Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se vois ne l'un ne l'autre Pole.
CHAP. IV
OZ François étans en ces parties de la Zone Torride à trois ou quatre degrez au-deça de l'Æquateur, ilz trouverent la navigation fort difficile par l'insonstance de plusieurs vens qui s'assemblent là, & transportent les vaisseaux diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest, selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant la raison de cela, presuppose que la ligne æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident soit comme le doz & l'échine du monde à ceux qui voyagent du Nort au su: tellement que pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut comme monter cette sommité du monde, ce qui est difficile. Il adjoute une seconde raison, c'est que là est la source des vens, qui soufflans oppositement l'un à l'autre assaillent les vaisseaux de toutes parts. Et pour un troisiéme il dit que les Courans, de la mer prenans là leurs commencement en rendent les approches difficiles. Or jaçoit que ces raisons soient studieusement recherchées, si est-ce que je ne puis bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere il est certain que la terre & la mer faisant un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20, 40, & 60 degré. Quant à la seconde, il est certain que le Nort ne prend point là sa source: & l'experience journaliere fait conoitre que souz la ligne & dedans la Torride, les vens de Levant y regnent toujours soufflans continuellement, sans permettre leurs contraires y avoir aucun accez, ni vent d'Ouest, ni de Midi qu'on appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion pourquoy les Hespagnols qui vont au Perou ont ordinairement plus de peine gaigner les Canaries, qu'en tout le reste du voyage, à cause des vents de Midi, qui commencent là à entrer en force: mais passé icelles ilz cinglent aisément jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil, & les chasse en poupe de telle sorte, qu'à peine est-il plus besoin en tout le voyage de toucher aux voiles. Pour cette raison il appellent ce grand trait de mer, le Golphe des Dames, pour sa douceur & serenité. Et en fin arrivent és iles de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante, & les autres qui sont en cette part comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour ilz prennent un autre chemin, & viennent à la Havane chercher leur hauteur hors le Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas, ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant: léquels vens d'abas leurs servent jusques à la veuë des Açores ou Tierceres, & de là à Seville. Et pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en la grande & pleine mer il n'y a point de Courans, ains les Courans se font quant la mer resserrée entre deux terres ne trouve point son passage libre pour continuer son flux, de maniere qu'elle est contrainte de roidir son cours ainsi qu'un fleuve qui passe par un canal. Mais posons le cas que son flux prenne là son origine; étant lent en cette haute & spacieuse étenduë, il ne fait pas grand empechement aux navires d'aborder l'Æquateur: & puis s'il y a six heures de flux contre les navigans, il y en a autant pour eux au reflux, sans comprendre le chemin qu'il avancent d'eux mémes sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord que le principe du flot de la mer soit souz la ligne æquinoctiale, car il y a plus d'apparence de croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique il est flot au Pole Antarctique; que de lui donner double flux: ce qu'il faudra faire si on met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si ce n'est qu'on vueille dire que le flux de la mer est comme le bouillon d'un pot, lequel s'étend de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si l'on veut sçavoir la cause de ce vent Oriental qui est perpetuel souz cette ligne, qui fait la ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers au jugement du docte naturaliste Joseph Acosta, lequel attribue ceci au premier mobile dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il meine à la danse non seulement tous les autres cieux, mais aussi les elemens plus legers, le feu & l'air, léquels tournent aussi quant & lui de l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la terre & l'eau demeurans par leur trop grande pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement est d'autant plus grand, vehement & puissant, qu'il s'approche de la ligne æquinoctiale, où est la plus grande circumference du tournoyement du ciel, & diminuë cette vehemence à mesure qu'on s'approche de l'un & de l'autre Tropique: si bien qu'és environs d'iceux, par je ne sçay quelle repercussion du cours & mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air attire quant & soy (d'où procedent les vens qui courent d'Orient en Occident) sont contraintes de retourner quasi au contraire; & de là viennent les vens d'abas & Surouest communs & ordinaires hors les Tropiques. Je di donc que la plus vray-semblable cause de la difficulté qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne æquinoctiale, a été qu'ilz n'étoient pas encor eloignez de terre (témoins les pluies puantes, qui ne venoient d'autre part que des vapeurs terrestres, qui sont grossieres & malfaisantes) & ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens terrestres, d'autant plus divers que la terre est inegale, à cause des montagnes & vallées, rivieres, lacs & situations de païs, & de quelques vens maritimes, léquels rencontrans ce vent fort & Oriental conduit par la force du Soleil, & le mouvement du premier mobile, ne pouvoient passer outre du moins qu'avec un grand combat, qui arrétoit leurs vaisseaux, & les dispersoit ça & là.
Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557. Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur) pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle pourroit bien étre dite æquinoctiale.
Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance, aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale, quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire. Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le vin des compagnons.
Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante, par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.
Découverte de la terre du Bresil: Margaias quels peuples: Façon de troquer avec les Ou-etacas peuple le plus barbare de tous les autres: Haute roche apellée l'Emauraude de Mak-hé: Cap de Frie: Arrivée des François à la riviere de Ganabara, où étoit le Sieur de Villegagnon.
CHAP. V.
E treziéme Fevrier les maitres de noz navires Françoises ayans pris hauteur à l'astrolabe, se trouverent avoir le Soleil droit pour Zenith: & apres quelques tourmentes & calmes, par un bon vent d'est qui dura quelques jours, ils eurent la veuë de la terre du Bresil le vint-sixiéme de Fevrier mille cinq cens cinquante-sept, au grand contentement de tous, comme on peut penser, pares avoir demeuré prés de quatre mois sur la mer sans prendre port en aucun lieu.
La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle Huvassou par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive. Mais les François ayans reconu que c'étoient Margaias alliez des Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux, miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, & apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin. Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints, & noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par eux Spiritus Sanctus, et par les Sauvages Moab, qui est par les vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé Tapemiri, & plus avant vindrent côtoyant les Paraïbes, outre léquels tirans vers le Cap de Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple farouche & étrange nommé Ou-etacas dispos du pied autant & plus que les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça, d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces Ou-etacas ont quelques marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere de permuter. Les Margaia, Caraia ou Tououpinambaouls (qui sont peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier, ni approcher de l'Ou-etacas, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si l'Ou-etacas s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'Ou-etacas apportera ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le Margaia, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës, c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces espiegles d'Ou-etacas, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin nommé Mak-hé, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour, laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant Portugais que François l'appellent l'Emeraude de Mak-hé. Mais le lieu est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se jettent fort avant en mer.
La prés y a trois petites iles dites les iles de Mak-hé, où ayans mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela, quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand nombre de Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez & confederer de nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos François des nouvelles de l'aycolas (ainsi nommoient-ilz le sieur de Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles. Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere nommée Ganabara par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.
Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François.
CHAP. VI
TANS descendus à terre en l'ile où le sieur de Villegagnon s'étoit logé, la troupe rendit graces à Dieu, puis alla trouver ledit sieur de Villegagnon qui les attendoit en une place; ou il les receut avec beaucoup de demonstration de joye & contentement. Apres les accollades faites le sieur du Pont commence à parler & lui exposer les causes de leur voyage fait avec tant de perils, peines, & difficultez, qui étoient en un mot pour dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon la parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce qu'il avoit écrit à ceux qui les avaient envoyés. A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant voirement dés long temps & de tout son coeur desiré telle chose il les recevoit volontiers à ces conditions: méme par ce qu'il vouloit leur Eglise étre la mieux reformée pardessus toutes les autres, il declara qu'il entendoit déslors que les vices fussent reprimez, la sumptuosité des accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en fût si tôt de besoin) & en somme tout ce qui pourroit apporter de l'empéchement au pur service de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, & joignans les mains: Seigneur Dieu (dit-il) je te rend graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si long temps je t'ay si ardamment demandé. Et derechef s'addressant à eux dit: Mes enfans (car je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains tout ce qu'il a fait a été pour nous: aussi ayant cette esperance que Dieu me preservera en vie jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs, & que vous vous puissiez passer de moy, tout ce que je pretens faire ici, est tant pour vous, que pour tous ceux qui y viendront à méme fin que vous étes venus. Car je delibere de faire une retraite aux pauvres fideles que seront persecutez en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer, afin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur, ou d'autres Potentats ils y puissent purement servir à Dieu selon sa volonté.
Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la traduction de Marot, Aux paroles que je veux dire &c. lequel fut suivi d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 Je demande une chose au Seigneur, laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie: durant l'exposition déquels Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel, faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance. C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege. Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.
Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés & farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.
Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile. Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage, disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où ilz se trouvoient.
Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant la celebration de le Cene à faute de pain & de vin.
CHAP. VII
'AUTANT que la Religion est le lien qui maintient les peuples en concorde, & est comme le pivot de l'Etat, dés la premiere semaine que les François furent arrivés auprés de Villegagnon, il établit un ordre un ordre pour le service de Dieu, qu'outre les prieres publiques qui se faisoient tous les soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les Ministres precheroient deux fois le Dimanche, & tous les jours ouvriers une heure durant: declarant aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon la pure parole de Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique fût pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy le Dimanche vint-uniéme de Mars ilz firent la celebration de leur Cene, apres avoir catechizé tous ceux qui y devoient communier. Et ce faisant firent sortir les matelots & autres Catholiques, disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un tel mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à genoux sur un careau de velours, lequel son page portoit ordinairement aprés lui, fit deux prieres publiques & à haute voix, rapportées par Jean de Lery en son histoire du Bresil, léquelles finies il se presenta le premier à la Cene, & receut à genoux le pain & le vin de la main du Ministre. Et neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation en son fait: car quoy que lui & un certain Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur de la Sorbonne, eussent abjuré publiquement l'Eglise Catholique Romaine, si est-ce qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des disputes touchant la doctrine, & principalement sur le point de la Cene. Voire-méme il y a apparence que Villegagnon ne fut jamais autre que Catholique, en ce qu'il avoit ordinairement en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se tenir prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes les disputes susdites. Mais il luy sembloit étre necessaire de faire ainsi, ne pouvant venir à chef d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels d'ailleurs s'il se fût voulu maintenir, il étoit en danger d'étre accusé envers le Roy (qui le tenoit pour Catholique) par les Catholiques qui étoient avec lui, & de perdre une pension de quelques milles livres que sa Majesté lui bailloit. Toutefois faisant toujours bonne mine, & protestant de desirer rien plus que d'étre droitement enseigné, il renvoya en France le Ministre Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres qu'il fut chargé de Bresil, & autres marchandises du païs) partit le quatriéme de Juin pour s'en revenir, afin que sur ce different de la Cene il rapportât les opinions des Docteurs de sa secte. Dans ce navire furent apportés en France dix jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix ans & au dessous, léquels ayans été pris en guerre par les Sauvages amis des François, avoient été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres furent faites pour eux avant que partir, à ce qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz furent presentés au Roy Henry second, lequel en fit present à plusieurs grans Seigneurs de sa Court.
Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa (que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles. Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul, quand il dit: Ne vous accouplez point avec les infideles, là où jaçoit qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes. Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une demeure bien solide & arretée pour les François.
Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages, paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience, & en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France.
Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit, il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement, firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter, s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: & remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, & de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur, ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce disoient aucuns) son enfant sans souci.
Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence, leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit, & sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux, sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë, mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain & nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain de pur froment, souz ombre qu'il est écrit Cibavit est ex adipe frumenti, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort. Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres. Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.
Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez, detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites des Sauvages circonvoisins.
Description de la riviere, ou Fort de Ganabara: Ensemble De l'ile où est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de Ganabara: Baleine échouée.
CHAP. VIII
EVANT que remener noz Genevois en France, aprés avoir veu leurs comportemens au Bresil, & ceux du sieur de Villegagnon, il est à propos de contenter les plus curieux en décrivant un peu plus amplement qu'il n'a eté fait ci-devant, l lieu où ils avoient jetté les premiers fondemens de la France Antarctique. Car quant aux moeurs du peuple, animaux quadrupedes, volatiles, reptiles, & aquatiques, bois, herbes, fruits de ce païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les toucherons au sixiéme livre en parlant de ce qui est en nôtre Nouvelle-France Arctique & Occidentale.
Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere dite par les Sauvages Ganabara, & Genevre par les Portugais, parce qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer.
Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, & en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables, contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit, lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat, qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large, environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon, ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral, nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France, & de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise.
Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce païs-là, il y a à côté gauche de ce port de Ganabara sur la terre ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire.
Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de Ganabara, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage, toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, & tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral, comme la meilleure piece.
A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en découvrant païs.
A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les François La riviere des Vases, en laquelle ceux qui vont pardelà prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de l'autre côté vers l'Orient.
Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer barbuë.
CHAP. IX
OMME la Religion est le plus solide fondement d'un Etat, contenant en foy la Justice, & consequemment toutes les vertus; Aussi faut-il bien prendre garde qu'elle soit uniforme s'il est possible, & n'y ait point de varieté en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu'il a ordonné. Plusieurs au moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté des peuples farouches, & les ont maintenus en concorde, là où ce point venant à étre debattu, les esprits alterés ont fait des bandes à part, & causé la ruine & desolation des royaumes & republiques. Car il n'y a rien qui touche les hommes de si prés que ce qui regarde l'ame & le salut d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées de longuemain, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra faire une petite poignée de gens foible & imbecille de foy qui ne se peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la viendra attaquer, ainsi qu'il est arrivé à cette petite troupe de François, qui avec tant de peines & perils s'étoit transportée au Bresil, & comme nous avons rapporté de ceux qui s'étoient divisés en la Floride, encores qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.
Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de Ganabara,& qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés que les aurons amenés en France.
Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons, sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre, sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte (ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré, que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour commencer à peupler l'environ du port de Ganabara, & n'eussent manqué les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité & retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop, léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne (comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.
Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est (comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.
Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient marquées sur la carte marine.
Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons & perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air & trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à découvrir nôtre pole arctique.
Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre, qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent & furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres hardes qui n'étoient pas bien attachées.
Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit, s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire, comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées & arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré, laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz. Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, & ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où ilz pretendoient aller.
Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer. Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz pensoient étre entre des marais ilz jetterent l;a sonde & ne trouverent point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre, ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur, encore qu'il n'y eut point de danger.