CHAPITRE VII.
ORIGINES MAGIQUES DE LA MAÇONNERIE.
SOMMAIRE.--La légende d'Hiram ou d'Adoniram.--Autres légendes maçonniques.--Le secret des francs-maçons.--Esprit de leurs rites.--Sens de leurs grades, leurs tableaux allégoriques, leurs signes.
La grande association kabbalistique, connue en Europe sous le nom de maçonnerie, apparaît tout à coup dans le monde au moment où la protestation contre l'Église vient de démembrer l'unité chrétienne. Les historiens de cet ordre ne savent comment en expliquer l'origine: les uns lui donnent pour mère une libre association de maçons, formée lors de la construction de la cathédrale de Strasbourg; d'autres lui donnent Cromwell pour fondateur, sans trop se demander si les rites de la maçonnerie anglaise du temps de Cromwell ne sont pas organisés contre ce chef de l'anarchie puritaine; il en est d'assez ignorants pour attribuer aux jésuites, sinon la fondation du moins la continuation et la direction de cette société longtemps secrète et toujours mystérieuse. A part cette dernière opinion, qui se réfute d'elle-même, on peut concilier toutes les autres, en disant que les frères maçons ont emprunté aux constructeurs de la cathédrale de Strasbourg leur nom et les emblèmes de leur art, qu'ils se sont organisés publiquement pour la première fois en Angleterre, à la faveur des institutions radicales et en dépit du despotisme de Cromwell.
On peut ajouter qu'ils ont eu les templiers pour modèles, les roses-croix pour pères et les joannites pour ancêtres. Leur dogme est celui de Zoroastre et d'Hermès, leur règle est l'initiation progressive, leur principe l'égalité réglée par la hiérarchie et la fraternité universelle; ce sont les continuateurs de l'école d'Alexandrie, héritière de toutes les initiations antiques; ce sont les dépositaires des secrets de l'apocalypse et du sobar; l'objet de leur culte c'est la vérité représentée par la lumière; ils tolèrent toutes les croyances et ne professent qu'une seule et même philosophie; ils ne cherchent que la vérité, n'enseignent que la réalité et veulent amener progressivement toutes les intelligences à la raison.
Le but allégorique de la maçonnerie c'est la reconstruction du temple de Salomon; le but réel c'est la reconstitution de l'unité sociale par l'alliance de la raison et de la foi, et le rétablissement de la hiérarchie, suivant la science et la vertu, avec l'initiation et les épreuves pour degrés.
Rien n'est plus beau, on le voit, rien n'est plus grand que ces idées et ces tendances, malheureusement les doctrines de l'unité et la soumission à la hiérarchie ne se conservèrent pas dans la maçonnerie universelle; il y eut bientôt une maçonnerie dissidente, opposée à la maçonnerie orthodoxe, et les plus grandes calamités de la révolution française furent le résultat de cette scission.
Les francs-maçons ont leur légende sacrée, c'est celle d'Hiram, complétée par celle de Cyrus et de Zorobabel.
Voici la légende d'Hiram:
Lorsque Salomon fit bâtir le temple, il confia ses plans à un architecte nommé Hiram.
Cet architecte, pour mettre de l'ordre dans les travaux, divisa les travailleurs par rang d'habileté, et comme leur multitude était grande, afin de les reconnaître, soit pour les employer suivant leur mérite, soit pour les rémunérer suivant leur travail, il donna à chaque catégorie, aux apprentis, aux compagnons et aux maîtres, des mots de passe et des signes particuliers.
Trois compagnons voulurent usurper le rang des maîtres sans en avoir le mérite, ils se mirent en embuscade aux trois principales portes du temple, et lorsque Hiram se présenta pour sortir, l'un des compagnons lui demanda le mot d'ordre des maîtres, en le menaçant de sa règle.
Hiram lui répondit: Ce n'est pas ainsi que j'ai reçu le mot que vous me demandez.
Le compagnon furieux frappa Hiram de sa règle de fer, et lui fit une première blessure.
Hiram courut à une autre porte, il y trouva le second compagnon, même demande, même réponse, et cette fois Hiram fut frappé avec une équerre, d'autres disent avec un levier.
À la troisième porte était le troisième assassin, qui acheva le maître d'un coup de maillet.
Ces trois compagnons cachèrent ensuite le cadavre sous un tas de décombres, et plantèrent sur cette tombe improvisée une branche d'acacia, puis ils prirent la fuite comme Caïn après le meurtre d'Abel.
Cependant Salomon, ne voyant pas revenir son architecte, envoya neuf maîtres pour le chercher, la branche d'acacia leur révéla le cadavre, ils le tirèrent des décombres, et comme il y avait séjourné assez longtemps, ils s'écrièrent en le soulevant: Mac bénach! ce qui signifie: la chair se détache des os.
On rendit à Hiram les derniers devoirs, puis vingt-sept maîtres furent envoyés par Salomon à la recherche des meurtriers.
Le premier fut surpris dans une caverne, une lampe brûlait près de lui et un ruisseau coulait à ses pieds, un poignard était près de lui pour sa défense; le maître qui pénétra dans la caverne reconnut l'assassin, saisit le poignard et le frappa en criant: Nekum! mot qui veut dire vengeance; sa tête fut portée à Salomon, qui frémit en la voyant, et dit à celui qui avait tué l'assassin: Malheureux, ne savais-tu pas que je m'étais réservé le droit de punir? Alors tous les maîtres se prosternèrent et demandèrent grâce pour celui que son zèle avait emporté trop loin.
Le second meurtrier fut trahi par un homme qui lui avait donné asile; il était caché dans un rocher près d'un buisson ardent, sur lequel brillait un arc-en-ciel, un chien était couché près de lui, les maîtres trompèrent la vigilance du chien, saisirent le coupable, le lièrent et le menèrent à Jérusalem, où il périt du dernier supplice.
Le troisième assassin fut tué par un lion, qu'il fallut vaincre pour s'emparer de son cadavre, d'autres versions disent qu'il se défendit lui-même à coups de hache contre les maîtres, qui parvinrent enfin à le désarmer et le conduisirent à Salomon, qui lui fit expier son crime.
Telle est la première légende, en voici maintenant l'explication.
Salomon est la personnification de la science et de la sagesse suprêmes.
Le temple est la réalisation et la figure du règne hiérarchique de la vérité et de la raison sur la terre.
Hiram est l'homme parvenu à l'empire par la science et par la sagesse.
Il gouverne par la justice et par l'ordre, en rendant à chacun selon ses oeuvres.
Chaque degré de l'ordre possède un mot qui en exprime l'intelligence.
Il n'y a qu'une parole pour Hiram, mais cette parole se prononce de trois manières différentes.
D'une manière pour les apprentis, et prononcé par eux il signifie nature et s'explique par le travail.
D'une autre manière pour les compagnons, et chez eux il signifie pensée en s'expliquant par l'étude.
D'une autre manière pour les maîtres, et dans leur bouche il signifie vérité, mot qui s'explique par la sagesse.
Cette parole est celle dont on se sert pour désigner Dieu, dont le vrai nom est indicible et incommunicable.
Ainsi il y a trois degrés dans la hiérarchie, comme il y a trois portes au temple;
Il y a trois rayons dans la lumière;
Il y a trois forces dans la nature;
Ces forces sont figurées par la règle qui unit, le levier qui soulève et le maillet qui affermit.
La rébellion des instincts brutaux, contre l'aristocratie hiérarchique de la sagesse, s'arme successivement de ces trois forces qu'elle détourne de l'harmonie.
Il y a trois rebelles typiques:
Le rebelle à la nature;
Le rebelle à la science;
Le rebelle à la vérité.
Ils étaient figurés dans l'enfer des anciens par les trois têtes de Cerbère.
Ils sont figurés dans la Bible par Coré, Dathan et Abiron.
Dans la légende maçonnique, ils sont désignés par des noms qui varient suivant les rites.
Le premier qu'on appelle ordinairement Abiram ou meurtrier d'Hiram, frappe le grand maître avec la règle.
C'est l'histoire du juste mis à mort, au nom de la loi, par les passions humaines.
Le second nommé Miphiboseth, du nom d'un prétendant ridicule et infirme à la royauté de David, frappe Hiram avec le levier ou avec l'équerre.
C'est ainsi que le levier populaire ou l'équerre d'une folle égalité devient l'instrument de la tyrannie entre les mains de la multitude et attente, plus malheureusement encore que la règle, à la royauté de la sagesse et de la vertu.
Le troisième enfin achève Hiram avec le maillet.
Comme font les instincts brutaux, lorsqu'ils veulent faire l'ordre au nom de la violence et de la peur en écrasant l'intelligence.
La branche d'acacia sur la tombe d'Hiram est comme la croix sur nos autels.
C'est le signe de la science qui survit à la science; c'est la branche verte qui annonce un autre printemps.
Quand les hommes ont ainsi troublé l'ordre de la nature, la Providence intervient pour le rétablir, comme Salomon pour venger la mort d'Hiram.
Celui qui a assassiné avec la règle, meurt par le poignard.
Celui qui a frappé avec le levier ou l'équerre, mourra sous la hache de la loi. C'est l'arrêt éternel des régicides.
Celui qui a triomphé avec le maillet, tombera victime de la force dont il a abusé, et sera étranglé par le lion.
L'assassin par la règle, est dénoncé par la lampe même qui l'éclaire et par la source où il s'abreuve.
C'est-à-dire, qu'on lui appliquera la peine du talion.
L'assassin par le levier sera surpris quand sa vigilance sera en défaut comme un chien endormi, et il sera livré par ses complices; car l'anarchie est mère de la trahison.
Le lion qui dévore l'assassin par le maillet, est une des formes du sphinx d'Oedipe.
Et celui-là méritera de succéder à Hiram dans sa dignité qui aura vaincu le lion.
Le cadavre putréfié d'Hiram montre que les formes changent, mais que l'esprit reste.
La source d'eau qui coule près du premier meurtrier, rappelle le déluge qui a puni les crimes contre la nature.
Le buisson ardent et l'arc-en-ciel qui font découvrir le second assassin, représentent la lumière et la vie, dénonçant les attentats contre la pensée.
Enfin le lion vaincu représente le triomphe de l'esprit sur la matière et la soumission définitive de la force à l'intelligence.
Depuis le commencement du travail de l'esprit pour bâtir le temple de l'unité, Hiram a été tué bien des fois, et il ressuscite toujours.
C'est Adonis tué par le sanglier, c'est Osiris assassiné par Typhon.
C'est Pythagore proscrit, c'est Orphée déchiré par les Bacchantes, c'est Moïse abandonné dans les cavernes du Mont-Nébo, c'est Jésus mis à mort par Caïphe, Judas et Pilate.
Les vrais maçons sont donc ceux qui persistent à vouloir construire le temple, suivant le plan d'Hiram.
Telle est la grande et principale légende de la maçonnerie; les autres ne sont pas moins belles et moins profondes, mais nous ne croyons pas devoir en divulguer les mystères, bien que nous n'ayons reçu l'initiation que de Dieu et de nos travaux, nous regardons le secret de la haute maçonnerie comme le nôtre. Parvenus par nos efforts à un grade scientifique qui nous impose le silence, nous nous croyons mieux engagé par nos convictions que par un serment. La science est une noblesse qui oblige, et nous ne démériterons point la couronne princière des roses-croix. Nous aussi nous croyons à la résurrection d'Hiram!
Les rites de la maçonnerie sont destinés à transmettre le souvenir des légendes de l'initiation, à le conserver parmi les frères.
On nous demandera peut-être comment, si la maçonnerie est si sublime et si sainte, elle a pu être proscrite et si souvent condamnée par l'Église.
Nous avons déjà répondu à cette question, en parlant des scissions et des profanations de la maçonnerie.
La maçonnerie, c'est la gnose, et les faux gnostiques ont fait condamner les véritables.
Ce qui les oblige à se cacher, ce n'est pas la crainte de la lumière, la lumière est ce qu'ils veulent, ce qu'ils cherchent, ce qu'ils adorent.
Mais ils craignent les profanateurs, c'est-à-dire, les faux interprètes, les calomniateurs, les sceptiques au rire stupide, et les ennemis de toute croyance et de toute moralité.
De notre temps d'ailleurs un grand nombre d'hommes qui se croyent francs-maçons, ignorent le sens de leurs rites, et ont perdu la clé de leurs mystères.
Ils ne comprennent même plus leurs tableaux symboliques, et n'entendent plus rien aux signes hiéroglyphiques, dont sont historiés les tapis de leurs loges.
Ces tableaux et ces signes sont les pages du livre de la science absolue et universelle.
On peut les lire à l'aide des clés kabbalistiques, et elles n'ont rien de caché pour l'initié qui possède les clavicules de Salomon.
La maçonnerie a non-seulement été profanée, mais elle a servi même de voile et de prétexte aux complots de l'anarchie, par l'influence occulte des vengeurs de Jacques de Molay, et des continuateurs de l'oeuvre schismatique du temple.
Au lieu de venger la mort d'Hiram, on a vengé ses assassins.
Les anarchistes ont repris la règle, l'équerre et le maillet, et ont écrit dessus liberté, égalité, fraternité.
C'est-à-dire liberté pour les convoitises, égalité dans la bassesse, et fraternité pour détruire.
Voilà les hommes que l'Église a condamnés justement et qu'elle condamnera toujours!
LIVRE VI.
LA MAGIE ET LA RÉVOLUTION.
ו, Waou.
CHAPITRE PREMIER.
AUTEURS REMARQUABLES DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Importantes découvertes en Chine.--Les livres kabbalisliques de fo-hi--L'y-Kun et les trigrammes.--Kong-Fu-Tzée et fo.--Les jésuites et les théologiens.--Mouvement des esprits en Europe.--Swedenborg et Mesmer.
Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, la Chine était à peu près inconnue au reste du monde. C'est seulement à cette époque que ce vaste empire, exploré par nos missionnaires, nous est révélé par eux, et nous apparaît comme une nécropole de toutes les sciences du passé. Les Chinois semblent être un peuple de momies. Rien ne progresse chez eux, et ils vivent dans l'immobilité de leurs traditions dont l'esprit et la vie se sont retirés depuis longtemps. Ils ne savent plus rien, mais ils se souviennent vaguement de tout. Le génie de la Chine est le dragon des Hespérides qui défend les pommes d'or du jardin de la science. Leur type humain de la divinité, au lieu de vaincre le dragon comme Cadmus, s'est accroupi, fasciné et magnétisé par le monstre qui fait miroiter devant lui le reflet changeant de ses écailles. Le mystère seul est vivant en Chine, la science est en léthargie, ou du moins elle dort profondément et ne parle jamais qu'en rêve.
Nous avons dit que la Chine possède un tarot calculé sur les mêmes données kabbalistiques et absolues que le Sepher Jézirah des Hébreux, elle possède aussi un livre hiéroglyphique composé uniquement des combinaisons de deux figures, ce livre est l'y-Kim attribué à l'empereur Fo-hi, et M. de Maison, dans ses Lettres sur la Chine, le déclare parfaitement indéchiffrable.
Il ne l'est pourtant pas plus que le Sohar dont il parait être un complément fort curieux, et un précieux appendice. Le Sohar est l'explication du travail de la balance ou de l'équilibre universel: l'y-Kim en est la démonstration hiéroglyphique et chiffrée.
La clé de ce livre est un pantacle connu sous le nom des Trigrammes de Fo-hi. Suivant la légende rapportée dans le Vay-Ky, recueil d'une grande autorité en Chine, et qui fut composé par Léon-Tao-Yuen, sous la dynastie des Soms, il y a sept ou huit cents ans, l'empereur Fo-hi méditant un jour au bord d'une rivière sur les grands secrets de la nature, vit sortir de l'eau un sphinx, c'est-à-dire, un animal allégorique ayant la forme mixte d'un cheval et d'un dragon. Sa tête était allongée comme celle du cheval, il avait quatre pieds et finissait par une queue de serpent; son dos était couvert d'écailles et sur chacune de ses écailles brillait la figure des mystérieux Trigrammes, plus petits vers les extrémités, plus larges sur sa poitrine et sur le dos, mais en parfaite harmonie les uns avec les autres. Ce dragon se mirait dans l'eau, et son reflet avait les mêmes formes, et portait les mêmes images que lui, mais en sens inverse des formes et des images réelles. Ce cheval serpent, inspirateur ou plutôt porteur d'inspirations comme le Pégase de la mythologie grecque, symbole de la vie universelle, comme le serpent de kronos, initia Fo-hi à la science universelle. Les Trigrammes lui servirent d'introduction, il compta les écailles du cheval-serpent, et combina les Trigrammes en autant de manières qu'il conçut une synthèse des sciences comparées et unies entre elles par les harmonies préexistantes et nécessaires de la nature; la rédaction des tables de l'y-Kim fut le résultat de cette merveilleuse combinaison. Les nombres de Fo-hi sont les mêmes que ceux de la haute kabbale, son pantacle est analogue à celui de Salomon, comme nous l'avons expliqué dans notre dogme et rituel de la haute magie; ses tables correspondent aux trente-deux voies et aux cinquante portes de la lumière, et l'y-Kim ne saurait avoir d'obscurité pour les sages kabbalistes qui ont la clé du sepher Jézirah et du Sohar.
La science de la philosophie absolue a donc existé en Chine. Les Kims ne sont que les commentaires de cet absolu caché aux profanes, et ils sont à l'y-Kim ce que le Pentateuque de Moïse est aux révélations du Siphra de Zéniuta, qui est le livre des mystères, et la clé du Sohar chez les Hébreux. Koug-fu-tzée, ou Confucius, n'eût été que le révélateur ou révoilateur de cette kabbale qu'il eût niée peut-être pour en détourner les recherches des profanes, comme le savant Talmudiste Maïmonides nia les réalités de la clavicule de Salomon, puis vint le matérialiste Fo, qui substitua les traditions de la sorcellerie indienne aux souvenirs de la haute magie des Égyptiens. Le culte de Fo paralysa en Chine le progrès des sciences, et la civilisation avortée de ce grand peuple tomba dans la routine et dans l'abrutissement.
Un philosophe d'une admirable sagacité et d'une grande profondeur, le sage Leibnitz, qui eût été si digne d'être initié aux vérités suprêmes de la science absolue, croyait voir dans l'y-Kim sa propre invention de l'arithmétique binaire, et dans la ligne droite et la ligne brisée de Fo-hi, il retrouvait les caractères 1 0, employés par lui-même dans ses calculs; il était bien près de la vérité, mais il ne l'entrevoyait que dans un de ses détails, il ne pouvait en embrasser l'ensemble.
Des disputes théologiques ont été l'occasion des recherches les plus importantes sur les antiquités religieuses de la Chine. Il s'agissait de savoir si les jésuites avaient raison de tolérer chez les Chinois convertis au christianisme le culte du ciel et celui des ancêtres; en d'autres termes, si l'on devait croire que par le ciel les lettrés de la Chine entendaient Dieu ou simplement l'espace et la nature. Il était tout naturel de s'en rapporter aux lettrés eux-mêmes et au bon sens public, mais ce ne sont pas là des autorités théologiques; on argumenta donc, on écrivit beaucoup, on intrigua davantage, les jésuites qui avaient raison pour le fond furent convaincus d'avoir tort pour la forme, et on leur créa de nouvelles difficultés qui ne sont pas surmontées encore et qui font de nos jours même couler en Chine le sang de nos infatigables martyrs.
Pendant qu'on disputait ainsi à la religion ses conquêtes en Asie, une immense inquiétude agitait l'Europe. La foi chrétienne semblait prête à s'y éteindre et il n'était bruit de tous côtés que de révélations nouvelles et de miracles. Un homme sérieusement posé dans la science et dans le monde, Emmanuel Swedenborg, étonnait la Suède par ses visions et l'Allemagne était pleine de nouveaux illuminés; le mysticisme dissident conspirait pour remplacer les mystères de la religion hiérarchique par les mystères de l'anarchie; une imminente catastrophe se préparait.
Swedenborg, le plus honnête et le plus doux des prophètes du faux illuminisme, n'était pas pour cela moins dangereux que les autres. Prétendre, en effet, que tous les hommes sont appelés à communiquer directement avec le ciel, c'est remplacer l'enseignement religieux régulier et l'initiation progressive par toutes les divagations de l'enthousiasme et toutes les folies de l'imagination et des rêves. Les illuminés intelligents sentaient bien que la religion étant un des grands besoins de l'humanité, on ne la détruira jamais; aussi voulaient-ils se faire de la religion même et du fanatisme qu'elle entraîne par une conséquence fatale de l'enthousiasme inspiré à l'ignorance, des armes pour détruire l'autorité hiérarchique de l'Église, comptant bien voir sortir des conflits du fanatisme une hiérarchie nouvelle dont ils espéraient être les fondateurs et les chefs.
«Vous serez comme des dieux, connaissant tout sans avoir eu la peine de rien apprendre; vous serez comme des rois, possédant tout sans avoir eu la peine de rien acquérir.»
Telles sont en résumé les promesses de l'esprit révolutionnaire aux multitudes envieuses. L'esprit révolutionnaire, c'est l'esprit de mort; c'est l'ancien serpent de la Genèse, et cependant c'est le père du mouvement et du progrès, puisque les générations ne se renouvellent que par la mort; c'est pour cela que les Indiens adoraient Schiva, l'impitoyable destructeur, dont la forme symbolique était celle de l'amour physique et de la génération matérielle.
Le système de Swedenborg n'est autre chose que la kabbale, moins le principe de la hiérarchie; c'est le temple sans clef de voûte et sans fondement; c'est un immense édifice, heureusement tout fantastique et aérien, car si l'on avait jamais tenté de le réaliser sur la terre, il tomberait sur la tête du premier enfant qui essayerait, nous ne dirons pas de l'ébranler, mais de s'appuyer seulement contre une de ses principales colonnes.
Organiser l'anarchie, tel est le problème que les révolutionnaires ont et auront éternellement à résoudre; c'est le rocher de Sisyphe qui retombera toujours sur eux; pour exister un seul instant ils sont et seront toujours fatalement réduits à improviser un despotisme sans autre raison d'être que la nécessité, et qui, par conséquent, est violent et aveugle comme elle. On n'échappe à la monarchie harmonieuse de la raison, que pour tomber sous la dictature désordonnée de la folie.
Le moyen proposé indirectement par Swedenborg, pour communiquer avec le monde surnaturel, était un état intermédiaire qui tient du rêve, de l'extase et de la catalepsie. L'illuminé suédois affirmait la possibilité de cet état, mais il ne donnait pas la théorie des pratiques nécessaires pour y arriver; peut-être ses disciples, pour combler cette lacune, eussent-ils recouru au rituel magique de l'Inde, lorsqu'un homme de génie vint compléter par une thaumaturgie naturelle les intuitions prophétiques et kabbalistiques de Swedenborg. Cet homme était un médecin allemand, nommé Mesmer.
Mesmer eut la gloire de retrouver, sans initiateur et sans connaissances occultes, l'agent universel de la vie et de ses prodiges; ses Aphorismes 18, que les savants de son temps devaient regarder comme autant de paradoxes, deviendront un jour les bases de la synthèse physique.
Note 18: (retour) Mesmer, Mémoires et aphorismes, suivis des procédés d'Eslon, nouvelle édition, 1846, 1 vol. gr. in 18.
Mesmer reconnaît dans l'être naturel deux formes, qui sont la substance et la vie, d'où résultent la fixité et le mouvement qui constituent l'équilibre des choses.
Il reconnaît l'existence d'une matière première fluidique, universelle, capable de fixité et de mouvement, qui, en se fixant, détermine la constitution des substances, et qui, se mouvant toujours, modifie et renouvelle les formes.
Cette matière fluidique est active et passive: comme passive elle s'attire elle-même, comme active elle se projette.
Par elle les mondes et les êtres vivants qui peuplent les mondes, s'attirent et se repoussent; elle passe des uns aux autres par une circulation comparable à celle du sang.
Elle entretient et renouvelle la vie de tous les êtres, elle est l'agent de leur force et peut devenir l'instrument de leur volonté.
Les prodiges sont les résultats des forces ou des volontés exceptionnelles.
Les phénomènes de cohésion, d'élasticité, de densité ou de subtilité des corps, sont produits par les diverses combinaisons des deux propriétés du fluide universel ou de la matière première.
La maladie, comme tous les désordres physiques, vient d'un dérangement de l'équilibre normal de la matière première dans un corps organisé.
Les corps organisés sont ou sympathiques ou antipathiques les uns aux autres, par suite de leur équilibre spécial.
Les corps sympathiques peuvent se guérir les uns les autres, en rétablissant mutuellement leur équilibre.
Cette propriété des corps de s'équilibrer les uns les autres par l'attraction ou la projection de la matière première, Mesmer la nomme magnétisme, et comme elle se spécifie suivant les spécialités des êtres, lorsqu'il en étudie les phénomènes dans les êtres animés, il la nomme magnétisme animal.
Mesmer prouva sa théorie par des oeuvres, et ses expériences furent couronnées d'un plein succès.
Ayant observé l'analogie qui existe entre les phénomènes du magnétisme animal et ceux de l'électricité, il fit usage de conducteurs métalliques, aboutissant à un réservoir commun qui contenait de la terre et de l'eau, pour absorber et pour projeter les deux forces; on a depuis abandonné l'appareil compliqué des baquets, qu'on peut remplacer par une chaîne vivante de mains superposées à un corps circulaire et mauvais conducteur comme le bois d'une table, l'étoffe de soie ou de laine d'un chapeau, etc.
Il appliqua ensuite aux êtres vivants et organisés les procédés de l'aimantation métallique, et il acquit la certitude de la réalité et de la similitude des phénomènes qui s'ensuivirent.
Un seul pas lui restait à faire, c'était de déclarer que les effets attribués en physique aux quatre fluides impondérables sont les manifestations diverses d'une seule et même force diversifiée par ses usages, et que cette force inséparable de la matière première et universelle qu'elle fait mouvoir, tantôt splendide, tantôt ignée, tantôt électrique et tantôt magnétique, n'a qu'un seul nom indiqué par Moïse dans la Genèse, lorsqu'il la fait apparaître à l'appel du Tout-Puissant, avant toutes les substances et avant toutes les formes: LA LUMIÈRE; דנא יאי
Et maintenant ne craignons pas de le dire d'avance, car on le reconnaîtra plus tard.
La grande chose du XVIIIe siècle, ce n'est pas l'encyclopédie, ce n'est pas la philosophie ricaneuse et dérisoire de Voltaire, ce n'est pas la métaphysique négative de Diderot et de d'Alembert, ce n'est pas la philanthropie haineuse de Rousseau; c'est la physique sympathique et miraculeuse de Mesmer! Mesmer est grand comme Prométhée, il a donné aux hommes le feu du ciel que Franklin n'avait su que détourner.
Il ne manqua au génie de Mesmer, ni la sanction de la haine, ni la consécration des persécutions et des injures; il avait été chassé de l'Allemagne, on se moqua de lui en France, tout en lui faisant une fortune, car ses guérisons étaient évidentes et les malades allaient à lui et le payaient, puis se disaient guéris par hasard, pour ne pas attirer sur eux l'animadversion des savants. Les corps constitués ne firent pas même au thaumaturge l'honneur d'examiner sa découverte et le grand homme dut se résigner à passer pour un adroit charlatan.
Les savants seuls n'étaient pas hostiles au mesmérisme, les hommes sincèrement religieux s'alarmaient des dangers de la découverte nouvelle, et les superstitieux criaient au scandale et à la magie. Les sages prévoyaient les abus, les insensés n'admettaient pas même l'usage de cette merveilleuse puissance. N'allait-on pas au nom du magnétisme nier les miracles du Sauveur et de ses saints, disaient les uns; que va devenir la puissance du diable, disaient les autres? Et pourtant la religion qui est vraie, ne doit craindre la découverte d'aucune vérité; d'ailleurs, en donnant la mesure de la puissance humaine, le magnétisme ne donne-t-il pas aux miracles divins une sanction nouvelle, au lieu de les détruire? Il est vrai que les sots attribueront au diable moins de prodiges, ce qui leur laissera moins d'occasions d'exercer leur haine et leurs fureurs; mais ce ne sont certainement pas les personnes d'une véritable piété qui songeront jamais à s'en plaindre: le diable doit perdre du terrain quand la lumière se fait et quand l'ignorance se retire; mais les conquêtes de la science et de la lumière étendent, affermissent et font aimer de plus en plus au monde l'empire et la gloire de Dieu!
CHAPITRE II.
PERSONNAGES MERVEILLEUX DU XVIIIe SIÈCLE.
SOMMAIRE.--Le comte de Saint-Germain.--L'adepte Lascaris et le grand Cophte dit le médecin Joseph Balsamo.--Le baron du Phénix et le comte de Cagliostro.
Le XVIIIe siècle n'a eu de crédulité que pour la magie, car les croyances vagues sont la religion des âmes sans foi: on niait les miracles de Jésus-Christ et l'on attribuait des résurrections au comte de Saint-Germain. Ce singulier personnage était un théosophe mystérieux qu'on faisait passer pour avoir les secrets du grand oeuvre et pour fabriquer des diamants et des pierres précieuses; c'était d'ailleurs un homme du monde, d'une conversation agréable et d'une grande distinction dans ses manières. Madame de Genlis, qui, pendant son enfance, le voyait presque tous les jours, assure qu'il savait donner même à des pierreries qu'il représentait en peinture, tout leur éclat naturel et un feu dont aucun chimiste ni aucun peintre ne pouvait deviner le secret; avait-il trouvé le moyen de fixer la lumière sur la toile, ou employait-il quelque préparation de nacre ou quelque incrustation métallique? c'est ce qu'il nous est impossible de savoir, puisqu'il ne nous reste aucune de ces peintures merveilleuses.
Le comte de Saint-Germain faisait profession de la religion catholique, et en observait les pratiques avec une grande fidélité; on parlait cependant d'évocations suspectes et d'apparitions étranges, il se flattait de posséder le secret de la jeunesse éternelle. Était-ce mysticisme, était-ce folie? Personne ne connaissait sa famille, et à l'entendre causer des choses du temps passé, il semblait qu'il eût vécu plusieurs siècles; il parlait peu de tout ce qui se rapportait aux sciences occultes, et lorsqu'on lui demandait l'initiation, il prétendait ne rien savoir; il choisissait lui même ses disciples, et leur demandait tout d'abord une obéissance passive, puis il leur parlait d'une royauté à laquelle ils étaient appelés, celle de Melchisédech et de Salomon, la royauté des initiés qui est aussi un sacerdoce. «Soyez le flambeau du monde, disait-il; si votre lumière n'est que celle d'une planète, vous ne serez rien devant Dieu: je vous réserve une splendeur dont celle du soleil n'est que l'ombre, alors vous dirigerez la marche des étoiles, et vous gouvernerez ceux qui régnent sur les empires.»
Ces promesses, dont la signification bien comprise n'a rien qui puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l'auteur anonyme d'une Histoire des sociétés secrètes en Allemagne, et suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait le comte de Saint-Germain.
Voici maintenant quelques détails jusqu'à présent inconnus sur cet illuminé:
Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il était fils naturel ou adoptif d'un rose-croix qui se faisait appeler Comnes cabalicus, le compagnon cabaliste, et qui fut tourné en ridicule sous le nom de comte de Gabalis, par le malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de son père. À l'âge de sept ans, disait-il, j'étais proscrit et j'errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait parler, c'était la science des adeptes; son âge de sept ans est celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la gnose. Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l'illuminisme semblent insinuer qu'il fut précipité dans les oubliettes du château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité par les terreurs de l'autre vie. Ce qui est certain, c'est qu'il disparut tout à coup de Paris, sans qu'on pût savoir bien au juste où il s'était retiré, et que les illuminés laissèrent tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le voile du silence et de l'oubli. La société qu'il avait fondée sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura jusqu'à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme tant d'autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote qu'on trouve dans les pamphlets hostiles à l'illuminisme; elle est extraite d'une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on le voit, n'a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici toutefois l'anecdote:
«J'ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par M.N.Z.... Il était déjà prévenu de mon arrivée. L'harmonica eut toute son approbation. Il me parla d'abord de certains essais particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n'est que depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes, des souterrains procurent à l'oeil une longue suite d'enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés me déplut infiniment, il dérobe à l'oeil un site enchanteur....
«J'avais emporté l'harmonica, d'après l'invitation de M. N. Z., afin d'en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je ne le voyais point revenir; l'ennui et le sommeil commençaient à me gagner, lorsque je fus interrompu par l'arrivée de plusieurs carrosses. J'ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil s'empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour me guider et porter l'instrument. Il marchait très vite et fort loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque j'entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des profondeurs d'une cave; à cet instant, je perdis de vue mon guide; et m'avançant du côté où le bruit paraissait venir, je descendis à moitié l'escalier d'un caveau qui s'offrit devant moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre. J'aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me parut qu'on lui avait ouvert une veine au bras droit. A l'exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l'épée nue à la main. Autant que la terreur dont j'étais frappé me permit d'en juger, il y avait à l'entrée du caveau des monceaux d'ossements humains entassés l'un sur l'autre. La lumière qui éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme semblable à celle de l'esprit de vin brûlant.
»Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me cherchait; il avait l'oeil hagard, il me prit la main avec une sorte d'inquiétude, et m'entraîna à sa suite dans un jardin particulier où je me crus transporté par l'effet de la magie. La clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum qu'on y respirait exaltèrent d'abord mon imagination. Je fus placé derrière un cabinet de verdure dont l'intérieur était richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon instrument.
»Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû m'échapper 19; j'observai cependant que l'individu évanoui revint à lui aussitôt que j'eus touché l'instrument, et qu'il fit ces interrogations avec surprise: Où suis je?... quelle voix entends-je?... Des jubilations d'allégresse accompagnées de trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux armes et l'on s'enfonça dans l'intérieur du jardin où je vis tout le monde disparaître.
Note 19: (retour) Le néophyte dont il est question dans cette lettre, et qui fut pris pour un cadavre, était dans l'état de somnambulisme produit par le magnétisme. A propos du cabinet de verdure dont il est question, et des effets de l'harmonica, on peut consulter un ouvrage curieux, Histoire critique du magnétisme animal, par Deleuze, 2e édit., 1819, 2 vol. in-8; il contient des notices fort piquantes sur la chaîne et le baquet magnétiques, les arbres magnétisés, la musique, la voix du magnétiseur, et l'instrument qu'il emploie. L'auteur est d'ailleurs un partisan du mesmérisme, ce qui ne rend pas ses opinions suspectes.
»Je vous écris ceci encore tout agité... Si je n'avais pris la précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais aujourd'hui pour un rêve.»
Ce qu'il y a de plus inexplicable dans cette scène, c'est la présence du profane qui la raconte. Comment l'association pouvait-elle s'exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les expliquer.
Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en initiation, s'étaient érigés en secte mystique; ils avaient accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et se croyaient seuls dépositaires des secrets de l'Évangile de saint Jean; ils voyaient dans les récits de l'Évangile une série allégorique de rites propres à compléter l'initiation, et croyaient que l'histoire du Christ devait se réaliser dans la personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende gnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de bandelettes, n'aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de Joseph d'Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même de saint Jean. C'était ce prétendu mystère qu'ils célébraient au son de l'harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet, une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet évanouissement, on lui disait que c'était la mort, et lorsqu'il revenait à lui, des fanfares d'allégresse et des cris de triomphe célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant. Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient assurés de ne plus mourir. Les chefs de l'association mettaient ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de tous les instruments, la folie, et s'assuraient de la part de leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la déraison produit plus souvent et plus sûrement que l'amitié.
La secte du Saint-Jakin était donc une société de gnostiques adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de l'un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L'initiale de Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l'alphabet hébreu, initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux profanes, c'est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.
Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s'occupaient beaucoup trop de théurgie.
Tout ce qu'on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne lieu de croire que c'était un physicien habile et un chimiste distingué: on assure qu'il possédait le secret de souder ensemble les diamants sans qu'on pût apercevoir aucune trace du travail; il avait l'art d'épurer les pierreries et de donner ainsi un grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l'auteur imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce talent, mais nie qu'il ait jamais fait d'or, comme si l'on ne faisait pas de l'or en faisant des pierres précieuses. Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux sciences industrielles l'art de donner au cuivre plus d'éclat et de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au comte de Saint-Germain d'avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre, et d'avoir même causé familièrement avec la reine de Saba. C'était d'ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants, et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille, toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se plaisant d'ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s'occupait avec lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine qu'à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un moment à la mode, et comme c'était un aimable et jeune vieillard qui savait unir le babil d'un roué aux extases d'un théosophe, il fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par d'autres fantaisies; ainsi va le monde.
On a dit que Saint-Germain n'était autre que ce mystérieux Althotas qui fut le maître en magie d'un adepte, dont nous allons bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique d'Acharat; rien n'est moins fondé que cette supposition, comme nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.
Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui se faisait appeler Lascaris, et se disait archimandrite d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec; seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune; il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance. Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.
Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret, est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux, car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou environ de sa valeur. Agrippa, qui n'est jamais arrivé à la découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer à la recherche des grands secrets de la nature.
Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion: après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer, Cagliostro. Mais tous n'étaient pas de la même école: Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.
Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers, Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer et des nuages.
Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette inscription: le divin Cagliostro. On put dès ce moment prévoir une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu, Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit. Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.
Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une flèche, figurant la lettre aleph, א, image de l'union de l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore, l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.
Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut dire liberté, pouvoir, devoir, il signifie aussi lumière proportion, densité, loi, principe et droit.
Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots liberté de penser qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en y lisant pour les profanes: liberté de passer. Dans les actes du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification; il les aurait traduites par cette légende: Lilia destrue pedibus, foule aux pieds les lys; et l'on peut citer à l'appui de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces mots sur l'exergue: Talem dabit ultio messem.
Le nom d'Acharat que prenait Cagliostro, écrit kabbalistiquement en hébreu de cette manière: