Jésus! quelle hâte! Ne pouvez-vous attendre un instant?—Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?
JULIETTE.
Comment es-tu hors d'haleine, quand tu as assez d'haleine—pour me dire que tu es hors d'haleine?...—Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela.—Dis l'un ou l'autre. J'attendrai le détail.—Contente-moi. Sont-elles bonnes ou mauvaises?
LA NOURRICE.
Ah! vous avez fait un choix de novice. Vous ne savez pas choisir un homme. Roméo! non, pas lui. Quoique ce soit la plus belle figure, c'est la jambe la mieux faite. Pour sa main, sa taille et son pied, il n'y a rien à en dire, mais il n'y en a point de pareils. Ce n'est pas une fleur de courtoisie, mais je le garantis aussi doux que l'agneau.—Va ton chemin, fillette. Sers Dieu.—Hein! a-t-on dîné à la maison?
JULIETTE.
Non, non. Mais je savais déjà tout cela.—Que dit-il de notre mariage? Qu'en dit-il?
LA NOURRICE.
Seigneur! comme ma tête me fait mal! Quelle tête j'ai!—Elle bat comme si elle allait se briser en cent pièces.—Mon dos, de l'autre côté! Oh! mon dos, mon dos!—Maudite soit votre idée de m'envoyer comme cela—attraper ma mort à force de trotter par les rues!
JULIETTE.
En bonne foi, je suis fâchée que tu ne sois pas bien.—Chère, chère, chère nourrice, dis-moi, que répond mon amour?
LA NOURRICE.
Votre amour répond comme un honnête gentilhomme qu'il est,—et courtois, et doux, et beau,—et vertueux, j'en suis caution. Où est votre mère[239]?
Cela ne tarit pas. Son bavardage est pire encore quand elle vient annoncer à Juliette la mort de son cousin et l'exil de Roméo. Ce sont les cris perçants et les hoquets d'une grosse pie asthmatique. Elle se lamente, elle brouille les noms, elle fait des phrases, elle finit par demander de l'eau-de-vie. Elle maudit Roméo, puis elle l'amène dans la chambre de Juliette. Le lendemain, on commande à Juliette d'épouser le comte Paris; Juliette se jette dans les bras de sa nourrice, implorant consolations, conseil, assistance. Celle-ci trouve le vrai remède: épousez Paris.
Oh! c'est un aimable gentilhomme!—Roméo est un torchon de cuisine auprès de lui.... Un aigle, madame,—n'a pas l'œil aussi vert, aussi vif, aussi perçant—que Paris. Malédiction sur moi,—si je ne vous trouve pas heureuse de ce second mariage,—car il surpasse votre premier[240]!
Cette immoralité naïve, ces raisonnements de girouette, cette façon de juger l'amour en poissarde, achèvent le portrait.
V
L'imagination machinale fait les personnages bêtes de Shakspeare; l'imagination rapide, hasardeuse, éblouissante, tourmentée, fait ses gens d'esprit. Il y a plusieurs genres d'esprit. L'un, tout français, qui n'est que la raison même, ennemi du paradoxe, railleur contre la sottise, sorte de bon sens incisif, n'ayant d'autre emploi que de rendre la vérité amusante et visible, la plus perçante des armes chez un peuple intelligent et vaniteux: c'est celui de Voltaire et des salons. L'autre, qui est celui des improvisateurs et des artistes, n'est autre chose que la verve inventive, paradoxale, effrénée, exubérante, sorte de fête que l'on se donne à soi-même, fantasmagorie d'images, de pointes, d'idées bizarres, qui étourdit et qui enivre comme le mouvement et l'illumination d'un bal. Tel est l'esprit de Mercutio, des clowns, de Béatrice, de Rosalinde et de Bénédict. Ils rient, non par sentiment du ridicule, mais par envie de rire. Cherchez ailleurs les campagnes que la raison agressive entreprend contre la folie humaine. Ici la folie est dans toute sa fleur. Nos gens songent à s'amuser, rien de plus. Ils sont de bonne humeur, ils font faire des cavalcades à leur esprit à travers le possible et l'impossible. Ils jouent sur les mots, ils en tourmentent le sens, ils en tirent des conséquences absurdes et risibles, ils se les renvoient comme avec des raquettes, coup sur coup, en faisant assaut de singularité et d'invention. Ils habillent toutes leurs idées de métaphores, étranges ou éclatantes. Le goût du temps était aux mascarades; leur entretien est une mascarade d'idées. Ils ne disent rien en style simple; ils ne cherchent qu'à entasser des choses subtiles, recherchées, difficiles à inventer et à comprendre; toutes leurs expressions sont raffinées, imprévues, extraordinaires; ils outrent leur pensée et la changent en caricature. «Ah! pauvre Roméo, dit Mercutio, il est déjà mort, poignardé par l'œil noir d'une blanche beauté! transpercé à travers l'oreille par une chanson d'amour, le cœur crevé juste au centre par la flèche du petit archer aveugle[241]!»—Bénédict raconte une conversation qu'il vient d'avoir avec sa maîtresse: «Oh! elle m'a maltraité de façon à mettre à bout la patience d'une souche. Un chêne, avec une seule feuille verte pour tout feuillage, lui aurait répondu. Mon masque lui-même commençait à prendre vie et à quereller avec elle[242]!» Ces extravagances gaies et perpétuelles indiquent l'attitude des interlocuteurs. Ils ne restent pas tranquillement assis sur leurs chaises, comme les marquis du Misanthrope; ils pirouettent, ils sautent, ils se griment, ils jouent hardiment la pantomime de leurs idées; leurs fusées d'esprit se terminent en chansons. Jeunes gens, soldats et artistes, ils tirent un feu d'artifice de phrases et gambadent tout à l'entour. «Quand je suis née, une étoile dansait.» Ce mot de Béatrice peint ce genre d'esprit poétique, scintillant, déraisonnable, charmant, plus voisin de la musique que de la littérature, sorte de rêve qu'on fait tout haut et tout éveillé, et dans lequel celui de Mercutio se trouve à sa place.
Oh! je le vois, la reine Mab vous a visité cette nuit.—Elle est l'accoucheuse des fées. Et elle vient,—grosse comme l'agate de la bague—qui est au doigt d'un alderman,—traînée par un attelage de petits atomes,—passant sur le nez des gens quand ils sont endormis.—Les rayons de ses roues sont faits avec des pattes de faucheux,—le dessus avec des ailes de cigales,—les traits avec la toile des plus petites araignées,—les colliers avec les rayons humides de la lune,—le fouet avec un os de grillon, la lanière avec une pellicule.—Son cocher est un petit moucheron en habit gris,—son char est une noisette vide,—fabriquée par l'écureuil, son menuisier, et par la vieille larve,—qui de temps immémorial sont les carrossiers des fées.—Dans cet équipage, elle galope chaque nuit—à travers les cerveaux des amants, et ils rêvent d'amour;—sur les genoux des courtisans, et ils rêvent aussitôt de révérences;—sur les doigts des gens de loi, qui rêvent aussitôt à des honoraires;—sur les lèvres des dames, qui rêvent aussitôt à des baisers....—Parfois elle galope sur le nez d'un courtisan,—et il rêve qu'il flaire une grâce à obtenir.—Parfois elle vient avec la queue d'un cochon de dîme,—et en chatouille le nez d'un curé endormi;—là-dessus il rêve d'un autre bénéfice.—Parfois elle passe sur le cou d'un soldat,—alors il songe qu'il coupe la gorge à des ennemis; il rêve de brèches, embuscades, lames espagnoles, de rasades et brocs pleins, profonds de cinq brasses; puis, tout à coup—elle tambourine à son oreille. Il sursaute, il s'éveille,—et sur cette alerte il jure une prière ou deux,—puis se rendort.... C'est cette Mab—qui tresse la nuit les crinières des chevaux,—et colle dans les vilaines chevelures entremêlées—ces boucles qui, une fois dénouées, présagent de grandes infortunes.—C'est elle qui[243]....
Roméo l'interrompt, sans quoi il ne finirait pas. Que le lecteur compare aux conversations de notre théâtre ce petit poëme, «enfant d'une imagination vaine, aussi légère que l'air, plus inconstante que le vent,» jeté sans disparate au milieu d'un entretien du seizième siècle, et il comprendra la différence de l'esprit qui s'occupe à faire des raisonnements ou à noter des ridicules, et de l'imagination qui se divertit à imaginer.
Falstaff a les passions des bêtes et l'imagination des gens d'esprit. Il n'est point de caractère qui montre mieux la verve et l'immoralité de Shakspeare. Falstaff est un pilier de mauvais lieu, jureur, joueur, batteur de pavés, vrai sac à vin, ignoble à faire plaisir. Il a le ventre énorme, les yeux rougis, la trogne enflammée, la jambe branlante; il passe sa vie accoudé parmi les brocs de la taverne ou endormi par terre derrière les tentures; il ne se réveille que pour blasphémer, mentir, se vanter et voler. Il est aussi escroc que Panurge, qui avait soixante-trois manières d'attraper de l'argent, «dont la plus honnête était par larcin furtivement fait.» Et ce qui est pis, il est vieux, chevalier, homme de cour et bien élevé. Ne semble-t-il pas qu'il doive être odieux et rebutant? Point du tout, on ne peut s'empêcher de l'aimer. Au fond, comme Panurge son frère, il est «le meilleur fils du monde.» Il n'y a point de méchanceté dans son fait; il n'a d'autre envie que de rire et de s'amuser. Quand on l'injurie, il crie plus haut que les gens, et les paye avec usure en gros mots et en insultes; mais il ne leur sait point mauvais gré pour cela. Un instant après, le voilà attablé avec eux dans un bouge, buvant à leur santé en frère et compagnon. S'il a des vices, il les expose au jour si naïvement, qu'on est forcé de les lui pardonner. Il a l'air de nous dire: «Eh bien! je suis comme cela, que voulez-vous? J'aime à boire: est-ce que le bon vin n'est pas bon? Je m'enfuis le grand pas quand approchent les coups: est-ce que les coups ne font pas mal? Je fais des dettes et j'escroque de l'argent aux imbéciles: est-ce qu'il n'est pas agréable d'avoir de l'argent dans sa poche? Je me vante: est-ce qu'il n'est pas naturel de vouloir être considéré?»—«Entends-tu, Henri? Tu sais qu'Adam, dans l'état d'innocence, tomba. Et qu'est-ce que pourrait faire le pauvre John Falstaff dans ce siècle de perversité! Tu vois, j'ai plus de chair que les autres, et partant plus de fragilité.» Falstaff est si franchement immoral, qu'il ne l'est plus. À un certain degré finit la conscience; la nature prend sa place, et l'homme court sur ce qu'il désire sans plus penser au juste ni à l'injuste qu'un animal de la forêt voisine. Falstaff, chargé de faire des recrues, a vendu des exemptions à tous les riches, et n'a enrôlé que des coquins affamés et à moitié nus. Il n'y a qu'une chemise et demie dans toute sa compagnie; cela l'inquiète: «Bah! ils vont trouver du linge étendu sur chaque haie!» Le prince qui les passe en revue lui dit qu'il n'a jamais vu de si pitoyables gredins: «Bon! bon! dit Falstaff, chair à canon, mon prince, chair à canon. Ils combleront un fossé aussi bien et mieux que d'autres. N'ayez crainte, ils sont mortels, bien mortels[244]!» Sa seconde excuse est la verve intarissable. S'il y eut jamais quelqu'un «fort en gueule,» c'est lui. Les injures et les jurons, les malédictions, les apostrophes, les protestations, coulent de lui comme d'un tonneau ouvert. Il n'est jamais à court: il improvise des expédients pour toutes les difficultés. Les mensonges poussent en lui, fleurissent, grossissent, s'engendrent les uns les autres, comme des champignons sur une couche de terre grasse et pourrie. Il ment encore plus par imagination et par nature que par intérêt et nécessité. On s'en aperçoit à la manière dont il offre ses inventions. Il raconte qu'il a combattu seul contre deux hommes. Un instant après, c'est contre quatre hommes. Bientôt il y en a sept, puis onze, puis quatorze. On l'arrête à temps, sans quoi il parlerait tout à l'heure d'une armée entière. Démasqué, il ne perd pas sa bonne humeur, et rit tout le premier de ses forfanteries. «Camarades, braves gens, mes enfants, cœurs d'or, allons, soyons gais, jouons une farce[245]!» Il improvise le rôle grondeur du roi Henri avec tant de naturel, qu'on le prendrait pour un roi ou pour un comédien. Ce gros bonhomme ventru, poltron, cynique, braillard, ivrogne, paillard, poëte d'auberge, est un des favoris de Shakspeare. C'est que ses mœurs sont celles de la pure nature, et que l'esprit de Shakspeare est parent de son esprit.
VI
La nature est dévergondée et grossière dans cette masse de chair, alourdie de vin et de graisse. Elle est délicate dans le corps délicat des femmes; mais elle est aussi déraisonnable et aussi passionnée dans Desdémona que dans Falstaff. Les femmes de Shakspeare sont des enfants charmants, qui sentent avec excès et qui aiment avec folie. Elles ont des mouvements d'abandon, de petites colères, de jolis mots d'amitié, des mutineries coquettes, une volubilité gracieuse, qui rappellent le babil et la gentillesse des oiseaux. Les héroïnes de notre théâtre sont presque des hommes; celles-ci sont des femmes et dans tout le sens du mot. On ne peut être plus imprudente que Desdémona. Elle s'est prise de compassion pour Cassio, et veut sa grâce passionnément, quoi qu'il advienne, que la chose soit juste ou non, qu'elle soit dangereuse ou non. Elle ne sait rien de toutes les lois des hommes, elle n'y pense pas. Tout ce qu'elle voit, c'est que Cassio est malheureux. «Sois tranquille, Cassio. Mon seigneur ne reposera plus. Je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'apprivoise. Je parlerai à lui faire perdre patience; son lit lui semblera une école, sa table un confessionnal; j'entremêlerai dans tout ce qu'il fera la requête de Cassio[246].» Elle demande sa grâce: «Non, pas maintenant, chère Desdémona; une autre fois.—Mais sera-ce bientôt?—Le plus tôt que je le pourrai, ma chère, pour l'amour de vous.—Sera-ce ce soir à souper?—Non, pas ce soir.—Alors demain à dîner?—Je ne dînerai pas à la maison.—Eh bien! alors, demain soir, ou mardi matin, ou mardi après midi, ou le soir, ou mercredi matin. Je t'en prie, marque le temps; mais que cela ne dépasse pas trois jours, car en vérité il est repentant.» Elle s'étonne un peu de se voir refusée; elle le gronde. Il cède; qui ne céderait pas en voyant l'air de reproche de ces beaux yeux boudeurs? «Oh! dit-elle avec une jolie moue, ceci n'est pas un don. C'est comme si je vous priais de porter vos gants, de vous tenir chaudement, ou de faire quelque autre chose agréable.»—Un instant après, quand il la prie de le laisser seul un instant, voyez l'innocente gaieté, la révérence preste, et ce ton badin de petite fille: «Vous refuserai-je? Non, adieu, monseigneur. Émilia, viens. Soyez comme il vous plaira, je suis obéissante[247].»—Cette vivacité, cette pétulance n'empêche pas la modestie craintive et la timidité silencieuse; au contraire, elles ont la même cause, qui est la sensibilité extrême. Celle qui sent promptement et beaucoup a plus de réserve et plus de passion que les autres; elle éclate ou elle se tait; elle ne dit rien ou elle dit tout. Telle est cette Imogène, «si tendre aux reproches que les paroles sont des coups, et que les coups sont une mort pour elle.» Telle est Virginia, la douce épouse de Coriolan: elle n'a point le cœur romain: elle s'effraye des victoires de son mari; quand Volumnia le peint frappant du pied sur le champ de bataille, et de la main essuyant son front sanglant, elle pâlit: «Son front sanglant! dit-elle. Ô Jupiter, point de sang!»—Elle veut oublier ce qu'elle sait de ces dangers, elle n'ose y penser; quand on lui demande si Coriolan n'a point coutume de revenir blessé: «Oh! non, non, non[248]!» Elle fuit cette cruelle image, et pourtant elle garde incessamment au fond du cœur une angoisse secrète. Elle ne veut plus sortir, elle ne sourit plus, elle souffre à peine qu'on vienne la voir; elle se reprocherait comme un manque de tendresse un moment d'oubli ou de gaieté. Quand il revient, elle ne sait que rougir et pleurer.—C'est à l'amour que cette sensibilité exaltée doit aboutir. Aussi elles aiment toutes sans mesure, et presque toutes du premier coup. Au premier regard jeté sur Roméo, Juliette dit à sa nourrice: «Va, demande son nom. S'il est marié, ma tombe sera mon lit de noces.» C'est leur destinée qui se révèle. Telles que Shakspeare les a faites, elles ne peuvent qu'aimer, et elles doivent aimer jusqu'à mourir. Mais ce premier regard est une extase, et cette soudaine arrivée de l'amour est un ravissement. Miranda apercevant Fernando croit voir une créature céleste. Elle s'arrête immobile, dans l'éblouissement de cette vision subite, au bruit des concerts divins qui s'élèvent du plus profond de son cœur. Elle pleure en le voyant traîner de lourdes bûches; de ses frêles mains blanches, elle veut faire l'ouvrage pendant qu'il se reposera. Sa compassion et sa tendresse l'emportent; elle n'est plus maîtresse de ses paroles, elle dit ce qu'elle ne veut point dire, ce que son père lui a défendu de découvrir, ce qu'un instant auparavant elle n'eût jamais avoué. Cette âme trop pleine s'épanche sans le savoir, heureuse et honteuse du flot de bonheur et de sensations nouvelles dont un sentiment inconnu l'a comblée. «Je suis une folle de pleurer de ce dont je suis heureuse.—De quoi pleurez-vous?—De mon indignité qui n'ose pas offrir ce que je voudrais donner, et encore bien moins prendre ce que je mourrai de ne pas avoir.... Je suis votre femme, si vous voulez m'épouser; sinon, je mourrai votre servante[249].» Cette invincible invasion de l'amour transforme tout le caractère. La craintive et tendre Desdémona, tout d'un coup, en plein sénat, devant son père, renonce à son père; elle ne songe pas un instant à lui demander pardon, ni à le consoler. Elle veut partir avec Othello pour Chypre, à travers la flotte ennemie et la tempête. Tout disparaît pour elle devant l'image unique et adorée qui a pris l'entière et l'absolue possession de tout son cœur. Aussi les malheurs extrêmes, les résolutions meurtrières ne sont que des suites naturelles de ces amours. Ophélie devient folle, Juliette se tue et il n'est personne qui ne voie que ces folies et ces morts sont nécessaires. Ce n'est donc point la vertu que vous trouverez dans de telles âmes, car on entend par vertu la volonté réfléchie de bien faire et l'obéissance raisonnée au devoir. Elles ne sont pures que par délicatesse ou par amour. Elles répugnent au vice comme à une chose grossière, et non comme à une chose immorale. Elles ressentent non du respect pour le mariage, mais de l'adoration pour leur mari. «Ô doux et charmant lis[250]!» ce mot de Cymbeline peint ces frêles et aimables fleurs qui ne peuvent s'arracher de l'arbre auquel elles sont unies, et dont la moindre impureté ternirait la blancheur. Quand Imogène apprend que son mari veut la tuer comme infidèle, elle ne se révolte pas contre l'outrage; elle n'a point d'orgueil, mais seulement de l'amour. «Infidèle à sa couche!» Elle s'évanouit en songeant qu'elle n'est plus aimée. Quand Cordélia entend son père, vieillard irritable, déjà presque insensé, lui demander comment elle l'aime, elle ne peut se résoudre à lui faire tout haut les protestations flatteuses que ses sœurs viennent d'entasser. Elle a honte d'étaler sa tendresse en public et d'en acheter une dot. Il la déshérite et la chasse; elle se tait. Et quand plus tard elle le retrouve abandonné et fou, elle s'agenouille auprès de lui avec une émotion si pénétrante, elle pleure sur cette chère tête insultée avec une pitié si tendre, qu'on croit entendre l'accent d'une mère désolée et ravie qui baise les lèvres pâlies de son enfant[251]. Si enfin Shakspeare rencontre un caractère héroïque, digne de Corneille, romain, celui de la mère de Coriolan, il expliquera par la passion ce que Corneille eût expliqué par l'héroïsme. Il la peindra violente et avide des sensations violentes de la gloire. Elle ne saura pas se contenir. Elle éclatera en accents de triomphe quand elle verra son fils couronné, en imprécations de vengeance quand elle le verra banni. Elle descendra dans les vulgarités de l'orgueil et de la colère, elle s'abandonnera aux effusions folles de la joie, aux rêves de l'imagination ambitieuse[252], et prouvera une fois de plus que l'imagination passionnée de Shakspeare a laissé sa ressemblance dans toutes les créatures qu'elle a formées.
VII
Rien de plus facile à un pareil poëte que de former des scélérats parfaits. Il manie partout les passions effrénées qui les fondent, et il ne rencontre nulle part la loi morale qui les retient; mais en même temps et par la même faculté il change les masques inanimés que les conventions de théâtre fabriquent sur un modèle toujours le même, en figures vivantes qui font illusion. Comment faire un démon qui paraisse aussi réel qu'un homme? Iago est un soldat d'aventure qui a roulé dans le monde depuis la Syrie jusqu'à l'Angleterre, qui, confiné dans les bas grades, ayant vu de près les horreurs des guerres du seizième siècle, en a retiré des maximes de Turc et une philosophie de boucher; de préjugés il n'en a plus.—«Ô ma réputation, ma réputation! s'écrie Cassio déshonoré.—Bah! dit Iago, c'est une phrase. À vos cris, je vous croyais blessé quelque part[253].» Quant à la vertu des femmes, il la traite en homme qui a fréquenté des trafiquants d'esclaves. Il juge l'amour de Desdémona comme il jugerait celui d'une cavale: cela dure tant; ensuite.... Et il expose là-dessus une théorie expérimentale, avec détails précis et expressions crues, à la façon d'un physiologiste de haras[254]. Desdémona, sur la plage, essayant d'oublier son anxiété, le prie, pour la distraire, de lui faire l'éloge des femmes. Il ne trouve pour chaque portrait que des gravelures injurieuses. Elle insiste, et lui dit de supposer une femme véritablement parfaite. «Celle-là, dit Iago, n'est bonne que pour donner à téter à des bambins et débiter de la petite bière[255].»—«Ô noble dame, dit-il ailleurs, ne me demandez pas de louer quelqu'un, car je ne suis rien quand je ne critique pas[256].» Ce mot donne la clef de son caractère. Il méprise l'homme; Desdémona est pour lui une petite fille lascive, Cassio un élégant faiseur de phrases, Othello un taureau furieux, Roderigo un âne qu'on bâte, qu'on rosse et qu'on fait trotter. Il s'amuse à entre-choquer ces passions; il en rit comme d'un spectacle. Lorsque Othello évanoui palpite dans les convulsions, il se réjouit de ce bel effet. «Travaille, ma drogue, travaille! Voilà comme on prend ces niais crédules[257].» On dirait un des empoisonneurs du temps examinant l'action d'une potion nouvelle sur un chien qui râle. Il ne parle que par sarcasmes; il en a contre tout le monde, même contre les gens qu'il ne connaît pas. Lorsqu'il réveille Brabantio pour l'avertir de l'enlèvement de sa fille, il lui crie la chose en termes de caserne, aiguisant la pointe de l'âpre ironie, et semblable au bourreau consciencieux qui se frotte les mains en écoutant le patient crier sous son couteau. «Tu es un misérable! lui dit Brabantio.—Vous êtes.... un sénateur[258].» Mais le trait qui véritablement l'achève et le range à côté de Méphistophélès, c'est la vérité atroce et le vigoureux raisonnement par lequel il égale sa scélératesse à la vertu[259]. Cassio, sur son conseil, va trouver Desdémona qui lui fera obtenir sa grâce; cette visite sera la perte de Desdémona et de Cassio. Iago, laissé seul, chantonne un instant tout bas, puis s'écrie: «Où est maintenant celui qui m'appelle coquin? Ce conseil est loyal, honnête, raisonnable, et ma foi! je lui ai donné le bon moyen de regagner le Maure[260].» Ajoutez à tous ces traits une verve diabolique[261], une invention intarissable d'images, de caricatures, de saletés, un ton de corps de garde, des gestes et des goûts brutaux de soldat, des habitudes de dissimulation, de sang-froid et de haine, de patience, contractées dans les périls et dans les ruses de la vie militaire, dans les misères continues d'un long abaissement et d'une espérance frustrée; vous comprendrez comment Shakspeare a pu changer la perfidie abstraite en une figure réelle, et pourquoi l'atroce vengeance d'Iago n'est qu'une suite nécessaire de son naturel, de sa vie et de son éducation.
VIII
Combien ce génie passionné et abandonné de Shakspeare est plus visible encore dans les grands personnages qui portent tout le poids du drame! L'imagination effrayante, la vélocité furieuse des idées multipliées et exubérantes, la passion déchaînée, précipitée dans la mort et dans le crime, les hallucinations, la folie, tous les ravages du délire lâché au travers de la volonté et de la raison, voilà les forces et les fureurs qui les composent. Parlerai-je de cette éblouissante Cléopatre qui enveloppe Antoine dans le tourbillon de ses inventions et de ses caprices, qui fascine et qui tue, qui jette au vent la vie des hommes comme une poignée du sable de son désert, fatale fée d'Orient qui joue avec l'amour et la mort, impétueuse, irrésistible, créature d'air et de flamme, dont la vie n'est qu'une tempête, dont la pensée, incessamment dardée et rompue, ressemble à un petillement d'éclairs? D'Othello qui, obsédé par l'image précise de l'adultère physique, crie à chaque parole d'Iago comme un homme sur la roue; qui, les nerfs endurcis par vingt ans de guerres et de naufrages, délire et s'évanouit de douleur, et dont l'âme, empoisonnée par la jalousie, se détraque et se désorganise dans les convulsions, puis dans la stupeur? Du vieux roi Lear, violent et faible, dont la raison demi-dérangée se renverse peu à peu sous le choc de trahisons inouïes, qui offre l'affreux spectacle de la folie croissante, puis complète, des imprécations, des hurlements, des douleurs surhumaines, où l'exaltation des premiers accès emporte le malade, puis de l'incohérence paisible, de l'imbécillité bavarde où il se rassoit brisé: création étonnante, suprême effort de l'imagination pure, maladie de la raison que la raison n'eût jamais pu figurer! Entre tant de portraits, choisissons-en deux ou trois pour indiquer la profondeur et l'espèce des autres[262]. Le critique est perdu dans Shakspeare comme dans une ville immense; il décrit deux monuments et prie le lecteur de conjecturer la cité.
Le Coriolan de Plutarque est un patricien austère, froidement orgueilleux, général d'armée. Entre les mains de Shakspeare, il est devenu soldat brutal, homme du peuple pour le langage et pour les mœurs, athlète de Batailles, «dont la voix gronde comme un tambour,» à qui la contradiction fait monter aux yeux un flot de sang et de colère, tempérament terrible et superbe, âme d'un lion dans un corps de taureau. Le philosophe Plutarque lui prêtait une belle action philosophique, disant qu'il avait pris soin de sauver son hôte dans le sac de Corioles. Le Coriolan de Shakspeare a bien la même intention, car au fond il est brave homme; mais quand Lartius lui demande le nom de ce pauvre Volsque pour le faire mettre en liberté, il répond en bâillant:
.... Par Jupiter, oublié!—Je suis las.... Bah! ma mémoire est fatiguée.—N'avons-nous point de vin ici[263]?
Il a chaud, il s'est battu, il a besoin de boire; il laisse son Volsque à la chaîne et n'y pense plus. Il se bat comme un portefaix, avec des cris et des injures, et les clameurs sorties de cette profonde poitrine percent le tumulte de la bataille comme les cris d'une trompette d'airain. Il a escaladé les murs de Corioles, il a tué jusqu'à se gorger de carnage. Sur-le-champ il prend sa course vers l'autre armée, et arrive rouge de sang comme un homme «écorché.»—«Est-ce que j'arrive trop tard?—Marcius!...—Est-ce que j'arrive trop tard?»—La bataille n'est pas encore livrée; il embrasse Cominius «avec des bras aussi forts que ceux dans lesquels il a pressé sa fiancée, le cœur aussi joyeux que le jour de ses noces[264];» c'est que la bataille pour lui est une fête. Il faut à ces sens et à ce corps d'athlète les cris, le cliquetis de la mêlée, les émotions de la mort et des blessures. Il faut à ce cœur orgueilleux et indomptable les joies de la victoire et de la destruction. Voyez paraître cette arrogance de noble et ces mœurs de soldat, lorsqu'on lui offre la dîme du butin:
.... Je vous remercie, général;—mais je ne puis faire consentir mon cœur à prendre—un salaire pour payer mon épée[265]!
Les soldats crient: Marcius! Marcius! et les trompettes sonnent. Il se met en colère; il maudit les braillards:
.... Assez, je vous dis.—Parce que je n'ai pas lavé mon nez qui saigne,—ou parce que j'ai porté en terre quelques pauvres diables,—vous clabaudez mon nom avec des acclamations d'enragés,—comme si j'aimais qu'on mît mon estomac au régime—de louanges assaisonnées de mensonges[266]!
On se réduit à le combler d'honneurs; on lui donne un cheval de guerre; on lui décerne le surnom de Coriolan, et tous crient: Caïus Marcius Coriolan!
.... Je vais me laver.—Et quand ma figure sera belle, vous verrez—si je rougis ou non. Pourtant je vous remercie.—Je monterai votre cheval[267].
Cette grosse voix, ce gros rire, ce brusque remercîment d'un homme qui sait agir et crier mieux que parler, annoncent la manière dont il va traiter les plébéiens. Il les charge d'injures; il n'a pas assez d'insultes contre ces cordonniers, ces tailleurs, poltrons envieux, à genoux devant un écu. «Leur montrer mes blessures,—demander leurs voix puantes,—me faire le mendiant de Dick et de Jack[268]!» Il le faut pour être consul, et ses amis l'y contraignent. C'est alors que l'âme passionnée, incapable de se maîtriser, telle que Shakspeare sait la peindre, éclate tout entière. Il est la sous la robe de candidat, grinçant des dents, et préparant ainsi sa demande:
.... Qu'est-ce qu'il faut que je dise?—«Je vous prie, monsieur?» Malédiction! je ne pourrai jamais—plier ma langue à cette allure. «Regardez, monsieur, mes blessures,—je les ai gagnées au service de mon pays, lorsque—certains quidams de vos confrères hurlaient de peur, et se sauvaient—du son de nos propres tambours[269].»
Les tribuns n'ont pas de peine à arrêter l'élection d'un candidat qui sollicite de ce ton. Ils le piquent en plein sénat, ils lui reprochent son discours sur le blé. À l'instant il le répète et l'aggrave. Une fois lâché, ni danger ni prière ne le retient. «Son cœur est dans sa bouche. Il oublie qu'il ait jamais entendu le nom de la mort.» Il invective contre le peuple, contre les tribuns, magistrats de la rue, adulateurs de la canaille. «Assez! lui crie Ménénius.—Oui, assez et trop! disent les tribuns.—Trop! Prenez ceci encore, et que tout ce par quoi on peut jurer, divin ou humain, scelle ce que je vais dire: Abolissez cette magistrature; arrachez cette langue de la multitude. Qu'ils ne lèchent plus le miel qui est leur poison. Jetez leur pouvoir dans la poussière[270].» Le tribun crie trahison et veut le saisir.
.... Hors d'ici, vieille chèvre!—hors d'ici, pourriture! ou je te secoue—à faire sortir tes os de ton vêtement[271].
Il le bat, et chasse le peuple de l'enceinte; il se croit parmi les Volsques. «Sur un bon terrain, j'en mettrais quarante à bas.» Et quand on l'emmène, il menace encore, et «parle du peuple comme s'il était un dieu choisi pour punir, non un homme mortel comme eux.».
Il fléchit pourtant devant sa mère, car il a reconnu en elle une âme aussi hautaine et un courage aussi intraitable que le sien. Il a subi dès l'enfance l'ascendant de cette fierté qu'il admire; «ce sont les louanges de sa mère qui ont fait de lui un soldat[272].» Impuissant contre lui-même, incessamment troublé par la fougue d'un sang trop chaud, il a toujours été le bras, elle a toujours été la pensée. Il obéit par un respect involontaire, comme un soldat devant son général; mais par quels efforts! «Vaincre son cœur, mettre sur sa joue le sourire des coquins, dans ses yeux des larmes d'écolier, changer son courage en une lâcheté de courtisane, plier le genou comme un mendiant qui a reçu l'aumône[273];» il aimerait mieux «mettre sous la meule le corps de Marcius et en jeter la poussière au vent.» Sa mère le blâme.
.... Je vous en prie, apaisez-vous,—ma mère; je m'en vais à la place du marché.—Ne me grondez plus. Je vais faire l'arlequin,—les cajoler, escroquer leur faveur, et revenir le bien-aimé—de tous les métiers de Rome. Vous voyez, j'y vais[274].
Il y va, et ses amis parlent pour lui. Sauf quelques boutades amères, il a l'air de se soumettre. Alors le tribunal prononce l'accusation et le somme de répondre comme traître au peuple.
Comment! traître!
MÉNÉNIUS.
De la patience. Vous avez promis.
Que le feu du dernier enfer enveloppe le peuple!—M'appeler traître! toi, insolent tribun!—Quand dans tes yeux il y aurait vingt mille morts,—quand dans tes mains tu en serrerais vingt millions,—quand il y en aurait deux fois autant dans ta bouche de menteur,—je te dirais que tu mens, à ta face, d'une voix aussi libre—que quand je prie les dieux[275].
On l'entoure, on le supplie, il n'écoute rien; il écume, il est comme un lion blessé.
Qu'ils me condamnent à être précipité de la roche Tarpeïenne,—à vagabonder dans l'exil, à être écorché; emprisonné pour languir,—avec un grain de blé par jour, je n'achèterais pas—leur merci au prix d'une douce parole,—ni je ne plierais mon courage, quelque chose qu'ils puissent donner,—jusqu'à dire bonjour pour l'obtenir[276].
Le peuple l'exile et appuie de ses acclamations la sentence du tribun.
Vous, meute de roquets des rues, dont je hais le souffle—comme la vapeur des marais pourris, dont j'estime l'amour—à l'égal des charognes abandonnées,—qui corrompent mon air, je vous bannis.—.... Avec ce mépris,—à vous, la commune, je vous tourne le dos, comme ceci.—Il y a un monde ailleurs[277].
À ces rugissements, vous jugez de sa haine. Elle va croître par l'attente de la vengeance. Le voilà maintenant devant Rome avec l'armée volsque. Ses amis s'agenouillent devant lui, il ne les relève pas. Le vieux Ménénius, qui l'avait aimé comme un fils, n'arrive en sa présence que pour être chassé. «Femme, mère, enfant, je ne connais plus personne.»—C'est lui-même qu'il ne connaît pas. Car cette force de haïr, dans un grand cœur, est la même que la force d'aimer. Il a des transports de tendresse comme il a des transports de rage, et ne sait pas plus se contenir dans la joie que dans la douleur. Il court, malgré sa résolution, dans les bras de sa femme; il fléchit le genou devant sa mère. Il avait appelé les chefs volsques pour les rendre témoins de ses refus, et devant eux il accorde tout et pleure. De retour à Corioles, un mot insultant d'Aufidius le rend furieux et le précipite sur les poignards. Vices et vertus, gloire et misères, grandeurs et faiblesses, la passion sans frein qui fait son être lui a tout donné.
Si la vie de Coriolan est l'histoire d'un tempérament, celle de Macbeth est le récit d'une monomanie. La prédiction des sorcières s'est enfoncée dans son esprit, du premier coup, comme une idée fixe. Peu à peu cette idée corrompt les autres, et transforme tout l'homme. Il en est hanté; il oublie les thanes qui sont autour de lui et qui l'attendent, il aperçoit déjà dans le lointain un chaos indistinct de visions sanglantes.
Pourquoi est-ce que je cède à cette tentation—dont l'horrible image dresse mes cheveux,—et fait choquer mon cœur contre mes côtes?...—Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire,—ébranle tellement mon pauvre être d'homme, que l'action—y est étouffée dans l'attente, et que rien n'est—que ce qui n'est pas[278]!
Ce langage est celui de l'hallucination. Celle de Macbeth devient complète, quand sa femme l'a décidé à l'assassinat. Il voit dans l'air une dague tachée de sang «aussi palpable de forme que celle qu'il tire de sa ceinture.» Tout son cerveau s'emplit alors de fantômes grandioses et terribles, que n'eût point enfantés l'imagination d'un meurtrier vulgaire, dont la poésie indique un cœur généreux, esclave de la fatalité et capable de remords.
Maintenant sur la moitié du monde—la nature semble morte, et les mauvais rêves viennent abuser—le sommeil sous ses rideaux. Maintenant les sorciers célèbrent—les sacrifices de la pâle Hécate, et le Meurtre au front flétri,—éveillé par sa sentinelle, le loup,—dont le hurlement lui dit l'heure, se glisse, de ce pas furtif,—vers son dessein, comme un spectre. (Une cloche tinte.)—J'y vais; le coup est fait. La cloche m'appelle.—Ne l'entends pas, Duncan, car c'est un glas—qui t'appelle au ciel ou à l'enfer[279].
Il a fait l'action, et revient chancelant, hagard, comme un homme ivre. Il a horreur de ses mains pleines de sang, de ses mains de bourreau. Rien ne les lavera maintenant. La mer entière passerait sur elles qu'elles garderaient la couleur du meurtre. «Ah! ces mains! elles m'arrachent les yeux[280].» Il se frappe d'un mot qu'ont prononcé les chambellans endormis; ils ont dit Amen. «Pourquoi n'ai-je pas pu dire ce mot après eux? Pourquoi n'ai-je pu dire Amen? J'avais tant besoin d'être béni, et Amen s'est arrêté dans ma gorge[281].» Là-dessus un rêve étrange, une prévision affreuse du châtiment s'est abattue sur lui. À travers les battements de ses artères et les tintements du sang qui bouillonne dans son crâne, il a entendu crier:
... Ne dors plus.—Macbeth tue le sommeil, l'innocent sommeil,—le sommeil qui dénoue l'écheveau embrouillé du souci,—tombeau de chaque journée, bain du labeur endolori,—baume des âmes blessées, premier aliment de la vie[282].
Et la voix, comme la trompette de l'ange, l'appelle par tous ses titres:
Glamis a tué le sommeil, et pour cela Cawdor—ne dormira plus, Macbeth ne dormira plus!
Cette idée folle incessamment répétée tinte dans sa cervelle, à coups monotones et pressés, comme le battant d'une cloche. La déraison commence; toute la force de sa pensée s'emploie à maintenir malgré lui et devant lui l'image de l'homme qu'il vient d'assassiner endormi.
Connaître mon action!... Il vaudrait mieux ne pas me connaître moi-même.—Éveille Duncan à force de frapper. (On frappe.)—Oui, et plût à Dieu que tu le pusses[283]!
Désormais, dans les rares intervalles où la fièvre de son esprit s'abat, il est comme un homme usé par une longue maladie. C'est la prostration morne des maniaques brisés par leur accès.
Si seulement j'étais mort une heure avant cette fortune,—j'aurais vécu une vie heureuse; dorénavant—il n'y a plus rien de sérieux dans la condition mortelle.—Tout n'est que bagatelle: honneur et renom, le reste est mort.—Le vin de la vie est tiré. Et la pure lie—nous reste au fond du caveau, pour faire les fanfarons[284].
Quand le repos a rendu quelque force à la machine humaine, l'idée fixe le secoue de nouveau et le pousse en avant, comme un cavalier impitoyable qui quitte un moment son cheval râlant pour sauter une seconde fois sur sa croupe et l'éperonner à travers les précipices. Plus il a fait, plus il va faire. «J'ai marché si avant dans le sang, que quand je m'arrêterais, rebrousser chemin serait aussi rebutant que gagner l'autre bord.» Il tue pour garder le prix de ses meurtres. Le fatal cercle d'or attire ses yeux comme un joyau magique, et il abat, par une sorte d'instinct aveugle, les têtes qu'il aperçoit entre la couronne et lui.
Que la charpente des choses se détraque, et que les deux mondes tombent en pièces,—avant que nous nous résignions à manger notre pain dans la crainte,—et à dormir dans le supplice de ces terribles rêves—qui nous secouent chaque nuit! Mieux vaudrait être avec les morts—que nous avons envoyés dans la paix du cercueil, pour arriver où nous sommes,—que de rester gisants, sous les tortures de l'âme,—dans un délire sans repos[285].
Il fait tuer Banquo, et au milieu d'un grand festin on lui apporte la nouvelle de l'assassinat. Il sourit et porte la santé de Banquo. Soudain, blessé par sa conscience, il voit le spectre de l'homme engorgé; car ce fantôme qu'amène Shakspeare n'est pas une machine de théâtre; on sent qu'ici le surnaturel est inutile, et que Macbeth se le forgerait, quand même l'enfer ne le lui enverrait pas. Les muscles crispés, les yeux dilatés, la bouche entr'ouverte par une terreur monstrueuse, il le regarde branler sa tête sanglante, et crie de cette voix rauque qu'on n'entend que dans les cabanons des fous:
Je t'en prie, vois ici! Regarde! vois! Oh! que dites-vous?—Si les charniers et nos tombeaux rejettent ainsi—ceux que nous enterrons, alors nos monuments—ne sont que des gésiers de vautours.—Va-t'en! Délivre mes yeux! que la terre te cache!—Tes os sont sans moelle, ton sang est froid,—tu n'as point de regard dans ces yeux—qui flamboient contre moi!—Autrefois, quand la cervelle était répandue, l'homme mourait,—et c'était la fin. Mais aujourd'hui ils se relèvent—avec vingt plaies mortelles dans le crâne,—et nous poussent hors de nos escabeaux[286].
Le corps tremblant comme un épileptique, les dents serrées, l'écume aux lèvres, il s'affaisse, et ses membres palpitent à terre, traversés de frissons convulsifs, pendant qu'un hoquet sourd soulève sa poitrine haletante et meurt dans son gosier gonflé. Quelle joie peut rester à un homme assiégé de tels rêves? Cette large campagne sombre qu'il regarde du haut de son château n'est qu'un champ de mort hanté d'apparitions funèbres. L'Écosse, qu'il dépeuple, est un cimetière «où, lorsqu'on entend le glas des cloches pour un homme qui meurt, on ne demande plus pour qui; où l'on ne voit plus personne sourire, sauf les enfants; où la vie des hommes de bien se fane avant les fleurs qu'ils ont à leur chapeau[287].» Son âme «est pleine de scorpions.» Il «s'est soûlé d'horreurs,» et la fade odeur du sang l'a dégoûté du reste. Il va trébuchant sur les cadavres qu'il entasse avec le sourire machinal et désespéré du maniaque assassin. Désormais la mort, la vie, tout lui est égal; l'habitude du meurtre l'a mis hors de l'humanité. On lui annonce la mort de sa femme:
Elle aurait dû mourir plus tard;—on aurait eu alors un moment pour cette nouvelle.—Demain, puis demain, et puis demain;—chacun des jours se glisse ainsi à petits pas,—jusqu'à la dernière syllabe que le temps écrit dans son livre.—Et tous nos hiers ont éclairé pour quelques fous—la route poudreuse de la mort. Éteins-toi! à bas! lumière d'un instant!—La vie n'est qu'une ombre voyageuse, un pauvre acteur—qui se démène et s'agite pendant son heure sur le théâtre,—et qu'ensuite on n'entend plus. C'est un conte—dit par un idiot, plein de fracas et de furie,—et qui n'a pas de sens[288].
Il lui reste l'endurcissement du crime, la croyance fixe en la destinée. Traqué par ses ennemis, «attaché comme un ours au poteau,» il combat, inquiet seulement de la prédiction des sorcières, sûr d'être invulnérable tant que l'homme qu'elles ont désigné n'aura point paru. Sa pensée désormais habite le monde surnaturel, et jusqu'au dernier terme il marche les yeux fixés sur le rêve qui l'a possédé dès le premier pas.
Comme l'histoire de Macbeth, l'histoire d'Hamlet est le récit d'un empoisonnement moral. Hamlet est une âme délicate, d'une imagination passionnée comme celle de Shakspeare. Il a vécu heureux jusqu'ici, occupé de nobles études, habile dans les exercices du corps et de l'esprit, ayant le goût des arts, aimé du plus noble père, épris de la plus pure et de la plus charmante des filles, confiant, généreux, n'ayant aperçu encore, du haut du trône où il est né, que la beauté, le bonheur et les grandeurs de la nature et de l'humanité[289]. Sur cette âme, que le naturel et l'éducation rendent plus sensible que les autres, le malheur fond tout d'un coup, extrême, accablant, choisi pour détruire toute croyance et tout ressort d'action: il a vu d'un regard toute la laideur de l'homme, et c'est dans sa mère que ce spectacle lui a été donné. Son esprit est encore intact; mais à la violence du style, à la crudité des détails précis, à l'effrayante tension de toute la machine nerveuse, jugez si l'homme n'a pas déjà posé un pied au bord de la folie:
Oh! si cette chair, cette chair trop solide, voulait se fondre,—se dissoudre et s'évanouir en rosée!—Ou si l'Éternel n'avait pas établi—son décret contre le meurtre de soi-même! Ô Dieu! ô Dieu!—Combien fastidieuses, usées, plates et vides—me semblent toutes les pratiques de ce monde!—Fi sur lui! ô fi! C'est un jardin de mauvaises herbes—qui montent en graine, toutes moisies et grossières;—il en est plein, il n'y a rien d'autre.... Qu'elle en soit venue là!—Mort depuis deux mois seulement! Non, pas tant, pas deux mois! Un si noble roi! si tendre pour ma mère,—qu'il n'aurait pas souffert que les vents du ciel—vinssent trop rudement visiter son visage. Et pourtant au bout d'un mois....—Je ne veux pas y penser. Fragilité, ton nom est femme.—Un petit mois. Avant d'avoir usé ces souliers—avec lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre père,—avant que le sel de ses indignes larmes—eût laissé de la rougeur dans ses yeux endoloris,—elle s'est mariée.—Ô détestable hâte! Galoper—avec cette dextérité à des draps incestueux!—Cela n'est pas bon, cela ne peut venir à bien.—Mais brise-toi, mon cœur, car il faut que je tienne ma langue[290].
Il a déjà des soubresauts de pensée, des commencements d'hallucination, indices de ce qu'il deviendra plus tard. Au milieu de la conversation, l'image de son père surgit devant son esprit. Il croit le voir. Que sera-ce donc lorsque le fantôme, «rompant son suaire et ouvrant les pesantes mâchoires de marbre du sépulcre,» viendra la nuit, au sommet d'un promontoire, lui révéler les tortures de sa prison de flammes et le fratricide qui l'y a précipité? Il défaille; mais la douleur le roidit, et il veut vivre:
.... Contiens-toi, contiens-toi, mon cœur.—Et vous, mes muscles, ne vieillissez pas en un instant;—mais roidissez-vous, et portez-moi jusqu'au bout. Me souvenir de toi?—Oui, pauvre ombre, tant que la mémoire aura un siége—dans ce monde détraqué. Me souvenir de toi?—Oui, du registre de ma mémoire,—j'effacerai tous les tendres souvenirs vulgaires,—toutes les maximes des livres, toutes les empreintes, tous les vestiges du passé.—Et ton commandement seul y vivra.—Ô traître! traître! traître! souriant et damné!—Mes tablettes. C'est cela; j'y écris—qu'on peut sourire, sourire et être un traître.—Au moins cela est vrai en Danemark.—Ainsi, mon oncle, vous êtes là[291].
Ce geste saccadé, cette fièvre de la main qui écrit, cette frénésie de l'attention, annoncent l'invasion d'une demi-monomanie. Quand ses amis arrivent, il leur fait des phrases d'enfant et d'idiot. Il n'est plus maître des mots; les paroles vides tourbillonnent dans sa cervelle, et sortent de sa bouche comme en un rêve. On l'appelle, il répond en imitant le cri du chasseur qui siffle son faucon: «Hillo! ho! ho! l'ami! viens, mon oiseau, viens!» Au moment où ils lui jurent le secret, le fantôme au-dessous d'eux répète: «Jurez!» Hamlet reprend avec l'excitation nerveuse d'une gaieté convulsive: