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About This Book

The volume surveys French political and religious life from 1661 to 1690 under a dominant monarch, arguing that religion shaped politics as much as diplomacy or administration. It traces the papacy's renewed influence, the trajectory toward the revocation of Protestant toleration and large-scale emigration, and the social and moral consequences of persecution. It examines centralization efforts, ministerial projects, and moments when the sovereign's personal will overrode bureaucratic schemes, alongside vivid cultural production—literature, rhetoric, and ceremonial—that both disguised and manifested state authority. The narrative balances recognition of administrative elegance and artistic achievement with critique of coercive state power and its human costs.

The Project Gutenberg eBook of Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

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Title: Histoire de France 1661-1690 (Volume 15/19)

Author: Jules Michelet

Release date: June 1, 2012 [eBook #39877]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1661-1690 (VOLUME 15/19) ***

HISTOIRE
DE FRANCE

PAR

J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE

TOME QUINZIÈME

PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Ce, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

1877
Tous droits de traduction et de reproduction réservés

HISTOIRE
DE FRANCE

PRÉFACE

Je fais une histoire générale et non celle d'un règne. Il m'a fallu resserrer en un volume la période qui s'étend de 1661 à 1690, période énormément chargée de faits et d'événements, d'actes religieux et politiques, d'œuvres littéraires. Forcé d'abréger ou d'omettre une infinité de détails, j'ai d'autant plus sérieusement examiné, pesé leur importance relative. L'histoire ne doit pas dire seulement des choses vraies, mais les dire dans la vraie mesure, ne pas les mettre toutes à la fois sur le premier plan, ne pas subordonner les grandes en exagérant les petites.

Appréciation difficile, en ce que les contemporains l'aident fort peu. Au contraire, ils travaillent tous à nous tromper en cela. Chacun, dans ses Mémoires, ne manque pas de mettre en saillie sa petite importance, telle chose secondaire, qu'il a vue, sue ou faite.

Nous-mêmes, élevés tous dans la littérature et l'histoire de ce temps, les ayant connues de bonne heure, avant toute critique, nous gardons des préjugés de sentiment sur telle œuvre ou tel acte dont la première impression s'est liée à nos souvenirs d'enfance. Nous savons beaucoup de choses, mais fort inégalement. Tel détail est pour nous énorme, et tel grand fait, appris plus tard, nous semble insignifiant. Nous sommes contrariés et désorientés quand notre histoire, nos anecdotes, certains mots de prédilection, établis dans notre mémoire depuis longues années, sont réduits à leur valeur par l'histoire sérieuse. Les on dit, par exemple, d'une dame de province, qui voit bien peu Versailles et le colore de son charmant esprit, nous sont restés agréables et chers, bien plus que les récits de ceux qui y vivaient, qui voyaient et jugeaient; je parle des courageux Mémoires de la grande Mademoiselle et de Madame, mère du Régent.

C'est une œuvre virile d'historien de résister ainsi à ses propres préjugés d'enfance, à ceux de ses lecteurs, et enfin aux illusions que les contemporains eux-mêmes ont consacrées. Il lui faut une certaine force pour marcher ferme à travers tout cela, en écartant les vaines ombres, en fondant, ou rejetant même, nombre de vérités minimes qui encombreraient la voie. Mais s'il se garde ainsi, il a pour récompense de voir surgir de l'océan confus la chaîne des grandes causes vivantes.

Connaissance généralement refusée aux contemporains qui ont vu jour par jour, et qui, trop près des choses, se sont souvent aveuglés du détail. Ils ont vu les victoires, les fêtes, les événements officiels, fort rarement senti la sourde circulation de la vie, certain travail latent qui pourtant un matin éclate avec la force souveraine des révolutions et change le monde.


La grande prétention de ce règne est d'être un règne politique. Nos modernes ont le tort de le prendre au mot là-dessus. Le grand fatras diplomatique et administratif leur impose trop. Une étude attentive montre qu'au fond, dans les classes les plus importantes, la religion prima la politique. Sous ce rapport, le règne de Louis XIV, même en son meilleur temps, est une réaction après l'indifférence absolue de Mazarin et les hardiesses de la Fronde.

La papauté remonta sous ce règne. Elle était fort déchue et un peu oubliée. Ranke l'a remarqué. Actif et influent au traité de Vervins (1598), le pape est simple spectateur, non demandé, non consulté, au traité de Westphalie (1648), et n'assiste même plus au traité des Pyrénées (1659); Mazarin lui ferme la porte. Louis XIV lui rend de l'importance. Comme évêque des évêques, le roi toujours regarde Rome; tantôt pour, tantôt contre, il s'en occupe toujours. Sous les formes hautaines d'une demi-rébellion, le roi la sert dans le point désiré, demandé cent ans par l'Église, et frappe le grand coup d'État manqué à la Saint-Barthélemy.


La place que la Révolution occupe dans le XVIIIe siècle est remplie dans le XVIIe par la Révocation de l'édit de Nantes, l'émigration des protestants et la Révolution d'Angleterre, qui en fut le contre-coup.

Tout le siècle gravite vers la Révocation. De proche en proche on peut la voir venir. Dès la mort d'Henri IV, la France s'y achemine. Elle ne succède à l'Espagne qu'en marchant dans les mêmes voies. Ni Richelieu ni Colbert n'en peuvent dévier. Ils ne règnent qu'en obéissant à cette fatalité et descendant cette pente.

La conquête de quelques provinces qui tôt ou tard nous venaient d'elles-mêmes, l'établissement d'un Bourbon en Espagne qui ne servit en rien la France, ce n'est pas là le grand objet du siècle.—La centralisation, si impuissante encore, un majestueux entassement d'ordonnances (mal exécutées) n'est pas non plus ce grand objet.—Encore bien moins les petites querelles intérieures du Catholicisme. Dès 1668, le Jansénisme apparaît une impasse, une opposition volontairement impuissante, beaucoup de bruit pour rien. La clameur gallicane s'apaise encore plus aisément. Cette fière Église, Bossuet en tête, au premier changement du roi, fait amende honorable à Rome, se montrant ce qu'elle est, la servante de la royauté, rien qu'une ombre d'Église qui s'humilie devant une ombre.

La Révocation n'est nullement une affaire de parole. C'est une lourde réalité, matériellement immense (effroyable moralement).

L'émigration fut-elle moindre que celle de 1793? je n'en sais rien. Celle de 1685 fut très-probablement de trois ou quatre cent mille personnes. Quoi qu'il en soit, il y a une grosse différence. La France, à celle de 93, perdit les oisifs, et à l'autre les travailleurs.

La Terreur de 93 frappa l'individu, et chacun craignit pour sa vie. La Terreur de la Dragonnade frappa au cœur et dans l'honneur; on craignit pour les siens. Les plus vaillants ne s'attendaient pas à cela, et défaillirent. C'est la plus grave atteinte aux religions de la Famille qui ait été osée jamais. Elle eut l'aspect, étrange et inouï, d'une jacquerie militaire ordonnée par l'autorité, d'une guerre en pleine paix contre les femmes et les enfants.

Les suites en furent choquantes. Le niveau général de la moralité publique sembla baisser. Le contrôle mutuel des deux partis n'existant plus, l'hypocrisie ne fut plus nécessaire; le dessous des mœurs apparut. Cette succession immense d'hommes vivants, qui s'ouvrit tout à coup, fut une proie. Le roi jeta par les fenêtres; on se battit pour ramasser. Scène ignoble. Ce qui resta, dura pour tout un siècle, c'est l'existence d'un peuple d'îlotes (guère moins d'un million d'hommes) vivant sous la Terreur, sous la Loi des suspects.


Le déplorable dénoûment du règne de Louis XIV ne peut cependant nous faire oublier ce que la société, la civilisation d'alors, avaient eu de beau et de grand.

Il faut le reconnaître. Dans la fantasmagorie de ce règne, la plus imposante qui ait surpris l'Europe, depuis la solide grandeur de l'empire romain, tout n'était pas illusion. Nul doute qu'il n'y ait eu là une harmonie qui ne s'est guère vue avant ou après. Elle fit l'ascendant singulier de cette puissance qui ne fut pas seulement redoutée, mais autorisée, imitée. Rare hommage que n'ont obtenu nullement les grandes tyrannies militaires.

Elle subsiste, cette autorité, continuée dans l'éducation et la société par la grâce, par le caractère lumineux d'une littérature aimable et tout humaine. Tous commencent par elle. Beaucoup ne la dépassent pas. Que de temps j'y ai mis! Les trente années que je resserre ici m'ont, je crois, coûté trente années.

Non que j'y aie travaillé tout ce temps-là de suite. Mais, dès mon enfance et toute ma vie, je me suis occupé du règne de Louis XIV. Ce n'est pas qu'il y ait alors grande invention, si l'on songe à la petite Grèce (ce miracle d'énergie féconde), à la magnifique Italie, au nerveux et puissant XVIe siècle. Mais que voulez-vous? C'est une harmonie. Ces gens-là se croyaient un monde complet, et ignoraient le reste. Il en est résulté quelque chose d'agréable et de suave, qui a aussi une grandeur relative.

J'étais tout jeune que je lisais cet honnête Boileau, ce mélodieux Racine; j'apprenais la fanfare, peu diversifiée, de Bossuet. Corneille, Pascal, Molière, La Fontaine, étaient mes maîtres. La seule chose qui m'avertit et me fit chercher ailleurs, c'est que ces très-grands écrivains achèvent plutôt qu'ils ne commencent. Leur originalité (pour la plupart du moins) est d'amener à une forme exquise, des choses infiniment plus grandioses de l'Antiquité et de la Renaissance.

Rien chez eux qui atteigne la hauteur colossale du drame grec, de Dante, de Shakespeare ou de Rabelais.


On a très-justement vanté le caractère littéraire de l'administration d'alors. Ses actes ont une élégance de style, une noblesse peu communes. Tels diplomates écrivent comme madame de Sévigné. Tout cela est plein d'intérêt, et je ne m'étonne pas de l'admiration passionnée avec laquelle mes amis ont publié ces documents. La valeur en est très-réelle. Toutefois ne l'exagérons pas. Derrière cette pyramide superbe des ordonnances de Colbert, derrière cette diplomatie si vivante et si amusante de Lyonne, etc., il y a bien autre chose, une puissance supérieure et souvent contraire,—le maître même, son tempérament, son action personnelle qui, par moments, se jette, brusque, sans ménagements, tout au travers des idées de Colbert, n'en tient compte, parfois même semble les ignorer. Exemple (1668): au moment où le ministre organise laborieusement son grand système commercial et industriel, le roi, bien au-dessus de ces basses idées mercantiles, écrit en Angleterre, comme un Alexandre le Grand, que, «si les Anglais se contentent d'être les marchands de la terre et de le laisser conquérir, on s'arrangera aisément. Du commerce du monde, les trois quarts aux Anglais et un quart à la France,» etc. (Négoc. de la succ. d'Esp., Mignet, III, 63.)

On dira qu'il voulait tromper, amuser les Anglais. Erreur. Ce n'est point une ruse. Et ce n'est une boutade. Sa conduite y est conséquente.

Leibnitz, jeune et crédule en 1672, s'imagine que le roi est un politique, qu'on peut le détourner de sa guerre de Hollande par la facilité de conquérir en Orient. Il ne sait pas, ou ne veut pas savoir ce que le roi et Louvois avaient dit: «C'est une guerre religieuse.» Si elle eût réussi, elle commençait la croisade générale d'Angleterre et d'Europe qu'espérait l'Église de France.


La publication de la Correspondance administrative nous a rendu un grand service. Ce n'est qu'un spécimen (4,000 pages in-4o). Les matières les plus vastes y sont réduites à quelques pièces. La grande affaire du siècle, celle des protestants et de la Révocation, n'y occupe que peu de pages. Les introductions sommaires de l'éditeur, M. Depping, sont loin de suppléer à la prodigieuse quantité de pièces qu'il a écartées. Cependant du peu qu'il donne on tire de grandes lumières. Pour la première fois, on a vu le dessous, on a pu passer derrière cette colossale machine de Marly qui imposait tellement par l'immensité de ses rouages. La machine, vue ainsi, reste grande, certainement, mais plus grossière qu'on n'aurait cru. Ce sont d'énormes roues en bois, mal engrenées, dont les frottements sont fort pénibles, qui gémit, qui crie, grince, qui souvent tournerait à rebours si on n'y avait la main. Il faut qu'à chaque instant elle intervienne, cette main humaine, pour rajuster, refaire, faciliter, pour forcer un obstacle qui arrêterait. On voit même que, de temps en temps, il y a des parties de la machine qui ne vont plus; ou, si elles vont, c'est qu'elles sont poussées, et quelqu'un travaille à leur place. Le grand machinateur Colbert, à chaque instant, se fait machine et roue. On souffre, on peine à voir que généralement, sous cette vaine montre d'une mécanique impuissante, l'agent réel c'est un homme vivant.

Vu par devant et à bonne distance, cela fonctionne avec des effets assez réguliers. On admire. On respecte. On se souvient de Montesquieu, du noble effort de l'homme pour ressembler à Dieu «qui obéit toujours à ce qu'il a ordonné une fois.» De près, c'est autre chose. Rien de général, la loi est peu, l'administration est tout. Dans l'administration même, certaine volonté violente intervient et trouble la règle d'exceptions fantasques. Variations d'autant plus saisissantes qu'elles contrastent avec la pose des grands acteurs, la redoutable gravité de Colbert, la majestueuse immobilité de Louis XIV. Du centre immobile, ou cru tel, par l'irrégularité. Le gouvernail, dans la main de Colbert, sous la main supérieure, à chaque instant gauchit. C'est bien pis, après lui. Dès que le grand administrateur a disparu, l'administration, déjà surchargée, va s'emmêlant de plus en plus, elle tombe au détail des rapports individuels, dans la surprenante entreprise de diriger la France, homme par homme, diriger non-seulement la conduite, mais l'âme, la forcer de faire son salut.

Qui tient trop, ne tient rien. Les grands objets échappent. On a trop à faire des petits. Les mœurs de telle religieuse, ou telle élection de couvent occupent plus que la paix de Ryswick. La succession d'Espagne est une affaire: mais combien secondaire devant celle du quiétisme! Le testament de Charles II ne tient pas plus de place dans les pensées du roi de France que la réforme de Saint-Cyr et ses dames cloîtrées malgré elles, que le mortel combat de Bossuet et de Fénelon pour madame de la Maisonfort.


Il faut des procédés très-divers pour étudier ce règne. Une fine interprétation est nécessaire pour lire certains mémoires. Mais, généralement, c'est par une méthode simple, forte, disons mieux, grossière, qu'on peut comprendre la matérialité du temps. Ne vous y trompez pas. Il s'agit, avant tout, d'un homme, d'importance énorme, j'allais dire unique, qui, dans les choses décisives, tranche, selon son humeur et son tempérament variable. Avec toute cette masse de documents politiques, on se tromperait à chaque instant, si l'on n'avait une boussole dans l'histoire minutieuse et datée attentivement des révolutions de la cour, mieux encore, dans le livre d'or où, mois par mois, nous pouvons étudier la santé de Louis XIV, racontée par ses médecins, MM. Vallot, d'Acquin et Fagon.

L'immutabilité de la santé du roi est une fable ridicule. Il faut en croire ces docteurs qui l'ont connu toute sa vie, et non pas Saint-Simon, qui ne l'a vu que dans ses dernières années où il était ossifié et ne changeait plus guère.

Nous sommes maintenant si cultivés, si raffinés, que nous revenons difficilement à l'intelligence de cette robuste matérialité de l'incarnation monarchique. Ce n'est plus dans notre Europe actuelle, c'est au Thibet et chez le grand Lama qu'il faut étudier cela. Du moins pénétrons-nous du journal des médecins, livre admirable, dont le positif intrépide n'atténue pas l'adoration. Le roi, de page en page, est purgé et chanté. Imbibons-nous encore de la légende de Dangeau, si scrupuleux, si ponctuel à noter cette vie divine en tous ses accidents. Élevons-nous, si nous pouvons, aux amours extatiques de Lauzun pour son maître, lorsque disgracié il jure de ne plus se raser. Mieux encore, comprenons les dévotions de La Feuillade, qui, de sa statue, fit chapelle, voulut y mettre un luminaire. La Madone était détrônée.

Voilà nos maîtres. Eux seuls font bien comprendre le règne de Louis XIV.


Ce qui donne une idée bien forte de l'ascendant de terreur qu'exerçait ce Dieu en Europe, c'est la multitude de faits qu'on n'ose écrire pendant longtemps, même hors de France, et qui ne se révèlent que fort tard, vers la fin du règne. Les souvenirs de la Fronde, qui l'avait fait fuir de Paris, lui rendaient la presse odieuse. Il la ménagea peu. Les faiseurs de brochures furent poursuivis à mort. En 94, l'imprimeur d'un pamphlet est pendu, sans procès, sur un simple ordre du lieutenant de police, et le relieur même est pendu. Nombre de personnes, pour la même affaire, sont mises à la question et meurent à la Bastille.

On savait que le roi avait les bras longs hors de France, et faisait enlever en pays neutres les gens qui parlaient mal ou qui agissaient contre lui. L'enlèvement de Marcilly en Suisse effraya tout le monde. Celui du patriarche arménien Avedyk n'eut pas un moindre effet. On se contait tout bas, portes fermées, le mystère du Masque de fer. La fameuse cage de Saint-Michel, où Louis XI enferma La Balue, fut occupée sous Louis XIV par l'auteur d'un pamphlet contre l'archevêque de Reims.

Non moins grande était la terreur à la cour et tout près du roi.

J'ai dit l'anxiété où fut Madame (Henriette) pour certaines choses imprudentes qui lui étaient échappées, et comment on abusa de sa peur. Cette timidité générale rend l'histoire de la cour obscure. La grande Mademoiselle, et Madame, mère du Régent, ont seules leur franc parler. Saint-Simon vient très-tard; on a tort de le citer pour les commencements.

Comment remplir les graves lacunes que les mémoires nous laissent? Nullement avec les romanciers, anecdotiers, les Bussy, les Varillas. Nullement avec les pamphlétaires; le peu qu'ils ont de vrai est mêlé de beaucoup de faux. Il faut patiemment recueillir, rapprocher les lueurs sérieuses que l'histoire littéraire et les correspondances politiques donnent sur l'histoire intérieure de la cour. Il faut surtout dater les moindres faits par mois, par jour, autant qu'on peut. Le seul rapport de date peut aider à trouver le rapport de causalité. Ce qui précède dans le temps n'est pas toujours une cause, mais à coup sûr ce n'est pas un effet. Voilà déjà une connaissance négative, qui toutefois ouvre souvent un jour inattendu.


Ce qui domine, au reste, toute méthode, toute critique, ce qui me semble le point de vue supérieur et essentiel, c'est ce que j'ai dit tout à l'heure pour un des aspects de ce temps, et qui est vrai pour tous: c'est qu'à l'exception de la machine bureaucratique, qui est sa création propre, il achève et finit beaucoup de choses, mais n'en commence aucune.

Louis XIV enterre un monde. Comme son palais de Versailles, il regarde le couchant. Après un court moment d'espoir (1661-1666), les cinquante ans qui suivent ont l'effet général du grand parc tristement doré en octobre et novembre à la tombée des feuilles. Les vrais génies d'alors, même en naissant, ne sont pas jeunes, et, quoi qu'ils fassent, ils souffrent de l'impuissance générale. La tristesse est partout, dans les monuments, dans les caractères; âpre dans Pascal, dans Colbert, suave en Madame Henriette, en La Fontaine, Racine et Fénelon. La sécurité triomphale qu'affiche Bossuet n'empêche pas le siècle de sentir qu'il a usé ses forces dans des questions surannées. Tous ont affirmé fort et ferme, mais un peu plus qu'ils ne croyaient. Ils ont tâché de croire et y sont parvenus, à la rigueur, non sans fatigue. Cet attribut divin (commun au XVIe siècle), à pas un n'est resté: La Joie! La joie, le rire des Dieux, comme on l'entendit à la Renaissance, celui des héros, des grands inventeurs, qui voyaient commencer un monde, on ne l'entend plus depuis Galilée. Le plus fort du temps, son puissant comique, Molière, meurt de mélancolie.


Le siècle qui va suivre Louis XIV ne sera ni protestant ni catholique. Les deux esprits en lutte au XVIIe, ayant fait leur suprême effort, dès lors produiront peu dans la sphère religieuse.

Rome, dès 1607, sur le conseil de saint François de Sales, défendit la spéculation, la discussion se réfugia dans le silence. Le réformateur Saint-Cyran, sincère et vrai prophète, prédit que sa réforme ne servirait de rien. Le génie catholique suivit sa voie intime dans la Direction (casuistique ou quiétiste), voie sinueuse, obscure, mais illuminée à la fin par le duel de Bossuet et de Fénelon.

Le génie protestant, théologico-politique, à travers les hommes et les révolutions, eut sa transformation dans Milton, Sidney, Jurieu, Locke et la constitution de 1688. Heureux événement pour toute religion. Car la liberté politique qui garde les autres libertés, celle surtout de l'âme religieuse, permet seule à cette âme de chercher librement son Dieu.

Donc, ainsi qu'un fruit mûr, rejetant une à une ses enveloppes, finit par dévoiler son noyau intérieur, ce siècle, vers la fin, révèle le fond mystérieux que les deux grands partis couvaient.—L'un aboutit à la dispute sur la direction mystique, la minorité éternelle de l'âme et la mort de la volonté.—Et l'autre, se posant en face, donne l'appel à la volonté, le dogme du contrat social et la déclaration des droits.


Cet appel à la volonté, nos protestants le firent en 1689. Ils réclamèrent les États généraux. Les Lettres de Jurieu, les Soupirs de la France esclave, ces livres qui feront toujours vibrer les cœurs, n'ont pas un autre sens. On y dit que la résolution épouvantable d'une telle amputation ne pouvait pas se prendre sans savoir de la France si elle voulait être ainsi mutilée. On y dit qu'il ne s'agit pas seulement de faire rentrer les protestants, mais de délivrer les catholiques et de rendre à la nation la disposition de ses destinées.

Grande et notable différence entre les deux émigrations. L'émigré royaliste, le Vendéen de 93, dans leurs vaillants efforts, que rapportaient-ils? Rien du tout. Rien que nos vieilles misères. Le despotisme usé. L'émigré protestant, s'il eût eu ici un écho, s'il n'eût été dispersé dans l'Europe par la jalousie des puissances, eût rapporté la délivrance commune.

Ce qu'il ne fit pour sa patrie, du moins il aida puissamment à le faire pour le monde. La folie des prophètes qui réalisent à force de prédire, le Mirabeau d'alors, Jurieu, la savante épée de Schomberg, et, ce qui est bien plus, le brûlant dévouement des nôtres, tout cela contribua directement et indirectement à la glorieuse révolution anglaise.

Je prie mes amis d'Angleterre de me permettre d'y insister un peu. Car ce point a été trop légèrement indiqué par leurs historiens, même par l'illustre et regretté Macaulay. Nos réfugiés donnèrent à Guillaume et leur vie et leur dernier sou pour la croisade des libertés communes. Outre les régiments qu'ils lui firent, ses sept cent trente-six officiers étaient Français. Notre France n'était pas absente au jour où l'Angleterre écrivit le grand mot moderne, le vrai droit divin, le libre contrat.

Et ce droit promulgué dans la mesure prudente d'une nation politique, les nôtres l'universalisèrent pour toute nation dans la généralité philosophique qui le rendait fécond et conduisait à l'appliquer. Dès 1689, Jurieu, contre Bossuet, posa le droit des peuples, en défendant la cause de l'Angleterre devant l'Europe. Locke, comme on sait, n'écrit qu'en 1690. Sidney (antérieur, il est vrai) n'était pas imprimé. Dans la presse, Jurieu le devance.

De même que Leibnitz et Newton trouvèrent en même temps le calcul de l'infini, l'Anglais Sidney et le Français Jurieu, chacun de son côté, formulent le contrat social.

HISTOIRE
DE FRANCE

CHAPITRE PREMIER
LE ROI ET L'EUROPE—FOUQUET—COLBERT
1661

L'Europe data, non sans raison, l'avénement du roi de la mort du ministre (9 mars 1661), et observa curieusement quel serait le début du règne. Le premier acte put en donner l'augure, et faire prévoir la grande révolution qui devait en marquer la fin.

Entre les corps et les députations qui vinrent complimenter le roi, il fit fermer la porte aux ministres protestants, fit chasser de Paris par un exempt le président Vignole, envoyé de leur chambre de Castres. Il leur renouvela la défense de chanter les psaumes même chez eux, supprima leurs colloques, enfin autorisa les enfants à se déclarer contre leurs pères. Les filles de douze ans, les garçons de quatorze, purent se dire catholiques, s'affranchir, élire domicile hors de la maison paternelle. Ordre aux parents de n'y pas mettre obstacle et de pensionner l'enfant converti, quelque part qu'il voulût aller (24 mars).

Trois coups en quinze jours, le dernier très-sensible. Tous les trois étaient demandés d'avance par la dernière Assemblée du clergé, qui avait voté ces demandes dès le 6 octobre (1660) et les remit en mars. Accordé sans difficulté. La banqueroute imminente que Mazarin léguait au roi le rendait fort docile pour un corps si puissant, et le seul riche, celui qu'on pouvait dire le grand propriétaire de France, avec qui il aurait si souvent à négocier!

Le roi, donné de Dieu, était fort impatiemment attendu du clergé. D'autre part, le peuple misérable, excédé des dix-huit années de l'interminable ministre, plaçait un grand espoir de soulagement dans son jeune roi. Il semblait que la France dût rajeunir. Dès le temps de la Fronde, la blonde figure de cet enfant sévère, quand on le mettait à cheval pour un lit de justice, charmait la foule, faisait larmoyer les bonnes femmes, comme celle d'un ange sauveur. Il n'avait pas douze ans, que les visionnaires, Morin, Davenne et autres, lui adressaient leurs rêveries et le nommaient le bras de Dieu.

Plus tard, un demi-fou, un brûlot des Jésuites, l'intime ami du confesseur du roi, Desmarets, le promet aux dames dévotes comme un vengeur suprême qui purgera l'Europe des Turcs, des Huguenots, surtout des Jansénistes.

L'objet de cette grande attente, le roi n'en était nullement étonné. Il était né en plein miracle; il était le miracle même, demandé par son père, consacré par sa mère dans la fondation du Val-de-Grâce, formé, nourri dans cette religion, hors de l'humanité à une distance prodigieuse. Ses Mémoires, écrits (ou du moins copiés) de sa main, témoignent de sa conviction forte, paisible: il croyait Dieu en lui.

Cela ne s'est jamais vu au même degré ni avant ni après. Comment réussit-on à opérer ce vrai miracle d'une foi si robuste, d'un tel culte du moi? Nulle flatterie n'y aurait suffi. Il y fallut une chose, en réalité grande et rare, l'assentiment public et l'universelle espérance.

L'adoration peut faire un sot. Et, d'autre part, le plaisir et l'empressement des femmes pouvaient faire un homme énervé. L'effet fut autre. Il resta judicieux, haut, sec et dur, très-froid. Tout cela lui venant comme chose due, agit peu sur lui. L'orgueil le conserva, dans sa forte médiocrité. Même en ses passions et ses plus grands emportements, au fond, il ne se livrait guère.

Il avait encore une bonne chose pour rester ferme dans sa divinité, une grande ignorance. S'il eût su un peu, il aurait douté. Il eût hésité quelquefois. Mazarin y pourvut. Sauf quelques mots de l'Europe au sujet du mariage, quelques conseils in extremis, il ne lui apprit rien. Il dut se former lui-même, et de ce que plus tard Colbert, Louvois, lui dirent, il ne prit que ce qu'il voulait. De là cette sérénité, cette grâce souveraine qu'il n'eût eues jamais, s'il eût su les obstacles et les difficultés réelles, les frottements de la machine. Dans ses instructions à son fils, il lui conseille de se fier à Dieu, qui agira par lui, de savoir peu, et de trancher.

Mais ce qu'il sut très-bien, grâce à la pénurie où Mazarin l'avait laissé dans son enfance, c'est qu'un roi qui voulait de l'argent devait tenir les clefs de la caisse et se faire son propre intendant. Cela lui donna une grande assiduité au conseil, et pour toute sa vie.

Lorsqu'à la mort de Mazarin les ministres lui demandèrent à qui désormais ils devaient s'adresser, il répondit: «À moi.»

Dans cette déclaration, très-populaire, du roi, tout le monde admira, bénit la grandeur de courage qu'il témoignait en prenant une telle charge. Le surintendant des finances, Fouquet, en rit sous cape, ne croyant pas à sa persévérance, et ne voyant pas derrière lui son mortel ennemi, son successeur Colbert.

Les Colbert offraient le contraste d'une origine fort roturière et de marchands, avec une grande bravoure, le courage militaire et l'intrépidité d'esprit. Colbert eut trois fils tués sur le champ de bataille, ou blessés. Ce courage, dans un des membres de la famille (leur oncle, le conseiller Pussort), tournait à la férocité. Pour le ministre, ceux qui le virent avouent n'avoir rencontré nulle part un homme de tant de cœur, qui eût un caractère si fort, mais si violent.

Un honnête homme était sorti de la plus sale maison de France. Colbert était intendant de Mazarin. Il avait manié ses vols, en gardant les mains nettes, très-probe à l'égard de son maître. Du reste, il n'eut pas du tout la tradition de Mazarin, mais plutôt quelque chose de l'âme de Richelieu, son patron, son idole, et l'unique saint de son calendrier.

Comment prit-il le roi? par deux choses très-simples: 1o en lui donnant dans la main plus d'argent qu'il n'en avait vu de sa vie; 2o en lui persuadant qu'il ferait tout lui-même, lui montrant pièces et chiffres, du moins quelques calculs sommaires, qui lui firent croire qu'il tenait tout.

La fortune de Mazarin, la plus grande qu'un particulier ait jamais faite, était de cent millions d'alors. Il y avait quinze millions en espèces, cachés dans des forteresses. Fouquet n'en dit rien, et Colbert le dit. Le roi, en laissant à la famille la fortune apparente, saisit la fortune cachée, et se trouva un moment le seul riche des rois de l'Europe.

Fouquet se croyait fort. Il était aimé de la reine mère, et il avait gardé sa première place, celle de procureur général au Parlement. Il ne pouvait être jugé que par ses collègues.

Fils d'armateurs bretons, ce jeune homme plein d'esprit et de feu avait apporté aux affaires le génie paternel, les goûts aléatoires des grands joueurs de mer, sur terre hardis pirates. Il comprit tout d'abord le fin du gouvernement d'alors, qui était une exploitation. Prendre peu, c'était hasardeux. Mais, en prenant beaucoup, on pouvait se créer une police qui tiendrait tout, le roi et les ministres même. Police? parlons mieux, amitié avec les grands seigneurs, que lui, Fouquet, aiderait à soutenir leur rang, et qui diraient ce qu'ils verraient ou ce qu'ils auraient entendu. M. de Brancas avait eu de Fouquet 600,000, M. de Richelieu 200,000, M. de Créqui 100,000 livres. La Beauvais, dont les yeux, disons mieux, l'œil unique, eut le premier amour du roi et en qui il avait encore confiance pour ces petites choses de jeunesse, eut aussi 100,000. Combien coûtait à Fouquet le beau Vardes, l'homme le plus couru des belles dames, le mieux posé pour voir, savoir, pour tirer d'elles le secret des maris?

Avec tout cela Fouquet n'était pas fort. Et, s'il se maintint sous Mazarin, malgré Colbert, c'est que Mazarin ne pouvait le prendre qu'en se prenant lui-même, en ouvrant au grand jour le gouffre de la ruine publique. Même après Mazarin, la ruine de Fouquet, effrayant la finance, aurait arrêté la machine. On attendit l'époque principale des rentrées de l'impôt, qui, dans ce royaume agricole, se faisaient après la moisson.

Retard de quatre mois (de mai en septembre). Profitons-en pour regarder l'Europe.

Sa situation favorise étonnamment le nouveau règne. Nous aurons beau y regarder, nous ne pourrons y découvrir le moindre obstacle qui puisse arrêter le jeune roi. Maître ici par l'effet d'une idolâtrie singulière, il le sera ailleurs par l'universel épuisement.

L'Espagne n'est plus une puissance; c'est une proie. Elle ne parvient pas seulement à arrêter les Portugais, qui y entrent quand ils veulent. La seule difficulté pour envahir l'Espagne, c'est désormais de s'y nourrir. «L'alouette ne traverse les Castilles qu'en portant son grain.»

Mais la Flandre n'en est pas là. Elle attend désormais nos armées, qu'elle entretiendra.

L'Empire soutiendra-t-il l'Espagne? la lassitude de la guerre de Trente-Ans subsiste, et les solitudes qu'elle fit ne sont pas repeuplées. Le jeune empereur Léopold aura assez à faire et contre sa Hongrie, et contre l'empire turc, galvanisé par les deux Kiuperli.

Cet empire turc qu'on croit fini, le second Kiuperli le fait marcher au Nord. Du désert turc, il tire deux cent mille hommes pour envahir le désert de Hongrie. Voilà l'effroi de Léopold. S'il pense à l'Occident, ce sera tout au plus pour s'entendre avec le plus fort et retenir part dans les vols.

Où sont donc aujourd'hui les colosses du XVIe siècle, les Charles-Quint, les Philippe II, les Soliman et les Élisabeth? Et l'Italie de Charles VIII, de François Ier, où est-elle? à quelle profondeur maintenant, reculée dans la mort, enterrée deux fois, oubliée presque! Rome même, la Rome de Jules II et de Sixte-Quint? Plus déchue encore en Europe que solitaire en Italie.

Le pape réel, qu'on ne s'y trompe pas, et l'évêque des évêques, c'est ce jeune roi de France. Bon danseur et beau cavalier, à ces traits il est reconnu le pilier de l'Église. La Vallière, Montespan, Fontanges, etc., n'y feront rien. Entre lui et le pape, c'est lui que les Jésuites suivent et choisissent (1681). En le menant, ils furent menés eux-mêmes par l'entraînement général, en le confessant l'adorèrent, et ne connurent guère d'autre Dieu. Rien, rien ne se présente qui puisse l'arrêter en ce monde.

L'Angleterre moins qu'aucune chose, comme on va le voir tout à l'heure.

En vérité, je ne vois sur le globe que l'imperceptible Hollande qui pourrait le contrarier. Mais elle est gouvernée par le parti français.

Avant que le roi ait rien fait, tous les rois vont lui céder la préséance. Du plus lointain orient de l'Europe, la Pologne vient lui faire hommage, implorer la sagesse du nouveau Salomon, le prier d'arrêter les Russes par son intervention, lui offrir la couronne pour un Conti ou un Condé.

CHAPITRE II
MADAME—CHUTE DE FOUQUET—LA VALLIÈRE
1661

L'aurore du nouveau règne, l'espoir illimité, vague, d'autant plus charmant, qui s'attache aux commencements en toute chose, s'exprima par l'apparition de madame Henriette, fille de la reine d'Angleterre et sœur de Charles II. Elle épousa Monsieur, frère de Louis XIV, le 30 mars, vingt jours après la mort de Mazarin.

Elle avait été élevée en France, était toute Française, et pourtant à son mariage, à son installation dans sa cour du Palais-Royal, puis à Fontainebleau, elle produisit tous les effets de la plus douce surprise. Dès ce jour, les gens de mérite sentirent qu'ils étaient vus, distingués, bien voulus, et par une personne qui sentait les moindres nuances. «Elle seule sut distinguer les hommes, dit la Fare, et personne après elle.» Molière, qui s'établit alors au théâtre du Palais-Royal, reçut le premier ce regard. Le charme d'Henriette n'est nullement étranger aux caractères de femmes qu'il traça alors et plus tard, surtout à celui de Léonor dans l'École des Maris, d'Henriette des Femmes savantes, etc.

Le roi ne fut pas le moins touché. Il l'avait dédaignée enfant: femme, il la regretta.

Il faut remonter quelque peu pour comprendre la cour.

La famille de Mazarin était un fléau. Le bataillon de ses nièces (fort nombreuses) était né, formé, sous l'étoile de la reine de Suède, qui vint à Paris en leur temps. Le cynisme altier de Christine, ses courses errantes et son dévergondage, comme d'un vaisseau sans gouvernail, enfin le coup royal qu'elle frappa sur Monaldeschi, tout cela les avait éblouies, si bien qu'elles prenaient son costume, et beaucoup trop ses mœurs. Une autre singularité de ces Mazarines, c'est que leur frère, à l'instar des Condés, admirait, célébrait, les charmes de ses sœurs, et vivait avec elles dans une peu édifiante union.

L'aînée, Marie, sombre Italienne aux grands yeux flamboyants, avec un esprit infernal et l'énergie du bas peuple de Rome, enveloppa un moment le froid Louis XIV d'un tourbillon de passion. Elle eût été reine à coup sûr si son oncle n'avait découvert son ingratitude: elle travaillait déjà à le perdre. Donc il maria le roi à l'infante d'Espagne, «qui étoit une naine,» replète, le cou court, la taille entassée. La question restait tout entière avec un tel mariage. Marie, que Mazarin voulait marier en Italie, croyait bien, à sa mort, qu'elle resterait ici, reprendrait ascendant. Mais elle eut beau prier, pleurer, se jeter à genoux, le roi confirma son exil.

Restait sa sœur Olympe, plus dangereuse encore, âme et visage noirs, qui n'en avait pas moins un attrait de malice. Elle avait été pour le jeune roi comme une camarade; elle jouait la comédie avec lui, se prêtait à tout pour le prendre. En vain. Mais, mariée, comtesse de Soissons, au moins par l'adultère, les basses complaisances, l'amusement d'un salon où elle attirait les plus belles, elle tenait le roi près d'elle, et il y venait tous les soirs. L'avénement d'Henriette heureusement ôta au roi le faible qu'il pouvait garder pour Olympe. Il chargea le beau Vardes de l'en débarrasser, de s'en faire le galant. L'un semblait né pour l'autre; on n'eût pas pu trouver un couple plus pervers.

Henriette, au contraire, quelles qu'aient été les taches de sa vie, était d'une extrême bonté, qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. La Montespan n'amusa que par la méchanceté. Et madame de Maintenon eut un sobre esprit négatif, toute réserve, blâmant sans blâmer, qui séchait et stérilisait. Henriette n'était que bienveillance. Pour briller, elle n'avait nul besoin de critique, ni même de saillies. Elle fut toute douceur et lumière, sympathique pour tous, bonne même pour ses ennemis.

À dix-huit ans, elle annonçait une maturité singulière. Et, en effet, elle avait déjà traversé une longue vie. Elle naquit d'un moment ému; et il y paraissait. En pleine guerre, Charles Ier, le roi errant des Cavaliers, rejoint à Exeter sa peu fidèle épouse, qui avait tant contribué à le perdre. N'importe, sans querelle, on s'embrasse pour la dernière fois. De là notre Henriette, qui naît attendrissante, d'une larme et du baiser d'adieu.

La mère accouche en pleine guerre, sous le canon, dans une place assiégée, fuit avec un amant, se sauve en France. Le berceau reste en gage aux mains des Puritains. Les exemples bibliques ne manquaient pas pour les meurtres d'enfants. Cependant elle vit, et à deux ans va rejoindre sa mère. C'était aller d'une révolution à une autre, du Long Parlement à la Fronde, des batailles aux batailles, alterner les misères. La cour de France fuit à son tour, et la reine d'Angleterre est oubliée au Louvre, souvent l'hiver sans pain ni bois. L'enfant restait au lit, faute de feu.

Elle avait cinq ans en 1649, quand on décapita là-bas son père. Ici sa mère, avec son bel Anglais (qu'elle épousa, dit-on), vivait fort mal: battue, pillée par lui, dès qu'il venait un peu d'argent. C'est toute la moralité que la petite eut sous les yeux.

Les trois enfants, Charles II, Jacques, et Henriette bien plus jeune qu'eux, vivaient ensemble, très-unis. Le premier, qui n'eut jamais ni cœur ni âme, adorait pourtant sa petite sœur. Pour elle, elle n'aima, je crois, jamais rien que ses frères, et ne vit jamais que leur intérêt, qui fut toute sa politique, toute sa morale. Jouet du sort et des événements, elle flottait et n'eut guère de foi que le sentiment de famille. Elle faillit mourir un jour de la fausse nouvelle que Jacques était tué. Pour rétablir, affermir Charles II, elle eût voulu épouser le roi et donner à son frère l'appui de la France. Mais elle ne fut jamais la femme matérielle qu'il fallait à Louis XIV. Alors surtout elle était maigre; il ne sentait pas sa grâce, ou, s'il en convenait, c'était pour regarder la charmante enfant, sage et douce, comme une relique, une sainte de chapelle. Ce qu'il exprimait par un mot assez sec: «J'ai peu d'appétit pour les petits os des Saints-Innocents.»

Henriette était élevée aux Visitandines de Chaillot, fondées par sa mère, et dirigées par mademoiselle de La Fayette, la divinité de Louis XIII, laquelle (on l'a vu) avait esquivé le trône de France. Cette dame, canonisée vivante, couvrait de sa sainteté un couvent très-mondain, un parloir très-galant, et qui de plus était un centre politique, le foyer souterrain de la révolution catholique d'Angleterre. Belle expiation pour la veuve, non irréprochable, de Charles Ier. L'instrument naturel de ce grand événement pouvait être la jeune Henriette, si elle épousait au moins Monsieur, frère de Louis XIV, et si elle gardait son jeune ascendant sur Charles II, qui l'avait tant aimée.

Charles II avait fait comme son grand-père maternel Henri IV. Pour régner, il fit «le saut périlleux.» Il jura tout haut la foi protestante, assurant tout bas la France et l'Espagne qu'il se referait catholique, autrement dit roi absolu. Sous le prétexte du mariage projeté de sa sœur avec Monsieur, la reine d'Angleterre alla le voir, le sommer de sa parole et le tenter par l'argent de Louis XIV; sa mère venait le prier de rentrer dans les voies de Charles Ier, dans le chemin de l'échafaud. Mais on n'espéra le corrompre qu'en lui menant son bijou, la délicieuse Henriette. Innocente Marie Stuart, dont on abusait pour la trahison.

La cour de France tentait le roi et tentait la nation. Au roi, on proposait un mariage de Portugal, énorme d'argent comptant. À la nation, l'avantage de voler l'Espagne sur toutes les mers. Louis XIV soldait une armée anglaise, auxiliaire du Portugal, contre son beau-père, le roi d'Espagne, dont la veille il venait de presser la main.

Madame émut fort la cour d'Angleterre. Elle avait l'attrait singulier de ceux qui ne doivent pas vivre; elle ressemblait plus au décapité qu'à sa pétulante mère. (Voy. le petit portrait, si pâle, de Charles Ier qui est au Louvre.) C'était l'ombre d'une ombre, comme une fleur sortie du tombeau. Sur le vaisseau même qui la ramena, de violentes passions éclatèrent. La traversée fut longue, elle fut très-malade et dangereusement, presque à mourir. L'ambassadeur Buckingham, et l'amiral qui la menait, se disputaient cette mourante, étaient près de tirer l'épée. Elle se remit un peu enfin, aborda, et on put la marier.

Pour cette personne si frêle, c'était un bonheur d'avoir un mari comme Monsieur, qui n'était guère un homme, qui n'aimait pas les femmes, et qui, selon toute apparence, sauverait à la sienne les fatigues de la maternité. Jusqu'à douze ou treize ans, on l'avait élevé en jupe de fille, et il avait l'air en effet d'une jolie petite Italienne. Il avait beaucoup vécu chez la Choisy, femme d'un officier de sa maison, dont le fils passa de même sa jeunesse habillé en fille, et comme telle, accepté des dames qui couchaient parfois avec elles cette poupée, sans danger pour leur sexe.

Monsieur était le plastron de son frère; le roi s'en moquait tout le jour. La reine mère, dans leurs disputes, ne manquait pas de juger pour l'aîné et de faire fouetter l'autre. Il eut le fouet jusqu'à quinze ans. Il faut voir dans Cosnac les efforts inutiles de ce bon domestique pour en faire un homme. Il n'y réussit pas. Madame se trouva avoir une fille pour mari.

Monsieur avait vingt ans, Madame dix-sept. Mais il était resté enfant. Il passait tout le temps à se parer, à parer les filles de la reine, ou ses jeunes favoris. Il reçut bien Madame, mais comme un camarade qui l'amuserait, sur qui il essayerait les modes. Il n'imaginait pas avoir à lui dire autre chose. Il la montrait, voulait qu'on la trouvât jolie, et pourtant, par moments, il craignait qu'elle ne le fût trop et plus que lui, qu'elle ne lui enlevât ses petits amis, Guiche, Marsillac et autres.

C'était là sa seule jalousie. Quand il la vit admirée, entourée, il fut ravi, pensant que sa cour deviendrait la vraie cour royale. Mais il le fut encore plus quand il vit le roi amoureux d'elle, pensant qu'elle le protégerait, que par elle il aurait ce que ses favoris voulaient et ce que refusait son frère, un apanage, comme avait eu Gaston, la royauté du Languedoc.

La joie de Monsieur fut au comble, lorsqu'à Fontainebleau il vit le roi ne pouvoir plus se passer de Madame, arranger tout pour elle, chasses, bals et parties, et la faire enfin la vraie reine. Il pensa qu'il gouvernerait. Madame aussi n'en était pas fâchée, et laissa faire. Elle fut la déesse, l'idole du lieu. Quelle que fût la légèreté de son âge, elle réfléchissait; sa puissance sur le roi était justement ce que sa famille avait le plus désiré, ce qui assurait Charles II sur ce trône branlant, sanglant, et tout chaud de Cromwell. Elle servait son frère, le sauvait peut-être dans l'avenir. Sa mère, au couvent de Chaillot, pensait que Dieu se sert de tous moyens, et que cet entraînement du roi pourrait avoir de grandes conséquences pour la conversion de l'Angleterre et le triomphe de la religion. Madame essaya plus tard de faire rompre son mariage. Mais je crois que, du premier jour, elle le trouva fort ridicule, conçut d'autres pensées. La jeune reine pouvait mourir; quoique son gros visage d'enfant bouffi ne fût pas sans éclat, elle venait d'une race malsaine, d'un père usé (qui eut trente ou quarante bâtards), et les enfants qu'elle eut, généralement ne vécurent guère. Sa survivance revenait à Madame incontestablement. Monsieur n'aurait fait nul obstacle; il l'aurait quittée avec joie pour épouser le Languedoc et trôner là avec ses favoris.

La reine, quoique enceinte à ce moment, fut oubliée tout à fait de Louis XIV à Fontainebleau. Il s'occupa uniquement de sa belle-sœur. Cette grande forêt mystérieuse et coupée de rochers, isolée, permet peu l'étiquette. Leurs promenades solitaires duraient fort tard la nuit, et jusqu'au jour (en juin). Madame, obéissante, n'objectait rien, ni l'opinion, ni sa santé. Le roi n'y pensait pas. Il eut toute sa vie l'insensibilité de l'homme bien portant qui ne ménage en rien les faibles. Le bon portrait du Louvre nous le donne, comme il était, jeune homme à cheveux bruns, à petites moustaches, l'air sec et positif. Il a de sa mère une délicatesse de teint très-noble et peu commune, mais la lèvre autrichienne du grand mangeur, une bouche déplaisante, sensuelle et lourde, et qui accuse aussi le mépris de l'espèce humaine.

Ce que Madame avait le plus à craindre, maladive et mal mariée, c'était une grossesse qui la tuerait peut-être ou confirmerait son mariage. Tous tournaient autour d'elle, Buckingham surtout, l'ambassadeur, fils de l'amant d'Anne d'Autriche, et le jeune comte de Guiche qui professait un culte pour elle, culte éthéré pour un esprit. Le roi était jaloux de Guiche qui était exactement de son âge, mais bien plus agréable, et que Madame ne semblait pas haïr. Cela plus qu'aucune autre chose dut le piquer, jaloux et absolu, comme il était. Sa vanité en jeu eût tout brisé pour un caprice, et pour être le maître. Madame, dès l'enfance, voyait en lui le roi, celui de qui pouvait dépendre le sort de sa famille. Elle le dit elle-même, elle lui fut toujours soumise et «seroit morte plutôt que de désobéir en aucune chose.»

Le 23 juin, Charles II, payé, marié de la main de Louis XIV, conformément à leur traité secret, consomma son mariage avec la Portugaise; et le 27, le jour où la cour de Fontainebleau eut la joie de cette nouvelle, la sœur de Charles II devint enceinte.

L'intime union des deux rois, si dangereuse à l'Angleterre, et qui rendit la France si terrible à l'Europe, se resserra ainsi de deux manières; mais bien aux dépens de Madame, qui redevint très-languissante. Elle ne dormait pas dans sa grossesse, sinon à force d'opium. Elle était toujours sur son lit. Mademoiselle de Montpensier, qui l'y vit, lui trouva bien mauvaise mine, et fut frappée de sa maigreur.

Madame de Motteville et Cosnac disent qu'à la naissance des enfants de Madame, c'était le roi qui s'en réjouissait, et qu'à leur mort, si Monsieur n'en riait, tout au moins il n'en pleurait pas. Cela se vit surtout à une couche où elle faillit périr; Monsieur s'en alla s'amuser.

Madame par trois fois eut prise sur le roi, les premières fois par l'amour, en dernier lieu par les affaires et par le besoin qu'il eut d'elle pour influer sur Charles II.

Monsieur avait d'abord été ravi de l'importance nouvelle que lui donnait sa femme. Mais on ne lui permit pas d'être si froid: on le força d'être jaloux. La reine mère, qui l'était extrêmement de Louis XIV, fit crier Monsieur, cria elle-même. Elle lui avait passé sa vieille femme de chambre, une négresse et autres; elle ne lui passa pas Madame, dont l'ascendant eût annulé le sien. De toutes parts on travailla. On rappela doucement au roi que la reine en serait chagrinée, et pourrait manquer son Dauphin. On lui rappela qu'il venait d'établir un conseil de conscience pour mieux régler l'Église; un tel amour allait-il bien avec ces prétentions d'austérité? Enfin, ce qui agit mieux, on exalta le génie de Madame: on fit entendre au roi qu'une personne supérieure à ce point voudrait le gouverner, ou que du moins on le croirait mené par elle.

Cela le rendit bien pensif. Et, d'autre part, Madame eut peur du bruit. Il fut convenu entre eux que le roi, pour aller chez elle, ferait semblant d'être épris d'une petite fille, la Vallière, que la Choisy venait de donner à cette princesse. Il y eut un grand accord pour cette affaire. Les complaisants habituels des plaisirs du roi travaillèrent dans le même sens que la reine mère et les dévots, pour le séparer de Madame. On poussa la Vallière, qui était très-naïve: on agit sur son cœur; on lui fit découvrir qu'elle aimait le roi. Puis, le bouffon Roquelaure, brutalement, chez Madame, la mène au roi tout droit, la dénonce, lui dit qu'elle est folle de lui. Le trait porte: le roi la voit rougissante, éperdue, abîmée dans sa honte; il devient lui-même amoureux.

Ce premier règne de Madame avait duré trois mois (mai-juin-juillet). En août, la Vallière succéda. Le 17, Fouquet invita toute la cour à son château de Vaux. Il y eut une prodigieuse fête, un dîner de six mille personnes. Le château, premier type de ce que le roi fit plus tard à Versailles, était une merveille d'eaux jaillissantes, une féerie. Fouquet, qui y mit des millions, comptait, selon toute apparence, prendre son jeune roi dans cette maison de voluptés, comme Zamet eut chez lui Henri IV, et Montmorency Henri II.

Molière y donna les Fâcheux. Fouquet lui-même, par un auteur à lui, en fit faire le prologue, où audacieusement on exaltait la justice du roi. C'était dire que Fouquet ne craignait rien pour lui. Le roi, outré, voulait le faire arrêter à l'heure même. Sa mère s'y opposa, et on sut le distraire par une puissante diversion.

Dans les Fâcheux, le roi avait, dit-on, dicté ou inspiré la jolie scène du chasseur. Le vrai fond de la fête de Vaux fut réellement une chasse. La chasse de Fouquet par ses ennemis pour le faire tomber au filet. La chasse de la Vallière pour la livrer au roi. Les complaisants y travaillaient. La petite personne avait deux singularités, très-ravissantes, au défaut de grande beauté, c'est qu'il n'y en eut jamais une si amoureuse, et pourtant si pudique, si craintive, si honteuse du mal (jusqu'à risquer sa vie). Il fallut une surprise. Vardes, Saint-Aignan et autres, dans le trouble de la fête, sous je ne sais quel prétexte, l'attirèrent; on la prit au piége (17 août).

On devinait si bien ce grand mystère, que Fouquet, qui avait des gens pour flairer tout, avait d'avance essayé d'acheter la protection de la future maîtresse. On en profita contre lui; on fit croire au roi, tout ému d'elle à ce moment, que Fouquet avait l'insolence de vouloir être son rival, que peut-être il l'était déjà. Il y avait une figure blonde aux peintures d'un salon; on dit au roi que c'était la Vallière; fable absurde, mais sa fureur jalouse l'accepta sans difficulté.

Pour perdre plus sûrement Fouquet, on le faisait très-redoutable. Et en cela on conseillait mal le roi pour sa dignité. On lui fit faire des choses basses, ruser, mentir, conspirer contre son sujet. Fouquet le voleur, au contraire, se conduisit en chevalier. Sur un mot qu'on lui dit que le roi ne pouvait lui donner certaine distinction, s'il gardait son ancienne place de procureur général au Parlement, il la vendit, en tira un million, et le remit au roi, qui accepta. Dissimulation honteuse, inutile. Le Parlement était par terre et ne pouvait se relever. La forteresse de Bellisle, que Fouquet avait fortifiée, n'eût pas tenu pour lui. Lui-même, en ses papiers, dit qu'il ne pouvait que se sauver; et encore, où? il ne le savait pas. Il eût été livré, où qu'il allât. Nul État ne l'aurait gardé contre Louis XIV. Le roi l'emmena jusqu'à Nantes pour l'arrêter (5 septembre). Il eût pu l'arrêter partout.

On put voir, ce jour-là, qu'il y avait deux peuples en France. Celui d'en haut, la cour, les belles dames et les beaux esprits, pleurèrent Fouquet. Mais le peuple d'en bas faillit le mettre en pièces. Les gardes eurent peine à le défendre. Il avait mérité ces sentiments divers. Sa police paraît avoir été dirigée par une dame Duplessis Bellièvre, qui lui achetait des femmes et des secrets, d'autre part, par le protestant Pélisson, que le roi employa plus tard à brocanter des consciences. Il y avait dans ses pensions de gens de lettres des choses surprenantes; il donnait, par exemple, 12,000 francs par an (somme énorme) à Scarron; était-ce bien pour les beaux yeux du cul-de-jatte? La très-jeune madame Scarron, jolie, froide et discrète, tenait là un salon mêlé où tous se rencontraient, et le vieux Paris de la Fronde et des jeunes gens du nouveau règne; elle-même était bien chez les dames du parti dévot.

On trouva chez Fouquet de quoi le faire pendre, un plan de guerre contre le roi, des ordres pour fondre des balles, des serments de capitaines prêtés à lui, Fouquet. Sa défense consistait à dire que c'était un vieux plan, fait, non contre le roi majeur et fort, mais contre le roi alors sous Mazarin. Quant aux vols, tout ce qu'il disait, c'est que Mazarin volait aussi. Non content de voler, il aidait toute la finance à faire comme lui. Les financiers ne prêtaient plus à Mazarin, mais personnellement à Fouquet, qui se trouvait ainsi l'emprunteur universel. Il prêtait à l'État, et pour se rembourser il levait l'impôt, et le versait dans sa propre caisse.

Effroyable gâchis. À la banqueroute de 1648, Mazarin avait payé en papiers dont on ne donnait pas dix pour cent, Fouquet et ses amis les rachetaient à ce prix, et les mettant aux caisses publiques comme bons et valables, gagnaient ainsi 90. Le Parlement montra une lenteur, une mollesse coupables à juger un procès si clair, et il le finit honteusement par un arrêt de bannissement qui eût laissé Fouquet libre d'aller s'amuser à Venise et partout en Europe. La haine personnelle de Colbert ne le permit pas.

Sans cette haine, on n'eût pas fait justice. En frappant les petits voleurs on aurait épargné le grand. Le roi garda Fouquet et l'enferma à Pignerol jusqu'à sa mort.

Les financiers étaient un parti odieux, mais serré et compacte, qui avait ses racines et à la cour et dans la haute bourgeoisie. Ils avaient avec eux une classe plus intéressante, les petits rentiers, qui était tout un peuple dans Paris. L'émeute cependant n'était pas à redouter. Le danger était qu'on n'agît sur le roi, qu'on ne lui fît craindre les suites de mesures hardies que l'on allait prendre; mais la violence de Colbert trouva un ferme point d'appui dans la sèche dureté de son maître, dans ses besoins d'argent. La succession de Mazarin avait fourni l'été, que ferait-on l'hiver? Colbert se chargea d'y faire face par une grande razzia sur la finance et les comptables. La chambre de justice que l'on créa devait s'enquérir de leurs biens et des sources de leur fortune, en remontant à Richelieu et jusqu'à l'année 1635. Ordre de prouver en huit jours, sinon tout saisi dans un mois. Appel du roi au peuple dans toutes les chaires des églises, pour qu'il dénonce les abus.

La chambre de justice envoie ses agents en province pour encourager, rassurer les dénonciateurs. On frappe en haut, en bas.

Un Guénégaud (puissante famille de Paris) est mis à la Bastille, un financier pendu, des receveurs, des sergents même. Les traités que Fouquet avait faits pour l'État, annulés et cassés. Les rentes, rognées par Mazarin, sont réduites encore par Colbert.

Et, ce qui fut très-vexatoire, c'est qu'on chercha en remontant ceux qui avaient gagné à certaines époques où l'État remboursait, et qu'on les obligeât de restituer le gain fait par leurs pères ou par les premiers possesseurs. Le roi crut faire grâce à plusieurs en les réduisant des deux tiers.

Paris fut très-ému, mais généralement la province, surtout le petit peuple, salua la Terreur de Colbert de ses applaudissements. La vérification des dettes des villes, redoutée des notables qui en maniaient les fonds, causa une grande joie à ceux qui n'étaient rien. En Bourgogne particulièrement, les États et le Parlement, les honorables bourgeois voulaient résister à Colbert; il y eut émeute, mais contre eux. La populace, se choisissant pour chefs des vignerons, des tonneliers, des savetiers, faillit tomber sur les défenseurs des libertés provinciales; elle prit les armes pour le roi, qui protégea les notables à grand'peine.

CHAPITRE III
LE COMPLOT CONTRE MADAME—MORIN BRÛLÉ VIF
1662-1663

On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour, n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule, le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le Rabat-joie, l'Étrille du Pégase des Jansénistes, etc.). Mais l'assesseur d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui dominait Paris.

L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout s'associait dans ces bonnes œuvres. Ces dames charitables, aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne reculaient devant rien.

Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la Clélie, le Cyrus, les longs pèlerinages de Tendre, qui faisaient les délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (Voir madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de cœur, n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la controverse.

Pascal venait de mourir, mais les Provinciales vivaient. Les Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1o Leur Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait l'approbation de la Société. 2o Le monde voyait trop que Pascal, par pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les tendresses équivoques de la galanterie religieuse.

Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent l'illuminisme, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes approbations.

Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph, avait dénoncé à Richelieu les illuminés dont les doctrines étaient celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'Épouse dans les suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (V. lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)

On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances, effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour, avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme sait s'anéantir, quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus. «Dieu fait tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui sont tous sanctifiés.»

Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la famille qui rappelle au devoir, au bon sens.

Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans ses Délices de l'esprit, ce prince des sots spirituels donne l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous faire monter.

Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662). Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le pouvoir illimité des papes.

Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.—Autre chose, de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger. Le commerce dès lors est impossible aux protestants.

Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un exemple qui avertît les libertins. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers. Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on reviendrait aux bûchers?