus dans la grande ville. Quelques-uns cependant s'obstinèrent à rester dehors, au faubourg Saint-Germain.

Dans une situation si menaçante, Coligny oserait-il exiger de son jeune roi la chose redoutée des catholiques, la chose épouvantable qui marquait la victoire du protestantisme, les noces de Navarre, le premier mariage mixte entre les deux religions, la solennelle reconnaissance qu'un protestant est homme, et non un monstre, l'introduction hardie du petit prince de montagne, semi-paysan béarnais, dans l'alcôve du Louvre, dans le lit de la Marguerite, qui affichait très-haut son mépris, son dégoût?

Rien n'arrêta l'homme de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la lui fit tenir.

Les simples fiançailles (17 août) produisirent déjà une explosion dans Paris. Avec des hurlements terribles, l'armée des aboyeurs, déchaînée dans toutes les chaires, cria que Dieu ne souffrirait pas cet exécrable accouplement, que la colère du ciel allait tomber, qu'on verrait des torrents de sang.

Quels étaient ces prédicateurs de la Saint-Barthélemy? La première place entre eux est due certainement à l'évêque Sorbin, à l'évêque Vigor, qui la prêchaient depuis douze ans. La seconde aux jésuites, le vrai poignard de Rome; Auger, l'un d'eux, fit, à lui seul, la Saint-Barthélemy de Bordeaux.

Mais le plus véhément de tous, un prêcheur de grande éloquence, plein de feu, plein d'esprit, puissant acteur, brûlant parleur, fut le cordelier Panigarola, dont nous avons les œuvres. C'était un jeune Milanais, un mondain effréné, connu par un duel douteux et fort sinistre d'où il sortit peu net, en ceignant le cordon de Saint-François. Pie V, le plus violent des papes, le plus fixe au massacre, et qui en suit l'idée dans toutes ses lettres, ayant entendu Panigarola, crut que ce comédien terrible était l'homme même de la chose. Il fit pour lui ce que jadis on avait fait pour Loyola. Il l'envoya, comme étudiant, à Paris. L'étudiant ne fit qu'enseigner; sa chaire tonnante enseigna le massacre et professa l'œuvre de sang.

Les voix bruyantes de ces enfants perdus ne donnent pas le dessous des choses. Quels étaient ceux qui travaillaient Paris, qui informaient Bruxelles, qui donnèrent à l'Espagne la première nouvelle du massacre? Sans nul doute, ceux qui, dès 1560, sollicitaient l'assistance de Philippe II (V. plus haut). Parti riche, à lui seul énormément plus riche que le roi, la cour et le gouvernement, et qui les emportait légers comme une paille, qui entraînait tout par l'argent, par la force d'un patronage immense. Parti qui précipitait Guise et l'animait par la concurrence d'Henri d'Anjou; parti qui rassurait le duc d'Albe et lui promettait le massacre au plus tard pour le 24 août. (Morillon, lettre du 10.)

Le roi même était menacé. Sorbin disait en chaire que, s'il faisait les noces, il en serait de lui comme d'Ésaü, que Dieu dépouilla de son droit d'aînesse pour le transférer à Jacob.

D'autre part, Coligny le tenait, ne lâchait pas prise. Il agissait sur lui par l'honneur, par la confiance excessive et illimitée. Ayant rendu les places de sûreté, il avait tiré sur le roi (si le roi était gentilhomme) une lettre de change qu'il fallait payer ou mourir.

On disait de tous les côtés à Coligny qu'il se perdait en exigeant cela. Il répondait froidement: «Je suis assez accompagné, si je n'ai affaire qu'à MM. de Guise.»

Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la famille, Henri de Guise, et, Coligny présent, pria et somma le jeune homme de se réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Coligny, et prouva ce jour-là sa descendance maternelle, la parenté des Borgia.

On disait dans le peuple «que les noces seraient vermeilles,» qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles se firent paisiblement à Notre-Dame.

Charles IX affirma que le pape donnait la dispense, qu'elle allait arriver, et le cardinal de Bourbon n'osa plus résister. La cérémonie se fit sous le ciel, sur un échafaud magnifique qu'on avait dressé au Parvis. Marguerite, qui appartenait de cœur aux Guises et à son frère Anjou, s'obstina (dit-on) à ne pas dire: Oui, et ce fut Charles IX qui, d'un mouvement brusque, lui fit baisser la tête et consentir en apparence. Pendant la messe, Coligny et le roi de Navarre restèrent à l'Évêché. Après, ils entrèrent dans l'église. De Thou, alors enfant, vit et entendit Coligny, qui, voyant aux murailles les drapeaux de Jarnac et de Montcontour, disait: «Nous en mettrons d'autres à la place, plus agréables à voir,» parlant des drapeaux espagnols.

Le miracle infaisable s'était fait cependant, et l'on s'était passé du pape. Le parti papal, espagnol, était poussé à bout. Dans son exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit le jour même à Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église: «Vous y entrerez bientôt malgré vous.»

Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non. Du reste, la reine mère ne refusait nul acte préalable. Le soir des noces, on fit signer au roi une lettre aux gouverneurs, pour arrêter tout courrier ou tout autre qui passerait les monts avant six jours. Calipuli affirme que cette lettre fut envoyée à tous les gouverneurs, dans toutes les directions. On dut faire croire à Charles IX, à l'amiral peut-être, qu'il était important que don Juan d'Autriche, l'Espagne, l'armée espagnole, qui d'Italie nous menaçait, ignorassent le départ de nos troupes pour les Pays-Bas.

Le massacre pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par l'audace des Guises, appuyé d'un si fort parti? Je dis hardiment oui, on pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre. Coligny avait peu de monde, six cents épées, le reste des valets.

Mais les Guises n'avaient de chef que ce jeune homme de vingt ans qui avait si peu brillé à la guerre. Le très-prudent cardinal de Lorraine avait pris le chemin de Rome. La vraie tête des Guises était une femme italienne, Anne d'Este, la mère d'Henri de Guise, hésitante certainement par instinct maternel.

Parti de feu, tête de glace. Pour suivre son parti et hasarder l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité, sinon du roi, au moins du lieutenant du roi, qui était le duc d'Anjou.

Jamais Anjou, jamais sa mère, n'auraient pris ce courage. Ce fut Coligny qui le leur donna, en les poussant au désespoir.

Nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que le trône de Pologne allait vaquer. Ouverture vivement saisie de Charles IX pour éloigner Anjou. Catherine aussi, pour gagner du temps, fit semblant de le désirer. Mais, en juillet, voici la vacance de Pologne, voici une ambassade polonaise, voici l'insistance de Coligny qui veut chasser Anjou ou le faire expliquer. La chose est poussée à l'extrême par un mot fort et décisif de l'amiral: «Si Monsieur, qui n'a pas voulu de l'Angleterre par un mariage, ne veut pas non plus de la Pologne par élection, décidément qu'il déclare donc qu'il ne veut pas sortir de France

Henri d'Anjou était mis en demeure de résister en face à Charles IX, de dire franchement qu'il aimait mieux sa situation d'héritier qu'aucun trône du monde; héritier d'un frère de son âge; héritier futur, improbable, d'autant plus menaçant, pouvant être tenté de faire du futur un présent, de se garnir les mains, d'abréger ce frère éternel et de le mettre à Saint-Denis.

Charles IX sentait tout cela. Il pénétrait fort bien ce mignon de Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet, docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte. Et c'était trop vrai en effet.

Dans un récit très-vraisemblable, attribué au duc d'Anjou, il dit: «Comme j'entrai un jour dans la chambre du roi, sans me rien dire il se promena furieusement à grands pas, me regardant souvent de travers et mettant la main à sa dague, de façon si animeuse, que je m'attendois à être poignardé. Je fis si dextrement, que, lui se promenant et me tournant le dos, je me retirai vers la porte que j'ouvris, et, avec une courte révérence, je fis ma sortie, qui ne fut quasi aperçue que quand je fus dehors, et toutefois pas assez vite qu'il ne me lançât encore deux ou trois fâcheuses œillades. Je crus l'avoir échappé belle.»

Cette frayeur du fils passa augmentée à la mère. Dans le récit que j'ai cité, le progrès de leur peur est marqué admirablement. Elle alla jusqu'à leur faire faire la démarche qui autrement leur eût été la plus antipathique, une alliance avec les Guises.

Ceux-ci avaient besoin extrêmement de l'assassinat. Pourquoi? Parce que, Henri de Guise, leur héros, ayant tellement échoué à la guerre, il leur fallait un coup pour se relever.

Le crime fut débattu entre deux femmes. Catherine fit venir la veuve de François de Guise (alors duchesse de Nemours), la mère de Henri de Guise. Il n'y eut, avec le duc d'Anjou, que deux témoins, probablement Gondi (Retz) et Birague. On demanda à la veuve de Guise si elle ne voulait pas, ayant si belle occasion, exécuter enfin cette vengeance dont elle faisait bruit, qu'elle affichait depuis dix ans.

Mais maintenant que la question était vue de si près, la mère de Henri de Guise eût bien voulu que l'affaire se fît par les hommes du roi, ou de Henri d'Anjou. Elle proposa un Gascon, épée connue et sûre. On le fit venir et causer. Mais le duc d'Anjou n'eut garde de le prendre. Il insista pour que cette vengeance de famille se fît par la famille, par l'homme qu'elle nourrissait exprès, l'assassin patenté, Maurevert. En d'autres termes, sa prudence laissait tout sur le dos des Guises.

Ceux-ci réfléchirent qu'après tout, ayant à commandement, outre leurs bandes personnelles, cette grosse ville, sa milice de cinquante à soixante mille hommes contre les six cents gentilshommes de Coligny; ayant, par le duc d'Anjou, lieutenant général du roi, les Suisses royaux, tous catholiques, et la garde royale, ils étaient plus de cent contre un; que, d'ailleurs, très-probablement, il n'y aurait point de bataille; que, Coligny tué, tout se disperserait.

Donc ils prirent tout sur eux: ils fournirent l'assassin; ils fournirent le logis d'où l'on devait tirer; ils fournirent le cheval qui devait sauver l'assassin. L'intendant de Guise, Chailly, alla chercher Maurevert et le logea chez le chanoine Villemur, ex-percepteur de Guise, au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce fut des écuries des Guises qu'on tira un cheval d'Espagne, qui, sellé, bridé, attendit dans l'arrière-cour, près de la porte de derrière. Trois jours durant, derrière un treillis de fenêtre masqué de vieux drapeaux, se tint patiemment l'assassin, l'arquebuse chargée de balles de cuivre, appuyée et couchant en joue.

Cependant les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, continuaient. Des bals, des farces plus ou moins indécentes, remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire ajournée, le roi perdu dans les amusement avec sa furie ordinaire; protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Cependant, dans ces fêtes folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou et sa griffe de chat. C'est lui, sa mère, les Italiens, qui, sans nul doute, se donnèrent le plaisir de ridiculiser le jeune paysan béarnais, d'en faire un sot devant sa femme, de faire jouer aux dupes mêmes une comédie du futur crime, de rire avant d'assassiner.

Ce fut, en mascarade, le Mystère des trois mondes, comme on fit jadis à Florence au pont de l'Arno. Au paradis, rempli de nymphes, voulaient entrer des chevaliers (Condé, Navarre); mais il était gardé par d'autres chevaliers, par le roi et ses frères, qui rompaient la pique avec eux et finissaient par les traîner du côté de l'enfer, où les diables les enfermaient. Cependant les vainqueurs allèrent chercher les nymphes et dansèrent avec elles toute une grande heure, longueur impertinente, ennuyeuse pour les vaincus. Navarre dut rester en enfer pendant qu'on fit danser sa femme. Le combat reprit ensuite, et des traînées de poudre qui éclatèrent de tous côtés, remplissant le palais de fumée, d'odeur sulfureuse, mirent en fuite toute l'assistance.

Damnés, vaincus et ridicules, ce fut le sort des deux maris. Le jour suivant, on les fit Turcs, c'est-à-dire vaincus encore; les Turcs venaient de l'être à la bataille de Lépante. Dans un tournoi en mascarade, le roi de Navarre avec les siens, parurent vêtus en Turcs, avec des turbans verts. Ces Turcs de carnaval furent battus par deux femmes, deux amazones, qui n'étaient autres que le roi et son frère.

La majesté royale en jupe courte! Spectacle honteux, baroque! Mais plus choquant encore était Anjou, impudique figure qui se complaisait dans ce rôle et dans sa grâce infâme, couvrant de honteuses folies les apprêts de l'assassinat (jeudi 21 août 1572).

CHAPITRE XXIII
BLESSURE DE COLIGNY.—CHARLES IX CONSENT À SA MORT
22-23 Août 1572

Coligny, quoique malade, croyait partir la semaine qui suivrait le mariage. Il l'écrit ainsi à sa femme, dans une lettre infiniment tendre, fort touchante, qui ferait croire qu'il sentait sa situation et pensait bien que c'étaient les dernières paroles qu'ils dussent échanger dans ce monde.

Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.

Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois avant de tirer l'épée.

Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de pourvoir à sa sûreté.

Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fît droit aux plaintes des protestants, et qu'on aidât d'un secours l'invasion du prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'il avait pris sur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore mieux.

Sentinelle infortunée du grand parti protestant qui ne lui donnait nul appui, ni d'Angleterre, ni d'Allemagne, il périssait abandonné. On le voit parfaitement par une lettre de Catherine (21 août). Au moment où l'assassin attendait déjà Coligny, la reine mère est si convaincue de l'indifférence d'Élisabeth à cet événement qu'elle suit avec confiance l'affaire du mariage, et propose une entrevue entre son fils Alençon et la reine d'Angleterre «sur mer, par un beau jour calme, entre Douvres, Boulogne et Calais.»

On savait parfaitement qu'Élisabeth, alarmée des grands projets de Coligny, ne vengerait nullement sa mort et prendrait fort en patience un événement qui allait fermer aux armes françaises la conquête des Pays-Bas.

Lui seul était la pierre d'achoppement. Il inquiétait l'Europe, surtout ses prétendus amis.

Le vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.

Maurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé. Son arme était appuyée et pouvait tirer bien mieux. Mais la main du fanatique était restée ferme, et la main du coquin trembla.

Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré et dit: «Avertissez le roi.»

Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement, puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna l'enquête, il défendit aux bourgeois de s'armer (Registres de la ville), et il fit dire à tous les catholiques logés autour de l'amiral d'aller ailleurs, afin qu'on pût y concentrer des protestants.

On a dit qu'il voulait faire massacrer ceux-ci, qu'il les réunissait pour les envelopper. Cependant, quand on songe à la vaillance connue de cette noblesse, à sa fermeté éprouvée, on sentira que la réunir ainsi, c'était la fortifier, c'était rendre le meurtre infiniment plus difficile, préparer un combat à mort.

Je ne vois pas que Coligny ait profité de l'autorisation. Il voulut lier Charles IX, comme il avait fait en lui rendant les places de sûreté. Pourquoi eût-il voulu plus de garantie pour lui-même qu'il n'en gardait pour son parti? Beaucoup de protestants venaient. Mais il n'eut, à poste fixe, que des gardes du roi. Anjou eut soin d'y mettre un capitaine ennemi de l'amiral.

L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et fit à l'autre bras de profondes incisions. Ses amis pleuraient. Lui, merveilleusement patient: «Ce sont là des bienfaits de Dieu.»—Quelqu'un dit: «Oui, monsieur, remercions-le. Il a épargné la tête et l'entendement.»

Il y avait là un saint homme, le ministre Merlin, le même, je crois, qui sauva le coupable père de Rubens et obtint sa grâce du prince d'Orange. Merlin dit à l'amiral: «Vous faites bien, monsieur, de ne penser qu'à Dieu et d'oublier les assassins.»

Le calme et l'extraordinaire force d'âme de l'amiral parut à deux choses:

Dans l'opération très-douloureuse, et qu'Ambroise Paré ne fit qu'en trois fois, ayant un mauvais instrument, le patient ne sourcilla point et dit seulement à l'oreille d'un de ceux qui le soutenaient que Merlin donnât cent écus d'or aux pauvres de l'Église de Paris.

D'autre part, malgré tant de vraisemblances, de preuves même et d'aveux des gens de la maison fatale, comme on parlait des coupables, il dit: «Je n'ai d'ennemis que MM. de Guise. Toutefois je n'affirme point qu'ils aient fait le coup.»

Quelques hommes déterminés offrirent à l'amiral d'aller poignarder les Guises à la tête de leurs bandes. Mais il le leur défendit.

Les maréchaux Damville, Villars et Cossé vinrent le voir. Ils le trouvèrent gai et calme. Il dit à Cossé «Vous souvenez-vous de l'avis que je vous donnais il y a quelques heures?... Il faut prendre vos sûretés.»

Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la mère et son fils Anjou les vrais assassins.

Charles IX dit ces propres paroles: «Mon père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai telle vengeance qu'on se souviendra à jamais.» Et il en fit avec fureur le plus terrible serment.

Coligny parla comme un homme qui se sent près de la mort. Parmi les plaintes des Églises, il articula deux accusations.

«Pourquoi ne peut-on dire un mot dans votre conseil privé que le duc d'Albe n'en soit averti au moment même?»

Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect pour Catherine et pour Henri III): «Souvenez-vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre vous. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes.»

«Vous vous échauffez trop, dit la reine. Il n'y pas d'apparence de faire parler si longtemps un malade.» Et elle emmena le roi. Le seul Henri d'Anjou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il assassinait.

Cette hypocrisie pouvait-elle donner le change à Charles IX? On peut en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup: «Ce qu'il me disoit, madame? Si vous voulez le savoir, il disoit que tout le pouvoir s'est écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal.» Il sortit et s'enferma. «Nous vîmes bien dès lors, dit lui-même Henri d'Anjou, qu'il n'y avoit pas de temps à perdre pour dépêcher l'amiral.»

Cependant le roi de Navarre et le prince de Condé, qui avaient demandé en vain permission de se retirer, délibéraient chez Coligny avec quelques protestants sur ce qu'il convenait de faire. L'un d'eux dit: «Partir à l'instant. Mais le blessé eût été difficile à transporter, et Téligny répondait de la sincérité du roi.»

Marguerite nous apprend ici un fait essentiel. On voit que les protestants ne se fiaient pas beaucoup à son mari, le roi de Navarre; qu'ils le voyaient apprivoisé par les caresses catholiques, qu'un pressentiment leur révélait dans le petit Béarnais ce leste sauteur qui dit: «Je vais faire le saut périlleux.» Et: «Paris vaut bien messe.» Ils lui firent signer, à lui, au prince de Condé et sans doute aux courtisans protestants de Charles IX, une obligation écrite de venger l'attentat fait sur Coligny.

Le bruit s'en répandit sans doute. On sema par tout Paris la nouvelle lamentable que ces furieux protestants avaient juré d'égorger le pauvre jeune Henri de Guise. Malgré les défenses du roi, les capitaines de quartier, les meneurs des confréries, avaient fait prendre les armes. L'immensité du mouvement dépassait tout ce qu'avaient attendu Catherine et le duc d'Anjou, mouvement donné par le clergé et tout au profit de Guise (samedi 23 août).

Henri d'Anjou, qui s'était retiré si habilement derrière Guise pour lui faire frapper le premier coup sur l'amiral, perdait toute son importance, toute faveur des catholiques, tout son renom de Jarnac et de Montcontour, s'il restait toujours derrière. Il se hasarda dans Paris, non à cheval, mais à demi caché dans un coche, menant avec lui son frère bâtard, Henri d'Angoulême, à qui il promettait la place d'amiral de France s'il achevait Coligny. Sur leur route par la ville, trouvant tout le peuple armé, ému, mais trop lent encore, ils semèrent habilement une panique (le même moyen qui fit faire en 93 les massacres de septembre): ils dirent, ce que disaient les protestants, que Montmorency avait été chercher un grand corps de cavalerie pour tomber sur Paris. L'effet désiré fut atteint. On trouva dans la peur des forces inouïes de courage; d'officieux avertisseurs dirent qu'il fallait se hâter d'égorger les protestants.

Un petit conseil secret de la reine et des Italiens avait eu lieu à l'écart, non au Louvre, mais aux Tuileries, par-devant le roi. Leur avis, original et singulier, était qu'il fallait profiter du mouvement, laisser les Guises égorger les chefs protestants; le roi surviendrait alors, tomberait sur les Guises affaiblis, se trouverait débarrassé des uns et des autres, de tous les grands, et vraiment roi.

Conseil italien et classique, d'après les modèles célèbres que les petits princes italiens avaient laissés en ce genre, mais ici inapplicable. Le roi était loin de pouvoir se débarrasser des Guises, étant en réalité plutôt dans leurs mains.

Il paraît du reste avoir goûté très-peu ces conseils. Un domestique des Guises ayant été arrêté, ils vinrent hypocritement dire à Charles IX qu'accablés par la calomnie et dans la disgrâce du roi, ils demandaient la permission de se retirer. Le roi dit: «Vous pouvez partir. Je saurai bien vous retrouver, s'il faut faire justice.» Ils se mirent seulement en route et s'arrêtèrent dans les faubourgs.

C'était le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort décisif près de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes; que les catholiques eux-mêmes, s'il n'agissait pas, agiraient sans lui, nommeraient un capitaine général. C'était lui dire précisément ce qui se fit dans la Ligue.

Elle lui dit: «Vous n'aurez pas une seule ville en France où vous retirer.

Ce qui me prouve que le récit attribué au duc d'Anjou est vraiment de lui ou d'un homme à lui, c'est qu'à ce moment il dissimule la situation honteuse où se trouvèrent les coupables (lui, sa mère et Retz), et suppose que Catherine réussit auprès du roi. Tavannes (homme du duc d'Anjou) suit la même tradition, la moins humiliante pour le fils et la mère.

Mais voici le grand, le véritable, le naïf historien de la Saint-Barthélemy, Marguerite de Valois, qui nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment par Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleurât pour eux et le décidât au massacre qui seul pouvait les sauver. Cet homme était Retz (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.

Marguerite nous apprend que, le lendemain dimanche, les huguenots en corps devaient venir au corps accuser Guise solennellement devant le roi. Guise, contre qui tant de preuves se réunissaient, n'eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques; mais il eût dit qu'il n'avait rien fait que sur l'ordre de l'autorité légitime, l'ordre de monseigneur le duc d'Anjou, lieutenant général du royaume.

Ainsi, tout se fût dévoilé à la face du monde.

Anjou et Catherine allaient être convaincus d'avoir voulu tuer Coligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela était trop évident. Avec un homme soudain et violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence.

Donc, le samedi 23 août à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, en tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, dit Marguerite: «Que le coup n'avoit été par M. de Guise, mais que mon frère le roi de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie.»

Pourquoi: «Parce que la reine mère avoit voulu se venger de la mort de Charny.» Bourde grossière, qu'on dut faire difficilement avaler à Charles IX. Il connaissait trop sa mère, qui n'avait ni cœur ni âme, ni amour ni haine, nulle vendetta, à coup sûr.

À l'appui de cette sottise qui ne prenait pas, Retz ajoutait tout doucement que: «Si le roi continuoit en la résolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise, il était en danger lui-même, puisque sa famille était accusée.»

Mais Charles IX faisant apparemment la sourde oreille, Retz ajoutait: «Que les huguenots étoient en tel désespoir, qu'ils s'en prenoient non-seulement à M. de Guise, à la reine, à M. d'Anjou, mais qu'ils croyaient aussi que le roi en fût consentant et avoient résolu de recourir aux armes la nuit même. De sorte qu'il voyoit Sa Majesté dans un très-grand danger, soit du côté des huguenots, soit des catholiques par M. de Guise.»

C'était le samedi 23 à dix heures du soir, on voulait agir à minuit. Pour être en mesure, il fallait tirer un ordre immédiat. Ainsi, pas un moment de délibération; il lui fallut se décider sur l'heure et sans remise, trancher en un moment sur la résolution suprême qui allait, à partir de cette minute, retenir à jamais, emporter sa mémoire dans l'exécration éternelle!

La peur est contagieuse. Il est probable que la peur visible de ce lâche Italien, sa pâleur, sa mine basse, courbée, son frissonnement, gagnèrent Charles IX. Sur son attitude hautaine, et sur sa colère au retour de Meaux, on l'avait cru brave. Mais il était, tous les récits l'attestent, d'un tempérament nerveux, d'une imagination infiniment impressionnable. La nuit, la situation imprévue, la pensée surtout d'avoir dans le Louvre même trente ou quarante protestants des plus redoutés, un Pardaillan, un de Piles, les premières épées de France, tout concourut à la terreur.

Ajoutons une circonstance, la première que je vais emprunter aux récits protestants (jusqu'ici je n'ai rien tiré que des sources catholiques). On apprit à Charles IX que le peuple était armé!—Et comment cela? dit-il étonné.—Votre Majesté elle-même avait ordonné que chacun fût à son quartier.—Oui, mais j'avais défendu que personne prît les armes.

Cet étonnement du roi ne se trouve que dans la Relation protestante. Fait grave déjà prouvé par les Registres de la ville. D'autant plus grave et naïf ici, qu'il échappe à l'auteur de la Relation contre son propre système, et dément la longue préméditation qu'il attribue à Charles IX.

Retz n'a point écrit de mémoires malheureusement. Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause.

Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort imaginatif. L'Italien dut l'emporter, non en atténuant la chose, mais plutôt en la grandissant, en rappelant les massacres illustres de l'histoire, comme les Vêpres siciliennes, mystérieuse et soudaine extermination d'un grand peuple en une nuit, saignée immense, vastes ruisseaux de sang...

Charles IX, dans sa visite à Coligny, avait demandé et vu la manche de son habit encore trempée de sang et de rouge. Une très-mauvaise vue pour un fou. Il s'était fort exalté, regardant toujours cette manche: «Quoi! c'est là, répétait-il, le sang, le véritable sang de ce fameux amiral!»

Il paraît qu'au beau milieu de l'animation il lui revint une terreur. Mais si les protestants se vengent, s'ils se soulèvent par toute la France, s'ils ont des armées étrangères, etc.