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Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617) cover

Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617)

Chapter 55: CHAP. X
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About This Book

The author presents a firsthand chronicle of French navigations, discoveries, and settlement efforts in the Americas across roughly a century, combining travel narratives, geographic and natural descriptions, and moral reflections. It recounts voyages, coastal landings, hazards at sea and onshore, and the fortunes and failures of early colonial enterprises, while describing local landscapes, resources, and encounters that shaped attempts at habitation and Christianization. The narrative mixes documentary detail with polemical appeals to royal patronage, arguing for sustained support to secure and develop overseas territories.




Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre: Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.

CHAP. X

E Tropique passé, & étans encore à plus de cinq cens lieuës de France, il fallut retrencher les vivres de moitié, s'étant la provision consommée par la longueur du voyage causée par les vens contraires, & le defaut de bonne conduite. Car (comme nous avons dit) le Pilote ignorant avoit perdu la conoissance de sa route: si bien que pensant étre vers le Cap de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur des Açores, qui en sont à plus de trois cens lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la fin d'Avril dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à balayer & nettoyer la Soute & c'est le lieu ou se met la provision du biscuit; en laquelle ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats, que de mietttes de pain: neantmoins cela se partissoit avec des culieres, & en faisoient de la bouillie: & sur cela on fit apprendre aux guenons & perroquets des gambades & langages qu'ils ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature à leurs maitres. Bref dés le commencement de May que tous vivres ordinaires étoient faillis, deux mariniers moururent de malrage de faim, & furent ensevelis dans les eaux. Outre plus durant cette famine la tourmente continuant jour & nuict l'espace de trois semaines, ilz ne furent pas seulement contraints de plier les voiles & amarrer (attacher) le gouvernail, mais aussi durant trois semaines que dura cette tourmente ilz ne peurent pécher un seul poisson: qui est chose pitoyable, & sur toutes autres deplorable. Somme les voila à la famine jusques aux dents (comme on dit) affaiblis d'un impitoyable element,& par dedans & par dehors.

Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau.

En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande foiblesse ilz ne peurent approcher.

Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes, ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer, aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage, d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier & mépriser la loy de son Dieu. Alors (dit-il) l'homme le plus tendre, & plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa fille, &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de lanternes.

Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu. Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé & resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux autres.

Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne, acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux & se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.

Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, & viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand, beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand, que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.

Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve, le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré, lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure, qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut necessaire.

Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur & ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles; ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où il avoit affaire.

Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux & heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs martyrs.

Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple, étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos, & de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir, méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées, ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire & de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit doux & affable, & éloigné de cruauté.





TROISIEME LIVRE

DE L'HISTOIRE DE LA

NOUVELLE-FRANCE

Contenant les navigations & découvertes des
François faites dans les Golfe &
grande riviere de Canada.



AVANT-PROPOS

'HISTOIRE bien décrite est chose qui donne beaucoup de contentement à celui qui prent plaisir à la lecture d'icelle, mais principalement cela avient quand l'imagination qu'il a conceuë des choses y deduites, est aidée par la representation de la peinture: C'est pourquoy en lisant les écrits des Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la delectation ou de l'utilité sans les Tables geographiques. Or ayans en ce livre ici à recueillir les voyages faits en la Terre-neuve & grande riviere de Canada tant par le Capitaine Jacques Quartier, que de freche memoire par Samuel Champlein (qui est une méme chose) & les découvertes & navigations faites souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant que les descriptions dédits Capitaine Quartier & Champlein sont des iles, ports, caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels estans en grand nombre apporteroient plutot un degout au lecteur, qu'un appetit de lire, ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet passé par dessus les descriptions des provinces que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de son Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse eu la Charte geographique presente: J'ay pensé étre à propos de representer avec le discours, le pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de ladite riviere de Canada jusques à son premier saut, qui sont de quatre & cinq cens lieuës de païs, avec les noms des lieux plus remarquables, afin qu'en lisant le lecteur voye la route suivie par noz François en leurs découvertes. Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été possible, aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation & hauteur: enquoy se sont equivoqué tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present.

Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces. Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose, c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la relation du second il dit qu'il remena en la terre de Canada qui est au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande riviere, & du Golfe de Canada tout environné de terres & iles, sur léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux désignéz par leurs noms.

Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût donné à conoitre.




SUR LE VOYAGE DE

DE CANADA

QUOY? serons-nous toujours esclaves des fureurs?

Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?

Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,

Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:

D'un desastre mourant un autre pire est né,

Et n'appercevons pas le destin obstiné

(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde

Qui és humides mois culbutant vagabonde

Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,

Entreine les rochers, & les chénes branchus:

Ou comme puissamment une tempéte brise,

Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité

Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté

De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,

Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,

Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:

Afin de r'aviver aux actes valeureux

Des renommez François la race abatardie:

Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,

Au changement de place alaigre s'éveiller,

Et de plus riches fleurs le parterre émailler.

Ainsi France Alemande en Gaule replantée:

Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:

Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,

Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:

Faisans voir que la mer qui les astres menace,

Et les plus aspres mons à la vertu font place.

Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,

Et auquels la vertu esperonne le flanc,

Allois où le bonheur & le ciel nous appelle;

Et provignons au loin une France plus belle.

Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,

A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,

Au vice, au desespoir, cette campagne usee,

Haine des gens de bien, du monde la risee.

C'est pour vous que reluit cette riche toison

Deuë aux braves exploits de ce François Jason,

Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,

D'un rude cameçon arrétant la tempéte.

Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;

Jà caressent leur prouë, & balient les eaux

De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,

Comme percens les airs les voyageres Grues,

Quand la saison severe & la gaye à son tour

Les convie à changer en troupes de sejour.

C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;

Que maçonnent és troncs les mouches menageres:

Que le champ volontaire en drus épics jaunit:

Que le fidele sep sans peine se fournit

D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,

Ains enclot innocent la vermeille liesse.

La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:

Ni la fievre altérées És entrailles camper:

Le favorable trait de Proserpine envoye

Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:

Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,

Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.

Mais tous au demarer sermons cette promesse:

Disons, plustot la terre usurpe la vitesse

Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux

Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:

Les prez hument plustot les montagnes fondues:

Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:

L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:

Dans les flots allumez la Baleine voler

Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:

Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.

O quels rempars je voy! quelles tours se lever!

Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!

Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!

Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!

Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,

Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,

De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne

D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone.





AU LECTEUR

MI Lecteur, n'ayant peu bonnement arrenger en peu d'espace tant de ports, iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, & rivieres déquels est fait mention és voyages que j'ay d'orenavant à te representer en ce troisiéme livre, j'ay estimé meilleur & plus commode de te les indiquer par chiffres, ayant seulement chargé la Charte que je te donne des noms les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve & grande riviere de Canada.

Lieux de la terre-neuve.

1 Cap de Bonne-veuë premier abord du Capitaine Jacques Quartier.

2 Port de sainte Catherine.

3 Ils aux Oyseaux. en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût: ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir veu préque de semblables.

4 Golfe des Chateaux.

5 Port de Carpunt.

6 Cap Razé, où il y a un port dit Rougueusi.

7 Cap & Port de Degrad.

8 Ile sainte Catherine, & là méme le Port des Chateaux.

9 Port des Gouttes.

10 Port des Balances.

11 Port de Blanc-sablon.

12 Ile de Brest.

13 Port des ilettes.

14 Port de Brest.

15 Port saint Antoine.

16 Port saint Servain.

17 Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier.

18 Cap Tiennot.

19 Port saint Nicolas.

20 Cap de Rabast.

21 Baye de saint Laurent.

22 Iles saint Guillaume.

23 Ile sainte Marthe.

24 Ile saint Germain.

25 Les sept iles.

26 Riviere dite Chischedec, où y a grande quantité de chevaux aquatiques dits hippopotames.

27 Ile de l'Assumption, autrement dite Anticosti, laquelle a environ trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de Canada.

28 Détroit saint Pierre.

Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux passages principaux pour entrer au grand Golfe de Canada. Jacques Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage fut:

29 Le Cap sainte Marie.

30 Iles saint Pierre

31 Port du saint Esprit.

32 Cap de Lorraine.

33 Cap saint Paul.

34 Cap de Raye, que je pense étre le Cap pointu de Jacques Quartier.

35 Le mons des Cabanes.

36 Cap double.

Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle j'appellerois volontiers l'ile de Bacaillos, c'est à dire de Moruës (ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom, quoy que tout l'environ du Golphe de Canada se puisse ainsi nommer: car jusques à Gachepé, tous les ports sont propres à la pécherie desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors & regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de Campseau, & de Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve:

37 Les iles saint Paul.

38 Cap saint Laurent.

39 Cap saint Pierre.

40 Cap Dauphin.

41 Cap saint Jean.

42 Cap Royal.

43 Golfe saint Julien

44 Passage, ou Détroit de la baye de Campseau, qui separe l'ile de Bacaillos de la terre ferme.

Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir, quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de Canada. Nus le vimes l'année passée étant au port de Campseau, allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de la baye dudit Campseau, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës. Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de l'imposition des Sauvages, comme Tadoussac, Anticosti, Gachepé, Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec, Mantanne, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du Nort vers le Su.

45 Iles Colombaires, alias Iles Ramées.

46 Iles des margaux. Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier.

47 Ile de Brion, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.

48 Ile d'Alezay. De là il dit qu'ils firent quelques quarante lieuës, et trouverent:

49 Le Cap d'Orleans.

50 Fleuve des Barques, que je prens pour Misamichis.

51 Cap des Sauvages.

52 Golfe saint Lunaire, que je prens pour Tregate.

53 Cap d'Esperance.

54 Baye, ou Golfe de Chaleur, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet.

55 Cap du Pré.

56 Saint Martin.

57 Baye des Morues.

58 Cap saint Louis.

59 Cap de Montmorency.

60 Gachepé.

61 Ile percée.

62 Ile de Bonnaventure.

Entrons maintenant en la grande riviere de Canada, en laquelle nous trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su passé Gachepé il y a:

63 Le Cap de l'Evesque.

64 Riviere de Mantane.

65 Les ileaux saint Jean, que je prens pour Le Pic.

66 Riviere des Iroquois.

A la bende du Nort, apres Chischedec mis ci-dessus au numero 27.

67 Riviere sainte Marguerite.

68 Port de Lesquemin, où les Basques vont à la pécherie des Baleines.

69 Port de Tadoussac, à l'emboucheure de la riviere De Saguenay, où se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs.

70 Riviere de Saguenay à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de Canada. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le fond. Ici la grande riviere de Canada n'a plus que sept lieuës de large.

71 Ile du Liévre.

72 Ile aux Coudres. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques Quartier.

73 Ile d'Orleans, laquelle Jacques Quartier nomma l'ile de Bacchus, à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës par-dela.

74 Kebec. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques Quartier nomme Achelaci, où le sieur De Monts a fait un Fort & habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe d'un rocher fort haut & droit.

75 Port de sainte Croix où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la memoire de ceux qui ont bien fait.

76 Riviere de Batiscan.

77 Ile saint Eloy.

78 La riviere de Foix, nommée par Champlein Les trois rivieres.

79 Hochelaga, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier a appellé la grande riviere que nous disons Canada.

80 Mont Royal, montagne voisine de Hochelaga, d'où l'on découvre la grande riviere de Canada à perte de veue au dessus du grand Saut.

81 Saut de la grande riviere de Canada, qui dure une lieue, tombant icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange.

82 La grande riviere de Canada, de laquelle on ne sçait encore l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le méme Jacques Quartier Hochelaga, du nom du peuple qui de son temps habitoit vers le Saut d'icelle.

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Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de Belle-foret.

CHAP. I

N l'année mille cinq cens trente-trois Jacques Quartier excellent pilote Maloin, desireux de perpetuer son nom par quelque action signalée, fit sçavoir à Monsieur l'admiral (qui étoit pour lors Messire Philippe Chabot Comte de Burensais, & de Chargni Seigneur de Brion) la bonne volonté qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales, & méme douze ans auparavant Jean Verazzan par commission du Roy François I, lequel Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit aucunes colonies és terres qu'il avoit découvertes, ains seulement remarqué la côte depuis environ le trentiéme degré de la Terre-neuve qu'on appelle aujourd'huy la Floride jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein continuer il offroit ce qui étoit de son industrie s'il plaisoit au Roy luy fournir les moyens à ce necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de bonne part ces paroles, il les representa à sa Majesté, et fit en sorte que ledit Quartier eut la charge de deux vaisseaux de chacun soixante tonneaux garnis de soixante & un hommes pour l'execution de ce qu'il avoit proposé. Et moyennant ce il fit un voyage à la Terre-neuve du Nort, là où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve, qui sont comme un Archipelague, en nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure de la grande riviere de Canada tant à la bende du Nort, que du su, & ne cessa de rechercher les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur assiette, utilité, & nature, jusques à ce que la saison se passant, & les vens contraires à la route de France venans à s'élever, il print avis de retourner, & attendre à une autre année à faire plus ample découverte, comme il fit incontinent aprés, & penetra en son second voyage jusques au grand saut de ladite riviere de Canada, en laquelle il avoit deliberé de donner commencement à une habitation Françoise au lieu dit Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de son second voyage: auquel lieu il hiverna, & y a encore presentement des meules à moulin qu'il y avoit portées comme instrumens principalement necessaires à la nourriture d'un peuple. Mais comme les plantes hors de leur province & en leur propre province souvent transplantées ne profitent point tant qu'en leur lieu natures: Et comme il y a des païs en la France méme où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre (du moins en bonne santé) comme Narbonne en Languedoc, & à Yres en Provence, d'où j'entens que les habitans sont contraints de rebatir leur ville en un autre endroit, pource qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy y a des oppositions par les Marseillois & les habitans de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs des gens dudit Quartier n'ayans la disposition du corps bien sympathisante avec la temperature de l'air de ce païs là, furent saisis de maladies inconuës qui en emporterent un bon nombre, y eussent pis fait sans le secours du remede que Dieu leur envoya, duquel nous r'apporterons en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.

Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre ci-dessous.

Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de Bacalos, & de Canada, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en ces mots: Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta est. De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique, c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.

Quant au nom de Bacalos il est de l'imposition de noz Basques, léquels appellent une Moruë Bacaillos, & à leur imitation nos peuples de la Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë Bacaillos, quoy qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit Apegé. Et ont dés si long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de Campseau: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de Bacaillos, c'est à dire Terre de Moruës.

Et pour le regard du nom de Canada tant celebré en l'Europe, c'est proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande riviere, à laquelle on a donné le nom de Canada, comme au fleuve de l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont appellé cette riviere Hochelaga du nom d'une autre terre que cette riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna. Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de Saguenay, soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de Gachepé, & de la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de latitude au Su de ladite grande riviere se disent Canadoquea (ilz prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de Canada, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de ladite riviere est Canada, & par ainsi justement icelle riviere en porte le nom, plutot que de Hochelaga, ou de saint Laurent.

Ce mot donc de Canada étant proprement le nom d'une province, je ne me puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que Canada signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit Canada, non pour signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois toute l'étenduë de la province.

Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de Labrador, contre tous les Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs de Labrador est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur. Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de Labrador en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût situé le païs de Bacalos là où il a mis Labrador, que de l'avoir mis par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des Moruës (ce que nous avons dit étre appellées Bacaillos) se fait és environs de la baye de Chaleur, comme à Tregat, Misamichi, & la baye qu'on appelle des Moruës.




Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de Canada. Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May.

CHAP. II

PRES que Messire Charles de Moüy, sieur de la Milleraye, & Vic'admiral de France eut fait jurer les Capitaines, Maitres & Compagnons des navires, de bien & fidelement se comporter au Service du Roy Tres-Chrétien, souz la charge du Capitaine Jacques Quartier; Nous partimes le vintiéme d'Avril en l'an mille cinq cens trente-quatre du port de saint Malo avec deux navires de charge chacun d'environ soixante tonneaux, & armé de soixante & un hommes: Et navigames avec tel heur que le dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve, en laquelle nous entrames par le Cap de Bonne-veuë, lequel est au quarante-huitiéme degré & demi de latitude. Mais pour la grande quantité de glaces qui étoit le long de cette terre, il nous fut besoin d'entrer en un port que nous nommames de Saincte Catherine, distant cinq lieuës du port susdit vers le Su-Suest, là nous arretames dix jours attendans le commodité du temps, & ce-pendant nous equippames & appareillames noz barques.

Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le Nort depuis le Cap de Bonne-veuë jusques à l'ile des oyseaux, laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez: Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut, d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, & étoient appellez par ceux du païs Appenath, déquelz noz deux barques se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.

En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans & blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les appelloient Margaux: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne & delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du Golfe des Chateaux, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit aux environs de cette emboucheure, nommé Carpunt, auquel nous demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous partimes de là pour passer outre ce lieu de Carpunt, lequel est au cinquante uniéme degré de latitude.

La terre de puis le Cap Razé jusques à celui de Degrad fait la pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est, Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de Carpunt & Degrad, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant debout clairement voir les deux iles basses pres le Cap Razé, duquel lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de Carpunt, & là y a deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, & faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit Carpunt, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest l'on peut mettre pied à terre.

Quittant la pointe de Degrad, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre. J'appellay cette ile du nom de saincte Catherine, en laquelle vers Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le Port des Châteaux qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des Chasteaux, jusques au Port des Gouttes, qui est la terre du Nort du Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance douze lieues & demie, & est à deux lieuës du Port des Balances, & se trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses de fond à plomb. Et de ce Port des Balances jusques au Blanc-sablon l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à un bateau.

Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est appellée l'ile de Brest, & l'autre l'Ile des Oyseaux, en laquelle y a grande quantité de Godets & Corbeaux qui ont le bec & les piés rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port & passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, & où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au Port de Brest y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le Port de Brest est méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, & les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les terres susdites.