LIVRE VIII.
Marie s'enfuit jusqu'à Galloway. — Elle s'arrête à l'abbaye de Dundrennan. — Elle aborde en Angleterre. — Hésitation d'Élisabeth. — Elle refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit justifiée. — Lettres. — Marie Stuart prisonnière. — Élisabeth arbitre entre les seigneurs écossais et leur reine. — Conférence d'York. — Conférence d'Hampton-Court et de Londres. — Élisabeth refuse de se prononcer. — Elle garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son or. — Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse. — Régence de Murray. — Sa mort. — Guerre civile en Écosse. — Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine. — Prise de Dumbarton par les partisans du roi. — L'archevêque de Saint-André pendu. — Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à tour régents. — Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans le château d'Édimbourg. — Prise du château. — Mort de Lethington. — Mort de Kirkaldy de Grange. — Le régent enrichi. — Le roi affermi. — Giordano Bruno. — Knox. — Les luttes du réformateur. — Son courage indomptable. — Son portrait. — Sa mort. — Sa maison au sommet de la Canongate. — Iniquités de Morton. — Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le régent. — Procès de Morton. — Son exécution. — James Douglas venge le comte de Morton. — Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart.
Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis s'enfuirent comme elle.
La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur ; le désert où nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant, tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite et la honte en arrière, les périls et les piéges en avant, tel était son triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes inhabitées qui ne fissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle parvint avec un cortége dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes.
Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir pendant la captivité de Lochleven, entraîna Marie. Ses propres États lui étaient fermés par la haine ; l'Espagne, l'Italie et la France, par la mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway, et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur.
A ÉLISABETH.
« De Workington, 17 mai 1568.
« Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis jamays osé aller que la nuict… »
Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel.
A LA REINE ÉLISABETH.
« De Carlisle, 28 mai 1568.
« … Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés vous que je vous envoyés mon cœur en bague ; je vous aporte le vray et corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud. »
Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales : ou relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants secours ; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir comme elle y était entrée, selon son bon plaisir.
Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra facilement à cette princesse que Marie, libre, était un embarras immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un instrument de Philippe II ; en France, des Guise ; en Italie, du Pape ; en Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle : la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, mais elle était convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vît, même un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Élisabeth, en abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison d'État.
Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un prétexte à ses sinistres desseins.
Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord Scrope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais ralliés au jeune roi Jacques VI.
Marie fut transportée d'indignation ; mais établie déjà dans le château de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide arbitrage.
Marie faisait ses réserves :
A ÉLISABETH.
« De Carlisle, 15 juin 1568.
« … Hélas! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez? Ostez, Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de ma vie (le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée), mais recouvrer mon honneur et avoir support à chastier mes rebelles, non pour leur respondre à eulx comme leur pareille.
« … Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations, mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers vous de bonne voglia, non en forme de procès avec mes subjectz. Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle.
« Marie, R. »
Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence, cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive.
Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers cette époque à Philippe II :
« La pièce que la reine habite est obscure ; elle n'a qu'une seule croisée garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des districts de la frontière de Carlisle ; la reine n'a auprès d'elle que trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe. Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre. »
Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. Elle écrivit à Catherine de Médicis ; elle écrivit au roi Charles IX et au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.
Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.
« De Carlisle, 21 juin 1568.
« Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.
« La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre XX et douze mille à travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine, et suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser ; et toutes foys tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé et longue vie.
« Votre humble et obéissante niepce,
» Marie, R. »
Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières d'Écosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue.
A LA REINE ÉLISABETH.
« De Carlisle, 5 juillet 1568.
« … Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye : car je ne suis un enchanteur, mais vostre sœur et cousine… Je ne suis de la nature du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.
« Vostre bonne sœur et cousine,
« M., R. »
Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser. Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.
Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.
Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y perdit sa peine.
Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de ces communications fardées. Il se présenta vers cette époque une occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Élisabeth d'Espagne, fille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles IX, elle versa dans sa réponse toute son âme.
« De Bolton, 24 septembre 1568.
« Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis environnée… Je vous diray une chose en passant, que si les roys, vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs, je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce quartier est entièrement dédié à la foy catholique, et pour ce respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays. Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par un discours de toutes les menées qui ont estay faytes contre moy depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de belles choses pour changer de religion ; ce que je ne feray. Mays si je suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis l'exerser issi, car l'on ne me le veult permettre ; et seullemant pour en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings de crédit.
« Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx prandre en bon essiant : c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection ; la requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra estre de la partie des subjects contre les princes, elle n'oseroit le refeuser, car elle est assez en doubte elle mesme de quelque insurrection… Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions, et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des cueurs des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs bayller et quister mon droit, qui seroit cause de le randre de leur religion méchante ; mays plutost, si je le ray, je le voudrois envoyer, et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à l'antique et bonne foy. Je vous suplie, tenés cessi segret ; car il me cousteroit la vie.
« J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envoiés moi quelque un en vostre particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse entendre tous mes desaints.
« Vostre très-humble seur à vous obéir,
« Marie. »
Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce des Guise.
Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II, châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses chimères, sa politique impossible ; mais femme, comment ne pas la comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en s'épanchant?
Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de la reine d'Écosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph Sadler, représentaient Élisabeth ; Leslie, évêque de Ross, les lords Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan.
Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal, à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si furieuses passions.
Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses vengeances, Élisabeth substitua bientôt Londres à York.
De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus souvent à Hampton-Court.
Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tous les plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine.
Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens de la haine et de la politique de leur maîtresse.
Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le meurtre de Darnley.
C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été criminelle!
Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle, croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit : « Ne voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse? — Non, madame, » répondit le duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. « Je n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité sur son oreiller. » En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.
Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte ; et, d'un autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son intervention.
Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens, la nature, la commisération, l'hospitalité.
Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le statu quo. Murray était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner une clémence ; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée d'avance et une atroce politique.
Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk, d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le comte de Westmoreland : muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc ; mais il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth.
Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la sécurité du foyer par toute l'Écosse.
Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut immense.
Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray, c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement, et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des politiques, elle fait des héros, des martyrs ; ce principe anime des milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des hécatombes humaines.
Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir.
Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette autorité s'élèverait-elle? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et de l'Écosse, aspirerait-il? Il était sur l'avant-dernier degré du trône. Franchirait-il ce degré? Il roulait puissamment cette question dans son esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha contre lui.
Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires, qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et grossier, mais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21 janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence. Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, plus nombreux et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa suite. Il annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se rendrait à Édimbourg.
Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow. Il était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions.
Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour, par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État, et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir.
Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh. Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de cette demeure, qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se vêtir contre le froid, qui était très-vif ; et les tours féodales de ses aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue. Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton. Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de soie qui avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son cœur, et il fit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable. Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit altier, violent, une main prompte et sûre.
Bothwell-Haugh était né conspirateur.
Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le 22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et, ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier. Ces soins accomplis, il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée, et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se réveilla un peu avant l'aurore. Il se leva lentement, tout absorbé dans ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amortir le bruit de ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre sur le mur ne le trahît point au dehors. Il descendit barricader solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval, et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le régent ; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de lait, à la tête, aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux chasseurs qui osaient l'affronter.
Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia, selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie. Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la ville ; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista obstinément. « Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera ; mais il ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur. » Il avait d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau, poëte, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné d'or. « Pas de faiblesse, » répondit-il à lord Glencairn, qui insistait pour qu'il évitât la rue fatale ; et, montant à cheval, suivi de son cortége de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant, saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie, il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie où son cheval était sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin. Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent la porte de la rue ; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les traces du meurtrier, qui s'enfuyait comme un tourbillon humain. Se sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant, semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper, émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que faire? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que Bothwell-Haugh apercevait déjà? Il tira sa dague, et, piquant de la pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et, retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans un fourré.
Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans l'agonie. « Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres. » Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un héros. Son corps fut porté en grande pompe à Édimbourg, à travers le deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre ; je me suis incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse mémoire encore vivante dans sa patrie.
Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le modérateur.
Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était l'un et l'autre.
C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste, marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir.
Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment public le plus sacré : le sentiment national.
Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement du protestantisme.
Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme, privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se trompait. Sa chute sanglante ne fut point un mal irréparable. Bien qu'il eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux, conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la séve qui les nourrit et qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce qu'elles sont nécessaires à tous.
Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas fait pour craindre, mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un mot de Marie Stuart? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en France, un archevêque, d'en parler à leur cousine.
Voici la réponse :
« … Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une si meschante créature, que le personnage dont il est question (M. l'amiral), fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de la main d'un bourreau, comme il a mérité ; vous n'ignorez pas comme j'ai cela à cueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce n'est pas mon mestier.
« Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement ; de quoy je lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil. »
Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il congédia le messager des Guise avec hauteur : « Dites à ceux qui vous ont envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres. J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence ; mais je ne connais pas de prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin. »
Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart ; il désola Élisabeth.
« Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne d'Angleterre a vifement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir et conserver en repos ; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de Lestre (Leicester) a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à dépendre d'un homme seul. »
L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent. Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de Lethington et Kirkaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le gouverneur.
Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de guerre le meilleur après le château d'Édimbourg.
C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux. Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués à la reine Marie? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale, les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable ennemi que lui.
La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère. Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Église réformée, le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses habitudes, de sa nature et de sa passion! Homme de guerre, il eut bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide.
En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour accomplis, Jordan-Hill, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru du prestige de ces visions nocturnes.
Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses ; mais elles étaient appuyées à la citadelle de Dumbarton ; nul ne les redescendait, et ceux qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre. Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide. Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille, avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et le suivit immédiatement : ses compagnons venaient après. L'échelle avait été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension.
Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre, soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. « Halte! » dit Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe. « Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais tomber. — Sois sans peur, » lui répondit Jordan-Hill ; et, gravissant jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni. Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse situation.
Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe : « Tout va bien, compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher. » Les braves de Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie, ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. « Maintenant, reprit le capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas. » Il monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et, croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors. Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef. Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés, facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.
« Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)… qui est un accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la royne d'Écosse. »
« J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la surprise de Dumbarton. »
Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti. « Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les surpreneurs solicités de le randre en mein angloise. »
Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de Sheffield, le 18 avril 1571 :
« Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de toute l'isle. »
Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M. de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver. L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan, ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt ans plus tard, il mourrait « suspendu entre la terre et le dais du ciel. » L'archevêque avait oublié la prophétie ; il s'en souvint dès qu'il se vit entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement : « Je m'y attendais. » L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un primat.
L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père ; la jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau, comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut submergée de sang.
Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués : l'un, celui de la reine, à Édimbourg ; l'autre, celui du roi, à Stirling.
De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le cri de vengeance, Pensez à l'archevêque de Saint-André! réveilla la ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling, un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.
Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton.
Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le fardeau fut trop lourd pour sa vertu.
Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps contenue éclata. Toujours influent par sa naissance, par ses talents, par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et rien ne surpassait sa cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre ; guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du comptoir, le juge du tribunal, le prêtre du sanctuaire, sans respecter personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne respectaient rien! Les deux partis continuèrent, l'un sur les injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes. Morton était un Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de famille, les guerres des Douglas. Les armoiries de sa maison, les armoiries au cœur sanglant, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir, fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent. Kirkaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à tenir pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg.
De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit, plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie fût restée maîtresse dans le royaume de ses pères. « De Grange m'asseure, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau tant que vie luy durera. »
Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses et un corps d'artillerie pour former le siége du château d'Édimbourg.
Le brave Kirkaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une expérience consommée ; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme blanche. « Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée hors du fourreau. » Mais il parlait à des spectres que le désespoir saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais, au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton ; elle lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse, Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château d'Édimbourg, « qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en advertyr les principaulx alliés de la couronne. »
Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites : « A sçavoir, » écrit l'ambassadeur à Charles IX, « qu'elle n'avoit rien entendu de l'exécution ; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du pays ; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout ce fait ; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de Vostre Majesté, j'en serois amplement informé. »
Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin ; c'est ainsi que les soldats appelaient Kirkaldy, du nom celtique du château d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée.
Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent n'étaient que trop fondés.
Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir. Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une affaire, celle de l'éternité.
Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de son sang et dit : « Faisons cette libation à Jupiter libérateur. » Puis s'adressant au questeur, il ajouta : « Regarde, jeune homme, tu es né dans un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de courage. Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam expediat constantibus exemplis. »
Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait. On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort. Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents!
Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie publique?
Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit, sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était dans l'anxiété ; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy. Ils offrirent bien plus : leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut : « La mort! »
Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange : « Je le savais d'avance, dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de braves amis. » Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour marcher au supplice. « C'est notre dernier combat, dit-il à son frère James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement, mais nous ne la démentirons pas. » Arrivé au lieu de l'exécution, à la croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua d'entretenir avec une mâle douceur.
Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord portée comme un message, s'accomplît : « De Grange, écoute-moi, toi que j'ai aimé ; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher ; je t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le soleil ardent. »
Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule, Kirkaldy, « cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille, » subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus chère à l'Écosse cette sublime mémoire.
Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent par pitié. Ce furent les derniers Romains… les derniers Écossais de Marie. Ultimi Scotorum, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second comme diplomate ; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.
On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang.
Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des bijoux de la reine.
« … Je les ay… demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre craindre qu'il les veuls desrober ; car il fait mourir ceulx qui les avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit ; en quoy se manifeste trop évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper, afin d'en avoir sa part ; ayant asses faict paroistre par aultres demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine. »
La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent, affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton, maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour Élisabeth et à ses propres iniquités ; ferme du reste dans l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.
Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit en politique, soit en religion.
Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.
Il formula et imprima ces maximes hardies :
« … La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai : l'évidence.
« L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos pensées. Voilà l'autorité véritable. »
Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la philosophie pure et transcendante : la substance, selon lui, de toutes les formes, leur flambeau immortel.