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Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617)

Chapter 42: SECOND
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About This Book

The author presents a firsthand chronicle of French navigations, discoveries, and settlement efforts in the Americas across roughly a century, combining travel narratives, geographic and natural descriptions, and moral reflections. It recounts voyages, coastal landings, hazards at sea and onshore, and the fortunes and failures of early colonial enterprises, while describing local landscapes, resources, and encounters that shaped attempts at habitation and Christianization. The narrative mixes documentary detail with polemical appeals to royal patronage, arguing for sustained support to secure and develop overseas territories.




Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols.

CHAP. XIX

'AN mille cinq cens soixante-sept le Capitaine Gourgues Gentil-homme Bourdelois poussé d'un courage vrayment François, & du desir de relever l'honneur de sa nation, fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie de ses biens pour dresser & fournir de tout le besoin trois moyens navires portans cent cinquante soldats, avec quatre-vints mariniers choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant & François Bourdelois maitre sur les matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an susdit, & aprés avoir quelque temps combattu les vents & tempétes contraires, en fin arriva & territ à l'ile de Cuba. De là fut au Cap saint Antoine au bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride environ deux cens lieuës, où ledit Gourgues declara à ses gens son dessein d'il leur avoit toujours celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner si prés de l'ennemi, si bien pourvus, & pour une telle occasion. Ce qu'ils lui jurerent tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient attendre la pleine lune à passer le détroit de Baham, ainsi découvrirent la Floride assez tôt, du Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur nation, & Gourgues leur fit pareille salutation pour les entretenir en cet erreur, afin de les surprendre avec plus d'avantage, passant outre neantmoins, & feignant aller ailleurs, jusques à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la nuit venuë il descend à quinze lieuës du fort devant la riviere Tacadacourou, que les François ont nommée Seine, pource qu'elle lur sembla telle que celle de France: Puis ayant découvert la rive toute bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches, leur envoya son Trompette pour les asseurer (outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur faisoit faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz que pour renouer l'amitié & confederation des François avec eux. Ce que le Trompette executa si bien (pour y avoir demeuré souz Laudonniere) qu'il rapporta du Paraousti Satouriona un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement: puis se retirerent les Sauvages dansans en signe de joye, pour avertir tous les Paraoustis d'y retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent: & entre autres y étoient le grand Satouriona Cacadocorou, Halmacanir, Athore, Harpaha, Helmatré, Helycopile, Molona, et autres avec leurs armes accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent pour conferer ensemble avec plus d'assurance. Satouriona étant allé trouver le Capitaine Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté droit: & comme Gourgues voulut parler, Satouriona l'interrompit, & commença à lui deduire des maux incroyables & continuelles indignitez que tous les Sauvages, leurs femmes & enfans avoient receu des Hespagnols depuis leur venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en venger pourveu qu'on le voulût aider. A quoy Gourgues prétant le serment, & la confederation entr'eux jurée, il leur donna quelques dagues, couteaux, miroirs, haches, & autres marchandises à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent encore chacun une chemise pour se vétir en leurs jours solennels, & étre enterrées avec eux à leur mort. Eus en recompense firent presens au Capitaine Gourgues de ce qu'ils avoient, & se retirerent dansans fort joyeux avec promesse de tenir le tout secret, &d'amener au méme lieu bonnes troupes de leurs sujets tous embatonez pour se bien venger des Hespagnols. Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre de Bré natif du Havre de Grace, autrefois échappé du Fort à travers les bois, tandis que les Hespagnols tuoient les autres François, & depuis nourri par Satouriona, qui le donna audit Gourgues, il se servit fort de ses avis, sur léquels il envoya recognoitre le Fort & l'état des ennemis par quelques-uns des siens conduits par Olotataes neveu de Satouriona.

La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la riviere Salinacani, autrement Somme, il burent tous en grande solennité leur breuvage dit Cassine fait de jus de certaines herbes, lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux, parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée & flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la nuit. Le Paraousti Helycopile le voyant faché d'y avoir failly l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit recharger pour le trosiéme coup, Olotocara transporté de passion sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, & nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel il ne sçavoit l'état.




Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches & prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François: Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis.

CHAP. XX

E n'étoit peu avancé d'avoir fait l'execution que nous avons dit en la prise des deux petits Forts, mais il en restoit encore une bien imporatante & plus difficile que les deux autres ensemble, qui étoit de gaigner le grand Fort nommé la Caroline par les François, où y avoit trois cens hommes bien munis, sous un brave Gouverneur, qui étoit homme pour se faire bien battre en attendant secours. Gourgues donc ayant eu le plan, la hauteur, les fortifications & avenuës dudit Fort par un Sergent de bande Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit bonnes écheles, & soulever tout le païs contre l'Hespagnol, & delibere sortir sans lui donner loisir de débaucher les peuples voisins pour le venir secourir. Cependant le Gouverneur envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage pour reconoitre l'état des François. Et bien que découvert par Olotocara il subtiliza tout ce qu'il peut pour faire croire qu'il étoit du second Fort, duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de toutes parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux parvenir aux François, de la misericorde déquels il esperoit plus que de ces barbares. Confronté toutefois avec le Sergent de bandes, & conveincu étre du grand Fort, il fut de la reserve, aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le disoit accompagné de deux mille François, crainte déquels ce qui restoit d'Hespagnols au grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy Gourgues resolut de les presser en telle épouvente, & laissant son Enseigne avec quinze arquebuziers pour la garde du Fort, & de l'entrée de la riviere, fait de nuit partir les Sauvages pour s'embusquer dans les bois deçà & delà la la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent & l'espion pour lui montrer à l'oeil ce qu'ilz n'avoient fait entendre qu'en peinture. S'étans acheminez, Olotocara determiné Sauvage, qui n'abandonnoit jamais le Capitaine, lui dit qu'il l'avoit bien servi, & fait tout ce qu'il lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir au combat du grand Fort. Partant le prioit de donner à sa femme aprés sa mort ce qu'il lui donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés l'avoir loué de sa fidele vaillance, amour conjugal & genereux courage digne d'un honneur immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer vif que mort, & que Dieu aidant le remeneroit victorieux.

Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre, faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent, pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également & si fort outragée.

Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire, nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, & toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque, non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer les François au premier assaut.

Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: Je ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à traitres, voleurs, & meurtriers. Puis se voyant foible de gens pour garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied, rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, & trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile, il conseilla les Paraoustis de persister en l'amitié & confederation ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour son départ, & sur tous Olotocara. Pour léquels appaiser il leur promit estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches & toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la Rochelle.

Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, & le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau.

Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix: & sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans, & avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, & depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, & depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.





SECOND

LIVRE DE L'HISTOIRE

DE LE NOUVELLE-FRANCE

Contenant les voyages faits souz le Sieur de
Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil



AVANT-PROPOS

ROIS choses volontiers induisent les hommes à rechercher les païs lointains, & quitter leurs habitations natureles & le lieu de leur naissance. La premiere est l'espoir de mieux: La seconde quant une province est tellement inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, & envoye ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions convoisines, ou éloignées: ainsi qu'apres le deluge les hommes se disperserent selon leurs langues & familles jusques aux dernieres parties du monde, comme en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient & en Italie & és gaulles: & les parties Septentrionales se répandirent par tout l'Empire Romain, jusques en Afrique, au temps des Empereurs Honorius & Theodose le Jeune, & autres de leur siecle. Les Hespagnols qui ne sont si abondans en generation, ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de leurs provinces pour courir la mer, ç'a été la pauvreté, n'étant leur terre d'assez ample rapport pour leur fournir les necessitez de la vie. La France n'est pas de méme. Chacun est d'accort que c'est l'oeil de l'Europe, laquelle n'emprunte rien d'autrui si elle ne veut. Sa fertilité se reconoit en la proximité des villes & villages, qui se regardent de tous côtez: ce qu'ayant quelquefois observé, j'ay pris plaisir étant en Picardie, à compter dix-huit & vint villages à l'entour de moy, léquels reçoivent leur nourriture en un petit pourpris comme de deux ou trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes parts. Noz Rois saoulez de cette félicité, & à leur exemple leurs vassaux & sujets qui avoient moyen de faire quelque belle entreprise, pensans qu'ilz ne pouvoient trouver mieux qu'en leur païs, ne se sont autrement souciez des voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des Nouvelles terres. Joint que (comme a eté dit ailleurs) depuis le découverte des Indes Occidentales la France a toujours eté travaillée de guerres intestines & externes, qui en ont retenu plusieurs de tenter la méme fortune qu'ont fait les Hespagnols.

La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres.

Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean, leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté & courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant, passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada.




Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François.

CHAP. I

N l'an mille cinq cens cinquante-cinq le sieur de Villegagnon Chevalier de Malte, se fachant en France & méme ayant (à ce qu'on dit) receu quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit sçavoir en plusieurs endroits le desir qu'il avoit de se retirer de la France, & habiter en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis qui rongent ordinairement la vie à ceux qui se trouvent enveloppés aux affaires du monde de deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres du Bresil, qui n'étoient encores occupées par aucuns Chrétiens, en intention d'y mener des colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant que telle entreprise ne se pouvoit bonnement faire sans l'avoeu, entremise, consentement & authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors Messire Gaspar de Colligni imbeu des opinions de la Religion pretenduë reformée, il fit entendre (soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral, & à plusieurs Gentils-hommes & autres pretenduz reformez, que dés long temps il avoit non seulement un desir extréme de se ranger en quelque païs lointain où peüt librement, & purement servir à Dieu selon la reformation de l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer lieu à tous ceux qui s'y voudroient retirer pour éviter les persecutions: léquelles de fait étoient telles en ce temps contre les protestans, que plusieurs d'entr'eux & de tout sexe & qualité, étoient en tout lieu du Royaume de France, par Edits du Roy, & par arrets de la Cour de Parlement, brulez vifs, & leurs biens confisquez. L'Admiral ayant entendu cette resolution en parla au Roy Henry II lors regnant, aupres duquel lui étoit bien venu, & lui discourut de la consequence de l'affaire, & combien cela pourroit à l'avenir étre utile à la France si Villegagnon homme entendu en beaucoup de choses, étant en cette volonté, entreprenoit le voyage. Le Roy facile à persuader, mémement en ce qui étoit de son service, accorda volontiers ce que l'Admiral lui proposa, & fit donner à Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa navigation. De laquelle j'avois omis les particularitez pour n'en avoir sceu recouvrer les memoires, mais sur le point que l'Imprimeur achevoit ce qui est de la Floride, un de mes amis m'en a fourni de bien amples, léquels en ce temps-là ont eté envoyez par deça de la France Antarctique par un des gens dudit sieur de Villegagnon, dont voici la teneur.

L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre & marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis & garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est, qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, & nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: Mare vidit & fugit. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines, tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes & prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres. Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit, derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust. Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes, appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols, comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse & pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride: laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur. Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens. Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons & de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines, Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi. Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, & fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est par vint degrez, appellé des Sauvages Pararbre. Il est habité des Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le dixiéme de Novembre en la riviere de Ganabara. Elle est droitement souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels & capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles, garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie & tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.

Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.

Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé.




Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François: Partement de l'escouade Genevoise.

CHAP. II

PRES que le sieur de Villegagnon eut dechargé ses vaisseaux, il pensa d'en r'envoyer un en France, & quant & quant donner avis au Roy, & Monsieur l'Admiral & autres, de tout son voyage, & de l'esperance qu'avoit de faire là quelque chose de bon qui reussiroit à l'honneur de Dieu, au service du Roy, & au soulagement de plusieurs des ses sujets. Et pour ne manquer de secours & rafraichissement l'an suivant, & ne demeurer là comme degradé (ainsi que ceux qui étoient anciennement relegués en des iles par maniere de punition) conoissant qu'il ne pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il se falloit conformer à son humeur, ou quitter l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les requerant de l'aider autant qu'il leur seroit possible à l'avancement de son dessein, & à cette fin qu'on lui envoyat des Ministres & autres personnes bien instruites en la Religion Chrétienne pour endoctriner les Sauvages, & les attirer à la conoissance de leur salut.

Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy, sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il accepta ce dont il étoit requis.

On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique. Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens cinquante-six, conceuë en ces mots:

Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans & manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, & à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la feuille comme le Paoniamas; & croit plus haut en hauteur qu'un homme. Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier. Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir: parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large & long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & almadies ilz tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce, mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau, au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois. L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de Ganabara au païs du Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon amy N. B.

Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise, avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux. Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires fussent prets & appareillez pour faire voiles.




Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas: Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses.

CHAP. III

ANDIS que les Genevois disposoient les choses comme nous avons dit, le sieur de Bois-le-Comte nevoeu du sieur de Villegagnon preparoit les vaisseaux à Honfleur, léquels il fit equipper en guerre au nombre de trois, aux dépens du Roy. Fourniz qu'ilz furent de vivres & autres choses necessaires, les ancres furent levées, & se mirent en mer le dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de cette flotte avoit quatre-vints personnes tant soldats que matelots dans son vaisseau: dans le second y en avoit six-vints: dans le troisiéme il y avoit environ quatre-vints-dix personnes, compris six jeunes garçons qu'on y menoit pour apprendre le langage du païs: & cinq jeunes filles & une femme pour les gouverner, afin de commencer à faire multiplier la race des François par-dela.

Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle, qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé dedans par une autre vague contraire.

Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est voisine celle qui est aujourd'hui appellée Teneriffé, de laquelle nous avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante & cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, & l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles. Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: & en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé Guillaume de Bentachor, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce Guillaume de Bentachor s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer.

Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres, s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité & doctrine, eût si lourdement choppé en ceci.

Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France, on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur acquerront, sans envier la fortune d'autrui.