Cinq grands seigneurs, dont l'un beau-frère de Saint-André, apportent au maréchal de Vieilleville un brevet par lequel le roi donne à eux et à Vieilleville la confiscation de tous les usuriers et luthériens de Guienne, Limousin, Quercy, Périgord et Saintonge. L'idée première appartenait à un certain Dubois, juge de Périgueux, qui répondait que chacun d'eux en tirerait vingt mille écus. Dubois promettait d'en donner moitié dans un mois. Vieilleville les remercia, mais il tira sa dague, et l'enfonça dans le brevet à l'endroit indiqué où était son nom. Ils rougirent et en firent autant, s'en allèrent sans mot dire.
Il était rare qu'on lâchât prise ainsi. Un riche lapidaire de Tours, qui, chaque année, allait aux foires de Lyon, préparait un magnifique collier pour Soliman. Cela rendit curieux: on s'informa de sa foi, et on ne manqua pas de trouver qu'il était protestant. L'accusateur, prêtre de Lyon, pour assurer l'affaire, s'associa un gentilhomme qui, d'abord, demanda en prêt une grosse somme au lapidaire, puis, refusé, sollicita et obtint sa confiscation. Tout son bien était en pierreries, qui disparurent. Exaspérés, les dénonciateurs le traînent à Paris. Mais là il aurait pu acheter protection. On se hâta de le brûler.
La fructueuse spéculation de vendre des procès était poussée en grand par Diane et les Guises, ouvertement et sans mystère. Nous avons dit que le procès contre le confident de la duchesse d'Étampes fut lancé, puis arrêté par le cardinal de Lorraine, qui reçut de lui une terre. Le grand Guise, François, agit de même dans la révision qui se fit du procès des Vaudois. Grignan, gouverneur de Provence et l'un des massacreurs, se lava en donnant son château de Grignan au tout-puissant François. Selon toute apparence, cette réparation singulière de la persécution par un gouvernement persécuteur n'a d'autre explication que l'appétit de la nouvelle cour pour voler les voleurs du règne précédent. Les vers se mangent l'un l'autre.
Quelque peu porté que l'on soit à s'exagérer l'importance d'un individu dans les grandes révolutions, on est forcé de reconnaître que Diane a pesé cruellement dans nos destinées.
Unie aux Guises, à Saint-André, à tout ce qui volait, elle forma, sous Henri II, la ligue compacte qui, plus tard, au jour des réformes, au jour de la nécessité, se dressa comme un mur contre la justice, rendit tout remède impossible.
Par elle, la fortune des Guises (qui fut notre infortune), ne marcha plus, elle vola. Précipitée, violente, inéluctable, par écueils, par abîmes, cette fortune fantasque emporta la France avec elle.
À ce bizarre roman de la vieille maîtresse se lia le roman de fausse chevalerie, de héros de fabrique, de princerie populaire, et tant de sanglantes farces.
En ce pays de prose, où la vraie poésie est peu sentie, pour poésie on prit le roman.
L'influence espagnole y fit beaucoup sans doute. Mais, même avant cette influence, le roman avait commencé.
Les Guises, assez clairement, avaient livré le mot du leur. Enfants d'un cadet de Lorraine (d'un cinquième fils de René II), ils dédaignèrent, comme on a vu, de s'appeler Lorraine, et prirent le nom d'Anjou. Ils en étaient, par leur aïeule, la mère de René II. Mais se nommer Anjou, c'était promettre plus que les livres de la Table ronde.
Cela commence au frère du roi fou, Charles VI, Louis d'Anjou, qui ruine la France pour manquer l'Italie.
Puis vient le fameux roi René d'Anjou, le bon et le prodigue, souvenir populaire, René roi de Jérusalem, René le prisonnier, délivré par sa femme, etc., etc.
Son fils Jean de Calabre, sa fille Marguerite d'Anjou, la furie d'Angleterre, le petit-fils enfin, René II, à qui les lances des Suisses donnèrent le grand succès de la chute du Téméraire: c'étaient là des légendes propres à troubler l'esprit des Guises. Elles leur furent sans nul doute ressassées par leur ambitieuse mère, par leurs chroniqueurs domestiques. Leurs démarches, toujours hasardées fort au delà de leur situation, furent visiblement en rapport avec ce royal passé dont ils faisaient leur point de départ.
Avec le mot Anjou, ils pouvaient réclamer cinq ou six provinces de France et cinq ou six trônes d'Europe. En attendant, avaient-ils des chemises? Leur père Claude arriva fort nu en France, point apanagé de Lorraine. C'était un bon soldat. On lui donna des postes de confiance, des établissements aux frontières champenoises, picardes et normandes. On supposait qu'il pouvait commander nos Allemands, suppléer les La Marck, de quoi il s'acquitta fort mal à Marignan. Déjà auparavant, le bon roi Louis XII l'avait hautement marié en lui donnant Antoinette de Bourbon. Cette Bourbon était petite-fille par sa mère du fameux connétable de Saint-Pol, le grand traître du XVe siècle. Elle en avait le sang, avec une violence sinistre qu'elle fit passer à ses enfants. C'est elle qui décidera le massacre de Vassy.
Je n'hésite nullement à rapporter à Antoinette l'audacieuse initiative que prit son mari Claude pendant la captivité de François Ier; de lui-même, il ne l'eût pas prise. Chargé de couvrir nos frontières de l'Est avec les débris de Pavie, sans ordre, il sortit du royaume, traversa toute la Lorraine, et, s'unissant au duc son frère, près de Saverne, frappa le coup le plus sanglant sur les paysans insurgés. Un témoin oculaire dit: «J'en vis passer dix-huit mille au fil de l'épée.» On reprit Saverne, qui était à l'église de Strasbourg; on rendit à l'évêque, au chapitre, aux seigneurs ecclésiastiques que poursuivaient les paysans, un service d'immortelle mémoire, et non moins grand à l'Empereur; ce torrent débordé fut descendu aux Pays-Bas.
Le roi fut étonné plus que satisfait d'un tel acte, de cet excès de zèle. Était-ce lui qu'on avait servi en étouffant l'insurrection qui aurait pu donner à Charles-Quint de si graves embarras? Il s'en souvint, et, depuis lors, jamais ne fut bien pour les Guises.
Le clergé s'en souvint aussi. À la première occasion, il travailla pour eux. Le roi d'Écosse, Jacques V, veuf d'une fille de François Ier, qu'il aimait fort, était pressé par les siens de se remarier et ne voulait qu'une Française. Il demandait une Bourbon. Ses prêtres d'Écosse firent si bien, qu'en place il accepta Marie, la sœur des Guises.
Ceux-ci, dans ce hasard heureux, faufilés entre deux amours, se trouvèrent sur le trône, par la grâce du clergé, grands et importants par leur sœur, dont la France avait besoin contre l'Angleterre, et qui, bientôt veuve, régente au nom de la petite Marie Stuart, fut courtisée pour livrer cette enfant avec la couronne d'Écosse.
Les Guises n'étaient pas moins de douze. Douze fortunes à faire! N'ayant pas la faveur du roi, ils se glissèrent par le dauphin Henri, se donnèrent à Diane, mendièrent la main d'une fille de Diane. Cette alliance les enhardit au point que François de Guise (dit-on) fit promettre à ce simple Henri de lui restituer la Provence!
Ils comptaient bien aux noces prendre le manteau de prince. François Ier fut inflexible, et il leur fallut attendre sa mort. Princes alors, malgré les vrais princes, malgré le parlement, ils ne s'en contentent plus. Ils veulent marcher de front avec le premier prince du sang, Bourbon-Vendôme, père d'Henri IV.
La devise du cardinal de Lorraine était un lierre autour d'un arbre. Image naïve des Guises recherchant les Bourbons, les étreignant par alliance, et peu à peu les étouffant.
Leur audace séduisit la France. Quoique éminemment faux, et tout mensonge, ils plurent par le succès et l'à-propos. On leur crut le suprême don que plus tard Mazarin voulait d'un général plus qu'aucun solide mérite, disant toujours: Est-il heureux?
François de Guise, excellent homme de guerre, n'eut pas cependant occasion de faire la grande guerre stratégique. Metz et Calais, deux succès de détails, bien réussis, enlevèrent l'opinion. Un immense parti, qui avait besoin d'un héros, reprit la chose en chœur, la chanta pendant cinquante ans, en assourdit l'histoire.
À voir pourtant cette servilité au honteux combat de Jarnac, à voir son affaire de Grignan qu'il lava pour argent, à voir cette attention aux petits gains, aux petites affaires de ses fiefs (Mém. de Guise), j'ai de la peine à croire que, sous cette bravoure, sous cet éclat, un grand cœur ait battu.
C'est ce qui distinguait fort les Guises de leurs aïeux d'Anjou, et qui, dans leur plus haute fortune, les signalait toujours comme parvenus. Ils n'étaient pas tellement ambitieux dans le grand, qu'ils ne fussent âprement avides, rapaces, crochus, dans le petit. Tout-puissants même, et rois de France, on les vit palper sans rougir les menus profits de la royauté. Leur sœur d'Écosse, et vraie sœur en ceci, les en gronde, surtout leur reproche de ne pas lui faire part et de ne voler que pour eux.
Nous ne suivons pas les satires protestantes, mais bien l'opinion catholique indépendante, celle des Tavannes, par exemple, des Espagnols, du duc d'Albe, qui parle du cardinal de Lorraine comme d'un petit brouillon avec qui on ne peut traiter. Il en dit ces propres paroles: «En disgrâce, il n'est bon à rien. En faveur, il est insolent, et ne reconnaît plus personne.» (Lettre du 18 juillet 1572.)
Ce que les frères eurent de meilleur, ce fut l'entente et l'unité d'efforts. La division du travail et des rôles était parfaite entre eux. Le second, Charles, et le troisième, Aumale, le gendre de Diane, la tenaient par elle et sa fille. Ils n'en bougeaient, surtout le jeune cardinal. Ils assuraient à François, le héros, le vrai champ de bataille des affaires, à savoir la chambre à coucher, ces douze pieds carrés qui (disait Richelieu) donnent plus d'embarras que l'Europe. Le jeune cardinal, entre le roi et Diane, était de tout en tiers; il mêlait à tout ses gambades, et tenait son frère, le héros, très-informé, sans sortir de son rôle, et gardant la bonne attitude d'un militaire étranger aux intrigues.
Nulle affaire lucrative non plus ne passait là sans qu'ils fussent à même d'en happer quelque chose. Ce qu'ils en tirèrent, Dieu le sait. Pour ne parler que du cardinal, on put croire qu'il serait peu à peu le seul évêque de France. Il arriva sous Charles IX à réunir douze siéges, dont trois archevêchés, les grands siéges archiépiscopaux de Reims, de Lyon et de Narbonne; à l'est, les riches évêchés germaniques de Metz, Toul et Verdun; au midi, Valence, Alby, Agen; à l'ouest, enfin, Luçon, Nantes.
Mais ce mot d'évêché ne donne guère une idée de la réalité d'alors; les trois de l'est étaient de riches principautés d'Empire, grasses à ce point, qu'en 1564, voulant s'assurer le duc de Lorraine, le cardinal, sur Verdun seulement, put lui donner en fiefs vacants un don de deux cent mille écus. (Granvelle, VIII, 305.)
CHAPITRE IV
L'INTRIGUE ESPAGNOLE
1547-1559
J'ai donné les acteurs, ce semble. Il ne me reste qu'à commencer le drame. Selon la méthode ordinaire, je dois, dès ce moment, entamer le récit de l'imbroglio politique.
C'est le conseil que le lecteur me donne, et l'art peut-être aussi. Le puis-je, en vérité? L'histoire me le défend, et elle parle plus haut que tout art littéraire. Si j'ouvrais ici le récit, j'aurais beau faire ensuite, il resterait toujours obscur.
Qu'on ne s'y trompe point. Les meneurs de la cour que nous avons nommés, en tout trois ou quatre intrigants, ne sont nullement les grands acteurs réels du drame qui va se jouer. Ils y sont accessoires, entraînés qu'ils sont tout à l'heure sous l'influence souveraine qui les emportera et eux et leurs projets juste au rebours de leurs projets. Cette influence est l'espagnole.
Je ne puis davantage chercher en Charles-Quint la fixité de mon fil historique. On le verra essayer quelque temps de petites résistances contre le grand mouvement espagnol pour en être bientôt entraîné.
Où donc sera mon ancre?
La chercherai-je à Rome? Le nom de Rome incontestablement fit l'unité de la grande conspiration catholique. Unité nominale.
Rome fut divisée sur le dogme: ses plus éminents cardinaux différaient entièrement (à Trente) sur la mesure des concessions à faire. Et, politiquement, Rome fut pitoyable, s'étant mise à faire la guerre folle à l'Espagne qui la défendait.
Pour reprendre, les Guises, Charles-Quint et le pape, dans leurs variations, ne me fournissent aucunement le solide point de départ dont ce livre a besoin.
Sa base est en deux choses qu'il faut donner d'abord, en deux acteurs qu'il faut poser en face: l'Espagne et le Protestantisme.
Je dis l'Espagne, et non pas le parti catholique. Ce parti, avec toutes ses finesses politiques, avec sa mécanique législative de Trente, etc., n'aurait pas pu lutter s'il ne lui était survenu un élément nouveau, très-spécial, qui réchauffa tout.
Élément national qui devint universel, qui espagnolisa la religion par toute l'Europe, substituant le roman à la poésie, et (chose inattendue) de la chevalerie faisant jaillir une police!
Cette police est l'ordre des jésuites, ordre essentiellement espagnol, qui très-longtemps n'a que des généraux espagnols.
Ordre dominateur, comme l'Espagne l'est alors, absorbant et engloutissant, qui transforme toute l'Église, jésuitise ses ennemis même, impose sa méthode à tout prêtre, à tout moine, si bien que tout ordre rival, ne confessant plus qu'à ce prix, doit se faire jésuite ou périr.
Encore une fois, voilà les deux acteurs, et il n'y en a pas d'autres: la Réforme, l'intrigue espagnole; l'Espagne et le protestantisme.
L'Espagne envahit par l'épée, le roman, la police. Et la France, au roman, opposa la poésie.
La poésie du cœur, la grandeur des martyrs, les luttes et les fuites héroïques, les lointaines migrations, les hymnes du désert et les chants du bûcher.
Bien entendu que la France veut dire ici un ensemble de peuples, et la grande école Genève, et ses colonies aux Pays-Bas, en Écosse, en Angleterre, l'infiltration puritaine qui par-dessous fit une autre Angleterre.
Donc, en ce chapitre, l'Espagne. Au chapitre suivant, les martyrs.
L'Espagne avait une prise très-forte sur l'Europe, et par sa grandeur, et par sa misère (qui compte tout autant en révolution).
Grandeur incontestable, par l'immensité des possessions, par le reflet des Indes, le prestige du monde inconnu, par l'ascendant de l'or, par la renommée des vieilles bandes. Mais cette grandeur n'était pas moins dans le respect de l'Europe, dans la fière attitude des Espagnols, dans leurs prétentions, qu'on ne contestait qu'à moitié, dans la servile imitation qu'on faisait de leurs mœurs et de leurs costumes, dans la souveraineté de leur littérature et de leur langue.
La vie noble, pour toute l'Europe, ce fut peu à peu la vie espagnole, le loisir, la noble paresse. Et l'Espagne, en effet, entrait de plus en plus en grand loisir. Elle était délivrée de tout ce qui l'avait occupée au Moyen âge, de sa croisade des Maures, de ses libertés intérieures. Dispensée de se gouverner et de vouloir, elle l'est encore plus de penser. L'Inquisition, qui gouverne (surtout depuis 1539), ferme une à une toutes les voies où pourrait s'échapper l'esprit.
Tout cela sous Charles-Quint. C'est une manie des historiens d'opposer toujours les règnes de Charles-Quint et de Philippe II. La décadence commence sous le premier, et de bonne heure. Seulement la nouveauté des colonies, l'immensité du débouché des Indes, ouvert tout à coup à la nation, l'empêchent de sentir l'asphyxie. À l'intérieur, elle n'est pas moins déjà affaiblie, languissante. En 1545, Charles-Quint demande six mille hommes à l'Espagne et n'en peut tirer que trois mille. L'extension de la mendicité, dans ce pays inondé d'or, se constate par une littérature nouvelle, le genre dit picaresque, les romans de mendiants et de voleurs. Dès 1520, paraît le Lazarille de Tormes.
L'or d'Amérique semble détruire ce qui reste d'activité. À l'oisiveté native, à celle du noble qui y met son orgueil, à celle du fonctionnaire payé pour ne rien faire, s'ajoute le loisir du capitaliste enfouisseur, qui vit d'un trésor inconnu.
Tous inactifs et tous muets. Est-ce à dire qu'ils soient immobiles? Oh! c'est tout le contraire. Tout ce qui ne court pas le monde, n'en voyage que plus en esprit. Ainsi sont les Arabes. Celui-ci qui reste les yeux fixes du matin au soir, il va à la Mecque, à Bagdad, que dis-je? au ciel, par d'infinis romans. De même, cette vive Andalouse ou la passionnée Castillane, en une heure d'immobilité, elles ont couru plus d'aventures que les princesses des Mille et une Nuits.
Les Amadis, qui sont toute une littérature, ont possédé l'Espagne jusqu'au milieu du siècle, où une autre commence, celle des bergeries, dont la France doit tirer l'Astrée.
Ceux qui auront la patience de compulser les annales de l'imprimerie espagnole aux XVe et XVIe siècles (jusqu'en 1540), y trouveront deux classes dominantes de livres, les Amadis, littérature du monde, les Rosaires et autres livres sur la Vierge, littérature de couvent, non moins galante et souvent plus hardie.
Ce sont deux paralytiques, insatiables lecteurs de romans, qui lancent le mouvement espagnol: le Biscayen Ignace, longtemps fixé sur une chaise par sa blessure; la Castillane sainte Thérèse, trois ans clouée au lit sans pouvoir se bouger.
Sainte Thérèse nous dit elle-même l'effet précoce de ces lectures sur elle. À l'âge de dix ans, son frère et elle, nourris par leur mère de romans, et déjà en faisant eux-mêmes, se contentèrent peu des paroles; vrais Espagnols, il leur fallut les actes. Ils partirent un matin, non pour combattre les chevaliers félons, mais dans l'espoir d'en être les martyrs, de périr chez les Maures. Nos petits Don Quichottes furent rattrapés à une lieue.
Mais l'Espagne elle-même ne le fut pas, et ne le sera jamais sur cette route des romans. En lire, en écouter, en faire, c'est le fond de l'âme espagnole.
La charmante sainte de Castille, à l'âme toute noble et transparente, nous a, dans l'élan personnel du roman qui a fait sa vie, donné la vraie pensée de l'Espagne d'alors: Défendre l'opprimé.
La victime des victimes et des opprimés l'opprimé, c'est Jésus, le doux petit Jésus, le bon et l'aimable Jésus, Jésus, l'époux du cœur, etc., etc.
Les juifs l'ont crucifié; brûlons les juifs. Les Maures l'ont blasphémé; brûlons les Maures. Les luthériens ont blessé sa sainte face en ses images; malheur aux luthériens!
Voilà comme la pitié devient fureur. C'est le point de départ de la croisade, le brûlant effort de l'âme espagnole, disons de l'âme du Midi.
Le Midi sous toutes ses faces et par tous ses moyens. Toutes les fureurs d'Afrique ne sont pas assez pour venger Jésus. Toutes les ruses des sauvages, au besoin, suppléent à la force.
Si la Castillane Thérèse n'eût été femme, si elle eût eu l'épée, elle l'eût vengé avec l'épée. Le Biscayen Ignace, aussi rusé que brave, y mit l'esprit de sa montagne, un esprit d'embuscade, de chasseur, ou de contrebandier.
La ruse fut d'autant plus puissante, qu'elle fut naïve; il prit le monde au piége qui le prit le premier.
Le génie romanesque, qui est la tendance nationale, n'osait, devant l'Inquisition, prendre l'essor dans les choses religieuses. Mais voici un matin ce hardi Biscayen qui lui ôte la bride, qui dit à ces rêveurs affamés de romans: «Rêvez, imaginez,» et qui leur en fait un devoir, un point de dévotion.
«Écrivez des romans de piété,» disait plus tard, vers 1600, saint François de Sales à l'évêque de Belley. Ils furent écrits, et partout lus. Mais bien plus neuf et plus hardi avait été, un siècle avant, Loyola, qui mit tout le monde à portée de rêver le sien.
Rien d'écrit, presque rien. Tout oral et tout personnel.
L'Évangile même est la matière de l'amplification... Ne vous effrayez pas. Ce n'est pas la libre lecture ni l'interprétation de l'Évangile. Ce sont tels versets, bien choisis, expliqués par le directeur. Le sens spirituel est fixé; mais les circonstances historiques sont remises au développement facultatif du rêveur solitaire.
Ce cercle est fort serré. Peu ou point d'Ancien Testament. Le merveilleux biblique, austère et sombre, est écarté. L'accord de la tradition antique, la perpétuité de l'Église, le mariage de l'ancienne et de la nouvelle loi, toutes ces grandes choses dont se nourrit la foi protestante, n'entrent pas dans la sphère des Exercitia d'Ignace, sphère toute réaliste, où l'âme s'édifie par l'imagination et l'invention anecdotique, en recherchant en soi les aventures probables qui ont pu se passer sur le terrain des Évangiles.
Or, qui connaît le génie méridional, sa vive personnalité, son instinct dramatique, sentira bien que le rêveur ne sera pas longtemps simple témoin de cette histoire. Il en sera bien vite acteur et coopérateur; il se fera à Bethléem ange ou mage, bœuf ou âne; il se fera ailleurs Pierre ou Matthieu, que dis-je? la Vierge, Jésus même.
Libre du joug de la théologie qui eût creusé le dogme, du joug de la tradition biblique qui explique l'Évangile par quatre mille ans d'histoire antérieure, livré à l'amusement de l'amplification biographique, il s'y mêle hardiment lui-même, en familiarité complète. Il parle sans façon à Jésus, l'écoute et lui répond, lui fait ses plaintes amoureuses, le gronde doucement (comme fait sainte Thérèse), parfois le somme de tenir ses promesses et le presse de ses exigences.
Énorme accroissement du moi, de la personne humaine! Le pécheur est si peu embarrassé, si peu humilié, qu'il dialogue avec son juge, que dis-je? l'embarrasse, et, comme en dispute amicale entre deux camarades, se fait parfois juge à son tour.
Permis de faire descendre Dieu à sa mesure, de rétrécir le Christ à ses convenances, de se faire un Jésus commode, un petit, tout petit Jésus. Car c'est lui qui se gêne, dans cette intimité, qui diminue, disparaît presque. L'idéal se supprime, et le réel est tout; le réel, je veux dire la bassesse individuelle de Sancho, Diégo, la platitude de tel petit bourgeois de telle petite ville.
Car, ne l'oublions pas, la bourgeoisie est née, par toute l'Europe, la classe éminemment propre au roman, un peuple oisif qui vit de la vie noble, peuple borné, d'autant plus difficile, qui n'admet l'Évangile qu'autant qu'il peut le faire à son image, bourgeois et platement romanesque.
Qu'est-ce que le roman? L'épopée non épique, l'histoire non historique, descendues l'une et l'autre de la grandeur populaire à la petitesse individuelle. Et le roman religieux? La religion sortie de sa haute sphère générale, pour se laisser manier et mouler au plaisir de l'individu.
Mais ces individus, ces oisifs, ces nobles et demi-nobles, ces bourgeois, ces rentiers, qui ont le temps de rêver des romans sous la discipline d'Ignace, sont une classe essentiellement paresseuse. Il faut, même en ce genre d'amusement religieux, supprimer le travail, l'effort, leur mâcher tout. Le directeur doit leur faciliter leur amplification, en donner les traits généraux, leur fournir un guide-âne. Et lui-même qui le guidera? Ce scolastique, cet homme de collége, ne sera-t-il pas lui-même embarrassé à mener son pénitent dans la voie du roman? C'est à cela que répondent les Exercitia; c'est un petit manuel assez sec, un livre de classe, un Gradus ad Parnassum, qui pouvait aider la stérile imagination du sot chargé de faire des sots.
Nous avons dit la recette que ce manuel donne pour amplifier, trouver, imaginer. Ce moyen, c'est l'appel aux sens. Tâchez à Bethléem, tâchez au jardin des Olives, tâchez même au Calvaire, d'appliquer les cinq sens. Voyez et écoutez, goûtez, touchez, flairez la Passion. Bizarre précepte, étonnamment grossier. Partout les sens appelés en témoignage des objets spirituels!
Condillac ne parle pas autrement. Comme lui, Loyola fait de la sensation le criterium de l'esprit.
Les sens, si durement étouffés, humiliés par le christianisme du Moyen âge, se trouvent ici bien relevés. Les voilà juges de tout. Dieu n'est plus sûr que par le tact.
L'homme ne croit plus Christ qu'autant qu'il a touché ses plaies, ni la femme Jésus si elle ne touche ses pieds, si elle ne les lave et parfume, ne les essuie de ses cheveux.
Cette méthode hardie et grossière ne pouvait manquer son effet; elle devait, dans le Midi surtout, dans la brûlante Espagne, être accueillie avec passion. Elle avait par deux choses une irrésistible puissance; elle faisait appel à l'esprit romanesque; elle invoquait les sens et faisait un devoir de les interroger.
N'ayez peur que dès lors l'homme ignorant, la femme, ne restent dans le mutisme où les laissait le Moyen âge. La langue est dénouée. C'est là la révolution immense de Loyola. Avec une méthode qui vous force d'analyser à fond la sensation et d'en rendre compte, qui vous impose de parler longuement de vous, de ce que vous sentez, vous êtes sûrs d'avoir des pénitents bavards qui ne finiront plus. Les femmes, les religieuses, se mirent à tant parler, qu'Ignace lui-même, épouvanté, exprima le désir que son ordre s'abstînt de prendre la direction de leurs couvents. On ne l'écouta guère. Même de son vivant, elles eurent des confesseurs jésuites.
Les conséquences de tout ceci devinrent incalculables dans l'Europe. Le monde en fut changé. Au moment où la confession était brisée dans le Nord par l'austérité protestante, elle se trouva immensément amplifiée, fortifiée dans le Midi; non, disons mieux, créée. Ce dernier mot est plus exact pour une révolution si grande.
Qu'on se figure la chose et qu'on la prenne aux entrailles de l'Espagne. Sur cette Espagne dominicaine, sur cette morne et silencieuse Castille, descend ce Basque de Biscaye qui, avec l'expansion de sa race excentrique, déchaîne hardiment le roman, fait parler tout le monde, oblige la Castille, l'Aragon, à desserrer les dents. On sait qu'il y a deux Espagnes, l'une fière et muette, mais l'autre intrigante et parleuse, celle de Figaro. Et Sancho même est de celle-ci; dans sa vulgarité, pour peu qu'on l'initie, il n'est que plus propre aux affaires. Cette Espagne, par les jésuites, eut son avénement dans les choses religieuses.
Le passage subit des dominicains aux jésuites, d'un laconisme de terreur à ce paterne bavardage, l'encouragement à l'esprit romanesque, l'appel aux sens surtout et l'emploi qu'on en fit dans le rêve, tout cela apparut à l'Espagne comme une émancipation, une liberté relative.
Liberté dans la discipline, liberté dans le dogme. Les jésuites étendirent, autant qu'ils purent, la part du libre arbitre de l'homme, restreignant la grâce de Dieu, adoptant sans difficulté là-dessus les opinions des philosophes et des juristes.
Rome encore était indécise et partagée. À l'entrée du concile de Trente, tels de ses cardinaux les plus illustres croyaient qu'il fallait, pour calmer l'Allemagne et satisfaire la ferveur protestante, donner une part prépondérante à la grâce divine, rétrécir l'homme, augmenter Dieu. Les jésuites, bien plus habiles, montrèrent que, tout au contraire, il fallait tout donner à la liberté en spéculation pour s'en emparer en pratique.
L'idéal véritable du système avait été posé par Ignace avec une netteté courageuse, par sa fameuse réduction de l'âme «à un cadavre qui tombe si on ne le soutient.» Dans une autre comparaison bizarre, mais plus exacte, l'ingénieux Biscayen veut qu'elle soit une marionnette qui ne remue que par celui qui tient et peut tirer les fils.
Le penseur fut Ignace, et l'exécuteur fut Lainez, un Castillan peu imaginatif, génie pesant, mais fort, qui, sous le maître, et plus que lui peut-être, écrivit les Constitutions.
À ce concile de Trente où les cardinaux se divisaient, lui, il n'hésita pas. Il apporta ce grossier éclectisme espagnol de l'homme libre en théorie, marionnette en réalité.
Il n'était pas besoin, comme les Italiens le croyaient, de chercher l'apparence, l'ombre de la raison. Lainez avait par devers lui deux machines qui valaient tout argument, et qui en dispensaient.
L'une, c'était la méthode des Exercitia, l'appel aux sens et au roman; l'autre, une méthode de classes, lente, forte, pesante, qui tiendrait longtemps l'enfant sur les mots, courbé sous la grammaire, le rudiment, le fouet.
Deux moyens qui se complétaient. Le premier, charmant, séducteur, prenait les délicats du monde, les rois, les grands, les femmes. Qui dit la femme dit l'enfant; l'enfant, livré par elle, devait passer par la filière de cinq ou six jésuites grammairiens qui, serrant son cerveau de proche en proche (par l'art des Caraïbes), et lui aplatissant le crâne, livreraient cette tête rétrécie et pointue à la seconde opération, celle du directeur jésuite.
Ce Castillan Lainez était un cuistre de génie, qui fabriqua lui-même la machine de sa rude main. C'est le fondateur des colléges jésuites et de tout cet enseignement. L'invention parut si belle à Ignace, que, pour donner l'exemple, il commença à faire des thèmes, se faisant corriger ses solécismes par un enfant de douze ans, Ribadeneira, qui depuis a écrit sa vie.
Là se trouva l'équilibre de l'ordre. Autrement il eût chaviré. À côté de cette scabreuse direction où les jésuites enseignaient à faire des romans, ils eurent une pédantesque direction grammaticale, très-sèchement occupée de mots. Les deux caractères se mêlèrent; dans le roman même et l'intrigue, les jésuites restèrent hommes de collége. Cela les garda quelque temps des dames qu'ils avaient dans les mains.
Cependant ces deux choses, éducation et direction, la verbalité vide et la matérialité, tout se tenait fortement. Plus l'âme restait vide dans cette éducation, nourrie de vents, de mots, plus dans la direction elle prenait gloutonnement la matérialité des images sensibles et grossières. Par deux chemins elle allait au néant.
Rome fut longtemps à comprendre la profondeur barbare de cette méthode espagnole qui la sauvait. Elle crut que les Exercitia étaient un livre de piété pour tous, ne vit point que c'était un manuel spécial et secret pour barbariser les esprits. On lit en tête un beau privilége de Paul III pour répandre partout le livre; et, au-dessous, la recommandation de la Société de ne pas le répandre, de garder l'édition sous clef, de n'en pas donner un volume sinon à des jésuites. Et, en effet, le fond de la méthode n'était nullement qu'on étudiât seul. Ce manuel était le guide du directeur, qui seul devait savoir la voie qu'il faisait suivre, de sorte que l'âme impotente, sans lui paralytique, inerte, ne pût pas faire un pas autrement qu'appuyée sur la béquille du jésuite.
Apparent mysticisme, absolument contraire aux vrais mystiques, à leur voie libre et pure. La pauvre madame Guyon, enfermée sous Louis XIV pour sa théorie du pur amour, déclare expressément que «sa vie d'oraison fut vide de toutes formes et images,» et qu'elle n'adora qu'un esprit. Au contraire, dans la voie expressément tracée par Loyola, la piété doit sans cesse imaginer et faire appel aux cinq opérations des sens.
On était sûr dans cette route d'atteindre Marie Alacoque, l'idolâtrie du cœur sanglant.
Toute cette histoire a été si mal datée, qu'on n'y a rien compris.
Rappelez-vous que, dès 1522, vingt ans avant l'approbation du pape, Ignace écrit ses Exercices et les applique, commence ses sociétés dévotes, libres jésuites qui travaillèrent l'Espagne en dépit des dominicains.
En trente années, avant la mort de Loyola et de Charles-Quint, toute l'Europe était envahie, l'Asie, l'Amérique entamées.
Dix colléges en Castille, cinq en Aragon, cinq en Andalousie. L'Italie partagée en trois provinces jésuitiques. En France et en Allemagne, moins de puissance visible; mais des mines partout, l'action souterraine, individuelle du confessionnal; les femmes prises surtout pour aller aux enfants.
Les confesseurs des rois n'eurent pas un moment à perdre pour se mettre à la mode. Leurs pénitents les auraient délaissés. Amis ou ennemis des jésuites, ils subirent leur méthode, les imitèrent, et s'en trouvèrent très-bien. La sensualité d'un gouvernement si complet des âmes et des passions rendit toute réforme du clergé impossible; elle enfonça le prêtre dans son confessionnal, devenu le trône du monde.
Un prédicateur bénédictin, aimé de Charles-Quint, s'était aventuré à dire «que le mariage était, pour le salut, un état plus sûr que le célibat.» Il ne trouva aucun appui dans le clergé espagnol; l'Inquisition l'emprisonna. Les prêtres eurent peur du mariage. Ils se soucièrent peu de cette femme unique, éternelle, par laquelle ils perdaient l'infini du roman.
Le parti politique, qui alors menait Charles-Quint, et qui eût voulu le rendre arbitre de la question religieuse, lui fit prendre des mesures hardies qui affranchissaient les moines de l'Inquisition, et enlevaient à sa juridiction même ses familiers, tout son monde d'espions (1534-1535). Si le clergé eût appuyé, l'Inquisition était par terre. Ni prêtres ni moines ne bougèrent. Loin de là, les prélats irritèrent l'Empereur par d'obstinés refus d'argent (1524, 1533, 1538). Dans son horrible crise de 1539, Charles-Quint, dégoûté, quitta l'Espagne, et abandonna le clergé à l'Inquisition. Il s'y abandonna lui-même, chargeant le grand inquisiteur de gouverner avec l'infant. Il rendit à l'Inquisition le jugement sur ses familiers, brisa ses propres officiers (un vice-roi de Catalogne!) sous les pieds de l'Inquisition.
Philippe II, âgé de seize ans, ordonne à un autre vice-roi, grand d'Espagne et du sang royal, qui a touché aux familiers de l'Inquisition, de subir sa pénitence et de tendre le dos au fouet.
Je ne vois pas, dès cette époque, que Charles-Quint ait varié autant qu'on le suppose. Les ordonnances qu'il fit alors en Flandre, horribles, par lesquelles les femmes protestantes étaient enterrées vives, sont constamment exécutées, même à l'époque de l'Intérim et de ses mésintelligences avec le pape.
L'année même de l'Intérim, une femme fut enterrée vive à Mons.
Les confesseurs espagnols, qui dirigent l'Empereur malade, se soucient peu du pape, trop peu catholique à leur gré.
Rien ne caractérise plus la moralité de l'époque et la sécurité nouvelle de la conscience religieuse, que la naissance du bâtard de l'Empereur, le fameux don Juan d'Autriche. En remontant du jour de cette naissance à neuf mois, on trouve précisément le jour où l'Empereur signa la guerre sainte et l'extermination du protestantisme.
Par la force de cette position tout espagnole, du haut des bûchers, des massacres (trente mille morts aux Pays-Bas, si j'en croyais Navagero), il commandait au pape. Paul III lui donne contre l'Allemagne douze mille hommes, deux cent mille ducats, la moitié des revenus de l'Église d'Espagne pour un an, l'autorisation de vendre pour cinq cent mille ducats de biens de moines espagnols.
Sa joie fut vive. Jamais il ne s'était vu un tel trésor. Mais en pourrait-il profiter? Chaque année il était malade. La goutte, l'asthme, les maux d'estomac, de continuelles indigestions, travaillaient le triste Empereur. Peu après, quelqu'un écrivait en France qu'il ne marchait que courbé avec l'aide d'un bâton; que, pour sortir d'une ville et faire croire qu'il montait encore à cheval, il se hissait sur un banc, d'où on le mettait en selle, sauf à descendre à deux pas pour continuer en litière. Il sentait son état, et il avait fait, refait son testament. Souvent aussi il avait eu l'idée de se retirer au couvent et de songer enfin à Dieu.
Ce traité le fit tout autre. Il fut signé le 26 juin 1546. Et, la veille, l'Empereur s'en trouva si ragaillardi, si jeune, qu'il voulut faire un coup. Après la table, les pâtés de poisson et de gibier, ce qu'il aima, c'étaient les femmes. On lui chercha une femme dans la ville (Ratisbonne). On découvrit une pauvre jeune demoiselle qui fut amenée, livrée au spectre impérial. Elle s'appelait Barbe Blumberg.
On se demande comment un malade si malade, souvent près de la mort, chercha cette triste aventure dans les pleurs d'une fille immolée. Apparemment sa conscience était à l'aise. Un prince qui protégeait l'Église de tels supplices, un prince qui, à ce moment même, recevait l'épée sainte, dut croire un tel péché léger et véniel lavé d'avance par sa future bataille et par le sang des protestants.
Neuf mois après, un fils lui vint, blond, aux yeux bleus comme sa mère. Elle n'eut pas la consolation de le garder. Pendant qu'elle allait cacher sa honte aux grandes villes des Pays-Bas, l'enfant fut porté en Espagne par un valet de chambre, élevé par un musicien joueur de viole, du service de Sa Majesté. C'est du testament de l'Empereur, c'est-à-dire de sa bouche même, que nous tirons tous ces détails.
Nous pourrions donner sur deux lignes l'histoire correspondante des galanteries et des exécutions qui les excusent et les absolvent: les bâtards datés des massacres, les bûchers payant les amours.
Le célèbre adultère de Philippe II avec la femme de son ami Ruiz Gomez ne peut se placer (nous le prouverons) qu'au second veuvage du roi, aux premiers mois où il rentre en Espagne, c'est-à-dire au moment où l'horrible auto-da-fé de Valladolid introduit dans la voie des flammes ce règne de terreur qui passa entre deux bûchers (octobre 1559.)
Ab Jove principium. La morale nouvelle, la nouvelle direction, dut s'emparer des rois d'abord, des grandes dames. Nous la verrons descendre de proche et s'infiltrer partout. Tous les historiens catholiques ont caractérisé avec orgueil l'organisation de ce réseau immense qui enveloppa l'Europe, non pas en général, mais par villes et villages, par rues, par maisons, par familles. De sorte qu'il n'y eut pas une alcôve où ne veillât un œil ou une oreille ouverts pour le pape et l'Espagne. Tout couvent devint un foyer, un laboratoire de police. Tout moine fut espion ou messager pour Philippe II. Un moine, le premier, lui apprit la Saint-Barthélemy.
CHAPITRE V
LES MARTYRS
1547-1559
«Il y avait à Saintes un artisan pauvre et indigent à merveille, lequel avait un si grand désir de l'avancement de l'Évangile, qu'il le démontra un jour à un autre artisan aussi pauvre et d'aussi peu de savoir (car tous deux n'en savaient guère). Toutefois le premier dit à l'autre que, s'il voulait s'employer à faire quelque exhortation, ce serait la cause d'un grand bien. Celui-ci, un dimanche matin, assembla neuf ou dix personnes, et leur fit lire quelques passages de l'Ancien et du Nouveau Testament qu'il avait mis par écrit. Il les expliquait en disant que chacun, selon les dons qu'il avait reçus de Dieu, devait les distribuer aux autres. Ils convinrent que six d'entre eux exhorteraient chacun de six semaines en six semaines, le dimanche seulement.» C'est le premier trait du tableau que Palissy fait des origines de la Réforme dans l'ouest de la France. Je ne connais rien qui rappelle autant la douceur des idylles bibliques de Ruth et de Tobie. Déjà les drapiers de Meaux, les tisserands de Normandie, s'étaient fait les uns aux autres de semblables enseignements. Souvent c'était une vieille femme, de longue expérience et de grands malheurs, qui lisait et expliquait la Bible. L'effet moral en fut profond.
«En peu d'années, les jeux, banquets et superfluités avaient disparu. Plus de violences ni de paroles scandaleuses. Les procès diminuaient. Les gens de la ville n'allaient plus jouer aux auberges, mais se retiraient dans leurs familles. Les enfants même semblaient hommes. Vous eussiez vu le dimanche les compagnons de métier se promener par les prairies et bocages, chantant par troupes psaumes, cantiques et chansons spirituelles. Vous eussiez vu les filles, assises dans les jardins, qui se délectaient ensemble à chanter toutes choses saintes.»
La Réforme, encore sans ministres, sans dogme précis, réduite à une sorte de ravivement moral et de résurrection du cœur, se croyait un simple retour au christianisme primitif, mais elle était une chose très-neuve et très originale. Elle allait avoir une littérature et des arts imprévus si la dureté des temps n'y mettait obstacle.
D'une part, l'éloignement naturel pour les anciennes images, objet d'un culte idolâtrique, devait produire et produisit l'art nouveau d'une ornementation tirée de la vie animale et de toute la nature, art charmant qui resta à son aurore dans le génie de Palissy pour être bientôt étouffé.
Mais ce qui ne put l'être, ce qui surnagea et dura à travers tant de malheurs, ce fut l'élan de la musique. L'harmonie, le chant en partie, à peine entrevus du Moyen âge, dominèrent, se développèrent dans les grandes assemblées religieuses du XVIe siècle. L'harmonie n'était pas là de convenance, de système et d'art; elle se faisait d'elle-même par la différence concordante des sexes et des âges; les fortes et basses voix d'hommes y mettaient la gravité sainte de la grande parole biblique; les tendres et pathétiques voix de femmes y faisaient pleurer l'Évangile, tandis que les petits enfants enlevaient la symphonie au paradis de l'avenir.
«Ils trouvaient tout cela entre eux, n'ayant pas plus de musiciens que de ministres. Voyez l'enfant quand il est seul, il chante, non pas un chant appris, mais celui qu'il se fait lui-même. Ce qu'il y eut alors d'invention, à ceux qui aiment et qui ont foi de le deviner, nul document ne le constate. Tout s'est évanoui comme le parfum quitte le vase. En vain, j'ai cherché les chants de cette primitive Église réformée. Quand bien même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?» (Alfred Dumesnil, Vie de Bernard Palissy.)
Nous ne pouvons recommencer. Nous ne pouvons que créer. Nous nous avançons d'un cœur ferme dans la voie virile de l'avenir. Et cependant ce regret mélancolique d'un jeune homme m'est revenu plus d'une fois en parcourant les actes de ces saints et de ces martyrs où les paroles naïves semblent si près de révéler les mélodies qui y furent jointes: «Quand même on les retrouverait, comment les chanter maintenant?»
Moment primitif, unique, ciel sur terre, qu'il faut mettre à part. Les formules vont venir, un sacerdoce se former; la forte école de Genève va donner ses livres et ses chants, lancer sur toutes les routes ses colporteurs intrépides, ses dévoués missionnaires. Il le fallait. Les résistances finiront par s'organiser. Constatons seulement ici que, dans cette première époque, même dans la seconde encore pendant très-longtemps, il n'y eut aucune idée de résistance; au contraire, une étonnante obéissance, un incroyable respect des tyrans, et jusqu'à la mort.
Pendant plus de quarante années, les nouveaux chrétiens se laissèrent emprisonner, torturer, brûler et enterrer vifs, sans avoir la moindre idée de résister aux puissances. Pourquoi? C'est qu'ils étaient chrétiens.
Dès 1523, à Bruxelles, les premiers qui furent brûlés, trois augustins, se montrèrent pour leurs supérieurs obéissants jusqu'à la mort. En 1524-1525, Castellan à Metz, Schuch à Nancy, se livrèrent, pour ne pas compromettre les villages où ils prêchaient.
Ils désapprouvèrent hautement et les paysans révoltés de Souabe en 1525, et les anabaptistes de Munster en 1535, s'appuyant sur ce principe: «Qui s'arme n'est pas chrétien.»
Cette primitive Église était d'autant plus pacifique qu'elle ne contenait presque aucun noble. Je n'en vois que deux chez nous à l'origine, Farel et un autre. Dans le martyrologe immense de Crespin, que j'ai compulsé tout entier dans ce but, je ne trouve que trois nobles en quarante années (1515-1555), deux Français, le fameux Berquin et le chevalier de Rhodes Gaudet, un Anglais, Patrice Hamilton. Les autres sont généralement de pauvres ouvriers, des bourgeois et des marchands. Il n'y a que deux paysans, dont l'un, laboureur aisé, qui, tout seul, apprit à lire, et même un peu de latin.
Luther et Calvin prêchent l'obéissance. En 1560, Calvin se déclare amèrement contre la conjuration d'Amboise. De là une indécision, une hésitation, et des démarches contraires, fatales au parti protestant.
On pouvait parier cent contre un que la Réforme périrait:
Pour son austérité d'abord. L'esprit d'abstinence chrétienne qu'elle proposait, au moment même où la vie physique s'était réveillée dans son intensité brûlante, au moment où la nature enfantait des mondes de plus pour charmer et pour séduire l'homme, arrivait-il à propos?
Ces forces nouvelles, à peine nées, qui s'en emparait par surprise? Le vieil esprit. Le christianisme matérialisé, la dévotion romanesque, éclataient dans leur triomphe par la ruse de Loyola. L'invasion jésuitique, derrière l'invasion espagnole, menaçait toute l'Europe. Machine d'épouvantable force, qui, partout où elle agissait, trouvait pour auxiliaire la conjuration toute faite de la nature sensuelle, de l'intrigue passionnée, de la femme et du désir.
«Mais la Réforme, en revanche, n'était-ce pas la démocratie?» Oui et non. Elle était assez populaire parmi les ouvriers des villes, mais fort peu dans les campagnes. Dès 1524, je vois près de Hambourg, Zutphen, un des premiers martyrs, torturé par cinq cents paysans qu'ont lancés les dominicains en les enivrant de bière. Les missionnaires de Genève qui prêchaient nos moissonneurs n'en recevaient que des injures. Tout protestant, indistinctement, passait pour ennemi des images. Personne ne soupçonnait les arts que gardait dans son sein le protestantisme; personne ne devinait Palissy, Goujon, Goudimel, le mouvement lointain, infini, de Rembrandt et de Beethoven.
La Réforme, je le répète, devait périr: 1o comme spiritualiste; 2o comme incomprise de la majorité du peuple; 3o elle devait périr pour son indécision sur la question capitale de la légitimité de la résistance.
On a reproché aux plus fermes caractères, à Coligny, à Guillaume le Taciturne, leurs fluctuations. Mais c'étaient celles du parti, celles de ses plus grands docteurs, et l'indécision de la doctrine elle-même. Le protestantisme n'avait pas d'avis arrêté sur la question pratique d'où dépendait son salut.
Cet argument pharisien embarrassait les protestants: «Si vous êtes chrétiens, vous devez, sans murmure, obéir, souffrir, périr.»
Calvin baisse la tête, et dit: «Oui. Résistons spirituellement, sauvons l'âme, et laissons le corps.»
Mais ceux, comme l'Écossais Knox, qui étaient sur le champ de bataille et regardaient de plus près, sentaient bien que cette réponse ne résolvait rien. Si vous vous livrez vous-mêmes aux tyrans, allez-vous livrer aussi l'enfant, la femme, tous les faibles, qui, dans ces cruelles épreuves, pourront abandonner la foi? Vous donnez le monde aux bourreaux qui poursuivront l'œuvre de mort jusqu'à celle du dernier chrétien, jusqu'à ce que croyances et croyants aient également disparu de la terre. Est-ce là la victoire dernière que la foi doit remporter? Le christianisme doit-il avoir pour but, solution légitime, l'extermination du christianisme?
Dans l'autre parti, au contraire, dans le parti catholique, il n'y a pas d'indécision sur cette question du glaive. Loin de là, une violente et terrible unanimité. Caraffa et Loyola la formulent (1543) en organisant pour le monde l'inquisition universelle, calquée sur celle d'Espagne.
Cette unité, cette vigueur, semblaient devoir à coup sûr exterminer un parti indécis et divisé, qui raisonnait contre lui-même et discutait chaque essai de timide résistance.
On insiste beaucoup trop sur les querelles de ménage entre catholiques, entre le pape et l'Empereur. Au moment même où l'Empereur était le plus contraire au pape, il faisait exécuter d'autant plus exactement les ordonnances effroyables qu'avait dictées le clergé d'Espagne et des Pays-Bas.
Nous ne faisons pas l'histoire d'Allemagne; nous n'avons pas à raconter les scrupules, les hésitations du pieux électeur de Saxe et des autres protestants; au contraire, la résolution avec laquelle le peu scrupuleux Empereur, absous d'avance par ses prêtres, vous trompe ces bons Allemands. Indécis et timoré, le parti protestant, en face de tels adversaires à qui tout moyen était bon, devait succomber sans nul doute.
Par quoi se défendait-il, cet infortuné parti? Uniquement par l'éclat de ses martyrs.
Il n'y eut jamais une candeur plus sublime, plus intrépide à confesser tout haut sa foi.
Jamais plus de simplicité, de douceur, devant les juges.
Jamais plus de joie divine, plus de chants et d'actions de grâces dans les horreurs du bûcher.
«Je vous écris altéré et affamé de la mort.» Ce mot d'un des anciens martyrs semble donner la pensée de ceux du XVIe siècle. On voit qu'Alexandre Canus (d'Évreux, 1532) prêchait par toute la France, sans aucune précaution de prudence, sur les places mêmes, dans les rues; c'est le premier à qui l'on coupa la langue. Même en 1550, un Italien, un Romagnol, Fanino, de Faenza, terrifia l'Italie de son intrépidité. Une seule chose blessait en lui, c'était sa gaieté, sa joie. «Quoi! lui disait-on en prison, Christ sua le sang et pria que le calice lui fût épargné. Et toi, pour mourir, tu ris!...» À quoi cet homme héroïque répondit, en riant encore: «C'est que Christ avait pris sur lui toutes les infirmités humaines, et qu'il a senti la mort... Mais moi, qui, par la foi, possède une telle bénédiction, qu'ai-je à faire qu'à me réjouir?»
Dès l'origine, ce fut une très-grande difficulté de trouver des supplices pour venir à bout de tels hommes.
Quand Charles-Quint, quittant l'Espagne en 1540, laissa le pouvoir au grand inquisiteur; quand il traversa la France pour comprimer la révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois d'Espagne ne suffisaient pas; qu'il en fallait de singulières, extraordinaires et terribles.
Défense de s'assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu'ils n'ont pas dénoncés. Quelles peines? Les hommes brûlés, les femmes enterrées vives.
La chose se fit à la lettre. Les villes furent fermées, et l'on fit des visites domiciliaires qui procurèrent sur-le-champ une razzia de victimes, vingt-huit dans Louvain seulement. Deux femmes furent enterrées vives: l'une, nommée Antoinette, de famille de magistrats; l'autre était la femme d'un apothicaire à Orchies. Marguerite Boulard, épouse d'un riche bourgeois, fut ensevelie de même, à la fête de la Toussaint. Puis, à Douai, Matthinette du Buisset, femme d'un greffier: à Tournai, Marion, femme d'un tailleur; à Mons, une autre Marion, femme d'un barbier, et, plus tard, une dame Vauldrue Carlyer, de la même ville, coupable de n'avoir pas dénoncé son fils, qui lisait la sainte Écriture.
Pourquoi ce supplice étrange? Une femme brûlée donnait un spectacle non-seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n'aurait pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne d'Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.
Donc on enterrait par décence. La chose se passait ainsi. La bière, mise dans la fosse sans couvercle, était par-dessus fermée de trois barres de fer quand la patiente était dedans. Une barre serrait la tête, une le ventre, une les pieds. La terre était jetée alors sur la personne vivante. Quelquefois, par charité, le bourreau pour abréger, étranglait d'avance (supplice de la femme du tailleur de Tournai, 1545). Mais on voit par un autre exemple, celui de la femme du barbier de Mons, que l'exécution se faisait parfois d'une manière plus sauvage, plus lente et par étouffement. La pauvre femme, répugnant à recevoir de la terre sur la face, demanda un mouchoir au bourreau, qui le lui donna avant de jeter la terre. «Puis il lui passa sur le ventre, la foula aux pieds, tant que finalement elle rendit heureusement son esprit au Seigneur (1549).»
Nous épargnons au lecteur le détail abominable de tout ce qu'on inventa. Il paraît seulement que le plus excellent moyen pour atteindre et désespérer l'âme, c'était la privation de sommeil. Une stupeur mortelle prenait l'homme; il perdait l'entendement. Cette ingénieuse torture paraît avoir été trouvée d'abord par les docteurs d'Oxford pour venir à bout du martyr Cowbridge, que rien ne pouvait briser (1536).
Le supplice du feu était extrêmement variable, arbitraire à l'infini. Parfois, rapide, illusoire, quand on étranglait d'avance; parfois horriblement long, quand le patient était mis vivant sur des charbons mal allumés, tourné, retourné plusieurs fois par un croc de fer, ou encore flambé lentement à un petit feu de bois vert (martyre d'Hooper, 1555). Hooper, évêque protestant, fut extrêmement torturé, brûlé en trois fois; il y eut d'abord trop peu de bois; on en rapporta, mais trop vert, et, comme le vent la détournait, la fumée ne l'étouffait pas. On l'entendait, demi-brûlé, crier: «Du bois, bonnes gens! du bois! Augmentez le feu!» Le gras des jambes était grillé, la face était toute noire, et la langue, enflée, sortait. La graisse et le sang découlaient; la peau du ventre étant détruite, les entrailles s'échappèrent. Cependant il vivait encore et se frappait la poitrine. Un sanglot universel s'éleva de toute la place; la foule pleurait comme un seul homme.
Aux Pays-Bas, l'Inquisition reprochait au clergé local d'exploiter cette terreur et de rançonner les accusés. Il en était de même en France. On défendit au clergé de ruiner les accusés par des amendes qui gâtaient la confiscation et faisaient tort aux courtisans. L'émigration protestante devait profiter fort à ceux-ci surtout, étendant les biens vacants dont les Guises et Diane avaient la concession.
En 1551, dans l'édit de Châteaubriant, ils montrèrent naïvement que pour eux la persécution et l'épouvantail du bûcher étaient une affaire. Ils attribuèrent au dénonciateur la prime énorme et monstrueuse du tiers des biens du dénoncé!
On demande comment Henri II, qui, après tout, n'était pas un homme pervers, put être mené jusque-là. Comment put-on l'aveugler tout à fait, lui crever les yeux?
On y parvint par la colère, par l'orgueil, par une violente et cruelle mortification (1549), en le mettant en face d'un de ses propres domestiques, dont l'humiliante résistance lui donna la haine, l'horreur, comme l'hydrophobie du protestantisme.
L'homme choisi pour l'expérience par le cardinal de Lorraine était un ouvrier du tailleur du roi. Diane voulut que la scène eût lieu sous ses yeux, dans sa chambre. L'effet alla au delà de toutes les prévisions. Le pauvre homme, avec respect pour la majesté royale, se démêla habilement de toutes les arguties; mais, loin de céder, héroïque, inspiré des anciens prophètes, il dit à cette Jézabel, qui s'avançait à dire son mot: «Madame, contentez-vous d'avoir infecté la France de votre infamie et de votre ordure, sans toucher aux choses de Dieu.»
Le roi, transpercé de ce trait, qu'il n'aurait jamais prévu, bondit de fureur, jura qu'il le verrait brûlé vif. Il y alla, et il en fut épouvanté et malade. L'homme, dans ce supplice horrible, immobile et comme insensible, tint sur lui un œil de plomb, un regard fixe et pesant, comme la sentence de Dieu. Le roi pâlit, recula, s'en alla de la fenêtre. Il dit qu'il n'en verrait jamais d'autres de sa vie.
Ces héros de calme et de force, d'apparente insensibilité, sont innombrables dans les riches martyrologes de Crespin, de Bèze, de Fox, etc.; mais j'aime mieux encore ceux qui ont été sensibles, ceux qui traversèrent vainqueurs les grandes épreuves morales, non moins douloureuses que celles du corps. Homme, je cherche des hommes, et je les vois tels à leurs pleurs. La plupart n'étaient pas des individus isolés; c'étaient des hommes complets, des familles; ils étaient maris et pères. Aux portes de leurs prisons priaient leurs femmes et leurs enfants. Je ne connais pas de plus saints monuments dans toute l'histoire du monde que les lettres simples, graves et pathétiques qu'ils écrivent à leurs femmes du fond des cachots. C'est là qu'il faut voir ce qu'est la sainteté du mariage et la force de l'amour en Dieu. Nulle idée plus que la glorification du mariage ne fut portée haut, enseignée, défendue par la Réforme. Plus d'un martyr y mit sa vie. Un augustin marié, Henri Flameng, avait sa grâce s'il eût voulu dire que sa femme était une concubine. Il refusa, mourut pour elle, soutint son honneur au milieu des flammes, la laissa légitime épouse et veuve glorifiée d'un martyr.
L'amitié a eu aussi, dans ces temps, des martyrs sublimes dont l'inestimable légende doit être soigneusement recueillie.
Celle qui me touche le plus est celle de deux hommes de Louvain et de Bruxelles, le coutelier Gilles et le pelletier Just Jusberg, deux martyrs et deux amis.
Leur légende, forte et déchirante, est faite pour apprendre au monde léger, insensible, où ce nom d'ami est un mot, ce qu'est pour les âmes pures ce fort et profond mariage que Dieu réserve à ceux qu'il a le plus aimés.
Just Jusberg était tellement estimé et chéri de tous, que, quand il fut pris à Louvain, condamné aux flammes, les conseillers de la chancellerie, venus de Bruxelles, revinrent près de la Gouvernante pour demander qu'il ne fut que décapité: «Hélas! dit-elle, c'est bien petite grâce!... Mais je le veux bien.»
Just se trouvait en prison avec plusieurs de ses frères. Mais sa meilleure consolation était d'y être avec un saint, Gilles, jeune coutelier de Bruxelles. Celui-ci, qu'il faut faire connaître, était un homme de trente-trois ans, d'une douceur, d'une bonté, d'une charité extraordinaires, qui ne gagnait que pour les pauvres, et qui, dans une épidémie, avait vendu son bien pour eux. Il était connu, admiré, béni, dans tous les Pays-Bas. Geôliers, bourreaux, tous étaient à ses pieds, et on ne savait comment lui faire son procès, dans la crainte qu'on avait du peuple.
Just, qui n'avait eu jusque-là de pensée que Dieu, eut, en ce jeune saint, sa première attache à la terre. Son cœur, saisi d'une forte, profonde, véhémente amitié, reprit sa racine ici-bas. Pourtant, il croyait mourir bien. La nuit qui précéda sa mort, prié par ses compagnons de leur faire une exhortation, il leur parla fermement de son bonheur du lendemain, les pria de rester unis, de s'aimer, de se préparer ensemble à tout ce qui adviendrait: «Car, si je ne me trompe, j'en vois quelques-uns parmi vous qui me suivront de bien près...»
Ce mot, ce regard imprudent, lui révéla (à lui-même et à tous) la force du sentiment qui allait être brisé par la mort. Il voit Gilles dans cette foule, et il ne peut plus parler; sa langue sèche, il étouffe, il tombe foudroyé dans ses larmes.
Voilà que tout le monde pleure; tous faiblissaient si Gilles même n'eût succédé, pris la parole, embrasé de l'esprit de Dieu. Avec un charme, une force, une habileté admirables, il couvrit, fit oublier la défaillance de Just, le releva, et le refit, ce que vraiment il était, un saint, un héros, un martyr.
«Bon Dieu! que tes secrets sont admirables!.... Vous voyez Just, notre frère, condamné par le jugement du monde... Mais c'est un vrai enfant de Dieu... Ne vous scandalisez point; rappelez-vous Jésus même que nous suivons pas à pas. Il est écrit de Jésus: «Nous l'avons vu frappé de Dieu, et cela pour nos péchés.» Or le disciple n'est point par-dessus le maître... Nous vous réputons heureux, Just, notre frère, en vous voyant si ferme et fortifié de Dieu... Oh! heureuse l'âme qui habite au domicile de ce corps et comparaîtra demain, dégagée de toute souillure, en présence du Dieu vivant!... Ce bien éternel, nous l'aurions, n'était la lenteur des bourreaux qui nous contraignent de demeurer encore en misère pour cette nuit.»
Cette justification céleste d'une délicatesse infinie ne raffermit pas seulement Just et l'assemblée; elle avait emporté les cœurs aux portes du paradis. On pria, et Just disait: «Je sens une grande lumière et une inexprimable joie.»
CHAPITRE VI
L'ÉCOLE DES MARTYRS
1547-1559
Navagero, envoyé de Venise près de Charles-Quint, écrit en 1546, dans son rapport au Sénat: «Ce qui décide l'Empereur à agir contre les luthériens, c'est l'état des Pays-Bas, c'est l'anabaptisme. On y a fait mourir pour cela trente mille personnes.»
Confusion terrible de deux choses si différentes. La Saint-Barthélemy juridique, commencée contre le communisme anabaptiste, se poursuivait indéfiniment contre les protestants étrangers à cette doctrine, et qui, le plus souvent, ne la connaissaient même pas.
Ne pas mêler ces deux procès, c'était un point de droit autant que de religion. L'anabaptiste changeait la société civile, la propriété, le mariage même, tout le monde extérieur. Le protestant (surtout en France) ne changeait rien, ne voulait rien que s'enfermer, fuir les idoles, garder les libertés de l'âme, obéir, et il obéit jusqu'à extinction, se laissant brûler quarante ans avant de prendre les armes.
Comment, dans le siècle de la jurisprudence, dans l'âge de Dumoulin, Cujas et tant d'autres, les grands docteurs autorisés ne posèrent-ils pas cette distinction? L'unique réclamation qui reste devant l'avenir est celle d'un écolier de l'Université de Bourges, d'un élève d'Alciat, Calvin.
Né Picard, d'un pays fécond en révolutionnaires, en bouillants amis de l'humanité, né peuple et petit-fils d'un simple tonnelier, fils d'un greffier de Noyon qui, tour à tour, travailla dans les deux justices, ecclésiastique et civile, il se trouve avoir en naissant un pied dans le droit, un pied dans l'Église. On lui donne à douze ans une sinécure cléricale, qu'il jette bientôt avec le désintéressement altier de Rousseau ou de Robespierre. Il vit de peu, de rien, pauvre jusqu'à sa mort.
C'était un travailleur terrible, avec un air souffrant, une constitution misérable et débile, veillant, s'usant, se consumant, ne distinguant ni nuit ni jour. Il aimait uniquement l'étude, le grec surtout, et les lettres saintes. Il était fort timide, défiant, ombrageux, seul et caché tant qu'il pouvait. Pour le tirer de là, il fallait un coup imprévu, une manifeste nécessité morale, la violence du ciel et de la conscience, si j'osais dire, la tyrannie de Dieu.
C'était en 1534. Il avait vingt-cinq ans, et sortait à peine des hautes écoles. L'horrible tragédie de Munster, la fatale équivoque de l'anabaptisme, commençait à tomber sur le protestantisme comme une pluie de fer et de feu. Tout le monde voyait que les protestants non-seulement n'étaient pas des anabaptistes, mais leur étaient contraires. Tous le voyaient. Pas un ne le disait.
Le cri de la justice sortit de ce grand et jeune cœur, amant profond, sincère, de la vérité et de la loi.
Cet homme si timide parut seul devant tous, sacrifia l'étude, sa chère obscurité, et changea sa vie sans retour.
Son livre, l'Institution chrétienne, n'était nullement d'abord le gros livre, l'encyclopédie théologique qu'on voit maintenant. C'était une courte apologie.
Si l'acte était hardi, la forme ne l'était pas moins. C'était une langue inouïe, la nouvelle langue française. Vingt ans après Commines, trente ans avant Montaigne, déjà la langue de Rousseau.
C'est sa force, si ce n'est son charme. Rousseau a dit, après l'Émile: Conticuit terra. Mais combien plus dut-on le dire quand, pour la première fois, elle jaillit, cette langue, sobre et forte, étonnamment pure, triste, amère, mais robuste et déjà toute armée.
Son plus redoutable attribut, c'est sa pénétrante clarté, son extrême lumière, d'argent, plutôt d'acier, d'une lame qui brille, mais qui tranche.
On sent que cette lumière vient du dedans, du fond de la conscience, d'un cour âprement convaincu, dont la logique est l'aliment. On sent qu'il vit de la raison, qu'il parle pour lui-même, et ne donne rien à l'apparence; qu'il sue à bon escient et se travaille pour se faire un solide raisonnement dont il puisse vivre, et que, s'il n'a rien, il meurt.
Voilà donc cette France légère, cette France rieuse, dont le gaulois naïf semblait hier encore un bégayement d'enfance... Quelle énorme révolution!
Épouvanté de son triomphe, il se cache à Strasbourg, se colle sur les livres. Mais il était perdu. Dieu ne devait plus le lâcher.
Farel vint le prendre là, grondant et refusant. Il l'enleva, et le mit où? À Genève, dans la ville la plus antipathique à son génie. Calvin lui prouva que Genève était le lieu où il serait le plus inutile, et qu'il n'y ferait rien de bon. Farel rit, alla son chemin.
Nous avons parlé de ce personnage, un très-violent montagnard du Dauphiné, homme d'épée et de naissance, un petit homme roux, d'un œil flamboyant, d'une parole foudroyante, d'une intrépidité, d'une opiniâtreté incroyables, l'homme du temps qui eut au plus haut degré la gaieté révolutionnaire. On tirait sur lui, il riait; on le frappait, on battait de sa tête les murs et les pavés sanglants, il se relevait riant, prêchant de plus belle.
Notez que ce héros fanatique était plein de sens. Il glissa sur les points les plus obscurs du dogme, chercha à tout prix l'union des églises de Suisse. Il n'était pas écrivain, le savait, se rendait justice. C'était une flamme, rien de plus. Il ne se sentait nullement le pesant et puissant génie de fer, de plomb, de bronze, qui pouvait transformer Genève. Avec l'autorité des voyants de la Bible, il saisit le savant jeune homme qui avait tous ces dons, lui jeta le fatal manteau de prophète et législateur, lui ordonna d'y mourir à la peine.
Cet homme pâle, arrivant à Genève, trouva une joyeuse ville de commerce, qui, ayant déjà fort souffert, n'en restait pas moins gaie. Sa situation est charmante, pleine d'air et de vie. Avec ce grand miroir du lac et ce brillant fleuve azuré, Genève a double ciel, deux fois plus de lumière qu'une autre ville. C'est le carrefour de quatre routes. De Savoie et de Lyon, de Suisse et du Jura, tout y passe. Circulation constante de marchands et de voyageurs, de visages nouveaux et de toutes les nouvelles de l'Europe. La population était à l'avenant, légère de parole et de vie. Mœurs du commerce, mœurs des seigneurs; chanoines et moines, chevaliers et barons, tous venaient jouir à Genève. Elle s'en moquait, et les imitait, rieuse et satirique, changeante comme son lac, subite comme son Rhône, vraie girouette et le nez au vent.
Lyon lui faisait du tort. La déchéance du commerce avait éveillé à Genève un esprit de résistance politique contre le prince évêque et le duc de Savoie. Avec un grand courage, cette révolution n'en garde pas moins la vieille légèreté génevoise. Elle est héroïque et espiègle. La première scène qui s'ouvre est une farce sur un âne mort.