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Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617) cover

Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617)

Chapter 172: CHAP. XXII
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About This Book

The author presents a firsthand chronicle of French navigations, discoveries, and settlement efforts in the Americas across roughly a century, combining travel narratives, geographic and natural descriptions, and moral reflections. It recounts voyages, coastal landings, hazards at sea and onshore, and the fortunes and failures of early colonial enterprises, while describing local landscapes, resources, and encounters that shaped attempts at habitation and Christianization. The narrative mixes documentary detail with polemical appeals to royal patronage, arguing for sustained support to secure and develop overseas territories.

...Fert Indus ebur Chaldæus amomum,

Assyrius gemmas, Ser vellera, thura Sabæus,

Attu mel, Phoenix palmas, Lacedemon olivum,

Argos equos, Epirus equas, pecuaria Gallus,

Arma Calybs, frumenta Libes, Campanus Iacchum,

Auram lydus, Arabs guttam, Panchaia myrrham.

Castorea, blattam Tyrus, aera Corinthus, &c.

Mais aujourd'huy la terre de Canada emporte le pris pour ce regard, encores qu'il en vienne quelques uns de Moscovie, mais ilz ne sont pas si bons que les nôtres.

Noz Sauvages nous ont aussi plusieurs fois fait manger de la chasse d'Ours qui étoit fort bonne & tendre, & semblable à la chair de boeuf: Item des Leopars ressemblans assez le Chat-sauvage; & d'un animal qu'ils appellent Nibachés, lequel ha les pattes à peu prés comme le Singe, au moyen dequoy il grimpe aisément sur les arbres, méme y fait ses petits. Il est d'un poil grisatre, & la téte comme de Renart. Mais il est si grans que C'EST CHOSE INCROYABLE. Ayant dit la principale chasse, je ne veux m'arréter à parler des Loups (car ils en ont, & toutefois n'en mangent point) ni des Loups Cerviers, Loutres, Lapins, & autres que j'ay enfilé en mon Adieu à la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur, & au recit du Capitaine Jacques Quartier ci-dessus.

Il est toutefois bon de dire ici que nôtre bestial de France profite fort bien par-dela. Nous avions des Pourceaux qui y ont fort multiplié. Et quoy qu'ils eussent une étable, toutefois ilz couchoient dehors, méme parme la nege & durant la gelée. Nous n'avions qu'un Mouton, lequel se portoit le mieux du monde, encores qu'il ne fût poins reclus durant la nuit, ains au milieu de nôtre cour en temps d'hiver. Le Sieur de Poutrincourt le fit tondre deux fois, & a eté estimée en France la laine de la seconde année deux fois davantage pour livre que celle de la premiere. Nous n'avions point d'autres animaux domestics, sinon des Poules, & Pigeons, qui ne manquoient à rendre le tribut accoutumé, & prolifier abondamment. Ledit Sieur de Poutrincourt print au sortir de la coquille des petites Outardes, qu'il eleva fort bien & les bailla au Roy à son retour. Quand le païs sera une fois peuplé de ces animaux & autres, il y en aura tant qu'on n'en sçaura que faire, tout de méme qu'au Perou, là où y a aujourd'hui & dés long temps telle quantité de boeufs, vaches pourceaux, chevaux, & chiens, qu'ilz n'ont plus de maitres, ains appartiennent au premier qui les tue. Etans tuez on enleve les cuirs pour trafiquer, & laisse-on là les charognes: ce que j'ay plusieurs fois ouï de ceux qui y ont eté, outre le témoignage de Joseph Acosta.

Je ne veux accomparager la chassee aux Rats à la chasse noble & courageuse: mais il n'y a point danger de dire que nous en avions bonne provision, auquels nous avons fait bonne guerre. Les Sauvages ne conoissoient point ces animaux auparavant nôtre venue. Mais ils en ont eté importunez de notre temps, par-ce que de notre Fort ils alloient jusques à leurs cabannes, à plus de quatre cens pas, manger ou succer leurs huiles de poisson.

Venant au païs des Armouchiquois & allant plus avant vers la Virginie & la Floride, ilz n'ont plus d'ellans, ni de Castors, ains seulement des Cerfs, Biches, Chevereuls, Daims, Ours, Leopars, Loup-cerviers, Onces, Loups, Chats sauvages, Liévres, & Connils, des peaux déquels ilz se couvrent le corps. Mais comme la chasse Mais comme la chaleur y est plus grande qu'és païs Septentrionaux, aussi ne se servent-ilz point de fourures, ains arrachent le poil de leurs peaux, & bien souvent pour tout vétement n'ont qu'un brayet, ou un petit quarreau de leurs nattes qu'ilz mettent sur eux du côté que vient le vent.

En la Floride ils ont encore des Crocodils qui les assaillent souvent en nageant. Ils en tuent quelquefois & les mangent. La chair en est belle & blanche, mais elle sent le musc. Ils ont aussi une certaine espece de Lions qui ne different guere de ceux d'Afrique, mais ne sont si dangereux.

Quant aux Bresiliens ilz sont tant eloignés de la Nouvelle-France qu'étans comme en un autre monde, leurs animaux sont tout divers de ceux que nous venons de nommer, comme le Tapitoussou, lequel si on desire voir, il faut imaginer un animal demi âne & demi vache, fors que sa queuë est fort courte. Il a le poil rougeatre, point de cornes, aureilles pendantes, & le pied d'âne. La chair en est comme de boeuf.

Ils ont une certaine sorte de petitz Cerfs & Biches qu'ils appellent Seou-assous, à poil long comme les chevres.

Mais ilz sont persecutes d'une male-bete, qu'ils appellent Ianou-aré préque aussi haute & legere qu'un levrier, ressemblante assés à l'Once. Elle est cruelle, & ne leur pardonne point si elle les peut attraper. Ils en prennent quelquefois en des chausse-trappes, & les font mourir à longs tourmens. Quant à leurs Crocodiles ilz ne sont point dangereux.

Leurs sangliers sont fort maigres & decharnez, & ont un groignement ou cri effroyable. Mais il y a en eux une difformité étrange, c'est qu'ils ont un trou au-dessus du dos par où ilz soufflent & respirent. Ces trois sont les plus grans animaux du Bresil. Quant aux petits ils en ont de sept ou huit sortes, de la chasse déquels ilz vivent, ensemble de chair humaine: & sont meilleurs menagers que les nôtres. Car on ne les sçauroit trouver au depourveu, ains ont toujours sur le Boucan (d'est une grille de bois assez haute, batie sur quatre fourches) quelque venaison, ou poisson, ou chair d'homme: & de cela vivent joyeusement & sans souci.

Mais comme nous recitons le bien, & les commoditez d'un païs, aussi en faut-il rapporter les incommoditez, afin que chacun se conseille avant qu'entreprendre le voyage. Il y a au Bresil certaine nature de vers qui s'engendrent dans la terre & s'attachent aux pieds des hommes, cherchans de là, les détrois des ongles & de la chair, & les jointures des piés & mains & autres parties, où ilz se logent volontiers, & causent une demangeaison violente. Les femmes prennent cet office de les denicher. Mais c'est un plaisir de les voir ôter cette vermine quand elle se place souz le prepuce, ou és parties secrettes d'entre elles. Ce qui est plus frequent aux nouveaux arrivés par-dela, qu'à ceux qui en on desja pris l'air, de la chair desquels ces insectes ne sont si frians.

Ces années dernieres, le sieur de Razilli Gentil-homme Norman a voulu entreprendre ce faire une habitation en la riviere de Maragnon, qui ne lui a pas bien reussi, pour ne luy avoir eté tenue les promesses qui lui avoient eté faites. Là ils ont eté persecutés de semblable vermine (aucuns disent que ce sont des pulcerons qui tombent avec la pluye, ainsi que pardeça des grenouilles) & ne faut manquer de la nettoyer chaque jour, car autrement penetrant dans la chair il y faudroit appliquer le fer chaud. Là mesme y a des moucherons qui percent les muids e vin, de sorte qu'il faut tenir la boisson en des vases de terre. Le blé y est incontinent mangé de vermine: & y est la terre si sablonneuse qu'on y entre un pié avant à chaque pas. Il se peut faire que plus loin il y a de meilleur païs, mais les incommoditez des mouches de nôtre Nouvelle-France ne sont rien au pris de celles-là: où d'ailleurs les hommes sont plus humains & traitables, nullement anthropophages, ne vivans que de ce que Dieu adonné à l'homme, sans devorer leurs semblables. Aussi faut-il dire d'eux qu'ilz sont vrayement Nobles, n'ayans aucune action qui ne soit genereuse, soit que l'on considere la chasse, soit qu'on les employe à la Guerre, soit qu'on vueille éplucher leurs actions domestiques, équelles les femmes s'exercent à ce qui leur est propre, & les hommes à ce qui est des armes, & autres choses à eux convenables et elles que nous avons dites, ou dirons en son lieu. Mais ici on considerera que la plus grande part du monde a vecu ainsi du commencement, & peu à peu les hommes se sont civilisez lors qu'ilz se sont assemblés, & ont formé des republiques pour vivre souz certaines loix, regle & police.




CHAP. XXI

La Fauconnerie.

UIS que nous chassons en terre, ne nous en éloignons point, de peur que si nous nous mettons en mer nous ne perdions nos oiseaux: car le Sage dit qu'en vain on tend les rets au-devant des animaux qui ont ailes. Or donc si la chasse est une exercice noble, auquel méme se plaisent les Muses, à cause du silence & de la solitude, qui r'amenent de belles choses en la pensée: de sorte que Diane (ce dit Pline) ne court pas plus aux montagnes que fait Minerve. Si, di-je, la Chasse est un exercice noble, la Fauconnerie l'est encore plus, d'autant qu'elle butte à un sujet plus relevé, qui participe du ciel, puis que les hôtes de l'air sont appellée en l'Ecriture sacrée Volucres coeli, les oiseaux du ciel. Aussi l'exercice d'icelle ne convient-il qu'aux Rois, & à la Noblesse, sur laquelle rayonne la splendeur d'iceux, comme la clarté du soleil sur les étoilles. Et noz Sauvages étans d'un coeur noble qui ne fait cas que de la Chasse et de la Guerre, peuvent bien certainement avoir droit de prise sur les oiseaux que leur terre leur fournit. Et quoy qu'avec beaucoup de difficultés ils en viennent à bout, pour n'avoir (comme nous) l'usage des arquebuses, si ont-ils assez souvent des oiseaux de proyes; Aigles, Faucons, Tiercelets, Eperviers, & autres que j'ay specifiez dans mon Adieu à la Nouvelle-France: mais ilz n'ont l'industrie de les dresser, comme fait la Noblesse Françoise: & par ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans autre moyen de le pourchasser que l'arc & la fleche avec léquels instrumens ilz font comme ceux qui pardeça tirent le Geay à la mi-Quareme; ou bien se glissent au long des herbes, & vont attaquer les Outardes, ou Oyes sauvages qui paturent au Printemps & sur l'Eté par les prairies. Quelquefois aussi ilz se portent doucement & sans bruit dans leurs canots & vaisseaux legers faits d'écorces, jusques sur les rives où sont les Canars, ou autre gibier d'eau, & les enserrent. Mais la plus grande abondance qu'ils ont vient de certaines iles où il y en a telle quantité, sçavoir de Canars, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres, que c'est chose merveilleuse, voire à quelques-uns semblera du tout incroyable, ce qu'en recite le Capitaine Jacques Quartier ci-dessus. Lors que nous retournames en France, étans encore pardelà Campseau, nous passames par quelques unes, où en un quart d'heure nous en chargeames nôtre barque. Il ne falloit qu'assommer à cops de batons, sans s'arreter à recuillir jusques à tant qu'on fût las de frapper. Si quelqu'un demande pourquoy ilz ne s'envolent, il faut qu'il sache que ce sont oyseaux de deux, ou trois, & quatre mois seulement, qui ont eté là couvés au printemps, & n'ont pas encor les ailes assez grandes pour prendre la volée, quoy que bien corsus & en bon point. Quant à la demeure du Port Royal nous avions plusieurs de noz gens qui nous en pourvoyoient, & particulierement François Adarmin domestic du sieur de Monts, lequel je nomme ici, afin que de lui soit memoire, par ce qu'il nous en toujours fourni abondamment. Durant l'Hiver il ne nous faisoit vivre que de Canars, grues, herons, perdris, becasses, merles, allouettes, & quelques autres especes d'oiseaux du païs. Mais au Printemps c'étoit un plaisir de voir les Oyes grises & les grosses Outardes tenir leur empire dans noz prairies, & en L'Automne les Oyes blanches déquelles y en demeuroit toujours quelques unes pour les gages: puis les Allouette de mer volantes en grosses trouppes sur les rives des eaux, léquelles aussi bien-souvent étoient mal menées.

Pour les oyseaux de proye certains des nôtres avoient deniché un aigle de dessus un pin de la plus exorbitante hauteur que je vi jamais arbre, lequel Aigle le sieur de Poutrincourt avoit nourri pour le presenter au Roy: mais il rompit son attache voulant prendre la volée, & se perdit dans la mer en venant. Les Sauvages de Campseau en avoient six perchés auprés de leurs cabannes quand nous y arrivames, léquels ne voulumes troquer, par ce qu'ilz leur avoient arraché les queuës pour faire des ailerons à leurs fleches. Il y en a telle quantité pardela qu'ilz nous mangeoient souvent noz pigeons, & falloit de prés y avoir l'oeil.

Les oiseaux qui nous étoient conuz, je les ay enrollez (comme j'ay dit) en mon Adieu à la Nouvelle-France, mais il y en a plusieurs que j'ay omis pour n'en sçavoir les noms. Là se verra aussi la description d'un oiselet que les Sauvages appellent Niridau, lequel ne vit que de fleurs, & me venoit bruire aux aureilles, passant invisiblement (tant il est petit) lors qu'au matin j'alloy faire la promenade à mon jardin. Se verra aussi la description de certaines Mouches luisantes sur le soir au Printemps, qui volent parmi les bois haut & bas en telle multitude que c'est chose incroyable. Pour ce qui est des oiseaux de Canada, je renvoye aussi mon Lecteur à ce qu'en a rapporté ci-dessus le Capitaine Jacques Quartier.

Les Armouchiquois ont les mémes oiseaux, dont plusieurs y en a qui ne nous sont conuz par deça. Et particulierement y en une espece d'aquatiques qui ont le bec fait comme deux couteaux ayans les deux trenchans l'un dessus l'autre: & ce qui est digne d'étonnement, la partie superieure dudit bec est de la moitié plus courte que l'inferieure de maniere qu'il est difficile de penser comme cet oiseau prent sa viande. Mais au Printemps les Coqs & poules que nous appellons d'Inde y avoient comme oiseaux passagers, & y sejournent, sans passer plus en deça. Ilz viennent de la part de la Virginie, & de la Floride, là où avec ce y a encore des Perdris, Perroquets, Pigeons, Ramiers, Tourterelles, Merles, Corneilles, Tiercelets, Faucons, Laniers, Herons, Grues, Cigognes, Oyes sauvages, Canars, Cormorans, Aigrettes blanches, rouges, noires, & grises, & une infinité de sortes de gibier.

Au regard des Bresiliens ilz ont aussi force Poules & Coqs d'Inde, qu'ilz nomment Arignan-oussou, déquels ilz ne tiennent conte, ni des oeufs: de maniere que lédites poules elevent leurs petits comme elles l'entendent sans tant de façon, comme pardeça. Ils ont aussi des Cannes, mais pour ce qu'elles vont pesamment ilz n'en mangent point, disans que cela les empécheroit de courir vite. Item des especes de Faisans qu'ils appellent Jacous: d'autres oyseaux Qu'ils nomment Mouton, gros comme Paons: des especes de Perdris grosses comme des Oyes, dites Mocacoua: des Perroquets de plusieurs sortes, & maintes autres especes du tout dissemblables aux nôtres.




CHAP. XXII

La Pecherie.

PPIAN au livre qu'il a fait sur ce sujet, dit qu'en la Chasse aux bétes & aux oyseaux, outre la felicité, on a plus de contentements & delectation qu'en la Pecherie, parce qu'on a beaucoup de retraites, on se peut mettre à l'ombre, on rencontre des ruisseaux pour étancher la soif, on se couche sur l'herbe, on prend le repas souz quelque couverture. Quant aux oyseaux on les prent au nid, & è la glu, voire d'eux-mémes bien souvent tombent dans les filets. Mais les pauvres Pecheurs jettent leur amorce à l'incertain: voire doublement incertain, tant pour-ce qu'ilz ne sçavent quelle aventure leur arrivera, que pour-ce qu'ilz sont sur un element instable & indomté, dont le regard seulement est effroyable: ilz sont toujours vagabons, serfz des tempétes, & battus de pluies & de vents. Mais en fin si conclut-il qu'ilz ne sont point destituez de tout plaisir, ains en ont assez quand ilz sont dans un navire bien bati, bien joint, bien ferré, & leger à la voile. Lors fendans les flots ilz se mettent en mer, là où sont les grans troupeaux des poissons gourmans, & jettans une ligne bien torse dans l'eau, son poids n'est pas si-tost au fond, que voici l'amorce happée, & soudain on tire le poisson en haut avec grand plaisir. Et à cet exercice se delectoit fort Marc Antonin fils de l'Empereur Severe: nonobstant la raison de Platon, lequel formant sa Republique a interdit à ses citoyens l'exercice de la Pecherie, comme ignoble, illiberal, & nourrissier de faineantise. En quoy il s'est lourdement æquivoqué principalement quant à ce qu'il taxe de faineantise les pecheurs de poisson. Ce qui est si clair que je ne daigneroy le refuter. Mais je ne m'étonne pas de ce qu'il dit de la Pecherie, puis qu'avec elle il rejette aussi souz mémes conditions la Fauconnerie. Plutarque dit qu'il est plus louable de prendre un cerf, ou un chevreul, où un lievre, que de l'acheter; mais il ne va pas si avant que l'autre. Quoy que ce soit, l'Eglise qui est le premier ordre en la societé humaine, de qui le Sacerdoce est appellé Royal par le grand Apôtre saint Pierre, a permis aux Ecclesiastiques la Pecherie & defendu la Chasse & la Fauconnerie. Et de verité, s'il faut dire ce qui est vraysemblable, la nourriture du poisson est la meilleure 7 plus saine de toutes, d'autant que (comme dit Aristote) il n'est sujet à aucunes maladies: d'où vient le proverbe ordinaire: Plus sain qu'un poisson. Si bien qu'és anciens hieroglyfiques le poisson est le symbole de santé. Ce que toutefois je voudrois entendre du poisson mangé frais. Car autrement (ce dit Plaute) Piscis nisi recens nequam est, il ne vaut rien.

Or noz Sauvages le mangent assez frais tant que la pecherie dure: ce que je croy étre l'un des meilleurs instrumens de leur santé, & longue vie. Quand l'Hiver vient tous poissons se trouvent étonnés & fuient les orages, & tempétes chacun là où il peut: les uns se cachent dans le sable de la mer, les autres souz les rochers, les autres cherchent un païs plus doux où ilz puissent étre mieux à repoz. Mais si-tot que la serenité du Printemps revient, & que la mer se tranquilise, ainsi qu'aprés un long siege de ville, la tréve étant faite, le peuple au-paravent prisonnier sort par bendes pour aller prendre l'ais des champs & se rejouir: Ainsi ces bourgeois de la mer aprés les horrissons & furieuses tourmentes, viennent à s'élargir par les campagnes salées, ilz sautent, ilz trepignent, ilz font l'amour, ilz s'approchent de la terre & viennent chercher le rafraichissement de l'eau douce. Et lors noz Sauvages susdits qui sçavent les rendez-vous de chacun & le temps de leur retour, s'en vont les attendre en bonne devotion de leur faire la bien-venue. L'Eplan est tout le premier poisson qui se presente au renouveau. Et pour n'aller chercher des exemples plus loin que nôtre Port Royal, il y a certains ruisseaux où il y en vient une telle manne, que par l'espace de cinq ou six semaines on y en prendroit pour nourrir toute une ville: Tel qu'est le plus voisin de l'entrée dudit port à la main droite. Il y en a d'autre, où aprés l'Eplan vient le Haren avec la méme foulle, ainsi que nous avons des-ja remarqué ailleurs. Item les Sardines arrivent en leur saison en telle abondance, que quelquefois voulans avoir quelque chose d'avantage que l'ordinaire à souper, en moins d'une heure nous en avions pris pour trois jours. Les Eturgeons & Saumons gaignent le haut de la riviere du Dauphin audit Port Royal, où il y en a telle quantité, qu'ils emporterent les rets que nous leur avions tendus. En tous endroits le poisson y abonde de méme, telle est la fecondité de ce païs. Et pour les prendre, las Sauvages font une claye qui traverse le ruisseau, laquelle ilz tiennent quasi droite, appuyée contre des barres de bois en maniere d'arcz-boutans: & y laissent un espace pour passer le poisson, lequel se trouve arreté au retour de la marée en telle multitude qu'ilz se laissent perdre. Et quant aux Eturgeons, & Saumons, ilz les prennent de méme ou les harponnent, tellement qu'ilz sont heureux: Car au monde il n'y a rien de si bon que ces viandes freches. Et trouve par mon calcul que Pythagore étoit bien ignorant de defendre en ses belles sentences dorées l'usage des poissons, sans distinction. On l'excuse sur ce que le poisson étant muet ha quelque conformité avec la secte, en laquelle la muettise (ou silence) étoit fort recommandées. On dit encore qu'il le faisoit pource que le poisson se nourrit parmi un element ennemi de l'homme. Item que c'est grand peché de tuer & manger un animal qui ne nous nuit point. Item que c'est une viande de delices & de luxe, non de necessité (comme de fait és Hieroglyphiques d'Orus Appollo le poisson est mis pour marque de molesse & volupté) Ite que lui Pythagore ne mangeoit que de viandes que l'on puisse offrir aux Dieux, ce qui ne se fait pas des poissons: & autres semblables bagatelles Pythagoriques rapportées par Plutarque en ses Questions conviviales. Mais toutes ces superfluitions là sont folles: & voudroy bien demander à un telle homme si étant en Canada il aymeroit mieux mourir de faim que de manger du poisson. Ainsi plusieurs anciennement pour suivre leurs fantasies, & dire, Ce sommes nous, ont defendu à leurs sectateurs l'usage des viandes que Dieu a données à l'homme, & quelquefois imposé des jougs qu'eux-mémes n'ont voulu porter. Or quelle que soit la philosophie de Pythagore, je ne suis point des siens. Je trouve meilleure la regle de noz bons Religieux qui se plaisent à l'icthyophagie, laquelle m'a bien aggrée en la Nouvelle-France, & ne me deplait point encore quand je m'y rencontre. Que si ce Philosophe vit d'Ambroisie et de la viande des Dieux, & non de poissons, léquels on ne leur sacrifie point, nosditz bons Religieux, comme les Cordeliers de Saint-Malo & autres des villes maritimes, ensemble les Curez peuvent dire qu'en mangeant quelquefois du poisson ilz mangent de la viande consacrée à Dieu. Car quand les Terre-neuviers rencontrent quelque Morue exorbitamment belle ilz en font un Sanctorum (ainsi l'appellent-ils) & la vouent & consacrent au nom de Dieu à Monsieur saint François, saint Nicolas, saint Lienart, 8 autres, avec la téte, comme ainsi soit que pour leur pecherie ilz jettent les tétes dans la mer.

Il me faudroit faire un livre entier si je vouloy discourir sur tous les poissons qui sont communs aux Bresiliens, Floridiens, Armouchiquois Canadiens, & Souriquois. Mais je me restreindray à deux ou trois, aprés avoir dit qu'au Port Royal y a des grans parterre: de Moules dont nous remplissions noz chalouppes quant quelquefois nous allions en ces endroits. Il y a aussi des Palourdes deux fois grosses comme des Huitres en quantité; item des coques, quine nous ont jamais manqué: comme aussi il y a force Chataignes de mer, poisson le plus delicieux qu'il est possible; plus des Crappes, & Houmars. Ce sont là les coquillages. Mais il se faut donner le plaisir de les aller querir, & ne sont pas tous en un lieu. Or ledit Port étant de huict lieuës de tour (le limitant assavoir à l'ile de Biencour) il y a de la volupté à voguer là-dessus allant à une si belle chasse, & n'en déplaise aux Philosophes sus allegués.

Et puis que nous sommes en païs de Morues, encore ne quitteray-je point ici la besongne que je n'en dise un mot. Car tant de gens & en si grand nombre en vont querir de toute l'Europe tous les ans, que je ne sçay d'où peut venir cette formiliere. Les Morues qu'on apporte pardeça sont ou seches ou vertes. La pecherie des vertes se fait sur le Banc en pleine mer, quelques soixante lieuës au deça dee la Terre-neuve, ainsi que se peut remarquer par ma Carte geographique. Quinze ou vint (plus ou moins) matelots onc chacun une ligne (c'est un cordeau) de quarante ou cinquante brasses, au bout de laquelle est un grand hameçon amorcé, & un plomb de trois livres pour le faire aller au fond. Avec cet outil ilz pechent les morues, léquelles sont si goulues que si-tot devalé, si-tot happé, là où il y a bonne pecherie. La Morue tirée à bord, il y a des ais en forme de tables étroites le long du navire où le poisson se prepare. Il y en a un qui coupe les tétes, & les jette communement dans la mer: un autre les éventres & étrippe, & renvoye à son compagnon, qui leve la partie plus grosse de l'arrete. Cela fait on les met au saloir pour vint-quatres heures: puis on les serre: & en cette façon on travaille perpetuellement (sans avoir egard au Dimanche, qui est chose impie, car c'est le jour du Seigneur) l'espace d'environ trois mois, voiles bas, jusques à ce que la charge soit parfaite. Quelquefois ilz haussent les voiles pour aller plus loin chercher meilleure pecherie. Et pour-ce que les pauvres matelots souffrent là du froid parmi les brouillas, principalement les plus hatez, qui partent en Fevrier: delà vient qu'on dit qu'il fait froid en Canada.

Quant à la Morue seche il faut aller à terre pour la secher. Il y a des ports en grand nombre en la Terre-neuve, & de Bacaillos, où les navires se mettent à l'ancre pour trois mois. Dés le point du jour les mariniers vont en la campagne salée à une, deux ou trois lieuës prendre leur charge. Ils ont rempli chacun leur chaloupe à une ou deux heures aprés midi, & retournent au soir, où étans il y a un grand echaffaut bati sur le bord de la mer, sur lequel on jette le poisson à la façon des gerbes par le fenetre d'une grange. Il y a une grande table sur laquelle le poisson jetté est accomodé comme dessus. Aprés avoir eté au salloir on le porte secher sur les rochers exposés au vent, ou sur les galets, c'est à dire chaussées de pierres que la mer a amoncelées. Au bout de six heures on le tourne, & ainsi par plusieurs fois. Puis on recueille le tout, & le met-on en piles, & derechef au bout de huitaine à l'air. En fin étant sec on le serre. Mais pour se secher il ne faut point qu'il face de brumes, car il pourrira: ni trop de chaleur, car il roussoyera: ains un temps temperé & venteux.

La nuit ilz ne pechent point, parce que la Morue ne mord plus. J'oseroy croire qu'elle est des poissons qui se laissent prendre au sommeil, encores qu'Oppian tienne que les poissons, se guerroyans & devorans l'un l'autre comme les Bresiliens & les Canibales, ont toujours l'oeil au guet & ne dorment point: mettant toutefois hors de ce sang le seul Sargot, lequel il dit se retirer en certains cachots pour prendre son sommeil. Ce que je croiroy bien, & ne merite ce poisson d'étre guerroyé, puis qu'il ne guerroye point les autres, & vit d'herbes: à raison dequoy tous les Autheurs disent qu'il rumine comme la brebis. Bais comme le méme Oppian a dit que cetui-ci seul en ruminant rend une voix humide, & s'est en cela trompé, par ce que moy-méme ay plusieurs-fois ouï les Loups marins en pleine mer, ainsi que j'ay dit ailleurs: Aussi pourroit-il bien s'étre æquivoqué en ceci. Comme aussi en la baleine, laquelle nous avons montré ci-dessus avoir eté trouvée dormant en pleine mer, au retour du Capitaine du Pont, & de Champlein en France, l'an mille six cens dix, si bien que leur vaisseau passant dessus, la reveilla, par la playe qu'il luy fit sur le derriere, dont issit grande quantité de sang.

Cette méme Morue ne mord plus passé le mois de Septembre, ains se retire au fond de la grande mer, ou va en un païs plus chaud jusques au printemps. Sur quoy je dirai ici ce que Pline remarque, que les poissons qui ont des pierres à la téte craignent l'Hiver, & se retirent de bonne heure du nombre déquels est la Morue, laquelle ha dans la cervelle deux pierres blanches faites en gondole & crenelées à l'entour: Ce que n'ont celles qu'on prent vers l'Ecosse, à ce que quelque homme sçavant & curieux m'a dit. Ce poisson est merveilleusement gourmand, & en devore d'autres préques aussi grand que lui, méme des Houmars, qui sont comme grosses Langoustes, & m'étonne comme il peut digerer leurs grosse & dures écailles. Des foyes de Morues noz Terre-neuvier font de l'huile, jettans iceux foyes dans des barils exposés au soleil, où ilz se fondent d'eux mémes.

C'est un grand traffic que l'on fait en Europe des huiles des poissons de la Terre-neuve. Et pour ce sujet plusieurs vont à la pecherie de la Baleine, & des Hippopotames, qu'ilz appellent la béte à la grande dent: dequoy il nous faut dire quelque chose.

Le Tout-puissant voulant montrer à Job combien admirables sont ses oeuvres: Tireras-tu (dit-il) le Leviathan avec un hameçon, & sa langue avec un cordeau que tu auras plongé? Par ce Leviathan est entendue la Baleine, & tous les poissons cetacées, déquels (& mémement de la Baleine) l'enormité est si grande que c'est chose épouvantable, comme nous avons dit ci-dessus, parlans d'une qui fut échouée au Bresil: & Pline dit qu'és Indes il s'en trouve qui ont quatre arpens de terre de longueur. C'est pourquoy l'homme est à admirer, voire plustot Dieu, qui lui a baillé l'audace d'attaquer un monstre tant effroyable, qui n'a son pareil en terre. Je laisse la façon de le prendre décrite par Oppian, & saint Basile, pour venir à noz François & particulierement Basques, léquelz vont tous les ans en la grande riviere de Canada pour la Baleine. Ordinairement la pecherie s'en fait à la riviere dite Lesquemin vers Tadoussac. Et pour ce faire ilz vont par quartz faire la sentinelle sur des pointes de rochers, pour voir s'ils auront point l'évent de quelqu'une: & lors qu'ils en ont découvert incontinent ilz vont aprés avec trois, ou quatre chaloupes, & l'ayans industrieusement abordée, ilz la harponnent jusques au profond de son lard & à la chair vive. Lors cet animal se sentant rudement picqué, d'une impetuosité redoutable s'élance au fond de la mer. Les hommes cependant sont en chemise, qui filent & font couler la corde (qu'ils appellent haussiere) où est attaché le harpon, que la Baleine emporte. Mais au bord de la chaloupe qui a fait le coup il y a un homme prét avec une hache à la main pour couper ladite corde, si d'aventure quelque accident arrivoit qu'elle fût entortillée, ou que la force de la Baleine fût trop violente: laquelle neantmoins ayant trouvé le fond, ne pouvant aller plus outre, remonte tout à loisir au-dessus de l'eau: & lors derechef on l'attaque avec des langues de boeuf (ou larges pertusanes) bien émoulues si vivement, que l'eau salée lui penetrant dans la chair, elle perd sa force, & demeure sur l'onde sans plus y r'entrer. Alors on l'attache à un cable, au bout duquel est une ancre qu'on jette en mer, si le temps n'est propre pour l'amener, puis au bout de quelques jours on la va querir quant le temps & l'opportunité le permettent, la mettent en pieces, & dans des grandes chaudieres font bouillir la graisse qui se fond en huile, dont ils pourront remplir quatre cens barriques, plus ou moins, selon la grandeur de l'animal: & de sa langue ordinairement on tire cinq ou six barriques.

Que si ceci est admirable en nous qui avons de l'industrie, il l'est encore plus és peuples Indiens nuds & sans commodités: & neantmoins ilz font la méme chose, qui est recitée par Joseph Acosta, disant que pour prendre ces grands monstres ilz se mettent en un canoe, ou petit bateau, & abordans la Baleine ilz lui sautent legerement sur le col; & là se tiennent comme à cheval attendans la commodité de la prendre bien à point, & voyans le jeu beau, le plus hardi fiche un grand pal aigu dans l'un des évans de la Baleine (qui sont ses narines, ou les pertuis par où elle jette deux lances d'eau du haut en l'air) & le fait entrer le plus profondément qu'il peut. Cependant la Baleine bat furieusement la mer, & éleve des montagnes d'eau, s'enfonçant dedans d'une grande violence, puis ressort incontinent, ne sçachant que faire tant elle a de rage. L'Indien neantmoins demeure toujours ferme & assis, & pour lui faire payer l'amende du mal qu'elle lui donne, lui fiche un autre pal semblable au premier dans l'autre narine si avant qu'il la met au desespoir, & lui fait perdre toute respiration. Cela fait il se remet en sa canoe, qu'il tient attaché au coté de la Baleine avec une corde, puis se retire vers terre ayant premierement attaché sa corde à la Baleine, laquelle il va tirant & lachant, selon le mouvement d'icelle Baleine, qui cependant qu'elle trouve beaucoup d'eau, saute d'un côté & d'autre, comme troublée de douleur, & en fin s'approche de terre, où elle demeure incontinent à sec pour la grande enormité de son corps, sans qu'elle puisse plus se mouvoir ni se manier, & lors grand nombre d'Indiens viennent trouver le veinqueur pour cuillir ses depouilles, & pour ce faire ils achevent de la tuer, la decoupans, & faisans des morceaux de sa chair (qui est assez mauvaise) léquels ilz sechent & pilent pour en faire de la poudre, dont ils usent pour viande, qui leur dure long temps.

Pour le regard des Hippopotames, nous avons dit és voyages de Jacques Quartier qu'il y en a grand nombre au Golfe de Canada, & particulierement à l'ile de Brion, & aux sept iles, qui est la riviere de Chischedec. C'est un animal qui ressemble mieux à la vache qu'au cheval. Mais nous l'avons nommé Hippopotame, c'est à dire cheval de riviere, par ce que Pline appelle ainsi ceux qui sont en la riviere du Nil, léquelz toutefois ne ressemblent point du tout au cheval, ains participent aussi du boeuf, ou vache. Il est de poil tel que le Loup-marin, sçavoir gris-brun & un peu rougeatre, le cuir fort dur, la téte monstrueuse, à deux rangs de dents de chacun coté, entre léquels y en deux en chacune part pendantes de la machoire superieure en bas de la forme de ceux d'un jeune Elephant, & deux pareils, qui vont tout droit, & en pointe, déquels cet animal s'ayde pour grimper sur les roches. Il a les aureilles courtes, & la queuë aussi, & mugle comme le boeuf. Aux piés il a des ailerons, ou nageoires, & fait ses petits en terre. Et d'autant qu'il est des poissons cetacée, & portant beaucoup de lart, noz Basques & autres mariniers en font des huiles, comme de la Baleine, & le surprennent en terre.

Ceux du Nil (ce dit Pline) ont le pié fourchu, le crin, le dos & le hannissement du cheval, les dents sortans dehors, comme au Sanglier. Et adjoute que quand cet animal a eté en un blé pour paturer, il s'en retourne à reculon, de peur qu'on le suive à la piste.

Je ne fay état de discourir icy de toutes les sortes de poissons qui sont pardela, cela étant un trop amble sujet pour mon histoire: & puis, j'en ay enfilé un bon nombre en mon Adieu à La Nouvelle France. Seulement je diray qu'en passant le temps és côtes de ladite Nouvelle France j'en prendray en un jour pour vivre plus de six semaines és endroits où est l'abondance des Morues (car ce poisson y est le plus frequent) & qui aura l'industrie de prendre les Macreaux en mer, il en aura tant qu'il n'en sçaura que faire. Car en plusieurs endroits j'en ay veu des troupes serrées, qui occupoient trois fois plus de place que les Halles de Paris. Et nonobstant ce, je voy beaucoup de peuple en nôtre France tant annonchali, & si truant aujourd'hui, qu'il ayme mieux mourir de faim, ou vivre serf, du moins langui sur son miserable fumier, que de s'evertuer à sortir du bourbier, & par quelque action genereuse changer sa fortune, ou mourir à la peine.




CHAP. XXIII

De la Terre.

OUS avons és trois derniers chapitres fait provision de venaison, de gibier, & de poissons: Ce qui est beaucoup. Mais ayans accoutumé la nourriture de pain & de vin en nôtre Antique-France, il nous seroit difficile de nous arréter ici si la terre n'étoit propre à cela. Considerons-la donc, mettons la main dans son sein, & voyons si les mammelles de cette mere rendront du laict pour sustenter ses enfans, & au surplus ce qui se peut esperer d'elle. Attilius Regulus, jadis deux fois Consul è Rom, disoit ordinairement qu'il ne falloit choisir les lieux par trop gras, pour ce qu'ilz sont mal sains: ni les lieux par trop maigres, encore qu'ilz soyent fort sains. Et d'un tel fond que cela Caton aussi se contentoit. La terre de la Nouvelle-France est telle pour sa part, de sablon gras, au dessouz duquel nous avons souvent tiré de la terre argilleuse, dont le Sieur de Poutrincourt fit faire quantité de bricques, & batir cheminées, & un fourneau à fondre la gomme de sapin. Je diray plus que de cette terre on peut faire les mémes operations que de la terre que nous appellons Sigillée, ou du Bolus Armenicus, ainsi qu'en plusieurs occasions nôtre Apothicaire Maitre Loys Hebert tres suffisant en son art, en a fait l'experience, par l'avis dudit Sieur de Poutrincourt: méme lors que le fils du Sieur de Pont eut trois emportez d'un coup de mousquet crevé au païs des Armouchiquois.

Cette province ayant les deux natures de terre que Dieu a baillée à l'homme pour posseder, qui peut douter que ce ne soit un païs de promission quand il sera cultivé? Nous en avons fait essay, & y avons pris plaisir, ce que n'avoient jamais fait tous ceux qui nous avoient devancé soit au Bresil, soit en la Floride, soit en Canada. Dieu a beni nôtre travail, & nous a baillé de beaux fromens, segles, orges, avoines, pois, féves, chanve, navettes, & herbes de jardin: & ce si plantureusement que le segle étoit aussi haut que le plus grand homme que se puisse voir, & craignions que cette hauteur ne l'empechât de grener: Mais il a si bien profité qu'un grain de France là semé à rendu des epics tels, que par le témoignage de Monsieur le Chancellier, la Sicile, ni la Beausse n'en produisent point de plus beau. J'avoy semé du froment sans avoir pris le loisir de laisser reposer ma terre, & sans luy avoir donné aucun amendement: & toutefois il est venu en aussi belle perfection que le plus beau de France, quoy que le blé, & tout ce que nous avions semé fust suranné. Mais le blé nouveau que ledit sieur de Poutrincourt sema avant partir est venu en telle beauté qu'il ne me reste que l'admiration aprés le recit de ceux qui y ont eté un an aprés nôtre depart. Surquoy je diray ce qui est de mon fait, qu'au mois d'Avril l'an mil six cens sept ayant semé trop prés les uns des autres des grains de segle qui avoit eté cuilli à Sainte-Croix premiere demeure du Sieur de Monts, à vint-cinq lieuës du port Royal, ces grains pullulerent si abondamment qu'ilz s'étoufferent, & ne vindrent point à bonne fin.

Mais quant à la terre ammeliorée où l'on avoit mis du fien de noz pourceaux, ou les ordures de la cuisine, ou des coquilles de poissons, je ne croiroy point, si je ne l'avoy veu, l'orgueil excessif des plantes qu'elle a produit, chacune en son espece. Méme le fils dudit Sieur de Poutrincourt jeune Gentil-homme de grande esperance, ayant semé des graines d'orenges & de Citrons en son jardin, elles rendirent des plantes d'un pié de haut au bout de trois mois. Nous n'en attendions pas tant, & toutefois nous y avons pris plaisir à l'envi l'un de l'autre. Je laisse à penser si on ira de bon courage au second essay. Et me faut icy dire en passant, que le Secretaire dudit Sieur de Monts étant venu par-dela avant nôtre depart, disoit qu'il ne voudroit pour grande chose n'avoir fait le voyage, & que s'il n'eût veu noz blez il n'eût pas creu ce que c'en étoit. Voila comme de tout temps on a decrié le païs de Canada (souz lequel nom on comprend toute cette terre) sans sçavoir que c'est, sur le rapport de quelques matelots qui vont seulement pecher aux morues vers le Nort, & sur le bruit de quelques maladies qui sont ordinaires à toutes nouvelles habitations, & dont on ne parle plus aujourd'hui. Mais à propos de cette ammelioration de terre de laquelle nous venons de parler, quelque ancien Autheur dit que les Censeurs de Rome affermoient les fumiers & autres immondices, qui se tiroient des cloaques, mille talens par chacun an (qui valent six cens mille écus) aux jardiniers de Rome, pour ce que c'étoit le plus excellent fien de tous autres: & y avoit à cette fin des Commissaires établis pour les nettoyer, avec le lict & canal du Tybre, comme font foy des inscriptions antiques que j'ay quelquefois leuës.

La terre des Armouchiquois porte annuellement du blé tel-que celui que nous appellons blé Sarazin, blé de Turquie, blé d'Inde, qui est l'Irio ou Erisimon fruges de Pline, & Columelle. Mais les Virginiens, Floridiens, & Bresiliens, tous meridionaux font deux moissons. Tous ces peuples cultivent la terre avec un croc de bois, nettoient les mauvaises herbes & les brulent, engraissent leurs champs de coquillages de poissons, n'ayans ni bestial privé, ni fien: puis assemblent leurs terres en petite mottes éloignées l'une de l'autre de deux piez, & le mois de May venu ilz plantent leur blé dans ces mottes de terre à la façon que nous faisons les féves, fichans un baton, & mettans quatre grains de blé separez l'un de l'autre (par certaine superstition) dans le trou, & entre les plantes dudit blé (qui croit comme un arbrisseau, & meurit au bout de trois mois) ilz plantent aussi des féves riolées de toutes couleurs, qui sont fort delicates, léquelles pour n'étre si hautes, crossent fort bien parmi ces plantes de blé. Nous avons semé dudit blé cette derniere année dans Paris en bonne terre, mais il a peu profité, n'ayant rendu chaque plante qu'un ou deux épics affamez: là où par dela un grain rendra quatre, cinq, & six epics, & chaque épic l'un portant l'autre plus de deux cens grains, qui est un merveilleux rapport. Ce qui démontre le proverbe tiré de Theophraste étre bien veritable que C'est l'an qui produit, & non le champ: c'est à dire, que la temperie de l'air & condition du temps est ce qui fait germer & fructifier les plantes plus que la nature de la terre. En quoy est émerveillable, que nôtre blé profite là mieux, que celui de dela ici. Tesmoignage certain que Dieu benit ce païs depuis que son Nom y a eté invoqué: mémes que pardeça depuis quelques années Dieu nous bat (comme j'ay dit ailleurs) en verge de fer, & par-dela il a étendu abondamment sa benediction sur nôtre labeur, & ce en méme parallele & élevation du soleil.

Ce blé croissant haut comme nous avons dit, le tuyau en est gros comme de roseaux, voire encore plus. Le roseau & le blé pris en leur verdure, ont le gout sucrin. C'est pourquoy les mulots, & ratz des champs en sont frians, & m'en gaterent un parquet en la Nouvelle-France. Les grans animaux aussi comme cerfs, & autre bétes sauvages, comme encor les oiseaux, en font degat. Et sont contraints les indiens de les grader comme on fait ici les vignes.

La moisson faite ce peuple serre son blé dans la terre en des fosses qu'ilz font en quelque pendant de colline ou terre, pour l'égout des eaux, garnissans de natte icelles fosses, ou mettans leurs grains dans des sacs d'herbes, qu'ils couvrent par aprés de sable: & cela font ils pource qu'ilz n'ont point de maisons à étages, ni de coffres pour les serrer autrement: puis le blé conservé de cette façon est hors la voye des rats & souris.

Plusieurs nations de deça ont eu cette invention de grader le blé dans des fosses. Car Suidas en fait mention sur le mot [Grec: Seiros]. Et Procope au second livre de la guerre Gothique dit que les Gots assiegeans Rome, tomboient souvent dans des fosses où les habitans avoient accoutumé de retirer leurs blez. Tacite rapporte aussi que les Allemans en avoient. Et sans particulariser davantage, en plusieurs lieux de France, és païs plus meridionaux, on garde aujourd'hui le blé de cette façon. Nous avons dit ci-dessus de quelle façon ilz pilent leurs grains & en font du pain, & comme par le tesmoignage de Pline les anciens Italiens n'avoient pas plus d'industrie qu'eux.

Ceux de Canada & Hochelaga au temps de Jacques Quartier labouroient tout de méme, & la terre leur rapportoit du blé, des féves, des pois, melons, courges, & concombres, mais depuis qu'on est allé rechercher leurs pelleteries, & que pour icelles ils ont eu de cela sans autre peine, ilz sont devenuz paresseux, comme aussi les Souriquois, léquels s'addonnoient au labourage au méme temps.

Les uns & les autres ont encores à present quantité de Chanve exellente que leur terre produit d'elle méme. Elle est plus haute, plus deliée, & plus blanche & plus forte que la nôtre de deça. Mais celle des Armouchiquois porte au bout de son tuyau une coquille pleine d'un coton semblable à de la soye, dans laquelle git la graine. De ce coton, ou quoy que se soit, on pourra faire de bons licts plus excellens mille fois que de plume, & plus doux que de cotton commun. Nous avons semé de ladite graine en plusieurs lieux de Paris, mais elle n'a point profité.

Nous avons veu par nôtre Histoire comme en la grande Riviere, passé Tadoussac, on trouve des vignes sans nombre, raisins en la saison. Je n'en ay point veu au Port Royal, mais la terre & les cotaux y sont fort propres. La France n'en portoit point anciennement, si ce n'étoit d'aventure la côte de la Mediterranée. Et ayans les Gaullois rendu quelque signalé service à l'Empereur Probus, ilz lui demanderent pour recompense permission de planter la vigne: ce qu'il leur accorda; ayans toutefois eté auparavant refusez par l'Empereur Neron. Mais veux-je mettre en jeu les Gaullois, attendu qu'au Bresil païs chaud il n'y en avoit point avant que les François & Portugais y en eussent planté? Ainsi ne faut faire doute que la vigne ne vienne plantureusement audit Port Royal, veu méme qu'à la riviere saint-Jean (qui est plus au Nort qu'icelui Port) il y en a beaucoup, non toutefois si belles qu'au païs des Armouchiquois, où il semble que la Nature ait eté en ses gayes humeurs quand elle y en a produit.

Et d'autant que nous avons touché ce sujet parlans du voyage qu'y a fait le sieur de Poutrincourt, nous passerons outre, pour dire que cette terre ha la pluspart de ses bois de Chenes & de Noyers portant petite noix à quatre ou cinq côtes si delicates & douces que rien plus: & semblablement des prunes tres-bonnes: comme aussi le Sassafras arbre ayant les fueilles comme de Chene, moins crenelées, dont le bois est de tres-bonne odeur & tres-excellent pour la guerison de beaucoup de maladies, telles que la verole, & la maladie de Canada que j'appelle Phthisie, de laquelle nous avons amplement discouru ci-dessus. Et sur le propos de guerison, il me souvient avoir ouï dudit Poutrincourt qu'il avoit fait essay de la vertue de la gomme des sapins du Port Royal, & de l'huile de navette sur un garson fort mangé de la mauvaise tigne, & qu'il en étoit gueri.

Noz Sauvages font aussi grand labourage de Petun, chose tres-precieuse entr'eux, & parmi tous ces peuples universelement. C'est un plante de la forme, mais plus grande que Confoliada major, dont ilz succent la fumée avec un tuyau en la façon que je vay dire pour le contentement de ceux qui n'en sçavent l'usage. Aprés qu'ils ont cuilli cette herbe ilz la mettent secher à l'ombre, & ont certains sachets de cuir pendus ç leur col ou ceinture, dans léquels ils en ont toujours, & quant & quant un calumet, ou petunoir, qui est un cornet troué par le côté, & dans le trou ilz fichent un long tuiau, duquel ilz tirent la fumée du petun qui est dans ledit cornet, aprés qu'ilz l'ont allumé avec du charbon qu'ils mettent dessus. Ilz soustientront quelquefois la faim cinq & six jours avec cette fumée. Et noz François qui les ont hanté sont pour la pluspart tellement affollez de cette yvrongnerie de Petun qu'ilz ne s'en sçauroient passer non plus que du boire & du manger, & à cela depensent de bon argent, car le bon Petun qui vient du Bresil coute quelquefois un écu la livre. Ce que je repute à folie, à leur égard, pour ce que d'ailleurs ilz ne laissent de boire & manger autant qu'un autre, & n'en perdent point un tour de dents, ny de verre. Mais pour les Sauvages il est plus excusable, d'autant qu'ilz n'ont autre plus grand delice en leurs Tabagies, & se peuvent faire féte à ceux qui les vont voir de plus grand' chose: comme pardeça, quand on presente de quelque vin excellent à un ami: de sorte que si on refuse à prendre le petunoir quand ilz le presentent, c'est signe qu'on n'est point adesquidés, c'est à dire ami. Et ceux qui ont entre eux quelque tenebreuse nouvelle de Dieu, disent qu'il petune comme eux, & croyent que ce soit le vray Nectar décrit par les Poëtes.

Cette fumée de Petun prise par la bouche en sucçant comme un enfant qui tette, ilz la font sortir par le nez, & en passant par les conduits de la respiration le cerveau en est rechauffé, & les humiditez d'iceluy chassées. Cela aussi étourdit & enivre aucunement, lache le ventre, refroidit les ardeurs de Venus, endort, & la fueille de cette herbe, ou la cendre qui reste au petunoir consolide les playes. Je diray encore que ce Nectar leur est si suave, que les enfans hument quelquefois la fumée que leurs peres jettent par les narines, afin de ne rien perdre. Et d'autant que cela ha un gout mordicant, Belleforet recitant ce que Jacques Quartier (qui ne sçavoit que c'étoit) en dit, il veut faire croire que c'est quelque espece de poivre. Or quelque suavité qu'on y trouve je ne m'y ay jamais sceu accoutumer, & ne m'en chaut pour ce qui regarde l'usage & coutume de le prendre en fumée.

Il y a encore en cette terre certaine sorte de Racines grosses comme naveaux, ou truffes, tres-excellente à manger, ayans un gout retirant aux cardes, voir plus agreable, léquelles plantées multiplient comme par dépit, & en telle façon que c'est merveille. Je croy que ce soient Afrodilles, suivant la description que Pline en fait. Ses racines (dit-il) sont faites à mode de petits naveaux, & n'y a plante qui ait tant de racines que car quelquefois on y trouve bien quatre-vints Afrodilles attachées ensemble. Elles sont bonne cuites souz la cendre, ou mangées crues avec poivre ou sel & huile.

Voila ce qu'en dit cet autheur. Nous avons apporté quelques unes de ces racines en France, léquelles ont tellement multiplié, que tous les jardins en sont maintenant garnis, & les mange-on à la façon que dit Pline, ou avec beurre & un peu de vinaigre cuites en eau. Mais je veux mal à ceux qui les font nommer Toupinambaux aux crieurs de Paris. Les Sauvages les appellent Chiquebi, & s'engendrent volontiers prés les chenes.

Sur la consideration de ceci il me vient en pensée que les hommes sont bien miserables qui pouvans demeurer aux champs en repos, & faire valoir la terre, laquelle paye son creancier avec telle usure, passent leur âge dans les villes è faire des bonnetades, à solliciter des procés, à tracasser deça, dela, à chercher les moyens de tromper quelqu'un, se donnans de la peine jusques tombeau pour payer des louanges de maisons, étre habillez de soye, avoir quelques meubles precieux, bref pour paroitre & se repaitre d'un peu de vanité où n'y a jamais contentement. Pauvres fols (ce dit Hesiode) qui ne sçavent combien une moitié de ces choses en repos vaut mieux que toutes ensemble avec chagrin: ni combien est friand le bien de la Maulve & de l'Afrodille. Les Dieux certes depuis le forfait de Promethée, ont cache aux hommes la maniere de vivre heureusement. Car autrement le travail d'une journée seroit suffisant pour nourrir l'homme tout un an, & le lendemain il mettroit sa charrue sur son fumier, & donneroit du repos à ses boeufs, à ses mules & à lui-méme.

C'est le contentement qui se prepare pour ceux qui habiteront la Nouvelle-France, quoy que les fols méprisent ce genre de vie, & la culture de la terre le plus innocent de tous les exercices corporels, & que je veux appeller le plus noble, comme celui qui soutient la vie de tous les hommes. Ilz meprisent di-je, la culture de la terre, & toutefois tous les tourmens qu'on se donne, les procés qu'on poursuit, les guerres que l'on fait, ne sont que pour en avoir. Pauvre mere qu'as tu fait qu'on te méprise ainsi? Les autres elemens nous sont bien-souvent contraires, le feu nous consomme, l'air nous empeste, l'eau nous engloutit, la seule Terre est celle qui venans au monde & mourans nous reçoit humainement, c'est elle seule qui nous nourrit, qui nous chauffe, qui nous loge, qui nous vest, qui ne nous est en rien contraire; & on la vilipende, & on se rit de ceux qui la cultivent, on les met aprés les faineans & sangsues du peuple. Cela se fait ici où la corruption tient un grand empire. Mais en la Nouvelle France il faut ramener le siecle d'or, il faut renouveller les antiques Corones d'epics de blé, & faire que la premiere gloire soit celle que les anciens Romains appelloient Gloria adorea, la gloire de froment, afin d'inviter chacun à bien cultiver son champ, puis que la terre se presente liberalement à ceux qui n'en ont point. Il n'y faut point donner d'entrée à ces rongeurs de peuple, rats de grenier, qui servent que de manger la substance des autres: ny souffrir cette vilaine gueuserie qui deshonore nôtre France antique, en laquelle on fait gloire de la mendicité.

Etans asseurez d'avoir du blé & du vin, il ne reste qu'à pourvoir le païs de bestial privé: car il y profite fort bien, ainsi que nous avons dit au chapitre de la Chasse.

D'arbres fruitiers, il n'y en a gueres outre les Noyers, Pruniers, petits Cerisiers, & Avellaniers. Vray est qu'on n'a point tout decouvert ce qui est dans les terres. Car au païs des Iroquois & au profond d'icelles terres il y a plusieurs especes de fruits qui ne sont point sur les rives de la mer. Et ne faut trouver ce defaut étrange si nous considerons que la pluspart de noz fruits sont venuz de dehors: & bien souvent ilz portent Le nom du païs d'où on les a apportés. La terre d'Allemagne est bien fructifiante: mais Tacite dit que de son temps il n'y avoit point d'arbres fruitiers.

Quant aux arbres des foréts les plus ordinaires au Port Royal ce sont Chenes, Hetres, Frenes, Bouleaux (fort bons en menuiserie) Erables, Sycomores, Pins, Sapins, Aubépins, Coudriers, Sauls, petits Lauriers, & quelques autres encores que je n'ay remarqué. Il y a force Fraises & Framboises & noisettes en certains lieux, item des petits fruits bleuz & rouges par les bois. Je croy que c'est ce que les Latins ont appellé Myrtillus. J'y ay veu des petites poires fort delicates: & dans les prairies tout le long de l'Hiver il y a certains petits fruits comme des pommelettes, colorez de rouge, déquels nous faisions du cotignac pour le dessert. Il y a force grozelles semblables aux nôtres, mais elles deviennent rouges: item de ces autres grozelles rondelettes que nous appellions Guedres. Et des Pois en quantité sur les rives de mer, déquels au renouveau nous prenions les fueilles, & les mettions parmis les nôtres, & par ce moyen nous étoit avis que nous mangions des pois verds.

Au-delà de la Baye Françoise, sçavoir à la riviere saint-Jean, & sainte Croix il y force Cedres, outre ceux que je vien de dire. Quant è ceux de la grande riviere de Canada ils ont eté specifiez au 3e liv. en la relation des voyages du Capitaine Jacques Quartier & de Champlein. Vray est que pour le regard de l'arbre Annedda par nous celebré sur le rapport dudit Quartier aujourd'hui il ne se trouve plus. Mais j'ayme mieux en attribuer la cause au changement des peuples par les guerres qu'ilz se font, que d'arguer de mensonge icelui Quartier, veu que cela ne lui pouvoit apporter aucune utilité.

Ceux de la Floride sont Pins (qui ne portent point de pepins dans les prunes qu'ilz produisent), Chenes, Noyers, Merisiers, Lentisques, Chataigniers (qui sont naturels comme en France) Cederes, Cypres, Palmiers, Houx, & Vignes sauvages, léquelles montent au long des arbres comme en Lombardie, & apportent de bons raisins. Yl y a une sorte de Melliers, dont le fruit est meilleur que celui de France & plus gros: Aussi y a il des Pruniers qui portent le fruit fort beau, mais non gueres bon, des Framboisiers: Une petite graine que nous appellons entre nous Blues qui sont fort bonnes à manger: Item des racines qu'ils appellent hassez, dequoy en la necessité ilz font du Pain. Sur tout est excellente cette province au rapport du bois de l'Esquine tres-singulier pour les diettes. Mais l'eau qui en procede est de telle vertu, que si un homme ou femme maigre en buvoit continuellement par quelque temps il deviendroit fort gras & replet.

La province du Bresil a pris son nom à nôtre egard, d'un certain arbre que nous appellons Bresil, & les Sauvages du païs Araboutan. Il est aussi haut & gros que nos chenes, & ha la feuille du Buis. Nos François & autres en vont charger leurs navires en ce païs là. Le feu en est préque sans fumée. Mais qui penseroit blanchir son linge à la cendre de ce bois se tromperoit bien. Car il le trouveroit teint en rouge. Ils ont aussi des palmiers de plusieurs sortes: & des arbres dont le bois des uns est jaune & des autres violet. Ils en ont encore de senteur comme de roses, & d'autres puants, dont les fruicts sont dangereux à manger. Item une espece de Guayac Qu'ilz nomment Hivouraé, duquel ilz se servent pour guerir une maladie entre eux appellée Pians aussi dangereuse que la Verole. L'arbre qui porte le fruit que nous disons Noix d'Inde, s'appelle entre eux Sabaucaië. Ils ont en outre de Cottonniers, du fruit déquels ilz font des litz qu'ilz pendent entre deux fourches, ou poteaux. Ce païs est heureux en beaucoup d'autres sortes d'arbres fruitiers, comme Orengers, Citronniers, Limonniers, & autres, toujours verdoyans, qui fait que la perte de ce païs où les François avoient commencé d'habiter, est d'autant plus regretable à ceux qui ayment le bien de la France. Car il est bien croyable que le sejour y est plus agreable & delicieux que la terre de Canada, à cause de la verdure qui y est perpetuelle. Mais les voyages y sont longs, comme de quatre & cinq mois, & à les faire on souffre quelquefois des famines: témoins ceux de Ville-gagnon: Mais à la Nouvelle-France où nous étions quand on part en saison, les voyages ne sont que de trois semaines, ou un mois, qui est peu de chose.

Que si les douceurs & delices n'y sont telles qu'en Mexique, ce n'est pas à dire que le païs ne vaille rien. C'est beaucoup qu'on y puisse vivre en repos & joyeusement, sans se soucier des choses superflues. L'avarice des hommes a fait qu'on ne trouve point un païs bon s'il n'y a des Mines d'or. Et sots que sont ceux-là, ilz ne considerent point que la France en est à present dépourveuë: & l'Allemagne aussi, de laquelle Tacite disoit, qu'il ne sçavoit si ç'avoit eté par cholere, ou par une volonté propice que les Dieux avoient dénié l'or & l'argent à cette province. Ilz ne voyent point que tous les Indiens n'ont aucun usage d'argen monnoyé, & vivent plus contens que nous. Que si nous les appellons sots, ils en disent autant de nous, & paraventure à meilleure raison. Ilz ne sçavent point que Dieu promettant à son peuple une terre heureuse, il dit que ce sera un païs de blé, d'orge, de vignes, de figuiers, d'oliviers, & de miel, où il mangera son pain sans disette, &c. & ne lui donne pour tous metaux que du fer & du cuivre, de peur que l'or & l'argent ne luy face elever son coeur, & qu'il n'oublie son Dieu: & ne veut point que quand il aura des Rois ils amassent beaucoup d'or, ni d'argent. Ilz ne jugent point que les Mines sont les cimetieres des hommes: que l'Hespagnol y a consommé plus de dix millions de pauvres Sauvages Indiens, au lieu de les instruire à la foy Chrétienne: Qu'en Italie il y a des Mines, mais que les anciens ne voulurent permettre d'y travailler, afin de conserver le peuple. Que dans les Mines est un air épais, grossier, & infernal, où jamais on ne sçait quant il est jour ou nuit: Que faire telles choses c'est vouloir deposseder le diable de son Royaume, pour étre en pire condition paraventure que luy: Que c'est chose indigne de l'homme de s'ensevelir au creux de la terre, de chercher les enfers, & de s'abaisser miserablement au dessouz de toutes les creatures immondes: lui à qui Dieu a donné une forme droite, & la face levée, pour contempler le ciel, & lui chanter louanges: Qu'en païs de Mines la terre est sterile: Que nous ne mangeons point l'or & l'argent, & que cela de soy ne nous tient point chaudement en Hiver: Que celui qui a du blé en son grenier, du vin en sa cave, du bestail en ses prairies, & au bout des Morues & des Castors, est plus asseuré d'avoir de l'or & de l'argent, que celui qui a des Mines d'en trouver à vivre. Et neantmoins il y a des mines en la Nouvelle-France, déquelles nous avons parlé en son lieu. Mais ce n'est pas la premiere chose qu'il faut chercher. On ne vit point d'opinion. Et ceci ne git qu'en opinion, ni les pierreries aussi (qui sont jouetz de fols) auquelles on est le plus souvent trompé, si bien l'artifice sçait contrefaire la Nature: témoin celui qui vendoit il y a cinq ou six ans des vases de verre pour fine Emeraude, & se fût fait riche de la folie d'autrui s'il eût sçeu bien jouer son rollet, tirer en la Nouvelle-France du profit des diverses pelleteries qui y sont, léquelles je trouve n'étre à mespriser, puisque nous voyons qu'il y a tant d'envies contre un privilege que le Roy avoit octroyé au sieur de Monts pour ayder à y établir & fonder quelque colonie Françoise, & maintenant par je ne sçay quelle fatalité est revoqué. Mais il se pourra tirer une commodité generale à la France, qu'en la necessité de vivres, une province secourra l'autre: ce qui se feroit maintenant si le païs étoit bien habité: veu que depuis noz voyages les saisons y ont toujours eté bonnes, & pardeça rudes au pauvre peuple, qui meurt de faim & ne vit qu'en disette & langueur: au lieu que là plusieurs pourroient étre à leur aise léquels il vaudroit mieux conserver, que de les laisser perir comme ilz font, tant il y a de sansues du peuple de toutes sortes. D'ailleurs la Pecherie se faisant en la Nouvelle-France, les Terre-neuviers n'auront à faire qu'à charger leurs vaisseaux arrivans là, ou lieu qu'ilz sont contraints d'y demeurer trois mois: & pourront faire trois voyages par an au lieu d'un.

De bois exquis je n'y sache que le Cedre, & le Sassafras: mais des Sapins, & Prus, se pourra tirer un bon profit, par ce qu'ilz rendent de la gomme fort abondamment, & meurent bien-souvent de trop de graisse. Cette gomme est belle comme la Terebentine de Venise, & fort souveraine à la Pharmacie. J'en ay baillé à quelques Eglises de Paris pour encenser, laquelle a eté trouvée fort bonne. On pourra davantage fournir de cendres à la ville de Paris & autres lieux de France, qui d'orenavant s'en vont tout découverts & sans bois. Ceux qui se trouveront ici affligés pourront avoir là une agreable retraite, plutot que de se rendre sujet à l'Hespagnol comme font plusieurs. Tant de familles qu'il y a en France surchargées d'enfans, pourront se diviser, & prendre là leur partage avec un peu de bien qu'elles auront. Puis, le temps découvrira quelque chose de nouveau: & faut aider à tout le monde, s'il est possible. Mais le bien principal à quoy il faut butter c'est l'établissement de la Religion Chrétienne en un païs où Dieu n'est point conu, & la conversion de ces pauvres peuples, dont la perdition crie vengeance contre ceux qui peuvent & doivent s'employer à cela & contribuer au moins de leurs moyens à cet effect, puis qu'ils ecument la graisse de la terre, & sont constitués économes des choses d'ici bas.

Une chose doit remplir de consolation ceux qui sont vrayement pieux, que nôtre Saint Pere ayant receu la missive que j'ay couchée à la fin du second livre, a eté fort joyeux qu'en son temps une telle chose se face pour le bien de l'Eglise, & a prié Dieu pour prosperité de l'entreprise du sieur de Poutrincourt sur les corps des saints Apôtres, ce qu'il propose de continuer, ainsi qu'on nous a dit: ayant donné pouvoir à Monsieur le Nonce de donner la benediction de sa part à tous ceux qui se presenteront pour aller habiter la Nouvelle-France.