CHAPITRE IV.
MAGIE DU CULTE PUBLIC.
SOMMAIRE.--Ce que c'est que la superstition.--Orthodoxie magique. --Dissidence des profanes.--Apparitions et incarnations des dieux.--Tyrésias et Calchas.--Les magiciens d'Homère.--Les sibylles et leurs vers écrits sur des feuilles jetées au vent.--Origine de la géomancie et de la cartomancie.
Les idées produisent les formes et à leur tour les formes reflètent et reproduisent les idées. Pour ce qui est des sentiments, l'association les multiplie dans la réunion de ceux qui les partagent, en sorte que tous sont électrisés de l'enthousiasme de tous. C'est pour cela que si tel ou tel homme du peuple en particulier se trompe aisément sur le juste et sur le beau, le peuple en masse applaudira toujours à ce qui est sublime avec un élan non moins sublime.
Ces deux grandes lois de la nature observées par les anciens mages, leur avaient fait comprendre la nécessité d'un culte public, unique, obligatoire, hiérarchique et symbolique comme la religion tout entière, splendide comme la vérité, riche et varié comme la nature, étoilé comme le ciel, plein de parfums comme la terre, de ce culte enfin que devait plus tard constituer Moïse, que Salomon devait réaliser dans toutes ses splendeurs, et qui, transfiguré encore une fois, réside aujourd'hui dans la grande métropole de Saint-Pierre de Rome.
L'humanité n'a jamais eu réellement qu'une religion et qu'un culte. Cette lumière universelle a eu ses mirages incertains, ses reflets trompeurs et ses ombres, mais toujours après les nuits de l'erreur, nous la voyons reparaître unique et pure comme le soleil.
Les magnificences du culte sont la vie de la religion, et si le Christ veut des ministres pauvres, sa divinité souveraine ne veut pas de pauvres autels. Les protestants n'ont pas compris que le culte est un enseignement, et que dans l'imagination de la multitude il ne faut pas créer un dieu mesquin ou misérable. Voyez ces oratoires qui ressemblent à des mairies et ces honnêtes ministres tournés comme des huissiers ou des commissaires, ne font-ils pas nécessairement prendre la religion pour une formalité, et Dieu pour un juge de paix? Les Anglais qui prodiguent tant d'or dans leurs habitations particulières, et qui affectent d'aimer tant la Bible, ne devraient-ils pas se souvenir des pompes inouïes du temple de Salomon et trouver leurs églises bien froides et bien nues? Mais ce qui dessèche leur culte c'est la sécheresse de leur coeur, et comment voulez-vous qu'avec ce culte sans magie, sans éblouissements et sans larmes, ces coeurs soient jamais rappelés à la vie?
L'orthodoxie est le caractère absolu de la haute magie. Quand la vérité vient au monde, l'étoile de la science en avertit les mages et ils viennent adorer l'enfant créateur de l'avenir. C'est par l'intelligence de la hiérarchie et la pratique de l'obéissance qu'on obtient l'initiation, et un véritable initié ne sera jamais un sectaire.
Les traditions orthodoxes furent emportées de la Chaldée par Abraham, elles régnaient en Égypte du temps de Joseph avec la connaissance du vrai Dieu. Koung-Tseu voulut les établir en Chine, mais le mysticisme imbécile de l'Inde devait, sous la forme idolâtrique du culte de Fô, prévaloir dans ce grand empire. Moïse emporta l'orthodoxie d'Égypte comme Abraham de la Chaldée, et dans les traditions secrètes de la kabbale nous trouvons une théologie entière, parfaite, unique, semblable à ce que la nôtre a de plus grandiose et de mieux expliqué par les pères et les docteurs, le tout avec un ensemble et des lumières qu'il n'est pas donné encore au monde de comprendre. Le Sohar, qui est la clef des livres saints, ouvre aussi toutes les profondeurs et éclaire toutes les obscurités des mythologies anciennes et des sciences cachées primitivement dans le sanctuaire. Il est vrai qu'il faut connaître le secret de cette clef pour arriver à s'en servir, et que pour les intelligences même les plus pénétrantes, mais non initiées à ce secret, le Sohar est absolument incompréhensible et même illisible.
Nous espérons que les lecteurs attentifs de nos écrits sur la magie trouveront d'eux-mêmes ce secret, et parviendront à leur tour à déchiffrer d'abord, puis à lire ce livre qui contient l'explication de tant de mystères.
L'initiation étant la conséquence nécessaire de la hiérarchie, principe fondamental des réalisations magiques, les profanes, après avoir essayé inutilement de forcer les portes du sanctuaire, prirent le parti d'élever autel contre autel, et d'opposer les divulgations ignorantes du schisme aux réticences de l'orthodoxie. D'horribles histoires coururent sur les mages: les sorciers et les stryges rejetèrent sur eux la responsabilité de leurs crimes; c'étaient des buveurs de sang humain, des mangeurs de petits enfants. Cette vengeance de l'ignorance présomptueuse contre la science discrète a obtenu de tous les temps un succès qui en a perpétué l'usage. Un misérable n'a-t-il pas imprimé dans je ne sais quel pamphlet, qu'il avait lui-même et de ses oreilles entendu dans un club l'auteur de ce livre demander que le sang des riches fût mis en boudins pour nourrir le peuple affamé? Plus la calomnie est énorme, plus elle fait d'impression sur les sots.
Les accusateurs des mages commettaient eux-mêmes les forfaits dont ils les accusaient, et s'abandonnaient à toutes les frénésies d'une sorcellerie dévergondée. Il n'était bruit que d'apparitions et de prodiges. Les dieux eux-mêmes descendaient en formes visibles pour autoriser les orgies. Les cercles furieux de prétendus illuminés remontent jusqu'aux bacchantes qui ont assassiné Orphée. Un panthéisme mystique et luxurieux multiplia toujours depuis ces cercles fanatiques et clandestins où la promiscuité et le meurtre se mêlaient aux extases et aux prières. Mais les destinées fatales de ce dogme absorbant et destructeur sont écrites dans une des plus belles fables de la mythologie grecque. Des pirates tyrrhéniens ont surpris Hiacchos endormi et le portent dans leur vaisseau. Ils croient que le dieu de l'inspiration est leur esclave, mais tout à coup en pleine mer leur vaisseau se transfigure, les mâts deviennent des ceps, les cordages des vignes, partout apparaissent des satyres dansant avec des lynx et des panthères, le vertige s'empare de l'équipage, ils se voient tous changés en boucs, et se précipitent dans la mer. Hiacchos alors aborde en Béotie et se rend à Thèbes, la ville de l'initiation, où il trouve que Panthée avait usurpé le pouvoir. Panthée à son tour veut emprisonner le dieu; mais la prison s'ouvre d'elle-même, le captif rayonne, vainqueur au milieu de Thèbes. Panthée devient furieux et les filles de Cadmus devenues des bacchantes le mettent en pièces croyant immoler un jeune taureau.
Le panthéisme, en effet, ne saurait constituer une synthèse et doit périr divisé par les sciences, filles de Cadmus.
Après Orphée, Cadmus, Oedipe et Amphiaraüs, les grands types fabuleux du sacerdoce magique en Grèce sont Tyrésias et Calchas, mais Tyrésias est un hiérophante inintelligent ou infidèle. Un jour il trouve deux serpents entrelacés, il croit qu'ils se battent et les sépare en les frappant de son bâton: il n'a pas compris le symbole du caducée, il veut diviser les forces de la nature, il veut séparer la science de la foi, l'intelligence de l'amour, l'homme de la femme; il les voit unis comme des lutteurs, et il croit qu'ils se battent, il les blesse en les séparant, et le voilà lui-même ayant perdu son équilibre; il sera tour à tour homme et femme, jamais complètement, car l'accomplissement du mariage lui est interdit. Ici se révèlent tous les mystères de l'équilibre universel et de la loi créatrice. En effet c'est l'androgyne humain qui enfante; l'homme et la femme tant qu'ils sont séparés restent stériles, comme la religion sans la science et réciproquement, comme l'intelligence sans amour, comme la douceur sans force et la force sans douceur, comme la justice sans miséricorde et la miséricorde sans justice. L'harmonie résulte de l'analogie des contraires, il faut les distinguer pour les unir et non les séparer pour choisir entre eux. L'homme, dit-on, va sans cesse du blanc au noir dans ses opinions et se trompe toujours. Cela doit être, car la forme visible, la forme réelle est blanche et noire, elle se produit en alliant l'ombre et la lumière sans les confondre. Ainsi se marient tous les contraires dans la nature, et celui qui veut les séparer s'expose au châtiment de Tyrésias. D'autres disent qu'il devint aveugle pour avoir surpris Minerve toute nue, c'est-à-dire pour avoir profané les mystères: c'est une autre allégorie, mais c'est toujours le même symbole.
C'est sans doute à cause de sa profanation des mystères qu'Homère fait errer l'ombre de Tyrésias dans les ténèbres Cimmériennes, et nous le montre revenant avec les larves et les ombres malheureuses qui cherchent à s'abreuver de sang, lorsqu'Ulysse consulte les esprits avec un cérémonial bien autrement magique et formidable que les grimaces de nos mediums et les petits papiers innocents des modernes nécromanciens.
Le sacerdoce est presque muet dans Homère, le devin Calchas n'est ni un souverain pontife ni un grand hiérophante. Il semble être au service des rois dont il redoute la colère, et n'ose dire à Agamemnon des vérités désagréables qu'après avoir imploré la protection d'Achille. Il jette ainsi la division entre ces chefs et devient la cause des désastres de l'armée. Homère, dont tous les récits sont d'importantes et profondes leçons, veut aussi, par cet exemple, montrer à la Grèce combien il importe que le ministère divin soit indépendant des influences temporelles. La tribu sacerdotale ne doit relever que du suprême pontificat, et le grand prêtre est frappé d'impuissance; s'il manque une seule couronne à sa tiare il faut qu'il soit roi temporel pour être l'égal des souverains de la terre, roi par l'intelligence et par la science, roi enfin par sa mission divine. Tant qu'un pareil sacerdoce n'existera pas, semble dire le sage Homère, il manquera quelque chose à l'équilibre des empires.
Le devin Théoclymènes dans l'Odyssée joue à peu près le rôle d'un parasite, il paie aux poursuivants de Pénélope leur hospitalité peu bienveillante par un avertissement inutile, puis il se retire prudemment avant l'esclandre qu'il prévoit.
Il y a loin du rôle de ces diseurs de bonne ou de mauvaise aventure, à celui de ces sibylles qui habitaient dans des sanctuaires où elles se rendaient invisibles et qu'on n'abordait qu'en tremblant. Circés nouvelles, elles ne cédaient pourtant qu'à l'audace: il fallait pénétrer par adresse ou de force dans leur retraite, les prendre par les cheveux, les menacer avec l'épée et les traîner jusqu'au fatal trépied. Alors elles rougissaient et pâlissaient tour à tour, et frémissantes, les cheveux hérissés, elles proféraient des paroles sans suite, puis elles s'échappaient furieuses, écrivaient sur des feuilles d'arbres des mots qui rassemblés devaient former des vers prophétiques et jetaient ces feuilles au vent, puis elles se renfermaient dans leur retraite et ne répondaient plus si on tentait de les rappeler.
L'oracle avait autant de sens différents qu'il était possible d'en trouver en combinant les feuilles de toutes les manières. Si au lieu de mots les feuilles eussent porté des signes hiéroglyphiques, le nombre des interprétations eût encore augmenté, et l'on eût pu consulter le sort en les assemblant au hasard; c'est ce que firent depuis les géomanciens qui devinaient par des nombres et des figures de géométrie jetés au hasard. C'est ce que font encore de nos jours les adeptes de la cartomancie, en se servant de grands alphabets magiques du tarot dont ils ignorent assez généralement la valeur. Dans ces opérations, le sort choisit seulement les signes qui doivent inspirer l'interprète, et sans une faculté toute spéciale d'intuition et de seconde vue, les phrases indiquées par l'assemblage des lettres sacrées et les révélations indiquées par l'assemblage des figures prophétiseront au hasard. Ce n'est pas tout d'assembler les lettres, il faut savoir lire. La cartomancie bien comprise est une véritable consultation des esprits sans nécromancie et sans sacrifices, elle veut donc l'assistance d'un bon médium, la pratique en est d'ailleurs dangereuse et nous ne la conseillons à personne. N'est-ce donc pas assez du souvenir de nos misères pour aggraver nos souffrances dans le présent, faut-il encore les surcharger de toute l'anxiété de l'avenir, et souffrir tous les jours d'avance les catastrophes qu'il nous est impossible d'éviter?
CHAPITRE V.
MYSTÈRES DE LA VIRGINITÉ.
SOMMAIRE.--L'hellénisme à Rome.--Institutions de Numa.--Les Vestales.--Allégories du feu sacré.--Portée religieuse de l'histoire de Lucrèce.--Mystères de la bonne déesse.--Culte du foyer et de la mère patrie.--Collèges des flamines et des augures.--Les oracles.--Opinions erronées de Fontenelle et de Kircher.--Aperçu du calendrier magique chez les Romains.
L'empire romain ne fut qu'une transfiguration de celui des Grecs. L'Italie était la grande Grèce, et lorsque l'hellénisme perfectionna ses dogmes et ses mystères, c'est qu'il fallait commencer l'éducation des enfants de la louve: Rome était déjà au monde.
Un fait spécial caractérise l'initiation donnée aux Romains par Numa, c'est l'importance typique rendue à la femme, à l'exemple des Égyptiens qui adoraient la divinité suprême sous le nom d'Isis.
Chez les Grecs, le Dieu de l'initiation c'est Iacchos, le vainqueur de l'Inde, le resplendissant Androgyne aux cornes d'Ammon, le Panthée qui tient la coupe des sacrifices et y fait ruisseler le vin de la vie universelle, Iacchos, le fils de la foudre et le dompteur des tigres et des lions, mais c'est en profanant les mystères d'Iacchos que les bacchantes ont déchiré Orphée; Iacchos, sous le nom romain de Bacchus, ne sera plus que le dieu de l'ivresse, et Numa demandera ses inspirations à la sage et discrète Égérie, la déesse du mystère et de la solitude. Il faut bien donner une mère à ces sauvages enfants trouvés qui n'ont pu devenir époux qu'en enlevant des femmes par surprise et par trahison. Ce qui doit assurer l'avenir de Rome, c'est le culte de la patrie et de la famille. Numa l'a compris, et il apprend d'Égérie comment on honore la mère des dieux. Il lui élève un temple sphérique sous la coupole duquel brûle un feu qui ne doit jamais s'éteindre. Ce feu est entretenu par quatre vierges qu'on nommera vestales et qui seront entourées d'honneurs extraordinaires si elles sont fidèles, punies avec une rigueur exceptionnelle si elles manquent à leur dignité. L'honneur de la vierge est celui de la mère, et la famille ne peut être sainte qu'autant que la pureté virginale sera reconnue possible et glorieuse. Ici déjà la femme sort de la servitude antique, ce n'est plus l'esclave orientale, c'est la divinité domestique, c'est la gardienne du foyer, c'est l'honneur du père et de l'époux. Rome est devenue le sanctuaire des moeurs, et à ce prix elle sera la souveraine des nations et la métropole du monde.
La tradition magique de tous les âges accorde à la virginité quelque chose de surnaturel et de divin. Les inspirations prophétiques cherchent les vierges, et c'est en haine de l'innocence et de la virginité que la Goëtie sacrifie des enfants au sang desquels elle reconnaît pourtant une vertu sacrée et expiatoire. Lutter contre l'attrait de la génération s'est c'exercer à vaincre la mort, et la suprême chasteté était la plus glorieuse couronne proposée aux hiérophantes. Répandre sa vie dans des embrassements humains c'est jeter des racines dans la tombe. La chasteté est une fleur qui n'a plus de tige sur la terre et qui, aux caresses du soleil qui l'invite à monter vers lui, peut se détacher sans efforts et s'envoler comme un oiseau.
Le feu sacré des vestales était le symbole de la foi et du chaste amour. C'était aussi l'emblème de cet agent universel dont Numa savait produire et diriger la forme électrique et foudroyante. En effet, pour rallumer le feu des vestales, si par une négligence très punissable elles l'avaient laissé s'éteindre, il fallait le soleil ou la foudre. On le renouvelait et on le consacrait au commencement de toutes les années, pratique conservée parmi nous et observée la veille de Pâques.
C'est à tort qu'on a accusé le christianisme d'avoir emprunté ce qu'il y avait de plus beau dans les anciens cultes. Le christianisme, cette dernière forme de l'orthodoxie universelle, a gardé tout ce qui lui appartenait et n'a rejeté que les pratiques dangereuses et les vaines superstitions.
Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia. Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier ensuite et le punir.
C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête; mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée, c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les hontes.
Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.
S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était possible après les règnes de Néron et de Domitien, que pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire, plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?
Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée, ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science profonde de la lumière et des analogies universelles de ses reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite. Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à lire les caractères que trace partout la lumière, et à reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales. Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.
C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité: Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui prononce le mot impossible, manque de prudence.
Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages, c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes publics du culte aux lois universelles de la nature. La disposition des mois et des jours est restée la même sous l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu, comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des Israélites, tout réaliser et tout accomplir.
CHAPITRE VI.
DES SUPERSTITIONS.
SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la superstition de la magie.--Superstitions grecques et romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.
Les superstitions sont des formes religieuses qui survivent aux idées perdues. Toutes ont eu pour raison d'être une vérité qu'on ne sait plus ou qui s'est transfigurée. Leur nom, du latin superstes, signifie ce qui survit: ce sont les restes matériels des sciences ou des opinions anciennes.
La multitude, toujours plutôt instinctive que pensante, s'attache aux idées par les formes, et change difficilement d'habitudes. Lorsqu'on veut combattre les superstitions, il semble toujours au peuple qu'on s'attaque à la religion même; aussi saint Grégoire, l'un des plus grands papes de la chrétienté, ne voulait-il pas qu'on supprimât les usages. Purifiez les temples, écrivait-il à ses missionnaires, mais ne les détruisez pas, «car, tant que la nation verra subsister ses anciens lieux de prière, elle s'y rendra par habitude et vous la gagnerez plus facilement au culte du vrai Dieu.»
«Les Bretons, dit encore ce saint pape, font à certains jours des sacrifices et des festins, laissez-leur les festins, ne supprimez que les sacrifices; laissez-leur la joie de leurs fêtes, mais de païenne qu'elle était, rendez-la doucement et progressivement chrétienne.»
La religion garda presque les noms mêmes des coutumes pieuses qu'elle remplaçait par les saints mystères. Ainsi les anciens célébraient tous les ans un banquet nommé les charisties; ils y invitaient les âmes de leurs ancêtres et faisaient ainsi acte de foi en la vie universelle et immortelle. L'Eucharistie, c'est-à-dire la charistie par excellence, a remplacé les charisties, et nous communions à Pâques avec tous nos amis de la terre et du ciel. Loin de favoriser par de semblables progrès les anciennes superstitions, le christianisme rendait l'âme et la vie aux signes survivants des croyances universelles.
La magie, cette science de la nature qui tient de si près à la religion, puisqu'elle initie les hommes aux secrets de la divinité, la magie, cette science oubliée, vit encore tout entière dans les signes hiéroglyphiques, et en partie dans les traditions vivantes ou superstitions qu'elle a laissées.
Ainsi, par exemple, l'observance des nombres et des jours est une réminiscence aveugle du dogme magique primitif. Le vendredi, jour consacré à Vénus, était regardé par les anciens comme un jour funeste, parce qu'il rappelle les mystères de la naissance et de la mort. On ne commençait rien ce jour-là chez les juifs, mais on achevait tout le travail de la semaine parce qu'il précède le jour du sabbat ou du repos obligatoire. Le nombre treize, qui vient après le cycle parfait de douze, représente aussi la mort après les travaux de la vie. L'article du symbole israëlite relatif à la mort est le treizième. Par suite du démembrement de la famille de Joseph en deux tribus, il se trouvait treize convives à la première pâque d'Israël, dans la terre promise, c'est-à-dire treize tribus au partage des moissons de Chanaan. Une de ces tribus fut exterminée, et ce fut celle de Benjamin, le plus jeune des enfants de Jacob. De là est venue cette tradition que lorsqu'on est treize à table, le plus jeune doit bientôt mourir.
Les mages s'abstenaient de la chair de certains animaux et ne mangeaient pas de sang. Moïse mit leur pratique en précepte, et dit, relativement au sang, que l'âme des animaux s'y trouve unie, et qu'il ne faut pas se nourrir d'âmes animales. Ces âmes animales qui restent dans le sang sont comme un phosphore de lumière astrale coagulée et corrompue qui peut devenir le germe d'un grand nombre de maladies; le sang des animaux suffoqués se digère mal et prédispose aux apoplexies et aux cauchemars. La chair des carnivores est également malsaine à cause des instincts féroces dont elle a été animée, et de ce qu'elle a déjà absorbé de corruption et de mort.
«Lorsque l'âme d'un animal est séparée de son corps avec violence, dit Porphyre, elle ne s'en éloigne pas, et comme les âmes humaines qu'une mort violente a fait périr, elle reste près de son corps. Lors donc qu'on tue les animaux, leurs âmes se plaisent auprès des corps qu'on les a forcés de quitter. Rien ne peut les en éloigner: elles y sont retenues par sympathie. On en a vu plusieurs qui gémissaient près de leurs corps. Ainsi les âmes des hommes dont les corps ne sont point inhumés, restent près de leurs cadavres; c'est de celles-là que les magiciens abusent pour leurs opérations, en les forçant de leur obéir, lorsqu'ils sont les maîtres du corps mort soit en entier, soit en partie. Les théosophes qui sont instruits de ces mystères, et qui savent quelle est la sympathie de l'âme des bêtes pour les corps dont elles sont séparées et avec quel plaisir elles s'en approchent, ont avec raison défendu l'usage de certaines viandes, afin que nous ne soyons pas infestés d'âmes étrangères.»
Porphyre ajoute qu'on peut devenir prophète en se nourrissant de coeurs de corbeaux, de taupes et d'éperviers. Ici le théurgiste d'Alexandrie tombe dans les recettes du petit Albert; mais s'il arrive sitôt à la superstition, c'est qu'il a promptement fait fausse route, car son point de départ était la science.
Les anciens, pour désigner les propriétés secrètes des animaux, disaient que les dieux à l'époque de la guerre des géants avaient pris diverses formes pour se cacher, et qu'ils se plaisaient parfois à les reprendre. Ainsi Diane se change en louve; le soleil en taureau, en lion, en dragon et en épervier; Hécate en cheval, en lionne, en chienne. Le nom de Phérébate a été donné, suivant plusieurs théosophes, à Proserpine parce qu'elle se nourrit de tourterelles. Les tourterelles sont l'offrande ordinaire que les prêtresses de Maïa font à cette déesse qui est la Proserpine de la terre, la fille de la blonde Cérès, nourricière du genre humain. Les initiés d'Éleusis doivent s'abstenir d'oiseaux domestiques, de poissons, de fèves, de pêches et de pommes; ils ne touchent jamais une femme en couches ou qui a ses mois. Porphyre, à qui nous empruntons encore tous ces détails, ajoute la phrase que voici:
«Quiconque a étudié la science des visions, sait que l'on doit s'abstenir de toutes sortes d'oiseaux si l'on veut être délivré du joug des choses terrestres et trouver une place parmi les dieux du ciel.» Mais il n'en dit pas la raison.
Suivant Euripide, les initiés au culte secret de Jupiter en Crète s'abstenaient de la chair des animaux. Voici comment il fait parler ces prêtres; c'est le choeur qui s'adresse au roi Minos:
«Fils d'une Tyrienne de Phénicie, descendant d'Europe et du grand Jupiter, roi de l'île de Crète, fameuse par cent villes; nous venons vers toi, en quittant les temples des dieux construits du bois des chênes et des cyprès façonnés par le fer, nous menons une vie pure.--Depuis le temps que j'ai été fait prêtre de Jupiter idéen, je ne prends plus de part aux repas nocturnes des bacchanales, et je ne mange plus les viandes saignantes, mais j'offre des flambeaux à la mère des dieux: je suis prêtre parmi les curètes revêtus de blanc; je m'éloigne du berceau des hommes, j'évite aussi leurs tombes, et je ne mange rien de ce qui a été animé par le souffle de vie.»
La chair des poissons est phosphorescente, et par conséquent aphrodisiaque. Les fèves sont échauffantes et font rêver creux. On trouverait sans doute une raison profonde à toutes les abstinences, même les plus singulières, en dehors de toutes superstitions. Il est certaines combinaisons d'aliments qui sont contraires aux harmonies de la nature. «Ne faites pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère,» disait Moïse; prescription touchante comme allégorie et sage sous le rapport de l'hygiène.
Les Grecs comme les Romains, mais moins que les Romains, croyaient aux présages; ils regardaient les serpents comme de bon augure lorsqu'ils goûtaient aux offrandes sacrées. S'il tonnait à droite ou gauche, l'augure était favorable ou malheureux. Les éternuements étaient des présages, et ils observaient de même certains autres accidents naturels aussi bruyants, mais moins honnêtes que l'éternuement. Dans l'hymne de Mercure, Homère raconte qu'Apollon, auquel le dieu des voleurs, étant encore au berceau, venait de dérober ses boeufs, prend l'enfant et le secoue pour lui faire avouer le larcin:
Mercure s'avisant d'un étrange miracle,
De ses flancs courroucés fit entendre l'oracle;
Jusqu'au grand Apollon la vapeur en monta,
Et gourmandant l'enfant qu'à terre il rejeta,
Bien qu'il eût grand désir d'achever son voyage,
Le dieu se détourna, puis lui tint ce langage:
Courage, de Maïa, l'excellente en beauté,
Et du grand Jupiter, beau fils emmailloté,
Sans doute je pourrais trouver par aventure
La trace de mes boeufs, guidé par cet augure,
Mais tu me conduiras toujours en attendant.
(Hymnes d'Homère, traduction de Salomon Certon, page 59.)
Chez les Romains tout était présage. Un caillou auquel le pied se heurtait, le cri d'une chouette, l'aboiement d'un chien, un vase brisé, une vieille femme qui vous regardait la première, un animal qu'on rencontrait. Ces vaines terreurs avaient pour principe cette grande science magique de la divination qui ne néglige aucun indice et qui, d'un effet inaperçu du vulgaire, remonte à une série de causes qu'elle enchaîne entre elles. Elle sait, par exemple, que les influences atmosphériques qui font hurler le chien, sont mortelles pour certains malades; que la présence et le tournoiement des corbeaux annoncent des cadavres abandonnés: ce qui est toujours de sinistre augure. Les corbeaux fréquentent plus volontiers les régions du meurtre et du supplice. Le passage de certains oiseaux annonce les hivers rigoureux, d'autres par des cris plaintifs sur la mer donnent le signal des tempêtes. Ce que la science discerne, l'ignorance le remarque et le généralise. La première trouve partout d'utiles avertissements; l'autre s'inquiète de tout et se fait peur à elle-même.
Les Romains étaient aussi grands observateurs de songes; l'art de les expliquer tient à la science de la lumière vitale et à l'intelligence de sa direction et de ses reflets. Les hommes versés dans les mathématiques transcendentales savent bien qu'il n'y a pas d'image sans lumière soit directe, soit reflétée, soit réfractée, et par la direction du rayon dont ils sauront reconnaître le retour sous la brisure, ils parviendront toujours par un calcul exact au foyer lumineux dont ils apprécieront la force universelle ou relative. Ils tiendront compte aussi de l'état sain ou maladif de l'appareil visuel, soit extérieur, soit intérieur, auquel ils attribueront la difformité ou la rectitude apparente des images. Les songes, pour ceux-là, seront toute une révélation. Le songe est un semblant d'immortalité dans cette mort de toutes les nuits que nous appelons le sommeil. Dans les rêves nous vivons de la vie universelle sans conscience de bien ou de mal, de temps ou d'espace. Nous voltigeons sur les arbres, nous dansons sur l'eau, nous soufflons sur les prisons et elles s'écroulent, ou bien nous sommes lourds, tristes, poursuivis, enchaînés, suivant l'état de notre santé, et souvent aussi celui de notre conscience. Tout cela sans doute est utile à observer, mais que peuvent en conclure ceux qui ne savent pas et qui ne veulent rien apprendre?
L'action toute-puissante de l'harmonie pour exalter l'âme et la rendre maîtresse des sens, était bien connue des anciens sages, mais ce qu'ils employaient pour calmer, les enchanteurs en firent usage pour exalter et pour enivrer. Les sorcières de Thessalie et celles de Rome étaient convaincues de ceci: que la lune était arrachée du ciel par les vers barbares qu'elles récitaient et venait tomber sur la terre toute pâle et toute sanglante. La monotonie de leur récitation, les passes de leurs baguettes magiques, leurs tournoiements autour des cercles les magnétisaient, les exaltaient, les amenaient progressivement jusqu'à la fureur, jusqu'à l'extase, jusqu'à la catalepsie. Elles rêvaient alors tout éveillées et voyaient les tombeaux s'ouvrir, l'air se charger de nuées de démons et la lune tomber du ciel.
La lumière astrale est l'âme vivante de la terre, âme matérielle et fatale, nécessitée dans ses productions et dans ses mouvements par les lois éternelles de l'équilibre. Cette lumière qui entoure et pénètre tous les corps peut en annuler la pesanteur et les faire tourner autour d'un centre puissamment absorbant. Des phénomènes qu'on n'a pas assez examinés et qui se reproduisent de nos jours, ont prouvé la vérité de cette théorie. C'est à cette loi naturelle qu'il faut attribuer les tourbillons magiques au centre desquels se plaçaient les enchanteurs. C'est le secret de la fascination exercée sur les oiseaux par certains reptiles et sur les natures sensitives par les natures négatives et absorbantes; les mediums sont en général des êtres malades en qui le vide se fait, et qui attirent alors la lumière comme les abîmes attirent l'eau des tourbillons. Les corps les plus lourds peuvent être alors soulevés comme des pailles, et entraînés par le courant. Ces natures négatives et mal équilibrées, en qui le corps fluidique est informe, projettent à distance leur force d'attraction et s'ébauchent en l'air des membres supplémentaires et fantastiques. Lorsque le célèbre medium Home fait apparaître autour de lui des mains sans corps, il a lui-même les mains mortes et glacées. On pourrait dire que les mediums sont des créatures phénoménales en qui la mort lutte visiblement contre la vie. Il faut juger de même les fascinateurs, les jeteurs de sort, les gens qui ont le mauvais oeil et les envoûteurs. Ce sont des vampires, soit volontaires, soit involontaires; ils attirent la vie qui leur manque et troublent ainsi l'équilibre de la lumière. S'ils le font volontairement, ce sont des malfaiteurs qu'il faut punir; s'ils le font involontairement, ce sont des malades fort dangereux dont les personnes délicates et nerveuses surtout doivent soigneusement éviter le contact.
Voici ce que Porphyre raconte dans la vie de Plotin:
«Parmi ceux qui faisaient profession de philosophes, il y en avait un nommé Olympius, il était d'Alexandrie; il avait été pendant quelque temps disciple d'Ammonius, il traita Plotin avec mépris parce qu'il voulait avoir plus de réputation que lui. Il employa des cérémonies magiques pour lui nuire; mais s'étant aperçu que son entreprise retombait sur lui-même, il convint devant ses amis qu'il fallait que l'âme de Plotin fût bien puissante, puisqu'elle rétorquait sur ses ennemis leurs mauvais desseins. Plotin sentait l'action hostile d'Olympius, et parfois il lui arriva de dire: «Voici Olympius qui a maintenant des convulsions.» Celui-ci ayant éprouvé plusieurs fois qu'il souffrait lui-même les maux qu'il voulait faire souffrir à Plotin, cessa enfin de le persécuter.»
L'équilibre est la grande loi de la lumière vitale: si nous la projetons avec violence, et qu'elle soit repoussée par une nature mieux équilibrée que la nôtre, elle revient sur nous avec une violence égale. Malheur donc à ceux qui veulent employer les forces naturelles au service de l'injustice, car la nature est juste et ses réactions sont terribles.
CHAPITRE VII.
MONUMENTS MAGIQUES.
SOMMAIRE.--Les pyramides.--Les sept merveilles.--Thèbes et ses sept portes.--Le bouclier d'Achille.--Les colonnes d'Hercule.
Nous avons dit que l'ancienne Égypte était un pantacle, et l'on pourrait en dire autant de l'ancien monde tout entier. Plus les grands hiérophantes mettaient de soin à cacher leur science absolue, plus ils cherchaient à en agrandir et à en multiplier les symboles. Les pyramides triangulaires et carrées par la base, représentaient leur métaphysique basée sur la science de la nature. Cette science de la nature avait pour clef symbolique la forme gigantesque de ce grand sphinx qui s'est creusé un lit profond dans le sable en veillant au pied des pyramides. Les sept grands monuments appelés les merveilles du monde étaient les magnifiques commentaires des sept lignes dont se composaient les pyramides, et des sept portes mystérieuses de Thèbes. A Rhodes, était le pantacle du soleil. Le dieu de la lumière et de la vérité y apparaissait sous une forme humaine revêtue d'or, il élevait dans sa main droite le phare de l'intelligence; dans sa main gauche, il tenait la flèche du mouvement et de l'action. Ses pieds reposaient à droite à gauche sur des môles qui représentaient les forces éternellement équilibrées de la nature, la nécessité et la liberté, le passif et l'actif, le fixe et le volatil, les colonnes d'Hercule.
A Éphèse, était le pantacle de la lune: c'était le temple de la Diane panthée. Ce temple était fait à l'image de l'univers: c'était un dôme sur une croix avec une galerie carrée et une enceinte circulaire comme le bouclier d'Achille.
Le tombeau de Mausole était le pantacle de la Vénus pudique ou conjugale: il avait une forme lingamique. Son enceinte était circulaire, son élévation carrée. Au centre du carré s'élevait une pyramide tronquée sur laquelle était un char attelé de quatre chevaux disposés en croix.
Les pyramides étaient le pantacle d'Hermès ou de Mercure.
Le Jupiter olympien était celui de Jupiter; les murs de Babylone et la forteresse de Sémiramis étaient le pantacle de Mars.
Enfin le temple de Salomon, ce pantacle universel et absolu qui devait dévorer tous les autres, était pour la gentilité le pantacle terrible de Saturne.
La philosophie septénaire de l'initiation chez les anciens pouvait se résumer ainsi:
Trois principes absolus qui n'en sont qu'un; quatre formes élémentaires qui n'en sont qu'une, formant un tout unique composé d'idée et de forme.
Les trois principes étaient ceux-ci:
1° L'ÊTRE EST L'ÊTRE.
En philosophie, identité de l'idée et de l'Être ou vérité; en religion, le premier principe, le Père.
2° L'ÊTRE EST RÉEL.
En philosophie, identité du savoir et de l'Être ou réalité; en religion le LOGOS de Platon, le Demiourgos, le Verbe.
3° L'ÊTRE EST LOGIQUE.
En philosophie, identité de la raison et de la réalité; en religion, la Providence, l'action divine qui réalise le bien; l'amour réciproque du vrai et du bien, ce que dans le christianisme nous appelons le Saint-Esprit.
Les quatre formes élémentaires étaient l'expression de deux lois fondamentales: la résistance et le mouvement; l'inertie qui résiste ou le fixe, la vie qui agit ou le volatil; en d'autres termes plus généraux, la matière et l'esprit: la matière était le néant formulé en affirmation passive; l'esprit était le principe de la nécessité absolue dans le vrai. L'action négative du néant matériel sur l'esprit était appelée mauvais principe; l'action positive de l'esprit sur le néant pour le remplir de création et de lumière était appelée bon principe. A ces deux conceptions correspondaient l'humanité d'une part, et de l'autre la vie raisonnable rédemptrice de l'humanité conçue dans le péché, c'est-à-dire dans le néant, à cause de sa génération matérielle.
Telle était la doctrine de l'initiation secrète. Telle est l'admirable synthèse que le christianisme est venu vivifier de son souffle, illuminer de ses splendeurs, établir divinement par son dogme, réaliser par ses sacrements.
Synthèse qui a disparu sous le voile qui la conserve, mais que l'humanité retrouvera, quand le moment sera venu, dans toute sa beauté primitive et dans toute sa maternelle fécondité!