Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és Iroquois.
CHAP. III
E Printemps venu, Champlein dés long temps desireux de découvrir nouveaux païs delibera ou de tendre aux Iroquois, ou de penetrer outre saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant que les païs meridionaux sont toujours les plus agreables pour leur douce temperature, il se resolut de voir lédits Iroquois (qui sont par les quarante trois degrez) la premiere année. Mais la difficulté gisoit à y aller. Car de nous mémes ne sommes capables de faire ces voyages sans l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas les plaines de nôtre Champagne, ou de Vatan: ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne. Tout y est couvert de hautes forets que menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours voici arriver à Kebec quelques deux ou trois cens Sauvages d'amont la riviere, partie Algumquins, partie Ouchategins ennemis dédits Iroquois. Les premiers ont leur demeure au Nort dudit fleuve au dessus du grand saut. Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, Iroquois, mais ennemis des autres de méme nom: & partant sont appellés Bons Iroquois. Ils venoient partie pour troquer leurs pelleteries &s navires de Tadoussac, partie pour faire la guerre aux mauvais Iroquois s'ils étoient assistez des François, ainsi que Champlein leur avoit promis l'an precedent. Donc les voyant deliberés il print ceux qui étoient pour la guerre, avec quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques Quartier nomme Canadiens) & dix ou douze François, & partirent de Kebec le dix-huitiéme Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter ineptement à conter par le menu toutes les occurences du voyage, suffise de dire, qu'estans parvenus au premier saut de la riviere des Iroquois, la barque dudit Champlein ne peût passer outre, ains seulement les canots des Sauvages. Occasion qu'il retint seulement deux François avec lui, & renvoya les autres. Ce saut est large de six cens pas, & long de trois lieuës, la riviere tombant toujours là parmi les rochers. Ayans gaigné le dessus le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens, & se trouverent seulement soixante hommes en vint quatre canots, à ce que dit Champlein, que ne seroit pas trois en chacun, ce qui ne semble croyable. Montants la riviere ils rencontrent plusieurs iles grandes & moyennes fort agreables à voir. Le païs neantmoins n'est aucunement habité à cause des guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage vive. Et sur ce je voy mon lecteur en peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un mot. Etans loin de l'ennemi ils se divisent en trois bandes: en avant coureurs, corps d'armée, & chasseurs. Les premiers devancent de trois lieuës & font la découverte sans bruit: tandis les autres reposent. Mais les Chasseurs demeurent derriere pour ne donner avis de leur venue à l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou journées du lieu où l'on veut aller ils ne chassent plus ains se joignent au corps, & tous vivent de la chasse prise & des farines de masis qu'ilz portent pour la necessité, dont ilz font de la bouillie.
D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire, ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet, & se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné.
Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre Europe.
Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs.
CHAP. IV.
E vint-neufiéme Juillet la troupe guerriere des Sauvages cotoyant le lac à la faveur de la nuit, sur les dix heures eut en rencontre les Iroquois plustot qu'elle n'avoit pensé. Lors grans cris & huées d'une part & d'autre: chacun met pied à terre & arrenge ses canots le long de la rive: Les Iroquois pris à l'impourveu se barricadent, coupans de bois avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois à la guerre, & de pierres aiguës qui leur servent à méme effect. Les autres se parent aussi de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche de l'ennemi en l'ordre qui avoit été dit, ils leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils ont envie de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz ne sont venus que pour cela, mais que l'heure n'est propre, & sont d'avis d'attendre le jour. Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant la nuit se passe en danses & chansons avec injures, deffis, & reproches de part & d'autre.
L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré sa face vermeille sur l'horizon oriental, que chacun s'appréte, & se range en bataille. Les Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade d'une gravité Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en méme ordre, léquels indiquent à Champlein que les trois premiers de la troupe Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles des autres, étoient les Capitaines, & qu'il devoit viser à ceux-là. Là dessus luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi la troupe) & s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme nouveau armé d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arréta tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (chargée de quatre bales) en jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent par terre de ce coup, & un autre fut blessé, qui mourut peu aprés. Cet effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna grand étonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques à ce que l'un des compagnons de Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent l'épouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, où ilz furent poursuivis & mal menés en sorte qu'outre les tués il y en eut dix ou douze prisonniers. Le butin fut du blé masis, des farines, & des armes des ennemis. Et apres avoir dansé & chanté on parla du retour. Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car dés le jour méme la troupe étant allée jusques à huit lieues de là, au soir l'on commença à haranguer l'un d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois exercée contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamité en laquelle ilz se voyoient. Et là dessus le font chanter, mais c'étoit un chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allumé du feu chacun print un tison & le bruloit sans pitié, & par intervalles lui jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprés lui arracherent les ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du membre viril. Puis lui écorcherent la téte, sur laquelle ilz firent degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables à ce pauvre malheureux. D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets, lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit là un miserable spectacle à Champlein & ses compagnons, qui étans invités de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir une telle cruauté. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans qu'il se retiroit d'eux tout indigné, ilz le rappellerent pour faire ce qu'il avoit dit; ce qu'il eut à gré, & delivra en un moment ce pauvre corps des tourmens qui lui restoient à souffrir. Ce peuple brutal non content de ce qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du mort, & jetta ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en morceaux & le baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier & autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la téte, les bras, & les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les pieces deça & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup mieux mourir au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce (pour que ce peuple n'a point de Dieu) que de se reserver à de si horribles tourmens. Et croy que nous n'en ferions pas moins si nôtre guerre se traitoit ainsi: n'estant sans exemple loüé en la sainte Ecriture qu'un homme ait mieux aymé se donner la mort, que de tomber és mains de ses ennemis, de qui en tout cas il est à presumer qu'il n'eust receu qu'une mort commune & ordinaire aux prisonniers de guerre. Je n'ay point leu, ni ouï dire qu'aucun autre peuple Sauvage se comporte ainsi alendroit de ses ennemis. Mais on repliquera que ceux-ci rendent la pareille aux Iroquois, qui par actes semblables ont donné sujet à cette tragedie. Cela fait, les autres prisonniers spectateurs de ces tourmens ne laisserent de s'en aller toujours chantans avec la troupe victorieuse, quoy que sans esperance de meilleur traitement. Au saut de la riviere des Iroquois la troupe se divisa, & chacun print la route de son païs. Un Sauvage des Montagnais ayant songé que l'ennemi les poursuivoit, ilz partirent à l'instant, quoy qu'il fit une nuit fort facheuse pour les pluies & grans vens, & ayans trouvé des grans roseaux au lac saint Pierre, ilz s'y mirent à couvert jusques au jour, & delà en quatre journées arriverent à Tadoussac, ayans mis chacun au bout d'un baton attaché à la prouë de leurs canots les tétes de leurs ennemis, & chantans pour leur victoire à l'abord de la terre. Ce que voyans leurs femmes, elles se jetterent nuës dans l'eau allans au devant d'eux pour prendre lédites tétes, léquelles elles se pendirent au col comme un joyau precieux, & passserent plusieurs jours de cette façon en danses & chansons.
Retour de Champlein en France: & de France en Canada. Riviere de Canada quand navigable. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les Iroquois. Siege. Fort d'iceux pris à l'ayde de Champlein. Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Garson François laissé parmi les Sauvages. Baleine dormante sur mer au retour en France.
CHAP. V
ES choses ainsi passées, le Capitaine du Pont & Champlein prennent conseil de retourner en France, laissans le gouvernement de Kebec au Capitaine Pierre Chauvin. Et d'autant que l'on craignoit au prochain Hiver les accidens des maladies passées, ledit du Pont fut d'avis de faire couper du bois pour la provision de cinq ou six mois à fin de delivrer de cette fatigue ceux qui resteroient pour la demeure. Ce qu'il fit en telle sorte que les autres s'en fachoient prevoyans qu'ilz ne sçauroient à quoy s'occuper durant la froide saison. Neantmoins cela se passa ainsi, & en consequence cet Hiver ne leur apporta aucune mortalité, ayans aussi eu souvent de la viande fréche durant cet Hiver.
Cela expedié, les susdits se mettent à la voile le premier de Septembre, se trouvent sur le grand Banc des Moruës le quinziéme, & le treziéme Octobre arrivent à Honfleur. Le sieur de Monts fit ses efforts pour obtenir nouvelle commission & privilege pour la traite des Castors és terres par lui découvertes: ce qu'il ne peût, quoy qu'il semble cela lui être bien deu. Neantmoins aprés ce rebut il ne laissa de tenter fortune, & faire encore un nouvel embarquement à ses despens, tant il est desireux de belles entreprises & de penetrer dans le profond de ces terres.
De cet embarquement furent gouverneurs les susdits Capitaine du Pont & Champlein, le premier pour la traite des pelleteries, & l'autre pour la découverte des terres.
Ayans donc pris quelque nombre de manouvriers avec eux, pour renforcer l'habitation de Kebec, ilz partirent de Honfleur le 18 Avril mille six cens dix, & arriverent à Tadoussac le vint-sixiesme May. Là ilz trouverent des vaisseaux arrivez dés huit jours auparavant, chose qui ne s'étoit veuë il y avoit plus de soixante ans, à ce que disoient les vieux mariniers. Car d'ordinaire les entrées du golfe de Canada sont cellées de glaces jusques à la fin de May. Etans emmanchez dans la grande riviere, un malheur arriva que rencontrans un vaisseau de Saint-Malo, un jeune homme qui étoit en icelui voulant boire à la santé dudit Capitaine du Pont se laissa glisser hors le bord, & alla boire plus qu'il ne vouloit dans l'eau salée, sans qu'il y eût moyen de le secourir, les vagues étans trop hautes.
Les Sauvages qui étoient ja arrivés à Tadoussac furent fort aises de la venue de Champlein desirans faire avec lui quelque exploit de guerre, suivant la promesse qu'il leur avoit fait l'an precedent. Les Basques & Mistigoches (ainsi appellent-ils les Normans & Maloins) leur avoïent aussi promis d'aller à la guerre avec eux, dont se deffians ilz demanderent à Champlein s'il estimoit qu'ilz fussent hommes de promesse, lequel ayant repondu que non, & que ce n'étoit que pour attrapper leurs pelleteries: Tu as dit vray (repliquerent-ils) ilz ne veulent faire la guerre qu'à noz castors; mais en effect ce ne sont que des femmes.
Quittant Tadoussac ledit Champlein trouve à Kebec tous ceux qu'il y avoit laissé en bonne santé, & quelque nombre de Sauvages qui l'attendoient, auquels il fit la Tabagie, & eux à luy & huit de ses compagnons, qui furent traités à la mode du païs.
Le rendez-vous ayant eté donné à l'entrée de la riviere des Iroquois, Champlein partit de Kebec le quatorziéme de Juin, pour y aller trouver les Sauvages des trois nations denommées au chapitre precedent. Il ne manqua d'avant-coureurs Pour le presser de s'avancer, & sans que dans deux jours les Algumquins & Ochategoins se devoient trouver au dit rendez-vous avec quatre cens hommes, la pluspart sous la conduite du Capitaine Iroquer, qui étoit de l'écarmouche de l'an passé. L'un dédits avant-coureurs, qui étoit aussi Capitaine, donna à Champlein une lame de cuivre de la longueur d'un pied qu'il avoit pris en son païs, où s'en trouvoit prés un grand lac quantité de morceaux qu'ilz fondoient, le mettoient en lingots, & l'unissoient avec des pierres.
Champlein arrivé à la riviere de Foix, par lui nommée (je ne sçay à quel sujet) les trois rivieres, quoy qu'elle se décharge en un seul canal dans le fleuve de Canada, il y rencontra les Montagnais, avec léquels il arriva le dix-neuviéme dudit mois à une ile proche l'entrée de la riviere des Iroquois, où nouvelles vindrent en diligence que les Algumequins avoit fait rencontre des Iroquois, qui étoient en nombre de cent fortement barricadés de hauts arbres couchés & enlassés l'un parmi l'autre, & n'y avoit moyen de les emporter sans le secours des Mistigoches. Aussi-tot l'alarme au camp, chacun confusément prent ses armes & s'embarque, & Champlein avec eux assisté de quatre des siens, ayant baillé charge au pilote la Routte (qu'il laissoit à la garde de sa barque) de lui envoyer encore quelques gens de secours, n'ayant loisir de les appeller. Là y avoit quelques barques de Mastigoches, déquels aucun n'eut le courage ni la hardiesse d'aller acquerir de l'honneur à une telle rencontre, ni d'assister leurs compatriotes, hors-mis un nommé le Capitaine Thibaut. Et pour ce les Sauvages se mocquoient d'eux, & crioient que c'étoient des femmes, qui ne sçavoient que guerroyer leurs Castors, & emporter leurs pouilleries. Ilz ne laisserent de se hater à force de rames, & s'efforcer de gaigner la terre, là où étans chacun prend les armes, & sans se souvenir de Champlein courent à travers ls bois d'une telle legereté, qu'incontinent il les perdit de veuë, & demeura sans guide, suivant tant qu'il peût avec ses compagnons leur brisée avec beaucoup de difficultés, tant pour la pesanteur de leurs armes & corps de cuirace, que pour la nature des bois pleins d'eaux & palus: & l'importunité étrange des mouches bocageres qui sont par tout ce païs-là, comme nous dirons ailleurs. Ilz n'eurent pas fait long chemin qu'ilz perdirent toute cognoissance, & ne sçavoient à quoy se resoudre: mais ilz apperceurent deux Sauvages qu'ils appellerent pour les conduire: aprés quoy en survint un autre accourant pour les faire avancer, disant que les Algumquins & Montagnais, ayans voulu forcer la barricade des Iroquois, avoient été repoussés avec perte de leurs meilleurs hommes, sans les blessez: & s'étoient retirés en attendant secours. Ilz n'eurent pas beaucoup cheminé qu'ils ouïrent les exclamations des uns & des autres étans toujours sur l'écarmouche. Mais les assaillans s'écrierent bien d'autre façon à l'arrivée des nôtres, qui à l'instant s'approcherent de la barricade pour la reconoitre, comme firent aussi les Sauvages nos amis, lors nos arquebusiers de faire leur devoir, & les Iroquois de s'étonner voyant l'effect des arquebuses qui n'épargonient leurs boucliers, & faisoient tomber plusieurs de leurs gens, léquels étoient d'autant plus aisés à mirer que lédites arquebuses se reposoient sur la barricade méme. Champlein y fut blessé d'un trait de fleche, & un sien compagnon aussi. Et voyant que la munition commençoit à leur faillir il cria aux Sauvages qu'il falloit emporter l'ennemi de force & rompre la barricade, & pour ce faire se targuer de leurs pavois, & attacher des cordes aux arbres plantez debout soutenans les autres, & les renverser afin de faire ouverture. D'ailleurs qu'il falloit abattre quelques arbres à l'environ & les faire tomber dans le clos pour les accabler: & que de sa part avec ses compagnons il empecheroit l'ennemi à coups d'arquebuses de les endommager. Ce qui fut promptement executé. Depuis que l'arquebuserie commença à jouer ceux qui étoient demeurés aux barques à une lieuë & demie de là entendoient tout le tintamarre, ce qui émeut un jeune homme de Saint-Malo nommé des Prairies, de reprocher à ses compagnons leur couardise & ignominie, de laisser ainsi leurs compatriotes parmi des Sauvages en une telle affaire sans s'en émouvoir, ni les secourir, disant que pour son regard il y vouloit aller, & n'attendroit point le reproche de n'y avoir été, sinon des premiers, au moins encore assez à temps pour faire quelque chose de bon. Ce courage enflamma d'autres, qui y furent avec lui dans sa chalouppe, & ayant mis pied à terre prés le Fort des Iroquois, va trouver Champlein, lequel à leur venue fit cesser les Sauvages, afin que ledit Fort ne fût pris sans qu'ils eussent eu part à la gloire du combat. Ainsi se mirent en devoir de tirer sur l'ennemi, & en diminuer le nombre, de sorte que n'étant plus capables de resistance, ouverture fut faite à la faveur des arquebusaqdes qui donnoient par dedans, restant neantmoins la hauteur d'un homme d'arbres couchez l'un sur l'autre, qui n'empecherent de donner vivement l'assaut, où ce qui restoit d'Iroquois perdant coeur commença à prendre la fuite, se noyans les uns au courant de la riviere, les autres passans par le fil de l'épée, ou par les armes des Sauvages: de sorte que de tout le nombre qu'ils étoient il n'en demeura que quinze vivans reservés aux tourmens tels qu'au chapitre precedent. Des assiegeans trois furent tués, & cinquante blessés. Aprés cette victoire arriva encore une chalouppe tout à point pour avoir part au butin, lequel on laissa à cet gent rapace & avare de mercadens, n'y ayant que de la pouillerie de ces pauvres miserables Iroquois, qui étoient pleine de sang: & de cette vilaine avidité, les Sauvages se mocquoient avec mille reproches.
Ilz leverent selon leur coutume, les cuirs des tétes des morts pour en faire des trophées au retour en la façon qu'a été dit ci-dessus. Puis demembrent un corps en quatre quartiers pour le manger, ce disoient ils, tant cette nation barbare est enragée contre ses ennemis. Noz Sauvages de la côte marine sont plus humains, & se contentent de la mort commune de leurs ennemis, ou de les retenir pour esclaves.
Le reste du jour se passa entre ceux-ci en danses & chansons, n'ayans que trois sortes d'occupation en toute leur vie, ou ce que je viens de dire, ou la chasse, ou la guerre. Le lendemain étant arrivés hors la riviere des Iroquois, il attacherent trois de leurs prisonniers à un arbre prés de l'eau, & ne cesserent de les bruler & leur jetter eau par intervalle jusques à ce que ces pauvres corps tomberent en pieces, & lors étans morts chacun en coupoit un morceau & le bailloit à son chien. Les autres prisonniers furent reservés pour contenter les femmes, léquelles adjoutent encore à ces horribles supplices sans pitié ni misericorde. Champlein en sauva un qui lui fut donné, mais il se sauva, quoy qu'il eût asseurance qu'il n'auroit point de mal.
Pendant ces executions les Mercadens ne laissoient de traiter des pelleteries que les Sauvages avoient amenées, & emportoient le profit qui se pouvoit attendre de cette nation que Champlein avoit assistée avec tant de travaux.
Le lendemain arriva le Capitaine Iroquet mentionné ci-dessus avec deux cens hommes bien marri de n'avoir été de la partie, la pluspart des Sauvages qui se trouverent là n'ayans jamais veu de Chrétiens demeuroient fort étonnés considerans noz façons, noz vetemens, nos armes, nos equippages.
Comme les troupes étoient prétes de se retirer chacune en son païs, Champlein trouva bon de laisser aller un jeune garson volontaire avec ledit Iroquet, pour apprendre le langage des Algumequins, & remarquer les lacs, rivieres, mines, & autres choses necessaires tandis qu'il retourneroit en France. Ce qui fut accordé; mais les autres Sauvages en firent difficulté, craignans que mal ne lui avint, n'ayant accoutumé de vivre à leur mode, qui est dure en toute façon, & qu'arrivant quelque accident audit garson ilz n'eussent les François pour ennemis. Champlein s'en formalisa, & dit que s'ilz lui refusoient cela il ne les tenoit pas pour amis. Et pour répondre à leur difficulté, que s'il arrivoit accident de maladie ou de mort au jeune garson sans leur faute il ne leur en voudroit point de mal, sçachant que nous tous infirmes & sujets à mourir. A tant ils s'accorderent que Champlein prendroit un des leurs en change, lequel il remeneroit l'Eté suivant, & reprendroit le sien, lequel ilz traiteroient comme leur enfant. J'ay veu souvent ce Sauvage de Champlein nommé Savignon, à Paris, gros garson & robuste, lequel se mocquoit voyant quelquefois deux hommes se quereler sans se battre, ou tuer, disant que ce n'étoient que des femmes & n'avoient point de courage.
Cette année le refus fait au sieur de Monts de lui continuer son privilege, ayant été divulgué par les ports de mer, l'avidité des Mercadens pour les Castors fut si grande que les trois parts cuidans aller conquerir la toison d'or sans coup ferir, ne conquirent pas seulement des toisons de laines, tant étoit grand le nombre de conquerans.
La triste nouvelle de la mort du Roy ayant eté portée jusques là par les derniers venus, fut cause de hater le depart des vaisseaux su sieur de Monts, & de donner ordre à l'habitation de Kebec, où fut laissé pour chef de la compagnie un nommé du Parc. Ains partirent le Capitaine du Pont & Champlein de Tadoussac le treziéme Aoust, & le vint-septiéme Septembre arriverent à Honfleur. Mais il ne faut omettre un cas fort nouveau & rare avenu en ce voyage, que leur vaisseau ait passé par-dessus une Baleine endormie en pleine mer, & lui ait tellement endommagé le train de derriere, qu'elle jetta grande abondance de sang, sans peril dudit vaisseau. Et neantmoins quelques autheurs écrivans de la nature des poissons, disent qu'entre iceux le seul Sargot est capable du dormir, comme nous dirons plus amplement au chapitre de la pecherie livre sixiéme.
Retour de Champlein en Canada. Bancs de glaces longs de cent lieuës. Arrivée à la Terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la grande riviere. Saut du Rhin. Mensonges de quelqu'un qui a écrit un sien voyage ne Mexique.
CHAP. VI
EPUIS le voyage sus-écrit, Champlein en a fait quelques autres qui ne sont pas venus à ma conoissance, ains seulement ceux des années six cens unze, & six cens treze équels il a découvert quelque terres & lacs outre le grand saut du fleuve de Canada és païs des Algumquins, qui sont à l'opposite des Iroquois separés par un grand lac de quinze journées de longueur. Le premier dédits voyages fut accompagné de beaucoup de difficultés & perils, non pour la terre, mais pour la navigation. Car cette année les vens & la saison furent fort contraires, de sorte que n'ayant peu s'élever au Su, ains toujours jetté au Nort jusques à la hauteur de 48 degrez de latitude, il rencontra devant qu'arriver au Banc des Morues plus de cent lieues de glaces elevées de trente & quarante brasses hors de l'eau, dans léquelles se trouvant souvent enveloppé, on peut penser si le vaisseau étoit en seureté la glace obeissant au vent, & pouvant au moindre choc mettre ledit vaisseau en piece. Souvent aprés avoir long temps vogué tout un jour, ou une nuit entre les bancs de glaces, pensant trouver une sortie, on les trouvoit scellées, & falloit retourner en arriere chercher passage. Un autre mal augmentoit le peril, que durant ces travaux les brumes épesses empechoient de voir plus loin que la longueur du vaisseau. Puis les plus pluies, les neges, le froid incommodoient & engourdissoient tellement les matelots, qu'ilz ne pouvoient manouvrer, ni à peine se tenir sur le tillac. En fin aprés avoir été plusieurs fois deceu cuidans voir la terre au lieu des glaces, ilz se trouverent à Campseau, d'où mettans le cap au Nort, ils tirent au cap Breton, avec pareille fortune que devant, jusques à ce qu'un grand vent s'éleva, qui balaya l'air, & leur fit reconoitre l'ile dudit Cap-Breton à quatre lieuës au Nort d'eux. Mais n'étoient encore pourtant hors les glaces, & doutoient que le passage pour entrer au golfe de Canada fût ouvert. Et comme ilz cotoyoient lédites glaces ils apperceurent le premier de May un vaisseau autant en peine qu'eux, où commandoit le fils du sieur de Poutrincourt, qui étoit parti de France il y avoit trois mois, & alloit trouver son pere au Port-Royal. Cette rencontre lui fut favorable d'autant qu'il n'avoit encore eu la veuë d'aucune terre, & s'en alloit engouffrer entre le Cap saint Saurent & le Chap de Raye, qui toit le chemin de Canada, & non dudit Port-Royal: & en cette route entra le lendemain ledit Champlein, qui de là en avant eut meilleur temps & arriva à Tadoussac le treiziéme dudit mois de May étant parti de Honfleur avec le sieur du Pont le premier de Mars mille six cens unze.
Tout étoit encor plein de neges à cette arrivée. Et neantmoins quelques Sauvages n'avoient laissé de venir du païs d'en haut outre le Saut, jusques audit lieu de Tadoussac pour troquer quelques pelleteries, qui étoit peu de chose: & ce peu encore le vouloient-ils bien employer attendans qu'il y eût nombre de vaisseaux (or y en avoit-il des-ja trois, outre Champlein) pour avoir meilleur marché de noz denrées: à quoy ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchans s'est fait reconoitre pardela. Car avant les entreprises du sieur de Monts à peine avoit-on ouï parler de Tadoussac, ains les Sauvages par maniere d'acquit, voire seulement ceux des premieres terres venoient trouver les pecheurs de Moruës vers Bacaillos, & là troquoient ce qu'ils avoient, préque pour neant. Mais l'envie & rapacité les a aujourd'hui porté jusques au Saut de la riviere de Canada, & ne sçauroit Champlein y aller qu'il n'ait une douzaine de Barques à sa queuë pour lui ravir ce que son travail & industrie lui devroit avoir acquis, ainsi qu'il a eté pratiqué au voyage precedent, & en cetui-cy.
Cela, & le desir de découvrir des terres nouvelles, a fait resoudre ledit Champlein de faire un fort prés ledit Saut, étant le lieu fort commode, d'autant que deça & delà le grand fleuve, tombent des rivieres qui vont assez avant dans les terres, & ya a beaucoup d'espace découvert au lieu où étoit cy-devant la ville de Hochelaga décrite par Jacques Quartier, laquelle par les guerres a eté ruinée, & ses habitans exterminés, ou chassés.
Jusques ici on a estimé que ledit Saut étoit impenetrable, mais les Sauvages y passent (en se mettans tout nuds) pardessus les bouillons d'eau, avec leurs canots d'écorce, sçavoir du coté du Nort, car en l'autre part un garson du sieur de Monts nommé Louis (auquel j'ay grand regret) y a eté noyé cette année avec un Sauvage, qui temerairement y voulut passer contre l'avis d'un autre qui se sauvan ayant toujours empoigné le canot & dessus & dessous l'eau. Si le païs étoit habité on pourroit trouver moyen de faciliter ce passage par engins pour les barques, comme on a fait celui du Saut du Rhin un peu au dessous de Schaffouse, qui est beaucoup plus haut que chacun de ceux dont est composé cetui-ci.
Cette année devoient venir trois cens Algumquins Charioquois, & Ochataguins faire la guerre aux Iroquois, & furent long-temps attendus. Mais la mort d'un des Capitaines rompit cette entreprise. De sorte que ce voyage n'a eté utile qu'à la marchandise, n'ayant Champlein fait autre découverte que de voir un grand lac qui est à huit lieuës du Saut de la grande riviere, où les Sauvages l'inviterent d'aller, se fachans de voir tant de barques de gens avides, avares, envieux, sans chef, & sans accord. Là ils confererent avec luy des affaires de l'étant present du païs, & de l'avenir, par le truchement du jeune garson qu'il y avoit laissé l'an precedent, lequel avoit fort bien appris la langue: & de Savignon Sauvage qu'il avoit remené de France, lequel quelques marchans envieux avoient fait croire être mort. L'un & l'autre se loua fort du traitement qu'il avoit receu; & se fachoit ledit Savignon d'aller reprendre sa dure vie du temps passé. Il avoit un frere nommé Tregoüaroti Capitaine au païs des Ouchateguins à cent cinquante lieuës dudit Saut. Parmi les discours qu'eut ledit Champlein avec eux, il apprit de quatre voyageurs, que bien loin ils avoient veu une mer, mais qu'il y avoit des deserts & lieux facheux à passer. Et que vers eux venoient quelquefois des hommes d'entre le païs des Iroquois, qui avoisinent la mer du midi (qui sont les Floridiens). Mais il n'est aucune nouvelle qu'il y ait des villes fermées, ny des maisons à trois & quatre etages, ni du bestial domestic, comme recite y avoit au profond des terres en tirant de Mexique au Nort, celui qui a fait l'histoire de la Chine, où incidemment, il parle aussi d'un voyage audit Mexique qui me fait croire que ce sont pures fables.
Apres ces choses Champlein ayant laissé deux garsons parmi les Sauvages pour s'enquerir du païs, & le recognoitre, & donné ordre à l'habitation de Kebec, il s'en revint en France avant l'hyver.
Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses travaux en suite de ce. Sauvages haïssent le mensonge. Imposteur conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumequins. Ceremonies des Sauvages passans le saut du Bassin. Peuples divers. Variations de Champlein.
CHAP. VII
'AN six cens douze Champlein voyant ses entreprises ruinées par l'avarice des Marchans si l'on n'apportoit quelque reglement au traffic des Castors & pelleteries avec les Sauvages, delibera de se mettre en la protection de quelque Prince, qui print son affaire en affection; & suivant ce, à la faveur de Monseigneur le Prince de Condé obtint commission du Roy l'an six cens treze, par laquelle ne seroit loisible à aucun des sujets de sa Majesté de troquer dans la grande riviere avec les Sauvages, qu'à ceux qui seroient de l'association par lui proposée, à laquelle chacun pourroit étre receu. Ce qu'ayant fait publier par les postes de France, il s'embarque avec quatre vaisseaux associés qui lui devoient fournir chacun quatre hommes tant pour faire ses découvertes, que pour guerroyer avec les Sauvages où besoin seroit: & à l'arrivée à Tadoussac trouve les Montagnais reduits à une extréme faim à cause que l'hiver avoit eté doux, & par consequent la chasse mauvaise. Quant à ceux de Kebec il les trouva tous en bonne santé sans avoir eté atteints d'aucune maladie. Puis devant qu'aller au saut de ladite riviere, il fit signifier sadite commission aux vaisseaux là arrivés, qui étoient partis de France devant lui.
Le profit n'y fut pas si grand que les Marchans associez s'étoient proposé, parce que les Sauvages ayans eté mal-traités d'aucuns François l'année precedente que Champlein étoit en France, ilz s'étoient resolus de ne plus venir: & de fait, peu de gans se trouverent là pour lors, ains étoient tous allés à la guerre, ou demeurés, sinon que trois canots arriverent audit Saut avec peu de pelleteries, léquelles ayans troquées, Champlein obtint (quoy qu'avec difficulté) deux dédits canots pour reconoitre par les rivieres & lacs le païs des Algumequins, ayant seulement pris quatre hommes avec soy, déquels y en avoit un nommé Nicolas Vignan, qui reconoissant son desir principal étre de trouver quelque passage pour aller à la Chine, luy fit à croire avoir veu une mer en la part du Nort à dix-sept journées dudit Saut, ce qu'il afferma étant en France, & conferma étant porté pardela, avec tant de sermens (dit Champlein) que fors lui fut de s'engager au voyage qu'il alloit entreprendre, joint que ce discours amenoit des circonstances qui rendoient son mensonge fort vraysemblable, sçavoir que sur le bord de cette mer imaginaire, il avoit veu le bris d'un vaisseau Anglois qui s'étoit là perdu, & les tétes de quatre-vints Anglois echappés de ce naufrage, que les Sauvages avoient tués, pour ce qu'ilz leur vouloient ravir leurs blés; Adjoutant que dédits Anglois avoit eté reservé un jeune garson que les Sauvages lui vouloient donner. Ce qui se rapportoit aucunement à ce qu'avoient publié les Anglois peu auparavant, du voyage de Henry Hudson, lequel en l'an six cens unze trouva (disent-ils) un détroit au dessus de Labrador par les soixantes & soixante un degrés, dans lequel ayant vogué quelques cent lieuës, la mer s'étendoit au Su jusques au cinquantiéme degré. Ce que toutefois il ne croy point, car si cela étoit, il y vient des Sauvages tous les ans à Tadoussac de beaucoup plus loin qui en diroient quelques nouvelles. Champlein toutefois s'est laissé porter au dire de ce bourdeur, qui lui a baillé autant de fatigue que l'homme en put supporter. Car je trouve par son discours que bien souvent il luy falloit tirer son canot à-mont les rivieres avec une corde, & ce quelquefois dans l'eau où il etoit contraint de se mettre bien avant, ny ayant aucun chemin sur les rives de la terre. Il a fallu passer des Sauts en nombre de plus de dix, à chacun déquels il falloit decharger & porter par terre sur les épaules tout le bagage une lieue durant, plus ou moins. Adjoutons à ceci l'incommodité, ou plustot cruauté des mouches bocageres, qui comme essains d'abeilles environnent & picquent par milliers incessamment la chair humaine, dont elles sont friandes. Et apres tout representons nous encore la façon de vivre qu'il étoit contraint de suivre en cet exploit, neantmoins son courage passa pardessus toutes ces difficultés. Si bien que le douziéme jour il arriva chés un Capitaine nommé Nibashis, qui fut plus que ravi de le voir, disant qu'il falloit qu'il fût tombé des nues, d'estre venu là parmi de si mauvais païs. Ce Capitaine apres l'avoir traicté au mieux qu'il peût, fit equipper deux canots pour le conduire à huit lieues de là vers un autre ancien Capitaine nommé Tessouat; lequel ne fut moins étonné que l'autre de chose tant inesperée. Ce Tessouat est logé sur le bord d'un grand lac par les quarante sept degrez, en lieux âpres, & du tout sauvages, quoy qu'il y ait de belles & bonnes terres ailleurs. Mais pour eviter les surprises des ennemis ces pauvres peuples sont contraincts de se loger ainsi à l'avantage. Et voudroient bien vivre en Republique s'ils avoient quelque Fort ou ville pour se retirer, & un Gouverneur pour les defendre. Telles incommodités ont aux premiers siecles contraint les hommes de batir hautement; & se remparer contre les invasions des voleurs, qui veulent vivre du travail d'autrui.
Le lendemain Tessouat fit la Tabagie à Champlein, à laquelle il avoit convoqué tous ses voisins. Les mets exquis furent une bouillie faite de Mahis écrasé entre deux pierres, item de chair & poisson bouilli, & de chair grillée sur les charbons, le tout sans sel.
De vin il ne s'en parle point pardela. Tessouat entretenoit la compagnie sans manger, selon la coutume: & les jeunes hommes gardoient les portes des cabannes. Il n'y a en tels festins ny tables ni bancs, ains chacun apporte son écuelle & sa culiere, il s'asseoit où il trouve bon le cul sur les talons, ou contre terre.
Quand chacun fut bien repeu, la jeunesse sortit, & petuna-on à la rengette une bonne demie heure sans dire mot: puis on entra en Conseil, où Champlein leur dit qu'il avoit grandement desiré de les voir pour leur témoigner son affection, & le desir qu'il a de les assister en leurs guerres, & vouloit faire alliance avec les Nebicerini qui sont à six journées plus outre qu'eux, afin de les mener aussi à la guerre. Et d'autant qu'outre leur païs il a entendu y avoir une mer qu'il desireroit bien voir, il les prie de l'assister en cette entreprise. Les Sauvages aprés plusieurs paroles de compliment representerent qu'outre les experiences d'amitié passées, s'en étoit encore icy un grand temoignage à Champlein d'avoir tant pris de peine à les venir voir. Que l'an precedent deux mille hommes s'étoient trouvés au saut de la grande riviere pour aller à la guerre. Mais qu'il leur avoit manqué; & cuidans qu'il fût mort n'y avoient eté cette année. Joint qu'ilz avoient eté mal traités de quelques François: Que pour les Nebicerini ilz ne lui conseilloient ce voyage qui étoit trop difficile, & n'en pourroit venir à bout, que le peuple de là étoit méchant, sorciers, & empoisonneurs, & ne leur étoient amis: Au reste gens sans coeur, qui ne valent rien à la guerre. Je laisse beaucoup d'autres discours tenus en cette assemblée. En fin par importunité ils avoient promis quatre canots à Champlein; mais un d'entr'eux songea que s'il alloit là il mourroit, & eux tous aussi: occasion que personne ne voulut entreprendre la conduite le prians d'attendre jusques à l'année suivante, & que lors on le meneroit avec bonne escorte. Champlein se fachant de telles reposes, dit que son homme avoit eté en ce païs là, & n'avoit rien trouvé de ce qu'ilz disoient. Lors chacun de le regarder de mauvais oeil, & specialement Tessouat, chez lequel il avoit hiverné, qui le rendit confus sur ses mensonges, & l'eussent déchiré en pieces sans la presence de Champlein, car ilz haissent mortellement les menteurs & les hommes doubles de coeur et de bouche. Son excuse fut qu'il esperoit par cette invention quelque recompense du Roy, & que veu les difficultés du voyage il ne pensoit point que Champlein deüt aller si avant. Il se mit à genoux devant lui, & demanda pardon; promettant que si on le vouloit laisser là il feroit tant que dans un an il en sçauroit toute la verité. A tant Champlein se desista de passer outre, & s'en revint avec quarante canots, & sur le chemin en rencontrerent encor quarante autres assez fournis de marchandises. Et comme ces pauvres miserables sont en perpetuelle apprehension, & credules aux songes, avint qu'un Sauvage songea qu'on l'assommoit, & là dessus se levant en sursaut, & criant on me tuë; il mit en alarme toute la compagnie, qui croyant avoir l'ennemi sur le dos, se jetta qui çà qui là en l'eau pour se sauver. A ce bruit Champlein & les siens réveillés furent tout ébahis de voir ces gens en cet état sans qu'aucun les poursuivit. Et s'étant enquis du fait, tout se tourna en risée.
Ce qui est à remarquer en tut ce voyage sont le nombre des lacs que Champlein a passé en nombre de six, & de sauts ordinaires des rivieres de ce pais, entre léquels y en a deux notables, l'un large de quatre cens pas, & haut de vint-cinq brasses, ou environ, auquel l'eau tombant fait une arcade souz laquelle passent les Sauvages sans se mouiller. L'autre est large de demie lieuë, & haut de six à sept brasses sous lequel l'eau par la longue continuation de sa cheute a fait un bassin de merveilleuse grandeur dans le rocher. Quand les Algumquins passent par là pour venir en Canada, ilz font une ceremonie digne de remarque. Apres avoir porté leurs canots au bas du saut un de la compagnie va faire la quéte un plat en la main, auquel chacun met un morceau de petum. La quéte achevée tous dansent alentour du plat chantans à leur mode, & aprés la danse un des Capitaines fait une harangue remontrant aux jeunes que depuis le temps de leur ayeuls ilz font là une offrande, qui les garentit de leurs ennemis, laquelle s'ils omettoient malheur leur aviendroit. Puis le harangueur jette le petum dans ledit bassin, & tous ensemble font une grande exclamation, & ne croiroient pas le voyage devoir étre heureux sans cette offrande: car ordinairement leurs ennemis les attendent là, & ne passent plus outre pour la difficulté du païs & des passages d'icelui. Et appellent ledit saut Asticou, que signifie en leur langage un bassin, ou chaudiere.
Cette terre produit des raisins naturels, & des cèdres blancs, dont Champlein a fait des croix en plusieurs lieux où il a passé, & en icelles gravé les rmes de France.
Les peuples voisins des Algumquins au Nort s'appellent Nebicerini, & Ouescarini; au Su Maton-ouescarini: à l'Occident sont les Charioquois, & Ouchateguins: à l'Orient sont les Sauvages du Canada.
Les particularités de ce dernier voyage m'ayans été recités par un Gentil-homme Norman qui alloit en Italie, je les ay depuis trouvées verifiées par la relation qu'en a fait trop au long ledit Champlein, lequel je ne trouve toujours constant en ses discours. Car en trois endroits il dit que le lac au dessus du saut de la grande riviere de Canada est à huit lieuës de là, & par apres il dit qu'il n'y a que deux lieuës, & ne fait que de douze lieuës de circuit, comme ainsi soit que sur sa charte il le place de quinze journées de long, & distant dudit saut de plus de cinquante lieuës, sans qu'il y en ait aucun autre plus prés. En quoy il faut necessairement qu'il y ait de l'erreur, veu que Jacques Quartier étant sur le Mont-Royal voisin dudit saut, dit que delà il voyoit au dessus ce grand fleuve tant que l'on pouvoit regarder large & spacieux, qui passoit auprés de trois belles montagnes rondes éloignées de quinze lieuës, sans qu'il soit parlé d'aucun lac. Bien voy-je qu'il s'accorde avec ledit Champlein en ce que découvrant de cette montagne trente lieuës de païs à la ronde, il dit que vers le Nort y a une rangée de montagnes gisantes Est & Ouest (qui sont les Algumquins), & autant vers le Su, qui sont celles des Iroquois mentionnées ci-dessus: & qu'entre icelle est la terre la plus belle qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu le cours de ce grand fleuve. Dit en outre que dédites montagnes du Nort sortoit une grande riviere, qui est (à mon avis) celle par laquelle ledit Champlein est allé aux Algumquins, laquelle il dit avoir lieuë & demie de large, après l'avoir montée l'espace de huit jours. Item que là y avoit du metal jaune comme or, ce qui se rapporte à ce qui a eté dit qu'un Sauvage Algumquin donna audit Champlein une lame de cuivre prise & applanie en son païs.
Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du sieur de Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal. Baptéme des Sauvages. S'il faut contraindre en Religion. Moyen d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France.
CHAP. VIII
L est maintenant à propos de parler du sieur de Poutrincourt, Gentil-homme dés long temps resolu à ces choses, lequel depuis nôtre retour de la Nouvelle-France s'étans rendu trop credule aux paroles de deux Seigneurs qu'il desiroit contenter entant qu'ilz faisoient semblant de vouloir faire un grand appareil pour ces Terres-neuves, est tombé en grand interét, ayant perdu deux années de temps, & fait de grandes dépenses à cette occasion, méme perdu son equipage, lequel étoit prét dés l'an mille six cens neuf. A cause dequoy voyant par une mauvaise experience que les hommes sont trompeurs, il se resolut de ne s'attendre plus à persone, & ne se fier qu'à soy-méme, ainsi que le laboureur prét à moissonner dont la fable est recitée par Aule Gelle. Ayant donc fait son appareil à Dieppe, il se mit en mer le vint-cinquiéme de Fevrier mille six cens dix, avec nombre d'honnétes hommes & d'artisans. Cette navigation a eté fort importune & facheuse. Car dés le commencement ilz furent jettez à la veue des Essores, & de-là quasi perpetuellement battus de vents contraires l'espace de deux mois: durant léquels (comme gens oysifs occupent volontiers leur esprit à mal) quelques uns par secretes menées auroient osé conspirer contre luy, proposans aprés s'étre rendus les maitres, d'aller en certains endroits où ils entendroient y avoir quantité de Sauvages, afin de les piller & voler, puis se rendre picoreurs de mer, & en fin revenir en France partager leurs depouilles, & se tenir sur le grand chemin de Paris pour continuer le méme train jusques à ce qu'étans gorgez de biens ils eussent moyen de se retirer & passer leurs ans en repos. Voila le sot conseil de ces miserables, auquelz neantmoins il pardonna selon sa debonnaireté accoutumée.
Ces nuages de rebellion étans dissipés en fin territ à l'ile des monts deserts, qui est à l'entrée de la baye qui va à la riviere de Norombegue, de laquelle nous avons parlé en son lieu. Delà il vint à la riviere Sainte-Croix, où il eut plainte (ainsi que k'ay veu par ses lettres) qu'un certain François arrivé là devant lui entretenoit une fille Sauvage promise en mariage à un jeune homme aussi Sauvage: dont ledit sieur fit informer, se souvenant de la recommendation tres expresse que le sieur de Monts lui avoit faite de prendre garde à ce que tels abus ne se commissent pardela, & principalement la paillardise entre un Chrétien & une infidele. Chose que Villegagnon avoit aussi fort abhorré étant au Bresil.
Apres avoir fait une reveuë par cette côte, il vint au Port Royal, où il apporta beaucoup de consolation aux Sauvages du lieu, léquels s'informoient de la santé de tous ceux qu'ils avoient conu quatre ans auparavant en sa compagnie: & particulierement Membertou Grand Capitaine, entendant que j'avoy fait éclater son nom en France, demandoit pourquoy je n'y étoy point allé. Quant aux batimens ilz furent trouvez tout entiers, excepté les couvertures, & chacun meuble en sla place où on les avoit laissez.
Le premier soin qu'eut ledit sieur fut de faire cultiver la terre & la disposer à recevoir les semences de blés pour l'année suivante. Ce qu'étant achevé il ne voulut laisser ce qui étoit du spirituel, & qui regardoit le principal but de sa transmigration, de procurer le salut de ces pauvres peuples sauvages & barbares. Lors que nous y étions nous leur avions quelquefois donné de bonnes impressions de la conoissance de Dieu, comme se peut voir par le discours de nôtre voyage, & en mon Adieu à la Nouvelle-France. Au retour dudit Sieur il leur inculqua derechef ce qu'autrefois il leur avoit dit, & ce par l'organe de son fils le Baron de Sainct Just, jeune Gentil-homme de grande esperance, & qui s'adonne du tout à la navigation, en laquelle il a en deux voyages acquis une grand experience. Apres les instructions necessaires faites, ilz furent baptizez le jour saint Jean Baptiste vint-quatriéme de Juin mille six cens dix, en nombre de vint-un à chacun déquels fut donné le nom de quelque grand, ou notable personage de deça. Ainsi Membertou fut nommé HENRI au nom du Roy que l'on cuidoit étre encore vivant. Son fils ainé fut nommé LOUIS du nom de nôtre Jeune Roy regnant, que Dieu Benie. Sa femme fut nommée MARIE au nom de la Royne Regente, & ainsi consequemment les autres, comme se peut voir par l'extrait du Registre des baptémes que j'ay ici couché.