Mal ome foren, aora sunt peior.
Tous les écrivains de ce temps-là sont d’accord sur cette dégradation profonde de l’état social, et tous en attribuent la principale cause au péché de l’incontinence, qui avait pris des proportions gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux monastères, dans l’attente de l’Antechrist, motivaient leurs donations sur la méchanceté croissante des hommes: iniquitas quotidiana malitiæ incrementa sumit, lit-on dans une donation faite à l’église de Saint-Jean-d’Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de souillures, qu’ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu’ils la recevaient souvent des mains d’un clerc plus souillées que les leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV, ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre nation cette parole de l’apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés, qu’on n’entend point dire qu’il s’en commette de semblable parmi les païens.» Orderic Vital, dans son Histoire ecclésiastique (liv. VIII, année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de ce qu’il y avait de plus honteux et de plus infect dans l’opinion des personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin du monde et l’Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l’an 1000, ceux qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus craindre aucune vengeance céleste, et s’enfoncèrent davantage dans le fumier de leurs immondes voluptés.
On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature de ces voluptés, qui sont d’ordinaire déguisées sous de vagues généralités, et qui ne diffèrent pas des autres œuvres du démon, dans les lamentations qu’elles inspirent aux rares honnêtes gens de ces siècles pervers: «Maintenant, s’écrie un poëte anonyme dans une complainte en vers léonins sur le malheur des temps (Histor. des Gaules, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les mœurs sont bien réglées.» La débauche et la sodomie (mœchi, sodomitæ) sont donc les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population, chez les comtes et les barons comme dans l’humble borde du serf, à l’ombre des cloîtres comme sous les courtines de l’abbé ou de l’évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces habitudes s’étaient invétérées de telle sorte en France, que l’abbé de Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L’antique Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l’Hist. de Paris, par Dulaure, édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait sa recrudescence à l’établissement des races normandes dans les provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient impudemment des horribles inventions de Sodome (tunc effeminati passim in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque spurcitiis fœdi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur).» Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie, par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume d’Angleterre, envoya consulter au fond de l’Allemagne. L’anachorète prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert, fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince, dit-il, semblable à une vache lascive, s’abandonnera aux voluptés et à la paresse, s’emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (spurcisque lenonibus aliisque lecatoribus distribuet)..... Dans le duché de Robert, les chattemites et les efféminés (catamitæ et effeminati) domineront, et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que s’accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique, qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour attendre le retour de leurs hordes dévastatrices.
Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la plupart des barbares, n’avaient pas honte de se prêter mutuellement à une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu’un usage très-modéré de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui n’avaient pas d’autre destination que celle de la maternité; car la tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait une production exubérante, que n’aurait pas favorisée l’habitude des rapports voluptueux entre l’époux et ses épouses. Telles furent certainement l’origine et la raison de ces dégradantes erreurs du sexe masculin. Les Normands n’en étaient pas moins ardents à l’égard des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans les villages qu’ils occupaient de vive force à l’improviste. Ils ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c’est-à-dire qu’ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux, après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs épouses, qui ne s’en offensaient pas et qui n’eussent point osé s’y opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent les femmes qui leur paraissent belles (feminas vero, quæ formosæ videbantur, prostituunt).» On peut se rendre compte de la terreur qui s’attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant leur apparition, restèrent sans habitants, après qu’ils en furent sortis; les bords des fleuves, qu’ils avaient remontés avec leurs bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur leurs traces l’impur enseignement de leurs mœurs, et les vaincus gardèrent la hideuse marque d’esclavage que leur avaient imprimée les vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l’Angleterre, ne traitèrent pas la population indigène avec plus d’égards qu’ils n’avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à la soldatesque la plus immonde (nobiles puellæ despicabilium ludibrio armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum deplorabant, dit Orderic Vital). On doit présumer que les mœurs normandes ne s’étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles, et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se sentirent embrasées de concupiscence (sæva libidinis face urebantur, dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent aux absents plus d’un message, en 1068, pour leur annoncer qu’elles aviseraient à prendre d’autres maris, s’ils tardaient à revenir. La crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (lascivis dominabus suis); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. Hist. Norm. script., p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était éteinte en Normandie.»
Les autres provinces qui composaient la France féodale n’étaient pas alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des mœurs. Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante Histoire des mœurs et de la vie privée des Français, rapporte deux épisodes remarquables de l’impudicité sauvage, qui caractérisait l’un et l’autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit courait que Guillaume IV, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, avait eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez lequel il avait reçu l’hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l’aperçoit qui se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d’écuyers et de valets: elle renverse à terre la vicomtesse, l’accable d’injures et la livre à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d’Emma qui les excite et les contemple (comitantes se quatenus libidinose nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat). Le lendemain, ils la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim. Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles, héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard. Celui-ci refusait de s’en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre. Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d’abandonner: il y rencontra sa tante, nommée Garcilla, et aussitôt, sans se désarmer, devant tous ses compagnons qui l’applaudissent, il assouvit sur elle la plus révoltante lubricité (patrui uxorem coram multis fœdavit). (Voy. l’Hist. des mœurs et de la vie privée des Francs, t. II, p. 343, et t. III, p. 83, d’après deux chroniques publiées dans la Bibliotheca nova manuscriptorum, de Labbe.)
On ne s’étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de plus épouvantables, s’il est possible, quand on promène avec dégoût sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c’est là qu’il faut chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c’est là que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes, comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l’honneur de l’humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels sont purement accidentelles» et n’avaient que bien rarement un écho dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu’elles étaient fréquentes et qu’elles répandaient de proche en proche une corruption latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons nous dispenser d’enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n’irons pas même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l’Église. Il faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à l’inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux enfin qui renferment le crime de bestialité.
Tout ce que l’Église avait fait pour protéger la pureté du mariage n’était qu’un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce n’étaient que péchés véniels, si les mariés n’avaient pas consacré la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (eadem nocte pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant, dit Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne s’était pas lavé, avant d’entrer dans une église (maritus qui cum uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ. Pénitentiel de Fleury); si la femme était entrée dans l’église, à l’époque de ses règles (mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam); si le lit conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (in tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies pœniteat. Pénitentiel d’Angers); s’ils n’avaient pas gardé une continence absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël. Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n’absolvait pas le privilége de l’union des sexes (si quis cum uxore suâ retro nupserit, 40 dies pœniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum scelus est. Pénitentiel d’Angers). Les copulations charnelles dans le mariage ne devaient être qu’une œuvre chaste et sainte, destinée à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les expressions de Jonas, évêque d’Orléans, dans son Institut des laïques: Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio vitiorum.
L’inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils ne faisait pas grâce à sa mère; la mère elle-même ne respectait pas l’innocence de son jeune enfant; le frère attaquait sa sœur; le père polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des pénitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se façonnait au jeûne et à la continence. (Qui cum matre fornicaverit, 15 annis; si cum filia et sorore, 12—Si adolescens sororem, 5 annos, et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine pœnitentia, vel continentia.—Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis pœniteat. Pénitentiels de Fleury et d’Angers.)
Les infanticides, les avortements n’étaient pas moins nombreux que chez les païens qui les toléraient toujours et les approuvaient quelquefois. Tantôt on étouffait l’enfant à sa naissance, tantôt on l’étranglait, tantôt on le faisait périr en l’empoisonnant ou en le saignant. Il y avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire avorter (herbarii viri, mulieres interfectores infantum). D’autres drogues rendaient les femmes stériles et les hommes impuissants. Pour exalter l’amour ou plutôt l’ardeur sensuelle d’un homme ou d’une femme, on ajoutait d’affreux mélanges à la potion qu’on lui faisait prendre (Interrogasti de illâ feminâ quæ menstruum sanguinem suum miscuit cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et quæ semen viri sui in potu bibit? Tali sententiâ feriendæ sunt sicut magi. Pénitentiel de Raban Maur.—Illa quæ semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus amorem accipiat, annos tres pœniteat. Pénitentiel de Fleury).
Les péchés contre nature avaient d’innombrables variétés aux yeux du confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées. La sodomie simple (si quis fornicaverit sicut sodomitæ, dit le Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l’âge des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L’enfant, l’adolescent, l’homme fait, n’étaient pas punis de même, lorsqu’ils péchaient de la même façon. Les souillures de l’extrême jeunesse ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais elles s’effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années (Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 pœniteat. Si vero pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus quadragesimis. Pénitentiel d’Angers). Les erreurs antiphysiques des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes, comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un charme irrésistible pour attirer l’autre sexe. Les femmes, même les religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le fascinum romain et où l’art fellatoire n’avait rien oublié des leçons impudiques de l’antiquité (Mulier cum alterâ fornicans, tres annos. Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos septem. Pénitentiel d’Angers.—Mulier qualicumque molimine aut per ipsam aut cum altera fornicans. Pénitentiel de Fleury.—Si quis semen in os miserit, septem annos pœniteat. Ibid.). Quelquefois l’inceste venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l’infamie et le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que par quinze ans d’abstinence (qui cum fratre naturali fornicaverit per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis. Pénitentiel de Fleury).
Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans les Pénitentiels et ne donnent lieu qu’à une pénitence temporaire, quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu’il avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres à cette détestable mésalliance (cum jumento, cum quadrupede, cum animalibus, dit le Pénitentiel romain; cum jumento, cum pecude, dit le Pénitentiel d’Angers; cum pecoribus, dit le Recueil de Reginon). Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu’on punissait de mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal. Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu’on brûlait avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau, avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces énormités qui alors n’étonnaient personne (Tertia quæstio de eo fuit, qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur cum eo. Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les capitulaires d’Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités particulièrement à combattre cette dépravation qu’on regardait comme un reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu’un pareil crime, qui ravale l’homme au niveau de la bête, mérite la mort. On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu’à l’homme, mais on la tuait et l’on jetait sa chair à la voirie, de peur qu’elle ne vînt à engendrer, par l’artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête et de l’homme.
Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l’obstination des débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu’on appelait fornicatio inter femora. C’est Ducange qui nous fournit ce singulier document tiré d’une charte d’Édouard Ier, roi d’Angleterre. Cette charte est datée probablement des premières années du dixième siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec qui jamais il n’avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant les juges qu’elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais qu’il ne l’avait pas encore épousée (Juratores dicunt quod prædictus Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod numquam dictam Matildam desponsavit). Alors, Simon eut à choisir entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu’un mari rend à sa femme (vel ipsam Matildam retro osculare). Simon fit son choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais l’épouser autrement qu’il n’avait fait jusqu’alors (inter femora). Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de l’Angleterre (Nomolex anglicana), par Thomas Blount.
A l’époque d’Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les mœurs de la France et de l’Angleterre offraient une triste analogie, et quelque poëte de la cour saxonne d’Édouard aurait pu dire de l’Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu? où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l’orgueil, les honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n’écartes pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes reproches qu’Abbon avait adressés à la France, et il l’accusait de pervertir les mœurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres vices qui ne marchent pas sans elle et qui s’attachent à ses flancs, comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère.
CHAPITRE VI.
Sommaire.—Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de Louis VIII.—Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle.—Le putagium.—Putus et puta.—Les puits communaux.—Le Puits d’Amour.—La Cour d’Amour ou Cour céleste de Soissons.—Putage, putinage et putasserie.—Lenoine.—Maquerellagium, maquerellus et maquerella.—De l’origine du mot maquereau.—Borde, bordel et bordeau.—Les femmes bordellières.—Les femmes séant aux haies.—Les cloistrières.—Garcio et garcia.—Ribaldus et ribalda.—Meschines et meschinage.—Ruffians.—Clapiers.
Si la dépravation des mœurs, à cette époque du moyen âge, avait dépassé tout ce que des époques plus barbares s’étaient permis en fait de débauche et de crime, la Prostitution légale, celle qui s’exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honnêtes femmes en offrant aux appétits sensuels une satisfaction toujours prête et facile, cette Prostitution régulière et organisée n’existait pas encore, du moins sous l’œil et la main de la police féodale. Elle n’était point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait s’exercer qu’en fraude et en secret, aux risques et périls des femmes que la misère ou le libertinage encourageait à ce vil métier; elle ne rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des villes érigées en communes, ni auprès des justices seigneuriales. On ne la jugeait point nécessaire ni même utile, et on la regardait comme un outrage public à l’honnêteté de chacun. Cependant, il fallait bien la tolérer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait sans cesse et partout, en se cachant, ou plutôt en se déguisant, malgré les plus sévères prohibitions, malgré la pénalité la plus rigoureuse. Nous sommes convaincu que cette Prostitution légale dut conquérir sa place honteuse dans la société, par sa persévérance à braver les lois et les châtiments, par son adresse à prendre tous les masques, par sa force et sa ténacité, par son caractère vivace et envahisseur. On peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de cette société qui leur était hostile et qui ne pouvait toutefois s’en passer, qui les persécutait continuellement et qui ne parvenait jamais à les faire disparaître; on peut comparer cette situation anormale à celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la législation civile et ecclésiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonnés, dépouillés, chassés, et qui pourtant revenaient sans cesse à leurs banques, à leurs usures et à leurs gains énormes. La Prostitution n’eut pas une existence avouée dans l’État et reconnue, sinon autorisée, avant le règne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-être, car le roi des ribauds (rex ribaldorum), qui était évidemment le gouverneur suprême des agents de la Prostitution, fut créé par Philippe-Auguste, comme nous le verrons plus tard.
Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement cette méprisable industrie. L’abbé, l’évêque, le baron, le seigneur feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l’expression d’un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil; mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d’un homme ou d’une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que dans un petit nombre de localités, où l’administration seigneuriale et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait d’être aveugle pour se montrer tolérante. C’était donc à Paris et en quelques grandes villes, que l’établissement des mauvais lieux, dans les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas trop d’obstacles, jusqu’au jour où le scandale rendait à la loi sa vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n’appartenaient pas à l’exploitation d’un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d’ordinaire à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic, elles avaient soin de n’en laisser rien transpirer, sous peine de tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d’être obligées de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes publiques aient eu bien peu d’échos dans les monuments écrits de ces époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle, n’a pas même de traits qui la caractérisent d’une manière saillante, quoiqu’elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui n’ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu’on puisse en former un vaste tableau d’ensemble. Ainsi, ce n’est pas d’après cette réunion de faits épars et détachés, qu’il est possible de constater les mœurs secrètes de la Prostitution dans la France féodale.
Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui allait créer la langue française, sous l’empire des dialectes du Nord et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes de l’esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l’idiome tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le matériel de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n’avaient plus de sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n’existaient pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage usuel, ne voulut point accepter ces mots qu’on employait toujours dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans l’habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre, fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial qu’elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple, car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons, une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la Prostitution; mais, dans les documents émanés d’une main illettrée ou destinés à la connaissance du populaire, on n’emploie que des termes précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui n’exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l’antiquité classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et digne des choses qu’elle exprime et des personnes qu’elle qualifie, mais on ne doit pas oublier qu’au moyen âge tous les mots de la langue usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n’avait pas encore noté d’infamie certaines expressions qui se rapportent à des objets infâmes, et on n’attachait pas d’importance à la modestie du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis de la langue des gens d’honneur, comme on disait autrefois.
La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours meretricium, dont les novateurs avaient fait meretricatio et meretricatus, se nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, putagium, et, par extension, puteum et putaria. Ce mot-là nous paraît avoir une origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l’autorité du docte Scaliger, dans une de ses notes sur les Catalecta de Virgile, qu’on doive faire remonter putagium au mot latin putus, qui se trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de petit. Chez les anciens, il est vrai, putus, surtout, était donné comme nom d’affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune enfant. Le maître n’appelait pas autrement son mignon: était-ce une fille au lieu d’un garçon, on disait puta. Les diminutifs putillus et putilla s’étaient formés naturellement, et Plaute, dans son Asinaria (act. III, sc. 3), met mon petit, putillus, sur le même pied que ma colombe, mon chat, mon hirondelle, mon moineau, dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le fait Horace (Sat., l. II, 3), de pusus et de pusa, qui avaient aussi leur pusillus et leur pusilla. Néanmoins, nous ferons venir putagium de puteus, puits, parce que cette étymologie s’entend et se justifie également au propre et au figuré. Si, d’une part, la Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est libre d’aller puiser de l’eau, d’autre part, dans chaque ville, dans chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les Cours des miracles où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ avait rencontré la Madeleine auprès d’un puits. Ces puits, dont l’usage appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous prétexte de faire provision d’eau. On savait ce que c’était que d’aller au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre. Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes. Piganiol, en parlant du Puits d’Amour qui avait donné son nom à une rue de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des villes ou dans des lieux habités, c’est qu’il servoit de rendez-vous aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d’y venir puiser de l’eau, y venoient faire l’amour.» Ce puits, qui n’a été comblé qu’à la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d’un drame amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l’histoire d’une demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s’y était noyée sous le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui s’y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort. D’autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits d’Amour une part dans leur bonheur: l’un renouvelait les seaux, l’autre la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: Amour m’a refait en 525 tout à fait.
On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans l’histoire de la Prostitution, et l’on en trouverait un dans chaque ville, pour démontrer que le putagium, au moyen âge, était presque inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd’hui. On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé, à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les ribaudes de Soissons, qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (Dictons populaires publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises autour d’un puits qui a survécu à la ribauderie soissonnaise. «La Cour d’Amour ou Cour céleste de Soissons (disent MM. P. Lacroix et Henri Martin, dans leur Hist. de Soissons) est située à l’entrée de la rue du Pont: c’est une cour étroite, entourée de bâtiments peu élevés, où l’on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait autrefois jusqu’à la rivière: au milieu, est un puits d’une construction singulière, la margelle débordant carrément l’orifice rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons pas d’autres arguments, pour démontrer que putagium, puteum et putaria impliquaient l’action d’aller le soir au Puits d’Amour. Putaria se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On lit dans les statuts de la ville d’Asti (Collat. 12, cap. 7): Si uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo... Puteum était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la cause pour l’effet, faisait de puteum le synonyme de putagium. Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s’était consacré en s’introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d’une ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le putagium de la mère n’enlève pas au fils ses droits d’héritier, attendu que le fils né dans l’état de mariage est toujours légitime (quod generaliter dici solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio matris). Le mot putagium ne s’entendait que de la prostitution d’une femme. La langue française n’eut pas plutôt bégayé quelques mots, qu’elle traduisit putagium en putage, puta en pute et putena en putain. Ces deux derniers mots sont contemporains, puisque la Chronique d’Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la fondation d’une ville qui fut nommée Mataputena (id est devincens meretricem), en dérision de la comtesse Hedwige.
Putage revient sans cesse, avec le sens de putagium, dans la vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la valeur exacte de cette expression, qui n’est pas même restée dans la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les mots putinage et putasserie, que le vocabulaire du bas peuple a conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification relative. Ces deux vers du roman de Vacces établissent la véritable acception de putage:
Et mis par povreté mainte feme au putage.
Le roman du Renard prête à putage un sens qui se rapproche du putanisme de la langue moderne:
Fistes-vous et grant putage.
Le roman d’Amile et Amy se sert du même mot pour exprimer la même chose:
Enfin, le roman d’Athis, en usant de ce mot, désigne l’état ou la condition d’une femme qui se prostitue:
Benoite ne espousée
Qui puis la trairoit à putage,
A mauvaistié ne à hontage
Qu’on le fesist mourir à honte,
Sans en faire nul autre conte.
Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot pute, qui a maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers du roman de Garin le Loherain.
Et clamé pute, oyant toute la gent.
Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung.
Le lenocinium, ce fidèle et inséparable compagnon du meretricium, eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement exercé par des femmes, on le transforma d’abord en lenonia, qui passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant lenoine. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu’il tira des habitudes mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était maquerellagium, dont le vieux français a fait maquerellage, qui subsiste encore dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire de l’Académie. Avant maquerellagium, on avait créé maquerellus et maquerella, maquereau et maquerelle. Les plus doctes abstracteurs d’étymologie s’en sont donné à cœur joie pour découvrir l’origine de ces mots qui n’avaient de latin que leur terminaison. Nicot et Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre le poisson nommé maquereau et l’homme ou la femme qui spécule sur la Prostitution d’autrui, ont supposé que maquereau avait été formé de maculæ, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes couleurs. Tripaut, se souvenant que l’aquariolus ou porteur d’eau romain avait à Rome le privilége du lenocinium, a pensé que la simple addition d’une lettre initiale, formée par la prononciation gutturale des Francs, avait produit maquariolus, qui se rapprochait assez bien de maquerellus. D’autres enfin, avec plus de naïveté, ont mis en avant le verbe hébreu machar, qui signifie vendre et qui ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces derniers étymologistes auraient dû, à l’appui de leur système, faire valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux et des femmes.
Nous nous étonnons qu’on se soit préoccupé de l’étymologie du mot appliqué à l’homme, avant d’avoir trouvé celle qui convient au poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d’abord nommé maquerellus et que l’homme, par quelque similitude, se soit vu qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui s’offre à nous, sans efforts d’imagination et de linguistique? La pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de l’Océan, qu’elle ne l’est aujourd’hui: ce scombre arrivait à la suite des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs dépens. Son nom danois ou normand, qui s’est maintenu dans la langue hollandaise, nous ramène à l’époque où il a été latinisé: mackereel est certainement bien antérieur à maquerellus et à makarellus. Les savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l’avaient corrompu pour le rendre moins sauvage à l’oreille: on ne s’explique pas autrement la formation de magarellus, qui apparaît dans plusieurs chartes des rois d’Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait makevus, ou plutôt makerus, s’il nous est permis de soupçonner une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l’espèce d’homme qui en imitait les mœurs, ce fut d’abord un jeu de mots, une épigramme qui entra profondément dans l’esprit de la langue populaire et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir quel point de ressemblance avait fait confondre l’homme avec le poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui escorte les harengs et s’engraisse avec eux. Quoi qu’il en soit, cette expression figurée, désignant les proxénètes de l’un et de l’autre sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la langue énergique de la populace. Ce n’est cependant qu’un nom de poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre deniers par mille à l’évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel il arrivait. Si ce poisson n’eût pas reçu son nom des peuples du Nord, nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe mœchari le substantif mœcharellus, pour qualifier l’instigateur de la débauche (mœchi conciliator).
De même que le lénocinium et le mérétricium, le lupanar n’avait plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n’avait pas de raison d’être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les noms de borda et bordellum, qui jetèrent borde, bordel et bordeau, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin n’est que le mot saxon bord latinisé; ce mot saxon ne voulait rien dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c’est donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans bordel les mots bord et el, parce que, dit-on, les lieux de débauche étaient alors situés au bord de l’eau! La situation de ces mauvais lieux n’était pas inévitablement voisine d’une rivière; ce qui n’aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s’expliquerait, d’ailleurs, d’aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien des circonstances, la Prostitution s’était logée au bord de l’eau, surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands ordinaires des femmes bordellières (bordellariæ). On appelait plus particulièrement borda une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de préférence au bord d’un chemin ou d’une rivière, hors de l’enceinte d’une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La borde était distincte de la maison, comme on le voit dans ce vers du roman d’Aubery: