Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit une à une de ses lèvres émues.
C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs caresses.
— Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui vient donc là? à qui ce beau chien?
On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond, élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux secondes elle était parée pour le combat.
— Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les
Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.
Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille, dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs entaché d'égoïsme.
Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt, crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix. "J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse, pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle que peut espérer votre petite iconoclaste… Tenez! vous pouvez voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du mien… Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,… un peu jeune, vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut; d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre… Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant d'être sage, est la mère naturellement,… une sainte, — pas un aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté. Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la pensée de le plonger dans le tourbillon parisien… Quant au jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,… il est bien! — Mon Dieu! il n'y a rien à dire,… mais il est bien! Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille… Tenez! voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;… elle monterait en croupe, si elle osait… Pauvre femme!"
M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier les voeux de leurs familles.
Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. — Ce fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay, après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas l'opportunité.
A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille, s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même, figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"
Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.
Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque, transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris, répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de Férias.
— Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une pause silencieuse, comment le trouves-tu?
— M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit
Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.
— Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.
Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:
— Bah! dit-elle, quelle sottise!… Ah! cela vient bien!
Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle avait vivement esquissé:
— Tiens! le voilà, mon mari!
C'était, en effet, à ne pouvoir s'y méprendre, M. de Val-Chesnay lui-même avec ses favoris blonds poussées au roux et inondant ses épaules, une raie qui traversait le centre de sa tête comme un coup de hache, un col d'une roideur métallique, et une cravate bleue semée de pois blancs dont Sibylle avait fait des lunes. Cette tête absurde reposait sur un buste imperceptible, d'où sortait une énorme paire de gants du plus beau lilas, et que soutenaient les jambes grêles et arquées d'un cavalier consommé.
Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber aussitôt dans une véritable convulsion de gaieté.
— Oh! dit-elle dès qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi cela!
— Mon Dieu! prends, dit Sibylle.
Clotilde lui sauta au cou:
— Tu es bonne, ma petite Sibylle.
Et, en effet, Sibylle était bien bonne.
Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrètement à madame de Val-Chesnay quelques études peintes par son élève, devant lesquelles la digne baronne se pâma de confiance, tandis que le jeune Roland proférait du haut de son col l'épithète de "magistral!" Dès que Sibylle rentra dans le salon, elle fut sollicitée de mettre le comble à l'ivresse publique en exécutant un morceau, un rien, sur la harpe, — instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les fumées des caves de Férias, qualifia d'idéal, — non-seulement, ajouta-t-il, à cause de sa forme délicieuse, mais encore parce que c'était vraiment un instrument charmant, surtout quand on en jouait bien. — Il n'y avait pas moyen de résister à ces éloquentes instances, et mademoiselle de Férias n'y résista pas.
Sibylle jouant de la harpe était généralement adorable; mais ce soir-là en particulier, vêtue d'une légère toilette blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes déployées, sa gracieuse personne, sa jolie tête, ses yeux profonds et pleins de feu, son front couronné de nattes dorées, avaient une expression, une élévation, un rayonnement séraphiques. Le mot ange venait aux lèvres en la regardant et cessait d'être banal, tant il semblait fait pour elle. Toutefois le caractère de sa beauté, qui, surtout à ce moment de sa vie, était plutôt intellectuel que physique, devait médiocrement frapper un esprit aussi complétement dénué d'esthétique que l'était celui du dernier des Val-Chesnay. Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut terminé, de frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les avait remis), en faisant à part lui l'observation pénible que sa fiancée était un peu maigre.
L'instant d'après, Sibylle, qui souffrait du rôle secondaire dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la pria de se mettre au piano. Clotilde, après quelques cérémonies, s'y laissa traîner. Elle ôta ses gants d'un air rêveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les favoris transatlantiques du jeune baron, qui était assis vis-à-vis d'elle à l'un des angles du piano, et après avoir quelque temps tourmenté le clavier, elle commença à chanter d'une belle voix de contralto un air célèbre de Donizetti: — O mon Fernand, — qui était son triomphe. Elle le chantait, en effet, et elle le chanta ce soir-là surtout avec un accent de mélancolie passionnée, auquel sa pâleur ardente, son oeil sombre et noyé, sa narine mobile, son corsage palpitant ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que toute cette magie pittoresque et sculpturale était perdue pour le plus grand nombre des assistants, groupés derrière la chaise de la chanteuse; mais elle ne l'était pas, Dieu merci, pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des traits adressés fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune homme ne s'était jamais sans doute trouvé à pareille fête. Clotilde avait cessé de chanter qu'il attachait encore sur elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte et son attitude affaissée témoignaient que pour le moment le code du parfait gentleman était la dernière de ses préoccupations. Il n'eut pas une parole pour féliciter mademoiselle Desrozais, — malgré le plaisir réel qu'elle lui avait procuré; mais, sur la demande que lui en fit la jeune fille, il s'empressa d'ôter ses gants, afin de l'aider à chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des mains éblouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer que le jeune baron était fort présomptueux. Cependant il ne l'était pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne fortune.
On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais, lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe, prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland, suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre plus sérieux et plus formel.
Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les sentiers ombragés et odorants du pays:
— Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la fortune des Val-Chesnay?
— Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!
Clotilde fit entendre un profond soupir.
— Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!… Il suffit que le bon Dieu le veuille!
— Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.
Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse, comme si elle eût conquis son étoile.
Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude, Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main à la fois faible et violente.
Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des injonctions légales en autorisant un mariage qui restait étrangement disproportionné, malgré les avantages testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une vive allégresse publique, entretenue par de copieuses libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde."
Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines après, à la suite de petits démêlés avec sa belle-fille, la baronne douairière demeurait préposée à la garde de la demeure patrimoniale des Val-Chesnay et à l'entretien du mobilier, tandis que le jeune couple s'installait gaiement à Paris, dans un joli hôtel des Champs-Elysées.
II
L'HOTEL DE VERGNES
Le mariage de Clotilde et les événements qui l'avaient précédé laissèrent entre la famille de Beaumesnil et la famille de Férias une impression de gêne et de tiédeur dont Sibylle elle-même ne put se défendre. Elle avait à la fois trop de droiture et d'inexpérience pour apprécier sous leur vrai jour les intrigues de mademoiselle Desrozais, qui lui avait paru sérieusement éprise de Roland; elle était encore plus éloignée d'éprouver le sentiment d'envie par lequel madame de Beaumesnil et la jeune baronne aimaient à expliquer le refroidissement de son affection; mais elle avait été surprise peu agréablement de la promptitude extrême avec laquelle M. de Val-Chesnay avait conquis dans le coeur de Clotilde la place tout chaude de ce Raoul qui était en Perse. La personne du baron ne lui paraissait pas suffisamment foudroyante pour justifier une si brusque révolution; elle voyait là tout au moins une légèreté et une inconsistance qui avaient fort diminué son amie dans son estime.
Les parents de Sibylle jugeaient naturellement la conduite de Clotilde avec plus de maturité et aussi avec plus de rigueur; mais ils se jugeaient eux-mêmes plus sévèrement encore, et ne pouvaient se pardonner l'innocent égoïsme qui leur avait si longtemps fermé les yeux sur la valeur infime du jeune baron. Après avoir couru le risque d'engager Sibylle dans des liens si indignes d'elle, ils rejetèrent absolument la pensée de la marier en province, ou du moins dans la partie de la province qu'ils habitaient, ne voulant laisser prise sur eux, en matière si grave, à aucun sentiment d'intérêt personnel. Le départ de Sibylle pour Paris fut donc définitivement résolu. On manda cette nouvelle au comte de Vergnes, qui répondit que cela était fort heureux, attendu qu'une armée de soupirants assiégeait jour et nuit son hôtel avec des guitares, et que la police commençait à s'en préoccuper. Sur ces entrefaites, la santé de Sibylle souffrit quelque altération. M. et Madame de Férias saisirent avidement ce prétexte pour essayer de garder leur petite-fille auprès d'eux une année de plus. Ils en écrivirent avec timidité à M. de Vergnes, qui répondit que cela était parfait, qu'une année de plus passée à la campagne serait infiniment salutaire à mademoiselle de Férias, et que quant aux soupirants, une année de plus les mortifierait et qu'ils en seraient plus tendres.
Le marquis et la marquise avaient peut-être espéré mourir avant la fin de cette année de grâce. Ils n'eurent pas cette douceur. Par une triste matinée de l'automne qui suivit, ils conduisaient Sibylle à la gare du chemin de fer et lui faisaient leurs adieux. Ennemis de toute démonstration et de tout éclat, ils subirent cette heure suprême avec calme et dignité, quoique la contraction de leurs traits témoignât d'une angoisse mortelle. Cependant, lorsque après un trajet silencieux les deux vieillards rentrèrent dans leur château solitaire, toute force les abandonna: ils s'enfermèrent à la hâte dans la chambre vide de leur petite-fille, et, se jetant dans les bras l'un de l'autre, ils pleurèrent amèrement.
Le départ de Sibylle avait eu un autre témoin à peine moins désespéré: c'était Jacques Féray, à qui la jeune fille avait adressé la veille, non sans émotion, quelques mots d'adieu. Elle doutait que le pauvre homme l'eût comprise; elle fut étonnée et touchée de l'apercevoir le lendemain à l'entrée de la gare. Peu d'instants après, comme elle montait en wagon avec miss O'Neil, elle le vit de nouveau appuyé contre le treillage qui séparait la ligne de chemin de fer d'une lande communale. Au moment où le train se mit en marche, le malheureux diable prit sa course à travers la lande pour le suivre; il ne renonça à cette lutte disproportionnée que lorsqu'il tomba d'épuisement sur le sol. Il s'obstina pendant plusieurs jours à attendre à cette place même le retour du convoi qui avait emporté Sibylle, vivant on ne sait comment; mais une idée singulière qui vint se loger dans sa cervelle ne laissa pas de le décourager assez promptement. Il s'était arrêté par hasard à deux pas de la cabane d'un cantonnier; voyant ce cantonnier sortir de sa maisonnette et étendre la bras régulièrement au passage de chaque train sur la ligne, il s'imaginait apparemment que c'était là une obligation, une servitude imposée aux riverains. Elle lui parut tellement lourde après quelques jours d'épreuve, qu'il s'y déroba et qu'il fut heureux de retrouver son chaume sur la falaise, loin du monde et de ses lois capricieuses.
Le comte de Vergnes reçut Sibylle à la gare de la rue Saint-Lazare, et la mena aussitôt à son hôtel de la Chaussée-d'Antin, où la comtesse attendait impatiemment sa petite-fille dans la société de trois chiens, qui du fond de leurs corbeilles ouatées saluèrent par des grognements lugubres l'entrée de mademoiselle de Férias. Elle fut ensuite installée dans un appartement fort mignon, où le comte avait fait allumer toutes les bougies en signe de fête et de bienvenue. Elle ne tarda pas à s'y endormir paisiblement malgré les agitations de son coeur et de son cerveau, et malgré les bruits inaccoutumés de la rue, car à son âge le sommeil est encore un dieu.
Le lendemain, dès qu'elle fut levée, M. de Vergnes lui présenta dans la cour de l'hôtel deux chevaux de pur sang qu'il lui avait destinés, et qui étaient deux gazelles. Elle ne demanda pas mieux que d'en essayer un sur l'heure et d'accompagner son grand-père dans la promenade qu'il avait l'usage de faire avant déjeuner. Le comte, qui était encore beau cavalier, trouva du plaisir à montrer le bois de Boulogne à Sibylle et à se montrer lui-même escorté de cette jolie personne. Un incident, fort insignifiant en apparence, vint cependant jeter un peu d'ombre sur son front. Ils rencontrèrent dans une allée du bois une dame d'un physique fort agréable, qui conduisait elle-même un de ces chars à bancs anglais auxquels on attelle les chevaux qu'on essaye. Deux ou trois jeunes gens en élégante toilette du matin fumaient derrière elle dans la voiture. La dame, en passant près du comte, le salua légèrement d'un sourire; puis elle regarda Sibylle, et sourit de nouveau à M. de Vergnes, en affectant d'ouvrir de grands yeux étonnés. M. de Vergnes, distrait apparemment par une pointe que son cheval poussa au même instant, ne salua pas.
— Pourquoi donc ne saluez-vous pas cette dame qui vous salue? demanda Sibylle.
— M'a-t-elle salué? dit le comte. Croyez-vous?… Mais je ne la connais pas… Au reste, voilà Paris, ma chère enfant… Il y a comme cela une foule de personnes qu'on rencontre,… qui vous connaissent,… qu'on connaît,… et en réalité… on ne les connaît pas… Quelle délicieuse matinée, ma chère petite!
Pendant trois semaines environ, M. de Vergnes se consacra au service de sa petite-fille avec l'ardeur juvénile et la grâce chevaleresque qui le distinguaient. Il la promena dans les musées, dans les palais, dans les lieux historiques, et la mena à tous les théâtres; puis un beau jour, prétextant un peu de fatigue, il délégua pour vingt-quatre heures à miss O'Neil ses fonctions de cicerone, et ne les reprit point. Son zèle était épuisé, il rentra dans ses habitudes, et Sibylle ne le vit plus qu'aux heures des repas; mais à ces heures il était charmant, il était coquet avec sa petite-fille; il lui apportait des sacs de bonbons, des gâteaux, des chinoiseries, des bamboches d'étalage. Il était plaisant avec miss O'Neil; il avait adopté vis-à-vis d'elle un genre de facétie dont il modifiait chaque jour la forme, mais dont le fond consistait invariablement à se prétendre amoureux de la pauvre Irlandaise et désespéré de ses rigueurs.
— Miss O'Neil, lui disait-il, je vous en supplie, ne me regardez pas! Vous m'empêchez de manger, et ce n'est pas bien… Si vous me retranchez l'idéal,… le divin idéal, laissez-moi au moins les plaisirs de la matière!
Ou bien il la contemplait d'un oeil profond, et s'écriait tout à coup:
— Miss O'Neil!… une île inhabitée au milieu de l'océan Pacifique, un palmier au milieu de cette île, vous sous ce palmier et moi à vos pieds… Quel rêve!
Cette drôlerie lui était commode. Quand il voulait s'en aller un peu plus tôt que de coutume à son cercle ou ailleurs:
— Miss O'Neil, disait-il, je n'y puis plus tenir: un mot d'espoir, ou je pars!
Et il partait. Il ne restait jamais le soir chez lui, pour être fidèle sans doute à la définition qu'il donnait lui-même de Paris, qui est, disait-il, une ville de France où l'on passe quelquefois ses soirées avec les femmes des autres, jamais avec la sienne.
Les allures indépendantes du comte de Vergnes ne semblaient d'ailleurs faire aucun vide dans l'existence de la comtesse, qui était extraordinairement remplie.
— Je ne sais vraiment pas, disait-elle chaque matin, comment je pourrai faire tout ce que j'ai à faire aujourd'hui!
Elle s'éveillait vers huit heures, prenait du chocolat dans son lit, partageait quelques tartines avec ses trois chiens, puis s'assoupissait jusqu'à dix heures. Elle se levait alors et commençait sa toilette, qui était quelquefois terminée à midi. C'était l'heure de son second déjeuner, qui était opulent et prolongé. Elle partait ensuite à la hâte, visitait deux ou trois magasins, faisait déplier deux ou trois mille mètres d'étoffes, et n'achetait rien. Elle revenait à son hôtel, procédait à une seconde toilette, et se rendait au bois. Au retour, elle entrait régulièrement chez un pâtissier, mangeait des petits pâtés au foie gras et au macaroni, avalait une glace, appuyait le tout d'un verre de vin d'Espagne, et commençait ses visites, pendant lesquelles elle croquait ça et là une demi-livre de bonbons. A sept heures elle dînait comme elle pouvait. En accomplissant sa troisième toilette, pour faire ses visites du soir, elle se plaignait assez généralement de vagues malaises dans l'estomac, organe qu'elle avait toujours eu faible, disait-elle. Elle essayait de le soutenir dans le cours de la soirée en buvant quelques tasses de thé accompagnées de quelques tranches de baba; mais c'était en vain. Son estomac, malgré une hygiène si fortifiante, demeurait inquiet; elle y sentait des bizarreries, des creux, des défaillances, puis des dégoûts, et c'est à peine si elle pouvait toucher du bout des dents à l'en-cas qu'on lui tenait prêt dans sa chambre pour le retour. Cela était pénible; cela empoisonnait sa vie. Sibylle, confidente des désespoirs de sa grand'mère à ce sujet, se demandait tout bas par quel miracle du Seigneur cette frêle Parisienne résistait depuis cinquante ans à un régime qui eût tué un cannibale en huit jours.
Madame de Vergnes s'était naturellement fait un devoir d'entraîner sa petite-fille dans le cercle d'oisiveté affairée où elle tournait chaque jour avec la frivolité convulsive d'un écureuil. Elle la produisit successivement chez toutes ses amies, dont le nombre était tel qu'il lui fallut plusieurs mois pour en épuiser la liste. Une des plus intimes était morte depuis six semaines, quand la comtesse et Sibylle se présentèrent à sa porte.
— Comment! dit la comtesse au concierge, qui s'était approché de sa voiture pour lui annoncer cette fâcheuse nouvelle, morte! Qu'est-ce que vous me dites là?
— Oui, madame la comtesse, reprit le concierge, qui était goguenard, elle est morte depuis six semaines; elle est même enterrée.
— Ah! mon ami, ne me dites donc pas cela! répliqua la comtesse. Quelle horreur!… C'est vraiment inouï, ces choses-là!… Voilà la vie, ma chère enfant!… Eh bien, mon pauvre Jean, chez le pâtissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous savez?
Sibylle accompagnait de même sa grand'mère dans ses tournées du soir, où elle effleurait le plus souvent trois ou quatre salons sans prendre pied dans aucun. Un caractère particulier de ces réunions mondaines qui surprit mademoiselle de Férias, c'était la rareté des hommes. Quelques vieillards mélancoliques et quelques jeunes gens imberbes y représentaient seuls, en général, le sexe fort. On eût pu croire qu'une guerre désastreuse avait cruellement décimé la population virile. Même dans les circonstances solennelles et obligatoires, à la suite d'un dîner par exemple, il était clair que les hommes invités et les maîtres de la maison eux-mêmes attendaient avec impatience que la soirée des dames fût terminée pour commencer la leur. Il semblait à Sibylle que cette séparation remarquable des deux sexes dans les coutumes de la société polie avait l'inconvénient de réduite trop souvent la conversation des femmes à des commérages de harem; elle ne pouvait savoir qu'en revanche elle avait l'avantage de réduire la conversation des hommes à des entretiens de corps de garde.
Si ce premier aspect à vol d'oiseau de la société parisienne ne répondait pas pleinement aux espérances de Sibylle, ce mécompte n'était pas d'ailleurs sans compensation. En dehors de l'insipide tourbillon mondain, dans quelques salons exceptionnels, dans ses excursions du matin avec miss O'Neil, dans les musées, les théâtres et même dans les rues, elle goûtait ces vives jouissances que donnent à un esprit actif et heureusement cultivé le mouvement, le spectacle continuel, l'électricité partout répandue des choses de l'esprit. Elle respirait avec allégresse cette atmosphère intellectuelle qui enveloppe Paris et qui en est le charme propre et incomparable. Les navigateurs antiques qui posaient le pied sur les rivages de Chypre y flairaient aussitôt une odeur d'encens et de volupté qui pénétrait leurs veines et leur révélait la puissante déesse du lieu. Paris semble avoir de même d'enivrantes émanations qui dénoncent son culte, son culte unique, mais fervent et passionné jusqu'à l'idolâtrie, celui de l'intelligence, dont on peut dire avec vérité que Paris est la ville sainte.
Après quelques mois de séjour à l'hôtel de Vergnes, Sibylle, dans une lettre qu'elle écrivait au marquis de Férias, essayait de résumer en ces termes les impressions diverses dont elle était frappée: — "Je flotte perpétuellement, disait-elle, entre l'extrême intérêt et l'extrême ennui. Paris me paraît être le lieu du monde qui offre le plus de ressources à l'esprit et le moins à l'âme. Mon esprit y est joyeux et mon âme y est triste. Il est impossible de sentir plus vivement que je ne le fais ici que l'esprit et ses plaisirs les plus élevés ne sont pas tout pour une créature humaine. Si je garde quelque empire sur ma destinée, je ne serai jamais à Paris qu'un oiseau de passage. Cette vie tumultueuse, cette distraction sans trêve, ces gens toujours debout, toujours en l'air, toujours gais, toujours fous, me font entendre aux oreilles un bruit de grelots qui m'étourdit et me gêne. Je cherche mon pauvre moi et je ne le trouve plus. Quand je suis arrivée, j'ai cru tomber dans un carnaval dont j'attendais toujours la fin, mais inutilement, car il ne finit point, et c'est ici le fonds même de la vie. Tous ces gens vont, viennent, s'agitent, s'empressent, se moquent et meurent tout à coup. La mort à Paris m'étonne toujours; elle ne m'y paraît pas naturelle. Tout est si factice à l'entour que ce détail y choque comme un accident dans une fête. C'est la seule loi réelle de la vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle s'impose. Il me semble qu'on y méconnaît toutes les autres. L'accessoire, le luxe, l'ornement, la broderie, sont le principal et le tout. On vit de gâteaux, et point de pain… Ah! le bon pain quotidien, Seigneur, donnez-le-moi!… et donnez-moi aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement, miette à miette, devant mon vieux foyer de famille, et tout près, tout près du fauteuil de mon cher grand-père!"
Sibylle ne confiait de la sorte à M. de Férias qu'une faible part de ses ennuis: les lacunes qu'elle croyait sentir dans l'ensemble de existences parisiennes s'accusaient chaque jour sous ses yeux dans des exemples qui touchaient son coeur de trop près pour qu'elle n'en fût pas affectée plus gravement qu'elle n'osait le dire. Les bizarres relations conjugales dont l'hôtel de Vergnes lui donnait le spectacle formaient dans sa pensée un contraste douloureux avec le vivant souvenir de l'intimité charmante et presque sainte de Férias. Il était évident, en effet, que M. et madame de Vergnes, hors du déjeuner et du dîner, leur dernier point de contact, vivaient aussi étrangers l'un à l'autre que si l'océan les eût séparés. Ils n'avaient en commun ni une joie, ni une peine, ni un souvenir, ni une espérance. Ils échangeaient pendant leurs repas quelques banalités courantes, et se hâtaient de retourner chacun à son plaisir.
Cherchant à s'expliquer un état de choses qu'elle regarda d'abord comme une anomalie particulière à sa famille, Sibylle fut disposée à en rejeter le tort sur sa grand'mère, dont elle ne pouvait se dissimuler la dissipation extravagante et la profonde inanité d'esprit. Séduite au contraire par les brillantes qualités du comte, elle supposa qu'il avait fini par se fatiguer de l'incurable puérilité de sa femme, et par en être découragé jusqu'à l'éloignement. Une fois entrée dans cet ordre d'idées, elle y rapporta tout, comme il arrive, et s'étonna moins des brusqueries de langage auxquelles le comte de Vergnes, si gracieux et si galant avec le reste du monde, se laissait quelquefois emporter vis-à-vis de la comtesse, comme par quelque ressentiment de son coeur incompris et de sa vie désenchantée. Pénétrée de compassion pour les souffrances présumées de son grand-père, Sibylle crut devoir redoubler envers lui d'attentions et de prévenances. Un matin, comme elle entrait à l'improviste dans l'appartement particulier du comte, guidée par ce sentiment délicat, elle éprouva une surprise énorme en voyant se tourner vers elle d'un air à la fois irrité et confus un personnage dont elle eut peine d'abord à discerner l'identité: c'était un vieillard dont le visage ridé et la tête chauve étaient tout ruisselants de pommade au concombre; cette figure luisante avait deux faces, comme Janus: elle présentait d'un côté l'arc d'un sourcil du plus beau noir et une touffe de favoris grisonnant à peine, tandis que de l'autre le sourcil et la touffe de favoris parallèles s'effaçaient dans un vague neigeux. Forcée à son grand regret de reconnaître son aïeul dans ce grotesque, Sibylle poussa un faible cri, tourna les talons, et se sauva à la hâte. Elle se rappela aussitôt les soins tout différents que le marquis de Férias prenait de sa personne, et comment, au lieu de masquer sa vieillesse, il aimait à la parer en mettant de la poudre blanche sur ses cheveux blancs. — Elle se souvint en même temps d'une violente sortie que le comte de Vergnes avait faite quelques jours auparavant, à l'usage de la comtesse, contre les femmes qui ne savaient pas vieillir et qui s'obstinaient à affliger les yeux par des nudités d'un demi-siècle. Elle se demanda si cette moralité, excellente en soi, avait été parfaitement placée dans la bouche du comte. Ces réflexions et l'incident qui les avait provoquées plongèrent Sibylle dans de nouvelles incertitudes, qui ne tardèrent pas du reste à s'éclaircir.
Le soir même de ce jour fatal où M. de Vergnes avait été surpris par mademoiselle de Férias dans l'intimité de son laboratoire, ce vieux gentilhomme éprouva dans quelque amour de coulisse, qui n'est point de notre sujet, un mécompte tellement sérieux que toute sa belle humeur ne put le digérer. Il eut dans la nuit un léger accès de goutte qui ne lui permit pas de sortir pendant une semaine. Sibylle fut étonnée de voir aussitôt sa grand'mère interrompre absolument le cours de ses chères habitudes et se vouer à la garde de son mari avec un zèle d'autant plus méritoire qu'il était assez mal récompensé. M. de Vergnes n'aimait pas à être malade, et quand il l'était, il voulait bien ne laisser ignorer à personne dans sa maison à quel point cela le contrariait. — Il se piqua toutefois en cette circonstance de conserver vis-à-vis de sa petite-fille un reste de courtoisie; mais sa femme, quoique aussi étrangère que possible à la cause première de ses souffrances, en recueillit pleinement les bénéfices. Elle supportait d'ailleurs avec une résignation louable la maussaderie froide et bourrue dans le comte payait le plus souvent ses soins. Il arriva pourtant un jour que la patience lui échappa. M. de Vergnes, étendu dans un fauteuil, discutait avec Sibylle les mérites d'une pièce en vogue. Madame de Vergnes allait et venait par la chambre, apprêtant une potion, fermant un rideau, calfeutrant une porte.
— Que diable! s'écria M. de Vergnes, aurez-vous bientôt fini de vous agiter comme une ombre chinoise? Rien n'est plus agaçant, quand on cause, que ce trottinement perpétuel autour de soi! Allons, venez vous asseoir.
Elle vint s'asseoir avec docilité. La conversation reprit; elle voulut, par bonne grâce, y placer son mot. M. de Vergnes haussa les épaules:
— Ne parlez donc pas pour ne rien dire, ma chère amie! Quand on n'a pas deux idées dans le cerveau, il faut se taire!
— Mais, mon ami, permettez, dit la comtesse, vous êtes par trop désagréable! — Et elle porta son mouchoir à ses yeux.
— Bien, parfait! reprit le comte, une scène maintenant! Une scène dans la chambre d'un malade… Le lieu est bien choisi,… ingénieusement choisi! Eh! mon Dieu, ma chère, je sais ce qui vous tient… Je sais d'où vient votre humeur… Voilà trois ou quatre soirées que vous passez chez vous!… Cela excède vos forces. Eh bien, partez; allez, allez commérer chez vos amies, éreinter vos chevaux, étaler vos jupes! C'est le seul bonheur que vous conceviez en ce monde… Je ne veux pas vous en priver plus longtemps!
Cette attaque démesurée fit sortir la comtesse de son inertie; elle eut subitement un de ces cris que la passion et la vérité peuvent arracher des lèvres de la femme la moins éloquente:
— Ah! dit-elle, cela est trop injuste,… cela est indigne!… Je ne fais point de scène,… mais je veux vous répondre… Vous ne m'ôterez pas le respect de cette enfant sans que j'essaye de le reprendre!… Il y a d'ailleurs une leçon pour elle dans ce qui se passe ici, et il faut qu'elle la comprenne! Moi aussi, j'étais une enfant quand vous m'avez épousée, et si je suis restée ce que j'étais, si je n'ai pas, comme vous dites, deux idées dans le cerveau, si depuis quarante ans je rougis de mon insuffisance devant vous et devant le monde entier,… à qui la faute? Si j'avais été vraiment pour vous ce que je devais être, votre femme, votre amie, et non votre maîtresse d'un jour, cela serait-il arrivé?… Est-ce que je ne vous aimais pas assez pour recevoir vos leçons, vos conseils, vos enseignements, si vous aviez pris la peine de me les offrir? Ah! je les aurais reçus à genoux! Je ne demandais que cela, je ne rêvais que cela… Etre près de vous, vous voir, vous entendre, m'élever jusqu'à vous! Toute jeune fille qui se marie et qui a un brave coeur est prête, comme je l'étais, à se faire l'élève soumise, heureuse, passionnée de son époux… Une femme apprend tout de celui qu'elle aime, et n'apprend rien que de lui… C'est vous qui nous tirez du néant ou qui nous y laissez!… Vous m'y avez laissée! Vous n'avez pas voulu sacrifier un seul de vos goûts, une seule de vos habitudes, une seule de vos soirées, pour faire de cette enfant qui vous adorait une femme qui vous comprît! Et vous me reprochez ma nullité, qui est votre ouvrage!… Et vous me reprochez, grand Dieu! la folie, le vide, la dissipation de ma vie!… Mais qui donc, de nous deux, a déserté le premier ce foyer de famille, auprès duquel j'aurais voulu, pour tout bonheur au monde, m'enchaîner à vos pieds?… Même après tant d'années, j'y accours, je m'y attache à ce foyer, dès que vous y êtes… Et voilà comme vous m'y recevez!… Ah! si je ne m'étais pas jetée tout entière dans cette vie d'étourdissement et de vanité, le chagrin m'aurait tuée… ou il m'aurait perdue, comme tant d'autres! Ne vous en plaignez donc pas, car si je suis restée une enfant et une sotte femme, je suis restée une honnête femme… Et si ma vie est misérable, si ma tête est vide, si mon coeur est brisé,… eh bien, votre honneur est entier du moins, et votre nom sans tache!
Comme elle achevait ces mots, la voix de la pauvre femme s'étouffa dans un flot de larmes; elle se leva et sortit de la chambre.
Le comte de Vergnes, avec une forte dose d'égoïsme et de libertinage, n'était point un sot ni un méchant homme; il avait à peine essayé d'interrompre au début, par quelques interjections d'impatience, les énergiques récriminations de sa femme; puis, étonné et comme dompté par la défense inattendue et véhémente de cet être inoffensif, il avait fini par l'écouter avec une sorte de confusion et de respect. Quand il l'eut vue sortir, il prit un accent grave qui ne lui était pas ordinaire et dit à Sibylle:
— Allez, mon enfant, allez voir si votre grand'mère n'est point souffrante.
Sibylle y courut. La scène dont elle venait d'être témoin avait eu pour effet naturel de reporter complétement sur madame de Vergnes les sentiments de partiale sympathie qu'elle avait un instant égarés sur son grand-père. Elle trouva la comtesse qui sanglotait à genoux sur son prie-Dieu. En lui prodiguant ses caresses, elle l'informa, non sans quelque exagération, de l'intérêt attendri avec lequel le comte l'avait envoyée en mission près d'elle. Elle lui présenta la perspective de quelques douces années qui l'indemniseraient un peu de la longue déception de sa vie. M. de Vergnes serait nécessairement ramené plus souvent de jour en jour à son foyer par le sentiment de ses torts, et aussi par l'âge et le besoin de repos; c'était à madame de Vergnes de l'y retenir et de l'y fixer peu à peu en lui ménageant une intimité où son intelligence ne se sentît point trop esseulée. La comtesse se laissa prendre au charme de ces consolations et de ces espérances.
— Ma pauvre petite, dit-elle à Sibylle, il est bien tard. Pourtant j'essayerai… Je ferai ce que tu me diras… Je m'abandonne à toi!
Sibylle accepta avec sa chaleur d'âme habituelle le rôle singulier que la confiance de sa grand'mère lui imposait, et elle y appliqua toute la finesse et toute la grâce de son esprit. Elle se garda d'enlever brusquement madame de Vergnes à son vagabondage mondain; mais elle mit ses soins à l'y diriger et à l'y modérer, en la renfermant peu à peu dans le cercle de ses relations les plus choisies. Elle parvint à la faire dévier quelquefois dans la journée de son sempiternel tout du lac, pour donner à ses promenades quelque but plus digne d'intérêt. A de rares intervalles, elle la retenait chez elle le soir: elle l'avait abonnée à quelques recueils périodiques, et lui faisait, en commun avec miss O'Neil, des lectures à sa portée. Il ne pouvait entrer dans la pensée de Sibylle d'entreprendre radicalement l'éducation de cette intelligence où toutes les bases manquaient: elle essaya simplement de glisser à la surface de ce chaos léger et flottant quelques notions précises sur les objets que le mouvement de la civilisation parisienne ramène chaque jour dans la conversation. Elle avait remarqué que sa grand'mère, comme toutes les mondaines évaporées de sa sorte, péchait moins par la disette d'idées que par le vague de la pensée et l'impropriété de l'expression; elle s'ingénia à lui définir nombre de mots dont elle l'entendait se servir à tort et à travers comme une corneille; en lui clarifiant sa langue, elle lui mit plus de lumière et plus de justesse dans l'esprit. Elle s'efforça enfin assidûment de lui faire franchir la distance qui sépare le bavardage de la causerie. Elle se disait avec raison que madame de Vergnes, si elle ne devait point retirer de ses tardives études d'autre avantage, préparerait tout au moins à la solitude de sa vieillesse de dignes et sérieuses consolations.
Sibylle avait nourri dans son coeur pendant tout l'hiver le projet d'aller passer une partie de la belle saison à Férias: elle se décida à sacrifier cette espérance pour ne pas interrompre son oeuvre de charité filiale et ne point désoler sa grand'mère, qui s'était prise pour elle d'une passion touchante. Elle la suivit à Saint-Germain, où le comte et la comtesse avaient coutume de s'établir pendant l'été, sous prétexte d'y mener la vie des champs. La vérité est qu'ils avaient l'avantage d'y trouver, sur la Terrasse et dans les villas voisines, une partie de leur Paris, et de n'être pas trop loin de l'autre. Ils pouvaient de là, quand la nostalgie de l'asphalte les saisissait trop fort, se retremper facilement, comme Antée, au contact du bitume sacré. — Les Parisiens, qui affectent volontiers des goûts champêtres, ne supportent généralement la campagne qu'à très-faible dose, et à la condition d'y entendre la musique de la garde plutôt que le chant des oiseaux. Ceux qui vont planter leur tente pendant l'été au delà des environs immédiats de Paris dissimulent vainement sous des couleurs d'idylle quelque opération d'économie domestique. La vie de la campagne et de la province leur est en réalité épouvantable, non pas, comme ils daignent le croire, que Paris soit le seul lieu du monde qui puisse alimenter l'activité et la distinction de leur intelligence, mais c'est celui qui donne le mieux l'illusion de ces qualités à ceux qui ne les ont pas, et qui en outre aide le mieux à s'en passer. Un Parisien, en effet (nous ne parlons pas ici, bien entendu, des Parisiennes!), s'imagine agréablement avoir tout l'esprit qui circule autour de lui, et il se dispense plus souvent qu'il ne se le figure d'y mettre du sien. Transporté dans une solitude relative et réduit à ses propres forces, il croit qu'on l'ennuie, et c'est lui-même qui s'ennuie. Cet être collectif n'a point d'existence personnelle; dès qu'il lui faut vivre sur son compte, il se sent dans le vide, et appelle à grands cris ce Paris où il ne s'ennuie jamais, parce qu'il ne s'y trouve jamais.
Cependant la villégiature de Saint-Germain, bien qu'animée par de nombreuses relations locales et mitigée par la proximité des boulevards, laissait encore dans la vie du comte et de la comtesse de Vergnes des heures de désoeuvrement dont le poids, pendant les saisons précédentes, leur avait été insupportable. Ce fut dans ces instants de loisir et de retraite forcés qu'ils sentirent tous deux pour la première fois la douceur des liens secrets que la main délicate de leur petite-fille tissait entre eux avec un zèle charmant. Ils s'étonnèrent de prolonger sans peine des soirées que leur unique soin était autrefois d'abréger le plus possible. La présence gracieuse, la vivacité d'esprit et les talents de Sibylle contribuaient à la vérité pour une forte part à leur alléger les heures; mais plus d'une fois M. de Vergnes, qui dédaignait en général au plus haut point de suivre avec sa femme un entretien régulier, se surprit à l'écouter avec quelque intérêt et à lui répondre presque sérieusement. — Un soir, à propos d'un opéra nouveau dont Sibylle déchiffrait la partition, il alla jusqu'à soutenir thèse contre la comtesse sur les caractères différents de la musique italienne et de la musique allemande; il s'échauffa dans cette controverse, le prit d'un peu haut selon sa coutume, s'irrita légèrement de voir que sa femme exprimât une opinion contraire à la sienne, et surtout qu'elle l'exprimât bien; puis tout à coup:
— Allons! dit-il, je suis battu,…. c'est vous qui avez raison! Mais, diantre! vous devenez savante,… je ne vous reconnais plus… Qui est-ce qui vous apprend tout cela?
— Hélas! c'est cette enfant, dit la comtesse en montrant
Sibylle.
M. de Vergnes se leva et fit quelques pas dans le salon. Il s'arrêta brusquement en face de Sibylle, et lui prenant les deux mains:
— Vous êtes donc une enfant du bon Dieu, vous! dit-il d'un accent ému. Vous méritez une récompense, et vous allez l'avoir, je crois.
Il s'approcha de madame de Vergnes et lui baisa le front avec une tendre insistance. Ses yeux étaient humides; il quitta le salon.
Madame de Vergnes, aussitôt qu'il fut sorti, appela Sibylle d'un signe de main: elle lui ouvrit ses bras et la serra longtemps sur son coeur en pleurant.
Cette joie, qui se renouvela sous d'autres formes, fit prendre en patience à Sibylle la campagne un peu artificielle de Saint-Germain; elle l'abandonna sans regret vers la fin de l'automne pour rentrer à Paris, où l'attendait la crise de sa destinée.
III
RAOUL
Mademoiselle de Férias n'était pas tellement absorbée dans son rôle de providence domestique qu'elle en oubliât la délicate question personnelle que son séjour à Paris avait pour objet essentiel de résoudre, — autant que possible à son avantage. Cette question l'occupait au contraire extrêmement à plusieurs titres. En premier lieu, elle se sentait enchaînée dans l'hôtel de Vergnes à un genre d'existence qui répondait mal à ses goûts et qui entravait la liberté de ses affections; elle voyait dans son mariage une ère d'indépendance relative qui lui permettrait de disposer d'elle-même plus à son gré et de se partager quelquefois entre Paris et Férias. Le mariage apparaissait de plus à cet esprit sérieux et fortement discipliné comme une grande loi de la vie morale qu'il faut accomplir à son heure, sous peine de se trouver hors de la vérité et de l'ordre. Enfin et par-dessus tout, cette grave jeune fille portait dans le secret de son coeur toutes les tendres défaillances d'une femme: ni les distractions de Paris, ni les plaisirs intellectuels qu'elle y goûtait, ni les devoirs qu'elle s'y était faits, ne parvenaient à remplir toutes les aspirations de "son pauvre moi," comme elle disait, lequel, sous les apparences de calme que donne la force, était très-vivant, très-humain et très-passionné. Elle avait de profondes tristesses dont tout son courage ne pouvait repousser le charme énervant. La source de ces larmes mystérieuses qu'elle avait répandues autrefois dans la fontaine solitaire de Férias semblait s'être rouverte dans ses yeux. Comme toutes les vives imaginations de son âge, elle s'était formé un type héroïque auquel elle offrait, en pleurant de tendresse, les pures flammes qui brûlaient dans son sein. Elle concevait vaguement un être digne de ces sacrifices tout prêts dans son âme, et sa main se tendait, son coeur, son souffle et sa vie s'élançaient vers ce doux idéal.
Ces amours sans nom des jeunes femmes, presque toujours sublimes, ont presque toujours aussi de plates incarnations. Le premier homme que leur mère leur permet de considérer avec intérêt revêt facilement à leurs yeux les splendeurs de leur rêve: à peine l'autel leur est désigné par une main respectée que leur coeur, dès longtemps préparé, y vole aveuglément, s'y pose et s'y embrase. Celles qu'on laisse plus libres dans leur choix n'y sont guère plus habiles ni plus heureuses: leur roman intérieur rayonne un peu au hasard et enveloppe fréquemment d'une auréole céleste le front quelconque de leur valseur ordinaire.
Sibylle unissait à ses élans de jeunesse une finesse de jugement et une fermeté de raison qui devaient la préserver de cette méprise commune que suivent de si amers désenchantements; mais les rares qualités de son esprit, en la sauvant de ce danger, semblaient l'armer d'une clairvoyance et d'une défiance presque excessives. Elle sentait d'ailleurs que ce choix, où le bonheur et la dignité de sa vie entière seraient suspendus, se trouvait complétement abandonné à sa prudence. M. et madame de Vergnes s'étaient bien à la vérité préoccupés de la seconder dans cette recherche périlleuse; mais ils lui paraissaient dirigés dans leurs estimations par des motifs si légers et si défectueux qu'elle avait secrètement résolu de ne s'en fier qu'à elle-même en premier ressort, et tout au plus à miss O'Neil en appel. Le comte de Vergnes, qui se divertissait à faire défiler devant sa petite-fille ce qu'il appelait le bataillon des nubiles, était le premier à couvrir de ridicule tout le personnel de cette intéressante légion; puis il reprochait à mademoiselle de Férias de se montrer trop difficile et riait des prétentions inconciliables qu'il lui prêtait.
— Savez-vous ce que vous voulez, ma chère? lui disait-il; vous voulez un monsieur qui soit beau, riche, noble, peintre, musicien, bon écuyer, spirituel et dévot! Eh bien, vous aurez beau chercher, c'est une variété qui n'existe pas!
— Mais, mon Dieu, non! répondait Sibylle; je n'en demande pas tant… Je veux un monsieur que j'aime, voilà tout!
— Ta! ta! ta! reprenait le comte, vous êtes une petite dépravée… Qu'est-ce que c'est que tout ça?… Reportons-nous à la création, ma chère enfant… Voilà la nature, voilà la vérité… Eh bien?
— Eh bien, quoi, grand-père?
— Eh bien, croyez-vous qu'Eve y fit tant de façons?… Mon Dieu! on lui présenta Adam, qui était un homme tout simple,… le premier venu,… et elle dit: "C'est très-bien!" Voilà la nature!
Des arguments de ce genre, qui étaient familiers au comte de Vergnes et qui le charmaient profondément, n'avaient que fort peu d'action sur les sentiments et sur les idées de mademoiselle de Férias. La personne et l'exemple de son grand-père étaient bien plutôt faits pour lui suggérer des réflexions qui ajoutaient encore à ses perplexités. Elle n'avait pas tardé d'ailleurs à reconnaître que les habitudes matrimoniales de M. et de madame de Vergnes n'avaient rien d'exceptionnel, et qu'elles étaient, à divers degrés, régulièrement établis dans les moeurs de la société polie. Le coeur de Sibylle se serrait et sa raison se soulevait à la pensée de contracter une de ces unions dont la conséquence fatale paraissait être, au bout d'une période de temps plus ou moins longue, une sorte de gêne réciproque, de séparation amiable et de divorce moral.
Obéissant à un penchant caractéristique de la supériorité d'esprit, Sibylle avait le goût des idées générales: elle ne cessait donc de généraliser ses observations, peut-être démesurément, et elle avait cherché à la singularité de ces mariages mal édifiants une cause générale, qu'elle crut même découvrir. Les divers traits de moeurs qu'elle recueillait dans le cours de sa vie mondaine, quelques mots qui l'avaient vivement frappée dans le plaidoyer vengeur de madame de Vergnes, surtout les chers souvenirs de Férias, l'avaient aidée peu à peu à se former sur ce mystérieux sujet une opinion qui n'était pas sans vraisemblance. Cette opinion, fortifiée par la sanction de miss O'Neil, prit dans l'esprit de mademoiselle de Férias une profonde consistance, et devait avoir une influence capitale sur sa destinée. Pour l'interpréter ici avec un peu de concision, nous serons forcé d'employer un langage qui ne pouvait être celui de Sibylle, mais qui rendra du moins exactement la substance de sa pensée.
L'union du marquis et de la marquise de Férias, dans son étroite intimité pleine à la fois de gravité et de douceur, et plutôt resserrée que détendue par la main du temps, lui avait imprimé dans l'imagination une sorte de type idéal du mariage chrétien. Si le plus grand nombre des unions qu'elle avait chaque jour sous les yeux laissaient voir un caractère si différent, n'était-ce point qu'elles manquaient du seul lien qui ne périsse point, le lien religieux? Elle avait comme la sensation du souffle matérialiste qui passe dans les veines de ce siècle, et dont la société parisienne, modèle en relief de toute la société française, paraît particulièrement infectée. Elle y voyait l'institution du mariage persister comme une lettre morte dont l'esprit s'est retiré: on se mariait pour obéir à l'usage, à la coutume, et pour avoir les bénéfices d'une situation légale; c'était une routine qu'on suivait, mais sans conviction: on épousait un nom, une dot, une place, quelquefois de belles épaules. Des liens si purement humains ne pouvaient tenir, et ces unions se trouvaient naturellement dissoutes par la simple possession de l'objet qui les avait déterminées.
— Au lieu d'être votre femme, avait dit madame de Vergnes à son mari, je n'ai été que votre maîtresse d'un jour!
La vie de Paris n'a pas assez de respects pour les oreilles ou les yeux des jeunes filles pour qu'une telle parole tombe vainement dans l'esprit le plus chaste. Sibylle l'avait comprise, retenue et commentée. Elle n'entendait pas, quant à elle, être la maîtresse de son mari: elle voulait être sa compagne aimée et fidèle dans le temps et (elle l'espérait) dans l'éternité. Tout amour moindre eût désolé son coeur et révolté sa fierté. Elle se disait que le mariage, pour porter ses véritables fruits, devait avoir ses racines non pas seulement dans les deux coeurs qu'il unit, mais aussi dans la religion qui l'a institué et qui le consacre. Le sentiment religieux, une foi commune, la fraternité des croyances élevées et des espérances éternelles, pouvaient seuls donner aux faibles amours de ce monde quelque chose de la solidité et de la durée des amours divines.
Telles étaient en résumé les pensées de Sibylle, et, comme elle avait appris à traduire fermement dans sa conduite tout ce qu'elle croyait juste et bon, elle s'était déterminée à ne jamais épouser qu'un homme qui partageât sérieusement sa foi. Cette idée, qui n'était peut-être pas mauvaise en soi, avait le défaut de n'être point très-pratique, et la pauvre enfant s'en aperçut. Bien qu'il soit donné à notre temps de respecter dans quelques noms illustres l'alliance des plus hautes facultés de l'intelligence et des plus ferventes convictions religieuses, on peut dire que, dans l'ordre mondain, ces exceptions sont aussi rares qu'elles sont éminentes, et que l'extrême émancipation de la pensée, l'esprit de critique, de doute, de négation, le flottement de toutes les bases morales, sont les signes accusateurs de ce siècle. Même dans la région sociale où vivait mademoiselle de Férias, ces signes ne pouvaient lui échapper, et il lui était difficile de ne pas remarquer que la convenance, le ton et l'étiquette y sauvegardaient seuls, les trois quarts du temps, un certain exercice régulier des devoirs religieux. En voyant cette société sceptique conserver banalement des usages, des errements, des formes de devoirs dont elle paraissait avoir perdu le sens originel, Sibylle avait de profonds étonnements.
— Ces gens-là, disait-elle à miss O'Neil, n'ont pas l'air de croire à ce qu'ils font; ils semblent rouler en cette vie par suite d'une impulsion dont le secret leur est devenu étranger… Tout cela me fait penser à ces figures d'étoiles qui brillent et marchent encore dans le ciel quand les astres d'où elles émanent sont éteints depuis des siècles.
Elle n'était pas cependant sans trouver dans le cercle de ses relations habituelles quelques exemples de piété sincère, de croyances sérieuses et d'admirables vertus chrétiennes; mais cette condition d'une foi pareille à la sienne, pour être à ses yeux la plus essentielle, n'était pas la seule qu'elle recherchât dans l'homme à qui elle lierait sa destinée. Elle avait, par sa supériorité même, d'autres exigences qu'elle ne se formulait pas, et qui n'en étaient pas moins impérieuses et exclusives. Elle croyait apporter, et elle apportait en effet, un esprit très-libéral dans ses prétentions, se montrant indifférente aux avantages de la fortune, et même à ceux de la naissance, bien que cette seconde concession lui eût été plus sensible; mais elle voulait que son mari lui fût égal par l'éducation, les goûts et les habitudes de l'intelligence; elle voulait même, sans s'en rendre compte, qu'il lui fût supérieur, et elle sentait qu'elle ne l'aimerait qu'à ce prix. Cette condition, qu'elle croyait toute simple, parce qu'elle ignorait sa grande valeur personnelle, compliquait encore singulièrement les difficultés du choix qu'elle se proposait. Il lui fallait bien reconnaître que le plus grand nombre des jeunes gens dont on lui vantait les habitudes de piété avaient reçu dans le giron maternel cette éducation précieuse et un peu endormie, dont le baron de Val-Chesnay lui avait appris à redouter les réveils. Parmi ceux qui avaient été trempés de bonne heure dans le vif courant du siècle, la plupart étaient entachés d'un libertinage vulgaire. Les meilleurs lui paraissaient puérils. La maturité prononcée de son caractère et de son esprit l'eût rapprochée plus volontiers des hommes qui avaient franchi les limbes de la jeunesse; mais parmi cette classe, qui compte d'ailleurs dans le mouvement mondain de très-rares représentants, elle voyait les mines les plus sérieuses recouvrir la vanité et le vide, et si le hasard mettait sur son chemin quelques personnages vraiment distingués par leurs mérites ou leurs talents, ils lui étaient aussitôt signalés comme des penseurs fort libres, et souvent comme des viveurs qui ne l'étaient pas moins.
Sibylle, après avoir poursuivi ses discrètes observations pendant la première moitié de l'hiver qui succéda à la villégiature de Saint-Germain, commençait donc à se décourager et à croire, comme son grand-père le lui disait, qu'elle cherchait une variété qui n'existait pas. Peut-être avait-elle raison, mais son erreur était d'en conclure que son coeur ne se donnerait jamais. Un coeur comme le sien ne se donne point par raison démonstrative; les orages y soufflent quand ils veulent, et non quand on l'a décidé. Les délibérations de la raison la plus droite et les desseins de l'âme la plus haute peuvent servir sans doute à vaincre ces orages, mais jamais à les soulever ni à les prévenir.
Au nombre des salons où mademoiselle de Férias avait été introduite sous les ailes de sa grand'mère, il y en avait un vers lequel elle se sentait attirée par un charme secret. C'était celui de la duchesse douairière de Sauves, qui occupait, avec le duc de Sauves son fils unique et la jeune duchesse sa belle-fille, un des opulents hôtels du faubourg Saint-Honoré. Ce salon, où la vieille duchesse n'admettait, sauf une exception bizarre dont nous parlerons, qu'un groupe social sévèrement limité par ses fougueuses prédilections de race et d'opinion, ne semblait présenter aucune des ressources ni aucun des intérêts dont Sibylle se montrait curieuse: cependant elle n'y mettait jamais le pied sans ressentir une confuse émotion qui lui était douce, et dont elle osait à peine se dire la cause, tant elle la jugeait déraisonnable. Ce singulier sentiment se liait à un des souvenirs les plus lointains de sa vie, qui avait gardé dans son imagination une place extraordinaire: c'était sa fugitive entrevue dans le parc de Férias avec un inconnu du nom de Raoul, dont les traits, le langage et la personne, vaguement mêlés aux légendes féeriques de son enfance, étaient demeurés empreints dans sa pensée d'une poésie délicieuse. Ce nom de Raoul lui était cher et presque sacré. Le lecteur voudra bien se rappeler avec quel trouble involontaire elle l'avait retrouvé dans le récit du premier amour de Clotilde: c'était encore ce nom, souvent répété dans les salons de l'hôtel de Sauves, qui les remplissait pour Sibylle d'un mystérieux attrait.
Elle rejetait à la vérité de toute sa raison l'idée que le Raoul qu'elle entendait souvent nommer chez madame de Sauves pût avoir quelque identité avec son prince Charmant du parc de Férias; mais elle ne pouvait douter, du moins, qu'il ne fût en propre le Raoul dont Clotilde lui avait conté la passion un peu fictive et le départ censément désespéré pour la Perse. C'était d'ailleurs une découverte que Sibylle avait dû faire toute seule, car son ancienne amie Clotilde, avec la quelle elle entretenait à Paris des relations assez froides, avait quelques raisons de ne pas l'y aider; mais Sibylle avait aisément reconnu dans la jeune duchesse de Sauves, née Blanche de Guy-Ferrand, cette amie de couvent que Clotilde aimait si peu, et qu'elle avait fait figurer dans son petit roman en qualité de cousine de son héros. Il n'y avait pas loin de là à conjecturer qu'un certain comte de Chalys, que la jeune duchesse appelait mon cousin Raoul, et qui précisément était revenu de Perse quelques mois auparavant, devait avoir une extrême ressemblance avec l'homme heureux qui avait conquis autrefois les suffrages unanimes d'un pensionnat de demoiselles. Sibylle se disait que la curiosité et l'intérêt que ce personnage lui inspirait à divers titres s'évanouiraient, suivant toute apparence, dès qu'elle le verrait; mais il n'avait pas le goût du monde, et elle avait eu jusqu'alors la mauvaise chance de ne jamais le rencontrer, pas même chez madame de Sauves, où elle savait cependant qu'il se montrait assez souvent. Ce hasard, qui dans la vie de Paris n'a rien d'extraordinaire, préoccupait cependant mademoiselle de Férias, parce qu'elle croyait sentir qu'entre elle et M. de Chalys il n'était pas tout à fait naturel, et dans sa secrète impatience elle s'imaginait quelquefois que des mains invisibles (d'enchanteurs probablement) travaillaient sans cesse à les écarter l'un de l'autre.
Elle n'en recueillait que plus avidement dans le courant de la conversation tous les détails relatifs à cet invisible cousin, desquels il paraissait résulter que M. de Chalys était un homme d'une distinction exceptionnelle et fort recherché dans le monde, peut-être parce qu'il s'y faisait rare; mais la réserve imposée aux jeunes filles et la timidité particulière qu'éveillait en elle ce sujet délicat défendaient à Sibylle de satisfaire sa curiosité par des informations plus directes. Malgré l'affection enthousiaste que lui témoignait la vieille duchesse de Sauves, elle se sentait rougir à la seule pensée de l'interroger sur la personne du comte Raoul. Elle eût tenté plus volontiers cette fortune auprès de la jeune duchesse, vers laquelle elle était entraînée par un vif mouvement de sympathie; mais cette jeune femme avait vis-à-vis de Sibylle une attitude singulière qui ne l'encourageait nullement aux confidences. Elle lui marquait en général une froideur et une contrainte voisines de l'éloignement, quoique, de temps à autre, par un contraste que Sibylle ne s'expliquait pas, elle parût se rapprocher d'elle par la force d'un lien secret et puissant. Même quand elle semblait la traiter en étrangère, la capricieuse duchesse attachait quelquefois furtivement sur mademoiselle de Férias des regards dont celle-ci ne savait comment interpréter l'expression profondément intense, curieuse et passionnée.
Nous allons donner au lecteur l'explication des allures mystérieuses de cette jeune femme vis-à-vis de Sibylle, en lui présentant quelques nouvelles connaissances.
IV
LA DUCHESSE BLANCHE
Blanche de Guy-Ferrand, duchesse de Sauves-Blanchefort, qu'on appelait la duchesse Blanche, était une petite personne point belle, à peine jolie, mais charmante. Elle était un peu frêle, délicate, avec des cheveux d'un blond cendré, et des yeux d'un bleu mélangé de gris dont les cils pâles étaient presque invisibles. Ses traits, un peu enfantins, semblaient finement pétris par une main d'artiste trop minutieuse. Ce qui la plaçait au rang des femmes qu'on cite, c'était la grâce dont elle était imprégnée des pieds à la tête, et surtout son art exquis de se bien mettre. Elle était en effet habillée, coiffée et chiffonnée de ses propres mains avec une harmonie si parfaite, qu'il était impossible, en la voyant dans sa toilette du soir, de ne pas imaginer qu'elle venait d'éclore ainsi dans quelque jardin de fée, au clair de la lune.
Il y avait alors cinq ans qu'elle avait épousé le duc Oswald-Louis de Vital de Sauves, plus âgé qu'elle de vingt et quelques années, mais encore fort beau cavalier et très-aimable homme. Le duc touchait en effet à la quarantaine et ne songeait pas plus à se marier qu'à se faire Turc, lorsqu'il eut à subir de la part de sa mère une série d'assauts désespérés devant lesquels, après la plus honorable résistance, il finit par capituler, mais non sans conditions.
— Ma bonne mère, lui dit-il à cette occasion, avec le mélange de belle humeur, d'insouciance et de secrète tristesse qui le caractérisait, vous comprenez bien, et je comprends de même, que vos larmes ont des arguments auxquels je me rendrai tôt ou tard. Le plus tôt sera donc le mieux; mais, sans reproche aucun, vous me devez quelques clauses de consolation, et je les réclame. Je n'ai rien à objecter, ma mère, contre vos sentiments politiques, qui sont les miens, quoique peut-être vous les laissiez s'égarer quelquefois jusqu'à la passion et jusqu'au préjugé; mais enfin la direction que vous avez imprimée à ma vie, et que j'ai suivie très-filialement, ne m'a laissé pour toutes jouissances en ce monde que des goûts et des habitudes qu'il serait vraiment dur de m'enlever, et avec lesquels malheureusement mon mariage se conciliera peu. Encore une fois, je ne vous reproche rien; vous avez cru faire votre devoir, et peut-être l'avez-vous fait… Mais la circonstance est solennelle, et deux mots de franchise seront excusables… Eh bien, en aucun temps vous n'avez voulu m'autoriser, ni peu ni prou, à fléchir le genou, comme vous dites, devant le Baal du siècle… Au fond, qu'en est-il résulté? Vous ne pouviez pas me mettre dans une boîte. J'ai respiré, bon gré, mal gré, l'air de mon temps et de mon pays: j'ai eu tous les défauts de mes contemporains, et je n'ai pas eu leurs mérites. Je ne suis pas vertueux, et je suis inutile… Mon Dieu! vous nourrissiez contre le roi Louis-Philippe une rancune… que je conçois; vous m'auriez maudit, si j'avais fait mine de rechercher sous son règne l'ombre d'une fonction ou d'un grade… Vous avez triomphé de sa chute,… c'est très-bien! La République, qui vous avait d'abord fait bondir d'allégresse, n'a pas tardé à vous inspirer des sentiments moins favorables; vous vous êtes fort réjouie de tous les désagréments qui lui sont arrivés par la suite… C'est parfait! Quant au régime actuel, jusqu'ici vous lui avez refusé notoirement votre bienveillance… Parfait encore!… Mais pendant ce temps-là, moi, qu'est-ce que je suis devenu? Il fallait bien vivre! Le sang me bouillait dans les veines… Je ne pouvais pas en verser le trop-plein sur quelque champ de bataille; je ne pouvais en calmer l'ardeur par quelque infusion diplomatique… Eh bien, je me jetai dans les coulisses!… Vous ai-je fait assez de peine, ma pauvre mère, dans ces temps de jeunesse! Vous ai-je causé assez de chagrins, mon Dieu!… Et pourtant, finalement, avec tout cela, je n'ai pas trop mal tourné. Je pouvais devenir un détestable drôle, dépravé jusqu'aux moelles, et je suis resté un bon enfant, parce qu'après tout j'ai une bonne mère, et que cela maintient toujours un homme; mais j'ai des ennuis, j'ai des regrets, je ne vous le cache pas… Eh bien, j'ai fini par trouver une sorte de compensation dans mes goûts: j'aime la chasse, les chevaux, les beaux bestiaux,… j'aurais voulu me retirer à la campagne, pour m'occuper de cela tout à mon aise… Je commence à prendre de l'embonpoint, c'était le moment!… Vous, ma mère, vous ne pouvez vous passer de Paris: j'y ai donc gardé le fonds de ma résidence près de vous; mais, vous le savez, je monte en chemin de fer deux fois la semaine pour aller voir mes faisans et mes boeufs… Voilà donc la situation!… Vous désirez aujourd'hui, par un juste souci de la perpétuité de notre maison, que j'épouse mademoiselle de Guy-Ferrand. Soit! j'y consens! Je consens même, ma bonne mère, à en avoir des enfants mâles, qui seront la joie de votre vieillesse et le tourment de la mienne. Mais… ici se place la clause de consolation!… pendant les fréquentes excursions que ledit duc de Sauves est dans l'usage de faire à la campagne, et qu'il prétend continuer, — dans son intérêt propre et dans celui des espèces chevalines et bovines, — la duchesse douairière s'engage par serment (et on sait que sur l'article serment elle n'entend pas raillerie!), s'engage à faire prendre en patience par la jeune duchesse les absences dudit duc, et à l'entourer en même temps des égards et de la discrète surveillance nécessaires soit au bonheur personnel de la jeune duchesse, soit à la considération, régularité et pureté de la généalogie dudit duc de Sauves, Blanchefort, et autres lieux.