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Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617) cover

Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617)

Chapter 108: CHAP. IX
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About This Book

The author presents a firsthand chronicle of French navigations, discoveries, and settlement efforts in the Americas across roughly a century, combining travel narratives, geographic and natural descriptions, and moral reflections. It recounts voyages, coastal landings, hazards at sea and onshore, and the fortunes and failures of early colonial enterprises, while describing local landscapes, resources, and encounters that shaped attempts at habitation and Christianization. The narrative mixes documentary detail with polemical appeals to royal patronage, arguing for sustained support to secure and develop overseas territories.




Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus de la riviere & ville seinte de Norombega: Refutation des Autheurs qui en ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve: Kinibeki: Chouakoet: Malebare: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois en la Virginie.

CHAP. VII

A saison dure étant passée, le sieur de Monts ennuié de cette triste demeure de Sainte-Croix delibera de chercher un autre port en païs plus chaud, & plus au Su: & à cet effet fit armer & garnir de vivres une barque pour suivre la côte & aller découvrant païs nouveaux, chercher un plus heureux port en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant on ne peut pas tant avancer comme lors qu'on va à pleins voiles en la haute mer, & que trouvant des bayes & golfes gisans entre deux terres il faut penetrer dedans, pour ce que là on peut aussi-tôt trouver ce que l'on cherche comme ailleurs, il ne fit en son voyage qu'environ cent lieuës, comme dirons à cette heure. Depuis Sainte-Croix jusques à cinquante lieuës, de là en avant la côte git Est & Oest, & par les quarante-cinq degrez: au bout déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par les Sauvages Kinibeki, depuis lequel lieu jusques à Malebarre elle git Nort & Su, & y a de l'un à l'autre encore soixante lieuës à droite ligne, sans suivre les bayes. C'est où se termina le voyage dudit sieur de Monts, auquel il avoit pour conducteur de sa barque le pilote Champ-doré. En toute cette côte jusques & Kinibeki il y a beaucoup de lieux où les navires peuvent étre éa couvert parmi les iles, mais le peuple n'y est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien de remarquable (du moins qu'on ait veu au dehors des terres) qu'une riviere de laquelle plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de l'autre, de mémes que ceux qui sur la foy des Commentaires de Hanno Capitaine Carthaginois avoient feint des villes en grand nombre par lui baties sur la côte de l'Afrique qui est arrousée de l'Ocean, parce qu'il fit un coup heroïque de naviger jusques aux iles du Cap Vert, & long temps depuis lui personne n'y avoit été, la navigation n'étant alors tant asseurée sur cette grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice de l'aiguille marine.

Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je reciteray ce qui est au dernier livre intitulé, Histoire universele des Indes Occidentales, imprimé à Doüay l'an dernier mille six cens sept, lors qu'il parle de Norumbega, Car en rapportant ceci, j'auray aussi dit ce qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers.

Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parlé de la Virginie) Norumbega, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom: car les Barbares l'appellent Agguntia. Sur l'entrée de ce fleuve y a une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.

Si cette belle ville a onques été en nature, je voudroy bien sçavoir qui l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par là faites de perches & couvertes d'écorces d'arbres, ou de peaux, & s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble Pemptegoet, & non Agguncia. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas nôtre riviere d'Oise. Et ne pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres, pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire, à cause de la grande riviere de Canada, qui va comme cette côte à peu prés, Est & Oest, & n'est point à soixante lieuës loin de là, en traversant les terres; & d'ailleurs cette riviere en reçoit beaucoup d'autres qui prennent leurs sources de vers Norumbega: à l'entrée de laquelle tant s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme un Lambda (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine d'iles; déquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est haute & remarquable sur les autres.

Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de Norumbega, & qu'elle n'est pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur de qui j'ay n'agueres rapporté les paroles, m'est suffisante caution en ceci, lequel en sa Charte geographique a situé l'entrée de cette riviere par les quarante-quatre degrez, & sa prétendue ville par les quarante-cinq. Ce que luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passée, & celle de Kinibeki (qui est en méme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus avant dont on doive faire cas jusques à la Virginie.

Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine nommé Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de méme foy, disant que:

Passé l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay appellée ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à l'Oest & Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de Norembergue nouvellement découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieuës est batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes sortes, Item que là vient mourir le banc de Terre-neuve: & que passé cette riviere la côte tourne à l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens cinquante lieuës vers un païs où y a des villes & chateaux.

Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu'il décrit (au moins il est aisé à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere de Noremberge est à trente degrez, il faut que ce soit en la Floride: qui est contredire à tus ceux qui en ont jamais écrit, & è la verité méme. Quant à ce qu'il dit du Banc de Terre-neuve, il finit (par le rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à l'endroit du Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle Le Banquereau, & le Banc Jacquet, mais ilz ne sont que de cinq, ou six, ou dix lieuës, & sont separez du Grand Banc de Terre-neuve. Et quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de Norumbega, dire que passé cette riviere la côte git Oest & Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques à la pointe de la Floride qui regarde l'ile de Cuba, il n'y a aucune côte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye riviere dite Norumbega quelque cinquante lieuës de côte qui git Est & Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entrée beaucoup d'iles, bancs & rochers.

Passé la riviere de Norumbega le sieur de Monta alla toujours cotoyans jusques à ce qu'il vint à Kinibeki, où y a une riviere qui peut accourcir le chemin pour aller à la grande riviere de Canada. Il y a là nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre à étre mieux peuplée. De Kinibeki en allant plus outre on trouve la Baye de Marchin nommée du nom du Capitaine qui y commande. Ce Marchin fut tué l'année que nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est une autre Baye dite Chouakoet, où y a grand peuple au regard des païs precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region à étre plus temperée s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré: & pour temoignage de ceci il y a quantité de vignes en cette terre. Voire méme il y en a des iles pleines (bien qu plus exposées aux injures du vent & du froid) ainsi que nous dirons ci-aprés. Entre Chouakoet & Malebarre y a plusieurs bayes & iles, & est la côte sablonneuse, avec peu de fond approchant dudit Malebarre, si qu'à peine y peut-on aborder avec les barques.

Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques à Kinibeki (en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & Norumbega) s'appellent Etechemins: et depuis Kinibeki, jusques à Malebarre, & plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, & s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'étant arreté quelque peu à Malebarre les vivres commencerent à lui defaillir, & fallut penser du retour, mémement voyant toute la côte si facheuse qu'on ne pouvoit passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en mer, & de telle façon que plus on s'éloigne de terre, moins il y a de fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort à un charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre à dérober l'un de ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print & s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprés fut tué par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui fût arrivé, c'étoit en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont legers à la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprés en parlant du voyage que fit là méme le sieur de Poutrincourt en l'an mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle chose, & étoient ses gens en bonne volonté d'en prendre vengeance (ce qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'éloignerent tant des François qu'un coup de mousquet ne les eût peu gâter: & de ce fait ils avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer chacun son homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que plusieurs autres étans en sa qualité n'eussent euës, & pour ce que les meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun le serpentin, & les laisserent, n'ayans jusques là trouvé lieu agreable pour y former une demeure arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller pour retourner à Sainte Croix, où il avoit laissé un bon nombre de ses gens encore infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la santé déquels il étoit soucieux.

Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine pensent que l'établissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile, mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il est beaucoup plus aisé de dire que de faire, & que le sieur de Monts a beaucoup exploité de choses en cette premiere année d'avoir veu toute la côte de cette terre jusques à Malebarre qui sont plus de quatre cens lieuës en rengeant icelle côte, & visitant jusques au fond des bayes: outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser, le soin de ceux qu'il avoit là menés, & du retour en France, le cas avenant de quelque peril ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de la peine pour rechercher des ports où la Parque soit pitoyable. Elle est toujours semblable à elle-méme. Il est bon de se loger en un doux climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a à choisir mais la mort nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'étans arrivez là il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la Virginie étre par les trente-six, trente-sept, & trente huitiéme degrez de latitude, qui est bon temperament de païs. Ce que considerant, je croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle mortalité vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel païs d'y avoir dés le commencement du bestial domestic & privé de toute sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tôt la recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent y peupler la terre. Que si les Sauvages mémes sont sujets aux maladies dont nous avons parlé, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue à la méme cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les humidités de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantité d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais à cette façon de vivre.

La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observé par experience ordinaire. Car où il faut arracher les arbres les ouvriers sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu'à ceux qui travaillent aux mines) & causent lédites maladies: là où la méme experience nous à montré qu'aprés l'habitation faicte, elles n'ont plus eu tant de prise sur les hommes.




Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix: Habitation transferée au Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux qui méprisent la culture de la terre.

CHAP. VIII

A saison du printemps passée au voyage des Armouchiquois, le sieur de Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il avoit convenu: dans lequel s'il n'avoit nouvelles de France il pourroit partir & venir chercher quelque vaisseau de ceux qui viennent à la Terre-neuve pour la pecherie du poisson, à fin de repasser en France dans icelui avec sa trouppe, s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit expiré, & étoient préts à faire voile, n'attendans plus aucun secours ni rafraichissemens, quand voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq arriver le sieur du Pont surnommé Gravé, demeurant à Honfleur, avec une compagnie de quelques quarante hommes, pour relever de sentinelle ledit sieur de Monts & sa troupe. Ce fut au grand contentement d'un chacun, comme l'on peut penser: & canonnades ne manquerent à l'abord, selon la coutume, ni l'éclat des trompetes. Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état de noz François, pensoit trouver là une demeure bien asseurée, & ses logemens préts: mais attendu les accidens de la maladie étrange dont nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de changer de lieu. Le sieur de Monts eût bien desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme par les quarante degrez, sçavoir six degrez plus au Midi que le lieu de Sainte-Croix: mais aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre, & avec beaucoup de peines sans trouver ce qu'il desiroit, on delibera d'aller au Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y eût moyen de faire plus ample découverte. Ainsi voila chacun embesoigné à trousser son paquet: on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux, hors-mis le magazin, qui étoit une espece trop grande à transporter, & en execution de ceci plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé au Port Royal voici nouveau travail: on choisit la demeure vis à vis de l'ile qui est à l'entrée de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la riviere du Dauphin, là où tout étoit couvert de bois si épais qu'il n'est possible davantage. Ja le mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de décharger le navire du sieur du Pont pour faire place à ceux qui devoient retourner en France. Somme il y avoit de l'exercice pour tous. Quand le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur de Monts ayant veu le commencement de la nouvelle habitation, s'embarqua pour le retour & avec lui ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins plusieurs de bon courage demeurerent sans apprehender le mal passé. Autant on met la voile au vent & demeure ledit sieur du Pont pour Lieutenant par dela, lequel ne manque de promptitude (selon son naturel) à faire & parfaire ce qui estoit requis pour loger soy & les siens: qui est tout ce qui se peut faire pour cette année en ce païs là. Car de s'éloigner du parc durant l'hiver, mémes apres un si long harassement: il n'y avoit point d'apparence. Et quant au labourage de la terre, je croy qu'ils n'eurent le temps commode pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit pas homme pour demeurer en repos, ni pour laisser ses gens oisifs, s'il y eût moyen de ce faire.

L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient de bien loin au Port Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les François, les uns apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont on peut faire plus d'état en ce lieu là) & aussi d'Ellans, déquelles on peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches, dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point jusques à la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort rejouïs de nôtre venue, qui leur fit en reprendre le gout.

La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de Moudre le bled pour avoir du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins à bras, où il faut employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement on menaçoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme à la chose la plus penibles qui soit: auquel métier on emploioit les pauvres esclaves avant l'usage des moulins à vent & à eau, comme nous témoignent les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Israël hors du païs d'Egypte, là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer à Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, qu'environ la minuit il passera au travers de l'Egypte, & tout premier-né y mourra jusques au premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son throne, jusques au premier-né de la servante qui est employée à moudre. Et ce travail étant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de peine, comme il a été experimenté De nôtre temps, que leur voulant bailler la moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux n'avoir point de blé. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a aidé à fomenter la maladie de laquelle nous avons parlé, en quelques uns des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut és batimens de noz François, c'est qu'il n'y avoit point de fossez à lentour, & s'écouloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres basses: ce qui étoit fort contraire à la santé. A quoy j'adjoute encore les eaux mauvaises déquelles ilz se servoient, qui n'issoient point d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de nôtre Fort, ains du plus prochain ruisseau.

Apres que l'hiver fut passé, & la mer propre à naviguer, le sieur du Pont voulut parachever l'entreprise commencée l'an precedent par le sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, où la temperature de l'air fût plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et de fait il equippa la barque qui lui étoit restée pour cet effect: Mais étant sorti du port, & ja à la voile pour tirer vers Malebarre, il fut contraint par le vent contraire de relacher deux fois, & à la troisiéme ladite barque se vint perdre contre les rochers à l'entrée du passage dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvés, & la meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant à la barque elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, & intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abrié de la part du Nort & Noroest, de montagnes éloignées tantôt d'une lieuë, tantôt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnées de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de la longueur en l'établissement des colonies, principalement en des terres si lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le temperament de l'air, & où il faut combattre & abbattre les foréts, & étre contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrétiens & n'en ont que le nom, gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la nature humaine.

Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter Champ-doré, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit promis envoyer l'année suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour revenir en France. Et neantmoins à tout évenement, ne laissa de preparer une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux François és lieux où ils font la secherie de morues (comme les Ports Campseau des Anglois, de Misamichis, Baye de Chaleur, & des Morues, & autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an precedent, à fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement: car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions destinez pour lui succéder, ains que se verra par le discours de ce qui suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont transportez pardelà en ces derniers voyages ont eu un avantage par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des grands vaisseaux, ni attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-là de qui les voyages ont eté à déplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les ont persecuté. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce qu'ils étoient en un païs doux, fertile, & plus ami de la santé humaine que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parlé en ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de leur part de n'avoir nullement cultivé la terre, laquelle ils avoient trouvée découverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose à qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les François, & préque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger beaucoup à leur qualité de s'addonner a la culture de la terre, qui neantmoins est à peu prés la seule vocation où reside l'innocence. Et de là vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, & cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens d'autrui, ou voulant apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, & dés long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvreté.




Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour aller à la Rochelle: Adieu à la France.

CHAP. IX

NVIRON le temps du naufrage mentionné ci-dessus, le sieur de Monts songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel équipage pour la Nouvelle-France. Ce qui lui sembloit difficile tant pour les grans frais que cela apportoit, que pour ce que cette province avoit été tellement décriée à son retour, que ce sembloit étre chose vaine & infructueuse de plus continuer ces voyages à l'avenir. Joint qu'il y avoit grande occasion de croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût aller hazarder. Neantmoins sachant le desir du sieur de Poutrincourt (auquel auparavant il avoit fait partage de la terre, suivant le pouvoir que le Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter pardelà, & y établir sa famille & sa fortune, & le nom de Dieu tout ensemble; il lui écrivit, & envoya homme exprés, pour lui faire ouverture du voyage qui se presentoit. Ce que ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant toutes affaires pource sujet: quoy qu'il eût des procés de consequence, à la poursuite de defense déquels sa presence étoit bien requise, & qu'à son premier voyage il eût éprouvé la malice de certains qui le poursuivoient rigoureusement absent, & devindrent souples & muets à son retour. Il ne fut plutot rendu à Paris, qu'il fallut partir, sans avoir à-peine le loisir de pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu l'honneur de le conoitre quelques années auparavant, il me demanda si je voulois étre de la partie. A quoy je demandai un jour de terme pour lui repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme, desireux non tant de voir le païs que de reconoitre la terre oculairement, à laquelle j'avoy ma volonté portée, & fuir un monde corrompu, je lui donnay parole: étant méme induit par quelque injustice qui m'avoit été peu au-paravant faite, laquelle fut reparée à mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay particulierement obligation à Monsieur Servin Advocat general du Roy, auquel proprement appartient cet eloge attribué selon la lettre au plus sage & plus magnifique de tous les Rois: TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN HAINE INIQUITÉ.

C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy pardeça la pluspart des hommes reduits.

Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, & soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.

Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin & Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de Monts, léquels fournissoient nôtre equipage.

Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine Communion, mémement puis que nous allions en voyage.

Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne dedaigneray de le coucher ici.



ADIEU À LA FRANCE

ORES que la saison du printemps nous invite

A seillonner le dos de la vague Amphitrite,

Et cinglez vers les lieux où Phoebus chaque jour

Va faire tout lassé son humide sejour,

Je veux ains que partir dire Adieu à la France

Celle qui m'a produit, & nourri dés l'enfance;

Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir

Qu'encores quelque jour je la pourray revoir.


Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:

Adieu de tous humains le sejour delectable:

Adieu celle qui m'a en son ventre porté,

Et du fruit de son sein doucement alaité.

Adieu, Muses aussi qui a vôtre cadence

Avez conduit mes pas dés mon adolescence:


Adieu riches palais, Adieu noble cités

Dont l'aspect a mes yeux mille fois contentés:

Adieu lambris doré, sainct temple de Justice,

Où Themis aux humains d'un penible exercice

Rend le Droit, & Python d'un parler eloquent,

Contre l'oppression defend l'homme innocent.

Adieu tours & clochers dont les pointes cornues

Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:

Adieu prez emaillez d'un million de fleurs

Ravissans mes esprits de leurs soüaves odeurs:

Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,

Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:

Adieu côtaux vineux, & superbes chateaux:

Adieu l'honneur des champs, & gras troupeaux

Et vous, ô ruisselets, fontaines, & rivieres,

Qui m'avez delecté en cent mille manieres,

Et mille fois charmé au doux gazouillement

De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:

Nous allons recherchans dessus l'onde azurée

Les journaliers hazars du tempeteux Nerée,

Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson

Se presente aux Chrétiens une belle saison.


O combien se prepare & d'honneur & de gloire,

Et sans cesse sera louable la memoire

A ceux-là qui poussez la sainte intention

Auront le bel objet de cette ambition!

Les peuples à jamais beniront l'entreprise

Des Autheurs d'un tel bien: & d'une plume apprise,

A graver dans l'airain de l'immortalité

J'en laisseray memoire à la posterité.


Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise

A qui partant il a sa parole commise,

A fin de l'annoncer par tout cet Univers,

Et à la loy ranger par elle les pervers,

Someillez vous, helas! Pourquoy de vôtre zele

Ne faites-vous paroitre une vive étincelle

Sur ces peuples errans qui sont proye à l'enfer,

Du sauvement déquels vous devriez triompher?

Pourquoy n'employez vous à ce saint ministere

Que vous employez seulement à vous plaire?

Cependant le troupeau que Christ a racheté

Accuse devant lui vôtre tardiveté.

Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage

Sur vôtre ordre sacré avoir cet avantage

D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,

Le travail, & le soin de ce Chrétien devoir?


DE MONTS tu es celui de qui le haut courage

A tracé le chemin à un si grand ouvrage:

Et pource de ton nom malgré l'effort des ans

Le fueille verdoya d'un éternel printemps.

Que si en ce devoir que j'ay des-ja tracé

Ambitieusement je ne suis devancé,

Je veux de ton merite exalter la louange

Sur l'Equille, & le Nil, & la Seine, & le Gange.

Et faire l'Univers bruire de ton renom,

Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom

Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire

Celui duquel ayant conu la probité,

Les sens & la valeur & la fidelité,

Tu l'as digne trouvé à qui ta lieutenance

Fût surement commise en la Nouvelle-France.

Pour te servir d'Hercule, & soulager le fais

Que te surchargeroit au dessein que tu fais.


POUTRINCOURT, c'est donc toy qui a touché mon ame,

Et lui as inspiré une devote flamme

A celebrer ton lot, & faire par mes vers

Qu'à l'avenir ton nom vole par l'Univers:

Ta valeur dés long temps en la France conue

Cherche une nation aux hommes inconue

Pour la rendre sujette à l'empire François,

Et encore y assoir le thrône de noz Rois:

Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle

A mis je ne sçay quoy digne d'une ame belle)

Le motif qui premier a suscité ton coeur

A si loin rechercher un immortel honneur,

Est le zele devoit & l'affection grande

De rendre à l'Eternel une agreable offrande,

Lui vouant toy, tes biens, ta vie, & tes enfans,

Que tu vas exposer à la merci des vents,

Et voguant incertain comme à un autre pole

Pour son nom exalter & sa sainte parole.


Ainsi tous-deux portés de méme affection:

Ainsi l'un secondans l'autre en intention,

Heureux, vous acquerrés une immortele vie,

Que de felicité toujours sera suivie:

Vie non point semblable à celle de ces dieux

Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux

Pour avoir (comme vous) reformé la nature,

Les moeurs & la raison des hommes sans culture,

Mais une vie où git cette felicité

Que les oracles saints de la Divinité

Ont liberalement promis aux saintes ames

Que le ciel a formé de ses plus pures flammes.

Tel est vôtre destin & cependant ça bas

Vôtre nom glorieux ne craindra le trépas,

Et la posterité de vôtre gloire éprise,

Sera emeuë à suivre une méme entreprise,

Mais vous serés le centre où se rapportera

Ce que l'âge futur en vous suivant fera.


Toy qui par la terreur de ta sainte parole

Regis à ton vouloir les postillons d'Æole,

Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,

Et les vallons des eaux en un moment hausser,

Grand Dieu sois nôtre guide en ce douteux voyage.

Puis que tu nous y as enflammé le courage:

Lache de tes thresors un favorable vent

Qui pousse nôtre nef en peu d'heure du Ponant

Et fay que là poussions arriver par ta grace

Jetter le fondement d'une Chrétienne race.


Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois

Au premier que je vi les murs des Rochelois




Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la Rochelle cause de difficile sortie: La Rochelle ville refermée: Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion des Sauvages: Pue de zele des nôtres: Eucharistie portée par les anciens Chrétiens en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point de l'embarquement.

CHAP. X

RRIVEZ que nous fumes à la Rochelle nous y trouvames les Sieurs de Monts & de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, & nôtre navire appellé LE JONAS du port de cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors les chaines de la ville pour attendre le vent. Cependant nus faisions bonne chere, voire si bonne, qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer pour faire diete. Ce que ne fimes que trop quand nous y fumes une fois: car deux mois se passerent avant que nous vissions terre, comme nous dirons tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere (car ils avoient chacun vint sols par jour) faisoient de merveilleux tintamarres au quartier de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on trouvoit fort étrange en une ville si reformée que la Rochelle, en laquelle ne se fait aucune dissolution apparente, & faut que chacun marche l'oeil droit s'il ne veut encourir la censure soit du Maire, soit des Ministres de la ville. De fait il y en eut quelques uns prisonniers, léquels on garda à l'hôtel de ville jusques à ce qu'il fallut partir; & eussent eté chatiez sans la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien qu'ils n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz payerent assez par apres la folle enchere de la peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin & Georges bourgeois de ladite ville, pour les tenir en devoir. Je ne les veux toutefois mettre tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit quelques uns respectueux & modestes. Mais je puis dire que c'est un étrange animal qu'un menu peuple. Et me souvient à ce propos de la guerre des Croquans, entre léquels je me suis trouvé une fois étant en Querci. C'étoit la chose la plus bigearre du bonde que cette confusion de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris le noms de Croquans, par ce que leurs sabots clouez devant & derriere faisoient Croc à chaque pas. Cette sorte de gens confuse n'entendoit ni rime, ni raison, chacun y étoit maitre, armés les uns d'une serpe au bout d'un baton, les autres de quelque epée enrouillée, & ainsi consequemment.

Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tiré hors la ville à la rade, & pensions partir le huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine Foulques s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais comme il y a ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant à la mer) ayant laissé le navire mal garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un grand vent de Suest s'éleve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de fois qu'il se creve & coule à fonds. Et bien vint que la mer pour lors se retiroit. Car si ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder à cette necessité, soit à tirer à la pompe, ou pousser au capestan, ou à autre chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la pluspart. Quelques uns s'étans acheminez jusques là parmi la vaze, s'en retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où sortoit l'eau de la pompe que le vent éparpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de Poutrincourt & quelques autres de bonne volonté, où nous ne fumes inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la ville de la Rochelle sur le rempar. La mer étoit encore irritée, & pensames aller choquer plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entierement, & fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages préque rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais, je croy qu'à l'avenir nul se fût hazardé d'aller planter des colonies pardela: ce païs étant tellement décrié, que chacun nous plaignoit sur les accidens de ceux qui y avoient eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts et ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en cette occurence, que si jamais ce païs là est habité de Chrétiens & peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu au Roy) aux autheurs de ce voyage qu'en appartiendra à juste tiltre la premiere louange.

Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employé tant à décharger qu'à recharger nôtre navire. Pendant ce temps nous allions quelquefois proumener és voisinages de la ville, & particulierement aux Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieuë, là où étant un jour au sermon par un Dimanche, je m'émerveillay comme en ces places frontieres on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la façon qu'elles se sont passées, je diray que ce nous est chose honteuse que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs assemblées pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & méme pour nôtre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable. De verité nous n'avions prié ni les une ni les autres de ce faire, mais en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant nôtre depart il me souvient de demander sieur Curé ou Vicaire de l'Eglise de la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui voulût benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire, pource qu'ils étoient là en assez bon nombre, & joint qu'étans en une ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & pieté pour aller en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau ayant préque sa charge. A propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ouï dire au sieur de Poutrincourt qu'aprés son premier voyage étant en Court, un Jesuite de Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de la Nouvelle-France, & s'ils étoient en grand nombre. A quoy il répondit qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ, mettant un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de ce nombre, dit là dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce n'était pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il n'y en auroit que la centiéme partie, voire encore moins, on ne devroit la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une égarée, lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centiéme. On nous enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un homme à sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ n'eût dedaigné de venir pour lui, comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans Paris, ou Constantinople.

Voyant que je n'avoy rien avancé à demander un homme d'Eglise pour nous administrer les Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la terre: il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrétiens, léquels allans en voyage portoient avec eux le sacré pain de l'Eucharistie & ce faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des Prétres pour leur administrer ce Sacrement, le monde étant lors encore plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal à propos il étoit appelé Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: & neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et considerant que nous pourrions étre reduits à cette necessité, n'y étant demeuré qu'un Prétre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous dit étre mort quand nous arrivames là) je demanday si on nous voudroit faire de méme qu'aux anciens Chrétiens, léquels n'étoient moins sages que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là pour des considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere de saint Ambroise Satyrus allant en voyage sur mer se servoit de cette medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit in orario, ce que je prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'étonnement: & me sembloit chose bien rigoureuse d'étre en pire condition que les premiers Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle étoit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas pour en faire moins de compte.

Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé & mis à la rade hors de la ville: il ne reste plus que le temps & la marée à point: c'est le plus difficile de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de fonds, comme à la Rochelle, il faut attendre les hautes marées de pleine & nouvelle lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent à propos, & faudra remettre la partie à quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure qu'aprés tant de fatigues & de dépenses nous étions demeurez faute de vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la marée, le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner à sa charge, & ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il étoit secretement sollicité des marchans autres que de la societé du sieur de Monts, de faire rompre le voyage: & paraventure n'étoit-il encore d'accord avec ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne laisser perdre l'occasion. En fin à toute force l'onziéme de May mille six cens six à la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit conduire nôtre Jonas à la Palisse, & le lendemain douziéme revint à Chef-de-bois (qui sont les endroits où les navires se mettent à l'abri des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la rupture de l'entreprise.