CHAPITRE II.
Sommaire.—Raison de nécessité pour laquelle saint Paul et les apôtres durent imposer aux chrétiens l’abstinence charnelle et la pureté virginale.—Les agapes.—Les fossoyeurs des catacombes de Rome furent les premiers adorateurs du Christ.—Action régénératrice et consolante de la religion chrétienne sur les êtres dégradés voués au service de la Prostitution.—Les courtisanes martyres.—Histoire de Marie l’Égyptienne racontée par elle-même.—Légende de sainte Thaïs.—Comment s’y prit saint Ephrem pour convertir une femme de mauvaise vie.—Les deux solitaires et la prostituée.—Saint Siméon Stylite.—Conversion de Porphyre.—Sainte Pélagie.—Sainte Théodote.—Conversion et supplice de sainte Afra.—Prière de sainte Afra sur le bûcher, ou oraison des prostituées repentantes.
Il n’est pas difficile de se rendre compte des motifs de haute prévoyance qui firent recommander la chasteté entre toutes les vertus chrétiennes. Cette vertu était sans doute prescrite par la loi de Moïse, et l’on trouve, à chaque instant, dans les saintes Écritures, la condamnation des excès de la chair. Salomon, qui devait avoir sept cents concubines dans sa vieillesse, n’épargna pas ces coupables débordements auxquels il se laissa lui-même entraîner: «Celui qui est adultère perdra son âme par la folie de son cœur, disait-il dans ses Proverbes (chap. VI); il s’attirera de plus en plus la turpitude et l’ignominie, et son opprobre ne s’effacera jamais.» Saint Paul et les apôtres ne firent donc que suivre la doctrine mosaïque, en imposant aux chrétiens l’abstinence charnelle et la pureté virginale. Mais il y avait une raison de nécessité qui venait se joindre à toutes celles que conseillait la religion, dans l’intérêt de la morale qui avait dicté son Évangile: la vie commune des catéchumènes des deux sexes les exposait à des tentations, à des ardeurs et à des périls journaliers qui avaient besoin d’un préservatif bien puissant pour ne pas aboutir à des désordres presque inévitables. Ces désordres, en rappelant les mystères les plus honteux du paganisme, auraient confondu avec lui, aux yeux des païens, la divine religion de Jésus-Christ, et le culte du vrai Dieu n’eût pas lutté avec avantage contre les cultes avilissants de Vénus, de Bacchus, de Cybèle et d’Isis; car, dans ces différentes idolâtries, la célébration des mystères ne souillait les temples et les bois sacrés qu’à certaines époques de l’année, tandis que les cérémonies occultes de la foi catholique avaient lieu en tout temps, tous les jours, ou plutôt toutes les nuits, sous le nom d’agapes.
Dans ces agapes, dans ces repas fraternels où la parole du Seigneur nourrissait l’âme en mortifiant le corps, les deux sexes étaient réunis, et la concupiscence se fût éveillée dans les cœurs les plus chastes et les plus froids, si la loi du nouveau culte n’avait mis un frein salutaire aux instincts de la nature et aux entraînements du vice. Voilà pourquoi la continence était la première vertu qu’on exigeait des chrétiens pour garantir et favoriser toutes les autres. Si cette vertu n’avait été prêchée sans cesse et profondément enracinée dans les croyances de chacun, les agapes n’eussent servi qu’à propager la Prostitution. Rien ne peut donner une idée complète de l’exaltation des fidèles, qui n’aspiraient qu’au martyre et qui le souffraient volontiers en eux-mêmes, dans leurs désirs et dans leurs passions, avant de s’y abandonner tout entiers sur la place publique. Cette exaltation, tournée à la débauche, comme cela n’arriva que trop par le fait des hérésies, eût amené de monstrueux libertinages et discrédité le christianisme en dévouant au mépris universel les apôtres et les prosélytes. Qu’on imagine aussi les dangers que courait sans cesse, dans cette existence contemplative, la pudeur des frères et des sœurs rassemblés par la prière et la pénitence! Les femmes étaient toutes voilées et couvertes d’amples vêtements qui ne dessinaient aucune forme du corps; ces vêtements, de laine grossière et d’une couleur uniforme, blancs, gris ou noirs, n’attiraient pas les regards et la curiosité par des ornements mondains; l’odorat n’était pas réveillé par les molles sollicitations des parfums. Ces femmes, dont le cothurne entièrement fermé n’apparaissait pas même hors des plis de leur longue robe, ressemblaient dans l’ombre à des statues immobiles ou à des pleureuses de funérailles. Les hommes, de leur côté, n’étaient pas vêtus avec moins de décence, à cette différence près qu’ils ne portaient pas de voiles, mais de grands chapeaux, de larges capuchons sous lesquels leur visage, pâle et amaigri, avait l’aspect d’une tête de mort. Mais ce n’était point encore assez pour empêcher la nature de parler plus haut que la volonté: il fallait que cette nature rebelle et fougueuse se laissât enchaîner par l’autorité du précepte et par l’exemple.
Ainsi, hommes et femmes pouvaient impunément rester, pendant des jours et des nuits, pêle-mêle et vis-à-vis les uns des autres, sans actes coupables et même sans mauvaises pensées; ils respiraient le même air, ils couchaient côte à côte dans les catacombes, au milieu des bois; ils s’endormaient et se réveillaient en priant. Bien plus, lorsque les persécutions forcèrent les chrétiens à se cacher et à vivre entre eux au fond des solitudes, le dogme de la continence était déjà bien fortement établi parmi les fils et les épouses de Jésus-Christ, puisqu’il avait dompté les plus violentes révoltes de la chair, malgré la menace continuelle du découragement et de l’oisiveté. Il n’y avait plus de sexe, pour ainsi dire, dans ce pieux mélange de saints et de saintes qui habitaient ensemble ces retraites souterraines où ils avaient eu souvent leur berceau et qui leur gardaient une tombe inviolable. Il n’est donc pas surprenant que les païens, ignorant la chasteté de cette vie secrète, l’aient supposée telle qu’ils l’auraient faite avec la licence de leurs mœurs et la sensualité de leur religion: ils ne se persuadaient pas que les sens pussent accepter un pareil esclavage; ils ne soupçonnaient pas quel pouvait être l’empire de la prière et ce que pouvait faire le fanatisme du devoir religieux. De là, les odieuses calomnies qu’ils accréditaient contre les chrétiens, avec lesquels ils confondaient d’impurs hérésiarques que l’Église naissante repoussait avec horreur.
Ce fut dans les catacombes, dans ces vastes excavations où Rome avait trouvé les matériaux de ses temples et de ses édifices, ce fut dans ces sombres souterrains, qui servaient de cimetière aux esclaves et à la population pauvre de la ville éternelle, que le Christ rencontra ses premiers adorateurs; car son Évangile s’adressait surtout aux êtres souffrants et malheureux. Les fossoyeurs (fossores), qui creusaient les sépultures et qui ne voyaient jamais le soleil, acceptèrent tout d’abord avec confiance une religion qui abaissait les superbes et relevait les humbles; ils s’enrichirent ainsi de toutes les joies du Paradis que leur promettait le Sauveur, et ils se sentirent réhabilités, eux qui étaient poursuivis par l’horreur et le mépris des vivants qu’ils avaient le triste privilége d’enterrer. Une semblable réhabilitation attendait les classes abjectes, qui avaient besoin de retrouver leur propre estime sous la flétrissure dont les chargeait l’opinion publique. Le christianisme effaçait toute tache originelle, par le repentir et le baptême: il créait dans le vieil homme un homme nouveau; il rendait pur ce qui avait été impur jusque-là; il mettait une auréole de pardon sur des fronts stigmatisés. On s’explique naturellement son action régénératrice et consolante parmi les êtres dégradés qui étaient voués au service de la Prostitution.
Ces misérables, qui naguère n’avaient pas la conscience de leur dégradation, furent tout à coup attristés et honteux; leurs yeux s’étaient ouverts à la lumière de la morale évangélique, et ils comprenaient avec effroi toute la profondeur de l’abîme où le vice les avait jetés. Les uns se convertirent et abjurèrent leur vie scandaleuse; les autres la continuèrent dans les larmes et la prière, en s’y soumettant comme à une odieuse tyrannie et en offrant au ciel l’holocauste de leurs souffrances. La religion du Christ se propagea rapidement à travers ces âmes pleines de remords et d’amertume, et la prostituée la plus avilie releva la tête en regardant le ciel. Les prédications des apôtres et de leurs disciples avaient lieu d’abord dans les carrefours, à l’entrée des villes, sur les places et dans les faubourgs, partout où une foule oisive et curieuse prêtait un auditoire complaisant à l’orateur. Les portefaix, les matelots, les bateleurs, les esclaves errants, la plus vile populace en un mot, se pressaient autour de l’homme de Dieu qui prêchait la continence et la mortification de la chair. Les prostituées étaient les plus ardentes à écouter cette parole bienfaisante qui apaisait l’émotion de leurs cœurs, et qui leur donnait la force de marcher devant Dieu. Ces malheureuses victimes de la débauche avaient moins d’horreur d’elles-mêmes, quand elles croyaient avoir communiqué avec le Rédempteur, et souvent elles renonçaient à leur affreux métier, pour se consacrer à la divine mission que Jésus envoyait aux vierges et aux martyres. Tel fut certainement l’impérieux motif qui présida dans les premiers siècles à l’institution du célibat chrétien. Jésus avait absous Marie Madeleine, parce qu’elle avait beaucoup aimé; à l’exemple de Jésus, les saints confesseurs se montrèrent indulgents pour les femmes qui avaient vécu dans l’impureté, tant qu’elles furent païennes, et qui, en devenant chrétiennes, entraient dans la glorieuse vie de la pénitence.
La légende est remplie de ces courtisanes qui sont touchées de la main du Seigneur et qui s’attachent à ses pas pour faire leur salut en effaçant la turpitude de leur vie passée. Toutes ces pauvres femmes sont animées de l’Esprit saint, comme les trois Maries qui avaient tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Plus elles ont été souillées par le péché, plus elles s’efforcent de s’épurer aux flammes de la foi et de l’expiation. Beaucoup d’entre elles, et des plus perverties, se changent en saintes et obtiennent la couronne du martyre. Le nombre des saintes de cette espèce est assez considérable pour que le Père jésuite Théophile Raynaud en ait fait un martyrologe particulier à la suite de l’histoire de Marie l’Égyptienne, leur modèle et leur patronne. Nous n’avons pas le projet d’écrire la légende dorée de toutes ces mérétrices béatifiées, et nous ne leur contesterons pas la place qu’elles occupent à tort ou à raison dans la béatitude céleste; mais nous emprunterons seulement certains passages aux écrits des anciens hagiographes, pour faire voir l’influence du christianisme sur la Prostitution païenne, et pour établir ce fait singulier, que les prostituées eurent l’insigne honneur d’abjurer les premières le culte des faux dieux, ces emblèmes plus ou moins déshonnêtes de la sensualité humaine.
Marie l’Égyptienne, qui vivait sous le règne de Claude et qui s’était cachée dans le désert pour y faire pénitence après sa conversion, raconta elle-même son histoire à l’abbé Zosime qu’elle avait rencontré, lorsqu’elle était complètement nue, le corps noir et brûlé par le soleil: «Je suis née en Égypte, lui dit-elle en couvrant sa nudité du manteau que Zosime lui avait donné; dans ma douzième année, je me rendis à Alexandrie, où pendant dix-sept ans je me soumis à la dépravation publique et ne me refusai à aucun homme. Et comme des gens de cette contrée se disposaient à faire le voyage de Jérusalem pour adorer la vraie Croix, je priai les mariniers, qui les conduisaient, de me prendre avec eux. Quand ils me demandèrent le prix du passage, je leur dis: «Frères, je n’ai rien à donner, mais prenez mon corps pour le payement de mon passage.» Ils me prirent ainsi et disposèrent de mon corps pour se payer. Nous arrivâmes à Jérusalem ensemble, et m’étant présentée avec les autres aux portes de l’église pour adorer la vraie Croix, je fus soudainement repoussée par une force invisible; je retournai plusieurs fois inutilement jusqu’aux portes de l’église et toujours je me sentais retenue, tandis que les autres entraient sans difficulté. Alors je fis un retour sur moi-même et pensai que mes nombreux et sales péchés étaient la cause de cette répulsion. Je commençai à soupirer profondément, à verser des larmes amères et à châtier mon corps avec mes mains.» Elle fit vœu de chasteté et se mit sous la sauvegarde de la vierge Marie, qui lui permit d’entrer dans l’église et d’adorer la vraie Croix. Après quoi, elle passa le Jourdain et s’enfonça dans le désert où elle resta quarante-sept ans sans voir aucun homme, en vivant de trois pains qu’elle avait apportés avec elle. «Pendant les dix-sept premières années de ma vie solitaire, dit-elle, j’ai eu à souffrir des tentations de la chair; mais, avec la grâce de Dieu, je les ai toutes vaincues...» Voilà les exemples à imiter que le confesseur chrétien offrait aux femmes de mauvaise vie, qui accouraient en foule pour l’entendre. La relation que nous avons empruntée à Jacques de Voragine, le grand légendaire du moyen âge, est plus décente que celle des Actes de la sainte, paraphrasés et commentés avec peu de retenue par son historien Théophile Raynaud. Cette sainte était la patronne ordinaire des courtisanes, et l’abandon qu’elle fit de son corps aux bateliers se voyait représenté sur les vitraux des églises, notamment à Sainte-Marie-de-la-Jussienne, chapelle située autrefois dans la rue qui a conservé ce nom à Paris, et affectée à la grande confrérie des filles publiques.
Une autre courtisane, qui n’eut pas la réputation de Marie l’Égyptienne auprès de ses pareilles, figure aussi dans la Vie des Pères, où elle fait amende honorable de ses péchés. Il serait possible néanmoins que cette sainte n’ait jamais été qu’une personnification de la débauche pénitente et un touchant emblème de la purification d’un corps souillé. Elle se nommait Thaïs et habitait une ville d’Égypte que la tradition ne nomme pas; sa beauté était telle, que beaucoup d’insensés vendaient tout ce qu’ils possédaient pour acheter ses faveurs et se trouvaient, au sortir de sa couche, réduits à une extrême pauvreté; ses amants en venaient souvent aux mains dans des querelles de jalousie, et sa porte était arrosée de sang, raconte Jacques de Voragine. L’abbé Paphnuce eut la pensée de la convertir. Il revêtit un habit séculier, prit une pièce de monnaie et la lui présenta comme rémunération du péché qu’il semblait solliciter d’elle. Celle-ci accepta la pièce de monnaie, en disant: «Allons dans ma chambre!» Et quand Paphnuce fut entré dans cette chambre et qu’elle l’invitait à monter sur le lit, tout couvert de riches étoffes, il lui dit: «Allons dans un lieu plus secret?» Elle le mena successivement dans plusieurs autres chambres, et il objectait toujours qu’il craignait d’être vu: «C’est une chambre où personne n’entre, lui dit-elle tristement; mais, si c’est Dieu que tu crains, il n’y a aucun endroit qui soit caché à ses regards.» Le vieillard, étonné de ce langage, lui demanda si elle savait qu’il y eût un Dieu rémunérateur et vengeur. Elle répondit qu’elle le savait: «Puisque tu le sais, s’écria Paphnuce avec sévérité, comment as-tu perdu tant d’âmes? Oui, pécheresse, il y a un Dieu, et tu lui rendras compte, non-seulement de ton âme, mais encore de toutes celles que tu as induites au péché.» A ces mots, Thaïs tomba aux pieds de Paphnuce, en versant des larmes de contrition: «Mon père, lui dit-elle, j’espère pouvoir obtenir par la prière la rémission de mes fautes; je te prie de m’accorder trois heures pour me préparer à te suivre; je ferai ensuite tout ce que tu ordonneras.» L’abbé, lui ayant indiqué le lieu où il l’attendrait, sortit de cette maison d’impureté. Thaïs rassembla tout ce qui était le gain de ses péchés, vêtements somptueux, riches joyaux, meubles splendides, et en fit un feu de joie sur la place publique, en présence de tout le peuple. «Venez tous, criait-elle, venez, vous qui avez péché avec moi, et voyez comme je brûle tout ce que j’ai reçu de vous!» Ces objets montaient à la valeur de quarante livres d’or. Lorsque tout fut consumé, elle rejoignit Paphnuce, qui la conduisit dans un monastère de vierges, et il l’enferma dans une petite cellule, dont il ferma et scella la porte, en ne laissant subsister qu’une étroite fenêtre, par laquelle on faisait passer chaque jour à la recluse une faible ration de pain et un peu d’eau. Au moment où le vieillard prenait congé d’elle: «Mon père, lui cria Thaïs, où veux-tu que je répande l’eau que la nature chassera de mon corps?—Dans ta cellule, comme tu le mérites,» répondit-il durement. Elle lui demanda encore comment elle devait adorer Dieu: «Tu n’es pas digne de nommer Dieu, répliqua-t-il avec mépris, ni de lever tes mains vers le ciel, car tes lèvres sont pleines d’iniquité et tes mains sont chargées de souillures. Prosterne-toi du côté de l’Orient en répétant souvent ces mots: Toi qui m’as créée, aie pitié de moi!» Cette dure pénitence dura trois ans, après lesquels Thaïs, délivrée par l’abbé Paphnuce, malgré elle, rentra dans le siècle; mais elle ne survécut que trois jours à la rémission de ses péchés et mourut en paix comme une vierge.
Saint Éphrem fut moins heureux dans la conversion d’une autre femme de mauvaise vie qui voulait l’induire à pécher avec elle. Pour se dérober à ses importunes provocations, le saint lui dit: «Suis-moi!» Elle le suivit; mais, lui, au lieu de chercher un endroit écarté, favorable à une œuvre illicite, mena cette femme au milieu d’un carrefour où affluait une grande foule de peuple; puis, se tournant vers elle: «Arrêtons-nous ici, lui dit-il brusquement, afin que j’aie commerce avec toi!—Je ne le puis, répondit-elle en rougissant: il y a trop de monde ici!—Si tu rougis de la présence des hommes, répliqua saint Éphrem avec indignation, ne dois-tu pas rougir davantage de la présence de ton Créateur, qui découvre les choses cachées au fond des ténèbres!» La courtisane, honteuse et confuse, s’enfuit la tête basse, mais ne se retira pas dans un monastère et ne livra point au feu les produits de son infâme métier. Souvent les Pères de l’Église ne craignaient pas de se commettre avec ces créatures, pour essayer de les ramener à Dieu en les forçant à rougir de leur péché. Les Vies des Pères sont remplies de ces aventures, qui témoignent de la constance et de la charité de ces vénérables confesseurs. Deux solitaires, qui se rendaient à la ville d’Aige en Tharse, souffrent tellement de la chaleur du jour, en route, qu’ils sont forcés de faire halte dans une hôtellerie, malgré la répugnance qu’ils avaient à entrer dans ce mauvais lieu. Il y avait dans cette hôtellerie quelques jeunes débauchés et une prostituée. Celle-ci, inspirée par le démon, s’approche d’un des deux solitaires et l’invite à commettre un acte d’incontinence. Le solitaire la repousse avec dégoût et se détourne en priant Dieu de lui pardonner. Cette effrontée revient à la charge avec mille agaceries et conjure ce pauvre solitaire de ne pas se refuser à ce qu’elle réclame de lui: elle prononce alors le nom de la Madeleine, qui trouva grâce devant Jésus, dit-elle: «En vérité! reprit le solitaire; mais quand Jésus eut adressé la parole à la pécheresse, elle cessa d’être courtisane.—Et moi aussi!» s’écria cette femme, obéissant à une inspiration de l’Esprit saint. Elle se sépara sur-le-champ de ses compagnons de débauche et elle suivit pieusement les deux solitaires, qui la présentèrent dans un monastère de femmes, où elle vécut dans les macérations sous le nom de Marie. Ses compagnes ne lui reprochèrent jamais son ancien état, et toute souillée qu’elle avait été avant sa conversion miraculeuse, elle se regardait comme une des épouses les plus fidèles de Jésus-Christ.
Un passage de la Vie de saint Siméon Stylite, qui passa plus de quarante ans sur le chapiteau d’une colonne, où il avait établi sa cellule d’anachorète (mort en 460), nous fait connaître l’empressement que mettaient les courtisanes de tous les pays à venir repaître leurs yeux du spectacle émouvant de ses austérités, et leurs oreilles des encouragements de la parole divine. Saint Siméon, du haut de sa colonne, convertit une multitude d’hommes vicieux ou pervers, qui accouraient de toutes parts à ses prédications. Les mérétrices, que la renommée du saint attirait en foule, ne l’avaient pas plutôt aperçu priant et bénissant sur sa colonne, qu’elles renonçaient à leur genre de vie, à leurs pompeux habits, à leurs parfums et à leurs voluptés, pour entrer dans un monastère, où elles devenaient des saintes, à force de répandre des larmes et de détester leurs péchés: Quid porro de meretricibus dicam, quæ, ex diversis procul terris, ad servi Dei septum profectæ, postquam illum conspexere, patriam suam deseruere, et severiorem ascetarum disciplinam in monasterio professæ, sanctorum honorem commeruerunt, posteaquam, Domino largiente, præteritorum criminum chirographa suis lacrymis (Acta Sanctorum, t. II, p. 344). On pourrait inférer de ce passage curieux, que les courtisanes, qui se laissaient toucher par la grâce, devaient faire une confession générale de leurs péchés et en dresser un inventaire détaillé, qu’elles avaient toujours présent sous les yeux pendant leur longue pénitence, pour ne pas oublier leurs anciens méfaits et les pleurer éternellement. Au reste, les courtisanes pénitentes pouvaient être catéchumènes, dès qu’elles avaient abjuré leur état de Prostitution; ainsi, dans la Vie de sainte Pélagie (Arnaud d’Andilly, t. I, p. 572), on voit cette fameuse comédienne, qui n’avait pas encore renoncé au siècle, assister à une instruction religieuse dans l’église d’Antioche, où elle n’était jamais entrée auparavant; et pourtant, elle avait donné un terrible scandale à l’évêque et à ses suffragants, assis à la porte de l’église de Saint-Julien, lorsqu’elle passa auprès d’eux, toute étincelante de pierres précieuses, de perles et d’or, qui brillaient jusque sur ses brodequins, toute parfumée d’essences, toute fière de sa merveilleuse beauté, devant laquelle le saint évêque et ses assesseurs battirent en retraite, les yeux baissés et l’âme gémissante, pour ne pas voir cette figure diabolique, ces épaules, ce sein, ces bras nus, que la tentatrice offrait à leurs chastes regards.
Cette sainte Pélagie n’est pas celle qui se nommait Porphyre dans sa vie de courtisane, et qui vécut à Tyr, deux ou trois siècles plus tard. Un jour, celle-ci aperçut dans la rue deux solitaires qui venaient quêter pour les pauvres et les malades. Porphyre reçut tout à coup un trait enflammé de la grâce; elle courut à la rencontre de ces bons pères, et s’adressant au plus vieux: «Sauvez-moi, mon père, s’écria-t-elle avec un élan du cœur, sauvez-moi, ainsi que Jésus-Christ sauva la pécheresse!» Le solitaire, à qui elle parlait ainsi, leva les yeux vers elle et la contempla d’un air doux et mélancolique. «Suivez-moi!» lui dit-il. Elle le suivit à distance avec humilité et respect; mais, lui, alla droit à elle, la prit par la main et la conduisit publiquement à travers la ville. Quand ils en furent dehors, ils entrèrent dans une église qui s’offrit à eux, et Porphyre y trouva un enfant nouveau-né, qu’elle adopta. Le solitaire et la courtisane s’en allèrent donc avec l’enfant, mais on les soupçonna d’avoir à se reprocher la naissance de cet enfant; et ce fut un scandale que le solitaire fit cesser, en portant des charbons ardents dans sa robe, pour prouver son innocence. Porphyre avait pris le nom de Pélagie et s’était renfermée dans un monastère. Son exemple fit une telle impression sur l’esprit des courtisanes de Tyr, qu’elles voulurent l’imiter et que plusieurs d’entre elles se consacrèrent à Dieu, pour laver leur robe d’innocence et devenir épouses de Jésus-Christ.
La première sainte Pélagie périt à Antioche, pendant la persécution de Licinius, en 308: elle se jeta du haut d’un toit, pour échapper aux soldats qui venaient s’emparer d’elle et qui menaçaient d’attenter à son vœu de chasteté. Pendant la même persécution, il y eut des courtisanes qui souffrirent le martyre, entre autres Théodote, Afra et ses suivantes, qui exerçaient également la Prostitution. Le savant Ruinart, qui a placé sous cette date les actes de sainte Théodote, fait cette observation, qu’il aurait dû appuyer de quelques autorités: «On ne voit pas, dit-il, qu’une courtisane ait été admise dans la communion des fidèles et reçue à l’église, avant les temps de la persécution de Licinius, et l’on ne saurait nier que Théodote ait fait trafic de son corps (quæstum corpore fecisse).» Le martyre de sainte Afra fut même plus remarquable que celui de Théodote, qui eut l’affront d’être condamnée à reprendre son honteux métier. Afra comparut devant le juge Gaius, qui l’accueillit en souriant: «Comme je l’apprends, tu es mérétrix, lui dit-il. Sacrifie aux dieux! Tu le feras d’autant plus volontiers, qu’une mérétrix n’a rien à démêler avec le Dieu des chrétiens?» Afra garde le silence et se recommande tout bas à Jésus-Christ. «Sacrifie, reprend le juge, sacrifie, pour que les dieux t’accordent d’être aimée de tes amants comme ils t’ont aimée jusqu’à présent! Sacrifie, pour que tes amants t’apportent beaucoup d’argent!»
Afra rougit de cette allusion à sa vie passée: «Je n’accepterais pas désormais cet argent exécrable, s’écrie-t-elle avec un geste d’horreur, car l’argent que j’avais amassé ainsi, je l’ai rejeté loin de moi, parce qu’il n’était pas de bonne conscience (de bonâ conscientiâ). J’ai prié un de mes frères pauvres, qui ne voulait pas l’accepter, de le purifier en l’acceptant et en priant pour moi. Si je me suis défait d’un bien mal acquis, qui me pesait sur le cœur, comment puis-je songer à en acquérir de la même manière?—Christ ne te trouve pas digne, reprend Gaius. C’est donc sans raison que tu l’appelles ton Dieu; quant à lui, il ne te reconnaît pas pour sienne; car une femme qui est mérétrix ne peut se dire chrétienne.—En effet, je ne mérite pas le nom de chrétienne! Cependant la miséricorde de Dieu, qui juge non mes mérites mais ma foi, voudra bien me recevoir dans le paradis.» Le juge Gaius prononça alors son jugement: «Nous ordonnons que la courtisane Afra (publicam meretricem), qui s’est confessée chrétienne et qui n’a pas voulu participer aux sacrifices, soit brûlée vive!»
Afra marcha au supplice, tandis que ses deux suivantes, Eunomia et Eutropia, qui avaient été baptisées comme elle par l’évêque Narcissus, se tenaient, voilées et silencieuses, au bord du fleuve, en espérant partager le martyre de leur maîtresse, ainsi qu’elles avaient partagé son péché (simulque fuerant in peccato). Afra, en montant sur le bûcher, fait cette prière, qu’on avait adoptée au moyen âge comme l’oraison des prostituées repentantes:
«Seigneur Dieu tout-puissant, Jésus-Christ, qui n’es pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, à la pénitence; Jésus, dont la promesse est vraie et manifeste, parce que tu as daigné dire que dès qu’un pécheur se sera converti de ses iniquités, à cette heure même tu ne te souviendras plus des péchés de ce pénitent; reçois donc à cette heure l’expiation de ma mort (Accipe in hac horâ passionis meæ pœnitentiam)!»
Une courtisane martyrisée au nom du Christ arrachait toujours une foule de victimes à la Prostitution et enfantait de nouveaux martyrs.
CHAPITRE III.
Sommaire.—Pourquoi les gentils infligeaient aux femmes chrétiennes le supplice de la Prostitution publique.—Légende des Sept vierges d’Ancyre.—Agonie d’une virginité vouée à l’outrage de l’impudicité païenne, dépeinte par le poëte Aurelius Prudentius.—Sainte Agnès est dénoncée comme chrétienne.—Jugement du préfet Symphronius.—Agnès est conduite dans une maison de débauche.—Mort miraculeuse du fils de Symphronius.—Particularités importantes pour l’histoire de la Prostitution.—Sainte Théodore, dénoncée comme chrétienne, est condamnée au supplice du lupanar.—Dévouement sublime de Didyme.—Décapitation de Théodore et de Didyme.—Fait analogue rapporté par Palladius.—Légende de sainte Théodote.—Sainte Denise livrée à deux libertins par ordre du proconsul Optimus.—Délivrance miraculeuse de sainte Denise.—Légende de sainte Euphémie.
Les chrétiens étaient si fiers de leur chasteté, ils y attachaient tant de prix, ils craignaient tellement de perdre ou d’altérer ce trésor, que leurs persécuteurs se firent un malin plaisir de les tourmenter dans la possession d’un bien qu’on n’eût jamais songé à leur enlever, s’ils n’avaient pas porté, de la sorte, un défi à la religion et à la philosophie païennes. On s’explique ainsi cet étrange supplice, qui consistait à livrer une femme chrétienne, vierge ou non, aux brutalités infâmes de la Prostitution publique. Il est trop souvent question d’un pareil supplice dans les Actes des saints, pour qu’on puisse le révoquer en doute et le regarder comme un emblème des excès de l’idolâtrie. Les hagiographes entrent à cet égard dans les détails les plus singuliers, et saint Ambroise, au liv. III de son Traité des Vierges, où il raconte avec complaisance le martyre de sainte Théodore, nous donne à entendre que cette pénible épreuve était presque toujours réservée aux vierges qui refusaient de sacrifier aux dieux. Au reste, comme nous l’avons déjà dit, ce n’était peut-être que l’application de la vieille loi romaine qui défendait de mettre à mort une vierge, et qui abandonnait celle-ci à une espèce de dégradation, que le bourreau avait le droit d’exercer sur sa victime avant d’exécuter l’arrêt. Mais, à cet antique usage de la pénalité, se joignait certainement l’intention de déshonorer la chrétienne à ses propres yeux comme aux yeux de ses coreligionnaires.
Le sacrifice aux dieux qu’on imposait à toute femme accusée d’être chrétienne, n’était pour celle-ci qu’un acheminement à la Prostitution, car la plupart des dieux et des déesses semblaient avoir été inventés pour déifier les passions sensuelles et pour faire un appel permanent à la débauche: «Les gentils, dit saint Clément d’Alexandrie, renonçant à tout sentiment de modestie et de pudeur, gardent dans leurs maisons des tableaux où leurs dieux sont représentés au milieu des plus infâmes transports que puisse causer la volupté; ils parent leurs chambres à coucher de ces peintures déshonnêtes, et prennent pour une sorte de piété la plus monstrueuse incontinence. Vous regardez de vos lits l’image de Venus et l’oiseau qui vole vers Léda; plus un tableau est impudique, plus il vous paraît excellent: vous en faites graver le dessin, et vous avez pour cachet les débordements de Jupiter! Voilà les modèles de votre mollesse, voilà les idées infâmes que vous avez de vos dieux, voilà la doctrine criminelle qu’ils vous enseignent et qu’ils pratiquent avec vous!... Vous commettez la fornication et l’adultère par les yeux et par les oreilles, avant que de les commettre en réalité; vous faites outrage à la nature de l’homme et vous anéantissez la Divinité par vos indignes actions!» Les chrétiennes auraient cru donc commettre une fornication ou un adultère, en sacrifiant aux dieux du paganisme, en s’approchant de leurs autels, en y jetant un grain d’encens, en levant les yeux vers ces statues qui bravaient souvent la pudeur et qui enseignaient le péché par leurs attributs et leurs muettes provocations. Les vierges détournaient la vue ou se voilaient avec horreur en présence de ces impures divinités, et le juge alors, comme pour les préparer à sacrifier à Vénus, à Isis, à Bacchus ou à quelque autre idole, les envoyait faire un rude apprentissage dans une maison de Prostitution.
C’était avec un profond désespoir que les saintes femmes subissaient ces horribles violences: elles demandaient à leur divin Époux de les appeler à lui, avant que leur chère pureté fût la proie des impies; elles s’abîmaient dans la prière et la contrition, pour ne pas être témoins de leur propre avilissement; elles auraient préféré mille morts, mille tortures, à la perte de leur innocence. Il paraîtrait que l’exposition des chrétiennes à la merci des libertins ne fut point mise en pratique avant la terrible persécution de Marc-Aurèle, car Tertullien, dans son Apologétique, parle de ce genre de supplice comme d’une invention récente due à un raffinement de cruauté (exquisitior crudelitas). «En condamnant dernièrement une vierge au lénon plutôt qu’au lion, dit-il avec un amer jeu de mots, vous avez confessé qu’un outrage à la pudeur était réputé chez les chrétiens plus atroce que tous les supplices et tous les genres de mort. (Proximè ad lenonem damnando christianam, potiusquam ad leonem, confessi estis labem pudicitiæ apud nos atrociorem omni pœna et omni morte reputari).» Mais Jésus-Christ eut souvent pitié de ses chastes épouses, et tantôt il leur accordait la grâce de mourir saines et sauves, tantôt il faisait descendre ses anges auprès d’elles pour les défendre et les exhorter, tantôt il frappait d’impuissance les bourreaux les plus formidables, ou bien il en faisait tout à coup des chrétiens et des confesseurs. «Lorsque l’implacable persécution était dans toute sa force, raconte saint Basile (De verâ virginitate, no 52), des vierges choisies à cause de leur foi en leur divin Époux, ayant été livrées comme des jouets aux regards des impies, gardèrent la pureté de leurs corps, et cela n’arriva que par la grâce de Jésus-Christ, qui voulut montrer que tous les efforts des impies ne parviendraient pas à souiller la chair de ces vierges, et que leurs corps restaient inviolables, sous sa sauvegarde, par l’effet d’un miracle.» Il faudrait peut-être, dans le texte latin de ce passage, corriger un mot, et mettre liminibus au lieu de luminibus, ce qui donnerait un sens plus conforme aux usages de la persécution, dans cette phrase: «Electæ virgines propter Sponsi fidem, ad illudendum impiis luminibus traditæ, corporibus inviolatæ perdurarunt.» Il est probable que saint Basile avait désigné les dictérions ou les lupanars, qui recevaient ordinairement les vierges chrétiennes condamnées à la Prostitution; mais le traducteur latin ayant remplacé le mot grec par une périphrase, impiis liminibus, qui caractérise assez bien ces mauvais lieux, une faute de copiste a changé le sens, que nous proposons de rétablir, sans sortir de notre sujet.
Nous n’avons pas l’espace nécessaire pour relater ici tous les martyres qui ont commencé ou fini par la Prostitution violente. Il y aurait un livre entier à faire sur la matière, en dépouillant, à ce point de vue unique, l’immense recueil des Bollandistes et en étudiant les Actes des saintes qui ont été plus ou moins persécutées dans leur virginité ou leur chasteté. Nous grouperons seulement quelques faits analogues, pour faire apprécier dans quel but et dans quelle forme le paganisme attentait à la pudeur chrétienne. On comprendra ainsi avec quel pur amour les saintes femmes se donnaient à Jésus-Christ, en voyant le gracieux portrait que saint Augustin a fait de la chasteté chrétienne, dans ses Confessions: «La Chasteté se présentait à moi avec un visage plein de majesté et de douceur, et joignant à un gracieux souris des caresses sans afféterie, afin de me donner la hardiesse de m’approcher d’elle, elle étendait, pour me recevoir et m’embrasser, ses bras charitables, entre lesquels je voyais tant de personnes qui pouvaient me servir d’exemples. Il y avait un grand nombre de jeunes garçons et de jeunes filles, des hommes et des femmes de tout âge, des veuves vénérables et des vierges arrivées presque à la vieillesse. Et cette excellente vertu n’est pas stérile, mais féconde dans ces bonnes âmes, puisqu’elle est mère de tant de célestes désirs, qu’elle conçoit de vous, ô mon Dieu, qui êtes son véritable et son saint époux!» Cette chasteté était aussi jalouse de sa conservation dans la vieillesse que dans l’enfance, et la persécution n’avait aucun égard à l’âge, lorsqu’elle destinait une victime aux outrages de la Prostitution. Sainte Agnès n’avait pas treize ans, et les sept vierges d’Ancyre ne se souvenaient plus d’avoir été jeunes.
Ces sept vierges, quoique âgées de soixante-dix à quatre-vingts ans chacune, furent condamnées, comme chrétiennes, à être livrées aux débauchés d’Ancyre. Ces débauchés n’eurent pourtant pas le courage de se faire les instruments de la cruauté des persécuteurs; un seul d’entre eux osa tenter l’aventure, mais l’esprit de Dieu se mit entre lui et les saintes vierges. Le préfet d’Ancyre, furieux de voir que son jugement n’était pas exécuté, les condamna, par malice, à cause de leur invincible virginité, au service du temple de Diane. Par une singularité que le légendaire ne justifie pas, elles furent mises toutes nues pour aller laver la statue de la déesse dans un lac sacré, voisin de la ville que traversa le cortége, dans lequel leur nudité avait lieu de surprendre les spectateurs. Ce fut dans les eaux du lac qu’elles trouvèrent un refuge contre les regards curieux de la foule. Cet étrange martyre daterait du quatrième siècle, selon Nilus, qui nous en a conservé l’incroyable récit. Les autres saintes qui ont également été exposées à la brutalité païenne, sont presque toutes de la même époque. Théodore, Irène, Agnès, Euphémie, furent éprouvées de la même façon, dans l’horrible persécution ordonnée par Dioclétien en 303, persécution qui dura jusqu’en 311, et qui fit plus de martyrs que les précédentes. Jamais on n’avait imaginé des supplices plus douloureux pour la chasteté chrétienne. Ainsi, en Thébaïde, on attachait les femmes par un pied, et on les élevait en l’air avec des machines, afin qu’elles demeurassent suspendues, la tête en bas, entièrement nues. Le génie de la Prostitution semblait inspirer aux juges et aux bourreaux un luxe prodigieux de tortures infâmes.
Le poëte Aurélius Prudentius, qui écrivait plus de soixante ans après les horreurs de cette persécution, en avait recueilli sans doute les souvenirs, lorsqu’il a dépeint l’agonie d’une virginité vouée à l’outrage de l’impudicité païenne. Si la vierge n’appuyait pas sa tête contre l’autel de Minerve et ne demandait pas sa grâce à la déesse, on l’insultait, dès qu’elle se mettait en marche pour se rendre au lupanar. Alors toute une jeunesse ardente s’élançait sur les pas de l’infortunée et se disputait le droit de l’insulter (novum ludibriorum mancipium petat). On lui criait de s’arrêter, au détour de chaque rue; mais la vierge fuyait plus vite, en détournant la tête et en cachant son visage, poursuivie par une foule impatiente; elle craignait que quelque libertin ne portât la main sur elle et ne fît un cruel affront à son sexe (ne petulantiùs quisquam verendum conspiceret locum); et sous la menace de ce péril, elle se hâtait de mettre à l’abri sa virginité dans le lupanar, comme si elle devait y être en sûreté, comme si le lupanar ne pouvait qu’être chaste et inviolable pour elle. Rien n’est plus touchant que ce tableau de la pudeur chrétienne.
Sainte Agnès, en effet, ne perdit pas sa virginité, pour avoir été conduite dans un lupanar de Rome. Elle appartenait à une des premières familles de cette ville, et quoique âgée de treize ans à peine, elle avait été déjà recherchée en mariage par plusieurs jeunes patriciens. Sa grande beauté ne la détourna pas de la vie austère qu’elle avait embrassée. Elle fut dénoncée comme chrétienne au préfet Symphronius par le fils même de ce préfet, qu’elle avait dédaigné comme les autres prétendants; elle proclama hautement sa croyance et déclara qu’elle avait consacré sa virginité à Jésus-Christ. «Choisis entre deux partis à prendre, lui dit le juge: ou sacrifie à Vesta avec les Vestales, ou prostitue-toi avec les courtisanes dans un lupanar de soldats, où tu n’auras pas recours aux chrétiens qui t’ont séduite (aut cum meretricibus scortaberis in contubernio lupanari).» Agnès répondit à Symphronius, en le bravant. Celui-ci, irrité de cette audace, ordonne qu’elle soit dépouillée de ses vêtements et menée nue au lupanar, précédée d’un héraut criant à son de trompe: «Agnès, vierge sacrilége, ayant blasphémé les dieux, est livrée à la Prostitution publique (scortum lupanaribus datam).» On exécute l’ordre du préfet. Mais à peine Agnès est-elle mise à nu, que ses cheveux poussent à l’instant et forment un voile autour de son corps. Un ange marche à ses côtés et l’environne d’une splendeur divine. Elle entre au lupanar, toute resplendissante de clarté, mais déjà sa pudeur est garantie par une robe, de blancheur éblouissante, qui la couvre de la tête aux pieds. Les débauchés, qui l’attendaient dans le mauvais lieu, n’osent pas s’approcher d’elle et la contemplent avec terreur, jusqu’à ce qu’ils se jettent à ses pieds en implorant son pardon. Le fils du préfet accourt avec ses compagnons de plaisir, pour s’emparer de la belle proie qu’il s’est promise; mais dès qu’il étend la main vers Agnès, il tombe mort, comme frappé de la foudre.
Tel est le récit de saint Ambroise, dans ses Épîtres (liv. IV, ép. 34); mais les Actes de la sainte, publiés par Ruinart, ajoutent à ce récit bien des particularités importantes pour l’histoire de la Prostitution. Selon ces Actes, dès que la sainte fut arrivée au lupanar, on la revêtit d’une chemise de gaze transparente, que les filles de joie portaient dans l’intérieur des mauvais lieux, pour mieux solliciter la luxure, en laissant entrevoir ou deviner tout ce qui pouvait l’enflammer. Aussitôt la populace envahit le lupanar, et chacun s’empresse de faire valoir son droit de premier venu; mais aussitôt cette ardeur impudique s’éteint et s’évanouit: les libertins restent immobiles, tremblants, indécis, sans force et sans volonté; ils rougissent de honte et se retirent, sans avoir touché la sainte, qui les regarde avec calme. Le lupanar ne se vide que pour se remplir de nouveau; mais le miracle se renouvelle, et les affronteurs demeurent interdits, avant d’avoir fait une tentative de violence que la jeune Agnès ne semble pas redouter. Tous s’éloignent avec terreur, avec respect, et personne n’ose plus pénétrer dans le repaire de Prostitution. Un seul se présente encore: le bruit se répand que c’est le propre fils de Symphronius; il ne doute pas du succès de sa honteuse entreprise; il s’élance seul derrière le rideau qui ferme l’entrée du lupanar; il s’avance impétueusement vers Agnès, il étend les bras pour la saisir, mais il tombe mort à ses pieds. Cependant ses amis l’attendaient à la porte, curieux, inquiets de savoir si ce loup ravissant s’était emparé de la brebis du Christ, selon les paroles mêmes de la légende. Comme on ne le voit pas reparaître, comme on n’entend rien dans la cellule d’Agnès, quelqu’un se hasarde à y entrer: à l’aspect du mort, il se trouble, il invoque la pitié de la sainte, il est converti. Nul ne sera désormais assez hardi pour vouloir se faire l’exécuteur de l’arrêt de Symphronius, devant qui l’on ramène Agnès encore munie de sa virginité. Agnès consent à ressusciter le mort, qu’elle avait sacrifié à la défense de sa pudeur, et le ressuscité ne se soucie plus de s’en prendre aux vierges chrétiennes; mais cette résurrection miraculeuse est attribuée à des invocations magiques, et Agnès, condamnée à être brûlée vive, emporte avec elle sa fleur virginale dans les flammes du bûcher. Le savant éditeur de cette légende mentionne la tradition qui plaçait, sous les voûtes du Cirque Agonal ou destiné aux jeux publics, ce lupanar où la virginité d’Agnès avait remporté la victoire sur ses impurs ennemis.
Le supplice du lupanar se reproduit souvent dans les Actes des saintes, mais toujours avec des circonstances différentes, qui sembleraient accuser des variantes de détails sur un thème unique. Il n’est pas probable que les mêmes faits se soient représentés si souvent avec autant de similitude. Le plus célèbre de tous les martyres de cette espèce est celui de sainte Théodore, qui doit sans doute la célébrité de son nom à une mauvaise tragédie de Pierre Corneille, plutôt qu’à la légende paraphrasée par saint Ambroise et à ses Actes publiés par Ruinart. C’était une dame noble d’Alexandrie. Le juge la cita devant lui et la somma de sacrifier aux dieux. «D’après les ordres de l’empereur, lui dit-il, vous autres vierges qui refusez d’offrir de l’encens aux dieux, vous devez être exposées dans les lieux infâmes. Mais j’ai pitié de votre naissance et de votre beauté.—Vous pouvez faire ce qui vous plaira, répond Théodore. Ma volonté n’aura point de part aux violences que vous exercerez.» On la soufflette, par ordre du juge, qui s’efforce de dompter cette rebelle. «Malgré votre condition illustre, lui dit-il, vous me contraignez de vous faire affront devant le peuple, qui attend votre jugement. Je vous donne trois jours pour réfléchir; après ce délai, si vous refusez de sacrifier, je vous exposerai dans un lupanar, afin que les personnes de votre sexe voient votre déshonneur et s’amendent.» Les trois jours écoulés, Théodore resta aussi ferme dans sa résolution. «Théodore, lui dit le juge, puisque vous persistez dans votre refus de sacrifier, j’ordonne qu’on vous conduise au lupanar. Nous verrons si votre Christ vous délivrera.—Le Dieu qui m’a jusqu’à présent gardée sans tache, reprend Théodore avec douceur, connaît ce qui en arrivera; il est assez puissant pour me protéger contre ceux qui voudraient me faire injure.» On la conduit dans une maison de Prostitution; en y entrant, elle adresse une prière fervente à son Époux céleste. Le peuple environne la maison: il attend l’issue d’un martyre qui n’est pas chose nouvelle pour lui, et qui se termine ordinairement par la consécration de la virginité des patientes. Cette fois, il y a plus de spectateurs que d’acteurs. Aucun ne se présente pour faire affront à la chrétienne. Enfin, un soldat fend la foule et pénètre dans le lieu du supplice. Théodore frissonne au bruit des pas; elle rassemble autour d’elle, avec ses mains craintives, le peu de vêtements qu’on lui a laissés, et qui ne cachent pas tout ce qu’elle essaie de voiler. Ce soldat est un chrétien, qui a pris ce déguisement pour arriver jusqu’à elle et pour la sauver; il la conjure de changer d’habillement avec lui, et finit par la décider, en lui faisant un hideux tableau du sort qui l’attend dans cette vilaine maison. Théodore, déguisée en soldat, couvrant son visage avec sa cape et ses deux mains, sort heureusement de l’antre du vice, sans répondre aux questions qui l’assiégent et aux éclats de rire qui la poursuivent. Une heure après, le chrétien conduit devant le juge, était condamné à être décapité pour avoir aidé la délivrance de Théodore. Celle-ci reparaît et dispute à son libérateur la couronne du martyre. «C’est moi qui ai été condamné, lui dit Didyme.—Vous avez bien voulu me sauver l’honneur, répond Théodore, mais je ne consens point que vous me sauviez la vie; car j’ai fui l’infamie et non la mort.» Ils furent décapités ensemble, et Théodore mourut vierge.
Palladius, dans la Vie des Pères (Vita Patrum, cap. CXLVIII: De fæmina nobilissima quæ fuit semper virgo), rapporte un fait à peu près semblable, qui se serait passé un siècle auparavant, mais dont il ne nomme pas les héros, quoiqu’il emprunte son récit à «un ancien livre, dit-il, écrit par Hippolyte, qui fut l’ami des apôtres.» Une fille noble et vertueuse vivait à Corinthe dans la pratique austère du célibat chrétien. Elle fut dénoncée au juge, dans un temps de persécution. Ce juge impie avait un amour immodéré pour les femmes, et afin de satisfaire cet amour charnel, il recourait souvent aux bons offices des lénons et des marchands de Prostitution (cauponatores). Ceux-ci lui avaient vanté la beauté merveilleuse de la vierge chrétienne; il la trouva plus surprenante encore qu’il ne l’eût imaginée, et il n’épargna rien pour séduire cette vierge, qui repoussa ses prières aussi bien que ses menaces. Les tourments ne purent rien obtenir de la pure et douce victime. Le juge alors, indigné de cette résistance, eut l’idée, pour la vaincre, de condamner cette sainte à la Prostitution publique. Il la place dans un lupanar et il recommande au maître du lieu (jussit ei qui eas possidebat): «Prends cette fille, lui dit-il, et paye-moi tous les jours trois pièces d’or (nummos).» Le lupanaire accepte le marché et veut y faire honneur sur-le-champ. La nouvelle prostituée est annoncée aux libertins de la ville par un écriteau, qui lui assigne un nom et qui fixe son tarif. La débauche accourt, la bourse à la main; c’est à qui aura l’avantage de la première rencontre; ils se disputent, les indignes, le trésor de cette virginité qui ne se défend pas. «Écoutez, leur dit la pauvre femme qui ne peut se résigner à souffrir le martyre; il faut que je vous révèle ce que j’ai caché au lénon, et ce que je vous prie de tenir secret. J’ai un ulcère (ulcus) aux parties honteuses; cet ulcère exhale une mauvaise odeur; de plus, il est de nature contagieuse. Je ne veux pas que vous me détestiez..... Accordez-moi quelques jours de répit, et je me livrerai à vous, quand je serai guérie.» Tous se retirèrent, sans demander leur reste. La vierge, se voyant délivrée de ces bourreaux pour quelques jours du moins, priait Dieu de compléter sa délivrance en la faisant mourir. Tout à coup entre dans le lupanar un jeune homme, qui semblait trop animé pour que la fable de l’ulcère fût capable de l’arrêter dans ses desseins. La malheureuse vierge crut avec effroi que le dernier moment de sa virginité était venu; mais ce jeune homme était un chrétien, pieux et chaste, qui avait appris le péril que courait sa sœur en Jésus-Christ. Il avait donc formé le projet de la sauver, et il s’était fait admettre à prix d’argent dans ce lieu infâme. Il changea d’habits avec elle, et il demeura, le visage voilé, à la place obscène que la jeune fille venait de quitter. Dès que la substitution de personne eut été reconnue et le changement de sexe constaté, le chrétien fut condamné à mort et livré aux bêtes, ou plutôt, suivant un commentateur, à toutes les horreurs de la Prostitution antiphysique.
Ce ne fut pas la seule chrétienne qui sortit vierge du lupanar; la légende en cite une autre qui, après avoir, en qualité de mérétrix, prostitué son corps dans un lieu de débauche, retrouva sa virginité en allant à la mort. C’est la fameuse sainte Théodote, cette courtisane dont nous avons déjà parlé et qui souffrit la persécution, vers 249, du temps de l’empereur Philippe. Quand le préteur lui ordonna de sacrifier aux dieux: «C’est bien assez, s’écria-t-elle, que je sois une prostituée pour tout le monde. Je n’ajouterai pas ce crime à mes autres crimes, afin qu’au jour suprême du jugement, je puisse au moins me défendre d’avoir trahi le vrai Dieu!» On l’envoie en prison, où elle passe vingt et un jours, sans prendre aucune nourriture. Quand elle reparaît devant le juge, elle adresse publiquement une prière au Christ: «Je te conjure, dit-elle, de m’absoudre du crime dans lequel je suis tombée, à l’instigation du diable, car on m’appelle avec raison meretrix. Fortifie mon courage et regarde-moi avec clémence, afin que les plus atroces tortures n’aient pas même le pouvoir d’émouvoir mon cœur.» Le juge procède à l’interrogatoire: «De mon état, dit-elle fièrement, je suis courtisane, mais de ma religion, chrétienne, si toutefois je suis digne du Christ.» Elle est condamnée; la foule l’exhorte à sacrifier aux dieux; ses anciens amants la supplient d’épargner sa vie: «Suspendez-la au gibet, dit le juge, et déchirez-lui la peau avec des peignes de fer.» Elle supporte tout, en chantant les louanges du Seigneur. On verse du vinaigre et du plomb fondu dans ses plaies; on lui arrache les dents: elle ne cesse pas de prier à haute voix. Enfin, pour la faire taire, on la lapide. Les chrétiens qui ensevelirent son corps constatèrent, avec une surprise bien naturelle, que cette courtisane était vierge.
Quelquefois, au lieu d’envoyer la vierge dans un lupanar et de la livrer ainsi à un outrage public, le juge l’abandonnait à quelque libertin émérite qui s’engageait à ne la lui ramener que souillée et bonne pour le supplice capital. Ainsi en advint-il à sainte Denise, qui comparut devant le proconsul Optimus avec trois chrétiens nommés Pierre, André et Paul. Le proconsul la menaçait d’être brûlée vive si elle ne sacrifiait pas aux idoles: «Mon Dieu est plus grand que toi, répondit-elle; c’est pourquoi je ne crains pas tes menaces!» Le proconsul ne l’envoya pas au bûcher, mais il l’abandonna au bon plaisir de deux jeunes débauchés (ad corrumpendam). Ceux-ci l’emmenèrent avec eux dans leur maison et réunirent leurs efforts pour la faire céder à leurs obsessions criminelles: cette lutte inégale dura pourtant jusqu’au milieu de la nuit, sans qu’ils triomphassent d’une si courageuse vertu (ut ei vim turpitudinis inferrent). Cependant leur ardeur commençait à s’affaiblir et le démon de l’impureté se retirait d’eux (marescebat eorum cupiditatis libido). Enfin une clarté soudaine illumina toute la chambre, et un ange apparut, qui prit sous sa protection la vierge aux abois. Les deux corrupteurs effrayés tombèrent aux genoux de la chaste jeune fille, qui les releva en souriant: «Ne craignez rien, leur dit-elle; celui-ci est mon tuteur et mon gardien; c’est pour lui que je me suis livrée à vos impuissantes insultes.» Les deux païens la supplièrent d’intercéder pour eux auprès de ce divin protecteur et promirent de se convertir, en jurant qu’ils n’attenteraient plus jamais aux vierges du Seigneur.
On est autorisé à croire que ces attentats contre les vierges chrétiennes avaient lieu principalement à Alexandrie, pendant la grande persécution de Dioclétien. Le préfet de l’Égypte, nommé Hiéroclès, avait enjoint à tous les juges d’appliquer sans exception cette pénalité à toutes les femmes qui se disaient vierges par amour du Christ. Cet Hiéroclès, que les Actes des martyrs appellent souvent Héraclius, s’acharnait surtout à la persécution des femmes, et il les livrait impitoyablement aux agents de Prostitution (sanctas Dei virgines lenonibus tradentem, disent les Actes publiés par Ruinart, t. II, p. 196). On n’a pas de peine à croire que, dans une foule de cas, le juge ne dédaignait pas d’être lui-même l’exécuteur de ses arrêts. Ainsi en agissait le juge Priscus, qui fit beaucoup de mal aux chrétiens à la même époque. La Légende dorée de Jacques de Voragine le représente comme un homme inique et libidineux. Euphémie, fille d’un sénateur, alla s’accuser elle-même devant Priscus et réclama la faveur du martyre, en se plaignant de ce qu’on l’avait épargnée jusqu’alors, en dépit de sa profession de foi chrétienne. Priscus la fit battre de verges et l’envoya en prison: il ne tarda pas à l’y suivre, et il essaya de la violer; mais la sainte se défendit fortement, et la grâce de Dieu paralysa la lubricité de ce païen. Lui, se crut ensorcelé, et il chargea son intendant d’aller séduire par des promesses ou vaincre par des menaces l’intrépide prisonnière; mais l’intendant ne put pas ouvrir la porte du cachot, contre laquelle les haches mêmes ne faisaient que s’émousser, et il fut saisi par le diable, qui le força de se déchirer de ses propres mains. Le juge exposa inutilement la vierge à divers supplices, qui ne réussirent pas à lui ôter la vie, encore moins sa virginité. Cependant il avait donné ordre de la livrer à tous les jeunes libertins qui voudraient abuser d’elle jusqu’à ce qu’elle en mourût; mais ces libertins ne se souciaient pas de tenir tête à une magicienne, et les plus audacieux ne dépassèrent pas le seuil de la cellule où la sainte était renfermée dans l’attente de son déshonneur. Un d’eux pourtant, à qui la luxure donnait du cœur, osa pénétrer dans cette cellule; il fut bien surpris d’y trouver Euphémie entourée de vierges qui priaient avec elle; il confessa timidement sa mauvaise intention et se fit chrétien. Euphémie resta donc vierge, malgré les détestables projets de Priscus, qui voulut la voir décapiter et qui n’eut pas même le temps de dévoiler les mystères de ce corps sans tache; car, au moment où il allait profaner de ses regards impudiques cette virginité que la mort lui avait dérobée, il fut dévoré par un lion qui s’était échappé de la fosse et qui ne laissa pas un seul débris du persécuteur des vierges. «Sainte vierge triomphante, s’écrie saint Ambroise, à qui nous empruntons ce récit, en recevant la couronne de la virginité, tu méritas aussi la palme du martyre!» De pareils exemples gagnaient à la virginité et à la chasteté chrétienne toutes les âmes qu’ils enlevaient à la Prostitution et à l’impureté du paganisme.