CHAPITRE VII.
EMPIRE ET RESTAURATION.
SOMMAIRE.--Le côté merveilleux da règne de Napoléon.--Prédictions qui l'avaient annoncé.--Prophéties du Liber mirabilis, de Nostradamus et d'Olivarius.--Rôle joué sous l'empire par mademoiselle Le Normand.--La sainte-alliance et l'empereur Alexandre.--Madame Bouche et madame de Krudener.--Les visions de Martin (de Gallardon).
Napoléon remplissait le monde de merveilles et il était lui-même la plus grande merveille du monde; sa femme, l'impératrice Joséphine, curieuse et crédule comme une créole, passait d'enchantements en enchantements. Cette gloire lui avait été prédite, assure-t-on, par une vieille bohémienne, et le peuple des campagnes croit encore que Joséphine était, elle-même, le bon génie de l'empereur; c'était en effet une douce et modeste conseillère, qui l'eût écarté de bien des écueils, s'il eût toujours écouté sa voix, mais la fatalité ou plutôt la Providence le poussait en avant, et ce qu'il avait à devenir était écrit.
Dans une prophétie attribuée à saint Césaire, mais qui est signée Jean de Vatiguerro, et qui se trouve dans le Liber mirabilis, recueil de prédictions imprimé en 1524, on lit ces paroles étonnantes:
«Les églises seront souillées et profanées, le culte public cessera...
«L'aigle volera par le monde et se soumettra plusieurs nations...
«Le prince le plus grand et le plus auguste souverain de tout l'Occident, sera mis en fuite après une défaite surnaturelle...
«Le très noble prince sera mis en captivité par ses ennemis et s'affligera en pensant à ceux qui étaient attachés à lui...
«Avant que la paix se rétablisse en France, les mêmes événements recommenceront et se produiront plusieurs fois...
«L'aigle sera couronné de trois diadèmes, et il rentrera victorieux dans son aire d'où il ne sortira plus que pour s'élever vers le ciel...»
Nostradamus, après avoir prédit la spoliation des églises et le meurtre des prêtres, annonce qu'un empereur naîtra près de l'Italie, que sa souveraineté coûtera bien du sang à la France, et que les siens le trahiront et l'accuseront du sang versé.
Un empereur naîtra près d'Italie,
Qui, à l'empire, sera vendu bien cher;
Mais il doit voir à quels gens il s'allie,
Qui le diront moins prince que boucher.
De soldat simple parviendra à l'empire,
De robe courte parviendra à la longue;
aillant aux armes, en l'Eglise au plus pire,
Traiter les prêtres comme l'eau fait l'éponge.
C'est-à-dire qu'au moment des plus grandes calamités de l'Église, il comblera les prêtres de biens.
Dans un Recueil de prophéties, publié en 1820, dont nous possédons un exemplaire, on trouve, après une prédiction qui concerne Napoléon Ier, cette phrase:
«Et fera le neveu ce que l'oncle n'avait pu faire.»
La célèbre mademoiselle Lenormand avait dans sa bibliothèque un volume cartonné, à dos de parchemin, contenant le Traité d'Olivarius sur les prophéties, suivi de dix pages manuscrites où le règne de Napoléon et sa chute étaient formellement annoncés. La devineresse communiqua ce livre à l'impératrice Joséphine. Puisque nous venons de nommer mademoiselle Lenormand, il faut dire quelques mots de cette singulière femme: c'était une grosse demoiselle fort laide, emphatique dans ses discours, amphigourique dans son style, mais somnambule éveillée et d'une lucidité toute particulière; elle fut sous le premier empire et sous la restauration la devineresse à la mode. Rien n'est plus fastidieux que la lecture de ses ouvrages, mais elle tirait les cartes avec le plus grand succès.
La cartomancie retrouvée en France par Éteilla n'est autre chose que la consultation du sort au moyen de signes convenus d'avance; ces signes combinés avec les nombres, inspirent des oracles au médium qui se magnétise en les regardant. On tire ces signes au hasard après les avoir lentement mêlés, on les dispose par nombre kabbalistiques, et ils répondent toujours à la pensée de celui qui les interroge sérieusement et de bonne foi, car nous portons en nous tout un monde de pressentiments auxquels il ne faut qu'un prétexte pour nous apparaître. Les natures impressionnables et sensitives reçoivent de nous le choc magnétique qui leur communique l'empreinte de notre état nerveux. Le médium peut alors lire nos craintes et nos espérances dans les rides de l'eau, dans la configuration des nuages, dans les points jetés au hasard sur la terre, dans les dessins laissés sur une assiette par du marc de café, dans les chances d'un jeu de cartes ou d'un tarot. Le tarot surtout, ce livre kabbalistique et savant, dont toutes les combinaisons sont une révélation des harmonies préexistantes entre les signes, les lettres et les nombres, le tarot est alors d'un usage vraiment merveilleux. Mais nous ne pouvons impunément nous arracher ainsi à nous-mêmes les secrets de notre communication intime avec la lumière universelle. La consultation des cartes et des tarots est une véritable évocation qui ne peut se faire sans danger et sans crime. Dans les évocations, nous forçons notre corps astral à nous apparaître, dans la divination nous le contraignons à nous parler; nous donnons ainsi un corps à nos chimères et nous faisons une réalité prochaine de cet avenir qui sera véritablement le nôtre, quand nous l'aurons évoqué par le Verbe et adopté par la foi. Contracter l'habitude de la divination et des consultations magnétiques, c'est faire un pacte avec le vertige: or, nous avons déjà établi que le vertige c'est l'enfer.
Mademoiselle Lenormand était folle d'infatuation de son art et d'elle-même; le monde ne roulait pas sans elle, et elle se croyait nécessaire à l'équilibre européen. Lors du congrès d'Aix-la-Chapelle, la devineresse partit suivie de tout son mobilier, se fit des affaires à toutes les douanes, et tourmenta toutes les autorités pour qu'on fût en quelque sorte forcé de s'occuper d'elle: c'était la vraie mouche du coche, et quelle mouche! A son retour, elle publia ses impressions et mit en tête de son livre une vignette où elle se représente entourée de toutes les puissances qui la consultent et qui tremblent devant elle.
Les grands événements qui venaient de s'accomplir dans le monde avaient tourné à cette époque les âmes vers le mysticisme, une réaction religieuse était commencée, et les souverains qui formèrent la sainte alliance sentaient le besoin de rattacher à la croix leurs sceptres unis en faisceaux. L'empereur Alexandre, surtout, croyait que l'heure était venue pour la sainte Russie de convertir le monde à l'orthodoxie universelle.
La secte des sauveurs de Louis XVII, secte intrigante et remuante, voulut profiter de cette disposition pour fonder un nouveau sacerdoce et parvint à introduire près de l'empereur de Russie une de ses illuminées. Cette nouvelle Catherine Théot, que les sectaires appelaient soeur Salomé, se nommait madame Bouche; elle passa dix-huit mois à la cour de l'empereur, ayant souvent avec lui des entretiens secrets; mais Alexandre avait plus d'imagination dévote que de véritable enthousiasme, il se plaisait au merveilleux, et prétendait qu'on l'amusât. Ses confidents mystiques lui présentèrent une prophétesse nouvelle qui lui fit oublier la soeur Salomé, c'était, la fameuse madame de Krudener, cette aimable coquette de piété et de vertus, qui fit et ne fut pas Valérie. Son ambition était pourtant qu'on la crût l'héroïne de son livre, et comme une de ses intimes amies la pressait de lui en nommer le héros, elle désigna un homme éminent de ce temps-là.--Mais alors, dit l'amie, le dénoûment de votre livre n'est pas conforme à la vérité de l'anecdote, car ce monsieur n'est pas mort.--Oh! ma chère, s'écria madame de Krudener, je vous assure qu'il n'en vaut guère mieux. Cette réponse fit fortune. Madame de Krudener exerça sur l'esprit un peu faible d'Alexandre une influence assez grande pour alarmer ses conseillers, il s'enfermait souvent avec elle pour prier, mais elle se perdit par excès de zèle. Un jour, comme l'empereur allait la quitter, elle se jette au-devant de lui et le conjure de ne pas sortir. Dieu me révèle, dit-elle, que vous courez un grand danger: on en veut à votre vie; un assassin est caché dans le palais. L'empereur s'alarme, il sonne, il se fait entourer de gardes, on fait des perquisitions et l'on finit par trouver un pauvre diable muni d'un poignard. Cet homme, interrogé, se trouble et finit par avouer qu'il a été introduit par madame Krudener elle-même. Était-ce vrai, et cette dame avait-elle joué dans cette affaire le rôle de Latude près de madame Pompadour? Était-ce faux, et cet homme, aposté par les ennemis de l'empereur, avait-il pour mission secrète, si le meurtre ne réussissait pas, de perdre madame Krudener? De toutes façons, la pauvre prophétesse fut perdue. L'empereur, honteux d'avoir été pris pour dupe, la congédia sans l'entendre, et elle dut s'estimer heureuse encore d'en être quitte à si bon marché.
La petite église de Louis XVII ne se tint pas pour battue par la disgrâce de madame Bouche, et vit dans celle de madame de Krudener un véritable châtiment divin, ils continuèrent leurs prophéties, et firent au besoin des miracles. Sous le règne de Louis XVIII, ils mirent en avant un paysan de la Beauce, nommé Martin, qui soutenait avoir vu un ange. Cet ange, dont il décrivait le costume et la figure, avait toute l'apparence d'un laquais de bonne maison: il avait une redingote très longue et très serrée à la taille, d'une couleur jaunâtre ou blonde, il était pâle et mince et portait sur sa tête un chapeau probablement galonné et verni. Ce qu'il y a d'étrange, et ce qui prouve une fois de plus combien il y a de ressources dans la persistance et dans l'audace, c'est que cet homme se fit prendre au sérieux, et parvint à s'introduire auprès du roi. On assure qu'il l'étonna par des révélations de sa vie intime, révélations qui n'ont rien d'impossible ni même d'extraordinaire, maintenant que les phénomènes du magnétisme sont mieux constatés et mieux connus.
Louis XVIII, d'ailleurs, était assez sceptique pour être crédule. Le doute en présence de l'être et de ses harmonies, le scepticisme en face des mathématiques éternelles et des lois immuables de la vie qui rendent la divinité présente et visible partout, n'est-ce pas la plus sotte des superstitions et la plus inexcusable comme la plus dangereuse de toutes les crédulités?
LIVRE VII.
LA MAGIE AU XIXe SIÈCLE.
ז, Zaïn.
CHAPITRE PREMIER.
LES MAGNÉTISEURS MYSTIQUES ET LES MATÉRIALISTES.
SOMMAIRE.--Une évocation dans l'église de Notre-Dame.--Les faux prophètes et les faux dieux.
La négation du dogme fondamental de la religion catholique, si poétiquement formulée dans le poème de Faust, avait porté ses fruits dans le monde. La morale privée de sa sanction éternelle devenait douteuse et chancelante. Un mystique matérialiste retourna le système de Swedenborg pour créer sur la terre le paradis des attractions proportionnelles aux destinées. Par les attractions, Fourier entendait les passions sensuelles, auxquelles il promettait une expansion intégrale et absolue. Dieu, qui est la suprême raison, marqua d'un sceau terrible ces doctrines réprouvées: les disciples de Fourier avaient commencé par l'absurdité, ils finirent par la folie.
Ils crurent sérieusement au changement prochain de l'Océan en un vaste bol de limonade, à la création future des antilions et des antiserpents, à la correspondance épistolaire des planètes les unes avec les autres. Nous ne parlons pas de la fameuse queue de trente-deux pieds dont ils voulaient, dit-on, gratifier l'espèce humaine, parce qu'ils ont eu eux-mêmes la générosité de renoncer à cette queue et d'en considérer l'avènement, possible, suivant le maître, comme purement hypothétique.
C'est à de pareilles absurdités que devait conduire la négation de l'équilibre, et il y a au fond de toutes ces folies plus de logique qu'on ne pense. La même raison qui nécessite la douleur dans l'humanité, rend indispensable l'amertume des eaux de la mer; supposez bonne l'expansion intégrale des instincts, et vous ne pourrez plus admettre l'existence des animaux féroces; donnez à l'homme pour toute moralité l'aptitude à satisfaire ses appétits, il aura toujours quelque chose à envier aux orangs-outangs et aux singes. Nier l'enfer, c'est nier le ciel, puisque, suivant la plus haute interprétation du dogme unique d'Hermès, l'enfer est la raison équilibrante du ciel, parce que l'harmonie résulte de l'analogie des contraires. Quod superius, sicut quod inferius, la supériorité existe en raison de l'infériorité; c'est la profondeur qui déterminé la hauteur, et si vous comblez les vallées vous ferez disparaître les montagnes; de même, si vous effacez les ombres, vous anéantirez la lumière qui n'est visible que par le contraste gradué de l'ombre et du jour, et vous produirez l'obscurité universelle par un immense éblouissement; les couleurs même n'existent dans la lumière que par la présence de l'ombre, c'est la triple alliance du jour et de la nuit, c'est l'image lumineuse du dogme, c'est la lumière faite ombre, comme le Sauveur est le Verbe fait homme, et tout cela repose sur la même loi, la loi première de la création, la loi unique et absolue de la nature, celle de la distinction et de la pondération harmonieuse des forces contraires dans l'équilibre universel.
Ce n'est pas le dogme de l'enfer, ce sont les interprétations téméraires de ce dogme qui ont révolté la conscience publique. Ces rêves barbares du moyen âge, ces supplices atroces et obscènes sculptés sur les portiques des églises, cette infâme chaudière où cuisent des chairs humaines à jamais vivantes pour souffrir et à la fumée de laquelle se réjouissent les élus, tout cela est absurde et impie, mais tout cela n'appartient pas au dogme sacré de l'Église. La cruauté attribuée à Dieu est le plus affreux des blasphèmes, et c'est pour cela même que le mal est à jamais sans remède, quand la volonté de l'homme se refuse à la bonté divine. Dieu n'inflige pas plus aux damnés les tortures de la réprobation, qu'il ne donne la mort à ceux qui se suicident.
«Travaille pour posséder, et tu seras heureux, dit à l'homme la justice suprême.
--Je veux posséder et jouir sans travailler!
--Alors tu voleras et tu souffriras.
--Je me révolterai!
--Alors tu te briseras et tu souffriras davantage.
--Je me révolterai toujours!
--Alors tu souffriras éternellement.»
Tel est l'arrêt de la raison absolue et de la souveraine justice; que peut répondre à cela l'orgueil de la folie humaine?
La religion n'a pas de plus grands ennemis que le mysticisme téméraire qui prend les visions de sa fièvre pour des révélations divines. Ce ne sont pas les théologiens qui ont créé l'empire du diable, ce sont les faux dévôts et les sorciers.
Croire à une vision de notre cerveau plutôt qu'à l'autorité de la raison et de la piété publiques, tel est toujours le commencement de l'hérésie en religion, de la folie dans l'ordre de la philosophie humaine; un fou ne serait jamais fou s'il croyait à la raison des autres.
Les visions ne manquent jamais à la piété révoltée, pas plus que les chimères à une raison qui s'excommunie et qui s'égare.
A ce point de vue, le magnétisme a certainement ses dangers: car l'état de crise amène aussi bien les hallucinations que les intuitions lucides.
Nous consacrerons dans ce livre un chapitre spécial aux magnétiseurs, les uns mystiques, les autres matérialistes, et nous les avertirons, au nom de la science, des dangers auxquels ils s'exposent.
Les consultations du sort, les expériences magnétiques et les évocations appartiennent à un seul et même ordre de phénomènes. Or, ce sont des phénomènes dont on ne saurait impunément abuser, il y va de la raison et de la vie.
Il y a trente ou quarante ans, un vicaire de choeur de l'église de Notre-Dame, homme fort pieux et fort estimable d'ailleurs, s'était épris du magnétisme, et se livrait à de fréquentes expériences, il consacrait plus de temps qu'il ne l'aurait peut-être dû, à la lecture des mystiques, et surtout du vertigineux Swedenborg; sa tête bientôt se fatigua, il fut travaillé d'insomnies, il se levait alors pour étudier, ou même lorsque l'étude n'arrivait pas à calmer les agitations de son cerveau, il prenait la clef de l'église et y entrait par la porte rouge, il pénétrait ensuite dans le choeur éclairé seulement par la faible lampe du maître-autel, gagnait sa stalle et y restait jusqu'au matin, abîmé dans des prières et des méditations profondes.
Une nuit, le sujet de sa méditation était la damnation éternelle, il songeait à la doctrine si menaçante du petit nombre des élus, et ne savait comment concilier cette rigoureuse exclusion du plus grand nombre avec la bonté infinie de ce Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés, dit l'Écriture sainte, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité; il pensait à ce supplice du feu que le plus cruel tyran de la terre ne voudrait pas infliger, s'il le pouvait, pendant une journée seulement, à son plus cruel ennemi, et le doute entrait de tous côtés dans son coeur; puis il se mit à songer aux explications conciliantes de la théologie. L'Église ne définit pas le feu de l'enfer, il est éternel, suivant l'Évangile, mais il n'est écrit mille part que le plus grand nombre des hommes doit le souffrir éternellement. Beaucoup de réprouvés pourront n'avoir à supporter que la peine du dam, c'est-à-dire, la privation de Dieu; enfin l'Église défend absolument de supposer la damnation de personne. Les païens ont pu être sauvés par le baptême de désir, les pécheurs scandaleux par une contrition subite et parfaite, enfin il faut espérer pour tous et prier pour tous, excepté pour un seul, celui de qui le Sauveur a dit qu'il eût été plus avantageux pour cet homme-là de n'être point né.
Le vicaire s'arrêta à cette dernière pensée, et songea tout à coup qu'un seul homme portait ainsi officiellement le poids de la réprobation depuis des siècles; que Judas Iscariote, car c'est de lui qu'il s'agit dans le passage de l'Écriture, après s'être repenti de son forfait jusqu'à en mourir, était devenu le bouc émissaire de l'humanité, l'Atlas de l'enfer, le Prométhée de la damnation, lui que le Sauveur prêt à mourir avait appelé son ami! Ses yeux alors se remplirent de larmes, il lui sembla que la rédemption était sans effet, si elle n'avait pas sauvé Judas; c'est pour celui-là et pour celui-là seul, répétait-il dans son exaltation, que j'aurais voulu mourir une seconde fois, si j'avais été le Sauveur! mais Jésus-Christ n'est-il pas meilleur que moi mille fois? Que doit-il donc faire maintenant dans le ciel, pendant que je pleure son malheureux apôtre sur la terre?... Ce qu'il fait, ajouta le prêtre en s'exaltant de plus en plus, il me plaint et il me console; je le sens, il dit à mon coeur que le paria de l'Évangile est sauvé, et qu'il sera, par la longue malédiction qui pèse encore sur sa mémoire, le rédempteur de tous les parias...--Mais s'il en est ainsi, c'est un nouvel Évangile qu'il faut annoncer au monde... celui de la miséricorde infinie, universelle, au nom de Judas régénéré... Mais je m'égare, je suis un hérétique, un impie!... Non cependant, puisque je suis de bonne foi!... Puis joignant les mains avec ferveur: «Mon Dieu, dit le vicaire, donnez-moi ce que vous ne refusiez pas jadis à la foi, ce que vous ne lui refusez pas encore... un miracle pour me convaincre et me rassurer, un miracle comme gage d'une mission nouvelle...»
L'enthousiaste alors se lève, et dans le silence de la nuit, si formidable, au pied des autels, dans l'immensité de cette église muette et sombre, il prononce à haute voix, d'une voix lente et solennelle, cette évocation: «Toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles, et que je pleure, car tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul, afin de nous laisser le ciel, malheureux Judas, s'il est vrai que le sang de ton Maître t'a purifié, si tu es sauvé, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!»
Le vicaire ayant dit ces paroles, et pendant que l'écho éveillé en sursaut les murmurait encore sous les voûtes épouvantées, le vicaire se lève, traverse le choeur, et va s'agenouiller sous la lampe au pied du maître-autel. «Alors, dit-il (car c'est à lui-même que nous devons le récit de cette histoire), alors je sentis positivement et réellement deux mains, deux mains chaudes et vivantes, se poser sur ma tête, comme font celles de l'évêque le jour de l'ordination, je ne dormais pas, je n'étais pas évanoui, et je les sentis; c'était un contact réel et qui dura quelques minutes. Dieu m'avait exaucé, le miracle était fait, de nouveaux devoirs m'étaient imposés, et une vie nouvelle commençait pour moi; à partir du lendemain, je devais être un nouvel homme...»
Le lendemain, en effet, le malheureux vicaire était fou.
Le rêve d'un ciel sans enfer, le rêve de Faust a fait bien d'autres victimes dans ce malheureux siècle de doute et d'égoïsme qui n'est parvenu à réaliser qu'un enfer sans ciel. Dieu même devenait inutile dans un système où tout était permis, où tout était bien. Les hommes arrivés à ne plus craindre un juge suprême trouvèrent bien facile de se passer du Dieu des bonnes gens, moins Dieu, en effet, que les bonnes gens eux-mêmes. Les fous qui s'érigeaient en vainqueurs du diable en arrivèrent à se faire dieux. Notre siècle est surtout celui de ces mascarades prétendues divines, nous en avons connu de toutes les sortes. Le dieu Ganneau, bonne et trop poétique nature, qui eût donné sa chemise aux pauvres, et qui réhabilitait les voleurs, Ganneau qui admirait Lacenaire, et qui n'eût pas tué une mouche; le dieu Cheneau, marchand de boutons de la rue Croix-des-Petits-Champs, qui était visionnaire comme Swedemborg et qui écrivait ses inspirations en style de Jeannot, le dieu Tourreil, bon et excellent homme qui divinise la femme, et veut qu'Adam soit sorti d'Ève; le dieu Auguste Comte, qui conservait de la religion catholique tout, excepté deux choses, deux misères: l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; le dieu Wronski, vrai savant celui-là, qui eut la gloire et le bonheur de retrouver les premiers théorèmes de la kabbale, et qui, en ayant vendu la communication cent cinquante mille francs à un riche imbécile nommé Arson, déclare dans un de ses livres les plus sérieux que ledit Arson, pour avoir refusé de le payer intégralement, est devenu réellement et en vérité la bête de l'Apocalypse. Voici ce curieux passage que nous tenons à citer, pour qu'on ne nous accuse pas d'injustice envers un homme dont les travaux nous ont été utiles, et dont nous avons fait sincèrement l'éloge dans nos précédentes publications.
Wronski, pour forcer Arson à le payer, avait publié une brochure intitulée Oui ou Non, c'est-à-dire, m'avez-vous acheté, oui ou non, pour cent-cinquante mille francs ma découverte de l'absolu?
Or, voici en quels termes, dans son livre intitulé: Réforme de la philosophie, Wronski 23 rappelle à l'univers entier qui ne s'en soucie guère, la publication de cette brochure; on trouvera par la même occasion dans ce passage un échantillon curieux du style de ce négociant en absolu.
Note 23: (retour) Wronski, Réforme de la philosophie, p. 512.
«Ce fait de la découverte de l'absolu, qui parait si fortement révolter les hommes, se trouve déjà constaté dans un grand scandale, celui du fameux OUI ou NON, aussi décisif par l'éclatant triomphe de la vérité qui en fut l'issue, qu'il est remarquable par l'apparition soudaine de l'être symbolique dont menace l'Apocalypse, de ce monstre de la création, qui porte au front le nom de MYSTÈRE, et qui, cette fois, craignant d'être frappé mortellement, ne put plus contenir dans l'ombre ses hideuses convulsions, et vint, par la voie des journaux et par toutes les autres voies où l'on entraîne le public, étaler au grand jour sa rage infernale et son extrême imposture, etc.»
Il est bon de savoir que ce pauvre Arson qui est accusé ici de rage infernale et d'extrême imposture avait déjà payé à l'hiérophante quarante ou cinquante mille francs.
L'absolu que Wronski vendait si cher, nous l'avons retrouvé après lui, et nous l'avons donné pour rien à nos lecteurs, car la vérité est due au monde, et nul n'a le droit de se l'approprier et d'en faire métier et marchandise. Puisse cet acte de justice expier la faute d'un homme qui est mort dans un état voisin de la misère, après avoir tant travaillé, non pas pour la science, mais pour s'enrichir au moyen de la science, qu'il n'était peut-être digne ni de comprendre ni de posséder.
CHAPITRE II.
DES HALLUCINATIONS.
SOMMAIRE.--Encore la secte des sauveurs de Louis XVII.--Singulières hallucinations d'un ouvrier cartonnier nommé Eugène Vintras.--Ses prophéties et ses prétendus miracles.--Accusations portées contre lui par des sectaires dissidents.--Les moeurs des faux gnostiques.--Les hallucinations contagieuses.
On trouve toujours au fond du fanatisme de toutes les sectes un principe d'ambition ou de cupidité; Jésus-Christ lui-même avait souvent réprimandé sévèrement ceux de ses disciples qui ne l'entouraient, pendant les jours de ses privations et de son exil au milieu même de sa patrie, que dans l'espérance d'un royaume où ils auraient les premières places. Plus les espérances sont folles, plus elles séduisent certaines imaginations; on paye alors de sa bourse et de sa personne le bonheur d'espérer. C'est ainsi que le dieu Wronski ruinait des imbéciles en leur promettant l'absolu; que le dieu Auguste Comte se faisait six mille livres de rentes aux dépens de ses adorateurs, auxquels il avait distribué d'avance des dignités fantastiques, réalisables lorsque sa doctrine aurait conquis le monde; c'est ainsi que certains magnétiseurs tirèrent de l'argent à un grand nombre de dupes en leur promettant des trésors que les esprits dérangent toujours. Quelques sectaires croient réellement à ce qu'ils promettent, et ceux-là sont les plus infatigables et les plus hardis dans leurs intrigues: l'argent, les miracles, les prophéties, rien ne leur manque, parce qu'ils ont cet absolu de volonté et d'action qui fait réellement des prodiges, ce sont des magiciens sans le savoir.
La secte des sauveurs de Louis XVII appartient, sous ce rapport, à l'histoire de la magie. La folie de ces hommes est contagieuse au point de gagner à leurs croyances ceux-mêmes qui viennent les trouver pour les combattre; ils se procurent les pièces les plus importantes et les plus introuvables, attirent à eux les plus singuliers témoins, évoquent des souvenirs perdus, commandent à l'armée des rêves, font apparaître des anges à Martin, du sang à Rose Tamisier, un ange en guenilles à Eugène Vintras. Cette dernière histoire est curieuse à cause de ses suites phénoménales, et nous allons la raconter.
En 1839, les sauveurs de Louis XVII qui avaient rempli les almanachs de prophéties pour l'an 1840, comptant bien que, si tout le monde attendait une révolution, cette révolution ne tarderait pas à s'accomplir, les sauveurs de Louis XVII qui n'avaient plus leur prophète Martin résolurent d'en avoir un autre; quelques-uns de leurs agents les plus zélés étaient en Normandie, pays dont le faux Louis XVII avait la prétention d'être le duc; ils jetèrent les yeux sur un ouvrier dévot, d'un caractère exalté et d'une tête faible, et voici le tour dont ils s'avisèrent: ils supposèrent une lettre adressée au prince, c'est-à-dire au prétendu Louis XVII, remplirent cette lettre des promesses emphatiques du règne futur, jointes à des expressions mystiques capables de faire impression sur une tête faible et firent tomber cette lettre dans les mains de l'ouvrier qui se nommait Eugène Vintras, avec les circonstances que lui-même va nous raconter:
«Le 6 août 1839.
»A neuf heures environ, j'étais occupé à écrire..., on frappe à la porte de la chambre où j'étais; croyant que c'était un ouvrier qui avait affaire à moi, je réponds assez brusquement: Entrez. Je fus bien surpris, au lieu d'un ouvrier, de voir un vieillard déguenillé; je lui demandai seulement ce qu'il voulait.
»Il me répondit bien tranquillement: Ne vous fâchez pas, Pierre-Michel (noms dont jamais personne ne se sert pour me nommer; dans tout le pays on m'appelle Eugène, et même, lorsque je signe quelque chose, je ne mets jamais ces deux prénoms).
»Cette réponse de mon vieillard me fit une certaine sensation; mais elle augmenta lorsqu'il me dit: «Je suis bien fatigué; partout où je me présente, on me regarde avec mépris ou comme un voleur.» Ces dernières paroles m'effrayèrent beaucoup, quoique dites d'un air triste et malheureux. Je me levai, et pris devant moi non pas de la monnaie, mais une pièce de dix sous que je lui mis dans la main en lui disant: Je ne vous prends pas pour cela, mon brave homme. Et en lui disant cela, je lui fis apercevoir que je voulais l'éconduire. Il ne demanda pas mieux et me tourna le dos d'un air peiné.
»A peine eut-il mis le pied sur la dernière marche que je retirai la porte sur moi, et la fermai à clef. Ne l'entendant pas descendre, j'appelai un ouvrier et lui dis de monter à ma chambre. Là, sous prétexte d'affaires, j'espérais lui faire parcourir avec moi tous les endroits que je jugeais possibles de cacher mon vieillard, que je n'avais pas vu sortir. Cet ouvrier monte à ma chambre, je sors avec lui en fermant ma porte à clef, et je parcourus tous les plus petits réduits. Je ne vis rien.
»J'allais entrer dans la fabrique, quand tout à coup j'entends sonner une messe. J'éprouvais du plaisir pensant que, malgré le dérangement de mon vieillard, je pourrais néanmoins assister à une messe. Alors je courus à ma chambre pour prendre un livre de prières. Je trouvai, à la place où j'écrivais, une lettre adressée à madame de Generès, à Londres. Cette lettre était signée et écrite par M. Paul de Montfleury, de Caen, et contenait une réfutation d'hérésie et une profession de foi orthodoxe.
»Cette lettre, quoique adressée à madame de Generès, était destinée à remettre sous les yeux du duc de Normandie les plus grandes vérités de notre sainte religion catholique, apostolique et romaine. Sur la lettre était posée la pièce de dix sous que j'avais donnée à mon vieillard.»
Dans une autre lettre, Pierre-Michel avoue que la figure de ce vieillard ne lui était pas inconnue, mais qu'en le voyant ainsi apparaître tout à coup, il eut extraordinairement peur, il verrouilla et barricada la porte quand il fut sorti, écouta longtemps à la porte s'il l'entendait descendre. Le vieux mendiant ôta sans doute ses souliers pour descendre sans faire du bruit, car Vintras n'entendit rien; il court alors à la fenêtre et ne le voit pas sortir, attendu qu'il était sorti depuis longtemps. Voilà mon homme bouleversé, il appelle au secours, cherche partout, trouve enfin la lettre qu'on voulait lui faire lire, c'est évidemment une lettre tombée du ciel. Voilà Vintras dévoué à Louis XVII, le voila visionnaire pour le reste de ses jours, car désormais l'image du vieux mendiant ne le quittera plus. Ce mendiant deviendra saint Michel, parce qu'il l'a appelé Pierre-Michel, association d'idées analogue à celles des rêves. Les hallucinés de la secte de Louis XVII avaient deviné, avec la seconde vue des maniaques, juste le moment où il fallait frapper la faible tête de Vintras pour en faire en un seul instant un illuminé et un prophète.
La secte de Louis XVII se compose surtout d'anciens serviteurs de la royauté légitimiste, aussi Vintras, devenu leur medium, est-il le fidèle reflet de toutes ces imaginations pleines de souvenirs chevaleresques et de mysticisme vieilli. Ce sont partout, dans les visions du nouveau prophète, des lys baignés de sang, des anges en costume de chevaliers, des saints déguisés en troubadours. Puis apparaissent des hosties collées sur de la soie bleue. Vintras a des sueurs de sang, et son sang apparaît sur les hosties, où il dessine des coeurs avec des légendes de l'écriture et de l'orthographe de Vintras; des calices vides paraissent tout à coup pleins de vin, puis où le vin tombe apparaissent des taches de sang. Les initiés croient entendre une musique délicieuse et respirer des parfums inconnus; des prêtres appelés à constater ces prodiges sont entraînés dans le courant de l'enthousiasme.
Un curé du diocèse de Tours, un vieux et vénérable ecclésiastique, quitte sa cure, et se met à la suite du prophète. Nous avons vu ce prêtre, il nous a raconté les merveilles de Vintras avec l'accent de la plus parfaite conviction, il nous a montré des hosties injectées de sang d'une manière inexplicable, il nous a communiqué des procès-verbaux signés de plus de cinquante témoins, tous gens honorables et bien posés dans le monde, des artistes, des médecins, des hommes de loi, un chevalier de Razac, une duchesse d'Armaillé. Les médecins ont analysé le fluide vermeil qui coulait des hosties, et ont reconnu que c'était véritablement du sang humain; les ennemis même de Vintras, et il en a de cruels, ne contestent pas les miracles et se contentent de les attribuer au démon. Mais concevez-vous, nous disait l'abbé Charvoz, ce curé de Touraine dont nous avons parlé, concevez-vous le démon falsifiant le sang de Jésus-Christ sur des hosties réellement consacrées? Car l'abbé Charvoz est bien réellement prêtre, et ces signes se produisent aussi sur les hosties qu'il consacre. Cependant la secte de Vintras est anarchique et absurde, Dieu ne fait donc pas de miracles en sa faveur. Reste l'explication naturelle des phénomènes, et dans le cours de cet ouvrage, nous l'avons assez indiquée pour qu'il soit inutile de la développer ici.
Vintras, que ses sectaires posent en nouveau Christ, eut aussi ses Iscariotes: deux membres de la secte, un certain Gozzoli et un nommé Alexandre Geoffroi, publièrent contre lui les révélations les plus odieuses. A les croire, les sectaires de Tilly-sur-Seules (ainsi se nommait leur résidence) se livraient aux pratiques les plus obscènes; ils célébraient dans leur chapelle particulière, qu'ils nommaient le cénacle, des messes sacrilèges auxquelles les élus assistaient dans un état complet de nudité; à un certain moment, tous gesticulaient, fondaient en larmes en criant: Amour! amour! et ils se jetaient dans les bras les uns des autres; on nous permettra de supprimer le reste. C'étaient les orgies des anciens gnostiques, mais sans qu'on prît la peine d'éteindre les lumières. Alexandre Geoffroi assure que Vintras l'initia à un genre de prière qui consistait dans l'acte monstrueux d'Onan, exercé au pied des autels, mais ici le dénonciateur est trop odieux pour être cru sur parole. L'abbé Charvoz, à qui nous avons parlé de ces accusations infâmes, nous a dit qu'il fallait les attribuer à la haine de deux hommes chassés de l'association pour avoir commis eux-mêmes les actes dont ils accusent Vintras. Quoi qu'il en soit, les désordres moraux engendrent naturellement les désordres physiques, et les surexcitations anormales du système nerveux produisent presque toujours des dérèglements excentriques dans les moeurs; si donc Vintras est innocent, il aurait pu et peut encore devenir coupable.
Le pape Grégoire XVI, par un bref du 8 novembre 1843, a condamné formellement la secte de Vintras.
Voici un spécimen du style de cet illuminé, homme d'ailleurs sans instruction et dont les écrits emphatiques fourmillent de fautes de français.
«Dormez, dormez, indolents mortels: restez, restez encore sur vos couches moelleuses; souriez à vos rêves de fêtes et de grandeurs; l'ange de l'alliance est descendu sur vos montagnes, il a écrit son nom jusque dans le calice de vos fleurs; il a touché, des anneaux qui ornent ses pieds, les fleuves qui font votre orgueil et votre espérance; les chênes de vos forêts ont pris l'éclat de son front pour une nouvelle aurore; la mer, d'un bond voluptueux, a salué son regard! Elie l'a précédé! Penchez-vous du côté de la terre, mais ne vous effrayez point de ce bruit si actif des tombeaux. Dormez, dormez encore; je l'ai vu vers l'orient; il burinait son nom sur des monts inaccessibles; il criait au temps de hâter sa barque, et j'ai vu lui sourire le plus vieux des vieillards. Dormez, dormez encore; Elie, à l'occident, pose une croix à la porte du temple; il la scèle avec du feu et l'acier d'un poignard.»
Encore le temple, le feu et le poignard! Chose étrange! les fous se reflètent les uns et les autres, tous les fanatismes échangent leurs inspirations, et le prophète de Louis XVII devient ici l'écho du cri de vengeance des templiers.
Il est vrai que Vintras ne se croit pas responsable de ses écrits; voici comment il en parle lui-même.
«Oh! si mon esprit était pour quelque chose dans ces écrits que l'on condamne, j'inclinerais ma tête, et la crainte entrerait dans mon âme. Ce n'est point mon ouvrage: je n'y ai point prêté mon concours par recherche ni par désir. Le calme est en moi; ma couche ne connaît pas l'insomnie; les veilles n'ont point fatigué mes paupières; mon sommeil est pur comme quand Dieu le créa: je puis dire à mon Dieu avec un coeur libre: Custodi animam meam et erue me: non erubescam, quoniam speravi in te.»
Un autre prétendu réformateur, celui qui se posait en messie des bagnes et de l'échafaud, Lacenaire, auquel nous ne comparerons certainement pas Vintras, écrivait aussi de sa prison:
Comme une vierge chaste et pure
Dans des rêves d'amour je veille et je m'endors.
Quelqu'un m'apprendra-t-il ce que c'est qu'un remords?
L'argument de Vintras, pour légitimer son inspiration, n'est donc pas concluant, puisqu'il a servi également à Lacenaire pour excuser et même pour légitimer aussi, non plus des rêveries, mais des crimes.
Condamnés par le pape, les sectaires de Tilly-sur-Seules condamnèrent le pape à leur tour, Vintras, de son autorité privée, s'est créé souverain pontife. La forme de ses vêtements sacerdotaux lui a été révélée: il porte un diadème d'or avec un lingam indien sur le front, il revêt une robe de pourpre et tient en main un sceptre magique terminé par une main dont les doigts sont fermés à l'exception du pouce et de l'auriculaire, les doigts consacrés à Vénus et à Mercure, hiéroglyphe de l'hermaphrodite antique, emblème des anciens cultes orgiaques et des priapées du sabbat. Ainsi les réminiscences et les reflets de la magie noire apportés par la lumière astrale viennent rattacher aux mystères de l'Inde et au culte profane du Baphomet, les extases de ce malade contagieux dont l'infirmerie est à Londres, et qui continue à y faire des prosélytes et des victimes.
Aussi l'exaltation du pauvre prophète n'est-elle pas toujours exempte d'épouvante et de remords, quoi qu'il en dise, et parfois il laisse échapper les plus tristes aveux. Voici ce que nous trouvons dans une lettre adressée à un de ses plus intimes amis:
«Je suis toujours en attente de nouveaux tourments. Demain arrive la famille Verger, je vais voir sur leurs traits la pureté de leur âme s'annonçant par leur joie; on rappellera tout mon bonheur passé; on citera des noms que je prononçais avec amour dans des temps peu éloignés. Enfin, tout ce qui fera les délices des autres sera pour moi de nouvelles tortures! Il faudra être à table; tandis que l'on fouillera mon coeur avec un glaive, je devrai sourire! Oh! si pourtant ces paroles terribles que j'ai entendues n'étaient pas éternelles, je chérirais encore mon cruel supplice! Pardon, mon cher, je ne pourrais vivre sans aimer Dieu!
»Écoutez, si votre charité d'homme vous le permet, comme ministre du Dieu vivant, je ne la réclame pas, celui que votre maître a vomi de sa bouche doit être maudit de vous:
»Dans la nuit de dimanche à lundi (17 au 18 mai) un songe affreux a porté dans mon âme comme dans mon corps un coup mortel. J'étais à Sainte-Paix, il n'y avait plus personne au château; cependant les portes en étaient ouvertes. Je suis promptement monté à la sainte chapelle; j'allais en ouvrir la porte quand j'ai vu écrit sur cette porte, en caractères de feu: «N'approche pas de ce lieu, toi que j'ai vomi de ma bouche!» Je n'ai pu descendre; je suis tombé anéanti sur la première marche; mais jugez de mon effroi quand je n'ai plus vu autour de moi qu'un large et profond abîme! il y avait dans le fond des monstres hideux qui m'appelaient leur frère!
»La pensée me vint en ce moment que le saint archange aussi m'appelait son frère. Quelle différence! lui faisait bondir mon âme de la plus vive allégresse; et ceux-ci, en les entendant m'appeler ainsi, je me tordais dans des convulsions semblables à celles que leur faisait éprouver la vertu que Dieu avait attachée à ma croix de grâce lors de leur apparition du 28 avril dernier.
»Je cherchais à me cramponner à quelque chose pour éviter de rouler dans ce gouffre sans fond. Je priais la mère de Dieu, la divine Marie, je l'appelais à mon secours. Elle était sourde à ma voix! Pendant ce temps je roulais toujours laissant des lambeaux de ma chair aux pointes rocailleuses qui bordaient cet effroyable abîme! Tout à coup, des tourbillons de flammes s'élèvent vers moi de la profondeur où j'allais bientôt tomber. J'entendais les cris d'une joie féroce, et je ne pouvais plus prier. Tout à coup, une voix plus effrayante que les longs retentissements du tonnerre dans un violent orage retentit à mes oreilles. J'entendis ces mots: «Tu croyais me vaincre et tu vois que je t'ai vaincu; je t'ai appris à être humble à ma manière: viens goûter mes douceurs, deviens un de mes meilleurs; apprends à connaître le tyran du ciel; viens avec nous lui vomir des blasphèmes et des imprécations: toute autre chose est inutile pour toi maintenant!» Puis partant d'un long éclat de rire il m'a dit: «Regarde Marie, celle que tu appelais ton bouclier contre nous, vois son sourire gracieux, entends sa douce voix.»
»Mon cher, je l'ai vue au-dessus de l'abîme: ses yeux d'un bleu céleste se sont remplis de feu, ses lèvres vermeilles sont devenues violettes, sa voix si suave et si divine s'est changée, elle est devenue dure et terrible! elle m'a lancé ces mots comme une foudre: «Roule, orgueilleux, dans ces lieux remplis de feu qu'habitent les démons!»
»Tout mon sang reflua vers mon coeur; je crus que l'heure était sonnée où l'enfer terrestre allait faire place à l'enfer éternel! j'ai pu encore rassembler quelques mots de l'Ave Maria; je ne sais combien j'ai été de temps; je sais que j'ai trouvé la domestique couchée en rentrant: elle m'a dit qu'il était tard.
»Ah! si je fais connaître aux ennemis de l'oeuvre de la miséricorde ce qui se passe en moi, n'est-ce pas qu'ils crieraient victoire? ils diraient que ce sont bien là les preuves d'une monomanie. Plût à Dieu que cela fût! je serais moins à plaindre! Mais ne craignez rien, si Dieu ne veut pas entendre ma voix pour moi je prierai pour lui qu'il double mes souffrances, mais qu'il les cache à ses ennemis.»
Ici l'hallucination triomphante s'élève jusqu'au sublime Vintras consent à être damné, pourvu qu'on ne dise pas qu'il est fou; dernier instinct du prix inestimable de la raison qui survit à la raison même: l'homme ivre n'est préoccupé que de la crainte de passer pour ivre; l'insensé et le monomane demandent la mort plutôt que d'avouer leur délire. C'est que, suivant la belle sentence de Cèbes que nous avons déjà citée, il n'y a pour l'homme qu'un bien désirable, c'est la sagesse qui est l'usage de la raison, et il n'y a aussi qu'un véritable et suprême malheur à redouter, c'est la folie.