VII
LA BARQUE
On était arrivé aux premiers jours de l'automne. C'était un dimanche; M. et madame de Férias, qui dînaient au presbytère, avaient renvoyé leur voiture le matin, en donnant l'ordre qu'elle vînt les reprendre à la sortie des vêpres. Quelques instants avant l'heure indiquée, la voiture s'arrêtait, suivant la coutume, dans l'unique rue du village; Sibylle en descendit. Elle avait profité du retour de la voiture pour venir admirer du haut des falaises une des grandes marées de l'année, dont les effets devaient être doublés par l'ouragan violent qui depuis la veille sévissait sur la côte. L'enfant, un peu affaiblie, gravit avec effort le revers de la lande, arriva toute haletante sur le sommet, et, passant sous le mur du cimetière, elle s'avança vers quelques roches saillantes qui marquaient le bord extrême de la falaise. Au milieu de ces roches elle aperçut la silhouette familière de Jacques Féray: il était assis les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, et regardait la mer. Sibylle lui toucha l'épaule. Le fou, troublé dans ses méditations, jeta de côté un regard furieux qui s'adoucit dès qu'il l'eut reconnue: il s'écarta un peu comme pour lui faire place et reprit ensuite sa pose avec sérénité; Sibylle s'assit gravement près de lui. — Devant eux s'étendait le livide Océan, grondant, soulevé, terrible: des légions de vagues, dressant leurs crêtes écumantes, se précipitaient sur les falaises, et en mordaient la base avec de confuses et sauvages clameurs, auxquelles se mêlaient les plaintes aiguës du vent et par intervalles quelque fragments de psalmodie sacrée qui s'élevaient de l'église voisine. Un lourd ciel d'automne où fuyaient en désordre des masses de nuages pareilles à des fumées d'incendie achevait de répandre sur cette scène un caractère saisissant de mélancolie et même de désolation.
Après quelques moments de contemplation silencieuse, Sibylle prit doucement une des mains du fou, qui tourna aussitôt vers elle son oeil inquiet.
— Mon pauvre Jacques, dit-elle, nous sommes bien malheureux.
Jacques Féray fit de la tête un triste signe d'assentiment.
— Dieu nous a abandonnés, mon pauvre Jacques!
Les regards de Jacques s'attachèrent sur elle avec une expression de profonde surprise.
— Vous aussi! dit-il à voix basse.
— Oui, il m'a abandonnée, reprit l'enfant.
Jacques, sans se lever, se retourna vers la petite église, à laquelle il montra le poing; puis, haussant les épaules, il se replaça dans sa première attitude. Sibylle, ramenant sa mante sur son sein, qui frissonnait, se replongea de son côté dans sa sombre rêverie.
Elle en fut tirée brusquement par des cris de femme qui se firent entendre derrière elle dans l'enceinte du cimetière. Sibylle se leva aussitôt et vit s'agiter avec un air de désordre et d'effroi le petit groupe de fidèles qui, n'ayant pu trouver place dans l'église, stationnait suivant l'usage sur le seuil du porche. Quelques-uns étaient montés sur des tombes, d'autres sur le mur du cimetière, et tous dirigeaient vers le large des regards empreints d'une curiosité fiévreuse. Sibylle découvrit bientôt l'objet de cette alarme: c'était une grosse barque de pêche qui venait d'apparaître à l'angle d'une falaise, et qui semblait lutter péniblement contre le violence des vents et de la mer. Elle avait perdu une partie de sa voilure, et laissait voir d'autres signes de détresse évidents pour l'oeil le moins exercé. Cette barque devait appartenir à quelque port voisin, le petit havre de Férias ne pouvant abriter derrière sa grossière jetée en pierres sèches que des chaloupes de la plus faible dimension, qui toutes d'ailleurs s'y étaient réfugiées depuis la veille. L'anse de Férias cependant pouvait offrir une certaine sécurité relative, grâce à une série de roches et de hauts-fonds qui la fermaient d'un côté, et lui formaient, en s'avançant au loin dans la mer, une sorte de jetée naturelle. Bien que couverte aux trois quarts par le flot, cette ligne d'écueils et de bancs de sable n'en protégeait pas moins ce point de la côte contre les lames du large. C'était la pointe extrême de ces récifs que la barque, qui était alors en vue, s'efforçait de doubler en ce moment, avec l'intention manifeste de chercher dans le havre de Férias le seul refuge qu'elle pût désormais espérer.
Cependant, au bruit de l'événement, l'église avait été désertée, et une foule bourdonnante, au milieu de laquelle figurait le curé lui-même, encore revêtu des ornements du culte, se pressait sur le bord de la falaise, et commentait avec animation les manoeuvres désespérées de la barque en péril. On voyait alors distinctement les trois ou quatre hommes qui la montaient, les uns s'efforçant d'assujettir les haillons de toile qui leur restaient, les autres paraissant vider des seaux par-dessus le bord, tous déployant une activité convulsive. On croyait même de temps à autre entendre leurs cris. M. de Férias et le curé, profondément émus de ce spectacle, supplièrent les pêcheurs du village de mettre une chaloupe à la mer, et d'essayer de porter secours à ces malheureux; mais les plus libérales promesses du marquis échouèrent: le meilleur canot du port, lui fut-il répondu, serait chaviré en deux temps par une mer pareille; on plaignait ces pauvres gens, mais on ne voulait pas se perdre à plaisir avec eux.
Depuis une longue demi-heure, la barque affalée se maintenait laborieusement à la hauteur du petit cap sans pouvoir le franchir, quand soudain deux ou trois embardées plus heureuses la portèrent au delà de cette limite fatale qui seule semblait la séparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de joie, qui l'instant d'après se changea en une exclamation de terreur et de pitié: la barque venait d'être rejetée sur la pointe même du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui signalaient l'extrémité du haut-fond; puis elle bondit avec la vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal blessé, et ne se releva pas. Elle ne fut préservée d'une destruction immédiate que par quelques récifs invisibles entre lesquels sa quille paraissait être engagée; mais chaque coup de mer qui venait alors l'assaillir, en la couvrant d'écume, semblait devoir en emporter les épaves flottantes. Au milieu de ce désordre, on pouvait encore distinguer les hommes de l'équipage, l'un d'eux couché sur le plat-bord, les autres suspendus aux agrès. Il n'y avait plus qu'à souhaiter un prompt dénoûment à l'agonie de ces infortunés, perdus sur ce débris entre l'abîme bouillonnant qui les séparait de la côte et la plaine morne de l'Océan, sur laquelle s'étendaient déjà les ombres du soir.
Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise à ce drame cruel, le silence s'était fait: il n'était plus troublé que par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles éleva la voix tout à coup d'un ton suppliant:
— Monsieur le curé! s'écria-t-elle, monsieur le curé!
Sa pensée fut comprise aussitôt; il y eut un murmure d'approbation, puis tous les hommes se découvrirent, et presque tous s'agenouillèrent. Sibylle, qui avait suivi avec toute l'ardeur de son âme les moindres détails de cette scène, fut alors étonnée du caractère imposant que prit soudain la simple physionomie du vieux curé. Il était monté sur la roche où elle-même s'était assise quelques instants auparavant: le vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son pâle visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la direction des naufragés, et dit d'une voix un peu tremblante, mais fortement accentuée:
— Vous qui allez mourir, — que je ne connais pas, mais que Dieu connaît, — je vous absous de vos péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
Ayant prononcé ces paroles au milieu de la vive émotion des assistants, il se mit à genoux sur le rocher et demeura quelque temps prosterné dans l'attitude de la prière. Quand il se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque échouée, il vit qu'elle résistait encore, bien que sous l'effort des vagues elle fût agitée par intervalles de convulsions sinistres.
— Mais enfin, s'écria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu de répit, ne peut-on rien faire pour eux? En êtes-vous bien sûrs, mes amis?
Un murmure négatif lui répondit.
— Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer…
Mes amis, je vous en prie,… descendez avec moi sur la grève.
Nous verrons mieux, nous jugerons mieux… Vraiment ce spectacle
est insoutenable!
Se dépouillant alors à la hâte des ornements sacrés, il se mit à descendre le sentier rapide qui conduisait au village, entraînant la foule sur ses pas.
En ce moment, M. de Férias, qui avait tenté plusieurs fois de soustraire Sibylle aux douloureuses émotions de la soirée, insista avec plus de force pour l'emmener au château.
— Oh! non, dit-elle, je vous en supplie… Laissez-moi encore,… je suis si heureuse!
M. de Férias la regarda avec étonnement:
— Heureuse, mon enfant? dit-il.
— Oh! oui, bien heureuse!
Et, laissant son grand-père réfléchir, non sans inquiétude, à la singularité de cette expression appliquée à de telles circonstances, Sibylle suivit la foule en courant.
De la plage, l'aspect de la mer était effrayant. Elle déferlait furieusement sur ses rives avec des bruits de cataracte, et dans le bassin même que protégeait la petite jetée les flots battaient avec force, entrechoquant le barques qu'on n'avait pas eu la précaution de retirer sur la grève. Deux ou trois même avaient coulé. Le brave curé, lui aussi, parut un instant découragé; mais il jeta un regard sur la barque en perdition dont on apercevait les mâts, et, pris d'une résolution soudaine:
— J'irai seul s'il le faut, dit-il, mais j'irai!
Et avant qu'on eût pu songer à le retenir, il avait sauté dans une des chaloupes qui étaient amarrées au quai. Cet incident excita dans la masse des curieux une rumeur mêlée de cris. Quelques hommes paraissaient hésiter, mais ils furent entourés aussitôt de femmes et d'enfants en pleurs qui s'attachèrent à leurs vêtements. — Cependant il y avait au nombre des spectateurs un personnage qui s'était fait remarquer jusque-là, au milieu de l'agitation publique, par sa parfaite indifférence: c'était un vieux pêcheur à la mine froide, revêche et railleuse, qui passait pour le plus fin matelot du bourg. Il se promenait à pas lents sur le quai, son bonnet de laine bleue enfoncé sur les sourcils, les mains plongées dans les poches de sa vareuse, et une pipe à court tuyau entre les dents. On avait à plusieurs reprises réclamé les conseils de son expérience; il s'était contenté de hausser les épaules sans daigner répondre. Ce bonhomme interrompit tout à coup son insouciante promenade; il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua les cendres dans sa main, et la mettant à sa poche:
— Si le curé risque sa peau, dit-il, je risque la mienne!
En même temps il se laissa glisser dans la chaloupe et s'occupa d'en détacher l'amarre; mais le brusque dévouement du vieillard avait soulevé dans la foule un élan de généreuse sympathie que les larmes et les prières des femmes furent désormais impuissantes à contenir. Un groupe tumultueux se précipita sur la marge du quai, et une dizaine de voix mâles crièrent à la fois:
— Moi! moi! j'en suis! Accoste! vite!
Le vieux pêcheur fit un signe de la main:
— Trois avirons seulement avec le curé, dit-il, ce ne sera pas de trop, mais c'est assez!
Trois hommes descendirent aussitôt dans l'embarcation, et se partagèrent les rames, tandis que le vieux pêcheur saisissait résolûment le gouvernail: on entendit le bruit sourd des avirons broyant le plat-bord, et la chaloupe s'éloigna du quai. Pendant quelques minutes, on la vit s'élever et s'abaisser avec une sorte de régularité sur les eaux relativement calmes du petit bassin; puis, dès qu'elle eut dépassé la jetée, elle n'avança plus que par bons désordonnés, tantôt portée sur la croupe d'une vague, tantôt disparaissant à demi dans le creux des lames; mais ce n'était déjà plus qu'avec peine que les regards des spectateurs pouvaient suivre les mouvements du frêle esquif dans lequel se concentraient pour eux en ce moment tous les intérêts de l'univers; la nuit, accélérée par le sombre aspect du ciel, achevait de tomber, et la chaloupe se perdit bientôt dans le brouillard et dans les ténèbres.
L'anxiété publique, réduite alors, sans diversion aucune, au vide navrant de l'incertitude et des conjectures, s'éleva peu à peu à un degré d'intensité qui, pour quelques-uns des assistants, fut intolérable. Il fallut emmener quelque femmes et leur donner des soins. M. et madame de Férias, redoutant pour la sensibilité de Sibylle l'effet de ces ébranlements, refusèrent de se rendre plus longtemps aux prières de l'enfant, et lui ordonnèrent de les suivre dans leur voiture; mais leur détermination céda à une seule parole de Sibylle:
— Laissez-moi jusqu'à la fin, leur dit-elle, et ce soir même je n'aurai plus de secret pour vous, je vous dirai tout.
Même au milieu des poignantes préoccupations du moment, le marquis et la marquise ne purent accueillir sans un doux battement de coeur l'espérance de voir enfin se dissiper le mystère qui, depuis de longs mois, empoisonnait leur vie. Sans comprendre le rapport secret qui semblait exister entre les événements de cette soirée et les troubles de la pensée de Sibylle, ils la connaissaient trop pour mettre en doute le sérieux et la sincérité de sa promesse. Ils se contentèrent donc de faire apporter de la voiture un supplément de châles et de fourrures, et l'enfant put rester, comme elle l'avait demandé, jusqu'à la fin.
Elle s'appuya contre une des bornes du quai, et ses yeux fatigués continuèrent d'interroger l'ombre épaisse qui tombait du ciel sur l'Océan comme un rideau fermé. Autour d'elle, la foule, le plus souvent silencieuse, échangeait par intervalles quelques mots de découragement ou de timide espérance. Tous les bruits de l'Océan étaient saisis avec avidité et interprétés avec inquiétude. De temps à autre on croyait distinguer des sons lointains de voix humaines, des cris d'appel, de détresse, d'adieu peut-être. Quelques hommes qui étaient montés sur la falaise revinrent en disant que le bouillonnement de la mer autour des écueils y maintenait une sorte de clarté, mais qu'on n'apercevait sur la surface blanche des flots aucune trace de la chaloupe ni de la barque naufragée.
Une heure et demie environ s'était écoulée au milieu de ces transes, et l'on se disait que la moitié de ce temps eût suffi pour aller jusqu'au lieu du naufrage et pour en revenir, quand l'attention fut légèrement distraite par un incident trivial: c'était une querelle qui s'élevait entre un des assistants et sa femme. Ce couple, après avoir discuté un instant à voix basse, en était venu à l'explosion. L'homme s'était offert un des premiers pour accompagner le vieux pêcheur, son confrère, dans le canot de sauvetage; mais, pendant qu'il luttait contre l'énergique résistance de sa moitié, la barque était partie sans lui. Il en était resté inconsolable, et, chose bizarre, à mesure que diminuaient les chances de jamais revoir le malheureux canot, les regrets de ce pauvre homme augmentaient. Après avoir longtemps ruminé à part lui sur ce texte, il n'avait pu y tenir. C'était sa femme qui l'avait arrêté; sans elle, il serait là-bas, avec les autres; grâce à elle, il passerait le reste de ses jours pour un propre à rien, pour une demoiselle, pour un Anglais! — Au milieu de ces récriminations, cet homme s'interrompit tout à coup, fit un pas en avant, et parut écouter avec une attention extraordinaire: un silence de mort régna aussitôt dans la foule.
— Je veux être Anglais tout de bon, dit-il, si je n'entends pas un aviron… Mais ça ne peut pas être la chaloupe, car je n'en entends qu'un.
Il écouta de nouveau, et tout le monde avec lui.
— J'y suis, reprit-il gaiement; je n'en entends qu'un, parce qu'il ne va pas d'ensemble… C'est le curé!
Un frisson d'émotion joyeuse, mais encore incertaine, courut dans la foule; puis un cri, un seul, mais poussé par toutes les bouches à la fois, éclata sur le rivage: on voyait la chaloupe, remplie de formes indistinctes, glisser peu à peu hors des ténèbres et s'avancer dans la brume, pareille aux barques charges d'ombres de la mythologie antique.
Pendant le court intervalle qui sépara cette apparition du moment où la chaloupe accosta le quai, les transports des spectateurs tinrent de l'ivresse. Beaucoup sanglotaient avec bruit; d'autres dansaient follement, d'autres s'embrassaient avec effusion. On jeta à la hâte quelques fagots sur la plage, et on y mit le feu. Le premier des gens de la chaloupe qui sauta à terre, écartant à grand'peine les flots de cette foule en délire, se retourna aussitôt pour tendre la main à celui qui le suivait: — c'était le curé. Ce brave homme, ému lui-même jusqu'aux larmes, transi de froid et de brisé de fatigue, chancela en mettant le pied sur la rive. On l'entoura, on le soutint, on le porta: on le fit asseoir sur la quille d'un canot renversé, auprès des feux qu'on venait d'allumer. Pendant le trajet, chacun s'efforçait de toucher, de baiser ses mains, ses vêtements, sa vieille soutane en lambeaux; il ne put que murmurer d'une voix éteinte:
— Mes amis! mes bons amis!
Et il défaillit.
Quand il revint à lui après quelques minutes, son premier regard rencontra le joli visage de Sibylle, éclairé par les flammes du foyer improvisé; l'enfant attachait sur lui des yeux humides et rayonnants d'extase. Dès qu'elle se vit reconnue, elle s'élança, lui sauta au cou, et le serrant ardemment sur son coeur:
— Mon bon curé, dit-elle, que je vous aime!
Le réveil du vieux prêtre eût à peine été plus doux, si un ange descendu de la nue lui eût dit:
— Dieu est content de toi!
M. et madame de Férias, après s'être assurés que les marins naufragés, qu'on avait eu le bonheur de sauver tous, recevaient dans le village les soins nécessaires, firent monter le curé dans leur voiture et le reconduisirent au presbytère. Ils reprirent ensuite le chemin du château. Sibylle ne cessa, pendant la route, de presser leurs mains et de les baiser avec effusion, mais sans parler.
— Mon enfant, lui dit M. de Férias comme ils descendaient de voiture, vous êtes fatiguée: si vous voulez, nous attendrons jusqu'à demain ce que vous avez à nous dire.
— Oh! non, répondit-elle vivement, vous n'avez que trop attendu; tout de suite.
On fit aussitôt une joyeuse attisée dans le boudoir bleu de la marquise, et Sibylle, assise sur le tapis aux pieds des deux vieillards attentifs, leur ouvrit son coeur. Son récit fut long. On peut le résumer en quelques mots. Le lecteur a d'ailleurs pressenti la vérité. Sibylle, étonnée et blessée dans son enthousiasme religieux par les puérilités d'une étroite dévotion, froissée dans la pureté de son goût par quelques détails inconvenants, troublée dans la rectitude de son jugement par des pratiques malséantes soutenues de paroles malheureuses, en était venue à douter que la religion de ses parents — puisqu'il y en avait deux, — fût la véritable et la meilleure, et que le bon Dieu de madame de Beaumesnil valût le Dieu de miss O'Neil. Une telle pensée, une fois entrée dans un esprit aussi ardent et dans une âme aussi tendre, y avait sourdement creusé des abîmes. Tombée en défiance contre ses guides naturels, Sibylle s'était trouvée, disait-elle, aussi triste et aussi abandonnée que si elle eût été au fond de la mer. Elle avait désiré mourir. Elle avoua, en insistant sur quelques particularités expressives, que la bonhomie et les habitudes familières du curé l'avaient souvent choquée et même irritée, cette physionomie un peu vulgaire contrastant péniblement avec l'image idéale qu'elle s'était faite d'un prêtre et d'un apôtre: mais dans cette soirée même l'abbé Renaud s'était tout à coup comme transfiguré à ses yeux. Au moment où il appelait sur les marins en péril de mort l'absolution suprême, au moment où il s'élançait seul au secours des naufragés, elle avait compris que le vrai Dieu et la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grandes paroles et ces grands dévouements. Dès cet instant, malgré les objections de détail qui pouvaient encore tourmenter sa pensée, Sibylle s'était sentie reconquise pour jamais à la religion de ses pères.
Le marquis et la marquise avaient écouté la confidence de
Sibylle avec un soulagement de coeur inexprimable.
— Ma chérie, lui dit M. de Férias quand elle eut terminé, — car jusque-là il ne l'avait interrompue que par des caresses ou par des sourires, — vous voulez toujours monter sur le cygne; vous voulez l'impossible. Ce sera, je le crains, l'écueil de votre vie. Vous apportez aujourd'hui dans la recherche de la vérité, et vous apporterez un jour dans la recherche du bonheur, un rêve de perfection qui est noble, mais qui expose à beaucoup d'erreurs et de mécomptes. Pour ne parler que de ce qui nous occupe, mon enfant, une religion divine divinement pratiquée, c'est Dieu servi par les anges, c'est le ciel; mais nous sommes sur la terre, et la religion la plus parfaite n'y peut obtenir qu'un culte imparfait, car ce sont des hommes qui le lui rendent. Songez à cela, Sibylle, et ne faites jamais un crime à la Divinité de la faiblesse ou de l'ignorance de ses adorateurs. Ce n'est pas, ma fille, que j'approuve toutes les formes que la piété peut affecter en ce monde. Parmi ces formes, il y en a de regrettables, il y en a même de funestes. Je suis de ceux qui aimeraient à dégager la religion des pratiques excessives, des symboles exagérés, des coquetteries déplacées, qui, à mes yeux comme aux vôtres, profanent ses purs autels. Toutefois à mon âge on est plus tolérant qu'au vôtre; plus tard, vous aurez plus de justice, ayant plus d'indulgence; vous pardonnerez beaucoup aux coeurs sincères, vous pardonnerez même à la superstition, car elle est encore un hommage à la vérité. Là-dessus, ma fille, allez dormir; allez jouir vous-même de la paix que vous venez de nous rendre.
Sibylle toutefois ne prit point possession de sa couche blanche sans avoir auparavant embrassé miss O'Neil, qu'elle mit en deux mots au courant des circonstances. Miss O'Neil saisit aussitôt sa harpe, tristement abandonnée depuis plusieurs mois, et, jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, des sons éoliens, se mêlant aux murmures des vents apaisés, éveillèrent dans l'imagination des habitants du château des idées confuses de béatitude céleste, de lacs et de clairs de lune.
VIII
LE PRESBYTERE
Le lendemain, un soleil radieux faisait étinceler sur les collines les bruyères humides. M. et madame de Férias montèrent en voiture dès le matin et se rendirent au village pour visiter les marins naufragés. En passant, ils déposèrent Sibylle devant la barrière d'un petit jardin qui formait, à peu de distance de l'église, sur le versant méridional de lande, une agréable oasis. A travers les lianes de clématite et de chèvrefeuille qui masquaient à demi le treillage de la barrière, on apercevait au fond du jardin une maisonnette tapissée de vigne vierge et ornée de volets blancs. Sibylle sonna: ce fut le curé qui vint ouvrir. Il avait sa soutane des dimanches, dont la partie inférieure était soigneusement relevée par des épingles; il tenait un outil de jardinage qui lui échappa des mains quand il reconnut Sibylle.
— Comment! comment! dit-il en balbutiant, c'est vous, ma chère demoiselle?
— Oui, mon père, c'est moi qui viens prendre ma leçon de catéchisme.
Le curé la regarda longuement, regarda le ciel, et essuyant furtivement une larme qui se détachait de sa paupière:
— Oh! dit-il, est-ce possible! Venez, ma chère enfant, venez, je suis à vous!
Puis, montrant avec confusion ses mains souillées de terre:
— Marianne! cria-t-il, Marianne, vite, de l'eau!
Presque aussitôt une vieille femme, en costume du pays, sortit de la maison, portant un vase rempli d'eau.
— C'est mademoiselle de Férias, Marianne! reprit le curé.
— Oui, oui, mam'zelle de Férias, parbleu, oui, sans doute, je la connais bien! dit la vieille femme, qui ne semblait pas être de la meilleure humeur du monde.
Et pendant que le curé se lavait les mains avec un empressement fébrile:
— N'est-ce pas, mam'zelle, reprit-elle sur le ton d'une amère ironie, qu'il a bonne mine ce matin… après ses folies et ses castilles! Il a l'air d'un déterré!
— Bah! répliqua gaiement le curé; où voyez-vous cela,
Marianne? Je suis frais comme une rose au contraire!
— Oui, belle rose, ma foi! dit Marianne, et elle rentra en grommelant dans le presbytère.
L'abbé Renaud secoua la tête en riant et fit asseoir Sibylle près de lui sur un banc demi-circulaire qu'ombrageaient les larges feuilles d'un figuier. Elle lui mit aussitôt dans les mains son catéchisme, qu'elle avait apporté.
— Mais, mon enfant, apprenez-moi d'abord par quel miracle vous nous êtes rendue.
— Le miracle, mon père, dit-elle, c'est vous qui l'avez fait.
Depuis hier je vous regarde comme un saint.
— O Dieu! dit le vieillard en rougissant, ma pauvre petite!
Elle lui conta alors avec effusion ses impressions de la veille, et pendant ce récit l'abbé Renaud ne cessa de porter à ses yeux son mouchoir à carreaux, large comme un plaid de highlander.
— Mais ne puis-je savoir, demanda-t-il, quelles raisons vous avaient écartée de la foi?
Sibylle les lui dit, mais elle n'apporta pas dans cette partie de sa confidence la même franchise d'accent. Elle parla un peu vaguement des pratiques, des discours qui l'avaient choquée; elle nomma les Beaumesnil et quelques autres dévots de la même trempe, puis elle s'arrêta court et baissa les yeux.
— Allons, ma fille, dit le curé avec bonté, continuez; je vois bien que c'est mon tour… Parlez, je vous en prie.
Elle avait déposé depuis un moment son chapeau près d'elle sur le banc, et quelques rayons de soleil, filtrant à travers la cime épaisse du figuier, versaient sur sa tête blonde une lumière de nimbe; elle releva sur le curé ses grands yeux pleins de feu, et, mettant dans son sourire toute la délicatesse qui pouvait manquer à son langage d'enfant, elle lui confia les griefs qui l'avaient éloignée de lui. — Pour elle, un prêtre était un personnage sacré, un peu mystérieux, placé sur les marches d'un autel entre les hommes et Dieu; c'était un homme différent des autres, exempt de faiblesses, toujours occupé de hautes méditations, penché sur les livres saints, s'entretenant de Dieu ou avec lui, étranger à tout le reste. Elle aurait voulu qu'il ne se montrât habituellement que dans l'église au milieu des nuages de l'encens, comme autrefois les lévites, et qu'il vécût le reste du temps retiré dans l'ombre de son presbytère, comme les anachorètes des légendes, n'en sortant que pour visiter les malades et les pauvres. Elle ne pouvait respecter suffisamment à son gré, devant l'autel, dans la chaire et sous les ornements sacrés, l'homme qu'elle avait vu l'instant d'avant manger à ses côtés, prendre le café, jouer au billard ou au whist, lire le journal. En se mêlant ainsi aux réunions banales de la vie mondaine, un prêtre lui semblait jouer un rôle peu digne du caractère auguste qu'elle aimait à lui attribuer: sur ce terrain en effet, ce n'était plus un prêtre, c'était l'abbé, le curé, — comme on disait le percepteur ou le notaire. C'était un homme pauvre qu'on mettait volontiers au bout d'une table avec les enfants. Elle ne voyait pas là de l'humilité, mais de l'humiliation. Elle exprimait même, dans sa langue, la pensée que les inconvénients de ces relations familières avec ses riches paroissiens suivaient le prêtre jusque dans son église, où il demeurait l'obligé subalterne de ceux dont il n'eût jamais dû être que le supérieur spirituel. Peut-être alors se croyait-il forcé par reconnaissance, par politesse, de tolérer des paroles, des pratiques, des scènes contre lesquelles sa conscience, plus libre, eût protesté. — Bref, ces circonstances et quelques autres de même nature, qu'elle avait sans doute interprétées légèrement, lui avaient mis de la tristesse et du désordre dans l'esprit; mais la soirée de la veille lui avait ouvert les yeux: elle demandait pardon à l'abbé Renaud de l'avoir méconnu. Rien ne pourrait ébranler désormais le respect dont il l'avait pénétrée; seulement ce qui ne pouvait plus la troubler, elle, pouvait en troubler d'autres.
— Et voilà pourquoi, mon père, dit-elle en finissant, vous serez peut-être bien aise de savoir ce qui s'est passé dans ma tête et dans mon coeur, quoique ce ne soient que la tête et le coeur d'un enfant.
Pendant ce discours, dont nous n'avons présenté que la substance, le visage de l'abbé Renaud avait pris peu à peu l'expression d'une gravité inquiète et presque douloureuse. Son intelligence, plutôt paresseuse que faible, semblait s'éveiller à des clartés qui lui causaient une sorte d'éblouissement. Sa conscience, profondément honnête, était bouleversée. Il ne cherchait point à s'atténuer les torts qui lui étaient reprochés; il se les exagérait plutôt et en étendait la portée bien au delà des circonstances particulières à Sibylle. Il repassait rapidement dans son esprit tout le cours de sa vie pastorale et se demandait avec anxiété si la tiédeur de son troupeau spirituel et les scandales dont sa paroisse avait pu être affligée ne devaient pas être imputés à ses défaillances personnelles, qui avaient compromis le prestige et l'autorité de la parole divine; mais n'y eût-il eu que Sibylle au monde, il ne se pardonnait pas d'avoir pu contribuer à détourner de la foi cette jeune âme dont il sentait la valeur exquise. Il se promettait du moins de réparer sa négligence, de secouer sa mollesse, de fortifier son esprit par l'étude et la méditation, de purifier sa vie par les privations, de tout faire pour s'élever à la hauteur morale où l'appelait cette douce voix qu'il n'était pas loin de croire inspirée. Ces dignes pensées prêtaient à ses traits et à son accent une noblesse touchante, quand, après quelques minutes de muet recueillement, il répondit à Sibylle:
— Je vous remercie, ma fille; je ne suis plus jeune, mais à tout âge on peut devenir meilleur, et je le prouverai, avec l'aide de Dieu.
Ces notions idéales sur la vie et sur le caractère du prêtre, que Sibylle venait de lui indiquer naïvement, n'étaient point d'ailleurs pour l'abbé Renaud une conception nouvelle. Il n'avait qu'à descendre dans son souvenir pour y retrouver ces généreuses imaginations mêlées à la ferveur première de sa studieuse jeunesse. C'était bien ainsi, c'était bien sous cet aspect à la fois humble et grand qu'il avait rêvé, dans sa pauvre chambre d'étudiant et dans sa cellule de novice, la destinée, les devoirs, les austères douceurs de son ministère; mais, une fois aux prises avec la réalité et engagé dans les complications de la vie sociale, il s'était laissé glisser sur la pente commune et s'était assoupi peu à peu dans la routine. Quelques songes d'ambition qu'il avait eus autrefois étaient tombés avec le reste; c'était en vain qu'on lui offrait des cures plus importantes que celle de Férias; il ne voulait rien, il était heureux. Il n'aimait pas la peine, et il en avait peu dans sa petite paroisse. On l'y gâtait d'ailleurs. Né dans une ferme, il était l'hôte et le commensal quotidien des plus grands personnages du pays, chez lesquels il portait le respect un peu servile d'un fils de la glèbe pour son seigneur. Bref, le jeune diacre enthousiaste était devenu un brave curé de campagne, honnête, effacé, apathique et vivant bien: — mais qu'une circonstance exceptionnelle vînt frapper sur cette âme endormie, elle en faisait jaillir soudain la flamme évangélique, et au fond ce vieillard ami de ses aises, indolent et timide, était toujours prêt pour le martyre.
C'était précisément au martyre qu'il se dévouait en ce moment même avec résolution, et au plus difficile de tous peut-être, au martyre froid et patient qui chaque jour, à chaque heure, se résigne au sacrifice de quelque douce habitude, de quelque goût enraciné, de quelque faiblesse chère. Depuis longtemps, du reste, cet excellent homme était entré dans cette voie d'abnégation en prenant chaque nuit plusieurs heures sur son sommeil pour élever son enseignement au niveau de l'intelligence de Sibylle; dès cet instant, Sibylle fut étonnée de ne plus sentir, dans les explications dont il accompagna sa leçon, la molle banalité qui les caractérisait autrefois. Déjà son langage était empreint d'une pensée plus personnelle, plus précise et plus haute.
L'arrivée du marquis et de la marquise interrompit la leçon. Pendant qu'ils échangeaient avec le curé d'expansives félicitations, un coup de sonnette impérieux retentit, et l'on vit s'avancer, à travers les allées bordées de buis, la superbe madame de Beaumesnil, serrant sur son corsage une brassée de fausses fleurs aux nuances éclatantes. Après s'être suffisamment informée de la santé de l'abbé et suffisamment étonnée de l'amendement de Sibylle:
— Enfin, mieux vaut tard que jamais, dit-elle.
Elle demande la clef de l'église. Le curé pâlit un peu et regarda Sibylle à la dérobée.
— La clef de l'église!… Pourquoi faire, madame?
— Mais, curé, pour mettre ces fleurs dans les vases de l'autel… Vous savez que personne ne s'y entend comme moi… Et, à propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont donné assez de mal pourtant, surtout les tulipes… Mais quand on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la peine, n'est-ce pas, curé?
— Non, madame, et vos fleurs sont très-belles; mais, si vous le permettez, je les placerai moi-même sur l'autel avec l'aide de mon sacristain. Cela me semble plus convenable.
A cette réponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme pétrifiée, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'église, en effet, était pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait presque chaque jour, perchée sur les chaises et même sur l'autel, faire le ménage, époussetant, arrangeant, combinant, — et parfaitement convaincue que ces petits travaux la sanctifiaient à tel point qu'elle pouvait hardiment, en sortant de là, cultiver à coeur joie le sept péchés capitaux. Dès qu'elle put parler:
— Ah çà! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela signifie, mon cher abbé? Si vous ne voulez plus que je m'occupe de la décoration de votre église, dites-le!
— Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon église, madame, sera reçu avec reconnaissance; mais si vous avez la bonté d'y réfléchir, comme j'y ai réfléchi moi-même, vous penserez, j'en suis sûr, que la dignité du culte souffre de ces interventions étrangères. Les soins de l'autel ne regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres, dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je les offrirai à Dieu en votre nom.
Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier froissé, puis, se dirigeant à grands pas vers un vieux tonneau où croupissait une eau bourbeuse destinée à l'arrosage, elle y jeta violemment le bouquet. Après cet exploit, elle vint tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie à la moins intéressante des attaques de nerfs.
On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu à peu aux paroles affectueuses du curé, et finit même par l'inviter à dîner; mais il refusa, comme il avait déjà refusé l'invitation des Férias, en alléguant le prétexte de sa santé.
Cependant, lorsqu'après le départ de ses hôtes, l'abbé Renaud se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle fumait un pigeon des plus maigres, flanqué d'un triste coulis d'épinards, il sentit un moment, — il était homme! — le coeur et l'appétit lui manquer à la fois.
— Est-ce que vous êtes malade, monsieur le curé? dit la vieille Marianne de son ton bourru. Vous ne mangez pas!
— Un peu de fatigue, Marianne, un peu de fatigue.
— Votre café va vous remettre, allez!
Il hésita quelques secondes; puis, avec un profond soupir:
— Je ne prendrai pas de café, Marianne; je n'en prendrai plus à l'avenir.
— Bon! Qu'est-ce que c'est encore que cette lubie-là? Avisez-vous de changer vos habitudes à votre âge, et vous verrez qu'on vous portera en terre avant six mois!
— Soit, Marianne; on me portera en terre.
Et il alla s'enfermer dans l'église.
Pendant les jours et les mois qui suivirent, la conduite de l'abbé Renaud, dans son intérieur comme au dehors, répondit à la fermeté de ce début. Il se cloîtra dans son presbytère, où l'on sut qu'il menait la vie frugale et recueillie d'un cénobite. A la mortification de quelques-uns, mais à la grande édification de tous, il rompit toutes les relations qui n'avaient pas pour objet direct les devoirs de son ministère, et, ne se montrant plus que dans l'exercice de ses saintes fonctions, une sorte d'idée solennelle devint peu à peu inséparable de sa présence et de sa personne. Outre le respect public, il gagna, par cette gravité de moeurs, une indépendance précieuse; il resta maître dans son église; il put en écarter tous ces empiétements laïques qui, sous couleur de dévotion, tournent si souvent au scandale: il en bannit tous les abus qui s'y étaient introduits à l'abri de sa complaisance, et dont la décence du culte était parfois étrangement altérée. — Parmi ces heureuses réformes, lesquelles, comme on s'en doute, n'allèrent point sans résistance et sans combats, nous n'en citerons qu'une, parce qu'elle fut particulièrement réclamée par Sibylle. Le chevalier Théodore Desrozais daignait, comme nous l'avons dit, chanter au lutrin tous les dimanches. Cet honneur qu'il faisait à Dieu était en même temps pour les fidèles un agrément des plus vifs, car le chevalier, qui était connu dans le pays pour un bon compagnon, ne pouvait paraître dans aucun lieu sans éveiller des pensées joviales; il portait ce privilège jusqu'au pied de l'autel, et il n'était pas rare qu'il outrât son rôle de plaisant accrédité jusqu'à égayer les cérémonies sacrées tantôt par quelques paroles saugrenues lancées dans l'auditoire, tantôt même par de bizarres intonations nasales dont il jugeait charmant d'entremêler la psalmodie. Le curé avait toujours, au fond du coeur, gémi de ces licences; elles étaient souverainement odieuses à Sibylle. Quelques avertissements amicaux n'ayant pu réprimer les bouffonneries intempestives du chevalier, l'abbé Renaud en vint à lui interdire formellement les approches du lutrin. Cette mesure, s'unissant peut-être à quelques sévérités pastorales d'une nature plus confidentielle, exaspéra le chevalier. Le dimanche suivant, il ne parut pas à l'église, et il fit savoir qu'il avait emprunté au juge de paix les oeuvres de Voltaire. Pendant six semaines environ, il se plongea dans ces lectures philosophiques et courut les campagnes en répétant que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; puis, l'agitation de ses humeurs s'étant résolue tout à coup en une violente attaque de goutte, il renvoya soudain le Voltaire au juge de paix, et fit mander le curé, qui se rendit aussitôt à son appel.
On peut croire que la réconciliation du chevalier avec son pasteur fut sincère, car ce vieil étourdi était bon homme au fond; mais cet incident ulcéra le coeur vaniteux de madame de Beaumesnil, et porta au comble le ressentiment qu'elle nourrissait contre l'abbé Renaud depuis la fatale scène du bouquet. Les réformes successives accomplies par le curé l'avaient personnellement atteinte en beaucoup de points, et la pensée que Sibylle était dans une certaine mesure l'inspiratrice de ces innovations, n'avait nullement atténué l'irritation qu'elles lui causaient. Au fait, madame de Beaumesnil était malheureuse: sa haute réputation de piété et la suprématie qu'elle s'arrogeait dans le canton en matière religieuse ne reposant que sur son intimité avec le curé, qu'on ne voyait plus au manoir, et sur quelques menues pratiques de dévotion aisée, qu'elle ne pouvait plus étaler en public, tout l'édifice de son orgueil s'écroulait. Il fallait désormais, si elle voulait passer pour une sainte femme, qu'elle eût quelques vertus chrétiennes. Cela était dur. Il lui vint une idée qui lui parut meilleure. Elle partit un beau matin pour la ville de ***, chef-lieu du diocèse dont relevait la paroisse de Férias. Malgré le mystère dont elle entoura ce voyage, on sut qu'il avait pour objet d'obtenir de l'autorité compétente qu'une vieille chapelle attenante au manoir de Beaumesnil fût rendue au culte, et qu'un chapelain spécial fût affecté à la desservir. De cette façon, madame de Beaumesnil aurait eu son église, son prêtre et son Dieu à elle, dont elle aurait fait ce qu'elle aurait voulu, ce qui eût été de la dernière commodité. Par malheur, l'autorisation qu'elle sollicitait lui fut refusée, et quoiqu'elle n'eût pas d'ailleurs absolument perdu son voyage, comme on le verra bientôt, elle en rapporta une nouvelle dose de fiel et de malignité. Les viles passions qui l'agitaient ne manquèrent pas de trouver des complaisants et des complices, comme elles en trouveront toujours dans ce misérable monde, tant qu'il y aura quelque mérite à rabaisser, quelque beauté à flétrir, quelque juste à crucifier, et dès ce moment un système de calomnies, de tracasseries et de vexations de toute nature s'organisa contre le curé avec cet art de perfidie souterraine où les mauvais dévots excellent.
Les dégoûts dont l'abreuvaient ces pharisiens de village, se joignant à ses excès de travail et aux rigueurs ascétiques de son régime, éprouvèrent cruellement le courage et même la santé de l'abbé Renaud. Sibylle elle-même ne tarda pas à s'inquiéter de lui voir prendre les apparences physiques des sains légendaires dont il avait pris les vertus. Elle confia ses alarmes à ses parents, et, sur leur conseil, elle eut à ce sujet une conférence avec la fidèle Marianne. La vieille servante lui fit un accueil médiocre, car l'influence étrange que l'enfant avait usurpée sur son maître ne lui échappait pas.
— Pardié! sans doute, dit-elle, c'est assez clair qu'il dépérit, et qu'il prend à grands pas le chemin du paradis, le pauvre homme! mais à qui la faute, mam'zelle? Il y a assez longtemps que je lui dis que vous le ferez tourner en bourrique et en esquelette!
Malgré ses préventions, Marianne finit par céder au charme de cette nature angélique, et il y a apparence qu'un traité d'alliance fut signé entre elles; car dans l'après-midi du même jour, comme le curé terminait à la hâte un de ses repas d'ermite, il ne fut pas peu surpris de respirer tout à coup dans l'atmosphère de sa petite salle un arome depuis longtemps oublié. L'instant d'après, Marianne plaçait devant lui une tasse de café fumante.
— Mais, Marianne, dit-il, devenez-vous folle? Vous savez que, depuis plus de six mois, je ne prends pas de café!
— Bah! dit la vieille femme en grimaçant un sourire; quand vous saurez quelle main a préparé celui-là, vous le prendrez, j'en réponds!
— Comment! quoi? quelle main?… reprit le curé en la regardant d'un air interdit.
La riante apparition de Sibylle dans le cadre de la porte lui expliqua le mystère.
L'abbé Renaud remarqua, à dater de ce jour, que les talents économiques et culinaires de Marianne se développaient dans des proportions étonnantes, puisque, sans aucune augmentation de dépense, son menu lui paraissait chaque jour plus fortifiant, tant elle mettait d'art à le choisir et à l'apprêter.
— Vous voyez, ma fille, lui disait-il avec bonhomie, que je n'avais pas tort de vous reprocher quelquefois un peu de négligence, et qu'avec du soin et de l'ordre on fait des miracles.
A quoi Marianne haussait les épaules sans répondre.
Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son cours et touchait à son terme. — L'abbé Renaud, se rendant un jour au château pour donner à mademoiselle de Férias, qui avait alors une douzaine d'années, une de ses dernières leçons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scellée des armes épiscopales. Il s'assit pour la lire sous un des arbres du chemin. Il l'eut à peine parcourue qu'il devint pâle comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui coulait près de là dans le fossé, y puisa de l'eau avec sa main et ne but quelques gorgées, puis il se remit en route d'un pas chancelant. Comme il arrivait au château, M. et madame de Férias, frappés du bouleversement de ses traits, l'interrogèrent avec anxiété: il leur tendit en soupirant la lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un avertissement sévère et même menaçant: on lui reprochait son esprit de novation et de désordre, ses discussions avec son conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations d'intimité avec des personnes appartenant à la secte protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire scandaleux, et qui le poussaient dans des voies à peine orthodoxes. Ce dernier grief, qui était celui auquel on paraissait attacher le plus de gravité, reposait sur un fait véritable, bien qu'on en tirât des conséquences erronées: depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale, fruit d'une mutuelle estime, s'était établie entre l'abbé Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vénération pour les vertus du vieillard, se plaisait à lui témoigner sa déférence en assistant plus régulièrement qu'autrefois à ses leçons, qui présentaient d'ailleurs plus d'intérêt que par le passé. Le curé, qui avait du reste abandonné toute idée de prosélytisme vis-à-vis de l'Irlandaise, se montrait touché d'un respect et d'une sympathie dont il appréciait la valeur. Leurs relations se bornaient là, et la méchanceté la plus noire avait pu seule y trouver le prétexte d'une dénonciation.
— Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abbé Renaud en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car, où il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra.
Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle qui précédait la bibliothèque et qui était particulièrement réservée aux études de l'enfant. Ayant épuisé depuis quelque temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore avant la première communion de Sibylle, à lui retracer une histoire générale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il avait à parler ce jour-là de la réforme et de la naissance du protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer.
— Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi?
L'Irlandaise, les yeux penchés sur un ouvrage de broderie, reprit alors l'attitude muette et réservée qu'elle avait coutume de garder pendant les leçons du curé. Il rappela d'abord brièvement les détails historiques de la révolution religieuse du XVIe siècle; venant ensuite au commentaire moral de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mélange de simplicité et d'élévation qui était devenu de jour en jour l'accent de son langage:
— En résumé, ma fille, personne ne peut nier qu'à cette époque l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne fussent en proie à des abus et à des scandales affligeants; mais ces désordres n'étaient qu'à la surface; l'Eglise avait en elle-même, dans sa constitution, dans ses propres forces, dans ses lois, dans sa liberté, tous les éléments de sa régénération: elle l'a prouvé. La conscience publique avait donc raison de réclamer des réformes; mais fallait-il les chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des siècles, l'oeuvre de tant de génie et de vertu, cet édifice de l'unité de la foi, dont j'ai essayé de vous faire concevoir la grandeur? Fallait-il briser cette chaîne irréparable de traditions qui, de concile en concile, de saint en saint, d'apôtre en apôtre, remontait fidèlement jusqu'au Christ lui-même, rompre à jamais cette union touchante et sublime de tous les enfants de l'Evangile au pied des mêmes autels, autour de la même table? — Non, il ne le fallait pas. L'impatience de l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut être patient devant les choses éternelles. — Il y a des jours, ma fille, où le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La même confiance n'était-elle pas permise, et même commandée vis-à-vis de l'Eglise obscurcie, mais restée pure sous ses voiles? Ceux qui la profanaient étaient des hommes: ils pouvaient s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait attendre; au lieu d'attaquer et de détruire, il fallait prier et espérer… Et comment ne pas espérer? L'Eglise n'avait-elle jamais, avant cette époque, traversé des jours sombres? n'en était-elle pas sortie avec tout son éclat? Dieu ne pouvait-il d'une heure à l'autre susciter une fois de plus un saint pontife, de sains évêques? Il lui faut si peu de chose pour toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un enfant y suffit… Je suis bien humble sans doute, ma fille, pour entrer en comparaison avec ces grandeurs… Mais voyez cependant! Moi aussi, j'ai été un scandale; moi aussi, j'ai été pour vous, pour d'autres peut-être, une cause de trouble, de doute, d'éloignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix m'a parlé, et j'ai tâché d'être moins mauvais… J'ai prié, j'ai veillé, j'ai souffert, et ma foi a été justifiée: Dieu vous a reprise, et quoiqu'il m'éprouve, je sens qu'il me pardonne!
En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se leva, comme n'étant plus maître de son émotion, et entra brusquement dans la pièce voisine.
La bibliothèque du château, où l'abbé Renaud venait de se réfugier, était une vaste salle, à laquelle des solives saillantes, des meubles rares, des armoires s'élevant jusqu'au plafond, et la couleur uniforme du vieux chêne noirci par les années, prêtaient un caractère claustral. Il s'y promena quelque temps à grands pas, en passant par intervalles une main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil, près d'une grande table qui occupait le centre de la pièce, et demeura plongé dans une méditation dont la contraction de son visage révélait les douleurs.
La porte s'ouvrit tout à coup en face de lui: il se leva, et vit entrer M. et madame de Férias, suivis de Sibylle, qui tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de mystère et d'allégresse illuminait les traits de tous ces personnages, que le curé, sans concevoir ni soupçonner la part qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son coeur bondir dans sa poitrine.
Le marquis et la marquise, s'effaçant un peu, firent signe à
Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avança, tenant toujours miss
O'Neil par la main.
— Mon père, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait catholique, et qui veut communier avec moi.
L'abbé Renaud étendit soudain ses deux bras par un geste d'étonnement inexprimable: ses joues maigres et pâles se teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, après avoir interrogé chacun des assistants, s'arrêtèrent sur ceux de miss O'Neil.
— C'est vrai, monsieur le curé, dit-elle.
Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas; ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne pouvait parler; il tomba à genoux sur le parquet, et, appuyant sa tête grise sur la table qui était devant lui, il se mit à sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de son front heurtant le bois.
Peu de jours après, la nouvelle se répandit dans le pays que l'évêque de *** était arrivé au château de Férias: le prélat avait cédé en effet à la prière du marquis; il avait cru juste de donner à l'abbé Renaud une éclatante réparation, et il voulut recevoir lui-même l'abjuration de miss O'Neil. L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs jugée si complète qu'on put la dispenser du noviciat usité en de pareilles circonstances.
Ces événements avaient été, comme on pense, des coups de foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour où elle connut l'arrivée de l'évêque à Férias, elle prit son parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abbé Renaud, qui eut la bonté de l'embrasser. Elle passa de là dans les bras de M. de Férias, qu'elle avait cessé de saluer, puis dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant à travers ses pleurs "qu'elle avait la tête un peu vive, un peu près du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!"
La première communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le 1er mai. Le printemps était cette année-là tiède et doux. Pendant la nuit qui précéda ce grand jour, un rossignol, qui chantait habituellement dans les bois de Férias, s'exalta fort et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec les sons de harpe extrêmement mélodieux qui s'envolaient par une fenêtre entr'ouverte du château.
Jacques Féray se trouvait le lendemain dans le cimetière au moment où Sibylle le traversa, toute blanche comme une marguerite qui vient d'éclore. Elle lui sourit en passant, et on remarqua que pour la première fois depuis quinze ans Jacques Féray franchit ce jour-là le seuil de l'église. Il resta près de l'entrée, suivit la cérémonie avec un intérêt profond, et vers la fin, — pensant vaguement sans doute à sa petite fille morte, au ciel, aux anges, — il pleura.
SECONDE PARTIE
I
CLOTILDE
Nous ne nous étendrons pas sur les trois ou quatre années qui suivirent la première communion de Sibylle. Pour elle et pour ceux qui l'entouraient, ce fut une ère de parfaite félicité. Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout, prirent sous la direction de miss O'Neil des développements qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-même en charmant les autres. En même temps son intelligence, plus largement éclairée et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers contacts de l'expérience, perdit peu à peu cette rigidité de l'enfance qui avait été l'excès et le défaut de ce caractère. Puis le coeur de la femme s'éveillait en elle, et tempérait d'une teinte plus douce la sévérité de ses grâces.
Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans l'ordre religieux par un trait digne d'intérêt. Peut-être a-t-on remarqué chez Sibylle, dans la première partie de ce récit, une disposition d'esprit dont son aïeul n'avait pas laissé de se préoccuper, une étrange tendance à s'élancer pour ainsi dire d'un seul bond jusqu'à Dieu en négligeant les intermédiaires. Ce penchant était particulier sans doute dans une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il était aussi de son âge. L'âme des enfants, volontiers passionnée et enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament est-il leur livre plutôt que le Nouveau. L'idée simple de Dieu saisit immédiatement leur intelligence et la domine; mais le drame évangélique, quoiqu'il intéresse leur curiosité par des représentations figurées qui sont pour eux des jouets, ne parle véritablement ni à leur pensée ni à leur coeur. Le sens divin de ce grand mystère leur échappe absolument, et ses parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand, au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le Christ y entre — comme un Dieu, mais aussi comme un ami.
Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons généralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de Férias. Ce qui n'avait été pour elle durant tout le cours de son enfance qu'un article de foi un peu effacé sembla prendre vie dans sa pensée: la poésie incomparable de l'Evangile la captiva profondément, et elle eut à un haut degré la seule idolâtrie permise à une chrétienne, l'idolâtrie du Christ. Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le curé, à s'exalter sur ce texte, à rappeler les épisodes les plus touchants de cette pure existence, à admirer le mélange d'impassibilité divine et de faiblesse humaine qui en est le saisissant caractère: elle passait de douces heures dans ces enthousiasmes partagés, tantôt prolongeant avec l'Irlandaise ses promenades du soir à travers les bois, pendant que l'or des étoiles étincelait sur le dais sombre du feuillage, tantôt assise près du vieux prêtre sur le gazon de la falaise, regardant vaguement l'horizon en feu, ou égrenant d'une main distraite les grappes bleues des bruyères.
L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du curé ne s'était pas affaibli; mais avec les années la forme s'en était adoucie et comme détendue. Mademoiselle de Férias commençait à sourire de quelques excès de son propre zèle. Son intervention dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu'à de rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolérance plus marquée, surtout vis-à-vis de la personne du vieillard. Loin de le pousser désormais dans la voie de l'ascétisme, elle employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps à autre aux rigueurs de sa solitude et de son régime. Toutefois sur les points qui lui paraissaient essentiels à la dignité de la religion, elle demeurait inflexible et n'hésitait pas à suggérer à l'abbé Renaud des conseils qui étaient aussitôt appliqués avec une docilité dont M. de Férias se divertissait avec la marquise.
— Ma chère, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et elle voudrait spiritualiser la paroisse!
Cette plaisanterie du marquis était la formule assez exacte des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives méritoires de l'abbé Renaud. Nous n'entrerons à cet égard dans aucun détail nouveau sur des matières délicates que nous n'avons déjà sans doute que trop agitées, quoique nous ayons tâché d'y apporter la réserve respectueuse qu'elles commandent: il nous suffira de dire que, sous le régime pastoral de l'abbé Renaud, le culte fut pratiqué dans la paroisse de Férias avec une rare pureté, sans que le dogme parût en souffrir.
Ce fut vers cette époque que Sibylle eut l'avantage de faire connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aïeule du côté maternel. Le comte de Vergnes avait eu à deux reprises, depuis la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher à ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre jours à Férias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps, et elle l'aimait, parce qu'il était aimable d'abord, et ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un cadre magnifique où les bonbons, les poupées à ressort et les colliers de perles fines se mêlaient agréablement; mais elle avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mère de Vergnes, laquelle, pour ménager l'exquise sensibilité qui était une de ses prétentions, avait ajourné d'année en année des émotions dont elle s'était probablement exagéré la violence, car, en apercevant pour la première fois sa petite-fille dans le salon de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de près pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement:
— Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi à quinze ans! Cela me fait mal!… Pauvre petite!… Mon Dieu! ajouta-t-elle alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont la source restait assez mystérieuse.
On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de Vergnes allait fixer sa résidence à Férias, tant elle se montrait sensible à la poésie de la campagne: les bois, la mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait; elle ne sortait point des transports.
— Mon Dieu! disait-elle à ses hôtes, que vous êtes donc heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y êtes-vous point trop habitués pour en bien savourer toutes les douceurs?… Ce calme, ce silence,… et puis ces bruits, ce vent dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le lointain,… ces petits faisans, — ce sont des faisans, n'est-ce pas, ces petites bêtes jaunes?… Non? Ce sont des poulets,… simplement? Tiens! — Eh bien, ces petits poulets qui trottent derrière leur mère en faisant piau, piau,… comme c'est délicieux, mon Dieu! comme c'est intéressant! On passerait l'éternité à sa fenêtre… à voir et à entendre tout cela! Ah! voilà la vie,… la voilà!… La nature, la campagne! Mon Dieu! que vous êtes donc heureux de vivre ici!
Cependant le troisième jour au matin madame de Vergnes confia à la discrète Julie qu'elle n'avait point fermé l'oeil de la nuit.
— Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conçois pas comment ils font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habituée à la plus grande tranquillité (elle demeurait rue de la Chaussée-d'Antin), je ne me ferai jamais à ce tapage-là!… Il y a un tas d'oiseaux qui jacassent dès le point du jour… Mon Dieu! j'aime beaucoup à entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il y a temps pour tout!… Et puis les vaches, les moutons qui hurlent dès l'aurore!… On se croirait dans l'arche, ma parole!… Et puis toujours ce vert épinard sous les yeux!… C'est à dégoûter du vert!… Ca devient un cauchemar, ce vert!… Je vois tout vert, moi, maintenant!… Donnez-moi donc ma petite glace carrée, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois verte! Au surplus, ce n'est pas étonnant,… je dois l'être après une nuit pareille!
Le quatrième jour enfin, madame de Vergnes reçut une lettre qui fut censée la rappeler en toute hâte à Paris. Elle exprima d'amers regrets, se plaignit de sa destinée, et monta en wagon à midi.
— Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille au départ, tenons-nous, tenons-nous, point d'émotion! A bientôt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis pour notre enfer… Ah! voilà la vie, ma pauvre enfant! Adieu! adieu! Tenons-nous, ma chère petite!
Les déchirements de cette séparation n'étaient pas au-dessus de la force d'âme de Sibylle; mais elle eût trouvé en tout cas un appui et des consolations dans la cordiale intimité qui l'unissait alors à son amie Clotilde Desrozais. Clotilde était sortie du couvent depuis deux ans, et à son retour madame de Beaumesnil, sa tante, s'était empressée de la présenter à tout le voisinage. Mademoiselle Desrozais était d'ailleurs fort bonne à montrer: elle avait tenu amplement toutes les promesses de son enfance. Elle était grande, souple, ondoyante; elle avait une masse épaisse de cheveux noirs dont elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait, elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les retroussait en diadème sur son front. Ses bras, ses mains, ses épaules, modelés en plein marbre, faisaient songer aux déesses. Quand elle soulevait sa paupière un peu lourde, sa prunelle lançait un jet de flamme qui se noyait aussitôt dans un fluide velouté. — Sous le rapport moral, on se plut à reconnaître que Clotilde avait beaucoup gagné. Effectivement, comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil en matière d'éducation, l'enfant terrible, turbulente, opiniâtre, maussade, était devenue une jeune personne timide, modeste, parlant peu et à demi-voix, obligeante, prête à tout, même à faire un quatrième au whist, bref une demoiselle exemplaire.
Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractère de Clotilde aucune des aspérités qui avaient autrefois inquiété son affection, elle se livra sans réserve au penchant de son coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes s'établit entre elles. La beauté de son amie inspirait à Sibylle une admiration mêlée de fierté: elle aimait à la citer comme une espèce de type au-dessus duquel son imagination ne concevait rien. Clotilde se prêtait en souriant à cet enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui disant de temps à autre, dans ses impatiences d'artiste:
— Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu es ridiculement belle! Dieu! que c'est bête d'être beau comme ça!
Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se formaliser.
Elle entrait avec la même complaisance dans tous les goûts favoris de mademoiselle de Férias, et se faisait l'écho de ses sentiments, de ses rêves, de ses exaltations avec une facile ardeur, une sorte d'éloquence naturelle et une parfaite sincérité, car elle avait dans l'âme un océan de passion toujours prêt à se répandre, même sur le bien. Si quelque chose lui manquait, ce n'était pas le fonds, mais le discernement, la règle, la prédilection morale. Quoi qu'il en soit, les imaginations élevées, poétiques, généreuses, la passionnaient de très-bonne foi à ses heures, et elle paraissait même souvent, dans la chaleur de son langage, dépasser les aspirations les plus idéales de Sibylle.
Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tardé à remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prît aussitôt un air de mystère, de profonde mélancolie et d'incurable désespoir. Elle se décida donc à l'interroger sur le sens de ces attitudes.
— Tu es trop jeune, ma chère! dit mademoiselle Desrozais en secouant la tête et en soupirant douloureusement.
Cette réponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer la curiosité de Sibylle, qui flairant un roman dans l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de sa confiance. Clotilde résista quelque temps; puis enfin, après avoir fait jurer à Sibylle un éternel secret:
— Ma chère, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me marierai jamais!
— Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un redoublement d'intérêt.
— Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aimée ne peut m'épouser: les circonstances nous séparent à jamais.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Sibylle; mais comment cela est-il arrivé? Où l'as-tu rencontré? Comment s'appelle-t-il?
— Je ne puis te dire que son nom de baptême: il s'appelle
Raoul… Pourquoi rougis-tu?
A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain jusqu'au front.
— Pourquoi rougis-tu? répéta Clotilde, dont le ton s'anima brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!
— Je rougis parce que tu me dis des choses qui me bouleversent… Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?
— Au fait, c'est impossible… Eh bien, ma chère, il avait une cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les petits papiers.
— C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.
— Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre… Enfin il fut accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier qu'elle mit ensuite dans une corbeille… Eh bien! quand on vint à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même nom: Raoul!
— C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.
— Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui était mon amie, — quoique je ne l'aimasse guère au fond, — se leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant cinq minutes!" — Je vis alors qu'il avait un album sur les genoux et qu'il dessinait… Il paraît, par parenthèse, qu'il peint divinement… Quand il eut fini, il m'adressa de la tête et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde, si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès ce moment que nous étions liés pour la vie.
Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses serments d'inviolable fidélité.
— Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.
— Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous étions liés pour la vie?
— Mais il me semble que non, dit Sibylle.
— Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, — car elle ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, — quelque inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans fortune et sans naissance… Est-ce assez clair?… Pauvre Raoul! c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,… car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien, tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,… et il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si nous étions morts tous deux.