CHAPITRE XXVIII
ESTHER—LE PALATINAT—LES CÉVENNES—APPEL AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
1689-1690
Les Mémoires de Dangeau, qui nous donnent l'intérieur du roi jour par jour, font sentir qu'il vivait dans une autre planète, à une grande distance des choses humaines et ne les percevait que par un écho affaibli. Au jour décisif où Guillaume franchit le Rubicon (je veux dire le détroit), 1er novembre 1688, le roi, à Fontainebleau, touchait les écrouelles; Jacques, à Whitehall, faisait publiquement baptiser par le nonce l'enfant qui ne devait pas régner.
Jacques arriva le 7 janvier 1689, fut noblement accueilli et établi à Saint-Germain. Sa chute, terrible pour la France, avait pour le roi l'agrément d'augmenter de beaucoup la splendeur de sa cour et sa majesté personnelle. Si cette catastrophe, en réalité, lui fit perdre le trône du monde, pour l'effet, l'apparence, elle en fit le roi des rois. Les lords qui suivirent Jacques et la foule irlandaise qui vint bientôt, plus tard l'électeur mort-né Furstemberg, avec quelques Hongrois, firent autour de Louis XIV comme une représentation permanente de l'Europe. Cela n'était pas sans grandeur. Si quelques courtisans riaient un peu de Jacques, la plupart compatirent. La cour, sensible pour un roi (au moment qui avait brisé la famille pour un million d'hommes), pleurait ce père trahi par son gendre et sa fille.
On fut trop heureux que le roi tournât aussi vers ces douces émotions. On eût craint un orage. L'imprévoyance de Louvois, qui faisait de la France la risée de l'Europe, pouvait assombrir de nuages le soleil de Versailles. Tout cela fondit doucement dans le délicieux attendrissement d'Esther, que les demoiselles de Saint-Cyr jouèrent le 25 janvier. Racine s'y était hasardé à célébrer d'avance la chute de Louvois dans celle d'Aman, le triomphe d'Esther-Maintenon. La nièce de celle-ci jouait Esther. Élise était représentée par sa fille de cœur, le bijou passager de son âme changeante, madame de la Maisonfort, si charmante et si malheureuse, que se disputèrent Fénelon et Bossuet. Spectacle délicat, sensuel autant que dévot. Dans l'ardeur innocente de leurs vives amitiés de filles, se révélait naïvement le premier éveil des jeunes cœurs. Cent choses fines ou passionnées, passant par ces bouches si pures, qui ne comprenaient qu'à demi, gagnaient un prix, un charme inestimable, faisaient sourire, presque pleurer. Elles chantèrent, pour le roi étranger et ses lords, les plaintes de l'exil et le chant du retour: «Troupe fugitive, repassez les monts et les mers!...» Mais quand elles en vinrent à ce mot émouvant: «Je reverrai ces campagnes si chères! j'irai pleurer au tombeau de mes pères!» devant les deux rois même, on ne put se tenir qu'on ne mouillât ses yeux de larmes.
Les fictions attendrissantes ont cela de fâcheux qu'absorbant ce que nous avons de bonté disponible, elles nous en laissent fort peu pour la réalité. Le roi, sensible pour Esther, aussi bien que pour Jacques, d'autant plus aisément accorda à Louvois les ordres impitoyables qu'il demandait pour la désolation du Rhin et l'exécution des Cévennes. C'est par là qu'Aman se soutint, mieux qu'il ne faisait dans la pièce. Il se retrouva nécessaire pour la guerre et pour la vengeance de la Majesté outragée par la désobéissance des Hollandais et l'entreprise de Guillaume. Venger un Dieu! cela est difficile. Il y faudrait des peines infinies, éternelles, si j'en crois les théologiens. Dès février, tout nagea dans le sang. Les nouvelles premières de l'incendie et des massacres arrivèrent dans un carnaval que le roi, pour braver l'Europe, voulut fastueux, solennel, malgré l'extrême épuisement.
Une guerre, avec le trésor vide, une guerre gueuse, trois cent mille hommes, et pas un sou, ce fut une terrible aggravation aux malheurs qu'on pouvait attendre. La dragonnade en grand! On mangea partout l'habitant. On vécut de pillages, de contributions sur les villes. Pour un jour de retard, brûlées! Des officiers s'illustrèrent par la férocité. Montclar, Feuquières, Duras, effacent le souvenir des dévastations de Turenne. La ruine imparfaite du Palatinat en 75, qu'est-ce auprès de sa destruction radicale en 89? Pour abréger, on fit sauter des villes avec la poudre. On achevait ensuite, on brûlait avec soin. On rasait même les villages. On coupait, arrachait, arbres, vignes, cultures. C'était encore l'hiver sur ce rude Rhin, encore la neige. Quatre cent mille personnes fuyaient et couchaient en plein champ. Toutes les routes couvertes de charrettes, de familles éplorées qui se sauvaient sans savoir où.
On prétend que le roi crut que c'était assez, et ne voulut pas signer la ruine de Trèves; qu'indigné, il fut même au moment de frapper Louvois. Cette tradition ne va guère avec la sanguinaire fureur (autorisée certainement) que l'on montra dans les Cévennes.
Pendant l'hiver, sous la protection des neiges, les assemblées du désert s'étaient multipliées. L'accomplissement visible des prophéties avait exalté dans ce peuple l'épidémie somnambulique. Nul souci de la mort. Ils prêchaient devant leurs bourreaux. Un jeune homme voit pendre son père et sa mère, est fait soldat. À peine au régiment, il prêche, à la tête des troupes; on ne parvient à le faire taire qu'en le mettant en morceaux. Au Vélay, deux frères et trois sœurs, avertis par l'esprit, et certains de mourir, demandent la bénédiction paternelle, et vont à l'assemblée où ils sont massacrés. L'une d'elles était enceinte et avait à la main un petit enfant qui voulut aller, prier, mourir avec sa mère. À minuit, on rapporta les six cadavres au père, qui bénit Dieu.
Le 14 février, trois mille personnes, qui revenaient d'une assemblée, descendant la montagne en longues files, trouvent sur le passage un capitaine Tirbon, qui menace, injurie la foule. Elle s'irrite. Il fait tirer. On lui répond par des pierres, des cailloux; il est écrasé. Les soldats échappés se jettent dans une maison; la foule, qui pouvait les brûler, leur fait grâce et chante un cantique.
Le 17 février, Basville, et son beau-frère, le général Broglie, avec un belliqueux évêque, entraînant de gré ou de force les milices et les gentilshommes, fondent sur l'assemblée de Privas. Elle se tenait chez un prophète. Il sort avec Sara, sa fille, à la tête du peuple; ils repoussent les assaillants à coups de pierres et de pistolets. Il est tué avec douze hommes, la vaillante Sara blessée, gardée pour le supplice.
Le plus grand massacre fut aux hautes cîmes du Meilaret. À l'approche du colonel Folleville qui y montait, le peuple se donna le baiser de paix et essaya de se défendre. Il y eut trois cents morts, cinquante blessés seulement, preuve d'un acharnement féroce. On ramena à Basville des troupeaux de gens garrottés, de quoi pendre sur les montagnes.
Les assemblées sans armes étaient traitées de même. Les seigneurs catholiques faisaient parfois leur cour en massacrant ce pauvre peuple. Vers le dimanche des Rameaux, une grande assemblée eut lieu dans une vallée profonde, sous un château des environs de Castres. Ils lurent, chantèrent, pleurèrent. Vers minuit, une étoile filante les rassura, les exalta encore. Une belle fille en blanc, que nul ne connaissait, prêcha, les exhorta au repentir; elle désignait et appelait ceux qui avaient reçu de l'argent pour leur conversion; ils fondaient en larmes et l'assemblée priait pour eux. Cependant quelqu'un vient: «Vous êtes perdus! voici l'ennemi!»—«Nous ne pouvons mourir dans un meilleur état,» disent-ils; et ils continuent de chanter. On leur dit encore qu'un baron ameutait les communes, venait les égorger. Ils ne bougèrent. D'autre part, sur leur tête sonnait le beffroi du château; toute la maison sortait en armes et le curé en tête. On était presque au jour. Des deux parts arrivent deux bandes, qui tirent au plus épais de la foule. Douze morts du premier coup, d'innombrables blessés. Deux cordonniers, un menuisier, le suisse du château, un laquais qui était sous-diacre, s'amusent à achever les femmes à coups de couteaux, de barres de fer, même à coups de fourchettes, coupant les doigts pour tirer les bagues, arrachant et jupes et chemises. Trois curés, un vicaire, deux seigneurs, assistaient, regardaient. Les deux derniers étaient venus par force, et avaient tiré en l'air. Ceux du château rentrèrent avec ces nippes sanglantes, et furent maudits de leurs femmes mêmes. Les morts restaient aux bêtes. Un juge vit le lendemain ce champ hideux, qui soulevait le cœur. Il y avait, entre autres, une dame écrasée à coups de barres, la tête aplatie, le ventre crevé, d'où coulaient les entrailles. Il lui sembla que le ciel, que le soleil, avaient horreur. Il ne s'en alla pas qu'il n'eût fait faire un trou et n'eût caché cet affreux pêle-mêle au fond de la terre. (V. la lettre insérée dans Jurieu, t. III, 450, avec les noms des morts.)
Voilà la guerre civile. On commence à y prendre goût, à chercher les dépouilles. Peu à peu, on tue froidement. On veut le linge non sanglant. On déshabille avant tout les victimes. Agonie préalable, où le pauvre corps nu, frissonnant, prosterné, épuise toutes les affres dans une longue horripilation, sent et ressent vingt fois le coup mortel.
En vérité, devant ces faits horribles, ces supplices et ces carnages, les villes incendiées, des émigrations de peuples entiers, la polémique eût pu faire trêve. J'admire de quel froid courage Bossuet, dans ces années lugubres, pousse sa thèse de l'obéissance sans bornes à l'Église, à la royauté. Son livre des Variations a paru en 88; il y ajoute en 89 celui des Avertissements. Œuvres superbes d'outrageuse éloquence et de risée altière. Que n'y répondrait-on, si l'on pouvait parler du fond des galères, des cachots, des lointaines plages désertes? La réponse est du moins l'immense lamentation du Rhin, le râle des mourants des Cévennes.
Le grand Jurieu (grand par le caractère, la science et la force du cœur) avait trouvé déjà une seconde vue dans la douleur, la prophétie puissante dont Guillaume fut armé. Ici l'âcre caustique appliqué par Bossuet sur une plaie saignante servit encore Jurieu, le força d'avoir du génie contre cette vaine éloquence. Un vrai génie, inventif et fécond.
Regardons-les aux prises.
Bossuet est faible et il est fort. Il est faible quand il soutient l'immutabilité de l'Église. Il a beau affirmer que les premiers chrétiens furent d'aussi grands docteurs que saint Augustin même, que le progrès des temps n'ajoutait rien à une doctrine née complète. Il a beau entasser les témoignages des Pères qui, en changeant toujours, disaient ne pas changer. On lui prouve invinciblement que l'Église, modifiée de siècle en siècle, comme un arbre vivant, a poussé de nouveaux rameaux. Rien d'immuable que la mort. Tout ce qui vit vraiment procède par évolutions successives.
En revanche, Bossuet est très-fort quand il soutient que le christianisme défend la résistance, ordonne d'obéir aux puissances injustes, exige le silence et la résignation,—bref, damne la liberté. Dire une république chrétienne, c'est dire un triangle carré. Cela est évident. Et il ne s'agit pas des tendances seulement, mais du fond même du dogme. Le salut par un seul, c'est le dogme chrétien, et c'est aussi le dogme monarchique. MM. de Bonald et de Maistre, qui ont repris la thèse, n'ajoutent pas grand chose aux arguments solides, irréfutables, de Bossuet.
Cela avait arrêté Grotius. Il établit le droit de résistance pour l'homme, mais non pour le chrétien, lié par l'Évangile. Milton ne reprend pied qu'en laissant l'Évangile et s'appuyant sur l'Ancien Testament. Il en est de même de Sidney, dans son livre si fort, si net, mais très-biblique encore. Milton, Sidney sont des Anglais; la liberté de Milton ne s'appuierait que sur une Chambre des lords non héréditaire, et la liberté de Sidney sur la monarchie mixte et tempérée des trois pouvoirs.
Sidney, du reste, n'était pas imprimé. Locke n'avait pas écrit. Jurieu, en 1689, est seul contre Bossuet. Seul, nullement appuyé des siens. Bien plus, désavoué de Genève, de l'école d'obéissance. Bien plus, moqué de Bayle, des indifférents, des sceptiques. Le doux Saurin, le pacifique Basnage feront bien plus; ils agiront pour supprimer les résistances, et rendront à Louis XIV l'essentiel service d'énerver l'élan des Cévennes.
Jurieu, sans se troubler, dit à Bossuet que si l'exemple des premiers chrétiens implique la non-résistance sans exception, il prouve trop. Eux-mêmes ne purent être fidèles au principe de tout souffrir. S'ils l'eussent appliqué à la lettre, ils n'eussent pas résisté aux voleurs, qui sont aussi une puissance. Ils n'eussent point conservé de bien, et il n'y eût pas eu de propriété chez les nations chrétiennes. De là, il pousse Bossuet l'épée aux reins, ne le laisse plus respirer. Il lui prouve que tout devoir implique un droit, que l'inférieur a droit, que même notre droit sur l'animal n'est pas sans bornes, ni notre droit sur nos enfants, que même le pouvoir absolu (qui parfois sort des circonstances) n'est nullement sans bornes. La conquête ne fait pas droit. Le peuple ne peut qu'engager la souveraineté, mais elle lui retourne toujours. Il fait les rois, et, comme source du droit, il leur est supérieur. Mais il ne peut leur donner le droit de le détruire, puisqu'il n'a pas ce droit lui-même.
La stérilité de Bossuet est ici curieuse. Les vieilleries de la paternité royale et de l'État famille, les sophismes usés de Hobbes, voilà tout son soutien. Il a recours aux plus pauvres moyens. Il croit l'embarrasser en lui demandant où et quand le contrat s'est fait entre le prince et le peuple. Belle demande! C'est à peu près celle d'un élève en géométrie qui ne voudrait admettre les propriétés du triangle qu'autant qu'il aurait vu des corps triangulaires. Que de tels corps existent ou n'existent pas, cela ne fait rien à l'affaire. Le triangle n'en subsiste pas moins d'une vérité éternelle. En justice, c'est comme en justesse; les rapports légitimes ne tiennent nullement à tel fait matériel, moins encore à la durée, à l'antiquité de ce fait.
Si les Anglais ont dit très-justement: Notre glorieuse Constitution, ce n'est pas parce qu'ils retrouvèrent un parchemin troué dans le tombeau des rois normands, c'est parce que, pour la première fois, fut posée simplement, hors du nuage théologique, la pure lumière du droit invariable qui toujours avait existé.
Voilà les deux athlètes. Bossuet, transpercé par Jurieu, par le bon sens et l'idée pure du droit, veut lui jeter le lacet de l'histoire, l'embarrasser par le passé, le lier d'un câble sacré. Mais le câble rompt comme un fil. On ne lie pas le Droit; il est la liberté, il est le libre souverain des mortels et des immortels. Les religions ne sont religions qu'autant qu'elles entrent dans le droit.
C'est avec une audace, mais avec une autorité extraordinaire et décisive que Jurieu proclame ceci: Dieu même a fait pacte avec l'homme; il n'use point du pouvoir sans bornes. Il veut régner selon le droit. Nous devons dire que si, par impossible, Dieu pouvait cesser d'être juste, ruiner sans cause des sociétés innocentes, il n'aurait plus autorité sur elles. Si Dieu damnait un juste, il ne serait plus Dieu. Quelle chose monstrueuse est-ce donc d'attribuer à des hommes une puissance que le roi des rois ne s'attribue pas à lui-même? (Lettres, III, 377.)
Telle est la base commune de toutes les libertés, religieuse, sociale, économique et politique, de celles du foyer et de la conscience. La liberté politique est logiquement la première, parce qu'elle enveloppe et protége les autres. L'État libre garde seul le foyer, la foi, la pensée. À tort, la pensée solitaire, dans son orgueil stoïque, croirait se sauver seule: on ne peut se sauver qu'ensemble. À tort la foi et la famille, s'enveloppant de leur innocence, croiraient subsister seules. Regardez la Révocation; voyez nos protestants, humbles royalistes et martyrs, que devinrent-ils au martyre de leurs femmes et de leurs enfants? La plupart succombèrent et ne purent conserver la foi.
Donc, rien de plus légitime, de plus juste devant Dieu que l'évolution protestante de 1688, où la religion s'engendra sa gardienne, sa Minerve armée qui la couvre de la lance et du bouclier, la sainte Liberté politique en sa déclaration des droits.
L'écho des deux rivages est admirable ici. Aux pleurs de la Révocation a répondu la Révolution d'Angleterre. À cette Révolution répond du continent le livre de Jurieu: Les Soupirs de la France esclave, qui paraît coup sur coup, par feuilles détachées, d'août 1689 à juillet 1690.
Livre tout politique. C'est l'évolution de Jurieu; le théologien devient publiciste. Il parle au nom des catholiques, pour eux, pour tous, pour sa pauvre patrie. Il y montre, de classe en classe, la terrible asphyxie où est tombée la France, et combien les classes même oppressives y sont opprimées. Il y invoque les États généraux.
Livre chaleureux et sincère, très-noble par sa modération, par l'omission volontaire de certaines choses. Pas un mot sur les mœurs du roi. Devant les vices monarchiques, son austérité baisse les yeux. À tort, pourtant, à tort. Ces vices firent le destin du monde.
Que de choses aussi il ignore. Que de soupirs étouffés, contenus, eussent pu ajouter à ce livre! S'il eût vécu en France, il aurait vu mille détails douloureux dans l'écrasement des catholiques. Un surtout est frappant et trop peu remarqué, la manière outrageuse dont on traitait Paris, ses vieilles gaietés innocentes assommées à coups de bâton. Pour un mot de plaisanterie sur l'aqueduc de Maintenon, les bourgeois enlevés, et forcés de gâcher pour les maçons, de porter la hotte et de faire le mortier.
Partout où brille encore une faible étincelle vitale, à l'instant étouffée! Le Jansénisme, pour avoir persécuté les protestants, n'en est pas moins persécuté. Les velléités de libre pensée qui surgissent de l'Oratoire, sont rudement réprimées. Son grand penseur Malebranche est âprement censuré par Bossuet. Son grand critique, Richard Simon, savant dans la langue hébraïque, a le tort de deviner par quels accroissements a végété l'arbre mystérieux de la Bible, d'en donner la physiologie. Bossuet l'accable de sa fière ignorance. Menacé, mordu, poursuivi, il désespère et meurt, brûle ses manuscrits dont on eût abusé.
À ce moment où la langue française s'étend et pénètre partout, elle est persécutée en France. L'Académie française la met sous clef et prétend la tenir étouffée, étranglée, dans son petit lexique du langage poli. Son directeur, Charpentier, immortel par le ridicule et la boursouflure des inscriptions, avec le concours de Bossuet, arrête l'entreprise séditieuse de donner à la nation sa langue complète dans un dictionnaire encyclopédique. Le très-savant, très-spirituel Furetière, qui a fait ce travail immense, meurt à la peine (1688). Son livre, qui paraît après sa mort et en Hollande, est à l'instant volé par les Jésuites, qui lui prennent tout, jusqu'à ses fautes, et ne suppriment que son nom. Siècle d'or pour les gens de lettres. Décimés par Boileau, asservis par Colbert et (pour coup mortel) protégés, ils finissent en deux académies. L'âge vert et fort du grand Corneille enfanta celui-ci, qui n'enfantera rien. Vers la fin du siècle, il tarit, attaqué du mal qui achève les vieillards, étisie et consomption.
Qu'il faudrait ajouter encore au livre des Soupirs, si l'on parlait encore des autres classes, des parlementaires, par exemple. Existent-ils encore? Reconnaîtrai-je nos magistrats austères, ou même au moins nos frondeurs intrépides, dans ces imitateurs ridicules des nobles, ces danseurs, ces joueurs, qui le matin arrivent au Palais sans avoir le temps de changer l'habit de bal, cachant Arlequin sous l'hermine? La justice est évanouie!
Où aura-t-il écho, ce livre des Soupirs, dans la servitude envieillie?
Cependant, l'excès des misères donnait certainement une prise. Les expédients extraordinaires dont vécut Pontchartrain, l'un des successeurs de Colbert, les municipalités vendues, les maires héréditaires, la banqueroute des monnaies par refonte (lisez filoutage), l'essor rendu aux gens d'affaires, à l'armée des vautours, voilà qui pouvait bien ouvrir les oreilles du peuple aux appels de la liberté.
À ce début de guerre immense, et dans ce dénûment, le roi jette des millions à Marly, en donne deux de dot à sa bâtarde. Il envoie sa vaisselle d'argent à la Monnaie, et il achète des diamants. Il en fait des loteries aux dames de la cour. L'intérieur même, madame de Maintenon, les honnêtes et faibles Beauvilliers et Chevreuse, leur ami, le nouveau précepteur Fénelon, sont effrayés de sa folie.
La corde allait casser, ce semble, si, de gré ou de force, on ne revenait au bon sens.
Le candide Vauban, bon cœur, vrai patriote, qui (hors son positif terrible dans l'art de tuer) était fort romanesque, osa espérer tellement de la magnanimité du roi qu'il rétractât tout ce qu'il avait fait depuis cinq ans, fît rentrer les protestants, leur rebâtît leurs temples, consacrât la liberté religieuse. Vain projet, où la petite cour dévote des honnêtes gens dont j'ai parlé se garda bien de l'appuyer. Même la fameuse lettre que Fénelon écrivit plus tard sur la misère du peuple, ne dit pas un mot pour les protestants.
Tout ce qu'on fit, ce fut de dire qu'on pourrait rendre les biens des fugitifs aux héritiers. Mais les financiers qui les tiennent sont trop dévots pour les rendre, sinon aux gens bien convertis, et se constituent juges de leur sincérité. La maltôte devient inquisition. C'est à ses bureaux qu'on produit des billets de confession, la preuve «qu'on fait son devoir de la religion catholique.»
Nul espoir de secours sans une révolution complète. Les revers les plus grands, dix batailles perdues n'eussent rien fait sur ce froid orgueil, sur un si long, si profond endurcissement. Il eût fallu l'abandon général, le délaissement où se trouva Jacques en Angleterre, un refus des armées de marcher (pieds nus et sans pain) dans une folle guerre où la France combattait pour sa propre destruction, se rencontrait elle-même, se massacrait dans les avant-gardes ennemies. Nos réfugiés étaient toujours en tête; perte ou victoire, n'importe, c'était toujours aux dépens de la France.
Si l'émigration protestante ne s'était dispersée, elle avait un modèle. La petite tribu des Vaudois osa rentrer chez elle à main armée (août 89), se rétablit dans ses rochers, s'y maintint invincible, malgré les efforts de deux monarchies. L'histoire de ce fait incroyable est: La glorieuse rentrée, par M. Arnaud, colonel et pasteur des Vallées. Ils étaient mille. Leur mort semblait certaine. Mais les nôtres rougirent de les voir partir seuls. Ils firent en leur faveur une audacieuse diversion. Deux officiers (roturiers, à coup sûr, ils s'appelaient Bourgeois et Couteau) se chargèrent, avec une poignée de volontaires, de contenir Catinat et une armée de vingt mille hommes. Ils y périrent, mais les Vaudois passèrent.
Pourquoi les nôtres n'en firent-ils pas autant chez nous? Pourquoi ne rentrèrent-ils pas au nom de la France sous le drapeau des États généraux? La chose n'était pas impossible. Ils y pensaient en Suisse, ils y pensaient dans les Cévennes. On se rappelle ce Vivens, un cardeur de laine d'Anduze, petit boiteux très-jeune, mais une âme de fer et de feu. Cruellement trompé par Basville qui avait cru le perdre avec son peuple, il se jugea délié du serment, revint fièrement en France. Replacé dans son droit d'homme et sa royauté de nature, il déclara, lui Vivens, la guerre à Louis XIV. Contre Saül il se sentit David, proclama sa justice, ses justes représailles, et dit qu'il pendrait les bourreaux. Vivens, avec un vrai génie, pensait que dix mille hommes aux Cévennes seraient invincibles, et il appelait à lui la masse des réfugiés. Elle versait son sang partout, pour tous, excepté pour la France. Elle aidait à la délivrance de l'Angleterre, des Alpes; pourquoi pas à la sienne? à celle de sa propre patrie?
Les envoyés de Vivens furent saisis. Ce vaillant juge d'Israël périt dans une obscure rencontre. Son plan était fort raisonnable. Cependant nos fiers gentilshommes se seraient-ils rendus à l'appel du cardeur de laine? Ils songeaient à rentrer, mais par le Dauphiné.
Ils envoyèrent le plan de leur expédition à Londres, pour être mis sous les yeux de Schomberg.
La vraie difficulté du moment était celle-ci. Nos réfugiés semblaient devoir, avant tout, affermir Guillaume qui, solide une fois, leur donnerait l'appui de l'Angleterre. D'autre part, si leur rentrée en France ne s'exécutait en 89, tout au plus en 90, il était à craindre qu'elle ne se fît jamais, qu'établis peu à peu en divers États de l'Europe, divisés pour toujours, ils ne pussent plus agir d'ensemble.
Tous voulaient revenir. M. Weiss établit parfaitement que, bien loin de haïr la France, ils s'obstinaient à y rentrer, et ils le voulurent pendant vingt-sept ans! Comment y réussir?
La plupart s'arrêtèrent à l'idée de mériter ce retour par l'affermissement de Guillaume, qui ensuite le leur obtiendrait. C'est la France qu'ils cherchaient en s'en allant combattre dans les marais d'Irlande. Pour elle, à la bataille décisive de la Boyne, à travers la rivière, et contre une armée supérieure, ils firent cette première charge qui refoula l'ennemi. Mais Schomberg et son fils furent tués. Véritable malheur. C'était le seul homme de haute autorité militaire et morale qui aurait pu les réunir, les ramener d'ensemble, organiser dans le midi la légitime guerre des résistances nationales.
La défaite définitive de Jacques, sa fuite misérable à la Boyne, la capacité, le courage que Guillaume y avait montrés, le rendaient inébranlable sur le trône. La ligue d'Augsbourg armait lentement, mais en revanche l'Angleterre confiante votait à son roi des subsides énormes de guerre (par an cent millions, cent vingt-cinq millions, sommes inouïes alors). Le contraste était grand avec l'indigence de Louis XIV. Guillaume se trouvait le roi le plus riche de l'Europe. Ces ressources immenses ne furent pas employées avec génie.
On vit, en cette affaire, que le génie est surtout dans le cœur.
Ce politique, de cœur haineux, ingrat, étendait à la France la haine qu'il avait pour Louis XIV. C'est la destruction de la France qu'il eût voulue, et non pas son salut. Toute sa vie, il avait sourdement combattu la liberté en Hollande: il n'avait garde de la vouloir chez nous. Appelé en Angleterre par quelques lords, préférant en secret les tories, ses ennemis, aux whigs qui l'avaient fait, libéral en religion par son indifférence, il eût été despote en politique, s'il avait pu. Au fond, il sympathisait fort peu avec nos calvinistes, dont Rohan avait dit: «Ils sont républicains.» Il sut se servir d'eux, mais il trouvait en eux une déplaisante ressemblance avec les puritains anglais.
Ceux-ci, dans leurs plus fameux chefs, comme le chaudronnier Banyan, touchent nos prophètes des Cévennes. Guillaume ne craignit rien tant que ces enthousiastes. Il fut constamment poursuivi d'un mauvais rêve, de l'idée d'un parti républicain, qui, dit Macaulay, n'existait plus en Angleterre. Cette crainte, la vive antipathie de la majorité pour le puritanisme, contribua plus qu'aucune chose à rendre très-timide la constitution de 88, à resserrer la belle Déclaration des droits, à affermir les pesantes aristocraties locales.
Un Anglais, M. Wall, nullement exagéré, un froid et ferme esprit, dans une très-belle lettre à Milton, dit que les révolutions anglaises n'atteignent pas les masses. Elles ne les affranchissent pas, dit-il, du vasselage normand des vieilles lois. Votre Habeas corpus garde mon corps d'être en prison. Mais s'il est prisonnier de la misère et de la faim, serf de la volonté du riche? Le cinquième de la nation était à la mendicité en 1685. Sa grande liberté fut l'exil. Jean sans terre se jette à la mer, devient le pauvre Robinson qui leur a fait l'empire du monde.
Une telle société, foncièrement aristocratique, n'avait pas grande sympathie pour la démocratie calviniste.
À l'arrivée des nôtres, les Anglais furent très-généreux; ils souscrivirent pour des sommes étonnantes. Quatre-vingt mille Français à Londres, bien accueillis, trouvèrent à travailler. Mais quand nos officiers, quand nos régiments protestants eurent amené Guillaume, versé leur sang à la Boyne et partout, la sympathie n'augmenta pas.
Cet élément ardent de vie et trempé au feu du martyre, il eût fallu, dans l'intérêt commun des deux pays, le concentrer, l'unir en un foyer, le fortifier des fugitifs de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, les porter d'ensemble aux Cévennes, où la vraie France les eût joints pour convoquer en Languedoc les États généraux.
Il eût fallu aussi que les ministres laissassent là leur funeste moutonnerie chrétienne, la recommandation de se laisser égorger, ne secondassent plus les bourreaux; qu'au contraire, ils rappelassent tous nos protestants dispersés à la délivrance de la patrie.
Eût-on réussi! Je ne sais. Mais l'initiative de la chose eût été de gloire immortelle pour l'Angleterre. Cette grande sœur, émancipée, aurait dû entreprendre quelque chose pour la France. On aida ceux de Quiberon à nous rapporter l'esclavage. Que n'aida-t-on, cent ans plus tôt, ceux de la Boyne et des Cévennes dans l'appel à la liberté?
Hélas! la France des Cévennes, héroïque, mais si ignorante, sauvage, insensée de misères, les sages en eurent horreur et détournèrent les yeux. Elle n'eût pas été cela, si elle eût été appuyée de l'élément sain, calme et fort, des réfugiés, qui eût aidé ce fanatisme aveugle à se transformer et devenir patriotisme. Elle fut effroyable. Mais votre abandon la fit telle.
En attendant, voilà que, pendant dix ans (jusqu'à Ryswick), dans une guerre maladroite où les alliés se font battre par le vieux éreinté, on disperse, on prodigue sur tous les champs de bataille nos réfugiés. Toujours à l'avant-garde, toujours cruellement décimés dans la fureur des premiers coups. C'est sur eux que s'essaye la nouvelle arme, la baïonnette meurtrière.
On les use en détail. On emploie leur persévérance à résister de poste en poste contre les grandes armées de Louis XIV. Jamais ils ne reculent. À la Marsaille, massacrés; à Neerwinde, taillés en pièces. Les blessés bien soignés; le roi les réserve aux galères.
Ceux qui survivent imaginent, à Ryswick, que l'on va stipuler pour eux, que Guillaume, exigeant du roi humilié qu'il le reconnaisse, obtiendra bien encore le retour du pauvre petit reste de tant de gens tués pour lui.
Ils sont sacrifiés, mais ne renoncent pas. Ils gardent jusqu'à la paix d'Utrecht (dix-sept années de plus) leur espoir invincible, leur indomptable amour pour cette France cruelle, adorée.
Personne, au fait, n'avait envie de renvoyer ces colonies utiles. Ils avaient fait un jardin des sables de la Prusse et de Holstein, porté la culture en Islande, donné à la rude Suisse les légumes et la vigne, l'horlogerie, enseigné à l'Europe les assolements, le mystère de fécondité. Aux bords de la Baltique, on les croyait sorciers, leur voyant pratiquer l'art innocent de doubler, panacher les fleurs. Par Lyonnet et Bonnet, ils continuaient Swammerdam, ouvraient le sein de la nature. Par Jurieu, Saurin, ils préparaient Rousseau. Leur Papin porte à l'Angleterre le secret qui, plus tard, donnera à quinze millions d'hommes le bras de cinq cents millions (donc la richesse et Waterloo).
On ne les lâcha pas, et l'on se garda bien de leur rouvrir les voies vers la patrie.
De l'Angleterre un peuple était sorti en une fois, la grande tribu des puritains qui a fait l'empire d'Amérique.
De la France sortit une France dispersée, une rosée vivante sur l'Europe énervée. Toute la terre parla notre langue. L'universel triomphe de cette langue de lumière, commencé par l'admiration, s'acheva par la plainte de la liberté exilée. Aux arbres de la Révocation, que les nôtres plantèrent et qu'ils visitaient chaque année, tous les enfants entendaient le français. Tous comprirent et pleurèrent. Ils ne l'ont jamais oublié.
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
NOTE I.—LA COUR, MADAME. 1661-1670.
Madame Henriette, pensant vivre peu, voulut que son amie, madame la Fayette, écrivît son histoire sous ses yeux, et (chose singulière qui témoigne d'une grande supériorité d'esprit) qu'elle écrivît au vrai et au complet, sans passer rien, ni supprimer ses fautes. Elle croyait avec raison que cette franchise lui ferait obtenir des circonstances atténuantes au jugement de la postérité. Cette dame, la plus fine plume du temps, a tout conté réellement, mais avec une extrême délicatesse. Tout y est, rien pour l'œil grossier. Quand on lit et relit, on voit reparaître à la longue maints caractères, invisibles d'abord, et qui reviennent peu à peu comme ce qu'on écrit avec l'encre de sympathie. Il faut aider ses yeux d'un bon verre un peu grossissant. Ce verre, je le prends dans Cosnac, ou chez la grande Mademoiselle, dans Molière et ses biographes, etc. Voici les résultats, plus nettement que dans mon récit:
1o Madame n'avait point de confesseur (Montpensier, année 1670). Pour que le peuple ne médit pas de son indifférence, elle avait soin d'avoir un capucin «bon à mettre dans son carrosse» et dont la belle barbe lui faisait honneur devant les bonnes gens. Du reste, ce n'était pas un esprit fort. Elle était aussi peu amoureuse que dévote. Elle n'aimait que ses frères, et c'est pour eux qu'elle s'immola, rechercha la faveur du roi. Le roi, à chaque enfant qu'elle eut, témoignait une vive joie (Motteville), et Monsieur de l'indifférence ou de la tristesse (Cosnac).—2o La Vallière, fort simple d'esprit, née pour l'amour et la dévotion, fut jetée sur la route de Madame par les jeunes amis du roi (Roquelaure, Saint-Aignan, Vardes, la Feuillade, etc.) lorsque la première grossesse de Madame la mettant au comble de la faveur fit croire que l'influence passerait à la cour de Madame et Monsieur, c'est-à-dire aux Grammont, Guiche, Marillac, etc. Madame, alors si jeune, était déjà consultée par les deux rois sur les plus hautes affaires. (Exemple: le roi ira-t-il arrêter Fouquet à Nantes? Le roi d'Angleterre vendra-t-il Dunkerque? etc.) La reine mère et les dévots, après avoir essayé de détacher le roi de la Vallière, comprirent qu'il ne la quitterait que pour retourner à Madame, ne luttèrent plus avec les jeunes courtisans et subirent la Vallière, peu dangereuse et incapable de prendre influence. Nous devons à madame de Motteville cette précieuse lumière qui éclaire toute l'époque. Quelle que soit sa faiblesse pour sa maîtresse Anne d'Autriche, elle devient hardie à la fin. Le roi, quoique mécontent des coquetteries de Madame, se rapproche d'elle en 63, et elle devient enceinte le 16 octobre. À ce moment, la ligue agissait vivement. Les marquis rendaient aux dévots le service d'attaquer la pièce de l'École des femmes; les marquis la disaient de mauvais ton, et les dévots impie. Le roi voulut que Molière répondît et qu'il éreintât les marquis.
En réalité, la cause de Madame et de Molière semblait être la même. Molière-Arnolphe ne pouvait-il pas être le père d'Agnès, comme le roi amoureux de sa sœur (belle-sœur, c'est la même chose au point de vue canonique)? Le mariage de Molière restera toujours une question obscure. Ce qui est sûr, c'est qu'il se lia avec la mère de sa femme et l'admit dans sa troupe en 1648, l'année où sa femme naquit. De quel père? c'est ce que probablement ni Molière, ni la comédienne ne surent jamais au juste. Dans le pêle-mêle de la vie des coulisses, on pouvait s'y tromper. C'étaient les mœurs du temps, et même chez les plus grands seigneurs que les rapports du sang n'arrêtaient guère (j'en citerais de nombreux exemples). La Fontaine en plaisante dans ses contes. M. Beffara n'a pu trouver l'acte de naissance de madame Molière. L'acte de mariage qu'il a trouvé peut avoir été arrangé de complaisance, comme le pense M. Fortia d'Urban (brochure de 1824). Insoluble problème. Quoi qu'il en soit, Molière n'en est pas moins Molière, et Tartufe restera Tartufe.
Les dates nous servent bien ici. Nous leur devons ce coup de lumière électrique qui éclaire, de part en part, le D. Juan quinze jours avant l'arrestation de Vardes, et la révolution de cour qui chassa les marquis. Autre lumière chronologique: Madame, sauf son premier enfant, devient toujours enceinte en automne (octobre ou novembre) dans les grandes fêtes de cour. Au contraire, la Vallière, en mars ou avril, aux environs de Pâques, dans les combats que se livraient l'amour et la dévotion. Ce qui fut le plus fatal à Madame, ce fut le coup d'octobre 1664. Elle était alors au mieux avec le roi, et se remettait lentement à Vincennes d'une couche (du 24 juillet). Mais le triomphe de la Vallière présentée par le roi à la reine mère (5 octobre) semblait la menacer. Le roi, revenu près d'elle à Vincennes le 6, devait la quitter le 10, pour aller à Versailles (Motteville). Ses ennemis travaillaient contre elle. Elle reçut les adieux du roi le 9, et elle resta enceinte de ce jour. Meurtrière imprudence. De là, une santé ruinée, une beauté éclipsée. Quoiqu'elle ait eu encore une grossesse, ce ne fut plus qu'une femme politique.
Sa fin est triste. Sa confiance était dans un prêtre violent, intrigant, dangereux, Cosnac, l'évêque de Valence, qui, s'il eût pu, aurait noyé l'Angleterre dans le sang. Elle flottait misérablement et donna à son frère un très-mauvais conseil. Nul principe. On lui avait inculqué «que tout devoir était une bassesse.» Corrompue d'enfance, fatalement, presque innocemment, elle eut en elle toutes les misères morales de deux grandes monarchies. Et avec cela, trois hommes plaident pour elle dans l'avenir et voudraient désarmer l'histoire: Molière, qui fut très-ému d'elle à son moment sublime, qui, sans elle, n'eût risqué Tartufe;—Racine, qui l'a mise partout, dans Andromaque, Monime et Bérénice, dont la douce lueur semble un rayon de Madame;—enfin Bossuet, qui reçut son anneau et l'inspiration la plus vraie qu'il ait eue. Ils la suivent, ils la défendent et lui restent fidèles, comme les amants de son esprit.
NOTE II—POLITIQUE
La lumineuse histoire de mon savant ami M. Henri Martin, l'un des grands travaux de ce siècle, les belles publications de M. Mignet, si justement admirées de l'Europe, l'excellent livre de M. Chéruel sur l'Administration et plusieurs autres ouvrages estimables ont éclairci sous plusieurs rapports la politique de ce règne, les grandes vues de Colbert, la dextérité de Lyonne, etc. Je crois, pourtant, que ces écrivains auraient modifié, complété leurs tableaux, s'ils avaient tenu compte de tant d'actes qui font juger Louis XIV plus sévèrement. Pour l'administration il ne faut pas voir seulement ce que Colbert voulut, mais ce qui se fit réellement, ne pas donner seulement les mesures générales, mais les innombrables mesures exceptionnelles qui les rendaient vaines, et surtout avouer que la plupart des grands établissements de Colbert ne durèrent pas, croulèrent avant sa mort. La Correspondance administrative (éditée par M. Depping) dément à chaque instant les ordonnances. Nulle part, selon moi, Colbert n'est mieux jugé que dans le livre de M. Clément. Quant à la diplomatie, on a été certainement trop indulgent pour une politique (si différente de celle d'Henri IV et de Richelieu), qui étourdiment défie et provoque toute l'Europe à la fois. Nulle acquisition partielle de territoire n'équivaut à cette haine universelle du monde, qui réellement fit périr la France, autant que peuvent périr les nations. Cette haine n'est pas apaisée. On la retrouve brûlante, et, il faut le dire, souvent juste, dans le savant ouvrage d'Altmeyer (Louis XIV et le Démembrement de la Belgique, Bruxelles, 1850). On ne peut que respecter, même dans ses excès, cette indignation d'honnête homme.—La politique générale de ce temps reçoit une vive lumière de l'Histoire secrète du cabinet autrichien, par M. Alfred Michiels (1859). Je l'avais citée inexactement dans ma Fronde, ne la connaissant encore que par des articles de journaux et quelques faits (de 1624) qu'il doit à Hormayr. Il part de la guerre de Trente ans et va jusqu'à nos jours. C'est un travail immense et de premier mérite. Nulle part le système de la politique jésuitique n'a été plus savamment exposé et mieux interprété. Il a été déjà traduit en allemand, en hollandais, et le sera en toute langue.
Les satires les plus violentes contre Louis XIV en disent moins sur la prodigieuse infatuation où il parvint que le livre grotesque de Pélisson, intitulé: Mémoires de Louis XIV. Le roi certainement en endura la lecture. Une partie même du manuscrit semble écrite de sa main. Mais on sait que sa main, c'était le bonhomme Rose, son faussaire patenté, dont l'écriture ne peut se distinguer de celle du roi. L'abbé le Gendre, très-instruit des choses du temps et confident d'Harlay de Champvallon, affirme que Louis XIV «savait à peine lire et écrire» (Mag. de librairie, 1859, V, 102). La ferme foi qu'il avait cependant que les rois sont éclairés d'en haut le fit trancher intrépidement dans les grandes choses,—de l'intérieur contre Colbert,—et de la guerre contre Condé. Il ne regretta ni Colbert ni Turenne, croyant sérieusement les remplacer de sa personne. Il n'en était pas à savoir les choses élémentaires. De là cette étonnante sécurité.—Dans un livre populaire, très-piquant et très-véridique, qui, grâce à Dieu, ira partout et restera, M. Pelletan a marqué parfaitement cette action personnelle du roi qui fut immense. Mais, dans un cadre resserré, il n'a pu donner les coulisses, les luttes et les traités des deux influences qui se disputaient cet homme superbe; je parle des prêtres et des maîtresses.—On a dit à tort que les femmes influèrent peu sur les affaires. Les maîtresses du roi et des ministres eurent plus d'une fois une influence désastreuse. C'est pour madame de Rochefort que Louvois donna à son mari l'avant-garde qui fit manquer la campagne de Hollande en 1672. C'est pour madame de Montespan que le roi nomma maréchal et vice-roi de Sicile son frère Vivonne, le Gros Crevé, qui perdit tout. C'est sur l'avis de madame de Maintenon que le roi, en 1686, ajourna la guerre du Rhin, qui, si elle eût été engagée, eût certainement empêché Guillaume de passer en Angleterre, eût sauvé Jacques II, etc., etc.—La critique n'a pas commencé sur ce règne. Mille erreurs se répètent. La plus grave, c'est de lui prêter des tendances populaires qu'il n'eut jamais. Le roi n'aima jamais que la noblesse, quoi qu'en dise Saint-Simon. L'enquête de Colbert sur les nobles n'est qu'une affaire fiscale; on vendit deux fois la noblesse. La faveur de Molière, le second mariage, n'ont rien du tout de démocratique. On se trompe fort aussi en étendant au delà de 1666 les belles années de ce règne. Voir Bonnemère, Histoire des paysans.—Dès 1672, l'armée n'est plus nourrie. Sous Colbert, en 1672, 1675, les routes sont couvertes de bandits, c'est-à-dire de soldats du roi mourant de faim. Les voyageurs ne partent qu'en préparant de l'argent pour ces voleurs. Archives de France. Extraits des cartons du Vatican, Lettres de particuliers, L, 387.
NOTE III.—JANSÉNISME.—COUVENTS.—HISTOIRE DE LA RELIGIEUSE DE LOUVIERS.
On nous a tellement ennuyés, tannés de jansénisme dans les derniers temps, que j'ai pris le parti de n'en pas dire un mot. Cette question fort secondaire d'une petite secte catholique, à force d'être exagérée, étendue, épaissie, est devenue comme un mur pour empêcher de voir la grande affaire du temps, l'énorme révolution qui tua la France. Qu'on me laisse donc tranquille sur le jansénisme, et qu'on le cherche dans le très-charmant livre de Sainte-Beuve, exquis et pénétrant, à mon sens, le travail le plus délicat de l'époque. Au commencement de son troisième volume, il juge son sujet avec une rare indépendance d'esprit. Il pense que Jansénius, Saint-Cyran et Pascal, les trois grands hommes du parti, ne l'auraient pas laissé étouffer, et auraient soutenu la Grâce (le christianisme même) contre le Saint-siége. Pascal dit: «Après que Rome a parlé et condamné la vérité, il faut crier d'autant plus haut. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique.» Ceux qui suivirent, Arnauld en tête, dit très-bien Sainte-Beuve, «furent inconséquents et associèrent, moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions.» De là leur impuissance et leur stérilité réelle. La paix fourrée de 1668 que leur fit faire madame de Longueville n'aboutit qu'à faire de ce fier parti, du vieux lion rugissant Arnauld, une meute de dupes lancée (au profit des Jésuites) contre les protestants persécutés. Sainte-Beuve marque encore ici, avec une remarquable impartialité, la supériorité de Claude, Jurieu, etc., sur Nicole, dans cette polémique.—Avec tout cela, ce beau livre, minutieusement vrai, laisse pourtant une impression fausse, comme tout ce qu'on a écrit de nos jours sur le jansénisme. Il nous occupe tant d'une exception, qu'on prend le change sur les mœurs générales. Il n'y avait pas un couvent en France comme Port-Royal. Concentrer toute l'attention sur cette maison singulière et unique, c'est sanctifier et spiritualiser le siècle casuiste, le siècle quiétiste, l'âge matériel de Molinos, de Marie Alacoque, etc. Les trente mille directeurs quiétistes que dénonça déjà le P. Joseph nous donnent de bien autres idées. Le gouffre fut fermé soigneusement par Richelieu, et plus soigneusement par Louis XIV. Cependant la triste lumière éclate partout.
Celui qui voudra faire l'histoire sérieuse des mœurs de ce siècle peut avec confiance suivre le fil que je donne ici:
1o La femme est sacrifiée au mari par la casuistique, qui, d'après une sotte physique, croit qu'elle n'est que réceptive dans la génération, la dispense de tout plaisir, tout en l'asservissant au plaisir égoïste. Elle cherche le sien ailleurs. De là, en ce siècle, l'universalité de l'adultère, laquelle à son tour fait l'inquiétude du père, qui craint d'avoir des enfants ou s'en débarrasse.
2o La fille est sacrifiée. On crée pour elle d'abord des ordres assez doux et demi-libres, où son activité est occupée (Visitandines, Ursulines). Mais les scandales sont trop nombreux. La clôture devient plus sévère. Comment cette fille garderait-elle l'activité qui la distrait un peu? Par la langue et l'intrigue. Il y avait souvent douze parloirs dans un couvent (Furetière), où chacune, sans être entendue, pouvait parler à son amant ou à telle intrigante plus dangereuse. Louis XIV nettement appelle les Carmélites entremetteuses (Sévigné). La grille, dira-t-on, les gardait. Et cependant combien la fille devait être troublée quand elle recevait, par exemple, sa mère, riche, brillante, mondaine, triplement entourée du mari, de l'amant et du directeur! Quelle pénible comparaison! et quelle souffrance! Le célibat était alors plus difficile qu'au Moyen âge, les jeûnes, les saignées monastiques ayant diminué. Beaucoup mouraient de cette vie cruellement inactive et de pléthore nerveuse. Elles ne cachaient guère leur martyre, le disaient à leurs sœurs, à leur confesseur, à la Vierge. Chose touchante, bien plus que ridicule, et digne de pitié. On lit dans un registre d'une inquisition d'Italie cet aveu d'une religieuse; elle disait innocemment à la Madone: «De grâce, sainte Vierge, donne-moi quelqu'un avec qui je puisse pécher (dans Lasteyrie, Confession, p. 205). Embarras réel pour le directeur. S'il était âgé, il ne manquait guère, en les voyant si malheureuses, de leur laisser la petite consolation des amitiés de cloîtres qui font peu de scandale, mais souvent corrompent encore plus. Lui-même, quel que fût son âge, était en vrai péril. On sait l'histoire d'un certain couvent russe; un homme qui y entra n'en sortit pas vivant. Chez les nôtres, le directeur entrait et devait entrer tous les jours. Elles n'avaient pas besoin d'être séduites. Elles se trompaient assez elles-mêmes, croyant communément qu'un saint ne peut que sanctifier, et qu'un être pur purifie. Le peuple les appelait en riant les sanctifiées (Lestoile). Cette croyance était fort sérieuse dans les cloîtres (V. le capucin Esprit de Boisroger, ch. XI, p 156). Certaines visions triomphaient des scrupules. Souvent un ange ou un démon prenait la figure du directeur. Des trois directeurs successifs du couvent de Louviers, en trente ans, le premier, David, est illuminé et molinosiste (avant Molinos); le second, Picart, agit par le diable et comme sorcier; le troisième, Boulé, sous la figure d'ange. Rien de plus important que ce procès de Louviers. Il nous donne l'histoire naïve de la direction. Le couvent de Louviers fut connu par une circonstance fortuite. Mais on l'eût trouvé certainement semblable à bien d'autres, si l'on eût fait l'enquête que demandait le P. Joseph pour les trente mille et que Richelieu refusa. Voici le livre capital: Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse de Louviers, avec son interrogatoire, etc., 1652, in-4o, Rouen (Bibl. impériale, Z anc. 1016).—La date de ce livre explique la parfaite liberté avec laquelle il fut écrit. Pendant la Fronde, un prêtre courageux, un oratorien, ayant trouvé aux prisons de Rouen cette religieuse, osa écrire sous sa dictée l'histoire de sa vie.
Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. À douze, on la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, un Franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des vêtements de religieuses, dépendait de l'Église. Le moine faisait croire aux apprenties (cuivrées sans doute par la belladone et autres breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat, et les mariait au diable Dagon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut la quatrième. Elle était fort dévote, surtout à saint François. Un monastère de Saint François venait d'être fondé à Louviers par une dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus un saint homme, le vieux prêtre David, qui dirigea la nouvelle fondation. Aux portes de la ville, dans les bois qui l'entourent, ce couvent pauvre et sombre, né d'une si tragique origine, semblait un lieu d'austérité. David était connu par un livre bizarre et violent contre les abus qui salissaient les cloîtres, le Fouet des paillards (V. Floquet, Parl. de Norm., t. V, 636). Toutefois, cet homme si sévère avait des idées fort étranges de la pureté. Il était adamite, prêchait la nudité qu'Adam eut dans son innocence. Dociles à ces leçons, les religieuses du cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine qui, à seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière (trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein avec la nappe de l'autel. Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à la supérieure (p. 42), chose ordinaire dans les couvents, et que les abbesses aimaient fort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confiait à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha point sa doctrine intérieure, celle du couvent, l'illuminisme: Le corps ne peut souiller l'âme. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit de l'orgueil, tuer le péché, etc. Les religieuses, imbues de ces doctrines, les pratiquant sans bruit entre elles, effrayèrent Madeleine de leur dépravation (p. 41 et passim). Elle s'en éloigna, resta à part, dehors, obtint de devenir tourière.
Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui avait guère permis d'aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picart, son successeur, la poursuivit avec furie. À la confession, il ne lui parlait que d'amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient tout autre confesseur, craignant qu'elle ne divulguât leurs petits mystères. Cela la livrait à Picart. Il l'attaqua malade, comme elle était presque mourante; et il l'attaqua par la peur, lui faisant croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l'attaqua enfin et réussit par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors il en fut maître, et il paraît qu'il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n'était que trop vrai. Mais Picart ne s'en tint pas aux plaisirs stériles du sabbat. Il brave le scandale, et la rendit enceinte. Les religieuses, dont il savait les mœurs, le redoutaient. Elles dépendaient aussi de lui par l'intérêt. Son crédit, son activité, les aumônes et les dons qu'il attirait de toutes parts, avaient enrichi leur couvent. Il leur bâtissait une grande église. On a vu par l'affaire de Loudun quelles étaient l'ambition, les rivalités de ces maisons, la jalousie avec laquelle elles voulaient se surpasser l'une l'autre.
Picart, par la confiance des personnes riches, se trouvait élevé au rôle de bienfaiteur et second fondateur du couvent. «Mon cœur, disait-il à Madeleine, c'est moi qui bâtis cette superbe église. Après ma mort, tu verras des merveilles... N'y consens-tu pas?»
Ce seigneur ne se gênait guère. Il paya pour elle une dot, et de sœur laie qu'elle était, il la fit religieuse, pour que, n'étant plus tourière, et vivant à l'intérieur, elle pût commodément accoucher ou avorter. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents étaient dispensés d'appeler les médecins. Madeleine (Interrog., p. 13) dit qu'elle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinrent les nouveau-nés.
Picart, déjà âgé, craignait la légèreté de Madeleine, qu'elle ne convolât un matin à quelque autre confesseur à qui elle dirait ses remords. Il prit un moyen exécrable pour se l'attacher sans retour. Il exigea d'elle un testament où elle promettait de mourir quand il mourrait, et d'être où il serait. Grande terreur pour ce pauvre esprit. Devait-il, avec lui, l'entraîner dans sa fosse? Devait-il la mettre en enfer? Elle se crut à jamais perdue. Devenue sa propriété, son âme damnée, il en usait et abusait pour toutes choses. Il la prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une autre femme. Il se servait d'elle pour gagner les autres religieuses par un charme magique; une hostie, trempée de son sang, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit.
C'était justement l'année où Urbain Grandier fut brûlé. On ne parlait par toute la France que des diables de Loudun. Le pénitencier d'Évreux, qui avait été un des acteurs de cette scène, en rapportait en Normandie les terribles récits. Madeleine se sentit possédée, battue des diables; un chat aux yeux de feu la poursuivait d'amour. Peu à peu, d'autres religieuses, par un mouvement contagieux, éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles. Madeleine avait demandé secours à un capucin, puis à l'évêque d'Évreux. La supérieure, qui ne put l'ignorer, ne le regrettait pas, voyant la gloire et la richesse qu'une semblable affaire avait données au couvent de Loudun. Mais, pendant six années, l'évêque fit la sourde oreille. Richelieu essayait alors une réforme des cloîtres.
Il voulait finir ces scandales. Ce ne fut guère qu'au moment de sa mort et de la mort de Louis XIII, dans la débâcle qui suivit, sous la reine et sous Mazarin, que les prêtres se remirent aux œuvres surnaturelles, reprirent la guerre avec le diable. Picart était mort, et l'on craignait moins une affaire où cet homme dangereux eût pu en accuser bien d'autres. Pour répondre aux visions de Madeleine, on chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges. Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu'elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la mère des novices. Rien de nouveau du reste. C'était un réchauffé des deux grands procès d'Aix et de Loudun. Elles avaient et suivaient les relations imprimées. Nul esprit, nulle invention.
L'accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l'appui du pénitencier d'Évreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son avis, l'évêque d'Évreux ordonne de déterrer Picart, pour que son corps, éloigné du couvent, en éloigne les diables. Madeleine, condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour trouver sur elle la marque diabolique. On lui arrache le voile et la robe; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût voulu fouiller jusqu'à son sang pour pouvoir la brûler. Les religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui était déjà un supplice. Ces vierges, converties en matrones, vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent s'il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. Partout elles trouvèrent la douleur; si elles n'eurent le bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.
Mais la sœur Anne ne se tint pas contente; sur la déclaration de son diable, l'évêque condamna Madeleine, que la visite justifiait, à un éternel in pace. Son départ, disait-on, calmerait le couvent. Il n'en fut pas ainsi. Le diable sévit encore plus; une vingtaine de religieuses criaient, prophétisaient, se débattaient. Ce spectacle attirait la foule curieuse de Rouen, et de Paris même. Un jeune chirurgien de Paris, Yvelin, qui déjà avait vu la farce de Loudun, vint voir celle de Louviers. Il avait amené avec lui un magistrat fort clairvoyant, conseiller des aides à Rouen. Ils y mirent une attention persévérante, s'établirent à Louviers, étudièrent pendant dix-sept jours. Du premier jour, ils virent le compérage. Une conversation qu'ils avaient eue avec le pénitencier d'Évreux, en entrant à la ville, leur fut redite (comme chose révélée) par le diable de la sœur Anne. Chaque fois, ils vinrent avec la foule au jardin du couvent. La mise en scène était fort saisissante. Les ombres de la nuit, les torches, les lumières vacillantes et fumeuses, produisaient des effets qu'on n'avait pas eus à Loudun. La méthode était simple, du reste; une des possédées disait: «On trouvera un charme à tel point du jardin.» On creusait, et on le trouvait. Par malheur, l'ami d'Yvelin, le magistrat sceptique, ne bougeait des côtés de l'actrice principale, la sœur Anne. Au bord même d'un trou que l'on venait d'ouvrir, il serre sa main, et la rouvrant, y trouve le charme (un petit fil noir) qu'elle allait jeter dans le trou.
Les exorcistes, pénitencier, prêtres et capucins qui étaient là furent couverts de confusion. L'intrépide Yvelin, de son autorité, commença une enquête et vit le fond du fond. Sur cinquante-deux religieuses, il y en avait six possédées qui eussent mérité correction. Dix-sept autres, les charmées, étaient des victimes, un troupeau de filles agitées du mal des cloîtres. Il le formule avec précision; elle sont réglées, mais hystériques, gonflées d'orages à la matrice, lunatiques surtout, et dévoyées d'esprit. La contagion nerveuse les a perdues. La première chose à faire est de les séparer. Il examine ensuite avec une verve voltairienne les signes auxquels les prêtres reconnaissaient le caractère surnaturel des possédées. Elles prédisent, d'accord, mais ce qui n'arrive pas. Elle traduisent, d'accord, mais ne comprennent pas (exemple: ex parte Virginis, veut dire le départ de la Vierge). Elles savent le grec devant le peuple de Louviers, mais ne le parlent plus devant les docteurs de Paris. Elles font des sauts, des tours, les plus faciles, montent à un gros tronc d'arbre où monterait un enfant de trois ans. Bref, ce qu'elles font de terrible est vraiment contre nature, c'est de dire des choses sales qu'un homme ne dirait jamais.
Ce que Madeleine dit des mœurs immondes et de la vie contre nature des supérieures et de leurs confidentes, est moins invraisemblable quand on voit leur entente dans ces ruses et leur friponnerie constatée. Le chirurgien rendait grand service à l'humanité en leur ôtant le masque. On voulait pousser loin la chose. Outre les charmes, on trouvait des papiers qu'on attribuait à David ou à Picart, sur lesquels telle ou telle personne était nommée sorcière, désignée à la mort. Chacun tremblait d'être nommé. De proche en proche gagnait la terreur ecclésiastique.
C'était déjà le temps pourri de Mazarin, le début de la faible reine. Plus d'ordre, plus de gouvernement. «Il n'y avait plus qu'un mot dans la langue: la reine est si bonne.» Cette bonté donnait au clergé une chance pour dominer. L'autorité laïque étant enterrée avec Richelieu, évêques, prêtres et moines allaient régner. L'audace impie du magistrat et d'Yvelin compromettait ce doux espoir. Des voix gémissantes vinrent à la bonne reine, non celles des victimes, mais celles des fripons pris en flagrant délit. On s'en alla pleurer aux pieds d'Anne d'Autriche pour la religion outragée. Yvelin n'attendait pas ce coup; il se croyait solide en cour, ayant depuis dix ans un titre de chirurgien de la reine. Avant qu'il revint de Louviers à Paris, on obtint de la faiblesse d'Anne d'Autriche, d'autres experts, ceux qu'on voulait, un vieux sot en enfance, un Diafoirus de Rouen et son neveu, deux clients du clergé. Ils ne manquèrent pas de trouver que l'affaire de Louviers était surnaturelle, au-dessus de tout art humain. Tout autre qu'Yvelin se fût découragé. Ceux de Rouen, qui étaient médecins, traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce frater. La cour ne le soutenait pas. Il s'obstina. Dans une brochure qui restera, il accepte ce grand duel de la science contre le clergé, déclare (comme Wyer au XVIe siècle) «que le vrai juge en ces choses n'est pas le prêtre, mais l'homme de science.» À grand'peine, il trouva quelqu'un qui osât imprimer, mais personne qui voulût vendre. Alors ce jeune homme héroïque se fit en plein soleil, distributeur du petit livre. Il se posta au lieu le plus passager de Paris, au Pont-Neuf, aux pieds d'Henri IV, donna son factum aux passants. On trouvait à la fin le procès-verbal de la honteuse fraude, le magistrat prenant dans la main des diables femelles la pièce sans réplique qui constatait leur infamie.
Revenons à la misérable Madeleine, que le pénitencier d'Évreux, son ennemi, qui l'avait fait piquer (en marquant la place aux aiguilles! p. 67), emportait, comme sa proie, au fond de l'in pace épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la cave une basse-fosse, où la créature humaine fut mise dans les ténèbres humides. Ces terribles compagnes, comptant qu'elle allait crever là, n'avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de linge pour panser son ulcère (p. 45). Elle en souffrait et de douleur et de malpropreté, couchée sur son ordure. La nuit perpétuelle était troublée d'un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux prisons, sujets à manger des nez et des oreilles. Mais l'horreur de tout cela n'égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour, dans la cave au-dessus, parler au trou de l'in pace, menacer, commander, et la confesser malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d'autres personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu'elle expirât, la tira un moment de l'in pace, la mit dans la cave supérieure. Puis, furieux du factum d'Yvelin, il la remit dans son égout d'en bas.—La lumière entrevue, un peu d'espoir saisi et perdu tout à coup, cela combla son désespoir. L'ulcère s'était fermé et elle avait plus de force. Elle fut prise au cœur d'un furieux désir de la mort. Elle avalait des araignées, vomissait seulement, n'en mourait pas. Elle pila du verre, l'avala. En vain. Ayant trouvé un méchant fer coupant, elle travailla à se couper la gorge, ne put. Puis, prit un endroit mou, le ventre, et s'enfonça le fer dans les entrailles. Quatre heures durant, elle poussa, tourna, saigna. Rien ne lui réussit. Cette plaie même se ferma bientôt. Pour comble, la vie si odieuse lui revenait plus forte. La mort du cœur n'y faisait rien. Elle redevint une femme, hélas! et désirable encore, une tentation pour ses geôliers, valets brutaux de l'évêché, qui, malgré l'horreur de ce lieu, l'infection et l'état de la malheureuse, venaient se jouer d'elle, se croyaient tout permis sur la sorcière. Un ange la secourut, dit-elle. Elle se défendit et des hommes et des rats. Mais elle ne se défendit pas d'elle-même. La prison déprave l'esprit. Elle rêvait le diable, l'appelait à la visiter, implorait le retour des joies honteuses, atroces, dont il la navrait à Louviers. Il ne daignait plus revenir. La puissance des songes était finie en elle, les sens dépravés, mais éteints. D'autant plus revint-elle au désir du suicide. Un geôlier lui avait donné une drogue pour détruire les rats du cachot. Elle allait l'avaler, un ange l'arrêta (un ange ou un démon?), qui la réservait pour le crime.
Tombée dès lors à l'état le plus vil, à un indicible néant de lâcheté, de servilité, elle signa des listes interminables de crimes qu'elle n'avait pas faits. Valait-elle la peine qu'on la brûlât? Plusieurs y renonçaient. L'implacable pénitencier seul y pensait encore. Il offrit de l'argent à un sorcier d'Évreux qu'on tenait en prison s'il voulait témoigner pour faire mourir Madeleine (p. 68). Mais on pouvait désormais se servir d'elle pour un bien autre usage, en faire un faux témoin, un instrument de calomnie. Toutes les fois qu'on voulait perdre un homme, on la traînait à Louviers, à Évreux. Ombre maudite d'une morte qui ne vivait plus que pour faire des morts. On l'emmena ainsi pour tuer de sa langue un pauvre homme, nommé Duval. Le pénitencier lui dicta, elle répéta docilement; il lui dit à quel signe elle reconnaîtrait Duval, qu'elle n'avait jamais vu. Elle le reconnut et dit l'avoir vu au sabbat. Par elle, il fut brûlé! Elle avoue cet horrible crime, et frémit de penser qu'elle en répondra devant Dieu. Elle tomba dans un tel mépris, qu'on ne daigna plus la garder. Les portes restaient grandes ouvertes; parfois elle en avait les clefs. Où aurait-elle été, devenue un objet d'horreur? Le monde, dès lors, la repoussait, la vomissait; son seul monde était son cachot.
Sous l'anarchie de Mazarin et de sa bonne dame, les Parlements restaient la seule autorité. Celui de Rouen, jusque-là le plus favorable au clergé, s'indigna cependant de l'arrogance avec laquelle il procédait, régnait, brûlait. Une simple décision d'évêque avait fait déterrer Picart, jeter à la voirie. Maintenant on passait au vicaire Boullé et on lui faisait son procès. Le Parlement écouta la plainte des parents de Picart et condamna l'évêque d'Évreux à le replacer à ses frais au tombeau de Louviers. Il fit venir Boullé, se chargea du procès, et, à cette occasion, tira enfin d'Évreux la misérable Madeleine et la prit aussi à Rouen. Il était fort à craindre qu'on fît comparaître et le chirurgien Yvelin et le magistrat qui avait pris en flagrant délit la fraude des religieuses. On courut à Paris. Le fripon Mazarin protégea les fripons; toute l'affaire fut appelée au Conseil du Roi, tribunal indulgent qui n'avait point d'yeux, point d'oreilles, et dont la charge était d'enterrer, d'étouffer, de faire la nuit en toute chose de justice. En même temps, des prêtres doucereux, aux cachots de Rouen, consolèrent Madeleine, la confessèrent, lui enjoignirent pour pénitence de demander pardon à ses persécutrices, les religieuses de Louviers. Dès lors, quoi qu'il advînt, on ne put plus faire témoigner contre elles Madeleine ainsi liée. Triomphe du clergé. Le capucin Esprit Boisroger, un des fourbes exercistes, a chanté ce triomphe dans sa Piété affligée, burlesque monument de sottise où il accuse, sans s'en apercevoir, les gens qu'il croit défendre. Dans mon volume de la Fronde, à propos de Loudun, j'ai cité le beau texte du capucin Esprit, où il donne pour leçons des anges les maximes honteuses qui eussent effrayé Molinos.
La Fronde fut, je l'ai dit, une révolution d'honnêteté. Les sots n'ont vu que la forme, le ridicule; le fond, très-grave, fut une réaction morale. En août 1647, au premier souffle libre, le Parlement passa outre, trancha le nœud. Il ordonna: 1o qu'on détruisit la Sodome de Louviers, que les filles dispersées fussent remises à leurs parents; 2o que désormais les évêques de la province envoyassent quatre fois par an des confesseurs extraordinaires aux maisons de religieuses, pour rechercher si ces abus ne se renouvelaient point. Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à brûler et le corps vivant de Boullé, qui, ayant fait amende honorable à la cathédrale, fut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il fut dévoré par les flammes (21 août 1647). Madeleine, ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.
J'ai dit les efforts de Louis XIV pour que ces scandales énormes n'éclatassent plus. Le principe de l'impunité ecclésiastique (sauf le cas du flagrant délit et du crime public, impossible à cacher) est non-seulement pratiqué, mais avoué et posé sans détour. Les mœurs suivent la jurisprudence. Dans le monde dévot, nous trouvons la séparation absolue de la religion et de la morale. L'affaire de la Brinvilliers met cela en lumière. Je l'ai donnée au long et complet, dans la Revue des Deux-Mondes (1er avril 1860). Son procès, ayant été fait régulièrement en parlement, devait exister aux archives de France; mais les pièces ont disparu. Heureusement la Bibliothèque en possède un assez grand nombre de copies, et quelques-unes même originales. On y trouve: 1o aux manuscrits, un volume d'actes, de fragments d'interrogatoires, et un autre volume qui contient la relation de la mort de la Brinvilliers par son défenseur (Supplément français, 194, 250); 2o aux imprimés, les principaux mémoires publiés pour ou contre la Brinvilliers (Collection Thoisy, Z, 2, 284).
Sauf Luxembourg, je ne vois pas qu'aucun des accusés de l'affaire des poisons fussent des esprits forts, des douteurs, des libertins, comme on disait. Je vois, au contraire, par la confession de Sainte-Croix, qu'on trouva et brûla, par celle de la Brinvilliers, qu'on ne brûla point, que ces gens pouvaient empoisonner, mais qu'ils se seraient fait trop de scrupule de ne pas satisfaire aux exigences des pratiques religieuses. Ils péchaient, mais ils s'accusaient. Ce n'étaient pas des philosophes. La société incrédule du Temple est loin encore; elle se forme vers la fin du siècle. Au temps dont il s'agit, nous sommes, au contraire, dans l'époque triomphante du mysticisme. En 1674, Marie Alacoque est favorisée de la vision qui fit fonder quatre cents couvents en vingt ans. À Paris, l'innocente Mme Guyon prêche déjà, de 1670 à 1680, sa très-dangereuse doctrine. En 1674, à Rome, éclate Molinos, l'apôtre de la mort de l'âme; approbation universelle, à Rome, en Espagne et en France pendant onze années (jusqu'en 1685); vingt éditions sur-le-champ et des traductions en toute langue. Ce succès se comprend. Dans sa douceur morbide, ce livre répondait aux besoins d'inertie que sentait le siècle souffrant. Aux trois quarts de son cours, il eût voulu déjà finir, du moins ne plus rien faire. La paralysie est son idéal. Cela n'apparaît que trop dans les hautes théories, qui, plus fidèlement qu'on ne croit, ont le reflet des mœurs publiques. Spinoza supprime la cause et le mouvement, immobilise Dieu dans l'unité de la substance. Hobbes, dans son fatalisme politique, a pétrifié l'État.—Spinoza, Hobbes et Molinos, la mort en métaphysique, la mort en politique, la mort en morale, quel lugubre chœur! Ils s'accordent sans se connaître, et, sans s'entendre, se répondent d'un bout de l'Europe à l'autre.