CHAPITRE VII.
SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.
SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur les phénomènes en apparence inexplicables.
Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre, elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la vérité et la lumière.
Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme une incarnation de la folie humaine; le diable devint le cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même, et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et le désespoir.
Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence; rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations. Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe; un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon, qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue en signe de révérence et d'honneur.»
De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires. La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse, et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort, on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé la rage aveugle des multitudes.
En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.
Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui obéirent au lieu de le faire enfermer?
Le père Hilarion Tissot, que nous avons déjà cité, va plus loin que nous et veut que tout consentement au crime soit une folie; malheureusement il explique toujours la folie par l'obsession du mauvais esprit. Nous pourrions demander à ce bon religieux ce qu'il penserait d'un père de famille qui, après avoir fermé sa porte à un vaurien reconnu capable de toute espèce de mal, lui laisserait le droit de fréquenter, de conseiller, de prendre, d'obséder ses petits-enfants? Admettons donc, pour être vraiment chrétiens, que le diable quel qu'il soit, n'obsède que ceux qui se donnent volontairement à lui, et ceux-là sont responsables de tout ce qu'il pourra leur suggérer, comme l'ivrogne doit être responsable de tous les désordres auxquels il pourra s'abandonner sous l'influence de l'ivresse.
L'ivresse est une folie passagère et la folie est une ivresse permanente; l'une et l'autre sont causées par un engorgement phosphorique des nerfs du cerveau, qui détruit notre équilibre lumineux et prive l'âme de son instrument de précision. L'âme spirituelle et personnelle ressemble alors à Moïse lié et emmaillotté dans son berceau de bitume et abandonné au balancement des eaux du Nil; elle est emportée par l'âme fluidique et matérielle du monde, cette eau mystérieuse sur laquelle planait le souffle des Éloïmes, lorsque le verbe divin se formula en ces lumineuses paroles: Que la lumière soit!
L'âme du monde est une force qui tend toujours à l'équilibre; il faut que la volonté triomphe d'elle ou qu'elle triomphe de la volonté. Toute vie incomplète la tourmente comme une monstruosité, et toujours elle s'efforce de réabsorber les avortons intellectuels; c'est pour cela que les maniaques et les hallucinés sentent un irrésistible attrait pour la destruction et la mort; l'anéantissement leur semble un bien, et non-seulement ils voudraient mourir, mais ils seraient heureux de voir mourir les autres. Ils sentent que la vie leur échappe, la conscience les brûle et les désespère; leur existence n'est que le sentiment de la mort, c'est le supplice de l'enfer.
L'un entend une voix impérieuse qui lui ordonne de tuer son fils au berceau. Il lutte, il pleure, il s'enfuit et finit par prendre une hache et par tuer l'enfant; l'autre, et cette épouvantable histoire est toute récente, persécuté par des voix qui lui demandent des coeurs, assomme ses parents, leur ouvre la poitrine et ronge à demi leurs coeurs arrachés. Quiconque commet de propos libéré une mauvaise action, donne des arrhes à la destruction éternelle et ne peut prévoir d'avance où ce marché funeste le conduira.
L'être est substance et vie. La vie se manifeste par le mouvement, et le mouvement se perpétue par l'équilibre; l'équilibre est donc la loi d'immortalité. La conscience est le sentiment de l'équilibre et l'équilibre c'est la justesse et la justice. Tout excès, lorsqu'il n'est pas mortel, se corrige par un excès contraire; c'est la loi éternelle des réactions, mais si l'excès se précipite en dehors de tout équilibre, il se perd dans les ténèbres extérieures et devient la mort éternelle.
L'âme de la terre entraîne dans le vertige du mouvement astral tout ce qui ne lui résiste pas par les forces équilibrées de la raison. Partout où se manifeste une vie imparfaite et mal formée, elle fait affluer ses forces pour la détruire comme les esprits vitaux abondent pour fermer les plaies. De là ces désordres atmosphériques qui se manifestent autour de certains malades, de là ces commotions fluidiques, ces tournoiements de meubles, ces suspensions, ces jets de pierres, ces distensions aériennes qui font apparaître à distance le mirage sensible et tangible des mains ou des pieds de l'obsédé. C'est la nature qui se tourmente autour d'un cancer qu'elle veut extirper, autour d'une plaie qu'elle veut fermer, autour d'une sorte de vampire dont elle veut achever la mort pour le replonger dans la vie.
Les mouvements spontanés des objets inertes ne peuvent venir que d'un travail des forces qui aimantent la terre; un esprit, c'est-à-dire, une pensée, ne soulève rien sans levier. S'il en était autrement, le travail presque infini de la nature pour la création et le perfectionnement des organes serait sans objet. Si l'esprit dégagé des sens pouvait faire obéir la matière à son gré, les morts illustres se révéleraient à nous les premiers par des mouvements harmonieux et réguliers; au lieu de cela nous voyons toujours des mouvements incohérents et fébriles se produisant autour d'êtres malades, inintelligents et capricieux. Ces êtres sont des aimants déréglés qui font extravaguer l'âme de la terre; mais quand la terre a le délire par suite de l'éruption de ces êtres avortés, c'est qu'elle souffre elle-même en traversant une crise qui finira par de violentes commotions.
Il y a vraiment bien de la puérilité dans certains hommes qui passent pour sérieux. Voici, par exemple, M. le marquis de Mirville qui attribue au diable tous les phénomènes inexplicables. Mais, mon cher monsieur, si le diable avait le pouvoir d'intervertir l'ordre naturel, ne le ferait-il pas immédiatement de manière à tout bouleverser? Avec le caractère qu'on lui suppose, il ne serait sans doute pas retenu par des scrupules.--Oh! mais, allez-vous répondre, la puissance de Dieu s'y oppose!--Doucement: la puissance de Dieu s'y oppose, ou elle ne s'y oppose pas. Si elle s'y oppose, le diable ne peut rien faire; si elle ne s'y oppose pas, c'est le diable qui est le maître... M. de Mirville nous dira que Dieu le permet pour un peu. Tout juste assez pour tromper les pauvres hommes, tout juste assez pour troubler leur cervelle déjà si solide, comme on sait. Alors, en effet, ce n'est plus le diable qui est le maître; c'est Dieu, qui serait... Mais nous n'achevons pas: aller plus loin, ce serait blasphémer.
On ne veut pas assez comprendre les harmonies de l'être, qui se distribuent par la série, comme le disait fort bien cet illustre maniaque de Fourier. L'esprit agit sur les esprits par le verbe. La matière reçoit les empreintes de l'esprit et communie avec lui au moyen d'un organisme parfait; l'harmonie dans les formes se rapproche de l'harmonie dans les idées, le médiateur commun c'est la lumière: la lumière, qui est esprit et vie; la lumière, qui est la synthèse des couleurs, l'accord des ombres, l'harmonie des formes; la lumière, dont les vibrations sont les mathématiques vivantes. Mais les ténèbres et leurs fantastiques mirages, mais les erreurs phosphorescentes du sommeil, mais les paroles perdues dans le délire, tout cela ne crée rien, ne réalise rien; tout cela, en un mot, n'existe pas: ce sont les limbes de la vie, ce sont les vapeurs de l'ivresse astrale, ce sont les éblouissements nerveux des yeux fatigués. Suivre de pareilles lueurs, c'est marcher dans une impasse; croire à de pareilles révélations, c'est adorer la mort: la nature vous le dit elle-même.
Les tables tournantes n'écrivent qu'incohérences et injures; ce sont les échos les plus infimes de la pensée, les rêves les plus absurdes et les plus anarchiques; les mots enfin dont la plus basse populace se sert pour exprimer le mépris. Nous venons de lire un livre du baron de Guldenstubbé, qui prétend communiquer par lettres avec l'autre monde. Il a obtenu des réponses, et quelles réponses! des dessins obscènes, des hiéroglyphes désespérantes, et cette signature grecque πνευμα θάνατος, le souffle mort, ou pour mieux traduire l'esprit de mort. Voilà le dernier mot des révélations phénoménales de la doctrine américaine, si on la sépare de l'autorité sacerdotale et si on veut la rendre indépendante du contrôle de la hiérarchie. Nous ne nions ici ni la réalité ni l'importance des phénomènes, ni la bonne foi des croyants; mais nous devons les avertir des dangers auxquels ils s'exposent s'ils ne préfèrent pas l'esprit de sagesse donné hiérarchiquement et divinement à l'Église, à toutes ces communications désordonnées et obscures dans lesquelles l'âme fluidique de la terre reflète machinalement les mirages de l'intelligence et les rêves de la raison.
LIVRE V.
LES ADEPTES ET LE SACERDOCE.
ה Hé.
CHAPITRE PREMIER.
PRÊTRES ET PAPES ACCUSÉS DE MAGIE.
SOMMAIRE--Le pape Sylvestre II et la prétendue papesse Jeanne.--Impertinentes assertions de Martin Polonus et de Platine.--L'auteur présumable du grimoire d'Honorius.--Analyse de ce grimoire.
Nous avons dit que depuis les profanations et les impiétés des gnostiques, l'Église avait proscrit la magie. Le procès des templiers acheva la rupture, et depuis cette époque, réduite à se cacher dans l'ombre pour y méditer sa vengeance, la magie proscrivit à son tour l'Église.
Plus prudents que les hérésiarques qui élevaient publiquement autel contre autel, et se dévouaient ainsi à la proscription et au bûcher, les adeptes dissimulèrent leurs ressentiments et leurs doctrines; ils se lièrent entre eux par des serments terribles et, sachant combien il importe de gagner d'abord son procès au tribunal de l'opinion, ils retournèrent contre les accusateurs et leurs juges les bruits sinistres qui les poursuivaient eux-mêmes, et dénoncèrent au peuple le sacerdoce comme une école de magie noire.
l'un du grand oeuvre,
l'autre de la magie noire, d'après le grimoire d'Honorius.
Tant qu'il n'a pas assis ses convictions et ses croyances sur la base inébranlable de la raison, l'homme se passionne malheureusement pour la vérité comme pour le mensonge, et de part, et d'autre, les réactions sont cruelles. Qui peut faire cesser cette guerre? L'esprit de celui-là seul qui a dit: «Ne rendez pas le mal pour le mal, mais triomphez du mal en faisant le bien.»
On a accusé le sacerdoce catholique d'être persécuteur, et cependant sa mission est celle du bon Samaritain, c'est pour cela qu'il a succédé aux lévites impitoyables, qui passent leur chemin sans avoir compassion du pauvre blessé de Jéricho. C'est en exerçant l'humanité qu'ils prouvent leur consécration divine. C'est donc une suprême injustice que de rejeter sur le sacerdoce les crimes de quelques hommes qui en étaient malheureusement revêtus. Un homme, quel qu'il soit, peut toujours être méchant: un vrai prêtre est toujours charitable.
Les faux adeptes ne l'entendaient pas de cette manière. Le sacerdoce chrétien, suivant eux, était entaché de nullité et d'usurpation depuis la proscription des gnostiques. «Qu'est-ce, en effet, disaient-ils, qu'une hiérarchie dont la science ne constitue plus les degrés?» La même ignorance des mystères et la même foi aveugle poussent au même fanatisme ou à la même hypocrisie les premiers chefs et les derniers ministres du sanctuaire. Les aveugles sont conducteurs d'aveugles. La suprématie entre égaux n'est plus qu'un résultat de l'intrigue et du hasard. Les pasteurs consacrent les saintes espèces avec une foi capharnaïte et grossière; ce sont des escamoteurs de pain et des mangeurs de chair humaine. Ce ne sont plus des thaumaturges, ce sont des sorciers; voilà ce que disaient les sectaires.
Pour appuyer cette calomnie, ils inventèrent des fables; les papes, disaient-ils, étaient voués à l'esprit des ténèbres depuis le Xe siècle. Le savant Gerbert qui fut couronné sous le nom de Sylvestre II, en aurait fait l'aveu en mourant. Honorius III, celui qui confirma l'ordre de saint Dominique et qui prêcha les croisades, était lui-même un abominable nécromant, auteur d'un grimoire qui porte encore son nom, et qui est exclusivement réservé aux prêtres. On montrait et on commentait ce grimoire, on tachait ainsi de tourner contre le saint-siége le plus terrible de tous les préjugés populaires à cette époque: la haine mortelle de tous ceux qui, à tort ou à raison, passaient publiquement pour sorciers.
Il se trouva des historiens malveillants ou crédules pour accréditer ces mensonges. Ainsi Platine, ce chroniqueur scandaleux de la papauté, répète d'après Martin Polonus les calomnies contre Sylvestre II. Si l'on s'en rapportait à cette fable, Gerbert, qui était versé dans les sciences mathématiques et dans la kabbale, aurait évoqué le démon et lui aurait demandé son aide pour parvenir au pontificat. Le diable le lui aurait promis eu lui annonçant de plus qu'il ne mourrait qu'à Jérusalem, et l'on pense bien que le magicien fit voeu intérieurement de n'y jamais aller; il devint donc pape, mais un jour qu'il disait la messe dans une église de Rome, il se sentit gravement malade, et se souvenant alors que la chapelle où il officiait se nommait la sainte Croix de Jérusalem, il comprit que c'en était fait; il se fit donc tendre un lit dans cette chapelle et appelant autour de lui ses cardinaux, il se confessa tout haut d'avoir eu commerce avec les démons, puis il commanda qu'après sa mort on le mît sur un chariot de bois neuf auquel on attellerait deux chevaux vierges, l'un noir et l'autre blanc; qu'on lancerait ces chevaux sans les conduire et qu'on enterrerait son corps où les chevaux s'arrêteraient. Le chariot courut ainsi à travers Rome et s'arrêta devant l'église de Latran. On entendit alors de grands cris et de grands gémissements, puis tout redevint silencieux et l'on put procéder à l'inhumation; ainsi finit cette légende digne de la bibliothèque bleue.
Ce Martin Polonus, sur la foi duquel Platine répète de semblables rêveries, les avait empruntées lui-même d'un certain Galfride et d'un chroniqueur nommé Gervaise, que Naudé appelle «le plus grand forgeur de fables, et le plus insigne menteur qui ait jamais mis la main à la plume.» C'est d'après des historiens aussi sérieux que les protestants ont publié la légende scandaleuse et passablement apocryphe, d'une prétendue papesse Jeanne, qui fut sorcière aussi, comme chacun sait, et à laquelle on attribue encore des livres de magie noire. Nous avons feuilleté une histoire de la papesse par un auteur protestant, et nous y avons remarqué deux gravures fort curieuses. Ce sont d'anciens portraits de l'héroïne à ce que prétend l'historien, mais en réalité ce sont deux anciens tarots représentant Isis couronnée d'une tiare. On sait que la figure hiéroglyphique du nombre deux dans le tarot s'appelle encore la papesse; c'est une femme portant une tiare sur laquelle on remarque les pointes du croissant de la lune ou des cornes d'Isis. Celle du livre protestant est plus remarquable encore; elle a les cheveux longs et épars; une croix solaire sur la poitrine, elle est assise entre les deux colonnes d'Hercule, et derrière elle s'étend l'Océan avec des fleurs de lotus qui s'épanouissent à la surface de l'eau. Le second portrait représente la même déesse avec les attributs du souverain sacerdoce, et son fils Horus dans ses bras. Ces deux images sont donc très précieuses comme documents kabbalistiques, mais cela ne fait pas le compte des amateurs de la papesse Jeanne.
Quant à Gerbert, pour faire tomber l'accusation de sorcellerie, si elle pouvait être sérieuse à son égard, il suffirait de dire que c'était le plus savant homme de son siècle, et qu'ayant été le précepteur de deux souverains, il dut son élévation à la reconnaissance d'un de ses augustes élèves. Il possédait à fond les mathématiques et savait peut-être un peu plus de physique qu'on n'en pouvait connaître à son époque; c'était un homme d'une érudition universelle et d'une grande habileté, comme on peut le voir en lisant les épîtres qu'il a laissées; ce n'était pas un frondeur de rois comme le terrible Hildebrand. Il aimait mieux instruire les princes que de les excommunier, et, possédant la faveur de deux rois de France et de trois empereurs, il n'avait pas besoin comme le remarque judicieusement Naudé, de se donner au diable pour parvenir successivement aux archevêchés de Reims et de Ravenne, puis enfin à la papauté. Il est vrai qu'il y parvint en quelque sorte malgré son mérite, dans un siècle où l'on prenait les grands politiques pour des possédés et les savants pour des enchanteurs. Gerbert était non-seulement un grand mathématicien et un astronome distingué, mais il excellait aussi dans la mécanique, et composa dans la ville de Reims, au dire de Guillaume Malmesbery, des machines hydrauliques si merveilleuses que l'eau y exécutait d'elle-même des symphonies, et y jouait les airs les plus agréables; il fit aussi, au rapport de Ditmare, dans la ville de Magdebourg, une horloge, qui marquait tous les mouvements du ciel et l'heure du lever et du coucher des étoiles; il fit encore, dit Naudé, que nous nous plaisons à citer ici, «cette teste d'airain, laquelle estoit si ingénieusement labourée, que le susdit Guillaume Malmesbery s'y est luy-même trompé, la rapportant à la magie: aussi Onuphrius, dit qu'il a veu dans la bibliothèque des Farnèses un docte livre de géométrie composé par ce Gerbert: et pour moy j'estime que, sans rien décider de l'opinion d'Erfordiensis et de quelques autres, qui le font auteur des horloges et de l'arithmétique que nous avons maintenant, toutes ces preuves sont assez valables pour nous faire juger que ceux qui n'avoient jamais ouy parler du cube, paraléllogram, dodécaèdre, almicantharath, valsagora, almagrippa, cathalzem, et autres noms vulgaires et usités à ceux qui entendent les mathématiques, eurent opinion que c'estoient quelques esprits qu'il invoquoit, et que tant de choses rares ne pouvoient partir d'un homme sans une faveur extraordinaire, et que pour cet effet il estoit magicien.»
Ce qui montre jusqu'à quel point va l'impertinence et la mauvaise foi des chroniqueurs, c'est que Platine, cet écho malicieusement naïf de toutes les pasquinades romaines, assure que le tombeau de Sylvestre II est encore sorcier, qu'il pleure prophétiquement la chute prochaine de tous les papes, et qu'au déclin de la vie de chaque pontife on entend frémir et s'entre-choquer les ossements réprouvés de Gerbert. Une épitaphe gravée sur ce tombeau fait foi de cette merveille, ajoute imperturbablement le bibliothécaire de Sixte IV. Voilà de ces preuves qui paraissent suffisantes aux historiens pour constater l'existence d'un curieux document historique. Platine était le bibliothécaire du Vatican; il écrivait son histoire des papes par ordre de Sixte IV; il écrivait à Rome où rien n'était plus facile que de vérifier la fausseté ou l'exactitude de cette assertion, et cependant cette prétendue épitaphe n'a jamais existé que dans l'imagination des auteurs auxquels Platine l'emprunte avec une incroyable légèreté 15, circonstance qui excite justement l'indignation de l'honnête Naudé. Voici ce qu'il en dit dans son Apologie pour les grands hommes accusés de magie:
Note 15: (retour) Que les papes s'en assurent, dit-il, c'est pour eux que la chose est intéressante.
«C'est une pure imposture et fausseté manifeste tant pour l'expérience (des prétendus prodiges du tombeau de Sylvestre II), qui n'a esté jusques aujourd'huy observée de personne, qu'en l'inscription de ce sépulcre, qui fut composée par Sergius IV, et laquelle tant s'en faut qu'elle fasse aucune mention de toutes ces fables et ruseries, qu'au contraire c'est un des plus excellens témoignages que nous puissions avoir de la bonne vie et de l'intégrité des actions de Sylvestre. C'est à la vérité une chose honteuse que beaucoup de catholiques soient fauteurs de cette médisance, de laquelle Marianus Scotus, Glaber, Ditmare, Helgandus, Lambert et Herman Contract, qui ont esté ses contemporains, ne font aucune mention, etc.»
Venons au grimoire d'Honorius.
C'est à Honorius III, c'est-à-dire à un des plus zélés pontifes du XIIIe siècle, qu'on attribue ce livre impie. Honorius III, en effet, doit être haï des sectaires et des nécromants qui veulent le déshonorer en le prenant pour complice. Censius Savelli, couronné pape en 1216, confirma l'ordre de saint Dominique si formidable aux albigeois et aux vaudois, ces enfants des manichéens et des sorciers. Il établit aussi les Franciscains et les Carmes, prêcha une croisade, gouverna sagement l'Église et laissa plusieurs décrétales. Accuser de magie noire ce pape si éminemment catholique, c'est faire planer le même soupçon sur les grands ordres religieux institués par lui, le diable ne pouvait qu'y gagner.
Quelques exemplaires anciens du grimoire d'Honorius portent le nom d'Honorius II au lieu d'Honorius III; mais il est impossible de faire un sorcier de ce sage et élégant cardinal Lambert, qui, après sa promotion au souverain pontificat, s'entoura de poètes auxquels il donnait des évêchés pour des élégies, comme il fit à Hildebert, évêque du Mans, et de savants théologiens, comme Hugues de Saint-Victor. Pourtant ce nom d'Honorius II est pour nous un trait de lumière, et va nous conduire à la découverte du véritable auteur de cet affreux grimoire d'Honorius.
En 1061, lorsque l'Empire commençait à prendre ombrage de la papauté et cherchait à usurper l'influence sacerdotale en fomentant des troubles et des divisions dans le sacré collège, les évêques de Lombardie, excités par Gilbert de Parme, protestèrent contre l'élection d'Anselme, évêque de Lucques, qui venait d'être appelé au souverain pontificat sous le nom d'Alexandre II. L'empereur Henri IV prit le parti des dissidents et les autorisa à se donner un autre pape en leur promettant de les appuyer. Ils choisirent un intrigant pommé Cadulus ou Cadalous, évêque de Parme, homme capable de tous les crimes, et publiquement scandaleux comme simoniaque et concubinaire. Ce Cadalous prit le nom d'Honorius II et marcha contre Rome à la tête d'une armée. Il fut battu et condamné par tous les évêques d'Allemagne et d'Italie; il revint à la charge, s'empara d'une partie de la ville sainte, entra dans l'église Saint-Pierre, d'où il fut chassé, se réfugia dans le château Saint-Ange, d'où il obtint de pouvoir se retirer en payant une forte rançon. Ce fut alors qu'Othon archevêque de Cologne, envoyé par l'Empereur, osa reprocher publiquement à Alexandre II d'avoir usurpé le saint-siége. Mais un moine, nommé Hildebrand, prit la parole pour le pape légitime, et le fit avec une telle puissance que l'envoyé de l'Empereur s'en retourna confus, et que l'Empereur lui-même demanda pardon de ses attentats. C'est que Hildebrand, dans les vues de la Providence, était déjà le foudroyant Grégoire VII, et commençait l'oeuvre de sa vie. L'antipape fut déposé au concile de Mantoue, et Henri IV obtint son pardon. Cadalous rentra donc dans l'obscurité, et il est probable qu'il voulut être alors le grand prêtre des sorciers et des apostats; il peut donc avoir rédigé, sous le nom d'Honorius II, le grimoire qui porte ce nom.
Ce qu'on sait du caractère de cet antipape ne justifierait que trop une accusation de ce genre; il était audacieux devant les faibles et rampant devant les forts, intrigant et débauché, sans foi comme sans moeurs; il ne voyait dans la religion qu'un instrument d'impunité et de rapines. Pour un pareil homme, les vertus chrétiennes étaient des obstacles et la foi du clergé une difficulté à surmonter; il aurait donc voulu se faire des prêtres à sa guise et se composer un clergé d'hommes capables de tous les attentats comme de tous les sacrilèges; tel paraît être, en effet, le but que s'est proposé l'auteur du grimoire d'Honorius.
Ce grimoire n'est pas sans importance pour les curieux de la science. Au premier abord, il semble n'être qu'un tissu de révoltantes absurdités; mais pour les initiés aux signes et aux secrets de la kabbale, il devient un véritable monument de la perversité humaine; le diable y est montré comme un instrument de puissance. Se servir de la crédulité humaine et s'emparer de l'épouvantail qui la domine pour la faire obéir aux caprices de l'adepte, tel est le secret de ce grimoire; il s'agit d'épaissir les ténèbres sur les yeux de la multitude, en s'emparant du flambeau de la science, qui pourra au besoin, entre les mains de l'audace, devenir la torche des bourreaux ou des incendiaires. Imposer la foi avec la servitude, en se réservant le pouvoir et la liberté, n'est-ce pas rêver, en effet, le règne de Satan sur la terre, et s'étonnera-t-on si les auteurs d'une conspiration pareille contre le bon sens public et contre la religion, se flattaient de faire apparaître et d'incarner en quelque sorte sur la terre le souverain fantastique de l'empire du mal?
La doctrine de ce grimoire est la même que celle de Simon et de la plupart des gnostiques: c'est le principe passif substitué au principe actif. La passion, par conséquent, préférée à la raison, le sensualisme déifié, la femme mise avant l'homme, tendance qui se retrouve dans tous les systèmes mystiques antichrétiens; cette doctrine est exprimée par un pantacle placé en tête du livre. La lune isiaque occupe le centre; autour du croissant sélénique, on voit trois triangles qui n'en font qu'un; le triangle est surmonté d'une croix ansée à double croisillon; autour du triangle qui est inscrit dans un cercle, et dans l'intervalle formé par les trois segments de cercle, on voit, d'un côté, le signe de l'esprit et le sceau kabbalistique de Salomon, de l'autre, le couteau magique et la lettre initiale du binaire, au-dessous une croix renversée formant la figure du lingam, et le nom de Dieu לא également renversé; autour du cercle, on lit ces mots tracés en forme de légende: Obéissez à vos supérieurs, et leur soyez soumis, parce qu'ils y prennent garde.
Ce pantacle, traduit en symbole ou profession de foi, est donc textuellement ce qui suit:
«La fatalité règne par les mathématiques et il n'y a pas d'autre Dieu que la nature.
»Les dogmes sont l'accessoire du pouvoir sacerdotal et s'imposent à la multitude pour justifier les sacrifices.
»L'initié est au-dessus de la religion dont il se sert, et il en dit absolument le contraire de ce qu'il en croit.
»L'obéissance ne se motive pas, elle s'impose; les initiés sont faits pour commander et les profanes pour obéir.»
Ceux qui ont étudié les sciences occultes, savent que les anciens magiciens n'écrivaient jamais leur dogme et le formulaient uniquement par les caractères symboliques des pantacles.
A la seconde page, on voit deux sceaux magiques circulaires. Dans le premier, se trouve le carré du tétragramme avec une inversion et une substitution de noms.
Ainsi au lieu de:
היהא
Eieie,
הוהי
Jéhovah,
ינדא
Adonaï,
אלכא
Agla,
disposition qui signifie: L'Être absolu est Jéhovah, le Seigneur en trois personnes, Dieu de la hiérarchie et de l'Église.
L'auteur du grimoire a disposé ainsi ses noms:
הוהי
Jéhovah,
ינדא
Adonaï,
רארד
D'rar,
היהא
Eieie,
ce qui signifie: Jéhovah, le Seigneur, n'est autre chose que le principe fatal de la renaissance éternelle personnifié par cette renaissance même dans l'Être absolu.
Autour du carré dans le cercle, on trouve le nom de Jéhovah droit et renversé, le nom d'Adonaï à gauche, et à droite, ces trois lettres וחא AEV: suivies de deux points, ce qui signifie: Le ciel et l'enfer sont un mirage l'un de l'autre, ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Dieu c'est l'humanité. (L'humanité est exprimée par les trois lettres AEV: initiales d'Adam et d'Ève.)
Sur le second sceau, on lit le nom d'ARARITA אתירארא et au-dessous סאר RASCH, autour vingt-six caractères kabbalistiques, et au-dessous du sceau dix lettres hébraïques, ainsi disposées ררררכחכם כי. Le tout est une formule de matérialisme et de fatalité, qu'il serait trop long et peut-être dangereux d'expliquer ici.
Vient ensuite le prologue du grimoire; nous le transcrivons tout entier:
«Le saint-siége apostolique, à qui les clefs du royaume des cieux ont été données, par ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre: Je le donne les clefs du royaume des cieux, à seule puissance de commander au prince des ténèbres et à ses anges.
»Qui, comme des serviteurs à leur maître, lui doivent honneur, gloire et obéissance, en vertu de ces autres paroles adressées par Jésus-Christ à Satan lui-même: Tu ne serviras qu'un seul maître.
»Par la puissance des clefs, le chef de l'Église a été fait le seigneur des enfers.
»Jusqu'à ce jour, les souverains pontifes ont eu seuls le pouvoir d'évoquer les esprits et de leur commander; mais Sa Sainteté Honorius II, dans sa sollicitude pastorale, a bien voulu communiquer la science et le pouvoir des évocations et de l'empire sur les esprits à ses vénérables frères en Jésus-Christ avec les conjurations d'usage, le tout contenu dans la bulle suivante.»
Voilà bien ce pontificat des enfers, ce sacerdoce sacrilège des antipapes que Dante semble stigmatiser par ce cri rauque échappé à l'un des princes de son enfer: Pape Satan! pape Satan! aleppe! Que le pape légitime soit le prince du ciel, c'est assez pour l'antipape Cadalous d'être le souverain des enfers.
Qu'il soit le dieu du bien, je suis le dieu du mal;
Nous sommes divisés, mon pouvoir est égal.
Suit la bulle de l'infernal pontife.
Le mystère des évocations ténébreuses y est exposé avec une science effrayante cachée sous des formes superstitieuses et sacriléges.
Le jeûne, les veilles, les mystères profanés, les cérémonies allégoriques, les sacrifices sanglants y sont combinés avec un art plein de malice; les évocations ne sont pas sans poésie et sans enthousiasme mêlés d'horreur. Ainsi, par exemple, l'auteur veut que le jeudi de la première semaine des évocations, on se lève à minuit, qu'on jette de l'eau bénite dans sa chambre, qu'on allume un cierge de cire jaune préparé le mercredi, et qui doit être percé en forme de croix. A la lueur tremblante de ce cierge, il faut se rendre seul dans une église et y lire à voix basse l'office des morts, en substituant à la neuvième leçon des matines cette invocation rhythmique que nous traduisons du latin, en lui laissant sa forme étrange et ses refrains, qui rappellent les incantations monotones des sorcières de l'ancien monde:
Seigneur, délivre-moi des terreurs infernales,
Affranchis mon esprit des larves sépulcrales.
J'irai dans leurs enfers les chercher sans effroi;
Je leur imposerai ma volonté pour loi.
Je vais dire à la nuit d'enfanter la lumière;
Soleil, relève-toi; lune, sois blanche et claire.
Aux ombres de l'enfer je parle sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Leur visage est horrible et leurs formes étranges;
Je veux que les démons redeviennent des anges.
A ces laideurs sans nom je parle sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Ces ombres sont l'erreur de ma vue effrayée;
Mais, seul je puis guérir leur beauté foudroyée,
Car au fond des enfers je plonge sans effroi,
Je leur imposerai ma volonté pour loi!
Après plusieurs autres cérémonies, vient la nuit de l'évocation; alors dans un lieu sinistre, à la lueur d'un feu alimenté par des croix brisées, il faut avec le charbon d'une croix, tracer un cercle, et réciter en même temps une hymne magique composée des versets de plusieurs psaumes; voici la traduction de cette hymne:
Le roi se réjouit, Seigneur, dans ta puissance,
Laisse-moi compléter l'oeuvre de ma naissance.
Que les ombres du mal, les spectres de la nuit,
Soient comme la poussière au vent qui la poursuit.
........................................................
Seigneur, l'enfer s'éclaire et brille en ta présence,
Par toi tout se termine et par toi tout commence:
Jéhovah, Sabaoth, Éloïm, Éloï,
Hélion, Hélios, Jodhévah, Saddaï!
Le lion de Juda se lève dans sa gloire;
Il vient du roi David consommer la victoire!
J'ouvre les sept cachets du livre redouté;
Satan tombe du ciel comme un éclair d'été!
Tu m'as dit: Loin de toi l'enfer et ses tortures;
Ils n'approcheront pas de tes demeures pures
Tes yeux affronteront les yeux du basilic,
Et tes pieds sans frayeur marcheront sur l'aspic.
Tu prendras les serpents domptés par ton sourire,
Tu boiras les poisons sans qu'ils puissent te nuire.
Éloïm, Élohah, Sébaoth, Hélios,
Éïeïe, Éieazereïe, ô Théos Tsehyros!
La terre est au Seigneur, et tout ce qui la couvre.
Lui-même il l'affermit sur l'abîme qui s'ouvre.
Qui donc pourra monter sur le mont du Seigneur?
L'homme à la main sans tache et le simple de coeur.
Celui qui ne tient pas la vérité captive
Et ne la reçoit pas pour la laisser oisive;
Celui qui de son âme a compris la hauteur
Et qui ne jure pas par un verbe menteur:
Celui-là recevra la force pour domaine.
Et tel est l'infini de la naissance humaine,
La génération par la terre et le feu,
L'enfantement divin de ceux qui cherchent Dieu!
Princes de la nature agrandissez vos portes;
Joug du ciel je te lève! à moi, saintes cohortes:
Voici le roi de gloire! il a conquis son nom;
Il porte dans sa main le sceau de Salomon.
Le maître a de Satan brisé le noir servage,
Et captif à sa suite il traîne l'esclavage.
Le Seigneur seul est Dieu, le Seigneur seul est roi!
Seigneur, gloire à toi seul, gloire à toi! gloire à toi!
Ne croirait-on pas entendre les sombres puritains de Walter Scott ou de Victor Hugo, accompagner de leur psalmodie fanatique l'oeuvre sans nom des sorcières de Faust ou de Macbeth!
Dans une conjuration adressée à l'ombre du géant Nemrod, ce chasseur sauvage qui fit commencer la tour de Babel, l'adepte d'Honorius menace cet antique réprouvé de resserrer ses chaînes et de le tourmenter de plus en plus chaque jour s'il n'obéit pas immédiatement à sa volonté.
N'est-ce pas le sublime de l'orgueil en délire, et cet antipape, qui ne comprenait un grand prêtre que comme un souverain des enfers, ne semble-t-il pas aspirer, comme à une vengeance du mépris et de la réprobation des vivants, au droit usurpé et funeste de tourmenter éternellement les morts!
CHAPITRE II.
APPARITION DES BOHÉMIENS NOMADES.
SOMMAIRE.--Moeurs et habitudes des Bohémiens nomades.--Ils viennent à la Chapelle, près Paris, où ils sont prêchés et excommuniés par l'évêque.--Leur science divinatoire et leur tarot.