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Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5) cover

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 2 de 5)

Chapter 30: I
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About This Book

The author examines English Renaissance theatre, reconstructing its audiences, venues and staging to explain how popular tastes shaped dramatic form. He describes crowded open playhouses, a lively, often rowdy public, and sparse scenery that forced spectators to supply illusion. He traces the rise of thirty to forty dramatists—notably Marlowe, Shakespeare, Jonson, Beaumont and Fletcher, Webster and others—and outlines how their plays combine expansive naturalism with energetic, sometimes violent passions, larger-than-life characters, and mixed genres from comedy to tragedy. He contrasts classical restraint with a Germanic imitative impulse, and analyzes theatrical techniques, character types, and moral-physical correspondences that made the period’s drama uniquely vivid.

Ha! ha! camarade, tu parles. Es-tu là, mon brave?—Avancez. Vous entendez le camarade qui est dans la cave?—Consentez à jurer.

LE FANTÔME (de dessous terre).

Jurez.

HAMLET.

Hic et ubique? Alors nous allons changer de place.—Venez ici, messieurs. Jurez par mon épée.

LE FANTÔME (de dessous terre).

Jurez par son épée.

HAMLET.

Bien dit, vieille taupe! Tu troues la terre bien vite!—Excellent pionnier[292]!

Comprenez-vous qu'en disant cela ses dents claquent, «ses genoux s'entre-choquent, il est pâle comme sa chemise?» L'extrême angoisse aboutit ici à une sorte de rire qui est un spasme. Désormais Hamlet parle comme s'il avait une attaque de nerfs continue. Sa démence est feinte, je le veux; mais son esprit, comme une porte dont les gonds sont tordus, tourne et claque à tout vent avec une précipitation folle et un bruit discordant. Il n'a pas besoin de chercher les idées bizarres, les incohérences apparentes, les exagérations, le déluge de sarcasmes qu'il entasse. Il les trouve en lui; il ne se force pas, il n'a qu'à s'abandonner à lui-même. Quand il fait jouer la pièce qui doit démasquer son oncle, il se lève, il s'assoit, il vient poser sa tête sur les genoux d'Ophélie, il interpelle les acteurs, il commente la pièce aux spectateurs; ses nerfs sont crispés, sa pensée exaltée est comme une flamme qui ondoie et petille, et ne trouve pas assez d'aliments dans la multitude des objets qui l'entourent et auxquels elle se prend. Quand le roi se lève démasqué et troublé, Hamlet chante et dit: «N'est-ce pas, Horatio! cette chanson avec une forêt de plumes et deux roses de Provins sur mes escarpins, en voilà assez pour m'obtenir une place dans une troupe de comédiens[293].» Et il rit terriblement, car il est décidé au meurtre. Il est clair que cet état est une maladie, et que l'homme ne vivra pas.

Dans une âme aussi ardente pour penser et aussi puissante pour sentir, que reste-t-il, sinon le dégoût et le désespoir? Nous teignons de la couleur de nos pensées la nature entière; nous faisons le monde à notre image; quand notre âme est malade, nous ne voyons plus que maladie dans l'univers. «Cette admirable construction, la terre, me semble un stérile promontoire. Ce dôme superbe, regardez, ce splendide firmament suspendu sur nous, ce toit majestueux incrusté de flammes d'or, eh bien! je n'y vois qu'un sale et infect amas de vapeurs. Quel chef-d'œuvre que l'homme! quelle noble raison! quelles facultés infinies! Dans sa forme, dans ses mouvements, comme il est achevé et admirable! Par ses actions, combien semblable à un ange! Par son intelligence, combien semblable à un Dieu! La merveille du monde! le roi de la création! Et cependant pour moi, qu'est-ce que cette quintessence de poussière? L'homme ne me plaît point, ni la femme non plus[294].» Dorénavant sa pensée flétrit tout ce qu'elle touche. Il raille amèrement devant Ophélie le mariage et l'amour. La beauté! l'innocence! La beauté n'est qu'un moyen de prostituer l'innocence. «Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu faire souche de pécheurs? Quel besoin ont des coquins comme moi de ramper entre ciel et terre? Nous sommes des vauriens fieffés, tous. N'en crois pas un[295].» Quand il a tué Polonius par mégarde, il ne s'en repent guère; c'est un fou de moins. Il se moque lugubrement. «Où est Polonius? dit le roi.—À souper.—À souper? où?—Pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où il est mangé. Une compagnie de certains vers politiques est attablée après lui[296].» Et il répète en cinq ou six façons ces plaisanteries de fossoyeur. Sa pensée habite déjà le cimetière; pour cette philosophie désespérée, l'homme vrai, c'est le cadavre. Les charges, les honneurs, les passions, les plaisirs, les projets, la science, tout cela n'est qu'un masque d'emprunt, que la mort nous ôte pour laisser voir ce qui est nous-mêmes, le crâne infect et grimaçant. C'est ce spectacle qu'il va chercher près de la fosse d'Ophélie. Il compte les crânes que le fossoyeur déterre: celui-ci fut un légiste, celui-là un courtisan. Que de salutations, d'intrigues, de prétentions, d'arrogance! Et voilà qu'aujourd'hui un sale paysan le fait sauter du bout de sa bêche, et joue aux quilles avec lui. César ou Alexandre sont tombés en pourriture et ont fait de la terre grasse; les maîtres du monde ont servi à boucher la fente d'un vieux mur. «Va maintenant dans la chambre de madame, et dis-lui qu'elle a beau se farder haut d'un pouce, elle aura un jour ce gracieux aspect. Va, cela la fera rire[297].» Lorsqu'on en est là, on n'a plus qu'à mourir.

Cette imagination exaltée, qui explique sa maladie nerveuse et son empoisonnement moral, explique aussi sa conduite. S'il hésite à tuer son oncle, ce n'est point par horreur du sang et par scrupules modernes. Il est du seizième siècle. Sur le vaisseau, il a écrit l'ordre de décapiter Rosencrantz et Guildenstern, et de les décapiter sans confession. Il a tué Polonius, il a causé la mort d'Ophélie, et n'en a pas de grands remords. Si une première fois il a épargné son oncle, c'est qu'il l'a trouvé en prières, et par crainte de l'envoyer au ciel. Il a cru le frapper le jour où il a frappé Polonius. Ce que son imagination lui ôte, c'est le sang-froid et la force d'aller tranquillement et après réflexion mettre une épée dans une poitrine. Il ne peut faire la chose que sur une suggestion subite; il a besoin d'un moment d'exaltation; il faut qu'il croie le roi derrière une tapisserie, ou que, se voyant empoisonné, il le trouve sous la pointe de son poignard. Il n'est pas maître de ses actions; c'est l'occasion qui les lui dicte; il ne peut pas méditer le meurtre, il doit l'improviser. L'imagination trop vive épuise la volonté par l'énergie des images qu'elle entasse et par la fureur d'attention qui l'absorbe. Vous reconnaissez en lui l'âme d'un poëte qui est fait non pour agir, mais pour rêver, qui s'oublie à contempler les fantômes qu'il se forge, qui voit trop bien le monde imaginaire pour jouer un rôle dans le monde réel, artiste qu'un mauvais hasard a fait prince, qu'un hasard pire a fait vengeur d'un crime, et qui, destiné par la nature au génie, s'est trouvé condamné par la fortune à la folie et au malheur. Hamlet, c'est Shakspeare, et, au bout de cette galerie de figures qui ont toutes quelques traits de lui-même, Shakspeare s'est peint dans le plus profond de ses portraits.

Si Racine ou Corneille avaient fait une psychologie, ils auraient dit avec Descartes: L'homme est une âme incorporelle, servie par des organes, douée de raison et de volonté, habitant des palais ou des portiques, faite pour la conversation et la société, dont l'action harmonieuse et idéale se développe par des discours et des répliques dans un monde construit par la logique en dehors du temps et du lieu.

Si Shakspeare avait fait une psychologie, il aurait dit avec Esquirol: L'homme est une machine nerveuse, gouvernée par un tempérament, disposée aux hallucinations, emportée par des passions sans frein, déraisonnable par essence, mélange de l'animal et du poëte, ayant la verve pour esprit, la sensibilité pour vertu, l'imagination pour ressort et pour guide, et conduite au hasard, par les circonstances les plus déterminées et les plus complexes, à la douleur, au crime, à la démence et à la mort.

IX

Un pareil poëte pourra-t-il s'astreindre toujours à imiter la nature? Ce monde poétique qui s'agite dans son cerveau ne s'affranchira-t-il jamais des lois du monde réel? N'est-il pas assez puissant pour suivre les siennes? Il l'est, et la poésie de Shakspeare aboutit naturellement au fantastique. Là est le plus haut degré de l'imagination déraisonnable et créatrice. Rejetant la logique ordinaire, elle en crée une nouvelle; elle unit les faits et les idées dans un ordre nouveau, absurde en apparence, au fond légitime; elle ouvre le pays du rêve, et son rêve fait illusion comme la vérité.

Lorsqu'on entre dans les comédies de Shakspeare, et même dans ses demi-drames[298], il semble qu'on le voie sur le seuil, à la façon de l'acteur chargé du prologue, pour empêcher le public de se méprendre et pour lui dire: «Ne prenez pas trop au sérieux ce que vous allez écouter; je me joue. Mon cerveau rempli de songes a voulu se les donner en spectacle, et les voici. Des palais, de lointains paysages, les nuées transparentes qui tachent de leurs flocons gris l'horizon matinal, l'embrasement de splendeur rouge où se plonge le soleil du soir, de blanches colonnades prolongées à perte de vue dans l'air limpide, des cavernes, des chaumières, le défilé fantasque de toutes les passions humaines, le jeu irrégulier des aventures imprévues, voilà le pêle-mêle de formes, de couleurs et de sentiments que je laisse se brouiller et s'enchevêtrer devant moi, écheveau nuancé de soies éclatantes, légère arabesque dont les lignes sinueuses, croisées et confondues, égarent l'esprit dans le capricieux dédale de leurs enroulements infinis. Ne la jugez pas comme un tableau. N'y cherchez pas une composition exacte, un intérêt unique et croissant, la savante économie d'une action bien ménagée et bien suivie. J'ai sous les yeux des nouvelles et des romans que je découpe en scènes. Peu m'importe l'issue, je m'amuse en chemin. Ce qui me plaît, ce n'est point l'arrivée, c'est le voyage. Est-il besoin d'aller si droit et si vite? Ne tenez-vous qu'à savoir si le pauvre marchand de Venise échappera au couteau de Shylock? Voici deux amants heureux, assis au pied du palais dans la nuit sereine; ne voulez-vous pas écouter la tranquille rêverie qui, pareille à un parfum, sort du fond de leur cœur?

Comme la clarté de la lune dort doucement sur le gazon!—Asseyons-nous ici; que les sons des instruments—viennent flotter à nos oreilles.—Le calme suave et la nuit—conviennent aux accents de l'aimable harmonie.—Assieds-toi, Jessica. Regarde comme ces fleurs serrées—d'or étincelant incrustent le parquet du ciel.—Jusqu'aux plus petits de ces orbes que tu regardes,—ils chantent tous dans leur mouvement comme des chérubins,—accompagnant sans fin les jeunes chœurs des anges.—Tel est l'harmonieux concert des âmes immortelles.—Mais tant que la nôtre est enfermée dans ce grossier vêtement—de boue périssable, nous ne pouvons les entendre[299].

«N'ai-je pas le droit, quand j'aperçois la grosse face rieuse d'un valet bouffon, de m'arrêter auprès de lui, de le voir gesticuler, gambader, bavarder, faire cent gestes et cent mines, et me donner la comédie de sa verve et de sa gaieté? Deux fins gentilshommes passent. J'écoute le feu roulant de leurs métaphores, et je suis leur escarmouche de bel esprit. Voici dans un coin une naïve et mutine physionomie de jeune fille. Me défendez-vous de m'attarder auprès d'elle, de regarder ses sourires, ses brusques rougeurs, la moue enfantine de ses lèvres roses, et la coquetterie de ses jolis mouvements? Vous êtes bien pressé, si le babil de cette voix fraîche et sonore ne sait pas vous retenir. N'est-ce pas un plaisir de voir cette succession de sentiments et de figures? Votre imagination est-elle si pesante, qu'il faille le mécanisme puissant d'une intrigue géométrique pour l'ébranler? Mes spectateurs du seizième siècle avaient l'émotion plus facile. Un rayon de soleil égaré sur un vieux mur, une folle chanson jetée au milieu d'un drame les occupaient aussi bien que la plus noire catastrophe. Après l'horrible scène où Shylock brandit son couteau de boucher contre la poitrine nue d'Antonio, ils voyaient encore volontiers la petite querelle de ménage et l'amusante taquinerie qui finit la pièce. Comme l'eau molle et agile, leur âme s'élevait et s'abaissait en un instant au niveau de l'émotion du poëte, et leurs sentiments coulaient sans peine dans le lit qu'il avait creusé. Ils lui permettaient de vagabonder en voyage, et ne lui défendaient pas de faire deux voyages à la fois. Ils souffraient plusieurs intrigues en une seule. Que le plus léger fil les unît, c'était assez. Lorenzo enlevait Jessica, Shylock était frustré de sa vengeance, les amants de Portia échouaient dans l'épreuve imposée; Portia déguisée en juge prenait à son mari l'anneau qu'il avait promis de ne jamais quitter: ces trois ou quatre comédies, détachées, confondues, s'embrouillaient et se déroulaient ensemble, comme une tresse dénouée où serpentent des fils de cent couleurs. Avec la diversité mes spectateurs acceptaient l'invraisemblance. La comédie est chose légère, ailée, qui voltige parmi les rêves, et dont on briserait les ailes, si on la retenait captive dans l'étroite prison du bon sens. Ne pressez pas trop ses fictions, ne sondez pas ce qu'elles renferment. Qu'elles passent sous vos yeux comme un songe charmant et rapide. Laissez l'apparition fugitive s'enfoncer dans la brillante et vaporeuse contrée d'où elle est sortie. Elle vous a fait un instant illusion, c'est assez. Il est doux de quitter le monde réel; l'esprit se repose dans l'impossible. Nous sommes heureux d'être délivrés des rudes chaînes de la logique, d'errer parmi les aventures étranges, de vivre en plein roman et de savoir que nous y vivons. Je n'essaye pas de vous tromper et de vous faire croire au monde où je vous mène. Il faut n'y pas croire pour en jouir. Il faut s'abandonner à l'illusion et sentir qu'on s'y abandonne. Il faut sourire en l'écoutant. On sourit dans Winter's Tale quand Hermine descend de son piédestal et que Léontès retrouve dans la statue sa femme, qu'il croyait morte. On sourit dans Cymbeline lorsqu'on voit la caverne solitaire où les jeunes princes ont vécu en sauvages et en chasseurs. L'invraisemblance ôte aux émotions leur pointe piquante. Les événements intéressent ou touchent sans faire souffrir. Au moment où la sympathie est trop vive, on se dit qu'ils ne sont qu'un songe. Ils deviennent semblables aux objets lointains, dont la distance adoucit les contours, et qu'elle enveloppe dans un voile lumineux d'air bleuâtre. La vraie comédie est un opéra. On y écoute des sentiments sans trop songer à l'intrigue. On suit les mélodies tendres ou gaies sans réfléchir qu'elles interrompent l'action. On rêve ailleurs avec la musique; j'essaye ici de faire rêver avec des vers.»

Là-dessus le prologue se retire, et voici venir les acteurs.

Comme il vous plaira est une fantaisie. D'action il n'y en a point; d'intérêt, il n'y en a guère; de vraisemblance, il y en a moins encore. Et le tout est charmant. Deux cousines, filles de princes, arrivent dans une forêt avec le bouffon de la cour, Celia déguisée en bergère, Rosalinde en jeune homme. Elles y trouvent le vieux duc, père de Rosalinde, qui, chassé de son État, vit avec ses amis en philosophe et en chasseur. Elles y trouvent des bergers amoureux qui poursuivent de leurs chansons et de leurs prières des bergères indociles. Elles y retrouvent ou elles y rencontrent des amants qui deviennent leurs époux. Tout d'un coup on annonce que le méchant duc Frédéric, qui avait usurpé la couronne, vient de se retirer dans un cloître et de rendre le trône au vieux duc exilé. On s'épouse, on danse, et tout finit par une fête pastorale. Quel est l'agrément de cette folie? C'est d'abord d'être une folie; le manque de sérieux repose. Point d'événements ni d'intrigue. On suit doucement le courant aisé d'émotions gracieuses ou mélancoliques qui vous emmène et vous promène sans vous lasser. Le lieu ajoute à l'illusion et au charme. C'est une forêt d'automne, où les rayons attiédis percent les feuilles rougissantes des chênes, ou les frênes demi-dépouillés tremblent et sourient au faible souffle du vent du soir. Les amants errent aux bords des ruisseaux «qui courent en babillant sous les racines antiques.» On aperçoit, en les écoutant, de légers bouleaux dont la robe de dentelle s'illumine sous le soleil incliné qui les dore, et la pensée s'égare en des allées de mousse où s'amortit le bruit des pas. Quel lieu mieux choisi pour la comédie de sentiment et pour la fantaisie du cœur! N'est-on pas bien ici pour entendre des causeries d'amour? Quelqu'un a vu dans cette clairière Orlando, l'amant de Rosalinde; elle l'apprend, et rougit. «Ah! mauvais jour! Mais qu'a-t-il fait, quand tu l'as vu? Qu'a-t-il dit? Quel air avait-il? D'où venait-il? Que fait-il ici? M'a-t-il demandée? Où demeure-t-il? Comment t'a-t-il quittée? Quand le reverras-tu?[300]» Puis d'un ton plus bas, en hésitant un peu: «A-t-il aussi bonne mine que le jour où il a combattu?» Cela ne tarit pas. «Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand je pense, je parle. Chère, chère, va donc.» Questions sur questions, elle ferme la bouche à son amie, qui veut répondre. À chaque mot, elle plaisante, mais agitée, en rougissant, avec une gaieté factice; sa poitrine se soulève et son cœur bat. Elle s'est remise pourtant, quand arrive Orlando; elle badine avec lui; abritée par son déguisement, elle lui fait dire qu'il aime Rosalinde. Là-dessus elle le lutine, en folâtre, en espiègle, en coquette qu'elle est. «Non, non, vous n'aimez pas.» Orlando répète, et elle se donne le plaisir de le faire répéter plus d'une fois. Elle petille d'esprit, de moqueries, de malices; ce sont de jolies colères, des bouderies feintes, des éclats de rire, un babil étourdissant, de charmants caprices. «Tenez, faites-moi la cour. Je suis en humeur de fête, et je pourrais bien consentir. Que me diriez-vous si j'étais votre Rosalinde[301]?» Et à chaque instant elle lui répète avec un fin sourire: «N'est-ce pas, je suis votre Rosalinde?» Orlando proteste qu'il mourra. Mourir! Et qui jamais s'est avisé de mourir d'amour! Voyons les modèles: Léandre? Un jour il prit maladroitement un bain dans l'Hellespont, et là-dessus les poëtes ont dit qu'il est mort d'amour. Troïlus? Un Grec lui cassa la tête de sa massue, et là-dessus les poëtes ont dit qu'il est mort d'amour. Allons, venez, Rosalinde va être plus douce. Et aussitôt elle joue au mariage avec lui, et fait prononcer par Celia les paroles solennelles. Elle agace et tourmente son prétendu mari; elle lui raconte toutes les fantaisies qu'elle aura, toutes les méchancetés qu'elle fera, toutes les taquineries qu'il endurera. Les répliques partent coup sur coup comme des fusées d'or. À chaque phrase, on suit les regards de ces yeux si vifs, les plis de cette bouche rieuse, les brusques mouvements de cette taille svelte. C'est la pétulance et la volubilité d'un oiseau. «Ô cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais de combien de brasses je suis enfoncée dans l'amour[302]!». Là-dessus elle agace cette cousine, elle joue avec ses cheveux, elle l'appelle de tous ses noms de femme. Antithèses sur antithèses, mots entre-choqués, pointes, jolies exagérations, cliquetis de paroles, quand on l'écoute, on croit entendre le ramage d'un rossignol. Ces métaphores redoublées comme des trilles, ces roulades sonores de gammes poétiques, ce gazouillement d'été ruisselant sous la feuillée, changent la pièce en un véritable opéra. Les trois amants finissent par entonner une sorte de trio. Le premier jette une pensée, et les autres la répètent. Quatre fois cette strophe recommence, et la symétrie des idées, jointe au tintement des rimes, fait du dialogue un concert d'amour[303]. Le besoin de chanter devient si pressant, qu'un instant après les chansons naissent d'elles-mêmes. La prose et la conversation ont abouti à la poésie lyrique. On entre de plain-pied dans ces odes. On ne s'y trouve pas en pays nouveau. On sent en soi l'émotion et la gaieté folle d'un jour de fête. On voit passer dans une lumière vaporeuse le couple gracieux que la chanson des deux pages promène autour des blés verts, parmi les bourdonnements des insectes folâtres, au plus beau jour du printemps en fleur. L'invraisemblance devient naturelle, et l'on ne s'étonne point quand on voit l'Hymen amener par la main les deux fiancées pour les donner à leurs époux.

Pendant que les jeunes gens chantent, les vieillards causent. Leur vie aussi est un roman, mais triste. L'âme délicate de Shakspeare, froissée par les chocs de la vie sociale, s'est réfugiée dans les contemplations de la vie solitaire. Pour oublier les luttes et les chagrins du monde, il faut s'enfoncer dans une grande forêt silencieuse, «et sous l'ombre des rameaux mélancoliques laisser couler et perdre les heures fuyantes du temps.» On regarde les dessins splendides que le soleil découpe sur le tronc blanc des hêtres, l'ombre des feuilles tremblantes qui vacille sur la mousse épaisse, les longs balancements des cimes; la pointe blessante des soucis s'émousse; on ne souffre plus, on se souvient seulement qu'on a souffert; on ne trouve plus en soi qu'une misanthropie douce, et l'homme renouvelé en devient meilleur. Le vieux duc se trouve heureux de son exil. La solitude lui a donné le repos, l'a délivré de la flatterie, l'a ramené à la nature. Il a pitié des cerfs qu'il est obligé de tuer pour se nourrir. Il se trouve injuste quand il voit «ces pauvres innocents tachetés, citoyens nés de cette cité déserte, poursuivis sur leurs propres domaines, et leurs hanches rondes ensanglantées par les flèches[304].» Rien de plus doux que ce mélange de compassion tendre, de philosophie rêveuse, de tristesse délicate, de plaintes poétiques et de chansons pastorales. Un des seigneurs chante:

Souffle, souffle, vent d'hiver,—tu n'es point si méchant—que l'ingratitude de l'homme;—ta dent n'est pas si aiguë,—car on ne te voit pas,—quoique ton souffle soit rude.—Hé! ho! chante, hé! ho! dans le houx vert.—L'amour n'est que folie, l'amitié n'est que feinte.—Hé! ho! Dans le houx vert!—Cette vie est toute réjouie[305].

Parmi eux se trouve une âme plus souffrante, Jacques le mélancolique, un des personnages les plus chers à Shakspeare, masque transparent derrière lequel on voit la figure du poëte. Il est triste parce qu'il est tendre; il sent trop vivement le contact des choses, et ce qui laisse indifférents les autres le fait pleurer[306]. Il ne gronde pas, il s'afflige; il ne raisonne pas, il s'émeut; il n'a pas l'esprit combattant d'un moraliste réformateur; c'est une âme malade et fatiguée de vivre. L'imagination passionnée mène vite au dégoût. Pareille à l'opium, elle exalte et elle brise. Elle emmène l'homme dans la plus haute philosophie, puis le laisse retomber dans des caprices d'enfant. Jacques quitte les autres brusquement, et s'en va dans les coins du bois pour être seul. Il aime sa tristesse, et ne voudrait pas la changer contre la joie. Rencontrant Orlando, il lui dit: «Rosalinde est le nom de votre maîtresse?—Justement.—Je n'aime pas son nom[307].» On voit qu'il a des boutades de femme nerveuse. Il se choque de ce qu'Orlando écrit des sonnets sur les arbres de la forêt. Il est bizarre, et trouve des sujets de peine et de gaieté là où les autres ne verraient rien de semblable. «Un bouffon! un bouffon! j'ai rencontré un bouffon dans la forêt, un bouffon en habit bariolé. Pauvre monde que le nôtre! Aussi vrai que je vis de pain, j'ai rencontré un bouffon qui s'était couché et se chauffait au soleil, et maudissait madame la Fortune en bons termes, en bons termes choisis. Un bouffon en habit bariolé!» L'entendant moraliser de la sorte, il s'est mis à rire de ce qu'un bouffon pût être si méditatif, et il a ri une heure durant: «Ô noble bouffon! digne bouffon! L'habit bariolé est le seul habit. Oh! que ne suis-je un bouffon! Mon ambition est d'avoir un habit bariolé comme lui[308].» Un instant après, il revient à ses dissertations mélancoliques, peintures éclatantes, dont la vivacité, explique son caractère et trahit Shakspeare, qui se cache sous son nom.

.... Le monde entier n'est qu'un théâtre,—et tous, hommes et femmes, ne sont que des acteurs.—Ils ont leurs entrées, leurs sorties,—et chaque homme en sa vie joue plusieurs rôles.—Ses actes sont les sept âges. D'abord l'enfant—qui piaule et vomit dans les bras de sa nourrice.—Puis l'écolier pleurard, avec sa gibecière—et sa face reluisante, matinale, se traînant comme un escargot,—à contre-cœur, vers l'école. Puis l'amant—soupirant comme une fournaise, avec une plaintive ballade—en l'honneur des sourcils de sa maîtresse. Ensuite le soldat,—plein de jurons bizarres, barbu comme un léopard,—jaloux de son honneur, brusque et violent en querelles;—cherchant la fumée de la gloire—à la gueule du canon. Puis le juge,—au beau ventre rond, garni de gras chapons,—le regard sévère, la barbe magistralement coupée,—rempli de sages maximes et de précédents modernes;—et de cette façon il joue son rôle. Le sixième âge, étriqué,—devient le maigre Pantalon à pantoufles;—des lunettes sur le nez, un sac au côté,—son jeune haut-de-chausses bien ménagé, cent fois trop large—pour ses cuisses rétrécies. Sa forte voix virile,—revenant au fausset enfantin, ne rend plus que les sons grêles—d'un sifflet ou d'un chalumeau. La dernière scène—de cette étrange histoire accidentée—est la seconde enfance, le pur oubli de soi-même.—Plus de dents, plus d'yeux, plus de goût, plus rien[309].

Comme il vous plaira est un demi-rêve. Le Songe d'une Nuit d'été est un rêve complet.

La scène, s'enfonçant dans le lointain vaporeux de l'antiquité fabuleuse, recule jusqu'à Thésée, qui pare son palais pour épouser la belle reine des Amazones. Le style, chargé d'images tourmentées, emplit l'esprit de visions étranges et splendides, et le peuple aérien des sylphes vient égarer la comédie dans le monde fantastique d'où il est sorti.

C'est d'amour qu'il s'agit encore; de tous les sentiments, n'est-il pas le plus grand artisan de songes? Mais il n'a point ici pour langage le caquet charmant de Rosalinde; il est ardent comme la saison. Il ne s'épanche point en conversations légères, en prose agile et bondissante; il éclate en larges odes rimées, parées de métaphores magnifiques, soutenues d'accents passionnés, telles que la chaude nuit, chargée de parfums et scintillante d'étoiles, en inspire à un poëte et à un amant. Lysander et Hermia conviennent de se rencontrer le soir «dans le bois où souvent ils se sont assis sur des lits de molles violettes, à l'heure où Phébé contemple son front d'argent dans le miroir des fontaines, et baigne de perles liquides les minces lames du gazon[310].» Ils s'y égarent et s'endorment, fatigués, sous les arbres. Un sylphe touche de la racine magique les yeux du jeune homme, et change son cœur. Tout à l'heure, à son réveil, il se prendra d'amour pour celle qu'il apercevra la première. Cependant Démétrius, amant rebuté d'Hermia, erre avec Héléna, qu'il rebute, dans le bois solitaire. La fleur magique le change à son tour: c'est maintenant Héléna qu'il aime. Les amants se fuient et se poursuivent le long des hautes futaies, dans la nuit sereine. On sourit de leurs emportements, de leurs plaintes, de leurs extases, et pourtant on y prend part. Cette passion est un rêve, et cependant elle touche. Elle ressemble à ces toiles aériennes qu'on trouve le matin sur la crête des sillons où la rosée les dépose, et dont les fils étincellent comme un écrin. Rien de plus fragile et rien de plus gracieux. Le poëte joue avec les émotions: il les confond, il les entre-choque, il les redouble, il les emmêle. Il noue et dénoue ces amours comme des chœurs de danse, et l'on voit passer auprès des buissons verts, sous les yeux rayonnants des étoiles, ces nobles et tendres figures, tantôt humides de larmes, tantôt illuminées par le ravissement. Ils ont l'abandon de l'amour vrai, ils n'ont point la grossièreté de l'amour sensuel. Rien ne nous fait tomber du monde idéal où Shakspeare nous emmène. Éblouis par la beauté, ils l'adorent, et le spectacle de leur bonheur, de leur trouble et de leur tendresse est un enchantement.

Au-dessus de ces deux couples voltige et bourdonne l'essaim des sylphes et des fées. Eux aussi, ils aiment. Titania, leur reine, a pour favori un jeune garçon, fils d'un roi de l'Inde, qu'Obéron son époux veut lui ôter. Ils se querellent, si bien que d'effroi leurs sylphes vont se cacher dans la coupe des glands du chêne, dans la robe d'or des primevères. Obéron, pour se venger, commande à Puck de toucher de la fleur magique les yeux de Titania endormie, et voilà qu'à son réveil la plus légère et la plus charmante des fées se trouve éprise d'un lourdaud stupide qui a la tête d'un âne. Elle s'agenouille devant lui. Elle pose sur ses tempes velues une couronne de fraîches fleurs odorantes. «Et les gouttes de rosée qui tout à l'heure s'étalaient sur les boutons comme des perles rondes d'Orient s'arrêtent maintenant, pareilles à des larmes, dans les yeux des pauvres fleurettes, comme si elles pleuraient leur disgrâce[311].» Elle appelle autour de lui les génies qui la suivent:

Sautillez devant lui dans ses promenades, et gambadez devant ses yeux.—Nourrissez-le d'abricots, de groseilles,—de raisins empourprés, de figues vertes et de mûres.—Dérobez aux abeilles sauvages leur sac de miel;—pour l'éclairer la nuit, coupez leurs cuisses de cire;—allumez-les aux yeux de feu du ver luisant,—pour conduire mon amour au lit et pour l'éveiller;—arrachez les ailes peintes des papillons;—avec cet éventail, écartez de ses yeux endormis les rayons de la lune.—Venez, faites-lui cortége, conduisez-le à mon berceau.—Il me semble que la lune regarde avec des yeux humides, et quand elle pleure, chaque fleurette pleure—sur quelque virginité perdue.—Arrêtez la langue de mon bien-aimé, amenez-le en silence[312].

Il le faut, car le bien-aimé brait horriblement, et à toutes les offres de Titania, il répond en demandant du foin. Quoi de plus triste et de plus doux que cette ironie de Shakspeare? Quelle raillerie contre l'amour et quelle tendresse pour l'amour! Le sentiment est divin, et son objet est indigne. Le cœur est ravi, et les yeux sont aveugles. C'est un papillon doré qui s'agite dans la boue, et Shakspeare, en peignant ses misères, lui garde toute sa beauté:

Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs—pendant que je caresse tes joues charmantes,—et que j'attache des roses musquées au poil luisant de ta tête,—et que je baise tes belles et larges oreilles, ô ma chère joie!—Dors et je vais te bercer dans mes bras! Ainsi le chèvrefeuille parfumé—s'enlace amoureusement autour des arbres. Ainsi le lierre, comme un fiancé,—met son anneau aux doigts d'écorce des ormes.—Oh! que je t'aime! oh! que je suis folle de toi[313]!

Au retour du matin, quand «la porte de l'Orient, toute rouge de flammes, s'ouvre sur la mer avec de beaux rayons bénis, et change en nappes d'or ses courants verdâtres[314],» l'enchantement cesse, Titania s'éveille sur sa couche de thym sauvage et de violettes penchées. Elle chasse le monstre; ses souvenirs de la nuit s'effacent dans un demi-jour vague, «comme des montagnes lointaines qui s'évanouissent en nuages.» Et les fées vont chercher dans la rosée nouvelle des rubis qu'elles poseront sur le sein des roses, et «des perles qu'elles pendront à l'oreille des fleurs[315].» Tel est le fantastique de Shakspeare, tissu léger d'inventions téméraires, de passions ardentes, de raillerie mélancolique, de poésie éblouissante, tel qu'un des sylphes de Titania l'eût fait. Rien de plus semblable à l'esprit du poëte que ces agiles génies, fils de l'air et de la flamme, «dont le vol met un cercle autour de la terre» en une seconde, qui glissent sur l'écume des vagues et bondissent parmi les atomes des vents. Son Ariel vole, invisible chanteur, autour des naufragés qu'il console, découvre les pensées des traîtres, poursuit Caliban, la brute farouche, étale devant les amants des visions pompeuses, et achève tout en un éclair[316]. Shakspeare effleure les objets d'une aile aussi prompte, par des bonds aussi brusques, avec un toucher aussi délicat.

Quelle âme! quelle étendue d'action et quelle souveraineté d'une faculté unique! que de créatures diverses et quelle persistance de la même empreinte! Les voilà toutes réunies et toutes marquées du même signe, dépourvues de volonté et de raison, gouvernées par le tempérament, l'imagination ou la passion pure, privées des facultés qui sont contraires à celles du poëte, maîtrisées par le corps que se figurent ses yeux de peintre, douées des habitudes d'esprit et de la sensibilité violente qu'il trouve en lui-même[317]. Parcourez ces groupes, et vous n'y trouverez que des formes diverses et des états divers d'une puissance unique. Ici, le troupeau des brutes, des radoteurs et des commères, composés d'imagination machinale; plus loin, la compagnie des gens d'esprit agités par l'imagination gaie et folle; là-bas, le charmant essaim de jeunes femmes que soulève si haut l'imagination délicate et qu'emporte si loin l'amour abandonné; ailleurs, la bande des scélérats endurcis par des passions sans frein, animés par une verve d'artiste; au centre, le lamentable cortége des grands personnages dont le cerveau exalté s'emplit de visions douloureuses ou criminelles, et qu'un destin intérieur pousse vers le meurtre, vers la folie ou vers la mort. Montez d'un étage et contemplez la scène tout entière: l'ensemble porte la même marque que les détails. Le drame reproduit sans choix les laideurs, les bassesses, les horreurs, les détails crus, les mœurs déréglées et féroces, la vie réelle tout entière telle qu'elle est, quand elle se trouve affranchie des bienséances, du bon sens, de la raison et du devoir. La comédie, promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le vraisemblable et l'invraisemblable, sans autre lien que le caprice d'une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres qui emporte l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui l'a formée. Regardez maintenant. Ne voyez-vous pas le poëte debout derrière la foule de ses créatures? Elles l'ont annoncé; elles ont toutes montré quelque chose de lui. Agile, impétueux, passionné, délicat, son génie est l'imagination pure, touchée plus fortement et par de plus petits objets que le nôtre. De là ce style tout florissant d'images exubérantes, chargé de métaphores excessives dont la bizarrerie semble de l'incohérence, dont la richesse est de la surabondance, œuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop loin. De là cette psychologie involontaire et cette pénétration terrible qui, apercevant en un instant tous les effets d'une situation et tous les détails d'un caractère, les concentre dans chaque réplique du personnage, et donne à sa figure un relief et une couleur qui font illusion. De là notre émotion et notre tendresse. Nous lui disons comme Desdémone à Othello: «Je vous aime parce que vous avez beaucoup senti et beaucoup souffert.»

CHAPITRE V.
La Renaissance chrétienne.

  • I. Les vices de la Renaissance païenne.—Décadence des civilisations du Midi.
  • II. La réforme.—Aptitude des races germaniques et convenance des climats du Nord.—Les corps et les âmes chez Albert Dürer.—Ses Martyres et ses Jugements derniers.—Luther.—Sa conception de la justice.—Construction du protestantisme.—La crise de la conscience.—La rénovation du cœur.—La suppression des pratiques.—La transformation du clergé.
  • III. La réforme en Angleterre.—La tyrannie des cours ecclésiastiques.—Les désordres du clergé.—L'irritation du peuple.—Intérieur d'un diocèse.—Persécutions et conversions.—La traduction de la Bible.—Comment les événements bibliques et les sentiments hébraïques sont d'accord avec les mœurs contemporaines et le caractère anglais.—Le Prayer-Book.—Poésie morale et virile des prières et des offices.—La prédication.—Latimer.—Son éducation.—Son caractère.—Son éloquence familière et persuasive.—Sa mort.—Les martyrs sous Marie.—L'Angleterre est désormais protestante.
  • IV. Les anglicans.—Proximité de la religion et du monde.—Comment le sentiment religieux pénètre dans la littérature.—Comment le sentiment du beau subsiste dans la religion.—Hooker.—Sa largeur d'esprit et son ampleur de style.—Hales et Chillingworth.—Éloge de la raison et de la tolérance.—Jeremy Taylor.—Son érudition, son imagination, sa poésie.
  • V. Les puritains.—Opposition de la religion et du monde.—Les dogmes.—La morale.—Les scrupules.—Leur triomphe et leur enthousiasme.—Leur œuvre et leur sens pratique.—Bunyan. Sa vie, son esprit et son poëme.—Avenir du protestantisme en Angleterre.

I

«Que le lecteur sache bien, dit Luther dans sa préface[318], que j'ai été moine et papiste outré, tellement enivré, ou plutôt englouti dans les doctrines papales, que j'eusse été tout prêt, si je l'avais pu, à tuer ou à vouloir faire tuer ceux qui auraient rejeté l'obéissance au pape, même d'une syllabe. Je n'étais pas tout froid ou tout glace pour défendre le pape, comme Eck et ses pareils, qui, véritablement, me semblaient se faire les défenseurs du pape plutôt à cause de leur ventre que parce qu'ils prenaient la chose sérieusement. Il y a plus: encore aujourd'hui il me semble qu'ils se moquent du pape, en épicuriens. Moi, j'y allais de franc cœur, en homme qui a craint horriblement le jour du jugement et qui néanmoins souhaitait d'être sauvé avec un tressaillement de toutes ses moelles.» Aussi, quand pour la première fois Luther aperçut Rome, il se prosterna disant: «Je te salue, sainte Rome,... baignée du sang de tant de martyrs.» Imaginez, si vous le pouvez, l'effet que fit sur un pareil esprit si loyal, si chrétien, le paganisme effronté de la Renaissance italienne. La beauté des arts, la grâce de la vie raffinée et sensuelle n'avaient point de prise sur lui; ce sont les mœurs qu'il jugeait, et il ne les jugeait qu'avec sa conscience. Il regarda cette civilisation du Midi avec des yeux d'homme du Nord, et n'en comprit que les vices, comme Ascham qui disait avoir vu «à Venise plus de crimes et d'infamies en huit jours qu'en toute sa vie en Angleterre.» Comme aujourd'hui Arnold et Channing, comme tous les hommes de race[319] et d'éducation germaniques, il eut horreur de cette vie voluptueuse, tantôt insouciante et tantôt effrénée, mais toujours affranchie des préoccupations morales, livrée à la passion, égayée par l'ironie, bornée au présent, vide du sentiment de l'infini, sans autre culte que l'admiration de la beauté visible, sans autre objet que la recherche du plaisir, sans autre religion que les terreurs de l'imagination et l'idolâtrie des yeux.

«Je ne voudrais pas, disait-il au retour, pour cent mille florins n'avoir pas vu Rome; je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas injustice au pape[320]. Les crimes à Rome sont incroyables; personne ne pourra croire à une perversité si grande s'il n'a le témoignage de ses yeux, de ses oreilles, de son expérience.... Là règnent toutes les scélératesses et les infamies, tous les crimes atroces, principalement l'avidité aveugle, le mépris de Dieu, les parjures, le sodomisme.... Nous autres Allemands, nous nous gorgeons de boisson jusqu'à nous crever, tandis que les Italiens sont sobres. Mais ce sont les plus impies des hommes; ils se moquent de la vraie religion, ils nous raillent nous autres chrétiens, parce que nous croyons tout dans l'Écriture.... Il y a un mot en Italie qu'ils disent quand ils vont à l'église: «Allons nous conformer à l'erreur populaire.» «Si nous étions obligés, disent-ils encore, de croire en tout la parole de Dieu, nous serions les plus misérables des hommes, et nous ne pourrions jamais avoir un moment de gaieté; il faut prendre une mine convenable et ne pas tout croire.» C'est ce que fit le pape Léon X, qui, entendant disputer sur l'immortalité et la mortalité de l'âme, se rangea au dernier avis. «Car, dit-il, ce serait terrible de croire à une vie future. La conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même....» Les Italiens sont ou épicuriens ou superstitieux. Le peuple craint plus saint Antoine et saint Sébastien que le Christ, à cause des plaies qu'ils envoient. C'est pourquoi, quand on veut empêcher les Italiens d'uriner en un lieu, on y peint saint Antoine avec sa lance de feu. Voilà comment ils vivent dans une extrême superstition, sans connaître la parole de Dieu, ne croyant ni à la résurrection de la chair, ni à la vie éternelle, et ne craignant que les plaies temporelles. Aussi leurs blasphèmes sont affreux..., et dans les vengeances leur cruauté est atroce; quand ils ne peuvent se défaire de leurs ennemis d'une autre façon, ils leur dressent des guet-apens dans les églises, tellement que l'un fendit la tête à son ennemi devant l'autel.... Souvent, dans les funérailles, il y a des meurtres à propos des héritages.... Ils célèbrent le carnaval avec une inconvenance et une folie extrêmes, pendant plusieurs semaines, et ils y ont institué beaucoup de péchés et d'extravagances, car ce sont des hommes sans conscience qui vivent en des péchés publics et méprisent le mariage.... Nous Allemands, et les autres nations simples, nous sommes comme une toile nue; mais les Italiens sont peints et bariolés de toutes sortes d'opinions fausses, et encore plus disposés à en embrasser de pires.... Leurs jeûnes sont plus splendides que nos plus somptueux festins. Ils se parent extrêmement; si nous dépensons un florin en habits, ils mettent dix florins pour avoir un habit de soie.... Quand ils sont chastes, c'est sodomisme. Point de société chez eux. Aucun d'eux ne se fie à l'autre; ils ne se réunissent point librement, comme nous autres Allemands; ils ne permettent point aux étrangers de parler publiquement à leurs femmes: comparés aux Allemands, ce sont tout à fait des gens cloîtrés.» Ces paroles si dures languissent auprès des faits[321]. Trahisons, assassinats, supplices, étalage de la débauche, pratique de l'empoisonnement, les pires et les plus éhontés des attentats jouissent impudemment de la tolérance publique et de toute la lumière du ciel. En 1490, le vicaire du pape ayant défendu aux clercs et aux laïques de garder leurs concubines, le pape révoqua la défense, «disant que cela n'est point interdit, parce que la vie des prêtres et ecclésiastiques est telle qu'on en trouve à peine un qui n'entretienne une concubine ou du moins n'ait une courtisane....» César Borgia, à la prise de Capoue, «choisit quarante des plus belles femmes qu'il se réserve; et un assez grand nombre de captives sont vendues à vil prix à Rome....» Sous Alexandre VI, «tous les ecclésiastiques, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, ont des concubines en façon d'épouses, et même publiquement. Si Dieu n'y pourvoit, ajoute l'historien, cette corruption passera aux moines et aux religieux, quoique à vrai dire presque tous les monastères de la ville soient devenus des lupanars, sans que personne y contredise....» À l'égard d'Alexandre VI, amant de Lucrèce, sa fille, c'est au lecteur à chercher dans Burchard la peinture des priapées extraordinaires auxquelles il assiste avec Lucrèce et César, et l'énumération des prix qu'il distribue. Pareillement, que le lecteur aille lui-même lire dans les originaux la bestialité de Pierre Luigi Farnèse, le fils du pape, comment le jeune et honnête évêque de Fano mourut de son attentat, et comment le pape, traitant ce crime «de légèreté juvénile,» lui donna par cette bulle secrète l'absolution «la plus ample de toutes les peines que, par incontinence humaine, en quelque façon ou pour quelque cause que ce fût, il eût pu encourir.» Pour ce qui est de la sécurité civile, Bentivoglio fait tuer tous les Marescotti; Hippolyte d'Est fait crever les yeux à son frère, en sa présence; César Borgia tue son frère; le meurtre est dans les mœurs et n'excite plus d'étonnement; on demande au pêcheur qui a vu lancer le corps à l'eau, pourquoi il n'avait pas averti le gouverneur de la ville; «il répond qu'il a vu en sa vie jeter une centaine de corps au même endroit, et que jamais personne ne s'en est inquiété.» «Dans notre ville, dit un vieil historien, il se faisait quantité de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se passait à peine un jour que quelqu'un ne fût tué.» César, un jour, tua Peroso, favori du pape, entre ses bras et sous son manteau, tellement que le sang en jaillit au visage du pape. Il fit poignarder en plein jour, sur les marches du palais, puis étrangler le mari de sa sœur; comptez ses assassinats, si vous pouvez. Certainement, son père et lui, par leur génie, leurs mœurs, leur scélératesse parfaite, affichée et systématique, ont présenté à l'Europe les deux images les mieux réussies du diable. Pour tout dire, en un mot, c'est d'après ce monde et pour ce monde que Machiavel écrivit son Prince. Le développement complet de toutes les facultés et de toutes les convoitises humaines, la destruction complète de tous les freins et de toutes les pudeurs humaines, voilà les deux traits marquants de cette culture grandiose et perverse. Faire de l'homme un être fort muni de génie, d'audace, de présence d'esprit, de fine politique, de dissimulation, de patience, et tourner toute cette puissance à la recherche de tous les plaisirs, plaisirs du corps, du luxe, des arts, des lettres, de l'autorité, c'est-à-dire former et déchaîner un animal admirable et redoutable, bien affamé et bien armé, voilà son objet, et l'effet au bout de cent ans est visible. Ils se déchirent entre eux, comme de beaux lions et de superbes panthères. Dans cette société qui est devenue un cirque, parmi tant de haines, et quand l'épuisement commence, l'étranger paraît; tous plient alors sous sa verge; on les encage, et ils languissent ainsi, dans des plaisirs obscurs, avec des vices bas[322], en courbant l'échine. Le despotisme, l'inquisition et les sigisbés, l'ignorance crasse et la friponnerie ouverte, les effronteries et les gentillesses des arlequins et des scapins, la misère et les poux, telle est l'issue de la Renaissance italienne. Comme les civilisations antiques de la Grèce et de Rome[323], comme les civilisations modernes de la Provence et d'Espagne, comme toutes les civilisations du Midi, elle porte en soi un vice irrémédiable, une mauvaise et fausse conception de l'homme; les Allemands du seizième siècle, comme les Germains du quatrième siècle, en ont bien jugé; avec leur simple bon sens, avec leur, honnêteté foncière, ils ont mis le doigt sur la plaie secrète. On ne fonde pas une société sur le culte du plaisir et de la force; on ne fonde une société que sur le respect de la liberté et de la justice. Pour que la grande rénovation humaine qui soulève au seizième siècle toute l'Europe pût s'achever et durer, il fallait que, rencontrant une autre race, elle développât une autre culture, et que d'une conception plus saine de là vie elle fît sortir une meilleure forme de civilisation.

II

Ainsi naquit la Réforme, à côté de la Renaissance. En effet, elle est aussi une renaissance, une renaissance appropriée au génie des peuples germains. Ce qui distingue ce génie des autres, ce sont ses préoccupations morales. Plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la gloutonnerie et à l'ivrognerie[324], ils sont en même temps plus remués par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à l'abnégation et au sacrifice. Tels leur climat les a pétris, et tels ils sont demeurés de Tacite à Luther, de Knox à Gustave-Adolphe et à Kant. À la longue, et sous l'empreinte incessante des siècles, le corps flegmatique, repu de grosse nourriture et de boissons fortes, s'est rouillé; les nerfs sont devenus moins excitables, les muscles moins alertes, les désirs moins voisins de l'action, la vie plus terne et plus lente, l'âme plus endurcie et plus indifférente aux chocs corporels; la boue, la pluie, la neige, l'abondance des spectacles déplaisants et mornes, le manque des vifs et délicats chatouillements sensibles maintiennent l'homme dans une attitude militante. Héros aux temps barbares, travailleurs aujourd'hui, ils supportent l'ennui comme ils provoquaient les blessures; aujourd'hui comme autrefois, c'est la noblesse intérieure qui les touche; rejetés vers les jouissances du dedans, ils y trouvent un monde, celui de la beauté morale. Pour eux le modèle idéal s'est déplacé; il n'est plus situé parmi les formes, composé de force et de joie, mais transporté dans les sentiments, composé de véracité, de droiture, d'attachement au devoir, de fidélité à la règle. Qu'il vente et qu'il neige, que l'ouragan se démène dans les noires forêts de sapins, ou sur la houle blafarde parmi les goëlands qui crient, que l'homme roidi et violacé par le froid trouve pour tout régal, en se claquemurant dans sa chaumière, un plat de choucroute aigre ou une pièce de bœuf salé, sous une lampe fumeuse et près d'un feu de tourbe, il n'importe; un autre royaume s'ouvre pour le dédommager, celui du contentement intime: sa femme est fidèle et l'aime; ses enfants, autour de son âtre, épellent la vieille Bible de famille; il est maître chez lui, protecteur, bienfaiteur, honoré par autrui, honoré par lui-même; et si, par hasard, il a besoin d'aide, il sait qu'au premier appel il verra ses voisins se ranger fidèlement et bravement à ses côtés. Le lecteur n'a qu'à mettre en regard les portraits du temps, ceux d'Italie et ceux d'Allemagne; il apercevra d'un coup d'œil les deux races et les deux civilisations, la Renaissance et la Réforme: d'un côté, quelque condottiere demi-nu en costume romain, quelque cardinal dans sa simarre, amplement drapé, sur un riche fauteuil sculpté et orné de têtes de lions, de feuillages, de faunes dansants, lui-même ironique et voluptueux, avec le fin et dangereux regard du politique et de l'homme du monde, cauteleusement courbé et en arrêt; de l'autre côté, quelque brave docteur, un théologien, homme simple, mal peigné, roide comme un pieu dans sa robe unie de bure noire, avec de gros livres de doctrine à fermoirs solides, travailleur convaincu, père de famille exemplaire. Regardez maintenant le grand artiste du siècle, un laborieux et consciencieux ouvrier, un partisan de Luther[325], un véritable homme du Nord, Albert Dürer. Lui aussi, comme Raphaël et Titien, il a son idée de l'homme, idée inépuisable de laquelle sortent par centaines les figures vivantes et les scènes de mœurs, mais combien nationales et originales! De la beauté épanouie et heureuse, nul souci; ses corps nus ne sont que des corps déshabillés: épaules étroites, ventres proéminents, jambes grêles, pieds alourdis par la chaussure, ceux de son voisin le charpentier ou de sa commère la marchande de saucisses; les têtes font saillie sur le cuivre infatigablement rayé et fouillé, sauvages ou bourgeoises, souvent ridées par la fatigue du métier, ordinairement tristes, anxieuses et patientes, âprement et misérablement déformées par les nécessités de la vie réelle. Au milieu de cette copie minutieuse de la vérité laide, où est l'échappée? Quelle est la contrée où va s'enfuir la grande imagination mélancolique? C'est le rêve, le rêve étrange fourmillant de pensées profondes, la contemplation douloureuse de la destinée humaine, l'idée vague de la grande énigme, la réflexion tâtonnante qui, dans la noirceur des bois hérissés, à travers les emblèmes obscurs et les figures fantastiques, essaye de saisir la vérité et la justice. Il n'a pas besoin de les chercher si loin; de prime-saut il les a saisies. Si l'honnêteté est quelque part au monde, c'est dans les madones qui incessamment reviennent sous son burin. Ce n'est pas lui qui, à la façon de Raphaël, commencerait par les faire nues; la main la plus licencieuse n'oserait pas déranger un seul des plis roides de leurs robes; leur enfant sur les bras, elles ne songent qu'à lui et ne songeront jamais au delà; non-seulement elles sont innocentes, mais encore elles sont vertueuses; la sage mère de famille allemande, enfermée pour toujours par sa volonté et par sa nature dans les devoirs et les contentements domestiques, respire tout entière dans la sincérité foncière, dans le sérieux, dans l'inattaquable loyauté de leurs attitudes et de leurs regards. Il a fait plus: à côté de la vertu paisible, il a figuré la vertu militante. Le voilà enfin le Christ véritable, le pâle Crucifié, exténué et décharné par l'agonie, dont le sang, à chaque minute, tombe en gouttes plus rares, à mesure que les palpitations plus faibles annoncent le déchirement suprême d'une vie qui s'en va. Ce n'est pas ici, comme chez les maîtres italiens, un spectacle à récréer les yeux, un simple ondoiement d'étoffes, une ordonnance des groupes. Le cœur, le plus profond du cœur, est blessé par cette vue; c'est le juste opprimé qui meurt, parce que le monde hait la justice; les puissants, les hommes du siècle sont là, indifférents, ironiques: un chevalier empanaché, un bourgmestre ventru qui, les mains croisées derrière son dos, regarde, occupe une heure; mais tout le reste pleure; au-dessus des femmes évanouies, les anges pleins d'angoisse viennent recueillir dans des coupes le sang sacré qui suinte, et les astres du ciel se voilent la face pour ne pas contempler un si grand attentat. Il y en aura d'autres; supplices sur supplices, et les vrais martyrs à côté du vrai Christ, résignés, silencieux, avec le doux regard des premiers fidèles. Ils sont liés autour d'un vieil arbre, et le bourreau les déchire avec un fouet armé d'ongles de fer. Un évêque, les mains jointes, prie étendu pendant qu'on lui tourne dans l'œil une tarière. Là-haut, entre les arbres échevelés et les racines grimaçantes, une troupe d'hommes et de femmes gravit sous les verges l'escarpement d'une colline, et du sommet, avec la pointe des lances, on les fait sauter dans le précipice; çà et là roulent des têtes, des troncs inertes, et à côté de ceux qu'on décapite, des corps enflés traversés d'un pal attendent les corbeaux qui croassent. Tous ces maux, il faut les supporter pour confesser sa foi et établir la justice. Mais il y a là-haut un gardien, un vengeur, un juge tout-puissant qui aura son jour. Il va luire, ce jour, et les perçants rayons du dernier soleil jaillissent déjà, comme une poignée de dards, à travers les ténèbres du siècle. Au plus haut du ciel, l'ange est apparu dans sa robe étincelante, guidant les cavalcades effrénées, les épées tournoyantes, les flèches inévitables des vengeurs qui viennent fouler et punir la terre; les hommes s'abattent sous leur galop, et la gueule du monstre infernal mâche déjà la tête des prélats iniques. C'est ici le poëme populaire de la conscience, et, depuis les jours des apôtres, les hommes ne l'ont point conçu plus sublime et plus complet[326].

Car la conscience, comme le reste, a son poëme; par un envahissement naturel, la toute-puissante idée de la justice déborde de l'âme, couvre le ciel, et y intronise un nouveau Dieu. Redoutable Dieu, qui ne ressemble guère à la calme intelligence qui sert aux philosophes pour expliquer l'ordre des choses, ni à ce Dieu tolérant, sorte de roi constitutionnel que Voltaire atteint au bout d'un raisonnement, que Béranger chante en camarade et qu'il salue «sans lui demander rien.» C'est le juste Juge impeccable et rigide, qui exige de l'homme un compte exact de sa conduite visible et de tous ses sentiments invisibles, qui ne tolère pas un oubli, un abandon, une défaillance, devant qui tout commencement de faiblesse ou de faute est un attentat et une trahison. Qu'est-ce que notre justice devant cette justice stricte? On vivait tranquille, aux temps d'ignorance; tout au plus, quand on se sentait coupable, on allait chercher une absolution auprès du prêtre; pour achever, on achetait une bonne indulgence; le tarif était là, il y est encore; Tetzel le dominicain déclare que tous les péchés sont lavés «sitôt que l'argent sonne dans la caisse.» Quel que soit le crime, on en a quittance; quand même «un homme aurait violé la mère de Dieu,» il retournerait chez lui net et certain du paradis. Par malheur, les marchands de pardons ne savent pas que tout est changé et que l'esprit est devenu adulte; il ne récite plus les mots machinalement comme un catéchisme, il les sonde anxieusement comme une vérité. Dans l'universelle renaissance, et dans la puissante floraison de toutes les idées humaines, l'idée germanique du devoir végète comme les autres. À présent, quand on parle de justice, ce n'est plus une phrase morte qu'on récite, c'est une conception vivante qu'on produit; l'homme aperçoit l'objet qu'elle représente, et ressent l'ébranlement qui la soulève; il ne la reçoit plus, il la fait; elle est son œuvre et sa maîtresse; il la crée et la subit. «Ces mots justus et justitia Dei, dit Luther, étaient un tonnerre dans ma conscience. Je frémissais en les entendant; je me disais: Si Dieu est juste, il me punira[327].» Car sitôt que la conscience a retrouvé l'idée du modèle parfait[328], les moindres manquements lui semblent des crimes, et l'homme condamné par ses propres scrupules tombe consterné d'horreur «et comme englouti.» «Moi qui menais la vie d'un moine irréprochable, dit encore Luther, je sentais pourtant en moi la conscience inquiète du pécheur, sans parvenir à me rassurer sur la satisfaction que je devais à Dieu.... Alors je me disais: Suis-je donc le seul qui doive être triste en esprit?... Oh! que je voyais de spectres et de figures horribles!»—Ainsi alarmée, la conscience croit que le jour terrible va venir. «La fin du monde est proche.... Nos enfants la verront; peut-être nous-mêmes.»—Une fois à ce propos, six mois durant, il a des songes épouvantables. Comme les chrétiens de l'Apocalypse, il fixe le moment: cela arrivera à Pâques ou pour la fête de la conversion de saint Paul. Tel théologien, son ami, songe à donner tous ses biens aux pauvres; «mais les prendrait-on? disait-il. Demain soir, nous serons assis dans le ciel.» Sous de telles angoisses, le corps fléchit. Pendant quatorze jours, Luther fut dans un tel état, qu'il ne put ni boire, ni manger, ni dormir. «Jour et nuit,» les yeux fixés sur le texte de saint Paul, il voyait le juge et ses mains inévitables. Voilà la tragédie qui s'est agitée dans toutes les âmes protestantes; c'est la tragédie éternelle de la conscience, et le dénoûment est une nouvelle religion.

Car ce n'est pas la nature toute seule et sans secours qui sortira de cet abîme. D'elle-même «elle est si corrompue qu'elle n'éprouve pas le désir des choses célestes.... Il n'y a rien en elle devant Dieu que concupiscence....» La bonne intention ne peut venir d'elle. «Car, effrayé par la face de son péché, l'homme ne saurait se proposer de bien faire, inquiet comme il l'est et anxieux; au contraire, abattu et écrasé par la force de son péché, il tombe dans le désespoir et dans la haine de Dieu, comme il arriva à Caïn, à Saül, à Judas,» en sorte qu'abandonné à lui-même, il ne peut trouver en lui-même que la rage et l'accablement d'un désespéré ou d'un démon. En vain il essayerait de se racheter par de bonnes œuvres; nos bonnes actions ne sont pas pures; même pures, elles n'effacent pas la souillure des péchés antérieurs, et d'ailleurs elles n'ôtent point la corruption originelle du cœur; elles ne sont que des rameaux et des fleurs, c'est dans la séve que gît le venin héréditaire. Il faut que l'homme descende en son cœur, par-dessous l'obéissance littérale et la régularité juridique; que du royaume de la loi il pénètre dans celui de la grâce; que de la rectitude imposée, il passe à la générosité spontanée; que par-dessous sa première nature, qui le portait vers l'égoïsme et les choses de la terre, une seconde nature se développe, qui le porte vers le sacrifice et les choses du ciel. Ni mes œuvres, ni ma justice, ni les œuvres et la justice d'aucune créature ou de toutes les créatures ne peuvent opérer en moi ce changement extraordinaire. Un seul le peut, le Dieu pur, le Juste immolé, le Sauveur, le Réparateur, Jésus, mon Christ, en m'imputant sa justice, en versant sur moi ses mérites, en noyant mon péché sous son sacrifice. Le monde est «une masse de perdition[329]» prédestinée à l'enfer. Seigneur Jésus, retirez-moi, choisissez-moi dans cette masse. Je n'y ai nul droit, il n'y a rien en moi qui ne soit abominable; cette prière même, c'est vous qui me l'inspirez et qui la faites en moi. Mais je pleure et ma poitrine se soulève, et mon cœur se brise. Seigneur, que je me sente racheté, pardonné, votre élu, votre fidèle; donnez-moi la grâce, et donnez-moi la foi!—«Alors, dit Luther, je me sentis comme rené, et il sembla que j'entrais à portes ouvertes dans le paradis.»

Que reste-t-il à faire après cette rénovation du cœur? Rien, toute la religion est là; il faut réduire ou supprimer le reste; elle est une affaire personnelle, un dialogue intime entre l'homme et Dieu, où il n'y a que deux choses agissantes, la propre parole de Dieu, telle qu'elle est transmise par l'Écriture, et les émotions du cœur de l'homme, telles que la parole de Dieu les excite et les entretient[330]. Écartons les pratiques sensibles par lesquelles on a voulu remplacer cet entretien de l'âme invisible et du juge invisible: je veux dire les mortifications, les jeûnes, les pénitences corporelles, les carêmes, les vœux de chasteté et de pauvreté, les chapelets, les indulgences; les rites ne sont bons qu'à étouffer sous des œuvres machinales la piété vivante. Écartons les intermédiaires par lesquels on a voulu empêcher le commerce direct de Dieu et de l'homme, je veux dire les saints, la Vierge, le pape, le prêtre: quiconque les adore ou leur obéit est idolâtre. Ni les saints, ni la Vierge ne peuvent nous convertir et nous sauver; c'est Dieu seul qui par son Christ nous convertit et nous sauve. Ni le pape, ni le prêtre ne peuvent nous fixer notre croyance ou nous remettre nos péchés; c'est Dieu seul qui nous instruit par son Écriture, et nous absout par sa grâce. Plus de pèlerinages ni de reliques; plus de traditions ni de confessions auriculaires. Une nouvelle Église paraît, et avec elle un nouveau culte; les ministres de la religion changent de rôle, et l'adoration de Dieu change de forme; l'autorité du clergé s'atténue, et la pompe du service se réduit; elles se réduisent et s'atténuent d'autant plus, que l'idée primitive de la théologie nouvelle est plus absorbante, tellement, qu'il y a des sectes où elles disparaissent tout à fait. Le prêtre descend de cette haute place où le droit de remettre les péchés et de régler la foi l'avait élevé par-dessus les têtes des laïques; il rentre dans la société civile, il se marie comme eux, il tend à redevenir leur égal, il n'est qu'un homme plus savant et plus pieux que les autres, leur élu et leur conseiller. Son église devient un temple, vide d'images, d'ornements et de cérémonies, parfois tout nu, simple lieu d'assemblée, où, entre des murs blanchis, du haut d'une chaire unie, un homme en robe noire parle sans gestes, lit un morceau de la Bible, entonne un hymne que continue la congrégation. Il y a un autre lieu de prière, aussi peu décoré et non moins vénéré, le foyer domestique, où chaque soir le père de famille, devant ses serviteurs et ses enfants, fait tout haut la prière et lit l'Écriture. Austère et libre religion, toute purgée de sensualité et d'obéissance, toute intérieure et personnelle, qui, instituée par l'éveil de la conscience, ne pouvait s'établir que chez des races où chacun trouve naturellement en soi-même la persuasion qu'il est seul responsable de ses œuvres et toujours astreint à des devoirs.

III

Sans doute c'est par une porte bâtarde que la réforme entre en Angleterre; mais il suffit qu'une porte s'ouvre, telle quelle; car ce ne sont pas les manéges de cour et les habiletés officielles qui amènent les révolutions profondes; ce sont les situations sociales et les instincts populaires. Quand cinq millions d'hommes se convertissent, c'est que cinq millions d'hommes ont envie de se convertir. Laissons donc de côté les parades et les intrigues d'en haut, les scrupules et les passions de Henri VIII[331], les complaisances et les adresses de Cranmer, les variations et les bassesses du Parlement, les oscillations et les lenteurs de la Réforme, commencée, puis arrêtée, puis poussée en avant, puis d'un coup violemment refoulée, enfin épandue sur toute la nation, et endiguée dans un établissement légal, établissement singulier, bâti de pièces disparates, mais solide pourtant et qui a duré. Tout grand changement a sa racine dans l'âme, et il n'y a qu'à regarder de près dans cette région profonde pour découvrir les inclinations nationales et les irritations séculaires dont le protestantisme est issu.

Cent cinquante ans auparavant, il avait été sur le point d'éclore; Wicleff avait paru, les lollards s'étaient levés, la Bible avait été traduite; la chambre des communes avait proposé la confiscation de tous les biens ecclésiastiques; puis, sous le poids de l'Église, de la royauté et des lords réunis, la réforme naissante écrasée était rentrée sous terre, pour ne plus reparaître que de loin en loin par les supplices de ses martyrs. Les évêques avaient reçu le droit d'emprisonner sans jugement les laïques suspects d'hérésie; ils avaient brûlé vivant lord Cobham; les rois avaient pris parmi eux leurs ministres; assis dans leur autorité et dans leur faste, ils avaient fait plier noblesse et peuple sous le glaive laïque qui leur avait été remis, et, dans leur main, le rigide réseau de lois qui depuis la conquête enserrait la nation de ses mailles, était devenu encore plus étroit et plus blessant. Les actions vénielles s'y étaient trouvées prises comme les actions criminelles, et la répression judiciaire, portée sur les péchés aussi bien que sur les attentats, avait changé la police en inquisition: «Offenses contre la chasteté[332], hérésie ou choses sentant l'hérésie, sorcellerie, ivrognerie, médisance, diffamation, paroles impatientes, promesses rompues, mensonge, manque d'assistance à l'église, paroles irrévérentieuses à propos des saints, non-payement des offrandes, plaintes contre les tribunaux ecclésiastiques,» tous ces délits imputés ou soupçonnés conduisaient les gens devant les tribunaux ecclésiastiques, avec des frais énormes, parmi de longs délais, à de grandes distances, sous une procédure captieuse, pour aboutir à de grosses amendes, à des emprisonnements rigides, à des abjurations humiliantes, à des pénitences publiques et à la menace souvent accomplie des supplices et du bûcher. Qu'on en juge par un seul fait: le comte de Surrey, un parent du roi, fut traduit devant un de ces tribunaux pour avoir manqué au maigre. Imaginez, si vous le pouvez, la minutieuse et incessante oppression d'un pareil code; à quel point toute la vie humaine, actions visibles et pensées invisibles, y était enveloppée et enlacée; comment, par les délations forcées, il pénétrait dans chaque foyer et dans chaque conscience; avec quelle impudence il se transformait en machine d'extorsions; quelle sourde colère il excitait dans ces bourgeois, dans ces paysans obligés parfois de faire et de refaire soixante milles pour laisser accroché à chacune des innombrables griffes de la procédure[333] un morceau de leur épargne, parfois toute leur substance et toute la substance de leurs enfants! On réfléchit quand on est ainsi foulé; on se demande tout bas si c'est bien par une délégation de Dieu que les voleurs mitrés pratiquent ainsi la tyrannie et le pillage; on regarde de plus près dans leur vie; on veut savoir s'ils observent eux-mêmes la régularité qu'ils imposent à autrui; et tout d'un coup l'on apprend d'étranges choses. Le cardinal Wolsey écrit au pape que «les prêtres séculiers et réguliers commettent habituellement des crimes atroces pour lesquels, s'ils n'étaient pas dans les ordres, ils seraient promptement exécutés[334], et que les laïques sont scandalisés de les voir non-seulement échapper à la dégradation, mais jouir d'une impunité parfaite.» Un prêtre convaincu d'inceste avec la prieure de Kilbourne est condamné pour toute peine à porter une croix à la procession et à payer trois shillings et quatre pence; à ce taux, je réponds qu'il recommencera. Dès le règne précédent, les gentilshommes et les fermiers du Carnavonshire déposaient une plainte pour accuser le clergé de débaucher, de parti pris, leurs femmes et leurs filles. Il y avait des maisons de prostitution à Londres pour l'usage particulier des prêtres. Quant aux abus du confessionnal, lisez dans les originaux[335] les intimités auxquelles ils donnent lieu. Les évêques distribuent des bénéfices à leurs enfants encore tout jeunes; «le saint père prieur de Maiden Bradley n'en avait que six, dont une fille déjà mariée sur les biens du monastère.»—... Dans les couvents «les moines boivent après la collation jusqu'à dix heures ou midi, et viennent à matines, ivres.... Ils jouent aux cartes, aux dés.... Quelques-uns n'arrivent à matines que quand le jour baisse, et encore seulement par crainte des peines corporelles.» Les visiteurs royaux trouvaient des concubines dans les appartements secrets des abbés. Au monastère de Sion, les moines confesseurs des nonnes les débauchent et les absolvent tout ensemble. Il y eut des couvents, dit Burnet, où toutes les religieuses furent trouvées grosses. Environ «les deux tiers» des moines d'Angleterre vivaient de telle sorte, que le Parlement entendant le rapport officiel s'écria d'une seule voix: «À bas les moines[336]!» Quel spectacle pour un peuple en qui le raisonnement et la conscience commencent à s'éveiller! Bien avant le grand éclat, la colère publique grondait sourdement et s'amassait pour la révolte; des prêtres étaient hués dans les rues ou jetés dans le ruisseau; des femmes refusaient de recevoir l'hostie consacrée par une main qu'elles appelaient immonde[337]. Quand l'appariteur ecclésiastique venait citer les délinquants, on le chassait en l'injuriant. «Va-t'en, puant coquin; vous êtes tous, chacun de vous, des canailles et des suborneurs.» Un mercier cassait la tête d'un appariteur avec son aune. Un garçon d'auberge disait que «la vue d'un prêtre le rendait malade, et qu'il ferait soixante milles pour en faire coffrer un.» L'évêque Fitz James écrivait que «les gens de Londres étaient si malicieusement disposés en faveur de la perversité hérétique, qu'assemblés en jury ils condamnaient n'importe quel clerc, fût-il aussi innocent qu'Abel[338];» Wolsey lui-même parlait au pape «du dangereux esprit» qui se répandait parmi le peuple, et il méditait une réforme. Quand Henri VIII mit la cognée à l'arbre et que lentement, avec défiance, il frappa un coup, puis un autre coup, émondant les branches, il y eut mille et bientôt cent mille cœurs qui l'approuvèrent et qui auraient voulu frapper le tronc.