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Histoire de la magie

Chapter 74: CHAPITRE III. LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.
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About This Book

A panoramic account of ceremonial magic that combines theoretical exposition with historical survey, arguing for a disciplined definition of magic as a symbolic and practical science. The narrative analyzes kabbalistic symbolism and alphabetic-numerical correspondences, outlines ritual techniques and their ceremonial forms, and treats concepts such as astral light, spirits, and popular misconceptions about demons and sorcery. Chapters pair doctrinal statements with corresponding rites to show how theory and practice interlock, while the author seeks to correct misunderstandings about occult operations and to present an organized framework for interpreting rites, symbols, and their alleged effects.


CHAPITRE III.

LES MAGNÉTISEURS ET LES SOMNAMBULES.

SOMMAIRE.--M. le baron Du Potet et ses travaux sur la magie.--Expériences du miroir magique, analogues aux phénomènes d'hydromancie.--Les tables tournantes et la catastrophe de Victor Hennequin.--Le monstre et le magicien.


L'Église, dans sa haute sagesse, nous défend de consulter le sort et de violer par une indiscrète curiosité les secrets de l'avenir; mais de nos jours la voix de l'Église n'est plus guère entendue, et la foule revient aux devins et aux pythonisses; les somnambules sont devenues les oracles de ceux qui ne croient plus aux préceptes de l'Évangile, et l'on ne songe pas que la préoccupation d'un événement prédit supprime en quelque sorte notre liberté, et paralyse nos moyens de défense: en consultant la magie pour prévoir les événements futurs, nous donnons des arrhes à la fatalité.

Les somnambules sont les sybilles de notre époque, comme les sybilles étaient les somnambules de l'antiquité: heureux les consultants qui ne mettent pas leur crédulité au service de magnétiseurs immoraux ou insensés, car ils communieraient par le fait même de leur bénévole consultation à l'immoralité ou à la folie des inspirateurs de l'oracle: le métier de magnétiseur est facile et les dupes sont en grand nombre.

Il est donc important de connaître parmi ceux qui s'occupent du magnétisme, quels sont les hommes vraiment sérieux.

Parmi ceux-ci nous devons mettre au premier rang M. le baron Du Potet, dont les travaux consciencieux ont fait déjà faire un grand pas à la science de Mesmer. M. Du Potet a ouvert à Paris une école pratique de magnétisme où le public est admis à s'instruire des procédés et à vérifier les phénomènes.

Le baron Du Potet est une nature exceptionnelle et particulièrement intuitive. Comme tous les contemporains, même les plus instruits, il ignore la kabbale et ses mystères, et cependant le magnétisme lui a révélé la magie; il a senti le besoin de révéler et de cacher cette science effrayante encore pour lui-même, et il a écrit un livre qu'il vend seulement à ses adeptes et sous le sceau du secret le plus absolu. Ce secret, nous ne l'avons pas promis à M. Du Potet, mais nous le garderons par respect pour les convictions de l'hiérophante; qu'il nous suffise de dire que son livre est le plus remarquable de tous les ouvrages de pure intuition; nous ne le croyons pas dangereux, parce que M. le baron Du Potet indique des forces dont il ne précise pas l'usage. Il sait qu'on peut nuire ou faire du bien, tuer ou sauver par les procédés magnétiques; mais ces procédés, il ne les indique pas d'une manière claire et pratique, et nous l'en félicitons d'ailleurs, car le droit de vie et de mort suppose une souveraineté divine, et cette souveraineté, nous regarderions comme un indigne celui qui, la connaissant et la possédant, consentirait à la vendre de quelque manière que ce fût.

M. Du Potet établit victorieusement l'existence de cette lumière universelle dans laquelle les crisiaques perçoivent toutes les images et tous les reflets de la pensée; il provoque des projections puissantes de cette lumière au moyen d'un appareil absorbant qu'il nomme le miroir magique: c'est tout simplement un cercle ou un carré couvert de charbon en poudre fine et tamisée. Dans cet espace négatif, la lumière projetée par le crisiaque et par le magnétiseur réunis, colore bientôt et réalise toutes les formes correspondantes à leurs impressions nerveuses. Dans ce miroir vraiment magique, apparaissent pour le sujet soumis au somnambulisme tous les rêves de l'opium ou du haschich, les uns riants, les autres lugubres; le malade doit être arraché à ce spectacle, si l'on ne veut pas qu'il tombe dans des convulsions.

Ces phénomènes sont analogues à ceux de l'hydromancie pratiquée par Cagliostro: l'eau, considérée attentivement, éblouit et trouble la vue; alors la fatigue des yeux favorise les hallucinations du cerveau. Cagliostro voulait pour ces expériences des sujets vierges et parfaitement innocents, afin de n'avoir pas à craindre les divagations nerveuses produites par les réminiscences érotiques. Le miroir magique de Du Potet est peut-être plus fatiguant pour le système nerveux tout entier, mais les éblouissements de l'hydromancie doivent avoir une influence plus redoutable sur le cerveau.

M. Du Potet est un de ces hommes fortement convaincus qui supportent courageusement les dédains de la science et les préjugés de l'opinion, en répétant tout bas la profession de foi secrète de Galilée: La terre tourne cependant!

On a découvert tout récemment que les tables tournent aussi, et que l'aimantation humaine donne aux objets mobiliers soumis à l'influence des crisiaques un mouvement de rotation. Les masses même les plus lourdes peuvent être soulevées et promenées dans l'espace par cette force, car la pesanteur n'existe qu'en raison de l'équilibre des deux forces de la lumière astrale, augmentez l'action de l'une des deux, l'autre cédera aussitôt. Or, si l'appareil nerveux aspire et respire cette lumière en la rendant positive ou négative, suivant les surexcitations personnelles du sujet, tous les corps inertes soumis à son action et imprégnés de sa vie deviendront plus légers ou plus lourds, suivant le flux et le reflux de la lumière qui entraîne dans le nouvel équilibre de son mouvement les corps poreux et mauvais conducteurs autour d'un centre vivant, comme les astres dans l'espace sont emportés, balancés, et gravitent autour du soleil.

Cette puissance excentrique d'attraction ou de projection suppose toujours un état maladif chez celui qui en est le sujet, les médiums sont tous des êtres excentriques et mal équilibrés; la médiomanie suppose ou occasionne une suite d'autres manies nerveuses, idées fixes, dérèglements d'appétits, érotomanie désordonnée, penchants au meurtre ou au suicide. Chez les êtres ainsi affectés, la responsabilité morale semble n'exister plus; ils font le mal avec la conscience du bien; ils pleurent de piété à l'église et peuvent être surpris dans de hideuses bacchanales; ils ont une manière de tout expliquer, c'est le diable, ce sont les esprits qui les obsèdent et les entraînent. Que leur voulez-vous? que leur demandez-vous? Ils ne vivent plus en eux-mêmes; c'est un être mystérieux qui les anime, c'est lui qui agit à leur place, et être se nomme légion!

Les essais réitérés d'une personne bien portante pour se créer des facultés de médium la fatiguent, la rendent malade, et peuvent déranger sa raison. C'est ce qui est arrivé à Victor Hennequin, ancien rédacteur de la Démocratie pacifique, et membre, après 1848, de l'Assemblée nationale: c'était un jeune avocat d'une parole abondante et facile, il ne manquait ni d'instruction, ni de talent, mais il était infatué de rêveries de Fourier: exilé après le 2 décembre, il se livra dans l'inaction de sa retraite aux expériences des tables tournantes; bientôt il fut atteint de médiomanie, et crut être l'instrument des révélations de l'âme de la terre. Il publia un livre intitulé: Sauvons le genre humain, c'était un mélange de souvenirs phalanstériens et de réminiscences chrétiennes, une dernière lueur de raison mourante y brille encore, mais les expériences continuèrent et la folie triompha. Dans un dernier ouvrage dont le premier volume a été seul publié, Victor Hennequin représente Dieu comme un immense polype placé au centre de la terre avec des antennes et des trompes contournées en vrilles qui vont et viennent à travers son cerveau et celui de sa femme Octavie. Bientôt après on apprit que Victor Hennequin était mort des suites d'un accès de démence furieuse dans une maison d'aliénés.

Nous avons entendu parler d'une dame du grand monde qui se livrait à des conversations avec les prétendus esprits des meubles, et qui, scandalisée outre mesure par les réponses inconvenantes de son guéridon, fit le voyage de Rome pour déférer le meuble hérétique au saint siège; elle avait emporté avec elle le coupable, et en fit un autodafé dans la capitale du monde chrétien. Mieux vaut brûler son mobilier que de se rendre folle, et en vérité pour cette dame le péril était imminent.

[496] Ne rions pas d'elle, nous, enfants d'un siècle de raison où des hommes sérieux, comme le comte de Mirville, attribuent au diable les phénomènes inexpliqués de la nature.

Dans un mélodrame qui se joue sur les boulevards, il est question d'un magicien qui, pour se faire un auxiliaire formidable, a créé un androïde, un monstre à griffes de lion, à cornes de taureau, à écailles de liévathan, il donne la vie à ce sphinx hybride, et aussitôt, épouvanté de son ouvrage, il prend la fuite. Le monstre le poursuit, apparaît entre lui et sa fiancée, incendie sa maison, brûle son père, enlève son fils, le poursuit jusque sur la mer, monte avec lui sur son vaisseau qu'il fait engloutir et finit lui-même par un coup de foudre. Ce spectacle affreux, risible à force d'épouvante, a été réalisé dans l'histoire de l'humanité, la poésie a été personnifiée le fantôme du mal lui a prêté toutes les forces de la nature. Elle voulait de cet épouvantail faire un auxiliaire à la morale, puis elle a eu peur de cette laideur enfantée par ses rêves. Depuis ce temps, le monstre nous poursuit à travers les âges, il apparaît hideux et grimaçant entre nous et les objets de nos amours, cauchemar immonde, il étouffe nos enfants pendant leur sommeil, il apporte dans la création, cette maison paternelle de l'humanité, l'incendie inextinguible de l'enfer, il brûle et torture à jamais nos pères et nos mères; il étend ses ailes noires pour nous cacher le ciel et il nous crie: Plus d'espérance! il monte en groupe et galope après nous comme le chagrin; il plonge dans l'océan du désespoir la dernière arche de notre espérance; c'est l'antique Arimanes des Perses, c'est le Typhon de l'Égypte, c'est le dieu noir des sectaires de Manès, du comte de Mirville et de la magie noire du diable, c'est l'horreur du monde et l'idole des mauvais chrétiens. Les hommes ont essayé d'en rire et ils en ont peur. Ils en font des caricatures, et ils tressaillent, parce qu'il leur semble voir ces caricatures mêmes s'animer pour se moquer d'eux à leur tour. Cependant son règne est passé, mais il ne périra pas écrasé par la foudre du ciel: la science a conquis le feu du tonnerre, et elle a fait des flambeaux, le monstre s'évanouira devant les splendeurs de la science et la vérité: le génie de l'ignorance et de la nuit ne peut être foudroyé que par la lumière!


CHAPITRE IV.

LES FANTAISISTES EN MAGIE.

SOMMAIRE.--Le Magicien, par Alphonse Esquiros.--Les livres et les miracles de Henri Delaage.--Les expériences du comte d'Ourches.--Le livre du baron de Guldenstabbé.--Un mot sur les nécromanciens et les vampires.--Le cartomancien Edmond.


Il y a une vingtaine d'années qu'un de nos amis d'enfance, Alphonse Esquiros, publia un livre de haute fantaisie, intitulé le Magicien. C'était tout ce que le romantisme d'alors pouvait imaginer de plus bizarre, l'auteur donnait à son magicien un sérail de femmes mortes, mais embaumées par un procédé retrouvé depuis par Gannal. Un androïde de bronze qui prêchait la chasteté, un hermaphrodite amoureux de la lune et qui entretenait avec elle une correspondance suivie, et bien d'autres choses encore que nous ne nous rappelons pas. Alphonse Esquiros, par la publication de ce roman, fonda une école de fantaisistes en magie dont le jeune et intéressant Henri Delaage est actuellement le représentant le plus distingué.

Henri Delaage est un écrivain fécond, un thaumaturge méconnu et un fascinateur habile. Son style n'est pas moins étonnant que les idées d'Alphonse Esquiros, son initiateur et son maître; ainsi dans son livre des Ressuscités, il dit en parlant d'une objection contre le christianisme: «Je vais prendre cette objection à la gorge, et quand je la lâcherai, la terre retentira sourdement sous le poids de son cadavre étranglé.» Il est vrai qu'il ne répond pas grand'chose ensuite à cette objection, mais que voulez-vous qu'on réponde à une objection étranglée, quand une fois la terre a retenti sourdement sous le poids de son cadavre?

Henri Delaage est, avons-nous dit, un thaumaturge méconnu; il a avoué, en effet, à une personne de notre connaissance que pendant un hiver où régnait impitoyablement cette affection de poitrine si fâcheuse qu'on nomme la grippe, il n'avait qu'à se présenter dans un salon pour guérir immédiatement toutes les personnes qui s'y trouvaient; il est vrai qu'il était la victime du miracle, car il y a gagné un léger enrouement qui ne l'a pas quitté depuis.

Plusieurs amis d'Henri Delaage nous ont assuré qu'il a le don d'ubiquité, on vient de le quitter au bureau de la Patrie, on le retrouve chez Dentu, son éditeur, on s'enfuit effrayé, on rentre chez soi et l'on y trouve... Delaage qui vous attendait.

Henri Delaage est aussi un fascinateur habile. Une dame du monde qui venait de lire un de ses livres, déclarait qu'elle ne connaissait rien au monde de plus beau et de mieux écrit, mais ce n'est pas seulement à ses livres que Delaage communique le don de beauté. Un jour nous venions de lire un feuilleton signé Fiorentino, où l'on disait que les charmes physiques du jeune magicien égalaient ou même surpassaient ceux des anges. Nous rencontrons Delaage et nous le questionnons avec curiosité sur cette révélation singulière. Delaage alors met la main dans son gilet, se tourne de trois quarts et lève en souriant les yeux vers le ciel... Heureusement nous avions sur nous l'Enchiridion de Léon III, qui est, comme on sait, un préservatif contre les enchantements, et la beauté angélique du fascinateur resta invisible à nos yeux.

Nous donnerons à Henri Delaage des éloges plus sérieux que ceux des admirateurs de sa beauté, il se déclare sincèrement catholique, et proclame hautement son respect et son amour pour la religion; or la religion pourra faire de lui un saint, ce qui est un titre plus estimable et plus glorieux que celui de sorcier.

C'est à cause de sa qualité de publiciste que nous avons nommé ce jeune homme le premier parmi les fantaisistes de la magie. Ce rang sous tous les autres rapports appartenait à M. le comte d'Ourches, homme vénérable par son âge qui consacre sa vie et sa fortune aux expériences magnétiques. Chez lui les meubles et les dames somnambules se livrent à des danses effrénées, les meubles se fatiguent et se brisent, mais les dames, à ce qu'on assure, ne s'en portent que mieux.

Pendant longtemps M. le comte d'Ourches a été dominé par une idée fixe: la crainte d'être enterré vivant, et il a fait plusieurs mémoires sur la nécessité de constater les décès d'une manière plus certaine qu'on ne le fait habituellement. M. d'Ourches avait d'autant plus raison de craindre, que son tempérament est pléthorique, et que son extrême susceptibilité nerveuse, journellement surexcitée par ses expériences avec les jolies somnambules, l'expose peut-être à des attaques d'apoplexie.

M. le comte d'Ourches est en magnétisme l'élève de l'abbé Faria, et en nécromancie il appartient à l'école du baron de Guldenstubbé.

Le baron de Guldenstubbé a publié un livre intitulé: Pneumatologie positive et expérimentale; la réalité des esprits et le phénomène merveilleux de leur écriture directe.

Voici comment il raconte lui-même sa découverte:

«Ce fut déjà dans le courant de l'année 1850, environ trois ans avant l'invasion de l'épidémie des tables tournantes, que l'auteur a voulu introduire en France les cercles du spiritualisme d'Amérique, les coups mystérieux de Rochester et récriture purement machinale des médiums. Il a rencontré malheureusement beaucoup d'obstacles de la part des autres magnétiseurs. Les fluidistes, et même ceux qui s'intitulèrent magnétiseurs spiritualistes, mais qui n'étaient en vérité que des somnambuliseurs de bas étage, traitèrent les coups mystérieux du spiritualisme américain de folies et de songes creux. Aussi ce n'est qu'au bout de plus de six mois, que l'auteur a pu former le premier cercle selon le mode des Américains, grâce au concours zélé que lui a prêté M. Roustan, ancien membre de la société des magnétiseurs spiritualistes, homme simple, mais plein d'enthousiasme pour la sainte cause du spiritualisme. Plusieurs autres personnes sont venues se joindre à nous, parmi lesquelles il faut citer feu l'abbé Châtel, le fondateur de l'Église française, qui, malgré ses tendances rationalistes, a fini par admettre la réalité d'une révélation objective et surnaturelle, condition indispensable du spiritualisme et de toutes les religions positives. On sait que les cercles américains sont basés (abstraction faite de certaines conditions morales, également requises) sur la distinction des principes magnétiques ou positifs et électriques ou négatifs.

»Ces cercles se composent de douze personnes, dont six représentent les éléments positifs, et les six autres, les éléments négatifs ou sensitifs. La distinction des éléments ne doit pas être faite d'après le sexe des personnes, bien que généralement les femmes aient des attributs négatifs et sensitifs, et que les hommes soient doués de qualités positives et magnétiques. Il faut donc bien étudier la constitution morale et physique de chacun, avant de former les cercles, car il y a des femmes délicates qui ont des qualités masculines, comme quelques hommes vigoureux ne sont que des femmes au moral. On place une table dans un endroit spacieux et aéré. Le médium (ou les milieux) doit s'asseoir au bout de la table et être entièrement isolé; il sert de conducteur à l'électricité par son calme et sa quiétude contemplative. Un bon somnambule est en général un excellent MÉDIUM. On place les six natures électriques ou négatives qu'on reconnaît généralement aux qualités affectueuses du coeur et à leur sensibilité, à droite du médium, en mettant immédiatement auprès du médium la personne la plus sensitive ou négative du cercle. Il en est de même quant aux natures positives que l'on place à gauche du médium, parmi lesquelles la personne la plus positive, la plus intelligente doit se mettre également auprès du médium. Pour former la chaîne, il faut que les douze personnes posent la main droite sur la table, et qu'elles mettent la main gauche du voisin dessus, en faisant ainsi le tour de la table de la même façon. Quant au médium ou aux milieux, s'il y en a plusieurs, ils restent entièrement isolés des douze personnes qui forment la chaîne.

»Nous avons obtenu au bout de plusieurs séances certains phénomènes remarquables, tels que des secousses simultanées, ressenties par tous les membres du cercle au moment de l'évocation mentale des personnes les plus intelligentes. Il en est de même des coups mystérieux et des sons étranges; plusieurs personnes même très insensibles ont eu des visions simultanées, bien qu'elles fussent restées à l'état ordinaire de veille. Quant aux sujets sensibles, ils ont acquis l'admirable faculté des médiums, d'écrire machinalement grâce à une attraction invisible, laquelle se sert d'un bras sans intelligence pour exprimer ses idées. Au surplus, les individus insensibles ressentaient cette influence mystérieuse d'un souffle externe, mais l'effet n'était pas assez fort pour mettre en mouvement leurs membres. Du reste, tous ces phénomènes obtenus selon le mode du spiritualisme américain, ont le défaut d'être encore plus ou moins indirects, parce qu'on ne peut pas se passer dans ces expériences de l'intermédiaire d'un être humain, d'un médium. Il en est de même des tables tournantes et parlantes qui n'ont envahi l'Europe qu'au commencement de l'année 1853.

»L'auteur a fait beaucoup d'expériences de tables avec son honorable ami, M. le comte d'Ourches, l'un des hommes les plus versés dans la magie et dans les sciences occultes. Nous sommes parvenus peu à peu à mettre les tables en mouvement sans attouchement quelconque; M. le comte d'Ourches les a fait soulever même sans attouchement. L'auteur a fait courir les tables avec une grande vitesse également sans attouchement et sans le concours d'un cercle magnétique. Il en est de même des vibrations des cordes d'un piano, phénomène obtenu déjà le 20 janvier 1856 en présence des comtes de Szapary et d'Ourches. Tous ces phénomènes révèlent bien la réalité de certaines forces occultes, mais ces faits ne démontrent pas suffisamment l'existence réelle et substantielle des intelligences invisibles, indépendantes de notre volonté et de notre imagination, dont on agrandit, il est vrai, démesurément, de nos jours le pouvoir. De là le reproche que l'on adresse aux spiritualistes américains de n'avoir que des communications insignifiantes et vagues avec le monde des esprits, qui ne se manifestent que par certains coups mystérieux, et par la vibration de quelques sons. En effet il n'y a qu'un phénomène direct, intelligent et matériel à la fois, indépendant de notre volonté et de notre imagination, tel que l'écriture directe des esprits, qu'on n'a pas même évoqués ni invoqués, qui puisse servir de preuve irréfragable de la réalité du monde surnaturel.

»L'auteur, étant toujours à la recherche d'une preuve intelligente et palpable en même temps, de la réalité substantielle du monde surnaturel, afin de démontrer par des faits irréfragables, l'immortalité de l'âme, n'a jamais cessé d'adresser des prières ferventes à l'Éternel de vouloir bien indiquer aux hommes un moyen infaillible pour raffermir la foi en l'immortalité de l'âme, cette base éternelle de la religion. L'Éternel, dont la miséricorde est infinie, a amplement exaucé cette faible prière. Un beau jour, c'était le premier août 1856, l'idée vint à l'auteur d'essayer si les esprits pouvaient écrire directement, sans l'intermédiaire d'un médium. Connaissant l'écriture directe et merveilleuse du Décalogue selon Moïse, et l'écriture également directe et mystérieuse durant le festin du roi Baltazar suivant Daniel, ayant en outre entendu parler des mystères modernes de Strattford en Amérique, où l'on avait trouvé certains caractères illisibles et étranges, tracés sur des morceaux de papier, et qui ne paraissaient pas provenir des médiums, l'auteur a voulu constater la réalité d'un phénomène dont la portée serait immense, s'il existait réellement.

»Il mit donc un papier blanc à lettres et un crayon taillé dans une petite boite fermée à clef, en portant cette clef toujours sur lui-même et sans faire part de cette expérience à personne. Il attendit durant douze jours en vain, sans remarquer la moindre trace d'un crayon sur le papier, mais quel fut son étonnement, lorsqu'il remarqua le 13 août 1856 certains caractères mystérieux, tracés sur le papier; à peine les eut-il remarqués qu'il répéta dix fois pendant cette journée, à jamais mémorable, la même expérience, en mettant toujours au bout d'une demi-heure, une nouvelle feuille de papier blanc dans la même boîte. L'expérience fut couronnée chaque fois d'un succès complet.

»Le lendemain, 14 août, l'auteur fit de nouveau une vingtaine d'expériences, en laissant la boîte ouverte et en ne la perdant pas de vue; c'est alors que l'auteur voyait que des caractères et des mots dans la langue esthonienne se formèrent ou furent gravés sur le papier, sans que le crayon bougea. Depuis ce moment, l'auteur, voyant l'inutilité du crayon, a cessé de le mettre sur le papier; il place simplement un papier blanc sur une table chez lui, ou sur le piédestal des statues antiques, sur les sarcophages, sur les urnes, etc., au Louvre, à Saint-Denis, à l'église Saint-Étienne-du-Mont, etc. Il en est de même des expériences faites dans les différents cimetières de Paris. Du reste, l'auteur n'aime guère les cimetières, la plupart des esprits préférant les lieux où ils ont vécu durant leur carrière terrestre, aux endroits où repose leur dépouille mortelle.»

Nous sommes loin de révoquer en doute les phénomènes singuliers observés par M. le baron, mais nous lui ferons observer que la découverte avait été faite avant lui par Lavater et qu'il y a encore loin de quelques lignes obtenues par M. de Guldenstubbé au portrait peint à l'aquarelle par le kabbaliste Gablidone.

Maintenant, au nom de la science, nous dirons à M. de Guldenstubbé, non pas pour lui qui ne nous croira pas, mais pour les observateurs sérieux de ces phénomènes extraordinaires:

Monsieur le baron, les écritures que vous obtenez ne viennent pas de l'autre monde; et c'est vous-même qui les tracez à votre insu.

Vous avez par vos expériences multipliées à l'excès et par l'excessive tension de votre volonté détruit l'équilibre de votre corps fluidique et astral, vous le forcez à réaliser vos rêves et il trace en caractères empruntés à vos souvenirs le reflet de vos imaginations et de vos pensées.

Si vous étiez plongé dans un sommeil magnétique parfaitement lucide, vous verriez le mirage lumineux de votre main s'allonger comme une ombre au soleil couchant, et tracer sur le papier préparé par vous ou vos amis les caractères qui vous étonnent.

Cette lumière corporelle qui émane de la terre et de vous est contenue par une enveloppe fluidique d'une extrême élasticité, et cette enveloppe se forme de la quintessence de vos esprits vitaux et de votre sang.

Cette quintessence emprunte à la lumière une couleur déterminée par votre volonté secrète, elle se fait ce que vous rêvez qu'elle est; alors les caractères s'impriment sur le papier comme les signes sur le corps des enfants qui ne sont pas encore nés sous l'influence des imaginations de leurs mères.

Cette encre que vous voyez apparaître sur le papier, c'est votre sang noirci et transfiguré. Vous vous épuisez à mesure que les écritures se multiplient. Si vous continuez vos expériences, votre cerveau s'affaiblira graduellement, votre mémoire se perdra; vous ressentirez dans les articulations des membres et des doigts d'inexprimables douleurs et vous mourrez enfin, soit foudroyé subitement, soit dans une longue agonie accompagnée d'hallucinations et de démence. Voici pour M. le baron de Guldenstubbé.

Maintenant nous dirons à M. le comte d'Ourches: Vous ne serez pas enterré vivant, mais vous risquez de mourir par les précautions mêmes que vous prendrez pour ne pas l'être.

Les personnes enterrées vivantes ne peuvent d'ailleurs avoir sous terre que des réveils rapides et de peu de durée, elles peuvent toutefois y vivre longtemps conservées par la lumière astrale dans un état complet de somnambulisme lucide.

Leurs âmes alors sont sur la terre encore enchaînées au corps endormi par une chaîne invisible, alors si ce sont des âmes avides et criminelles, elles peuvent aspirer la quintessence du sang des personnes endormies du sommeil naturel, et transmettre cette séve à leur corps enterré pour le conserver plus longtemps dans l'espérance vague qu'il sera enfin rendu à la vie. C'est cet effrayant phénomène qu'on appelle le vampirisme, phénomène dont la réalité a été constatée par des expériences nombreuses aussi bien attestées que tout ce qu'il y a de plus solennel dans l'histoire.

Si vous doutez de la possibilité de cette vie magnétique du corps humain dans la terre, lisez ce récit d'un officier anglais nommé Osborne, récit dont la fidélité a été attestée à M. le baron Du Potet par le général Ventura.

«Le 6 juin (1838), dit M. Osborne, la monotonie de notre vie de camp fut heureusement interrompue par l'arrivée d'un individu célèbre dans le Pendjab. Il jouit parmi les Sikhs d'une grande vénération à cause de la faculté qu'il a de rester enseveli sous terre aussi longtemps qu'il lui plaît. On rapportait dans le pays des faits si extraordinaires sur cet homme, et tant de personnes respectables en garantissaient l'authenticité, que nous étions extrêmement désireux de le voir. Il nous raconta lui-même qu'il exerçait ce qu'il appelle son métier (celui de se faire enterrer) depuis plusieurs années; on l'a vu en effet répéter cette étrange expérience sur divers points de l'Inde. Parmi les hommes graves et dignes de foi qui en rendent témoignage, je dois citer le capitaine Wade, agent politique à Lodhiana. Cet officier m'a affirmé très sérieusement avoir assisté lui-même à la résurrection de ce fakir après un enterrement qui avait eu lieu quelques mois auparavant, en présence du général Ventura, du maharadja et des principaux chefs sikhs. Voici les détails qu'on lui avait donnés sur l'enterrement, et ceux qu'il ajoutait, d'après sa propre autorité, sur l'exhumation.

»A la suite de quelques préparatifs qui avaient duré quelques jours et qu'il répugnerait d'énumérer, le fakir déclara être prêt à subir l'épreuve. Le maharadja, les chefs sikhs et le général Ventura se réunirent près d'une tombe en maçonnerie construite exprès pour le recevoir. Sous leurs yeux, le fakir ferma avec de la cire, à l'exception de la bouche, toutes les ouvertures de son corps qui pouvaient donner entrée à l'air; puis il se dépouilla des vêtements qu'il portait: on l'enveloppa alors d'un sac de toile, et, suivant son désir, on lui retourna la langue en arrière de manière à lui boucher l'entrée du gosier; aussitôt après cette opération le fakir tomba dans une sorte de léthargie. Le sac qui le contenait fut fermé, et un cachet y fut apposé par le maharadja. On plaça ensuite ce sac dans une caisse de bois cadenassée et scellée qui fut descendue dans la tombe: on jeta une grande quantité de terre dessus, on foula longtemps cette terre et on y sema de l'orge; enfin des sentinelles furent placées tout alentour avec l'ordre de veiller jour et nuit.

»Malgré toutes ces précautions, le maharadja conservait des doutes; il vint deux fois dans l'espace de dix mois, temps pendant lequel le fakir resta enterré, et il fit ouvrir devant lui la tombe; le fakir était dans le sac tel qu'on l'y avait mis, froid et inanimé. Les dix mois expirés, on procéda à l'exhumation définitive du fakir. Le général Ventura et le capitaine Wade virent ouvrir les cadenas, briser les scellés et élever la caisse hors de la tombe. On retira le fakir: nulle pulsation soit au coeur, soit au pouls, n'indiquait la présence de la vie. Comme première mesure destinée à le ranimer, une personne lui introduisit très doucement le doigt dans la bouche et replaça sa langue dans la position naturelle. Le sommet de la tête était seul demeuré le siège d'une chaleur sensible. En versant lentement de l'eau chaude sur le corps on obtint peu à peu quelques signes de vie: après deux heures de soins, le fakir se releva et se mit à marcher en souriant.

»Cet homme vraiment extraordinaire raconte que, durant son ensevelissement il a des rêves délicieux, mais que le moment du réveil lui est toujours très pénible; avant de revenir à la conscience de sa propre existence, il éprouve des vertiges.

»Il est âgé d'environ trente ans; sa figure est désagréable et a une certaine expression de ruse.

»Nous causâmes longtemps avec lui, et il nous offrit de se faire enterrer en notre présence. Nous le prîmes au mot, et nous lui donnâmes rendez-vous à Lahore en lui promettant de le faire rester sous terre tout le temps que durerait notre séjour dans cette ville.»

»Tel est le récit de M. Osborne. Cette fois encore le fakir se laissa-t-il enterrer? La nouvelle expérience pouvait être décisive. Voici ce qui arriva.

»Quinze jours après la visite du fakir à leur camp, les officiers anglais arrivèrent à Lahore; ils y choisirent un endroit qui leur parut favorable, firent construire une tombe en maçonnerie avec une caisse en bois bien solide, et demandèrent le fakir. Celui-ci les vint trouver le lendemain en leur témoignant le désir ardent de prouver qu'il n'était pas un imposteur. Il avait déjà, disait-il, subi les préparatifs nécessaires à l'expérience; son maintien trahissait cependant l'inquiétude et l'abattement. Il voulut d'abord savoir quelle serait sa récompense: on lui promit une somme de quinze cents roupies, et un revenu de deux mille roupies par an que l'on se chargerait d'obtenir du roi. Satisfait sur ce point, il voulut savoir quelles précautions on comptait prendre; les officiers lui firent voir l'appareil de cadenas et de clefs, et l'avertirent que des sentinelles choisies parmi les soldats anglais veilleraient alentour pendant une semaine. Le fakir se récria et exhala force injures contre les Frenghis, contre les incrédules qui voulaient lui ravir sa réputation; il exprima le soupçon que l'on voulût attenter à sa vie, il refusa de s'abandonner ainsi complètement à la surveillance des Européens, il demanda que les doubles clefs de chaque cadenas fussent remises à quelqu'un de ses coreligionnaires, et il insista surtout pour que les factionnaires ne fussent pas des ennemis de sa religion. Les officiers ne voulurent point accéder à ces conditions. Différentes entrevues eurent lieu sans résultat; enfin le fakir fit savoir par un des chefs sikhs que le maharadja l'ayant menacé de sa colère s'il ne remplissait pas son engagement avec les Anglais, il voulait se soumettre à l'épreuve, bien qu'entièrement convaincu que le seul but des officiers était de lui ôter la vie, et qu'il ne sortirait jamais vivant de sa tombe; les officiers déclarèrent que comme sur ce dernier point ils partageaient complètement sa conviction, et qu'ils ne voulaient pas avoir sa mort à se reprocher, ils le tenaient quitte de sa promesse.

»Ces hésitations et ces craintes du fakir sont-elles des preuves péremptoires contre lui? En résulte-t-il que toutes les personnes qui auparavant ont soutenu avoir vu les faits sur lesquels repose sa célébrité aient voulu en imposer ou aient été les dupes d'une habile fourberie? Nous avouons que nous ne pouvons douter, d'après le nombre et le caractère des témoins, que le fakir ne se soit fait souvent et réellement enterrer; mais admettant même qu'après l'ensevelissement il ait réussi chaque fois à communiquer avec le dehors, il serait encore inexplicable comment il aurait pu rester privé de respiration pendant tout le temps qui s'écoulait entre son enterrement et le moment où ses complices lui venaient en aide. M. Osborne cite en note un extrait de la Topographie médicale de Lodhiana, du docteur Mac Gregor, médecin anglais qui a assisté à une des exhumations, et qui, témoin de l'état de léthargie du fakir et de son retour graduel à la vie, cherche sérieusement à l'expliquer. Un autre officier anglais, M. Boileau, dans un ouvrage publié il y a quelques années, raconte qu'il a été témoin d'une autre expérience où tous les faits se sont passés de la même manière. Les personnes qui voudraient satisfaire plus amplement leur curiosité, celles qui verraient dans ce récit l'indication d'un curieux phénomène physiologique, peuvent remonter avec confiance aux sources que nous venons d'indiquer.»

Il existe encore un grand nombre de procès-verbaux sur l'exhumation des vampires. Les chairs étaient dans un état remarquable de conservation, mais elles suintaient le sang, leurs cheveux avaient cru d'une manière extraordinaire et s'échappaient par touffes entre les fentes du cercueil. La vie n'existait plus dans l'appareil qui sert à la respiration, mais seulement dans le coeur qui d'animal semblait être devenu végétal. Pour tuer le vampire, il fallait lui traverser la poitrine avec un pieu, alors un cri terrible annonçait que le somnambule de la tombe se réveillait en sursaut dans une véritable mort.

Pour rendre cette mort définitive, on entourait la tombe du vampire d'épées plantées en terre la pointe en l'air, car les fantômes de lumière astrale se décomposent par l'action des pointes métalliques qui, en attirant cette lumière vers le réservoir commun, en détruisent les amas coagulés.

Ajoutons, pour rassurer les personnes craintives, que les cas de vampirisme sont heureusement fort rares, et qu'une personne saine d'esprit et de corps ne saurait être la victime d'un vampire si elle ne lui a pas abandonné de son vivant son corps et son âme par quelque complicité de crime ou de passion déréglée.

Voici une histoire de vampire qui est rapportée par Tournefort, dans son Voyage au Levant:

«Nous fûmes témoins (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit voir revenir, après leur enterrement. Des peuples du Nord les appellent Vampires; les Grecs les désignent sous le nom de Broucolaques. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan de Mycone, naturellement chagrin et querelleur; c'est une circonstance à remarquer par rapport à de pareils sujets: il fut tué à la campagne, on ne sait par qui ni comment.

«Deux jours après qu'on l'eut inhumé dans une chapelle de la ville, le bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas: qu'il venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, embrasser les gens par derrière, et faire mille petits tours d'espiègle. On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque les plus honnêtes gens commencèrent à se plaindre. Les papas (prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils avaient leurs raisons. On ne manqua pas de faire dire des messes: cependant le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre les neuf jours après l'enterrement.

«Le dixième jour, on dit une messe dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon que l'on croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps, et on en ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que l'augmenter, et commença d'échauffer ces pauvres gens. On s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous, qui étions témoins, nous n'osions dire que c'était celle de l'encens.

«Plusieurs des assistants assuraient que le sang de ce malheureux était bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien mort, ou, pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors retentir ce nom d'une manière étonnante. Une foule de gens, qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par conséquent, c'était un vrai broucolaque; c'était là le refrain.

«Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes que nous le croyions très bien mort; et que, pour ce prétendu sang vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant les prétendues vapeurs et la chaleur d'un cadavre.

«Malgré tous nos raisonnements, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de bruit. On l'accusa de battre les gens la nuit, d'enfoncer les portes, de briser les fenêtres, de déchirer les habits et de vider les cruches et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna que la maison du consul, chez qui nous logions. Tout le monde avait l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient frappés comme les autres. C'était une véritable maladie de cerveau, aussi dangereuse que la manie et que la rage. On voyait des familles entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville porter leurs grabats à la place pour y passer la nuit. Chacun se plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient à la campagne.

«Les citoyens les plus zélés pour le bien public croyaient qu'on avait manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le temps de s'enfuir, et de revenir à son aise.

«Après tous ces raisonnements, on se trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; on obligea les papas de jeûner; on les voyait courir dans les maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les portes: ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque.

«Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire. Non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables.

»Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que, dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta quelques vagabonds, qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager du jeûne qu'ils avaient fait en prison, il recommencèrent à vider les cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs maisons la nuit. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.

»Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne sais combien d'épées nues sur la fosse du cadavre, que l'on déterrait trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu, un Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire, d'un ton de docteur, qu'il était fort ridicule en pareils cas, de se servir des épées des chrétiens. «Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir de ce corps? Que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»

»L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour aller s'établir ailleurs.

«On porta donc le broucolaque, par ordre des administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait préparé un grand bûcher avec du goudron, de peur que le bois, quelque sec qu'il fut, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux cadavre y furent jetés et consumés en peu de temps. C'était le premier jour de janvier 1701. Dès lors, on n'entendit plus de plaintes contre le broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en ridicule.»

Remarquons dans ce récit de Tournefort, qu'il admet la réalité des visions qui épouvantaient tout un peuple.

Qu'il ne conteste ni la flexibilité ni la chaleur du cadavre, mais qu'il cherche à les expliquer, et cela seulement dans le but fort louable sans doute de rassurer ces pauvres gens.

Qu'il ne parle pas de la décomposition du cadavre, mais seulement de sa puanteur; puanteur naturelle aux cadavres vampiriques comme aux champignons vénéneux.

Qu'il atteste enfin que le cadavre une fois brûlé, les prodiges et les visions cessèrent.

Mais nous voici bien loin des fantaisistes de la magie, revenons-y pour oublier les vampires, et disons quelques mots sur le cartomancien Edmond.

Edmond est le sorcier favori des dames du quartier de Notre-Dame-de-Lorette, il occupe, rue Fontaine-Saint-Georges, n. 30, un petit appartement assez coquet, son antichambre est toujours pleine de clientes et parfois aussi de clients. Edmond est un homme de grande taille, un peu obèse, son teint est pâle, sa physionomie ouverte, sa parole assez sympathique. Il paraît croire à son art et continuer en conscience les exercices et la fortune des Éteilla et des demoiselles Lenormand. Nous l'avons interrogé sur ses procédés, et il nous a répondu avec l'accent de la franchise et avec beaucoup de politesse qu'il a été depuis son enfance passionné pour les sciences occultes et qu'il s'est exercé de bonne heure à la divination; qu'il ignore les secrets philosophiques des hautes sciences et qu'il n'a pas les clefs de la kabbale de Salomon, mais qu'il est sensitif au plus haut point, et que la seule présence de ses clients l'impressionne si vivement qu'il sent en quelque sorte leur destinée. Il me semble, disait-il, que j'entends des bruits singuliers, des bruits de chaînes autour des prédestinés du bagne, des cris et des gémissements autour de ceux qui mourront de mort violente, des odeurs surnaturelles viennent m'assaillir et me suffoquent. Un jour, en présence d'une femme voilée et vêtue de noir, je me pris à tressaillir, je sentais une odeur de paille et de sang.... Madame, lui criai-je, sortez d'ici, vous êtes environnée d'une atmosphère de meurtre et de prison. Eh bien! oui, dit alors cette femme, en dévoilant son visage pâle, j'ai été accusée d'infanticide et je sors de prison. Puisque vous avez vu le passé, dites-moi aussi l'avenir.

Un de nos amis et de nos disciples en kabbale, parfaitement inconnu d'Edmond, est allé un jour le consulter, il avait payé d'avance et attendait les oracles, lorsque Edmond se levant avec respect le pria de reprendre son argent. Je n'ai rien à vous dire, ajouta-t-il; votre destinée est fermée pour moi avec la clef de l'occultisme; tout ce que je pourrais vous dire, vous le savez aussi bien que moi, et il le reconduisit en le saluant beaucoup.

Edmond s'occupe aussi d'astrologie judiciaire, il dresse au plus juste prix des horoscopes et des thèmes de nativité; il tient en un mot tout ce qui concerne son état. C'est d'ailleurs un triste et fatiguant métier que le sien: avec combien de têtes malades et de coeurs malsains ne doit-il pas être continuellement en rapport! et puis les sottes exigences des uns, les reproches injustes des autres, les confidences gênantes, les demandes de philtres et d'envoûtements, les obsessions des fous, tout cela, en vérité lui fait bien gagner son argent.

Edmond n'est à tout prendre qu'un somnambule comme Alexis, il se magnétise lui-même avec ses cartons bariolés de figures diaboliques, il s'habille de noir et donne ses consultations dans un cabinet noir: c'est le prophète du mystère.