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Histoire de Marie Stuart

Chapter 3: LIVRE PREMIER.
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About This Book

The author presents a detailed narrative of a sixteenth-century queen's life, from childhood and courtly upbringing through marriage, exile, and return; it examines religious tensions, factional rivalries, and personal passions that intertwine with political events, and follows her travels, imprisonments, trials, and ultimate execution. The work combines archival research, contemporary documents, travel to historical sites, and portrait study to reconstruct episodes, assess accusations and defenses, and weigh contradictory testimonies, while reflecting on the interplay of love, ambition, and fate in a turbulent reign.

HISTOIRE
DE
MARIE STUART.

LIVRE PREMIER.

Plan de cette histoire. — Naissance de Marie Stuart. — Jacques V. — Ses aventures. — Lindsay du Mont. — Buchanan. — Presbytérianisme. — Madeleine de France. — Marie de Lorraine. — Henri VIII. — Guerre entre l'Angleterre et l'Écosse. — Mort de Jacques V. — Sacre de Marie Stuart à Stirling. — Séjour de la petite reine d'Écosse au monastère d'Inch-Mahome. — Persécution contre le protestantisme. — Le cardinal Beatoun. — Supplice de George Wishart. — Assassinat du cardinal Beatoun par Norman Lesly. — Knox au château de Saint-André. — Prise du château. — Knox et les autres prisonniers dans les bagnes de France. — Débarquement de Marie Stuart en Bretagne, au port de Roscoff. — Son arrivée à Saint-Germain en Laye. — Henri II. — Ses favoris. — Diane de Poitiers. — Le comte d'Arran. — Régence de Marie de Lorraine. — Le comte d'Angus. — L'Église presbytérienne.

Je voudrais raconter avec impartialité l'histoire de Marie Stuart, de cette princesse qui, née d'une race de héros par sa mère, et par son père d'une race de rois, fut la femme la plus belle de son siècle, et la plus illustre par ses grâces, par ses malheurs, peut-être par ses crimes, sûrement par ses expiations.

L'occupation ardente de Marie Stuart fut l'amour ; la politique ne fut que son écueil. L'amour posséda son âme tout entière, depuis les artifices jusqu'aux attentats. Elle aima et fut aimée dans les palais, dans les camps, dans les prisons. Elle s'abandonna sans frein à ses caprices ou à sa passion, et secoua partout le feu autour d'elle. Ses séductions furent toujours irrésistibles, souvent cruelles, une fois atroces. L'amour l'enivra dans les festins d'Holyrood. La politique la réveilla de son rêve voluptueux, et, la saisissant d'une main rude, elle l'enchaîna et l'immola. Marie avait été l'idole de l'amour ; elle fut la victime de la politique.

Sa vie fut orageuse, sa mort tragique, et sa mémoire, l'éternel problème de l'histoire, flotte entre un autel et un pilori : sainte pour les uns, empoisonneuse pour les autres ; tantôt la reine chère à l'Église, tantôt l'élève de Locuste, tour à tour adorée et maudite. J'essayerai de tenir la balance droite, et de ne céder ni à la prévention, ni à l'horreur, ni à l'attrait ; je m'efforcerai de ne fléchir qu'à la justice. Les ennemis ont accusé, et les amis ont absous. De quel côté est l'erreur? Dieu seul le sait. L'historien le conjecture : s'il le révèle, ce sera en gémissant. L'historien doit être grave, et ne rien hasarder ; car toute légèreté de sa plume peut devenir une calomnie ineffaçable. Son rôle est de ne rien omettre, ni du bien, ni du mal : son entraînement serait de plaindre, sa joie d'absoudre, mais son devoir est de raconter.

La maison des Stuarts est l'une des plus anciennes de l'Europe. Son premier ancêtre sur le trône fut ce grand Robert Bruce, le héros de l'Écosse avant d'en être le roi. L'histoire n'a pas une race plus fatale. Des sept princes qui portèrent la couronne avant Marie Stuart, trois périrent par le fer et par le poison, deux furent tués à la guerre. On connaît le sort de ceux qui lui succédèrent : la proscription, la déchéance, le billot et l'exil. Indépendamment des fautes individuelles, ne dirait-on pas d'une destinée collective roulant d'elle-même aux abîmes?

Cette destinée ne fut jamais tracée d'un pinceau plus sévère que sur une toile où Marie Stuart est représentée dans la fleur de sa jeunesse. Au milieu de cette transfiguration que donne le génie, le peintre l'a couronnée d'une auréole sinistre. Jamais nulle image ne refléta une beauté plus tragique. Les traits sont délicats et nobles ; un rayon de soleil éclaire des boucles de cheveux blonds, vivants et électriques dans la lumière : seulement, autour de cette lumière, le fond est lugubre, et cette tête charmante semble déjà dévouée au supplice.

Insensiblement on passe de la contemplation de cette jeune femme au souvenir de sa race ; on pense à ses aïeux presque tous assassinés à leurs foyers ou tués dans les combats ; on pense à ses petits-fils, les précurseurs des échafauds et des proscriptions de la royauté ; puis on revient tristement à elle, qui résume et qui épuise tous les prestiges, tous les dons, tous les piéges, toutes les chutes, tous les malheurs, toutes les iniquités et tous les courages de ses deux maisons, marquées d'avance pour combattre, et pour disparaître avant l'idée qu'elles représentent l'une et l'autre : l'absolutisme de l'Église et de l'État.

De tous les personnages historiques, Marie Stuart est certainement le plus problématique. Sous les enchantements de sa beauté, il y a un mystère. Je tâcherai de soulever les voiles qui la couvrent, afin de la montrer telle qu'elle est. Heureux si dans mon livre, cette toile de l'écrivain, je faisais revivre cette princesse si passionnée, si énigmatique et si diverse, qui, par delà les temps, allume encore l'amour ou la haine de la postérité, comme elle alluma l'amour ou la haine de ses contemporains!

Ce livre, d'ailleurs, n'est ni l'histoire d'un siècle, ni peut-être même l'histoire d'un règne : c'est avant tout l'histoire d'une femme dont on n'a guère crayonné que le roman, tantôt sous la forme du panégyrique, tantôt sous la forme du pamphlet. J'aurai du moins recomposé un portrait vrai. J'aurai tenté de retracer consciencieusement une figure perdue dans les brumes de l'Écosse, et comme évanouie dans l'ombre du passé.


Marie Stuart naquit au château de Linlithgow, vers le milieu du XVIe siècle (8 décembre 1542). Elle était fille de Jacques V et de Marie de Lorraine, dont le père, Claude de Lorraine, porta le premier ce beau nom de duc de Guise.

Jacques V n'était pas un prince vulgaire. Il avait des qualités brillantes. Il aimait les femmes, les arts et les combats. C'était un François Ier d'Écosse. Il excellait dans tous les exercices du corps, et surtout dans l'escrime. Il était malheureusement plus chevalier que roi. Si la politique, meilleure qu'une épée sur le trône, eût été le complément de sa grâce et de son courage, il mériterait d'être comparé à Henri IV. Il avait même à un plus haut degré que le Béarnais l'amour du peuple, dont il protégeait le travail et les jeux. Il ne présidait pas aux tournois des nobles avec plus de cœur qu'aux amusements du peuple. Il avait institué des prix pour la course, pour la lutte, pour l'arc ; ces prix il les décernait lui-même, et les plus humbles artisans le connaissaient. On l'appelait, à cause de son amour pour les petits, le Roi des communes ; Rex plebeiorum, disent les chroniques.

Bien des fois il descendit du château de Stirling ou du palais d'Holyrood sous un déguisement, afin de mieux voir comment la justice était faite à son peuple ; souvent aussi pour se trouver à un rendez-vous de chasse ou d'amour. Il partait gaiement sans garde et sans suite, quelquefois, comme un montagnard, en jaquette, en plaid et en toque de tartan ; quelquefois, comme un archer, en habit vert de Lincoln, et son cor suspendu à une bandoulière de cuir. Ainsi équipé et toujours bien armé, il courait tous les hasards. Sa vie fut plus d'une fois en péril ; mais sa présence d'esprit, et sa merveilleuse adresse ne lui firent jamais défaut.

Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves ; les traditions racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable complaisance de l'imagination populaire pour ses héros.

Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au village de Gramond :

Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube, il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux, lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood. Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant, parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour. Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est blessé. Les coups et les cris redoublent.

Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend l'offensive. « Mon brave ami, suis-moi, » s'écrie-t-il. Et ils s'élancent en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. « Je m'appelle John Howieson. — Et que souhaiterais-tu le plus au monde? — Le domaine de Brachead, répondit le journalier ; il vaut mieux qu'un royaume. — C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir demain à Édimbourg ; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi, auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien. »

Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or. Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue ; un seul était assis et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln, comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V.

« Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage, » dit le roi. Et, prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il le remit en souriant à Howieson. « Par cet acte, lui dit-il, tu es désormais propriétaire du domaine de Brachead. » Le pauvre homme ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond, le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière. Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un privilége d'honneur.

Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi. « Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce moment? — Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester secret. » Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par celle qui lui avait tout refusé, répondit : « Rien n'est secret pour moi, ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous chassez sur mes terres. » Le roi rougit de colère, et s'écria : « Puisque vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes droits, et que les armes règleront tout entre nous. » Le comte toucha la poignée de son épée ; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect succédant à la jalousie : « Excusez-moi, monseigneur : il me serait glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un aussi bon chevalier que vous ; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu. Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre vous, mais à vos côtés. — Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le roi. Changeons nos épées, mon cher comte ; la vôtre est si vaillante, que je croirai conclure un marché de prince. » Le comte reçut en s'inclinant le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent cordialement.

Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des aventures : il était magnifique, et tous les luxes le charmaient.

Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard, s'avançant avec une torche, mit le feu au palais ; le laird voulant montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée et pour un seul hôte.

Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à l'effigie de Jacques V. « Voilà mon dessert, » dit le roi. Et les convives d'applaudir.

Tel était Jacques V, prince héroïque, mais inégal à cette grande tâche de la monarchie au XVIe siècle. Il fallait alors un diplomate autant qu'un chevalier. Jacques n'est pas un roi d'histoire ; c'est un roi de ballades, galant, chimérique, dominé par des prêtres habiles et par sa femme, la sœur des Guise ; opprimé par ses Écossais rebelles et anarchiques ; menacé sans cesse par la politique et par la théologie de Henri VIII.

Il est juste d'ajouter qu'il déployait parfois les rigueurs salutaires de la toute puissance contre les grands en faveur des petits. Sa haine était implacable, inextinguible envers les Douglas, les tyrans de sa jeunesse et de l'État. Il fit une célèbre tournée en Écosse et sur les frontières, où, dans sa soif de la justice, il livra au bourreau les plus formidables maraudeurs de ces contrées, ravagées sans cesse par le brigandage armé des seigneurs. La terreur qu'il inspira dans les châteaux devint la sécurité des chaumières, où l'on bénissait tout haut le nom du roi Jacques, et où l'on disait : « Maintenant les troupeaux n'ont pas besoin d'autres pasteurs, pour les garder, que les buissons des prairies. »

Jacques V ne vécut que trente et un ans. Son règne fut presque aussi long que sa vie. Plus je médite ce règne, plus j'y surprends les causes primitives, lointaines des catastrophes qui suivirent ; plus je me pénètre de cette conviction que Jacques, par sa conduite dans les affaires religieuses de son siècle, amassa lentement les nuages d'où partit la foudre qui devait consumer son trône, sa patrie et sa famille.

Il était, par sa mère Marguerite, neveu de Henri VIII.

On sait comment le monarque anglais, d'abord le défenseur de la foi contre Martin Luther, fut amené à secouer l'autorité de l'évêque de Rome. Il changea la religion de son royaume, s'empara des biens du clergé catholique, et les distribua à ses nobles, dont il se fit ainsi des partisans. Landes, bois, prairies et bétail, vaisselle plate, meubles sculptés, statues, tableaux, bibliothèques et chartes, il enleva tout et prodigua tout, selon sa politique. Il cédait à ses caprices les plus désordonnés. Il donna une ferme ecclésiastique à l'un de ses cuisiniers qui lui avait préparé un mets exquis. Il usurpa en même temps la direction des idées nouvelles ; il en fut le chef. Tout en restant roi, il fut le pape de la réforme en Angleterre. Ses passions, infâmes dans leur principe, lui valurent un génie. Le génie ne l'aurait pas élevé, pour le présent et pour l'avenir, pour lui et pour ses descendants, à une fortune plus haute et plus sûre. Il aimait son neveu, il haïssait le catholicisme. Il résolut de fortifier et d'accroître l'un aux dépens de l'autre. Il pressa le roi Jacques de suivre son exemple et de livrer l'Écosse à la réforme, qui avait déjà pénétré dans cette terre obstinée et barbare. Le peuple ne s'y montrait pas contraire. La noblesse, qui connaissait les largesses que Henri avait faites avec les biens des monastères et du clergé, cédant d'ailleurs au souffle qui inclinait les têtes les plus fières devant les préceptes de Calvin ; la noblesse espérait du roi Jacques les mêmes faveurs qu'avait prodiguées le monarque anglais, et ouvrait tous les horizons de son intelligence aux doctrines presbytériennes.

Jacques lui-même ne fut pas d'abord rebelle aux desseins de Henri VIII. Il poursuivit tous les abus du catholicisme avec une légèreté moqueuse et spirituelle. Il commanda même, contre la corruption de l'Église, des satires à David Lindsay du Mont, le poëte à la mode, et des pamphlets à Buchanan, le plus éloquent écrivain de tout le royaume.

Lindsay railla en artiste le clergé catholique, Buchanan le frappa en théologien.

Il se forma une opinion publique redoutable aux croyances de Rome. Des précurseurs de Knox parcoururent le pays, et prêchèrent, dans les premiers transports de leur foi, le retour au saint Évangile. Ils prêchaient dans les chaumières, ils prêchaient dans les châteaux, suscitant partout des disciples, partout des soldats aux idées nouvelles. Le presbytérianisme se propageait avec une rapidité qui devait accélérer encore la persécution.

Ses apôtres graves et résolus, d'un courage qui égalait leur dévouement, n'aspiraient qu'au martyre. Ils attaquaient l'Église romaine avec toute l'ardeur d'un jeune enthousiasme.

Ils s'emportaient contre les abstinences, contre le culte des saints, contre les prières pour les âmes du purgatoire, dont le dernier mot était toujours une dîme, un impôt universel et forcé, levé par la cupidité du clergé sur la crédulité des peuples.

Ils n'épargnaient pas les monastères, dont les intrigues, les menées souterraines dépouillaient les familles, et qui arrachaient, par leur institution seule, à la glèbe une partie de ses travailleurs, à l'Écosse une partie de ses citoyens.

Ils tonnaient surtout contre les indulgences dont les missionnaires du pape faisaient commerce, et qui ôtaient tout frein aux passions humaines en offrant au crime même une expiation commode : le don à quelques couvents d'une part des rapines les plus exécrables, les plus souillées de sang.

Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère, raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. « Dans quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête ; et moi je vous percerai le cœur avec mon épée. » En prononçant ces mots, il la tira en effet ; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite.

On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun, répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus.

Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea rien pour les cultiver et les nourrir.

Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de Madeleine, fille de François Ier ; et il partit avec le projet vague, romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait éclore un sentiment, et plus tard une politique.

François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des promenades aux flambeaux ; il y eut des promenades sur l'étang, au son des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins, une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir. Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque, au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas! la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa maîtresse :

La belle Magdeleine, honneur de chasteté,
. . . . . . . . . . . . . . .
A peine de l'Écosse avoit touché le bord,
Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort.

Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine, de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la cour de Saint-Germain et envers Rome.

La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme l'apparition formidable de l'inquisition du midi.

Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler, dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez par la modération de ses paroles ; et il blessa deux fois le prince, décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII, fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine. Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée en Écosse.

Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les intérêts de Rome.

Jacques pria, s'emporta : tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne ; et son armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas Dacre et John Murgrave.

La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son imagination de fantômes.

Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais ternie.

Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres s'approchaient avec des tenailles ardentes ; d'autres le précipitaient dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait de revenir lui couper la tête.

Cette agonie fut longue et terrible.

Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage comme un éclair ; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son oreiller. « Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille elle s'en ira. » Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V ; après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand cri, il expira (14 décembre 1542).

La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme ; si, comme il est permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique.

Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner : il empêcha Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un peuple les hait d'abord ; et quand le jour des crises arrive, il les combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant.

Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son ancêtre.

Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de Jacques V, il était une seconde révélation ; en le persécutant, le roi se perdit avec toute sa race.

Je dois le dire cependant : malgré la répression inquisitoriale et barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V. Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach ; et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et aux paysans. Tout le reste est oublié ; et dans les mystères du souvenir, comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons, et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples.

La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage Écosse.

C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût déjà pressenti le sombre avenir!

Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard, son fils ; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise, et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des rébellions, se résolut à l'envoyer en France.

Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de retraite en retraite. « Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse. »

Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie.

Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée. L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de mettre un frein à son appétit de paysanne.

Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers.

Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch, sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs.

Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans le lac ; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil dont il regarde les promeneurs attardés.

Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son snood de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la plaine, pêcheurs ou montagnards.

Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure, cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine ; et le régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs ; égal au ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur.

Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta pas de le faire catholique, il le fit persécuteur.

Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George Wishart.

C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui, malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart conservaient les traces de ses dangers : sa toque était entaillée de coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans, depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations, quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. « J'aime cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a soif du sang des papistes. — Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette épée est le symbole du glaive spirituel ; elle n'a pas soif du sang des papistes, mais de leur conversion. »

Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des canons de sa forteresse.

Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui, malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un regard clair la multitude qui l'entourait ; puis apercevant au grand balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine : « Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas : que Dieu lui pardonne dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si dur! »

Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher, (janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du peuple répondit douloureusement au suprême hosanna du martyr expirant dans les flammes.

Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace. Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer encore de cette sourde fureur du peuple.

Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau.

Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice, et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman : « Vous me manquez de respect. — Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de parole, et vous vous en repentirez. »

Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait alors les réparations du château ; et le guichet de la grande porte était libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux ouvriers ; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte. Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit. Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards nus étincelèrent à ses yeux. « Grâce, grâce! s'écria-t-il. — Non, répondit l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman ; non, je ne suis pas, moi, ton ennemi personnel ; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux bûchers. — Grâce! » répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un suppliant. « Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue. » Il y eut un court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir ainsi la prophétie du martyr.

Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat. Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié.

De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise, commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une autre armée et des ingénieurs plus habiles.

L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits, une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés dans le château : « Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique ; vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une captivité dure, et des misères sans nombre. »

Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts, de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII :

« Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent ; votre courage est impuissant ; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir sous les fers. »

L'arrêt était sévère ; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de France. Knox était avec eux ; Knox, désormais leur consolateur, heureux de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique.

Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain :