CHAPITRE IV.
LÉGENDES DU RÈGNE DE CHARLEMAGNE.
SOMMAIRE.--L'épée enchantée et le cor magique de Roland.--L'Enchiridion de Léon III.--Le sabbat--Les tribunaux secrets ou les francs-juges.--Dispositions des Capitulaires contre les sorciers.--La chevalerie errante.
Charlemagne est le véritable prince des enchantements et de la féerie, son règne est comme une halte solennelle et brillante entre la barbarie et le moyen âge; c'est une apparition de majesté et de grandeur qui rappelle les pompes magiques du règne de Salomon, c'est une résurrection et une prophétie. En lui l'empire romain, enjambant les origines gauloises et franques, reparaît dans toute sa splendeur; en lui aussi, comme dans un type évoqué et réalisé par divination, se montre d'avance l'empire parfait des âges de la civilisation mûrie, l'empire couronné par le sacerdoce et appuyant son trône contre l'autel.
A Charlemagne commence l'ère de la chevalerie et l'épopée merveilleuse des romans; les chroniques du règne de ce prince ressemblent toutes à l'histoire des quatre fils Aymon ou d'Oberon l'enchanteur. Les oiseaux parlent pour remettre dans le bon chemin l'armée française égarée dans les forêts; des colosses d'airain se dressent au milieu de la mer et montrent à l'empereur les voies ouvertes de l'Orient. Roland, le premier des paladins, possède une épée magique, baptisée comme une chrétienne et nommée Durandal; le preux parle à son épée, et elle semble le comprendre, rien ne résiste à l'effort de ce glaive surnaturel. Roland possède aussi un cor d'ivoire si artistement fait, que le moindre souffle y produit un bruit qui s'entend de vingt lieues à la ronde et qui fait trembler les montagnes; lorsque Roland succombe à Roncevaux, plutôt écrasé que vaincu, il se soulève encore comme un géant sous un déluge d'arbres et de roches roulantes, il sonne du cor, et les Sarrazins prennent la fuite. Charlemagne, qui est à plus de dix lieues de là, entend le cor de Roland et veut aller à son secours; mais il en est empêché par le traître Ganelon qui a vendu l'armée française aux barbares. Roland, se voyant abandonné, embrasse une dernière fois sa Durandal, puis, réunissant toutes ses forces, il en frappe à deux mains un quartier de montagne contre lequel il espère la briser pour ne pas la laisser tomber au pouvoir des infidèles, le quartier de montagne est pourfendu sans que Durandal soit ébréchée. Roland la serre sur sa poitrine et meurt avec une mine si haute et si fière que les Sarrazins n'osent descendre pour l'approcher et lancent encore en tremblant une grêle de flèches contre leur vainqueur qui n'est plus.
Charlemagne donnant un trône à la papauté et recevant d'elle l'empire du monde, est le plus grandiose de tous les personnages de notre histoire.
Nous avons parlé de l'Enchiridion, ce petit livre renfermant avec les plus belles prières chrétiennes les caractères les plus cachés de la Kabbale. La tradition occulte attribue ce petit livre à Léon III, et affirme qu'il fut donné par le pontife à Charlemagne comme le plus rare de tous les présents. Le souverain propriétaire de ce livre, et sachant dignement s'en servir, devait être le maître du monde. Cette tradition n'est peut-être pas à dédaigner.
Elle suppose:
1° L'existence d'une révélation primitive et universelle, expliquant tous les secrets de la nature et les accordant avec les mystères de la grâce, conciliant la raison avec la foi parce que toutes deux sont filles de Dieu et concourent à éclairer l'intelligence par leur double lumière;
2° La nécessité où l'on a toujours été réduit de cacher cette révélation à la multitude, de peur qu'elle n'en abuse en l'interprétant mal, et qu'elle ne se serve contre la foi des forces de la raison ou des puissances de la foi même pour égarer la raison que le vulgaire n'entend jamais bien;
3° L'existence d'une tradition secrète réservant aux souverains pontifes et aux maîtres temporels du monde la connaissance de ces mystères;
4° La perpétuité de certains signes ou pantacles exprimant ces mystères d'une manière hiéroglyphique, et connus des seuls adeptes.
L'Enchiridion serait un recueil de prières allégoriques, ayant pour clefs les pantacles les plus mystérieux de la kabbale.
Nous décrivons ici la figure des principaux pantacles de l'Enchiridion.
Le premier, qui est gravé sur la couverture même du livre, représente un triangle équilatéral renversé, inscrit dans un double cercle. Sur le triangle sont écrits de manière à former le tau prophétique, les deux mots םיהלאד Éloïm, et תואבא Sabaoth, qui signifie le Dieu des armées, l'équilibre des forces naturelles et l'harmonie des nombres. Aux trois côtés du triangle sont les trois grands noms הוהי, Jéhovah, יכבא, Adonaï, אכלא, Agla; au-dessus du nom de Jéhovah est écrit en latin formatio, au-dessus d'Adonaï, reformatio, et au-dessus d'Agla, transformatio. Ainsi la création est attribuée au Père, la rédemption ou la réforme au Fils, et la sanctification ou transformation au Saint-Esprit, suivant les lois mathématiques de l'action de la réaction et de l'équilibre. Jéhovah est en effet aussi la genèse ou la formation du dogme par la signification élémentaire des quatre lettres du tétragramme sacré; Adonaï est la réalisation de ce dogme en forme humaine, dans le Seigneur visible, qui est le fils de Dieu ou l'homme parfait; et Agla, comme nous l'avons assez longuement expliqué ailleurs, exprime la synthèse de tout le dogme et de toute la science kabbalistique, en indiquant clairement par les hiéroglyphes dont ce nom admirable est formé le triple secret du grand oeuvre.
Le deuxième pantacle est une tête à triple visage, couronnée d'une tiare et sortant d'un vase plein d'eau. Ceux qui sont initiés aux mystères du Sohar comprendront l'allégorie de cette tête.
Le troisième est le double triangle formant l'étoile de Salomon.
Le quatrième est l'épée magique, avec cette légende: Deo duce, comite ferro, emblème du grand arcane et de la toute-puissance de l'initié.
Le cinquième est le problème de la taille humaine du Sauveur, résolu par le nombre quarante: c'est le nombre théologique des Séphiroths, multiplié par celui des réalisations naturelles.
Le sixième est le pantacle de l'esprit, signifié par des ossements qui forment deux E et deux taus: T.
Le septième, et le plus important, est le grand monogramme magique, expliquant les clavicules de Salomon, le tétragramme, le signe du labarum et le mot suprême des adeptes (voyez Dogme et rituel de la haute magie, explication des figures du tome 1). Ce caractère se lit en faisant tourner la page comme une roue, et se prononce rota tarot ou tora (voyez Guilhaume Postel, Clavis absconditorum a constitutione mundi).
La lettre A est souvent remplacée dans ce caractère par le nombre de la lettre, qui est 1.
On trouve aussi dans ce signe la figure et la valeur des quatre emblèmes hiéroglyphiques du tarot, le bâton, la coupe, l'épée et le denier. Ces quatre hiéroglyphes élémentaires se retrouvent partout dans les monuments sacrés des Égyptiens, et Homère les a figurés dans sa description du bouclier d'Achille, en les plaçant dans le même ordre que les auteurs de l'Enchiridion.
Mais ces explications, s'il fallait les appuyer de toutes leurs preuves, nous entraîneraient ici hors de notre sujet, et demanderaient un travail spécial que nous espérons bien mettre en ordre et publier un jour.
L'épée ou le poignard magique figuré dans l'Enchiridion paraît avoir été le symbole secret du tribunal des francs-juges. Ce glaive, en effet, est fait en forme de croix, il est caché et comme enveloppé dans la légende; Dieu seul le dirige, et celui qui frappe ne doit compte de ses coups à personne. Terrible menace et non moins terrible privilège! le poignard vehmique, en effet, atteignait dans l'ombre des coupables dont le crime même restait souvent inconnu. A quels faits se rattache cette effrayante justice? Il faut ici pénétrer dans des ombres que l'histoire n'a pu éclaircir, et demander aux traditions et aux légendes une lumière que la science ne nous donne pas.
Les francs-juges furent une société secrète opposée, dans l'intérêt de l'ordre et du gouvernement, à des sociétés secrètes anarchiques et révolutionnaires.
Les superstitions sont tenaces, et le druidisme dégénéré avait jeté de profondes racines dans les terres sauvages du Nord. Les insurrections fréquentes des Saxons attestaient un fanatisme toujours remuant et que la force morale était impuissante à réprimer; tous les cultes vaincus, le paganisme romain, l'idolâtrie germaine, la rancune juive, se liguaient contre le christianisme victorieux. Des assemblées nocturnes avaient lieu, et les conjurés y cimentaient leur alliance par le sang des victimes humaines: une idole panthéistique aux cornes de bouc et aux formes monstrueuses présidait à des festins qu'on pourrait appeler les agapes de la haine. Le sabbat, en un mot, se célébrait encore dans toutes les forêts et dans tous les déserts des provinces encore sauvages; les adeptes s'y rendaient masqués et méconnaissables; l'assemblée éteignait ses lumières et se dispersait avant le point du jour; les coupables étaient partout, et nulle part on ne pouvait les saisir. Charlemagne résolut de les combattre avec leurs propres armes.
En ce même temps, d'ailleurs, les tyrannies féodales conspiraient avec les sectaires contre l'autorité légitime: les sorcières étaient les prostituées des châteaux; les bandits initiés au sabbat partageaient avec les seigneurs le fruit sanglant de leurs rapines; les justices féodales étaient vendues au plus offrant, et les charges publiques ne pesaient de tout leur poids que sur les faibles et sur les pauvres.
Charlemagne envoya en Westphalie, où le mal était le plus grand, des agents dévoués chargés d'une mission secrète. Ces agents attirèrent à eux et se lièrent par le serment et la surveillance mutuelle tout ce qui était énergique parmi les opprimés, tout ce qui aimait encore la justice, soit parmi le peuple, soit parmi la noblesse; ils découvrirent à leurs adeptes les pleins pouvoirs qu'ils tenaient de l'empereur, et instituèrent le tribunal des francs-juges.
C'était une police secrète ayant droit de vie et de mort. Le mystère qui entourait les jugements, la rapidité des exécutions, tout frappa l'imagination de ces peuples encore barbares. La sainte vehme prit de gigantesques proportions; on frissonnait en se racontant des apparitions d'hommes masqués, des citations clouées aux portes des seigneurs les plus puissants au milieu même de leurs gardes et de leurs orgies, des chefs de brigands trouvés morts avec le terrible poignard cruciforme dans la poitrine, et sur la bandelette attachée au poignard l'extrait du jugement de la sainte vehme.
Ce tribunal affectait dans ses réunions les formes les plus fantastiques: le coupable cité dans quelque carrefour décrié y était pris par un homme noir qui lui bandait les yeux et le conduisait en silence; c'était toujours le soir, à une heure avancée, car les arrêts ne se prononçaient qu'à minuit. Le criminel était introduit dans de vastes souterrains, une seule voix l'interrogeait; puis on lui ôtait son bandeau: le souterrain s'illuminait dans toutes ses profondeurs immenses, et l'on voyait les francs-juges tous vêtus de noir et masqués. Les sentences n'étaient pas toujours mortelles, puisqu'on a su comment les choses se passaient, sans que jamais un franc-juge ait révélé quoi que ce soit, car la mort eût frappé à l'instant même le révélateur. Ces assemblées formidables étaient quelquefois si nombreuses, qu'elles ressemblaient à une armée d'exterminateurs: une nuit l'empereur Sigismond lui-même présidait la sainte vehme, et plus de mille francs-juges siégeaient en cercle autour de lui.
En 1400, il y avait en Allemagne cent mille francs-juges. Les gens à mauvaise conscience redoutaient leurs parents et leurs amis: «Si le duc Adolphe de Sleiswyek vient me faire visite, disait un jour Guillaume de Brunswick, il faudra bien que je le fasse pendre, si je ne veux pas être pendu.»
Un prince de la même famille, le duc Frédéric de Brunswick, qui fut empereur un instant, avait refusé de se rendre à une citation des francs-juges; il ne sortait plus qu'armé de toutes pièces et entouré de gardes; mais un jour il s'écarta un peu de sa suite et eut besoin de se débarrasser d'une partie de son armure: on ne le vit pas revenir. Ses gardes entrèrent dans le petit bois où le duc avait voulu être seul un instant; le malheureux expirait, ayant dans les reins le poignard de la sainte vehme, et la sentence pendue au poignard. On regarda de tous côtés, et l'on vit un homme masqué qui se retirait en marchant d'un pas solennel... Personne n'osa le poursuivre!
On a imprimé dans le Reichsthetaer de Müller le code de la cour vehmique, retrouvé dans les anciennes archives de Westphalie; voici le titre de ce vieux document:
«Code et statuts du saint tribunal secret des francs-comtes et francs-juges de Westphalie qui ont été établis en l'année 772 par l'empereur Charlemagne, tels que les dits statuts ont été corrigés en 1404 par le roi Robert, qui y a fait en plusieurs points les changements et les augmentations qu'exigeait l'administration de la justice dans les tribunaux des illuminés, après les avoir de nouveau revêtus de son autorité.»
Un avis placé à la première page défend sous peine de mort, à tout profane, de jeter les yeux sur ce livre.
Le nom d'illuminés qu'on donne ici aux affiliés du tribunal secret révèle toute leur mission: ils avaient à suivre dans l'ombre les adorateurs des ténèbres, ils circonvenaient mystérieusement ceux qui conspiraient contre la société à la faveur du mystère; mais ils étaient les soldats occultes de la lumière, ils devaient faire éclater le jour sur toutes les trames criminelles, et c'est ce que signifiait cette splendeur subite qui illuminait le tribunal lorsqu'il prononçait une sentence.
Les dispositions publiques de la loi sous Charlemagne autorisaient cette guerre sainte contre les tyrans de la nuit. On peut voir dans les Capitulaires de quelles peines devaient être punis les sorciers, les devins, les enchanteurs, les noueurs d'aiguillette, ceux qui évoquent le diable, et les empoisonneurs au moyen de prétendus philtres amoureux.
Ces mêmes lois défendent expressément de troubler l'air, d'exciter des tempêtes, de fabriquer des caractères et des talismans, de jeter des sorts, de faire des maléfices, de pratiquer les envoûtements, soit sur les hommes, soit sur les troupeaux. Les sorciers, astrologues, devins, nécromanciens, mathématiciens occultes, sont déclarés exécrables et voués aux mêmes peines que les empoisonneurs, les voleurs et les assassins. On comprendra cette sévérité, si l'on se rappelle ce que nous avons dit des rites horribles de la magie noire et de ses sacrifices infanticides; il fallait que le danger fût grand, puisque la répression se manifestait sous des formes si multipliées et si sévères.
Une autre institution qui remonte aux mêmes sources que la sainte vehme, fut la chevalerie errante. Les chevaliers errants étaient des espèces de francs-juges qui en appelaient à Dieu et à leur lance de toutes les injustices des châtelains et de toute la malice des nécromans. C'étaient des missionnaires armés qui pourfendaient les mécréants après s'être munis du signe de la croix; ils méritaient ainsi le souvenir de quelque noble dame, et sanctifiaient l'amour par le martyre d'une vie toute de dévouement. Que nous sommes loin déjà de ces courtisanes païennes auxquelles on immolait des esclaves, et pour lesquelles les conquérants de l'ancien monde brûlaient des villes! Aux dames chrétiennes il faut d'autres sacrifices; il faut avoir exposé sa vie pour le faible et l'opprimé, il faut avoir délivré des captifs, il faut avoir puni les profanateurs des affections saintes, et alors ces belles et blanches dames aux jupes armoriées, aux mains délicates et pâles, ces madones vivantes et fières comme des lis, qui reviennent de l'Église, leurs livres d'heures sous le bras et leurs patenôtres à leur ceinture, détacheront leur voile brodé d'or ou d'argent, et le donneront pour écharpe au chevalier agenouillé devant elles qui les prie en songeant à Dieu!
Ne nous souvenons plus des erreurs d'Ève, elles sont mille fois pardonnées et compensées par cette grâce ineffable des nobles filles de Marie!
CHAPITRE V.
MAGICIENS.
SOMMAIRE.--Excommunication du roi Robert--Saint Louis et le rabbin Jéchiel.--La lampe magique et le clou enchanté.--Albert le Grand et ses prodiges.--L'androïde.--Le bâton de saint Thomas d'Aquin.
Le dogme fondamental de la haute science, celui qui consacre la loi éternelle de l'équilibre, avait obtenu son entière réalisation dans la constitution du monde chrétien. Deux colonnes vivantes soutenaient l'édifice de la civilisation: le pape et l'empereur.
Mais l'empire s'était divisé en échappant aux faibles mains de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve. La puissance temporelle, abandonnée aux chances de la conquête ou de l'intrigue, perdit cette unité providentielle qui la mettait en harmonie avec Rome. Le pape dut souvent intervenir comme grand justicier, et à ses risques et périls il réprima les convoitises et l'audace de tant de souverains divisés.
L'excommunication était alors une peine terrible, car elle était sanctionnée par les croyances universelles, et produisait, par un effet mystérieux de cette chaîne magnétique de réprobations, des phénomènes qui effrayaient la foule. C'est ainsi que Robert le Pieux, ayant encouru cette terrible peine par un mariage illégitime, devint père d'un enfant monstrueux semblable à ces figures de démons que le moyen âge savait rendre si complètement et si ridiculement difformes. Ce triste fruit d'une union réprouvée attestait du moins les tortures de conscience et les rêves de terreur qui avaient agité la mère. Robert y vit une preuve de la colère de Dieu, et se soumit à la sentence pontificale: il renonça à un mariage que l'Église déclarait incestueux; il répudia Berthe pour épouser Constance de Provence, et il ne tint qu'à lui de voir dans les moeurs suspectes et dans le caractère altier de cette nouvelle épouse un second châtiment du ciel.
Les chroniqueurs de ce temps-là semblent aimer beaucoup les légendes diaboliques, mais ils montrent, en les racontant, bien plus de crédulité que de goût. Tous les cauchemars des moines, tous les rêves maladifs des religieuses, sont considérés comme des apparitions réelles. Ce sont des fantasmagories dégoûtantes, des allocutions stupides, des transfigurations impossibles, auxquelles il ne manque, pour être amusantes, que la verve artistique de Callot et de Cyrano Bergerac. Rien de tout cela, depuis le règne de Robert jusqu'à celui de saint Louis, ne nous parait digne d'être raconté.
Sous le règne de saint Louis vécut le fameux rabbin Jéchiel, grand kabbaliste et physicien très remarquable. Tout ce qu'on dit de sa lampe et de son clou magique prouve qu'il avait découvert l'électricité, ou du moins qu'il en connaissait les principaux usages; car cette connaissance, aussi ancienne que la magie, se transmettait comme une des clefs de la haute initiation.
Lorsque venait la nuit, une étoile rayonnante apparaissait dans le logis de Jéchiel; la lumière en était si vive, qu'on ne pouvait la fixer sans être ébloui, elle projetait un rayonnement nuancé des couleurs de l'arc-en-ciel. On ne la voyait jamais défaillir, ni s'éteindre, et l'on savait qu'elle n'était alimentée ni avec de l'huile, ni avec aucune des substances combustibles alors connues.
Lorsqu'un importun ou un curieux malintentionné essayait de s'introduire chez Jéchiel, et persistait à tourmenter le marteau de sa porte, le rabbin frappait sur un clou qui était planté dans son cabinet, il s'échappait alors en même temps de la tête du clou et du marteau de la porte une étincelle bleuâtre, et le malavisé était secoué de telle sorte, qu'il criait miséricorde, et croyait sentir la terre s'entr'ouvrir sous ses pieds. Un jour, une foule hostile se pressa à cette porte avec des murmures et des menaces: ils se tenaient les uns les autres par le bras pour résister à la commotion et au prétendu tremblement de terre. Le plus hardi secoua le marteau de la porte avec fureur. Jéchiel toucha son clou. A l'instant les assaillants se renversèrent les uns sur les autres et s'enfuirent en criant comme des gens brûlés; ils étaient sûrs d'avoir senti la terre s'ouvrir et les avaler jusqu'aux genoux, ils ne savaient comment ils en étaient sortis; mais pour rien au monde ils ne seraient retournés faire le tapage à la porte du sorcier. Jéchiel conquit ainsi sa tranquillité par la terreur qu'il répandait.
Saint Louis, qui, pour être un grand catholique, n'en était pas moins un grand roi, voulut connaître Jéchiel; il le fit venir à sa cour, eut avec lui plusieurs entretiens, demeura pleinement satisfait de ses explications, le protégea contre ses ennemis, et ne cessa pas, tant qu'il vécut, de lui témoigner de l'estime et de lui faire du bien.
A cette même époque vivait Albert le Grand, qui passe encore parmi le peuple pour le grand maître de tous les magiciens. Les chroniqueurs assurent qu'il posséda la pierre philosophale, et qu'il parvint, après trente ans de travail, à la solution du problème de l'androïde; c'est-à-dire qu'il fabriqua un homme artificiel, vivant, parlant et répondant à toutes les questions avec une telle précision et une telle subtilité, que saint Thomas d'Aquin, ennuyé de ne pouvoir le réduire au silence, le brisa d'un coup de bâton. Telle est la fable populaire; voyons ce qu'elle signifie.
Le mystère de la formation de l'homme et de son apparition primitive sur la terre a toujours gravement préoccupé les curieux qui cherchent les secrets de la nature. L'homme, en effet, apparaît le dernier dans le monde fossile, et les jours de la création de Moïse ont déposé leurs débris successifs, attestant que ces jours furent de longues époques: comment donc l'humanité se forma-t-elle? La Genèse nous dit que Dieu fit le premier homme du limon de la terre, et qu'il lui insuffla la vie; nous ne doutons pas un instant de la vérité de cette assertion. Loin de nous cependant l'idée hérétique et anthropomorphe d'un Dieu façonnant de la terre glaise avec ses mains. Dieu n'a pas de mains, c'est un pur esprit, et il fait sortir ses créations les unes des autres par les forces mêmes qu'il donne à la nature. Si donc le Seigneur a tiré Adam du limon de la terre, nous devons comprendre que l'homme est sorti de terre sous l'influence de Dieu, mais d'une manière naturelle. Le nom d'Adam en hébreu désigne une terre rouge; or, quelle peut être cette terre rouge? Voilà ce que cherchaient les alchimistes: en sorte que le grand oeuvre n'était pas le secret de la transmutation des métaux, résultat indifférent et accessoire, c'était l'arcane universel de la vie, c'était la recherche du point central de transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie; c'était la généralisation du phénomène qui colore le sang en rouge par la création de ces innombrables globules aimantés comme les mondes et vivants comme des animaux. Les métaux, pour les disciples d'Hermès, étaient le sang coagulé de la terre passant, comme celui de l'homme, du blanc au noir et du noir au vermeil, suivant le travail de la lumière. Remettre ce fluide en mouvement par la chaleur, et lui rendre la fécondation colorante de la lumière au moyen de l'électricité, telle était la première partie de l'oeuvre des sages; mais la fin était plus difficile et plus sublime, il s'agissait de retrouver la terre adamique qui est le sang coagulé de la terre vivante; et le rêve suprême des philosophes était d'achever l'oeuvre de Prométhée en imitant le travail de Dieu, c'est-à-dire en faisant naître un homme enfant de la science, comme Adam fut l'enfant de la toute-puissance divine: ce rêve était insensé peut-être, mais il était beau.
La magie noire, qui singe toujours la magie de lumière, mais en la prenant à rebours, se préoccupa aussi beaucoup de l'androïde, car elle voulait en faire l'instrument de ses passions et l'oracle de l'enfer. Pour cela il fallait faire violence à la nature et obtenir une sorte de champignon vénéneux plein de malice humaine concentrée, une réalisation vivante de tous les crimes. Aussi cherchait-on la mandragore sous le gibet des pendus; on la faisait arracher par un chien qu'on attachait à la racine, et qu'on frappait d'un coup mortel: le chien devait arracher la mandragore dans les convulsions de l'agonie. L'âme du chien passait alors dans la plante et y attirait celle du pendu... Mais c'est assez d'horreurs et d'absurdités. Les curieux d'une pareille science peuvent consulter ce grimoire vulgaire connu dans les campagnes sous le nom du Petit Albert; ils y verront comment on peut faire aussi la mandragore sous la forme d'un coq à figure humaine. La stupidité dans toutes ces recettes le dispute à l'immonde, et en effet on ne peut outrager volontairement la nature sans renverser en même temps toutes les lois de la raison.
Albert le Grand n'était ni infanticide ni déicide, il n'avait commis ni le crime de Tantale, ni celui de Prométhée, mais il avait achevé de créer et d'armer de toutes pièces cette théologie purement scolastique, issue des catégories d'Aristote et des sentences de Pierre Lombard, cette logique du syllogisme qui argumente au lieu de raisonner, et qui trouve réponse à tout en subtilisant sur les termes. C'était moins une philosophie qu'un automate philosophique, répondant par ressort, et déroulant ses thèses comme un mouvement à rouages; ce n'était point le Verbe humain, c'était le cri monotone d'une machine, la parole inanimée d'un androïde; c'était la précision fatale de la mécanique, au lieu de la libre application des nécessités rationnelles. Saint Thomas d'Aquin brisa d'un seul coup tout cet échafaudage de paroles montées d'avance, en proclamant l'empire éternel de la raison par cette magnifique sentence que nous avons souvent citée: «Une chose n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La conséquence prochaine de cette proposition était celle-ci, en argumentant du plus au moins: «Une chose n'est pas vraie parce qu'Aristote l'a dite, mais Aristote n'a pu raisonnablement la dire que si elle est vraie. Cherchez donc d'abord la vérité et la justice, et la science d'Aristote vous sera donnée par surcroît.»
Aristote galvanisé par la scolastique était le véritable androïde d'Albert le Grand; et le bâton magistral de saint Thomas d'Aquin, ce fut la doctrine de la Somme théologique, chef-d'oeuvre de force et de raison qu'on étudiera encore dans nos écoles de théologie quand on voudra revenir sérieusement aux saines et fortes études.
Quant à la pierre philosophale transmise par saint Dominique à Albert le Grand, et par ce dernier à saint Thomas d'Aquin, il faut entendre seulement la base philosophique et religieuse des idées de cette époque. Si saint Dominique avait su faire le grand oeuvre, il eût acheté pour Rome l'empire du monde, dont il était si jaloux pour l'Église, et eût employé à chauffer ses creusets ce feu qui brûla tant d'hérétiques. Saint Thomas d'Aquin changeait en or tout ce qu'il touchait, mais c'est au figuré seulement et en prenant l'or pour l'emblème de la vérité. C'est ici l'occasion de dire quelques mots encore de la science hermétique cultivée depuis les premiers siècles chrétiens par Ostanes, Romarius, la reine Cléopâtre, les arabes Géber, Alfarabius et Salmana, Morien, Artéphius, Aristée. Cette science, prise d'une manière absolue, peut s'appeler la kabbale réalisatrice ou la magie des oeuvres; elle a donc trois degrés analogues: réalisation religieuse, réalisation philosophique, réalisation physique. La réalisation religieuse est la fondation durable de l'empire et du sacerdoce; la réalisation philosophique est l'établissement d'une doctrine absolue et d'un enseignement hiérarchique; la réalisation physique est la découverte et l'application dans le microcosme, ou petit monde, de la loi créatrice qui peuple incessamment le grand univers. Cette loi est celle du mouvement combiné avec la substance, du fixe avec le volatil, de l'humide avec le solide; ce mouvement a pour principe l'impulsion divine, et pour instrument la lumière universelle, éthérée dans l'infini, astrale dans les étoiles et les planètes, métallique, spécifique ou mercurielle dans les métaux, végétale dans les plantes, vitale dans les animaux, magnétique ou personnelle dans les hommes.
Cette lumière est la quintessence de Paracelse, qui se trouve à l'état latent et à l'état rayonnant dans toutes les substances créées; cette quintessence est le véritable élixir de vie qui s'extrait de la terre par la culture, des métaux par l'incorporation, la rectification, l'exaltation et la synthèse, des plantes par la distillation et la coction, des animaux par l'absorption, des hommes par la génération, de l'air par la respiration. Ce qui a fait dire à Aristée qu'il faut prendre l'air de l'air; à Khunrath, qu'il faut le mercure vivant de l'homme parfait formé par l'androgyne; à presque tous, qu'il faut extraire des métaux, la médecine des métaux, et que cette médecine, au fond la même pour tous les règnes, est cependant graduée et spécifiée suivant les formes et les espèces. L'usage de cette médecine devait être triple: par sympathie, par répulsion ou par équilibre. La quintessence graduée n'était que l'auxiliaire des forces; la médecine de chaque règne devait se tirer de ce règne même avec addition du mercure principiant, terrestre ou minéral, et du mercure vivant synthétisé ou magnétisme humain.
Tels sont les aperçus les plus abrégés et les plus rapides de cette science, vaste et profonde comme la kabbale, mystérieuse comme la magie, réelle comme les sciences exactes, mais décriée par la cupidité souvent déçue des faux adeptes, et les obscurités dont les vrais sages ont enveloppé en effet leurs théories et leurs travaux.
CHAPITRE VI.
PROCÈS CÉLÈBRES.
SOMMAIRE.--Trois procès célèbres.--Les templiers, Jeanne d'Arc et Gilles de Laval--Seigneurs de Raitz.
Les sociétés de l'ancien monde avaient péri par l'égoïsme matérialiste des castes qui, en s'immobilisant et en parquant les multitudes dans une réprobation sans espérance, avaient privé le pouvoir captif entre les mains d'un petit nombre d'élus de ce mouvement circulatoire qui est le principe du progrès, du mouvement et de la vie. Un pouvoir sans antagonisme, sans concurrence, et par conséquent sans contrôle, avait été funeste aux royautés sacerdotales; les républiques, d'une autre part, avaient péri par le conflit des libertés qui, en l'absence de tout devoir hiérarchiquement et fortement sanctionné, ne sont plus bientôt qu'autant de tyrannies rivales les unes des autres. Pour trouver un milieu stable entre ces deux abîmes, l'idée des hiérophantes chrétiens avait été de créer une société vouée à l'abnégation par des voeux solennels, protégée par des règlements sévères, qui se recruterait par l'initiation, et qui, seule dépositaire des grands secrets religieux et sociaux, ferait des rois et des pontifes sans s'exposer elle-même aux corruptions de la puissance. C'était là le secret de ce royaume de Jésus-Christ qui sans être de ce monde en gouvernerait toutes les grandeurs.
LA CROIX PHILOSOPHIQUE
Cette idée présida à la fondation des grands ordres religieux, si souvent en guerre avec les autorités séculières, soit ecclésiastiques, soit civiles; sa réalisation fut aussi le rêve des sectes dissidentes de gnostiques ou d'illuminés qui prétendaient rattacher leur foi à la tradition primitive du christianisme de saint Jean. Elle devint enfin une menace pour l'Église et pour la société quand un ordre riche et dissolu, initié aux mystérieuses doctrines de la kabbale, parut disposé à tourner contre l'autorité légitime les principes conservateurs de la hiérarchie, et menaça le monde entier d'une immense révolution.
Les templiers, dont l'histoire est si mal connue, furent ces conspirateurs terribles, et il est temps de révéler enfin le secret de leur chute, pour absoudre la mémoire de Clément V et de Philippe le Bel.
En 1118, neuf chevaliers croisés en Orient, du nombre desquels étaient Geoffroi de Saint-Omer et Hugues de Payens, se consacrèrent à la religion et prêtèrent serment entre les mains du patriarche de Constantinople, siège toujours secrètement ou publiquement hostile à celui de Rome depuis Photius. Le but avoué des templiers était de protéger les chrétiens qui venaient visiter les saints lieux; leur but secret était la reconstruction du temple de Salomon sur le modèle prophétisé par Ézéchiel.
Cette reconstruction, formellement prédite par les mystiques judaïsants des premiers siècles, était devenue le rêve secret des patriarches d'Orient. Le temple de Salomon rebâti et consacré au culte catholique devenait, en effet, la métropole de l'univers. L'Orient l'emportait sur l'Occident, et les patriarches de Constantinople s'emparaient de la papauté.
Les historiens, pour expliquer le nom de templiers donné à cet ordre militaire, prétendent que Baudoin II, roi de Jérusalem, leur avait donné une maison située près du temple de Salomon. Mais ils commettent là un énorme anachronisme, puisqu'à cette époque non-seulement le temple de Salomon n'existait plus, mais il ne restait pas pierre sur pierre du second temple bâti par Zorobabel sur les ruines du premier, et il eût été difficile d'en indiquer précisément la place.
Il faut en conclure que la maison donnée aux templiers par Baudoin était située non près du temple de Salomon, mais près du terrain sur lequel ces missionnaires secrets et armés du patriarche d'Orient avaient intention de le rebâtir.
Les templiers avaient pris pour leurs modèles, dans la Bible, les maçons guerriers de Zorobabel, qui travaillaient en tenant l'épée d'une main et la truelle de l'autre. C'est pour cela que l'épée et la truelle furent les insignes des templiers, qui plus tard, comme on le verra, se cachèrent sous le nom de frères maçons. La truelle des templiers est quadruple et les lames triangulaires en sont disposées en forme de croix, ce qui compose un pantacle kabbalistique connu sous le nom de croix d'Orient.
La pensée secrète d'Hugues de Payens, en fondant son ordre, n'avait pas été précisément de servir l'ambition des patriarches de Constantinople. Il existait à cette époque en Orient une secte de chrétiens johannites, qui se prétendaient seuls initiés aux vrais mystères de la religion du Sauveur. Ils prétendaient connaître l'histoire réelle de Jésus-Christ, et, adoptant en partie les traditions juives et les récits du Talmud, ils prétendaient que les faits racontés dans les Évangiles ne sont que des allégories dont saint Jean donne la clef en disant, «qu'on pourrait remplir le monde des livres qu'on écrirait sur les paroles et les actes de Jésus-Christ;» paroles qui, suivant eux, ne seraient qu'une ridicule exagération, s'il ne s'agissait, en effet, d'une allégorie et d'une légende qu'on peut varier et prolonger à l'infini.
Pour ce qui est des faits historiques et réels, voici ce que les johannites racontaient:
Une jeune fille de Nazareth, nommée Mirjam, fiancée à un jeune homme de sa tribu, nommé Jochanan, fut surprise par un certain Pandira, ou Panther, qui abusa d'elle par la force après s'être introduit dans sa chambre sous les habits et sous le nom de son fiancé. Jochanan, connaissant son malheur, la quitta sans la compromettre, puisqu'en effet, elle était innocente, et la jeune fille accoucha d'un fils qui fut nommé Josuah ou Jésus.
Cet enfant fut adopté par un rabbin du nom de Joseph qui l'emmena avec lui en Égypte; là, il fut initié aux sciences secrètes, et les prêtres d'Osiris, reconnaissant en lui la véritable incarnation d'Horus promise depuis longtemps aux adeptes, le consacrèrent souverain pontife de la religion universelle.
Josuah et Joseph revinrent en Judée où la science et la vertu du jeune homme ne tardèrent pas à exciter l'envie et la haine des prêtres; qui lui reprochèrent un jour publiquement l'illégitimité de sa naissance. Josuah, qui aimait et vénérait sa mère, interrogea son maître et apprit toute l'histoire du crime de Pandira et des malheurs de Mirjam. Son premier mouvement fut de la renier publiquement en lui disant au milieu d'un festin de noces: «Femme qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Mais ensuite pensant qu'une pauvre femme ne doit pas être punie d'avoir souffert ce qu'elle ne pouvait empêcher, il s'écria: «Ma mère n'a point péché, elle n'a point perdu son innocence; elle est vierge, et cependant elle est mère; qu'un double honneur lui soit rendu! Quant à moi, je n'ai point de père sur la terre. Je suis le fils de Dieu et de l'humanité!»
Nous ne pousserons pas plus loin cette fiction affligeante pour des coeurs chrétiens; qu'il nous suffise de dire que les johannites allaient jusqu'à faire saint Jean l'Évangéliste responsable de cette prétendue tradition, et qu'ils attribuaient à cet apôtre la fondation de leur Église secrète.
Les grands pontifes de cette secte prenaient le titre de Christ et prétendaient se succéder depuis saint Jean par une transmission de pouvoirs non interrompue. Celui qui se parait, à l'époque de la fondation de l'ordre du temple, de ces privilèges imaginaires se nommait Théoclet; il connut Hugues de Payens, il l'initia aux mystères et aux espérances de sa prétendue Église; il le séduisit par des idées de souverain sacerdoce et de suprême royauté, il le désigna enfin pour son successeur.
Ainsi l'ordre des chevaliers du temple fut entaché dès son origine de schisme et de conspiration contre les rois.
Ces tendances furent enveloppées d'un profond mystère et l'ordre faisait profession extérieure de la plus parfaite orthodoxie. Les chefs seulement savaient où ils voulaient aller; le reste les suivait sans défiance.
Acquérir de l'influence et des richesses, puis intriguer, et au besoin combattre pour établir le dogme johannite, tels étaient le but et les moyens proposés aux frères initiés. «Voyez, leur disait-on, la papauté et les monarchies rivales se marchander aujourd'hui, s'acheter, se corrompre, et demain peut-être s'entre-détruire. Tout cela sera l'héritage du temple; le monde nous demandera bientôt des souverains et des pontifes. Nous ferons l'équilibre de l'univers, et nous serons les arbitres des maîtres du monde.»
Les templiers avaient deux doctrines, une cachée et réservée aux maîtres, c'était celle du johannisme; l'autre publique, c'était la doctrine catholique-romaine. Ils trompaient ainsi les adversaires qu'ils aspiraient à supplanter, Le johannisme des adeptes était la kabbale des gnostiques, dégénérée bientôt en un panthéisme mystique poussé jusqu'à l'idolâtrie de la nature et la haine de tout dogme révélé. Pour mieux réussir et se faire des partisans, ils caressaient les regrets des cultes déchus et les espérances des cultes nouveaux, en promettant à tous la liberté de conscience et une nouvelle orthodoxie qui serait la synthèse de toutes les croyances persécutées. Ils en vinrent ainsi jusqu'à reconnaître le symbolisme panthéistique des grands maîtres en magie noire, et, pour mieux se détacher de l'obéissance à la religion qui d'avance les condamnait, ils rendirent les honneurs divins à l'idole monstrueuse du Baphomet, comme jadis les tribus dissidentes avaient adoré les veaux d'or de Dan et de Béthel.
Des monuments récemment découverts, et des documents précieux qui remontent au XIIIe siècle, prouvent d'une manière plus que suffisante tout ce que nous venons d'avancer. D'autres preuves encore sont cachées dans les annales et sous les symboles de la maçonnerie occulte.
Frappé de mort dans son principe même, et anarchique parce qu'il était dissident, l'ordre des chevaliers du Temple avait conçu une grande oeuvre qu'il était incapable d'exécuter, parce qu'il ne connaissait ni l'humilité ni l'abnégation personnelle. D'ailleurs les templiers étant pour la plupart sans instruction, et capables seulement de bien manier l'épée, n'avaient rien de ce qu'il fallait pour gouverner et enchaîner au besoin cette reine du monde qui s'appelle l'opinion. Hugues de Payens n'avait pas eu la profondeur de vues qui distingua plus tard un militaire fondateur aussi d'une milice formidable aux rois. Les templiers étaient des jésuites mal réussis.
Leur mot d'ordre était de devenir riches pour acheter le monde. Ils le devinrent en effet, et en 1312 ils possédaient en Europe seulement plus de neuf mille seigneuries. La richesse fut leur écueil; ils devinrent insolents et laissèrent percer leur dédain pour les institutions religieuses et sociales qu'ils aspiraient à renverser. On connaît le mot de Richard Coeur de Lion à qui un ecclésiastique, auquel il permettait une grande familiarité, ayant dit: «Sire, vous avez trois filles qui vous coûtent cher et dont il vous serait bien avantageux de vous défaire: ce sont l'ambition, l'avarice et la luxure.--Vraiment! dit le roi: eh bien! marions-les. Je donne l'ambition aux templiers, l'avarice aux moines et la luxure aux évêques. Je suis sûr d'avance du consentement des parties.»
L'ambition des templiers leur fut fatale; on devinait trop leurs projets et on les prévint. Le pape Clément V et le roi Philippe le Bel donnèrent un signal à l'Europe et les templiers, enveloppés pour ainsi dire dans un immense coup de filet, furent pris, désarmés et jetés en prison. Jamais coup d'État ne s'était accompli avec un ensemble plus formidable. Le monde entier fut frappé de stupeur, et l'on attendit les révélations étranges d'un procès qui devait avoir tant de retentissement à travers les âges.
Il était impossible de dérouler devant le peuple le plan de la conspiration des templiers; c'eût été initier la multitude aux secrets des maîtres. On eut recours à l'accusation de magie, et il se trouva des dénonciateurs et des témoins. Les templiers, à leur réception, crachaient sur le Christ, reniaient Dieu, donnaient au grand maître des baisers obscènes, adoraient une tête de cuivre aux yeux d'escarboucle, conversaient avec un grand chat noir et s'accouplaient avec des diablesses. Voilà ce qu'on ne craignit pas de porter sérieusement sur leur acte d'accusation. On sait la fin de ce drame et comment Jacques de Molai et ses compagnons périrent dans les flammes; mais avant de mourir, le chef du Temple organisa et institua la maçonnerie occulte. Du fond de sa prison, le grand maître créa quatre loges métropolitaines, à Naples pour l'Orient, à Édimbourg pour l'Occident, à Stockholm pour le Nord et à Paris pour le Midi. Le pape et le roi périrent bientôt d'une manière étrange et soudaine. Squin de Florian, le principal dénonciateur de l'ordre, mourut assassiné. En brisant l'épée des templiers, on en avait fait un poignard, et leurs truelles proscrites ne maçonnaient plus que des tombeaux.
Laissons-les maintenant disparaître dans les ténèbres ou ils se cachent en y tramant leur vengeance. Quand viendra la grande révolution, nous les verrons reparaître et nous les reconnaîtrons à leurs signes et à leurs oeuvres.
Le plus grand procès de magie que nous trouvions dans l'histoire, après celui des templiers, est celui d'une vierge et presque d'une sainte. On a accusé l'Église d'avoir en cette circonstance servi les lâches ressentiments d'un parti vaincu, et l'on se demande avec anxiété à quels anathèmes ont été voués par le saint-siége les assassins de Jeanne d'Arc. Disons donc tout d'abord à ceux qui ne le savent pas, que Pierre Cauchon, l'indigne évêque de Beauvais, frappé de mort subite par la main de Dieu, fut excommunié après sa mort par le pape Calixte IV, et que ses ossements arrachés à la terre sainte furent jetés à la voirie. Ce n'est donc pas l'Église qui a jugé et condamné la pucelle d'Orléans, c'est un mauvais prêtre et un apostat.
Charles VII qui abandonna cette noble fille à ses bourreaux fut depuis sous la main d'une providence vengeresse; il se laissa mourir de faim dans la crainte d'être empoisonné par son propre fils. La peur est le supplice des lâches.
Ce roi avait vécu pour une courtisane et avait obéré pour elle ce royaume qui lui fut conservé par une vierge. La courtisane et la vierge ont été chantées par nos poètes nationaux. Jeanne d'Arc par Voltaire, et Agnès Sorel par Béranger.
Jeanne était morte innocente, mais les lois contre la magie atteignirent bientôt après et châtièrent un grand coupable. C'était un des plus vaillants capitaines de Charles VII, et les services qu'il avait rendus à l'État ne purent balancer le nombre et l'énormité de ses crimes.
Les contes de l'ogre et de Croquemitaine furent réalisés et surpassés par les actions de ce fantastique scélérat, et son histoire est restée dans la mémoire des enfants sous le nom de la Barbe Bleue.
Gilles de Laval, seigneur de Raiz, avait en effet la barbe si noire, qu'elle semblait être bleue comme on peut le voir par son portrait qui est au musée de Versailles, dans la salle des Maréchaux; c'était un maréchal de Bretagne, brave parce qu'il était Français, fastueux, parce qu'il était riche, et sorcier parce qu'il était fou.
Le dérangement des facultés du seigneur de Raiz se manifesta d'abord par une dévotion luxueuse et d'une magnificence outrée. Il ne marchait jamais que précédé de la croix et de la bannière; ses chapelains étaient couverts d'or et parés comme des prélats; il avait chez lui tout un collège de petits pages ou d'enfants de choeur toujours richement habillés. Tous les jours un de ces enfants était mandé chez le maréchal, et ses camarades ne le voyaient pas revenir: un nouveau venu remplaçait celui qui était parti et il était sévèrement défendu aux enfants de s'informer du sort de tous ceux qui disparaissaient ainsi et même d'en parler entre eux.
Le maréchal faisait prendre ces enfants à des parents pauvres, qu'on éblouissait par des promesses, et qui s'engageaient à ne jamais plus s'occuper de leurs enfants, auxquels le seigneur de Raiz assurait, disait-il, un brillant avenir.
Or, voici ce qui se passait:
La dévotion n'était qu'un masque et servait de passeport à des pratiques infâmes.
Le maréchal, ruiné par ses folles dépenses, voulait à tout prix se créer des richesses; l'alchimie avait épuisé ses dernières ressources, les emprunts usuraires allaient bientôt lui manquer; il résolut alors de tenter les dernières expériences de la magie noire, et d'obtenir de l'or par le moyen de l'enfer.
Un prêtre apostat, du diocèse de Saint-Malo, un Florentin, nommé Prélati, et l'intendant du maréchal, nommé Sillé, étaient ses confidents et ses complices. Il avait épousé une jeune fille de grande naissance et la tenait pour ainsi dire renfermée dans son château de Machecoul: il y avait dans ce château une tourelle dont la porte était murée. Elle menaçait ruine disait le maréchal et personne n'essayait jamais d'y pénétrer.
Cependant madame de Raiz, que son mari laissait souvent seule pendant la nuit, avait aperçu des lumières rougeâtres aller et venir dans cette tour.
Elle n'osait pas interroger son mari, dont le caractère bizarre et sombre lui inspirait la plus grande terreur.
Le jour de Pâques de l'année 1440, le maréchal, après avoir solennellement communié dans sa chapelle, prit congé de la châtelaine de Machecoul, en lui annonçant qu'il partait pour la terre sainte; la pauvre femme ne l'interrogea pas davantage, tant elle tremblait devant lui; elle était enceinte de plusieurs mois. Le maréchal lui permit de faire venir sa soeur près d'elle, afin de s'en faire une compagnie pendant son absence. Madame de Raiz usa de cette permission, et envoya quérir sa soeur; Gilles de Laval monta ensuite à cheval et partit.
Madame de Raiz confia alors à sa soeur ses inquiétudes et ses craintes. Que se passait-il au château? Pourquoi le seigneur de Raiz était-il si sombre? Pourquoi ces absences multipliées? Que devenaient ces enfants qui disparaissaient tous les jours? Pourquoi ces lumières nocturnes dans la tour murée? Ces questions surexcitèrent au plus haut degré la curiosité des deux femmes.
Comment faire, pourtant. Le maréchal avait expressément défendu qu'on s'approchât de la tour dangereuse, et, avant de partir, il avait formellement réitéré cette défense.
Il devait exister une entrée secrète: madame de Raiz et sa soeur Anne la cherchèrent; toutes les salles basses du château furent explorées, coin par coin et pierre par pierre; enfin dans la chapelle, et derrière l'autel, un bouton de cuivre, caché dans un fouillis de sculpture, céda sous la pression de la main, une pierre se renversa, et les deux curieuses, palpitantes purent apercevoir les premières marches d'un escalier.
Cet escalier conduisit les deux femmes dans la tour condamnée.
Au premier étage, elles trouvèrent une sorte de chapelle dont la croix était renversée et les cierges noirs; sur l'autel était placée une figure hideuse représentant sans doute le démon.
Au second, il y avait des fourneaux, des cornues, des alambics, du charbon, enfin tout l'appareil des souffleurs.
Au troisième, la chambre était obscure; on y respirait un air fade et fétide qui obligea les deux jeunes visiteuses à ressortir. Madame de Raiz se heurta contre un vase qui se renversa, et elle sentit sa robe et ses pieds inondés d'un liquide épais et inconnu; lorsqu'elle revint à la lumière du palier, elle se vit toute baignés de sang.
La soeur Anne voulait s'enfuir, mais chez madame de Raiz la curiosité fut plus forte que l'horreur et que la crainte; elle redescendit, prit la lampe de la chapelle infernale et remonta dans la chambre du troisième étage: la un horrible spectacle s'offrit à sa vue.
Des bassines de cuivre pleines de sang étaient rangées par ordre le long des murailles, avec des étiquettes portant des dates, et au milieu de la pièce, sur une table de marbre noir, était couché le cadavre d'un enfant récemment égorgé.
Une des bassines avait été renversée par madame de Raiz, et un sang noir s'était largement répandu sur le parquet en bois vermoulu et mal balayé.
Les deux femmes étaient demi-mortes d'épouvante. Madame de Raiz voulut à toute force effacer les indices de son indiscrétion; elle alla chercher de l'eau et une éponge pour laver les planches, mais elle ne fit qu'étendre la tache qui, de noirâtre qu'elle était, devenait sanguinolente et vermeille... Tout à coup une grande rumeur retentit dans le château; on entend crier les gens qui appellent madame de Raiz, et elle distingue parfaitement ces formidables paroles: «Voici monseigneur qui revient!» Les deux femmes se précipitent vers l'escalier, mais au même instant elles entendent dans la chapelle du diable un grand bruit de pas et de voix; la soeur Anne s'enfuit en montant jusqu'aux créneaux de la tour; madame de Raiz descend en chancelant et se trouve face à face avec son mari, qui montait suivi du prêtre apostat et de Prélati.
Gilles de Laval saisit sa femme par le bras sans lui rien dire et l'entraîne dans la chapelle du diable; alors Prélati dit au maréchal: «Vous voyez qu'il le faut, et que la victime est venue d'elle-même.--Eh bien! soit, dit le maréchal; commencez la messe noire.»
Le prêtre apostat se dirigea vers l'autel, M. de Raiz ouvrit une petite armoire pratiquée dans l'autel même et y prit un large couteau, puis il revint s'asseoir près de sa femme à demi évanouie et renversée sur un banc contre le mur de la chapelle; les cérémonies sacrilèges commencèrent.
Il faut savoir que M. de Raiz, au lieu de prendre, en partant, la route de Jérusalem, avait pris celle de Nantes où demeurait Prélati; il était entré comme un furieux chez ce misérable, en le menaçant de le tuer s'il ne lui donnait pas le moyen d'obtenir du diable ce qu'il lui demandait depuis si longtemps. Prélati pour gagner un délai lui avait dit que les conditions absolues du maître étaient terribles et qu'il fallait avant tout que le maréchal se décidât à sacrifier au diable son dernier enfant arraché de force du sein de sa mère. Gilles de Laval n'avait rien répondu, mais il était revenu sur-le-champ à Machecoul, entraînant après lui le sorcier florentin avec le prêtre son complice. Il avait trouvé sa femme dans la tour murée et l'on sait le reste.
Cependant la soeur Anne oubliée sur la plate-forme de la tour et n'osant redescendre, avait détaché son voile et faisait au hasard des signaux de détresse, auxquels répondirent deux cavaliers suivis de quelques hommes d'armes qui galopaient vers le château; c'étaient ses deux frères qui, ayant appris le prétendu départ du sire de Laval pour la Palestine, venaient visiter et consoler madame de Raiz. Ils entrèrent bientôt avec fracas dans la cour du château; Gilles de Laval interrompant alors l'horrible cérémonie, dit à sa femme: «Madame, je vous fais grâce, et il ne sera plus question de ceci si vous faites ce que je vais vous dire:
»Retournez à votre chambre, changez d'habits et venez me rejoindre dans la salle d'honneur où je vais recevoir vos frères; si devant eux vous dites un mot ou que vous leur fassiez soupçonner quelque chose, je vous ramène ici après leur départ, et nous reprendrons la messe noire où nous l'avons laissée, c'est à la consécration que vous devez mourir. Regardez bien où je dépose le couteau.»
Il se lève alors, conduit sa femme jusqu'à la porte de sa chambre et descend à la salle d'honneur, où il reçoit les deux gentilshommes avec leur suite, leur disant que sa femme s'apprête et va venir embrasser ses frères.
Quelques instants après, en effet, paraît madame de Raiz, pâle comme une trépassée. Gilles de Laval ne cessait de la regarder fixement et la dominait du regard: «Vous êtes malade ma soeur?--Non, ce sont les fatigues de la grossesse....» Et tout bas la pauvre femme ajoutait: «Il veut me tuer, sauvez-moi....» Tout à coup la soeur Anne, qui était parvenue à sortir de la tour, entre dans la salle en criant: «Emmenez-nous, sauvez-nous, mes frères, cet homme est un assassin;» et elle montrait Gilles de Laval.
Le maréchal appelle ses gens à son aide, l'escorte des deux frères entoure les deux femmes et l'on met l'épée à la main; mais les gens du seigneur de Raiz, le voyant furieux, le désarment au lieu de lui obéir. Pendant ce temps madame de Raiz, sa soeur et ses frères gagnent le pont-levis et sortent du château.
Le lendemain, le duc Jean V fit investir Machecoul, et Gilles de Laval qui ne comptait plus sur ses hommes d'armes se rendit sans résistance. Le parlement de Bretagne l'avait décrété de prise de corps comme homicide; les juges ecclésiastiques s'apprêtèrent à le juger d'abord comme hérétique, sodomite et sorcier. Des voix, que la terreur avait tenues longtemps muettes, s'élevèrent de tous côtés pour lui redemander les enfants disparus. Ce fut un deuil et une clameur universelle dans toute la province; on fouilla les châteaux de Machecoul et de Chantocé, et l'on trouva des débris de plus de deux cents squelettes d'enfants; les autres avaient été brûlés et consumés en entier.
Gilles de Laval parut devant ses juges avec une suprême arrogance.--«Qui êtes-vous? lui demanda-t-on, suivant la coutume.--Je suis Gilles de Laval, maréchal de Bretagne, seigneur de Raiz, de Machecoul, de Chantocé et autres lieux. Et vous qui m'interrogez, qui êtes-vous?--Nous sommes vos juges, les magistrats en cour d'Église.--Vous, mes juges! allons donc; je vous connais mes maîtres; vous êtes des simoniaques et des ribauds; vous vendez votre dieu pour acheter les joies du diable. Ne parlez donc pas de me juger, car si je suis coupable vous êtes certainement mes instigateurs et mes complices, vous qui me deviez le bon exemple.--Cessez vos injures, et répondez-nous!--J'aimerais mieux être pendu par le cou que de vous répondre; je m'étonne que le président de Bretagne vous laisse connaître ces sortes d'affaires; vous interrogez sans doute pour vous instruire et faire ensuite pis que vous n'avez encore fait.»
Cette hauteur insolente tomba cependant devant la menace de la torture. Il avoua alors, devant l'évêque de Saint-Brieux et le président Pierre de l'Hôpital, ses meurtres et ses sacrilèges; il prétendit que le massacre des enfants avait pour motif une volupté exécrable qu'il cherchait pendant l'agonie de ces pauvres petits êtres. Le président parut douter de la vérité et questionna de nouveau le maréchal.--Hélas! dit brusquement celui-ci, vous vous tourmentez inutilement et moi avec.--Je ne vous tourmente point, répliqua le président; ains je suis moult émerveillé de ce que vous me dites et ne m'en puis bonnement contenter, ainçois je désire, et voudrois en savoir par vous la pure vérité.» Le maréchal lui répondit: «Vraiment il n'y avait ni autre cause, ni intention que ce que je vous ai déjà dit; que voulez-vous davantage, ne vous en ai-je pas assez avoué pour faire mourir dix mille hommes?»
Ce que Gilles de Raiz ne voulait pas dire, c'est qu'il cherchait la pierre philosophale dans le sang des enfants égorgés. C'était la cupidité qui le poussait à cette monstrueuse débauche; il croyait, sur la foi de ses nécromants, que l'agent universel de la vie devait être subitement coagulé par l'action et la réaction combinées de l'outrage à la nature et du meurtre; il recueillait ensuite la pellicule irisée qui se formait sur le sang lorsqu'il commençait à se refroidir, lui faisait subir diverses fermentations et mettait digérer le produit dans l'oeuf philosophique de l'athanor, en y joignant du sel, du soufre et du mercure. Il avait tiré sans doute cette recette de quelques-uns de ces vieux grimoires hébreux, qui eussent suffi s'ils avaient été connus pour vouer les Juifs à l'exécration de toute la terre.
Dans la persuasion où ils étaient que l'acte de la fécondation humaine attire et coagule la lumière astrale en réagissant par sympathie sur les êtres soumis au magnétisme de l'homme, les sorciers israélites en étaient venus à ces écarts que leur reproche Philon, dans un passage que rapporte l'astrologue Gaffarel. Ils faisaient greffer leurs arbres par des femmes qui inséraient la greffe pendant qu'un homme se livrait sur elles à des actes outrageants pour la nature. Toujours, lorsqu'il s'agit de magie noire, on retrouve les mêmes horreurs et l'esprit de ténèbres n'est guère inventif.
Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près de Nantes; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.