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Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617) cover

Histoire de la Nouvelle-France / (Version 1617)

Chapter 77: CHAP. XV
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About This Book

The author presents a firsthand chronicle of French navigations, discoveries, and settlement efforts in the Americas across roughly a century, combining travel narratives, geographic and natural descriptions, and moral reflections. It recounts voyages, coastal landings, hazards at sea and onshore, and the fortunes and failures of early colonial enterprises, while describing local landscapes, resources, and encounters that shaped attempts at habitation and Christianization. The narrative mixes documentary detail with polemical appeals to royal patronage, arguing for sustained support to secure and develop overseas territories.




Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée l'ile de Bacchus, & ce qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte Croix. Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en Hochelaga: Etonnement d'iceux au bourdonnement des Canons.

CHAP. XIII

A saison s'avançoit des-ja fort & pressoit le Capitaine Jacques Quartier de chercher une retraite pour l'hiver, ce qui le faisoit hâter, se trouvant en païs inconnu, où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis il vouloit voir une fin à la découverte de cette grande riviere de Canada, dans laquelle jamais nos mariniers n'étoient entrez, cuidans (à cause de son incroyable largeur) que ce fust un golfe & pour ce ledit Capitaine Quartier ne s'arréta gueres ni en la riviere de Saguenay, ni és iles aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui celle où il mit en terre les deux sauvages qu'il avoit r'amené de France) il passa donc chemin sans perdre temps, & ayant rencontré un lieu assez commode pour loger ses navires (ainsi que nous avons n'agueres veu) il delibere de s'y arréter. Et pour-ce retourna querir les navires qu'il avoit laissés en ladite ile d'Orleans, comme nous verrons par la suite de son histoire, laquelle il continuë ainsi:

Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, & retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames l'ile de Bacchus: Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait mention.

Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, & vindrent au-devant de nous léditz Donnacona, Taiguragni, & Domagaya, avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit Stadaconé où est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir Taiguragni & Domagaya, léquels étoient tout changez de propos & de courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient promis) avec lui à Hochelaga: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.

Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches, pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames & se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre autres lédits Donnacona, noz deux hommes & leur bende, léquels se tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, & furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança ledit Taiguragni de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur Donnacona etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, & que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & Donnacona de faire grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit Taiguragni ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le peuple dudit Donnacona ensemblement jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.

Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour mener à Hochelaga. Et tout incontinent que lédits navires furent audit hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits Donnacona, Taiguragni & Domagaya, avec plus de cinq cens personnes tant hommes, femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres, fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits presens: & fut par Taiguragni dit audit Capitaine que ledit seigneur étoit marri dont il alloit à Hochelaga, & que ledit seigneur ne vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit promis, parceque la riviere ne valoit rien (c'est une façon de parler des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle est, passé le lieu de Sainte-Croix.) Aquoy fit réponse ledit Capitaine, que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il lui seroit possible: mais si ledit Taiguragni y vouloit aller, comme il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, & grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir Hochelaga, puis retourner. A quoy répondit ledit Taiguragni qu'il n'iroit point. Lors se retirerent en leurs maisons.

Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit Donnacona & les autres revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés qu'ils eurent ce fait, fit ledit Donnacona mettre tous ses gens d'un côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, & ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter, audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par ledit Capitaine remercié. Et lors Taiguragni dit audit Capitaine que la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur l'intention qu'il n'allat point à Hochelaga. Lequel Capitaine répondit que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, & que pour rien il ne laisseroit à aller audit Hochelaga, par-ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles Domagaya compagnon dudit Taiguragni dit audit Capitaine que ledit sieur luy avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, & qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à Hochelaga: dequoy eurent grosses paroles dédits Taiguragni, & Domagaya. Dont apperceumes que ledit Taiguragni ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison, tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les mains, & en fit present audit Donnacona, qui fort s'en contenta, & remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: & pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que Taiguragni & Domagaya lui en avoient fait féte, & aussi que jamais n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages; dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit Taiguragni fit dire par interposées personnea que les compagnons du gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie.




Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier du voyage en Hochelaga: Comme ilz figurent le diable: Depart de Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du païs: Ile d'Orleans. Kebec: Diamans audit Kebec: Riviere de Batiscan.

CHAP. XIV

E ne trouve en tout ce discours le sujet pourquoy les Sauvages de Canada habituez prés saincte Croix ne vouloient que le Capitaine Quartier allât en Hochelaga qui est vers le saut de la grande riviere. Neantmoins je pense que c'étoient leurs ennemis, & pour ce n'avoient point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient que ledit Capitaine ne les abandonnât, & allât demeurer en Hochelaga. Et pour ce voyans que pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit differer son entreprise, ilz s'aviserent d'une ruse grossiere (de verité) envers nous, qui sommes armez de bouclier de la foy, mais qui n'est impertinente entre eux & leurs semblables. Voici donc ce que l'Autheur en dit:

Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours empecher d'aller à Hochelaga, songerent un grande finesse, qui fut telle: ilz firent habiller trois hommes en la façon de trois diables, léquelz étoient vétus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient cornes aussi longues que le bras, & étoient peints par le visage de noir comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques à nôtre non sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprés de noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux heures attendans que l'heure & marée fût venue pour l'arrivée de ladite barque: à laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz vouloient faire. Et commença Taiguragni à saluer le Capitaine, lequel luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit Taiguragni que non pour l'heure, mais que tantôt il entreroit dedans lédits navires. Et incontinent arriva ladite barque, où étoient léditz trois hommes apparoissans étre trois diables, ayans de grande cornes sur leurs tétes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux sermon, & passérent le long de noz navires avec leurdite barque, sans aucunement tourner leur veuë vers nous, & allerent assener & donner en terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit Donnacona & ses gens prindrent ladite barque & lédits hommes léquelz s'étoient laissé choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble dans le bois, qui estoit distant dédites navires d'un jet de pierre, & ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit bois. Et eux étans retirez commencerent une predication & prechement que nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprés laquelle sortirent lédits Taiguragni & Domagaya dudit bois marchans vers nous ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une grande admiration. Et commença le dit Taiguragni à dire, Jesus Maria, Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant leurs mines & ceremonies leur commença à demander qu'il y avoit, & que c'étoit qui étoit survenu de nouveau, léquelz répondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que c'étoit. Et ilz lui dirent que leur dieu nommé Cudouagni avoit parlé à Hochelaga, & que les trois hommes devant dits étoient venus de par lui leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous primmes tous à rire, & leur dire que Cudouagni n'étoit qu'un sot, & qu'il ne sçavoit ce qu'il disoit, & qu'ilz le dissent à ses messagers, & que le sus les garderoit bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit Taiguragni & son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à Jesus. Et il répondit que ses Pretres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps. Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le bois dire les nouvelles aux autres, léquels à l'instant sortirent dudit bois feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour montrer qu'ils en étoient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires commencerent d'une commune voix à faire trois cris & hurlemens, qui est leur signe de joye, & se prindrent à danser & chanter comme avoient de coutume. Mais par resolution lédits Taiguragni & Domagaya dirent au Capitaine que ledit Donnacona ne vouloit point que nul d'eux allât à Hochelaga avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurât à terre avec ledit Donnacona. A quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz n'étoient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que pour eux ne lairroient mettre peine à y aller.

Or devant que nôtre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laissé à Tadoussac entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons jusques à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons ledit Capitaine pour nous conduire à Hochelaga & au haut de la grande riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit Champlein quelques particularitez que n'avons veuës. Car je n'estime pas qu'il y ait peu fait d'avoir remarqué, & comme pontillé jusques aux petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seureté des navigans, & à fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout frayé. Il dit donc:

Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de Tadoussac pour aller au Saut. Nous passames prés d'une ile qui s'appelle l'ile du Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre & bende du Nort, à quelque sept lieuës dudit Tadoussac, & à cinq lieuës de la terre du Su. De l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort environ demie lieuë, jusques à une pointe qui avance à la mer, où il faut prendre plus au large. Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle l'ile aux Coudre qui peut tenir environ deux lieuës de large, & de ladite ile à la terre du Nort, il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent. Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ demi lieuë. Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Liévre de douze lieuës.

Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre à une ance dangereuse du côté du Nort, où il y a quelques prairies, & une petite riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans toujours ladite côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames pour les vens qui nous étoient contraires, où il y avoit force rochers & lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps. Toute cette côte n'est que montagnes tant du côté du Su, que du côté du Nort, la pluspart ressemblant à celle du Saguenay.

Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois nous en partimes pour aller à l'ile d'Orleans, où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables, contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieuës, & une lieuë, & autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort dangereux à passer, & sont éloignez quelques deux lieuës, & une lieuë de la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à l'ile d'Orleans du côté du su. Elle est à une lieuë de la terre du Nort, fort plaisante & unie, contenant de long huit lieuës. Le côté de la terre du Su est basse, quelques deux lieues avant en terre; lédites terres commencent à étre basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à deux lieues de la terre du Su. A passer du côté du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, & asseche préque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un torrent d'eau qui débordoit de dessus une grande montagne de ladite riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante à voir, bien que dedans lédites terres l'on voit de hautes montagnes qui peuvent estre à quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui sont proches du premier Saut de Saguenay. Nous vimmes mouiller l'ancre à Kebec qui est un détroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté du Nort une montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux côtez. Tout le reste est païs uni & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme chénes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers sauvages, & vignes: qui fait qu'à mon opinion si elles étoient cultivées elles seroient bonnes comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit Kebec des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que ceux d'Alençon. Dudit Kebec jusques à l'ile au Couder il y a vint-neuf lieuës.

Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes de Kebec où la riviere commence à s'élargir quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë & demie, ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus en plus en embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. Le côté du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre celui du Su, comme d'une demie lieuë loin de terre. Il y a quelques petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots des Sauvages, auquelles y a grande quantité de sauts. Nous vimmes mouiller l'ancre jusques à Sainte-Croix, distante de Kebec de quinze lieuës. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux côtez: Le païs est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu, avec quantité de bois: mais fort peu de sapins & cyprés. Il s'y trouve en quantité de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges & vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix, ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties & bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle étoit bien cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du Nort il y a une autre riviere qui s'appelle Batiscan, qui va fort avant en terre, par où quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du méme côté à trois lieuës de Sainte-Croix sur le chemin de Kebec, qui est celle où fut Jacques Quartier au commencement de la découverture qu'il en fit, & ne passa point plus outre.




Voyage du Capitaine Jacques Quartier à Hochelaga: Nature & fruits du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrivée en Hochelaga: Merveilleuse rejouissance dédits Sauvages.

CHAP. XV

N Poëte Latin parlant des langues & dictions qui perissent bien souvent, & se remettent sus selon les humeurs & usages des temps, dit fort bien:

Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque. Ainsi est-il des faits de plusieurs personnages, déquels la memoire se pert bien souvent avec les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour n'aller chercher des exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande riviere, étoit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que Champlein pensoit étre le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit Champlein a ignoré l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'étonne que le sieur du Port Gravé Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves, & conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait ignoré cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix.

Le dix-neufiéme jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec le gallion & les deux barques pour aller avec la marée amont ledit fleuve, où trouvames à voir des deux côtez d'icelui les plus belles & meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau, pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes chargées de raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent été plantées de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont cultivées, ni taillées, ne sont lédits rasions si doux, ne si gros comme les nôtres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la rive dudit fleuve, léquelles sont habitées de gens qui font grande pécherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz navires en aussi grand amour & privauté que si eussions été du païs, nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies & signes de joye. Et nous étans posés environ à vint-cinq lieues de Canada en un lieu nommé Achelaci, qui est un détroit dudit fleuve fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, là vindrent plusieurs barques à bord, & entre autres vint un grand seigneur du païs, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant à bord, montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que ledit fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux, nous avertissant de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de ses enfans à don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit à neuf ans, & refusa un petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il étoit trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre. Dempuis sont venus celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques à Canada, & apporter aucun petit present au Capitaine.

Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques au vint-huitiéme dudit mois nous avons été navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant lequel temps avons veu & trouvé aussi beaucoup de païs & terres aussi unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde, sçavoir chénes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles, sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) léquelles avoient si grande abondance de raisins, que les compagnons (c'est à dire les matelots) en venoient tout chargés à bord. Il y a pareillement force gruës, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris, merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, & autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance.

Ledit vint-huitiéme de Septembre nous arrivames à un grand lac & plaine dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieuës, & douze de long. Et navigames ce jour à-mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux brasses de parfond également sans hausser ni baisser. Et nous arrivans à l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie, ains nous sembloit icelui étre tout clos, sans aucune riviere, & ne trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser & mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, & trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit fleuve en icelui lac, & venantes dudit Hochelaga. Mais en icelles ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau où il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & lédites basses passées y a quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des plus petites eaux de l'année, ainsi que vimes par les flots dédites eaux qu'elle croissent de plus de deux brasses de pic.

Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze lieues à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à l'une d'icelles ou trouvames cinq hommes qui prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent aussi privément à noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrivées à terre, l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta à terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons à merveilles à manger, déquelz firent present audit Capitaine, qui leur donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames par signes si c'étoit le chemin de Hochelaga; & ilz nous répondirent qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journées à y aller.

Le lendemain vint-neufiéme de Septembre le Capitaine voyant qu'il n'étoit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus de temps qu'il fût possible, & que lédites barques en peurent accuillir, & se partant avec icelles accompagné de partie des Gentils-hommes, sçavoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit Quartier des deux autres navires, pour aller à-mont ledit fleuve au plus loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps à gré jusques au deuxiéme jour d'Octobre, que nous arrivames à Hochelaga, qui est distant du lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq lieuës.

Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du païs qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amitié avec nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux, patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous arrivez audit Hochelaga, se rendirent audevant de nous plus de mille personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi bon recueil que jamais pere fit à enfant, menans une joye merveilleuse. Car les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs enfans d'autre, léquels nous apportoient force poisson & de leur pain fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte qu'il sembloit qu'il tombât de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit à terre accompagné de plusieurs de ses gens, & si tôt qu'il fut descendu, s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans à brassées pour les faire toucher audit Capitaine, & és autres qui étoient en sa compagnie, en faisant une féte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les femmes, & leur donna certaines patenotres d'étain, & autres menues besongnes; & à partie des hommes des couteaux. Puis se retira à bord dédites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prés dédites barques, faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant à toutes heures Aguiazé qui est leur dire du salut & joye.




Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses mariniers bien armez & en bon ordre allerent à la ville de Hochelaga. Situation du lieu. Fruits du païs: Batimens: & maniere de vivre des Sauvages.

CHAP. XVI

E lendemain au plus matin le Capitaine accoutra, & fit mettre ses gens en ordre pour aller voir la ville & demeurance dudit peuple, & une montagne qui est jacente à ladite ville, où allerent avec ledit Capitaine les Gentils-hommes, & vint mariniers, & laissa le par-sus pour la garde des barques, & print trois hommes de ladite ville de Hochelaga pour les mener & conduire audit lieu. Et nous étans en chemin, le trouvames aussi battu qu'il soit possible de voir en la plus belle terre & meilleure plaine: des chénes aussi beaux qu'il y en ait en forest de France, souz léquels estoit toute la terre couverte de glans. Et nous ayans fait environ lieuë & demie trouvames sur le chemin l'un des principaux seigneurs de ladite ville de Hochelaga, avec plusieurs personnes, lequel nous fit signe qu'il se falloit reposer audit lieu prés un feu qu'ils avoient fait audit chemin. Et lors commença ledit seigneur à faire un sermon & prechement, comme ci-devant est dit étre leur coutume de faire joy & conoissance, en faisant celui seigneur chere audit Capitaine & sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une couple de haches & une couple de couteaux, avec une Croix & remembrance du Crucifix qu'il lui fit baiser, & le lui pendit au col. Dequoy il rendit grace audit Capitaine. Ce fait marchames plus outre, & environ demie lieuë de là commençames à trouver les terres labourées, & belles grandes campagnes pleines de blé de leurs terres, qui est comme mil de Bresil, aussi gros ou plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous faisons de froment. Et au parmi d'icelles campagnes est située & assise ladite ville de Hochelaga, prés & joignant une montagne qui est à-lentour d'icelle, bien labourée & fort fertile, de dessus laquelle on voit fort loin. Nous nommames icelle montagne Le Mont Royal. Ladite ville est toute ronde, & close de bois à trois rangs, en façon d'une Pyramide croisée par le haut, ayant la rengée du parmi en façon de ligne perpendiculaire, puis rengée de bois couchez le long bien joints & cousus à leur mode, & est de la hauteur d'environ deux lances. Et n'y a en icelle ville qu'une porte & entrée qui ferme à barres, sur laquelle & en plusieurs endroits de ladite cloture y a manieres de galleries & echelles à y monter, léquelles sont garnies de rochers & cailloux pour la garde & defense d'icelle. Il y a dans icelle ville environ cinquante maison longues d'environ cinquante pas ou plus chacune, & douze ou quinze pas de large, toutes faites de bois couvertes & garnies de Grandes écorces, & pelures dédits bois, aussi large que tables, bien cousues artificiellement selon leur mode: par dedans icelles y a plusieurs aire & chambres: & au milieu d'icelles maisons y a une grande salle par terre où font leur feu, & vivent en communauté, puis se retirent en leurdites chambres les hommes avec leurs femmes & enfans, & pareillement ont greniers au haut de leurs maisons où mettent leur blé, duquel ilz font leur pain qu'ils appellent Caraconi, & le font en la maniere ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme à piler chanve, & battent avec pilons de bois ledit blé en poudre, puis l'amassent en pâte, & en font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une pierre chaude, puis le couvrent de cailloux chauds, & ainsi cuisent leur pain en lieu de four. Ils font pareillement force potages dudit blé & de féves & pois, déquels ils ont assez: & aussi de gros concombres, & autres fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme tonnes en leurs maisons, où ilz mettent leur poisson, sçavoir anguilles & autres qui seichent & la fumée durant l'Eté, & vivent en Hiver, & de ce font un grand amas, comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goût de sel, & couchent sur écorces de bois étenduës sur la terre, avec méchantes couvertures de peaux, dequoy font leurs vétemens, sçavoir Loire, Biévres, Martes, Renars, Chats sauvages, Daims, Cerfs, & autres sauvagines; mais la plus grande part d'eux sont quasi tout nuds.

La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde est Esurgni, lequel est blanc, & le prennent audit fleuve en Cornibots en la maniere qui ensuit. Quant un homme a deservi la mort ou qu'ilz ont prins aucuns ennemis à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses & cuisses, & par les jambes, bras, & épaules à grandes taillades. Puis és lieux où est ledit Esurgni étalent ledit corps au fond de l'eau, & le laissent dix ou douze heures, puis le retirent et trouvent dedans lédites taillades & incisions lédits Cornibots, déquelz ilz font des patenotres, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a la vertu d'étancher le sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Cedit peuple ne s'addonne qu'à labourage & pécherie pour vivre. Car des biens de ce monde ne font compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, & qu'ils ne bougent de leur païs, & ne sont ambulatoires comme ceux de Canada, & du Saguenay: nonobstant que lédits Canadiens leur soient sujets, avec huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit fleuve.




Arrivée du Capitaine Quartier à Hochelaga: Accueil & caresses à lui faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la grande riviere de Canada: Etat de ladite riviere outre ledit Saut: Mines: Armures de bois, duquel usent certains peuples: Regret de sa départie.

CHAP. XVII

INSI comme fumes arrivés auprés d'icelle ville se rendirent au-devant de nous grand nombre des habitans d'icelle, léquels à leur façon de faire nous firent bon recueil, & par noz guides & conducteurs fumes remenez au milieu d'icelle ville, où y a une place entre les maisons spacieuse d'un jet de pierre en quarré, ou environ, léquelz nous firent signe que nous arrétassions audit lieu: ce que nous fimes: & tout soudain s'assmblerent toutes les femmes & filles de ladite ville, dont l'une partie étoient chargez d'enfans entre leurs bras, qui vindrent baiser le visage, bras, & autres endroits de dessus le corps où ilz pouvoient toucher, pleurans de joye de nous voir, nous faisans la meilleure chere qu'il leur étoit possible en nous faisans signe qu'il nous peût toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites les hommes firent retirer les femmes, & s'assirent sur la terre à-l'entour de nous comme si eussions voulu jouer un mystere. Et tout incontinent revindrent plusieurs femmes qui aporterent chacun une natte quarrée en façon de tapisserie, & les étendirent sur la terre au milieu de ladite place, & nous firent mettre sur icelles. Apres léquelles choses ainsi faites, fut aporté par neuf ou dix hommes le Roy & Seigneur du païs, qu'ilz appellent en leur langur Agouhanna, lequel estoit assis sus une grande peau de cerf & le vindrent poser dans ladite place sur lédites nattes prés du Capitaine, en faisans signe que c'étoit leur Seigneur. Celui Agouhanna étoit de l'aage d'environ cinquante ans, & 'étoit point mieux accoutré que les autres, fort qu'il avoit à l'entour de sa téte une maniere de liziere rouge pour sa Corone, faite de poil d'herissons, & étoit celui Seigneur tout perclus & malade de ses membres. Apres qu'il eut fait son signe de salut audit Capitaine & à ses gens, en leur faisant signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il montra ses bras & jambes audit Capitaine, le priant les vouloir toucher, comme s'il lui eût demandé guerison & santé. Et lors le Capitaine commença à lui frotter les bras & jambes avec les mains: & print ledit Agouhanna la liziere & Corone qu'il avoit sur sa téte, & la donna audit Capitaine. Et tout incontinent furent amenés audit Capitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boiteux, impotens, & gens si tres-vieux, que les paupieres des yeux leur pendoient sur les joues: & seoient & couchoient prés ledit Capitaine pour les toucher: tellement qu'il sembloit que Dieu fût là descendu pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la pitié && foy de cedit peuple, dit l'Evangile sainct Jean, sçavoir l'In principio, faisant le signe de la Croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il leur donnât conoissance de nôtre saincte Foy, & de la passion de nôtre Sauveur, & grace de recouvrer Chrétienté & Baptéme. Puis print ledit Capitaine une paire d'Heures, & tout hautement leut mot à mot la Passion de nôtre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent ouïr, où tout ce pauvre peuple fit un grand silence, & furent merveilleusement bien entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles ceremonies qu'ilz nous voyoient faire. Apres laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les hommes d'un côté, les femmes d'un autre, & les enfans d'autre, & donna és principaux & autres des couteaux & des hachots: & és femmes des patenotres, & autre menuës choses: puis jetta parmi la place entre lédits enfans des petites bagues, & Agnus Dei d'étain, dequoy menerent une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine commanda sonner les trompettes & autres instrumens de Musique, dequoy ledit peuple fut fort rejouï. Apres léquelles choses nous primmes congé d'eux, & nous retirames. Voyans ce, le femmes se mirent au devant de nous pour nous arréter & nous apporterent de leurs vivres, léquels ilz nous avoient apprétez, sçavoir poisson, potages, féves, pain, & autres choses, pour nous cuider faire repaitre, & diner audit lieu. Et pource que lédits vivres n'étoient à nôtre gout, & qu'il n'y avoit gout de sel, les remerciames, leur faisans signe que n'avions besoin de repaitre.

Aprés que nous fumes sortis de ladite ville, fumes conduits par plusieurs hommes & femmes d'icelle sur la montagne devant dite, qui est par nous nommée Mont-Royal, distant dudit lieu d'un quart de lieuë. Et nous étans sur ladite montagne eumes cognoissance de plus de trente lieuës à l'environ d'icelle, dont y a vers le Nort une rangée de montagnes, qui sont Est & Ouest gisantes, & autant vers le Su: entre léquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu dédites terres voyions ledit fleuve outre le lieu où étoient demeurées nodites barques, où il y a un Saut d'eau le plus impetueux qu'il soit possible de voir, lequel ne nous fut possible de passer, & voyions ledit fleuve tant que l'on pouvoit regarder grand, large, & spacieux, qui alloit au Surouest, & passoit par auprés de trois belles montagnes rondes que nous voyions, & estimions qu'elles étoient à environ quinze lieuës de nous: & nous fut dit & montré par signes par les trois hommes qui nous avoient conduit, qu'il y avoit trois iceux Sauts d'eau audit fleuve, comme celui où étoient nodites barques: mais nous ne peumes entendre quelle distance il y avoit entre l'un & l'autre. Puis nous montroient que lédits Sauts passez l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (c'est à dire trois mois) par ledit fleuve. Et là-dessus me souvient que Donnacona seigneur des Canadiens nous a dit quelquefois avoir été à une terre, où ilz sont une lune à aller avec leurs barques depuis Canada, jusques à ladite terre, en laquelle il y croit force canelle & girofle. Et appellent ladite canelle Adotathui, le girofle Cananotha. Et outre nous montroient que le long dédites montaignes estant vers le Nort y a une grande riviere qui descend de l'Occident comme ledit fleuve. Nous estimons que c'est la riviere qui passe par le royaume & province du Saguenay. Et sans que leur fissions aucune demande & signe prindrent la chaine du sifflet du Capitaine qui est d'argent, & un manche de poignard qui étoit de laiton jaune comme or, lequel étoit au côté de l'un de noz mariniers, & montrerent que cela venoit d'amont ledit fleuve, & qu'il y avoit des Agojuda, qui est à dire mauvaises gens, qui étoient armez jusques sur les doigts, nous montrans la façon de leurs armures, qui sont de cordes & bois lassez & tissus ensemble, nous donnans à entendre que lédits Agojuda menoient la guerre continuelle les uns és autres: mais par defaut de langue ne peumes avoir conoissance combien il y avoit jusques audit païs. Ledit Capitaine leur montra du cuivre rouge, qu'ils appellent Caigedazé, leur montrant vers ledit lieu, & demandant par signe s'il venoit de là. Ilz commencerent à secouer le téte disans que non, & montrans qu'il venoit du Saguenay, qui est au contraire du precedent. Aprés léquelles choses ainsi veuës & entenduës nous retirames à noz barques, qui ne fut sans avoir conduite de grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux quand venoient noz gens las les chargeoient sur eux comme sur chevaux, & les portoient. Et nous arrivez à noz barques fimes voiles pour retourner à nôtre gallion pour doute qu'il n'eût aucun encombrier. Lequel partement ne fut sans grand regret dudit peuple. Car tant qu'ilz nous peurent suivir à-val ledit fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que nous arrivames à notredit gallion le Lundi quatriéme jour d'Octobre.




Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix aprés avoir été à Hochelaga: Sauvages gardent les tétes de leurs ennemis: Les Toudamans ennemis des Canadiens.

CHAP. XVIII

E Mardi cinquiéme jour dudit mois d'Octobre nous fimes voiles, & appareillames avec nôtre dit gallion & barques pour retourner à la province de Canada, au port de Sainte-Croix où étoient demeurez noditz navires: & le septiéme jour nous vimmes poser le travers d'une riviere, qui vient devers le Nort sortant audit fleuve, à l'entour de laquelle y a quatre petites iles, & pleines d'arbres. Nous nommames icelle riviere, La riviere de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix). Et pource que l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve, & la voit-on de loin, ledit Capitaine fit planter une belle Croix sur la pointe d'icelle, & commanda apporter les barques, pour aller avec marée dedans icelle riviere, pour voir le parfond & nature d'icelle. Et nagerent celui jour à-mont ledit fleuve. Mais parce qu'elle fut trouvée de nulle experience, ni profonde, retournerent, & appareillames pour aller à-val.

Le Lundy unziéme jour d'Octobre nous arrivames au hable de Sainte-Croix où étoient noz navires, & trouvames que les Maitres & marinier qui étoient demeurés avoient fait un Fort devant lédits navires tout clos de grosse pieces de bois plantées debout joignant les unes aux autres, & tout à l'entour garni d'artillerie, & bien en ordre pour se defendre contre tout le païs. Et tout incontinent que le Seigneur du païs fut averti de nôtre venuë, vint le lendemain accompagné de Taiguragni & Domagaya, & plusieurs autres pour voir ledit Capitaine, & lui firent une merveilleuse féte, feignans avoir grand joye de sa venuë, lequel pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Le Seigneur Donnacona pria le Capitaine d'aller le lendemain voir à Canada. Ce que lui promit ledit Capitaine. Et le lendemain treziéme dudit mois le dit Capitaine accompagné des Gentils-hommes & de cinquante compagnons bien en en ordre allerent voir ledit Donnacona & son peuple, qui est distant du lieu où étoient noz navires de demie lieuë, & se nomme leur demeurance Stadaconé. Et nous arrivés audit lieu, vindrent les habitans au devant de nous loin de leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; & là se rangerent & assirent à leur mode & façon de faire, les hommes d'une part & les femmes de l'autre debout, chantans & dansans sans cesse. Et apres qu'ilz s'entrefurent saluez & fait chere les uns aux autres, le Capitaine donna és hommes des couteaux & autre chose de peu de valeur, & fit passer toutes les femmes & filles pardevant lui, & leur donna à chacune une bague d'étain, dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut par ledit Donnacona & Taiguragni mené voir leurs maisons, léquelles étoient bien étotées de vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et fut par ledit Donnacona montré audit Capitaine les peaux de cinq tétes d'hommes étenduës fur des bois, comme peaux de parchemin: & nous dit que c'étoit des Toudamans de devers le Su, qui leur menoient continuellement la guerre. Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez que lédits Toudamans les vindrent assaillir jusques dedans ledit fleuve à une ile qui est le travers du Saguenay, où ils étoient à passer la nuit tendans aller à Hongnedo leur mener guerre avec environ deux cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, léquels furent surpris en dormant dedans un Fort qu'ils avoient fait: où mirent léditz Todamans le feu tout à l'entour, & comme Ilz sortoient les tuerent tous reservez cinq, qui échapperent. De laquelle détrousse se plaignent encore fort, nous montrans qu'ils en auroient vengeance. Apres léquelles choses veuës nous retirames en noz navires.