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Histoire de la Révolution française, Tome 06 cover

Histoire de la Révolution française, Tome 06

Chapter 14: CHAPITRE XX.
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About This Book

Le texte retrace, pendant la période de la Convention, la montée en puissance du Comité de salut public: il décrit l'élimination successive de factions rivales, la répression politique et les exécutions, la suppression des ministères au profit de commissions, la fermeture des sociétés populaires sauf les Jacobins, et la répartition des fonctions entre membres du Comité. L'auteur relate les soumissions publiques et les adresses de provinces, les manœuvres et discours visant à concentrer l'autorité, et la proclamation officielle de la reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme, montrant l'articulation du gouvernement révolutionnaire entre violence, administration et symbolisme religieux.

Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale.

L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat. Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.» La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations et des cris de Vive la république! vive la convention!

Ainsi finit cette société dont le nom est resté si célèbre et si odieux, et qui, semblable à toutes les assemblées, à tous les hommes qui figurèrent successivement sur la scène, semblable à la révolution même, eut le mérite et les torts de l'extrême énergie. Placée au-dessous de la convention, ouverte à tous les nouveaux venus, elle était la lice où les jeunes révolutionnaires qui n'avaient pas figuré encore, et qui étaient impatiens de se montrer, venaient essayer leurs forces, et presser la marche ordinairement plus lente des révolutionnaires déjà assis au pouvoir. Tant qu'il fallut de nouveaux sujets, de nouveaux talens, de nouvelles vies prêtes à se sacrifier, la société des jacobins fut utile, et fournit des hommes dont la révolution avait besoin dans cette lutte sanglante et terrible. Quand la révolution, arrivée à son dernier terme, commença à rétrograder, c'est dans la société des jacobins que furent refoulés les hommes ardens[1] élevés dans son sein, et qui avaient survécu à cette action violente. Bientôt elle devint importune par ses inquiétudes, dangereuse même par ses terreurs. Elle fut alors sacrifiée par les hommes qui cherchaient à ramener la révolution du terme extrême où elle était arrivée, à un juste milieu de raison, d'équité, de liberté, et qui, aveuglés, comme tous les hommes qui agissent, par l'espérance, croyaient pouvoir la fixer dans ce milieu désiré. Ils avaient raison sans doute de vouloir revenir à la modération, et les jacobins avaient raison de leur dire qu'ils allaient à la contre-révolution. Les révolutions, semblables à un pendule violemment agité, courant d'une extrémité à une autre, on est toujours fondé à leur prédire des excès; mais heureusement les sociétés politiques, après avoir violemment oscillé en sens contraires, finissent par se renfermer dans un mouvement égal et justement limité. Mais que de temps encore, que de maux, que de sang avant d'arriver à cette heureuse époque! Nos devanciers les Anglais eurent encore à traverser Cromwell et deux Stuarts.

Les jacobins dispersés n'étaient pas gens à se renfermer dans la vie privée, et à renoncer aux agitations politiques. Les uns se réfugièrent au club électoral, qui, chassé de l'évêché par les comités, s'était réuni dans une des salles du Muséum; les autres se portèrent au faubourg Saint-Antoine, dans la Société populaire de la section des Quinze-Vingts. C'est là que se réunissaient les hommes les plus marquans et les plus prononcés du faubourg. Les jacobins s'y présentèrent en foule le 24 brumaire, en disant: «Braves citoyens du faubourg Antoine, vous qui êtes les seuls soutiens du peuple, vous voyez les malheureux jacobins persécutés. Nous vous demandons à être reçus dans votre société. Nous nous sommes dit: Allons au faubourg Antoine, nous y serons inattaquables; réunis, nous porterons des coups plus sûrs pour garantir le peuple et la convention de l'esclavage.» Ils furent tous admis sans examen, se permirent les propos les plus violens et les plus dangereux, et lurent plusieurs fois cet article de la déclaration des droits: Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Les comités, qui avaient essayé leurs forces, et qui se sentaient capables de vigueur, ne crurent pas devoir poursuivre les jacobins dans leur asile, et leur permirent de vains propos, se tenant prêts à agir au premier signal, si les faits venaient à suivre les paroles.

La plupart des sections de Paris reprirent courage, expulsèrent de leur sein ce qu'on appelait les terroristes, qui se retirèrent du côté du Temple, vers les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Délivrées de cette opposition, elles rédigèrent de nombreuses adresses pour féliciter la convention de l'énergie qu'elle venait de déployer contre les complices de Robespierre. De presque toutes les villes partirent des adresses semblables, et la convention, ainsi entraînée dans la direction qu'elle venait de prendre, s'y engagea encore davantage. Les soixante-treize déjà redemandés le furent tous les jours à grands cris par les membres du centre et du côté droit, qui tenaient à se renforcer de soixante-treize voix, et qui voulaient surtout assurer la liberté du vote en rappelant leurs collègues. Les soixante-treize furent enfin élargis et réintégrés; la convention, sans s'expliquer sur le 31 mai, déclara qu'on avait pu penser sur cet événement autrement que la majorité, sans pour cela être coupable. Ils rentrèrent tous ensemble, le vieux Dusaulx à leur tête. Celui-ci prit la parole pour eux, et assura qu'en venant se rasseoir à côté de leurs collègues ils déposaient tout ressentiment, et n'étaient occupés que du désir de faire le bien public. Ce pas fait, il n'était plus temps de s'arrêter. Louvet, Lanjuinais, Henri Larivière, Doulcet, Isnard, tous les girondins échappés à la proscription, et cachés la plupart dans des cavernes, écrivirent et demandèrent leur réintégration. Une scène violente s'éleva à ce sujet. Les thermidoriens, épouvantés de la rapidité de la réaction, s'arrêtèrent, et imposèrent au côté droit qui, croyant avoir besoin d'eux, n'osa pas leur déplaire et cessa d'insister. Il fut décrété que les députés mis hors la loi ne seraient plus poursuivis, mais qu'ils ne rentreraient pas dans le sein de l'assemblée.

Le même esprit qui faisait absoudre les uns devait porter à condamner les autres. Un vieux député, nommé Raffron, s'écria qu'il était temps de poursuivre tout ce qui était coupable, et de prouver à la France que la convention n'était pas complice des assassins; il demanda qu'on mît sur-le-champ en jugement Lebon et David, tous deux arrêtés. Ce qui s'était passé dans le Midi, et surtout à Bédouin (Vaucluse), ayant été connu, on voulut un rapport et un acte d'accusation contre Maignet. Une foule de voix demandèrent le jugement de Fouquier-Tinville, et une instruction contre l'ancien ministre de la guerre Bouchotte, celui qui avait livré les bureaux de la guerre aux jacobins. On fit la même proposition contre l'ex-maire Pache, complice, disait-on, des hébertistes, et sauvé par Robespierre. Au milieu de ce torrent d'attaques contre les chefs révolutionnaires, les trois chefs principaux, long-temps défendus, devaient enfin succomber. Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, accusés de nouveau, et d'une manière formelle par Legendre, ne purent échapper au sort commun. Les comités ne purent se dispenser de recevoir la dénonciation, et de donner leur avis. Lecointre, déclaré calomniateur dans sa première accusation, annonça qu'il avait fait imprimer les pièces qui lui avaient manqué d'abord; elles furent renvoyées aux comités: ceux-ci, entraînés par l'opinion, n'osèrent pas résister, et déclarèrent qu'il y avait lieu à examen contre Billaud, Collot et Barrère, mais non contre Vadier, Vouland, Amar et David.

Le procès de Carrier, longuement instruit en présence d'un public qui déguisait mal l'esprit de réaction dont il était animé, s'acheva enfin le 26 frimaire (16 décembre). Carrier et deux membres du comité révolutionnaire de Nantes, Pinel et Grand-Maison, furent condamnés à la peine de mort, comme agens et complices du système de la terreur; les autres furent acquittés comme excusés de leur participation aux noyades par l'obéissance à leurs supérieurs. Carrier, persistant à soutenir que la révolution tout entière, ceux qui l'avaient faite, soufferte ou dirigée, étaient aussi coupables que lui, fut traîné à l'échafaud: il prit de la résignation au moment fatal, et reçut la mort avec calme et courage. En preuve de l'entraînement aveugle des guerres civiles, on citait de Carrier des traits de caractère qui, avant sa mission à Nantes, prouvaient chez lui une humeur nullement sanguinaire. Les révolutionnaires, tout en condamnant sa conduite, furent effrayés de son sort; ils ne pouvaient pas se dissimuler que cette exécution était le commencement de sanglantes représailles que leur préparait la contre-révolution. Outre les poursuites dirigées contre les représentans membres des anciens comités, ou envoyés en mission, d'autres lois récemment rendues leur prouvaient que la vengeance allait descendre plus bas, et que l'infériorité du rôle ne les sauverait pas. Un décret obligea tous ceux qui avaient rempli des fonctions quelconques et manié les deniers publics, à rendre compte de leur gestion. Or, comme tous les membres des comités révolutionnaires avaient formé des caisses avec le revenu des impôts, avec l'argenterie des églises, avec les taxes révolutionnaires, pour organiser les premiers bataillons de volontaires, pour solder des armées révolutionnaires, pour payer des transports, pour faire la police, pour mille dépenses enfin du même genre, il était évident que tout individu, fonctionnaire pendant la terreur, allait être exposé à des poursuites.

À ces craintes fondées se joignaient encore des bruits fort alarmans. On parlait de paix avec la Hollande, la Prusse, l'Empire, l'Espagne, la Vendée même, et on prétendait que les conditions de cette paix seraient funestes au parti révolutionnaire.

FIN DU TOME SIXIÈME.

TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME SIXIÈME.

CHAPITRE XIX.

Résultats des dernières exécutions contre les partis ennemis du gouvernement.-Décret contre les ex-nobles.—Les ministères sont abolis et remplacés par des commissions.—Efforts du comité de Salut Public pour concentrer tous les pouvoirs dans sa main.—Abolition des sociétés populaires, excepté celle des jacobins.—Distribution du pouvoir et de l'administration entre les membres du comité.—La convention, d'après le rapport de Robespierre, déclare, au nom du peuple français, la reconnaissance de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme.

CHAPITRE XX.

État de l'Europe au commencement de l'année 1794 (an II).—Préparatifs universels de guerre. Politique de Pitt. Plans des coalisés et des Français.-État de nos armées de terre et de mer.—Activité et énergie du gouvernement pour trouver et utiliser les ressources.—Ouverture de la campagne; occupation des Pyrénées et des Alpes.—Opérations dans les Pays-Bas. Combats sur la Sambre et sur la Lys. Victoire de Turcoing.—Fin de la guerre de la Vendée.—Commencement de la guerre des chouans.—Événemens dans les colonies. Désastre de Saint-Domingue. Perte de la Martinique.—Bataille navale.

CHAPITRE XXI.

Situation intérieure an commencement de l'année 1794.-Travaux administratifs du comité.—Lois des finances. Capitalisation des rentes viagères.-État des prisons. Persécutions politiques. Nombreuses exécutions.—Tentative d'assassinat sur Robespierre et Collot-d'Herbois.—Domination de Robespierre.—La secte de la mère de Dieu.—Des divisions se manifestent entre les comités.—Fête à l'Être suprême.—Loi du 22 prairial réorganisant le tribunal révolutionnaire.—Terreur extrême. Grandes exécutions à Paris. Missions de Lebon, Carrier et Maignet; cruautés atroces commises par eux. Noyades dans la Loire.—Rupture entre les chefs du comité de salut public; retraite de Robespierre.

CHAPITRE XXII.

Opérations de l'armée du Nord vers le milieu de 1794. Prise
d'Ypres.-Formation de l'armée de Sambre-et-Meuse. Bataille de Fleurus.
Occupation de Bruxelles.—Derniers jours de la terreur; lutte de
Robespierre et des triumvirs contre les autres membres des comités.
Journées des 8 et 9 thermidor; arrestation et supplice de Robespierre,
Saint-Just.—Marche de la révolution depuis 89 jusqu'au 9 thermidor.

CHAPITRE XXIII.

Conséquences du 9 thermidor.—Modifications apportées au gouvernement révolutionnaire.—Réorganisation du personnel des comités.—Révocation de la loi du 22 prairial; décrets d'arrestation contre Fouquier-Tinville, Lebon, Rossignol, et autres agens de la dictature; suspension du tribunal révolutionnaire; élargissement des suspects.—Deux partis se forment, les montagnards et les thermidoriens.—Réorganisation des comités de gouvernement.—Modifications des comités révolutionnaires.—État des finances, du commerce et de l'agriculture après la terreur.—Accusation portée contre les membres des anciens comités, et déclarée calomnieuse par la convention.—Explosion de la poudrière de Grenelle; exaspération des partis.—Rapport fait à la convention sur l'état de la France.—Nombreux et importans décrets sur toutes les parties de l'administration.-Les restes de Marat sont transportés au Panthéon et mis à la place de ceux de Mirabeau.

CHAPITRE XXIV.

Reprise des opérations militaires.—Reddition de Condé, Valenciennes, Landrecies et le Quesnoy. Découragement des coalisés.—Bataille de l'Ourthe et de la Roër.—Passage de la Meuse.—Occupation de toute la ligne du Rhin.—Situation des armées aux Alpes et aux Pyrénées. Succès des Français sur tous les points.—État de la Vendée et de la Bretagne; guerre des chouans. Puisaye, agent principal royaliste en Bretagne.—Rapports du parti royaliste avec les princes français et l'étranger. Intrigues à l'intérieur; rôles des princes émigrés.

CHAPITRE XXV.

Hiver de l'an III. Réformes administratives dans toutes les provinces.-Nouvelles moeurs. Parti thermidorien; la jeunesse dorée. Salons de Paris-Lutte des deux partis dans les sections; rixes et scènes tumultueuses.-Violences du parti révolutionnaire aux Jacobins et au club électoral.-Décrets sur les sociétés populaires—Décrets relatifs aux finances. Modifications au maximum et aux réquisitions.—Procès de Carrier.-Agitation dans Paris, et exaspération croissante des deux partis.—Attaque de la salle des Jacobins par la jeunesse dorée.-Clôture du club des Jacobins.-Rentrée des soixante-treize députés emprisonnés après le 31 mai.-Condamnation et supplice de Carrier.-Poursuites commencées contre Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barrère.

FIN DE LA TABLE.