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Histoire de Sibylle

Chapter 27: VI LA COURONNE
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About This Book

The narrative follows an infant rescued from tragedy and raised by her elderly grandparents in a coastal estate, where their private grief after successive family deaths shapes a household of gentle duty and restraint. Provincial neighbors and self-appointed benefactors complicate domestic life with officious charity and gossip, while a governess is introduced to educate the child. The story traces the child's sensitive development amid tensions between sincere affection and social ostentation, exploring themes of mourning, filial responsibility, local vanity, and the delicate formation of taste and character within a constrained rural society.

Le mariage avait été conclu sur la foi de ce traité. Mademoiselle de Guy-Ferrand s'était laissé faire duchesse avec la nonchalance un peu mélancolique qui paraissait être dans son caractère. Comme jeune fille, elle n'avait pas été remarquée; mais, une fois en possession de sa corbeille de jeune femme, elle en avait tiré tout un arsenal imprévu avec lequel elle avait conquis tout à coup sa place parmi les étoiles. Sa grâce de miniature formait toutefois avec la beauté ample et un peu féodale de son mari un contraste dont celui-ci était le premier à sourire.

— Eh bien, mon fils, lui dit un jour la vieille duchesse, faisant allusion à la métamorphose heureuse que le mariage avait opérée dans la personne de sa belle-fille, il me semble que vous n'êtes point tant à plaindre; c'est ici le contraire du conte de fée où les diamants se changent en noisettes: c'est la noisette qui s'est changée en diamant!

A quoi le duc répondit, dans la langue gauloise qu'il affectait, en l'assaisonnant de son accent un peu gras:

— Textuel, ma bonne mère!… Seulement ma femme n'est pas une femme, c'est une fleur; on ne la possède pas, on la respire!

Il en eut malgré cela deux enfants mâles, conformément à son programme ducal; mais il ne se montra pas moins fidèle aux autres articles de ses conventions préliminaires, et on le vit reprendre peu à peu son train accoutumé: il résidait pendant la belle saison à son château de Sauves avec sa femme, la ramenait généreusement tous les hivers à l'hôtel de Sauves, et tandis qu'il consacrait lui-même une ou deux semaines chaque mois à ses bois, à ses haras et à ses étables, il laissait la jeune duchesse goûter les distractions de Paris sous la tutelle, d'ailleurs très-peu tyrannique, de sa belle-mère. Il s'était fait de la sorte une réputation d'excellent mari, et il est certain qu'il y en a de pires.

La duchesse Blanche jouissait depuis quelques années des douceurs tranquilles de cet hymen, qui lui paraissait à elle-même ressembler suffisamment au bonheur, lorsqu'un soir, en entrant chez madame de Guy-Ferrand, sa mère, qui était un peu souffrante, elle eut la surprise d'y voir installé au coin du feu son cousin Raoul de Chalys, qui était arrivé le matin même de Marseille après un long séjour dans le Levant. M. de Chalys, resté orphelin dès son enfance, avait eu pour tuteur le père de Blanche, et après la mort de M. de Guy-Ferrand, il s'était fait un devoir d'entourer sa veuve de soins assidus et d'attentions filiales. Ses relations avec Blanche avaient donc dépassé de beaucoup les limites d'un cousinage ordinaire; la jeune femme cependant, en le retrouvant après tant d'années, témoigna plus d'étonnement que d'expansion, et prit même pour recevoir son embrassement fraternel une certaine mine de duchesse. Elle lui adressa quelques questions banales et rentra dans un froid silence pendant que sa mère poursuivait avec un empressement amical l'interrogatoire détaillé que l'arrivée de Blanche avait interrompu. Puis madame de Guy-Ferrand se sentit fatiguée et se retira en priant Raoul de tenir compagnie à madame de Sauves jusqu'à ce que sa voiture fût venue la prendre.

La première minute de ce tête-à-tête fut silencieuse et comme embarrassée; M. de Chalys regardait la jeune duchesse avec un air de curiosité intriguée.

— Ma cousine, dit-il tout à coup, j'ai deux compliments à vous faire: d'abord vous êtes devenue une très-jolie femme, et en second lieu je sais que vous êtes une femme heureuse, et si quelque chose peut me causer un sensible plaisir en ce triste monde, c'est cela.

Blanche leva les yeux sur lui, et il vit que ces yeux étaient couverts d'un voile humide; elle essaya cependant de sourire et de répondre, mais ses lèvres s'agitèrent sans trouver de paroles, et, le coeur lui manquant, elle fondit en larmes. Raoul, surpris et incertain, fit un mouvement vers elle; elle l'arrêta de la main et sortit précipitamment du salon.

Le comte de Chalys demeura un moment comme interdit, les regards attachés sur la porte par où sa cousine Blanche venait de disparaître; puis joignant les mains:

— Ah! mon Dieu! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc?

Il parut réfléchir, non sans quelque amertume, secoua la tête tristement, et après une pause:

— C'est que… je ne sais que faire! reprit-il. Faut-il m'en aller?… Ah! bien, ma foi, voilà une belle besogne!… Allez donc en Perse!… Ah! Seigneur, mon Dieu!…

Comme il était dans cette perplexité, la porte se rouvrit, et la jeune duchesse rentra, les yeux fort rouges, mais le visage souriant. Elle lui tendit la main:

— Ce n'est rien, dit-elle gracieusement, excusez-moi… Ne partez pas encore; causons!

Et elle se jeta dans un fauteuil. Elle le pressa alors de questions un peu fiévreuses sur ses voyages et sur sa vie en Orient. Cela les mit plus à l'aise; ils ne tardèrent pas à rire ensemble.

— A la bonne heure! dit Raoul, nous voilà comme dans le bon temps, quand j'étais votre frère; à présent je suis votre grand-père. Ah! que je me sens vieux!… Bonsoir, cousine!

Quand il s'était levé pour partir, Blanche était redevenue sérieuse tout à coup. En lui serrant la main:

— Pourrai-je vous voir quelquefois? dit-il.

— Mais… souvent, j'espère,… dit la jeune femme; comme vous voudrez!

Le comte de Chalys se rendit de là chez un ami qu'il avait et qui demeurait rue Servandoni, comme un savant qu'il était. Il se nommait Louis Gandrax et il avait l'honneur d'être connu assez particulièrement de mademoiselle Férias, dont il excitait même l'intérêt à un degré peu ordinaire. Sibylle n'avait pas été médiocrement étonnée de trouver ce plébéien établi sur un pied d'intimité dans le salon très-exclusif de l'hôtel de Sauves. Par une exception que les opinions très-libres et très-peu dissimulées de M. Gandrax sur toutes les matières achevaient de rendre inconcevable, la vieille duchesse l'entourait d'une idolâtrie câline qu'elle accordait à peine aux noms les plus immaculés de la vieille France. L'explication de cette anomalie ne laissait pas d'être plaisante. M. Louis Gandrax, sorti du peuple, avait exercé pendant quelque temps, au début de sa jeunesse, la profession de médecin et y avait obtenu des succès; mais, quoique pauvre, il s'était vite détourné des applications lucratives de la science pour en poursuivre dans son laboratoire les pures spéculations. Doué de grande facultés et d'une ardeur de travail infatigable, il avait en peu d'années pris rang parmi les lumières scientifiques de son temps, et quelques découvertes éclatantes en chimie et en physique l'avaient élevé presque avant l'âge aux honneurs de l'Institut. Il avait trente-cinq ans, il était d'une beauté un peu dure, mais saisissante; ses traits réguliers, son front élevé avaient la couleur et la fermeté du bronze; ses yeux étaient à la fois pleins de feu et de calme; son élocution facile, sobre, tranquille et sarcastique répondait bien à l'apparence distinguée, hautaine et glaciale de sa personne. Il était radicalement démocrate et paisiblement matérialiste, et aussi loin de s'en vanter que de s'en cacher. En tout, c'était un commensal étrange pour la table de la duchesse de Sauves, laquelle, en politique comme en religion, ne s'arrêtait qu'au delà des monts.

La duchesse cependant n'était heureuse que lorsqu'elle comptait M. Gandrax au nombre de ses convives, quoiqu'elle lui fît payer un peu cher cette bonne fortune. Profondément pieuse, pétrie d'esprit, sincèrement prête à tous les dévouements et à tous les martyres, cette singulière femme n'était faible que sur un point: elle craignait extraordinairement la mort, la mort naturelle, la mort bête, la mort dans son lit. Elle était sujette à des désordres nerveux qui chez elle affectaient mille formes et simulaient tour à tour toutes les maladies. Une dizaine d'années auparavant, elle avait éprouvé une violente crise de nerfs, et le hasard avait voulu qu'en l'absence de son médecin ordinaire on eût recours à l'obligeance de M. Gandrax, qui demeurait alors dans son voisinage. Son art, sa parole assurée et calmante, et surtout la puissance magnétique de sa forte personnalité, avaient merveilleusement exorcisé les démons nerveux dont la vieille duchesse était tourmentée. Elle l'avait pris dès ce moment en confiance tendre; elle l'avait supplié de lui continuer ses soins, et il avait eu la complaisance de rester médecin pour elle seule. Elle lui en savait gré; elle était persuadée qu'il lui avait sauvé la vie une dizaine de fois; elle se flattait qu'il la lui sauverait encore, et même, au fond, qu'il la lui sauverait toujours. L'adoration qu'elle professait pour cet être tutélaire, jointe à la nausée d'horreur que lui causaient les doctrines politiques et religieuses du jeune savant, constituait entre la duchesse et son médecin une sorte de rapports assez semblables à ceux de Louis XI avec son astrologue.

Louis Gandrax avait pour elle une affection généreuse et quasiment paternelle: en même temps il se divertissait du rôle excentrique et presque scandaleux qu'il était appelé à jouer dans la société tristement épurée de l'hôtel de Sauves. Il le jouait d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas homme du monde, avec beaucoup de réserve et de savoir-vivre naturel; mais ses paroles les plus contenues n'en détonaient pas moins comme des bombes dans ce milieu sévèrement orthodoxe. La pauvre duchesse, petite fée remplie de bonne grâce et qui avait le goût excellent d'affecter la mise simple et un peu monastique des vieilles femmes du temps de Louis XIV, mettait tout son génie à faire tolérer par ses hôtes habituels les vertes allures de son sauveur. Quand elle l'avait à dîner, et c'était le plus souvent qu'elle pouvait, elle le caressait, elle le cajolait, elle le suppliait du regard et de la voix pour le convertir un tant soit peu aux idées et aux moeurs de ses autres convives.

— Mais enfin, Gandrax, lui disait-elle, plaisanterie à part, vous croyez à un Dieu?

— Oui, très-certainement, madame la duchesse, répondait
Gandrax avec beaucoup de sang-froid: au dieu Pan!

— Mais du moins, reprenait-elle après un instant, voilà une chose dont on parle, et à laquelle vous croyez, j'espère mon ami: c'est l'amour!

— Si j'y crois, madame! répliquait Gandrax, comme si on l'eût mortifié; mais comment donc! L'amour est une vibration désordonnée de certains lobes du sinciput correspondant avec quelques lobes parallèles de l'occiput!

Il arrivait quelquefois que la bonne duchesse n'y pouvait tenir:

— Ah! mon ami! s'écria-t-elle un jour, Dieu ne me fera-t-il jamais la grâce de me donner le courage de vous mettre à la porte?

La célébrité de Louis Gandrax, le relief de son caractère et la bizarrerie de sa présence à l'hôtel de Sauves n'avaient pas été ses seuls titres à l'attention particulière de Sibylle: c'était de sa bouche qu'elle entendait le plus souvent sortir le nom prestigieux de Raoul. Il parlait de M. de Chalys avec un sentiment grave et profond, que l'ironie si familière à son langage ne tachait jamais. Elle savait qu'ils étaient liés d'une étroite amitié, et que M. Gandrax avait été, pendant la longue absence du comte Raoul, son correspondant assidu et à peu près unique. Cette nuance seule tempérait aux yeux de Sibylle la couleur, pour elle un peu neuve et violente, de cette physionomie, et lui rendait presque sympathique un personnage dont elle se sentait d'ailleurs séparée par l'étendue des cieux.

Dès le matin de son arrivée à Paris, Raoul s'était empressé de courir chez Louis Gandrax, il avait même passé avec lui une partie de la journée. Ce ne fut donc pas sans un léger mouvement de surprise que Gandrax vit reparaître le comte, à onze heures du soir, dans le cabinet d'aspect claustral où il travaillait à la lueur d'une petite lampe d'étudiant.

— Bravo! dit-il. J'aime cette récidive… il ne t'arrive rien?

— Oh! rien de sérieux, dit Raoul. La chose vaut pourtant que je te la conte. Et prenant une chaise: — Dieu! qu'on est mal assis chez toi! Je t'en prie, fais-moi la surprise d'un fauteuil, fût-il en velours d'Utrecht! — Ah çà, figure-toi, mon ami, que je suis un drôle tellement irrésistible, qu'à peine débarqué à Paris depuis douze heures, j'y ai déjà trouvé une aventure.

— Ah! va te promener! dit le jeune savant.

— J'en viens, mon ami, reprit le comte, et la question est précisément de savoir si j'y dois retourner. D'abord je veux m'accuser d'avoir manqué de franchise avec toi: ma faute remonte à l'époque de mon départ pour la Perse; je te laissai croire que ce départ n'avait d'autres causes que ma curiosité et mes goûts d'artiste. Cela n'était pas tout à fait exact; mais, quoiqu'une amitié comme la nôtre ne comporte point de secrets, véritablement j'avais jugé superflu de t'initier à quelques motifs secondaires,… qui n'étaient pas sans une teinte de ridicule. Tu connais ma cousine, la duchesse Blanche?

— Naturellement, ayant coutume de sauver la vie à sa belle-mère tous les quinze jours.

— Tu te rappelles le caractère exceptionnel de mon intimité avec sa mère et avec elle-même: pendant deux ou trois ans, j'accompagnais assez régulièrement madame de Guy-Ferrand dans ses visites au couvent où Blanche respirait. Pour moi, cette petite était une fillette… que j'aimais bien… mais voilà tout! Physiquement, elle me semblait à peine agréable… pour le reste, une poupée! De plus l'idée du mariage m'était repoussante… Mais… par un vague instinct… qui pouvait être une aberration de fatuité… je crus m'apercevoir que la petite personne me trouvait superbe, et que sa mère envisageait secrètement notre union comme une circonstance écrite de tout temps au livre du destin… Cela me fit appréhender des explications, des complications, des ennuis;… bref, pour couper court, deux ou trois mois avant l'époque où ma cousine Blanche devait quitter le couvent, je fis mystérieusement mon paquet… et me voilà en Perse!

— Faiblesse! murmura Gandrax. Ensuite?

— Une de tes premières lettres vient m'apprendre, à Ispahan, le mariage de Blanche avec le duc de Sauves… J'en bénis Allah dans la grande mosquée… Et toutefois, par surcroît de précaution et de délicatesse, je veux laisser à ce mariage le temps de se consolider et de pousser ses racines… Je passe un an en Perse, un an à Constantinople, un an au Caire, un an… je ne sais plus où!…

— En Grèce! dit Gandrax.

— Tu as raison… en Grèce… et je reviens! — Je vais ce soir, après dîner, faire visite à ma tante de Guy-Ferrand, comme mon coeur et mon devoir m'y poussaient… Accueil un peu froid d'abord… Puis, comme c'est une excellente femme, et comme sa fille d'ailleurs est duchesse, je la retrouve bientôt aussi affectueuse qu'autrefois… Arrive la jeune duchesse! Je crois sentir dans son abord, et jusque dans les étreintes du retour, un soupçon de rancune, un peu de glace, un peu d'émotion, un peu de confusion… je ne sais pas quoi enfin!

— Bah! dit Gandrax, tu es fatigant! elle adore son mari, ta cousine, et elle a raison, car il est magnifique de sa personne, parfait pour elle, et il lui a donné deux bijoux d'enfants!

— Tu parles trop, mon ami, reprit tranquillement Raoul. Sache donc que, madame de Guy-Ferrand m'ayant laissé seul avec la jeune duchesse,… il y a de cela trois quarts d'heure,… je m'avise de lui faire compliment sur le bonheur que tu vantes… Elle me regarde alors en face pour la première fois, éclate en sanglots, et se sauve dans la pièce voisine.

— Oh! là! dit Gandrax en fronçant le sourcil.

— Elle est revenue un moment après, a repris contenance, s'est montrée douce, amicale, fraternelle, mais tout cela sans naturel aucun et avec toutes les fièvres d'enfer dans les yeux. — Eh bien, quid dicis, Thoma?

— Je dis qu'il ne faut pas la revoir.

— Bah! et le moyen, vivant à Paris… et n'ayant d'autre famille que la sienne? C'est un rêve!

— Retourne en Perse, alors! cria Gandrax.

— Je ne retournerai pas en Perse.

— En ce cas, quel conseil me demandes-tu?

— Je ne t'en demande aucun; je te raconte un épisode intéressant de ma folle existence, voilà tout!

M. de Chalys se leva, et marcha à pas lents sur les briques du cabinet.

— On ne peut être moins expert que je ne le suis sur la matière, reprit Gandrax; mais un enfant seul pourrait se méprendre sur les suites de l'aventure, étant donné ton point de départ. Dans quinze jours ou dans quinze mois, si tu t'abandonnes au courant, tu seras l'amant de la jeune duchesse, qui est la femme d'un galant homme, ta parente et presque ta soeur, c'est-à-dire que tu feras sciemment une fort mauvaise action, pour laquelle je te refuse mon approbation et mon estime. Dixi.

— Oui! dit Raoul en interrompant brusquement sa promenade; vraiment! une mauvaise action! Et qu'est-ce que c'est qu'une mauvaise action? Où est ton criterium? Et si je la juge bonne, moi? Si la jeune dame m'a paru singulièrement embellie, si je me sens agréablement entraîné vers elle par une des plus douces lois de la nature, quelle autre loi, à ton sens, m'empêcherait de céder à celle-là?

— L'honneur! dit sèchement Gandrax.

— L'honneur? reprit Raoul en élevant la voix. Entrons là, mon savant ami… (et il indiquait la porte du laboratoire): tu m'y feras voir au fond de tes creusets les éléments dont se composent toutes les substances de la nature, les forces nécessaires en vertu desquelles elles germent ou se cristallisent dans le sein de leur mère aveugle… Tu m'y feras toucher du doigt, sur tes sphères ou dans tes logarithmes, chacun des ressorts qui suspendent les mondes dans le vide et en ordonnent de toute éternité la marche fatale;… mais je te défie de me montrer dans aucun de tes alambics ni dans aucun de tes grimoires un seul des éléments de cette force à laquelle tu veux que j'obéisse, et que tu appelles l'honneur. Pourquoi obéir à une fiction? Sois donc logique!

— C'est toi qui ne l'es pas, répondit Gandrax. Si le métier d'homme vraiment libre et pleinement affranchi pouvait être discrédité, il le serait par toi! Que reproche-t-on à ceux qui, comme nous, ont secoué le joug de toutes les mythologies de l'enfance humaine, et qui rêvent pour le monde entier un avenir d'émancipation égale? On leur reproche de supprimer les principes qui font la cohésion nécessaire de tout groupe social et d'imaginer sur la terre une prétendue société de philosophes qui serait une société de brutes… Eh bien, j'en suis fâché, mais tu donnes raison à l'objection! De ce que Dieu est une pure hypothèse, tu conclus que la vertu et l'honneur sont des fictions sans base!… mais cela est imbécile! Est-ce que je ne suis pas un honnête homme, moi?… Trouve une faute dans ma vie!… Et pourquoi le suis-je? Par fierté d'abord, c'est possible, et pour démontrer à tous ces adorateurs de dieux vermoulus qu'on peut ne croire à rien et valoir mieux qu'ils ne valent… Oui, par fierté sans doute, mais aussi et surtout par logique, quoi que tu en dises, parce que je reconnais dans l'ordre moral, comme dans l'ordre matériel, des lois nécessaires, parce que l'intégrité des moeurs, qui est le respect de soi-même, la bonne foi, qui est le respect de ses semblables, la justice, la probité, l'honneur, sont des rouages indispensables aux fonctions d'une bonne machine sociale… Oui, je reconnais ces lois nécessaires, et je les observe… Ce que la plante et l'étoile font par instinct et par fatalité, je le fais, moi, par raison… C'est ma supériorité, c'est ma dignité… Je suis un homme!

— Tu es bien fier, mon pauvre ami, reprit Raoul, de ton tempérament! Tu vis, j'en conviens, avec l'austérité d'un trappiste; mais pourquoi? Parce que la pâle liqueur qui coule dans tes veines est descendue d'un glacier des Alpes! Tu as le bonheur, je l'avoue, d'être chaste comme la lune; mais tu n'y as pas plus de mérite que n'en a cet astre lui-même à être éteint!

— On est chaste quand on veut, répliqua le jeune savant avec force; on est tout ce qu'on veut!… Tu es une femme!

Le comte Raoul haussa les épaules, fit entendre un éclat de rire doux et musical, et continua quelque temps sa promenade en silence; puis il reprit:

— Tu as beau dire, Louis, dès que je ne crois pas à un Dieu, source de toute justice, modèle de toute vertu, sanction de toute loi morale, je ne me sens aucune raison suffisante de vaincre mes goûts, mes penchants, mes passions,… bah! pas même le plus simple appétit! Ce qu'il y a de pis, c'est que j'éprouve à les satisfaire d'une façon sauvage une sorte de joie méchante et d'âcre volupté… Il me semble que j'aimerais à être un peu foudroyé…

— C'est cela! dit Gandrax en riant. Allons, avoue-le, tu n'es pas loin d'espérer quelque révélation, quelque miracle dans ce genre-là. Veux-tu entendre la vérité, Raoul? Tu n'es pas un incrédule, tu es un rebelle! Ce n'est pas, comme moi, la conviction que tu portes dans ton cerveau, c'est la révolte! Or un révolté suppose un maître… Et toi que parles de logique, tu passes ta vie à te venger d'un Dieu auquel tu ne crois pas!

— C'est vrai! dit Raoul avec animation; je n'ai pas ton incrédulité sereine et bien portante: la mienne est douloureuse, elle est désolée… Je suis un rebelle, tu l'as dit, et ma chaîne brisée fait saigner mes poignets! Je me désespère de ne pas retrouver dans le ciel le Dieu de mon enfance… Je l'y cherche quelquefois avec des yeux pleins de larmes; il n'y est pas! Il se cache derrière les nuages du siècle, et je lui en veux, et je souhaiterais qu'il se montrât à moi une seule seconde, fût-ce pour me lancer sa foudre!

— Artiste! dit doucement Gandrax, et il lui tendit la main.

Raoul saisit cette main et la secoua fortement dans la sienne.

— Ni artiste ni femme, dit-il, et par malheur aussi radicalement incrédule que toi-même… Mais je suis un homme qui a du sang dans les veines et des passions dans le coeur… Et puisses-tu ne jamais savoir, mon pauvre Louis, combien les plus vaillants arguments de la raison sont de chimériques obstacles et de débiles consolations aux fureurs des sens et aux tempêtes de l'âme!

Amen! dit Gandrax.

— Parlons d'autre chose, reprit Raoul en se rasseyant tout à coup. J'ai eu dans la journée une autre surprise. J'ai reconnu tantôt aux Champs-Elysées, dans une calèche fort brillante et fort blasonnée, cette belle créature dont je t'ai dit deux mots autrefois,… qui était au couvent en même temps que ma cousine, dont j'esquissai le portrait à la volée, et qui promettait… Comment s'appelait-elle donc?… Clotilde?…

Le jeune savant se leva par un mouvement soudain, et s'adossant à la cheminée:

— Clotilde Desrozais, n'est-ce pas? dit-il froidement. Elle est aujourd'hui baronne de Val-Chesnay, et, autant que je puis le savoir, très-riche, très-élégante et très-recherchée.

— Comment! mais elle était pauvre!… Qu'est-ce donc que le mari?

— Un petit monsieur roide et blond, qui se nourrit exclusivement de la poussière des hippodromes… pas grand'chose! Elle l'a déterré en province, enlevé à sa mère, et mis dans sa poche, comme on dit.

— Cela ne m'étonne pas… Parle-t-on d'elle?

— Pas jusqu'ici, que je sache.

— Cela m'étonne… Voit-elle ma cousine?

— Mais sans doute… Je la rencontre souvent chez madame de Sauves. Elle se pique d'avoir un salon où elle rassemble quelques curiosités du temps… Elle m'a fait l'honneur de me joindre à sa collection: elle m'a invité à ses lundis.

— Y vas-tu?

— Oh! une fois tous les deux mois… tu peux juger comme je me trouve bien là!

Une heure après minuit sonna à l'église Saint-Sulpice. M. de
Chalys se leva:

— Je la verrai probablement chez Blanche, dit-il en allumant un cigare à la flamme de la lampe; cela fera peut-être diversion.

Et prenant la main de Gandrax:

— Ainsi, reprit-il, tu es toujours heureux, toi?

— Parfaitement!

— Pas moi! Bonsoir!

Et il sortit.

Le comte Raoul de Chalys était resté dès sa première jeunesse maître d'une fortune considérable: il n'en avait pas moins consacré, par ardeur de savoir et aussi par sentiment du devoir, beaucoup de peines et de veilles à son éducation intellectuelle. Il n'avait voulu demeurer étranger à aucune des lumières de son temps, et avait même poussé la curiosité jusqu'aux études scientifiques pour lesquelles il n'avait d'ailleurs ni goût ni aptitude. C'était comme un besoin de se compléter de ce côté qui l'avait d'abord attaché à Louis Gandrax, dont les grands talents, la vie pure et le caractère énergique le captivèrent, sans cependant le dominer; car, très-différentes dans leur organisation et dans leurs développements, ces deux natures d'hommes avaient une sorte d'égalité en hauteur qui interdisait le despotisme de l'une sur l'autre et leur permettait l'amitié. Dans les glaces où résidait Louis Gandrax, l'âme passionnée et l'esprit turbulent de Raoul faisaient pénétrer, comme le soleil aux régions polaires, une chaleur et une vie dont le jeune savant se sentait surpris et doucement excité; Raoul éprouvait pour sa part une joie étrange à recevoir de la bouche de son ami des formules nettes et calmantes pour son scepticisme agité.

Avec un goût général pour les arts, Raoul s'était reconnu de bonne heure des dispositions spéciales pour la peinture: il les avait cultivées avec passion, et après une dizaines d'années d'études obscures, quelques oeuvres rares, mais excellentes, l'avaient mis de plein saut au rang des maîtres. — Dès le lendemain de son retour, il s'enferma dans son atelier avec la résolution de transformer en tableaux quelques pages de son album oriental, et la bonne pensée accessoire d'étouffer par un travail assidu les tentations curieuses et malignes qui l'attiraient vers l'hôtel de Sauves. Cependant, quoiqu'il ne manquât pas de volonté, M. de Chalys n'était pas assez déterminé à en avoir dans ce cas particulier pour refuser une invitation à dîner que lui adressa quelques jours après madame de Guy-Ferrand. Il s'y rendit donc, satisfait à la fois d'avoir montré beaucoup de vertu et d'avoir un motif suffisant d'en montrer moins. Il y trouva la jeune duchesse: il fut piqué ce soir-là des façons aisées et parfaitement rassises de sa cousine. Il prétendit en avoir le coeur net, et il alla faire visite le lendemain à la duchesse douairière, qui le reçut fort bien; mais sa cousine Blanche ayant affecté, pendant qu'il contait ses voyages, de bâiller derrière son éventail, il commençait à s'irriter au fond de son âme, quand la jeune baronne de Val-Chesnay, née Clotilde Desrozais, fut introduite dans le salon, et vint donner un autre cours à ses idées. — Clotilde ne lui parla point, ne le regarda point, et ne parut absolument pas le reconnaître, ce qui le contraria d'autant plus qu'il fut ébloui de la splendeur épanouie de sa beauté. Cependant, vers la fin de sa visite, qui fut courte, la jeune baronne, s'adressant tout à coup à un vieillard à moitié mort qui se trouvait là par hasard, qui était enseveli dans l'ombre d'un rideau, et auquel personne ne semblait songer:

— Mon Dieu! monsieur le vicomte, lui dit-elle, je ne vous vois jamais à mes lundis!… Qu'est-ce que je vous ai donc fait?… Vous seriez si aimable!

Le vieillard inconnu parut stupéfait, et s'inclina vaguement comme une momie qui s'éveille; puis aussitôt, la jeune baronne paraissant aviser Raoul pour la première fois, et prenant l'air subitement consterné de quelqu'un qui s'aperçoit d'une gaucherie qu'il vient de commettre:

— Mon Dieu! reprit-elle en hésitant… je serais certainement très-heureuse, monsieur… je reçois le lundi soir… Mon Dieu! monsieur de Chalys, je crois?

— Oui, madame.

— Eh bien, monsieur, l'ami et le parent de madame de Sauves n'a pas besoin d'être invité chez moi pour y être le très-bien venu!

— Madame! dit Raoul en saluant jusqu'à terre, et il ajouta à part lui, en se rasseyant: Allons! elle est toujours très-forte!

Au moment où Clotilde, par ce coup de main gauche, ramenait ses filets sur son ancien admirateur, un éclair étincela dans la prunelle de la petite duchesse. Elle reconduisit néanmoins son amie Clotilde jusqu'aux antichambres, et en l'embrassant tendrement, suivant l'usage des jeunes femmes:

— A propos, dit-elle, je le trouve abominablement vieilli, mon
Persan,… et toi?

— Oh! mais tellement, ma chère, répondit Clotilde, que j'ai eu toutes les peines du monde à le reconnaître.

Cependant, lorsque Raoul crut devoir se rendre le lundi suivant à l'invitation de madame de Val-Chesnay, il était à peine dans le salon de Clotilde qu'il y vit entrer la duchesse Blanche, qui paraissait plus que jamais avoir eu pour femme de chambre ce soir-là la propre marraine de Cendrillon. Il passa une heure cantonné entre ces deux ravissantes personnes, qui ne cessèrent de se décocher l'une à l'autre, par-dessus sa tête, avec beaucoup de grâce, tous les traits que pouvaient contenir leurs carquois, et il se retira, doucement convaincu qu'il était désormais l'objet d'un tournoi régulier dont il aurait un jour ou l'autre à décerner la couronne.

Il n'est pas très-aisé de définir les raisons qui font qu'un homme plaît aux dames. Il y aurait même quelque prudence à laisser chacune de nos lectrices se figurer à son gré les traits, le langage et la couleur des yeux de notre héros, car chacune d'elles a son idéal — dans la personne de son mari, nous le souhaitons, —et il peut y avoir aussi peu d'habileté que de discrétion à les déranger dans leurs perspectives. Nous dirons cependant à tout risque que le comte Raoul de Chalys était un homme d'une taille assez élevée, élégante et souple, qui, sous une attitude d'indolence affaissée, décelait le ressort et l'élasticité vigoureuse des races félines, et qui lui donnait à un degré extrême ce qu'on appelle l'air distingué. Ses cheveux, fins et soyeux, d'un ton châtain veiné de teintes brunes, se faisaient déjà rares sur les tempes. Son front était beau, sérieux et remarquablement pur. Deux rides verticales, creusées entre les sourcils, indiquaient cependant l'effort habituel de la pensée et la maîtrise coutumière de la volonté. La sévérité presque alarmante de ce trait se trouvait tempérée avec un grand charme par l'expression très-douce, très-bienveillante et un peu triste de ses yeux, qui étaient voilés de longs cils féminins. Tel qu'était le comte de Chalys, il était impossible de le voir dans un salon sans s'informer aussitôt de son nom. Ce nom lui-même avait du prestige par l'alliance rare qu'il rappelait d'une grande situation et d'un grand talent; mais le premier mérite du comte aux yeux des femmes était de leur paraître toujours tout prêt à tomber amoureux d'elles, et de l'être en effet, — car, disait-il, il n'y a pas de femme, même laide, qui n'ait dans sa personne, en y regardant bien, quelque chose dont il n'est pas impossible de s'éprendre. — Son regard indifférent et son langage froid s'animaient et se passionnaient dès qu'il leur parlait; il leur inspirait à la fois du trouble et de la confiance. Elles sentaient qu'il les aimait, et elles l'aimaient.

Malgré ces dons dangereux dont il avait eu lieu, dès ses premiers pas dans le monde, de reconnaître la puissance, le comte de Chalys n'était pas et n'avait jamais été un homme à bonnes fortunes. On lui en avait fait le renom, parce qu'on lui prêtait tous les succès dont on le voyait capable; mais il avait été préservé de ce misérable rôle par l'élévation de son naturel, la gravité de sa pensée et par un certain fonds de conscience et d'honnêteté qui persistait singulièrement dans son âme, dégagée d'ailleurs de tout principe et de tout frein moral. Son coeur, battu sans doute de quelques orages, n'en avait pas été flétri, et sur le chaos de cette intelligence profondément dépravée les songes ailés de la pure jeunesse s'élevaient encore quelquefois revêtus de toute leur candeur originelle. Dans la période de sa vie où nous le rencontrons, un sentiment particulier de lassitude disposait moins que jamais M. de Chalys à rechercher les agitations d'une intrigue galante. Il s'était même promis de vivre désormais en cénobite, à moins de quelque tentation qui dépassât la mesure commune. Il arriva malheureusement, comme il arrive toujours en de tels desseins, que la première occasion qui s'offrit lui parut précisément avoir ce caractère irrésistible.

Raoul s'abandonna donc à l'attrait piquant de ces deux amours rivales qui avaient salué son retour; il en savoura, sans se hâter, les flatteries, et en vit se développer les phases avec curiosité, différant autant que possible d'y engager son coeur d'une manière violente et décisive. La vie mondaine à Paris permet mieux qu'ailleurs ces atermoiements agréables. Il était en outre astreint à beaucoup de réserve, étant fort surveillé par les deux jeunes amies, qui, depuis que leur haine mutuelle était sans bornes, ne se quittaient plus. Clotilde, il faut le dire à sa louange, éprouvait pour M. de Chalys une passion véritable, et la première de sa vie. A peine mariée au baron de Val-Chesnay, elle avait voué à ce faible jeune homme un mépris inexprimable. Pendant une ou deux années, elle avait étourdi son activité d'âme dans la fougue première de son existence parisienne, puis l'ennui l'avait saisie, et elle s'était prise à rêver des distractions plus ardentes et plus occupantes; mais, à défaut de principes, son esprit avait des dédains et son coeur de la fierté. Elle était de ces femmes qui se montrent plus difficiles dans le choix de leur amant que dans le choix de leur mari. Elle en était là quand le comte de Chalys lui apparut avec son mérite réel rehaussé par le charme des souvenirs. Elle devina d'un coup d'oeil que son amie Blanche, déjà sa rivale dans les luttes d'élégance mondaine, entendait se le réserver, et elle eut une raison de plus de se jeter corps et biens dans cette passion attendue.

La duchesse Blanche, nature plus douce et plus scrupuleuse, eût peut-être vaincu les sentiments, autrefois innocents et maintenant coupables, dont l'imprudence de son mari et le retour de son cousin avaient causé le réveil, si ces sentiments n'eussent été en elle exaspérés par l'attentat d'une main étrangère sur l'homme qui avait été la chère pensée de toute sa jeunesse. C'est ainsi que cette jeune femme s'en allait aux abîmes, entraînée moitié par l'amour, moitié par la haine.

M. de Chalys, au milieu d'un conflit si délicat, regretta plus d'une fois de s'être laissé prendre à ces engrenages, qui, à dire vrai, mettaient beaucoup de gêne dans son existence. Son coeur, beaucoup trop calme pour sa justification, hésitait à se prononcer entre les deux jeunes guerrières; cependant, un peu par générosité et passablement par égoïsme, il penchait en faveur de Blanche, dont la persévérante affection le touchait, et dont l'humeur, moins orageuse que celle de Clotilde, lui paraissait moins menaçante pour le repos et l'indépendance de sa vie.

La jeune duchesse ne pouvait se méprendre sur le caractère chaque jour plus tendre et plus décidé des assiduités de son cousin, et elle n'en était pas plus heureuse. A mesure qu'elle sentait son avantage sur Clotilde se dessiner plus nettement, les scrupules de sa piété et les reproches de sa conscience mêlaient plus d'amertume à sa passion et de larmes secrètes à ses combats. Elle hésitait et essayait parfois de reculer sur cette pente fleurie dont elle entrevoyait avec des répugnances d'hermine le bourbier final; puis quelque retour offensif, quelque agression furieuse de Clotilde la précipitaient de nouveau dans un abandon aveugle et désespéré d'elle-même.

La duchesse, on l'a deviné, était à peine moins jalouse de mademoiselle de Férias. En feuilletant un jour chez sa mère un des albums de Raoul, elle y avait remarqué trois dessins qui l'avaient extrêmement frappée par eux-mêmes, et encore plus par les commentaires dont le comte les avait enrichis. Le premier de ces dessins représentait, dans l'ombre d'une feuillée épaisse et au pied d'une roche tapissée de lianes sauvages, une petite fille d'une rare beauté, campée résolûment dans une attitude de reine et tenant à la main une baguette en manière de sceptre magique. Au bas de ce dessin était l'inscription que voici: "Près des falaises de *** (Normandie), 10 août 184… Mademoiselle Sibylle." — La page suivante figurait le même site et la même enfant, dont la taille et l'expression de visage indiquaient seulement un degré de maturité de plus. Au bas était écrit: "Mademoiselle Sibylle, cinq ans plus tard." — Enfin un troisième dessin, fini avec un soin particulier, et qui portait pour inscription ces mots: "Mademoiselle Sibylle, à dix-huit ans,… je crois," donnait l'image minutieusement étudiée d'une jeune fille dont le front, le regard et la physionomie tout entière, pressentis merveilleusement par l'artiste dans leurs développements successifs, étaient le portrait presque exact de mademoiselle de Férias. La jeune duchesse, stupéfaite, eut ce nom sur les lèvres; un effort soudain de réflexion l'y retint suspendu, et se tournant vers son cousin:

— Qui est-ce donc? dit-elle.

— Je ne sais, répondit Raoul; une enfant que j'ai entrevue deux minutes autrefois, et qui doit être, si elle vit, une créature adorable. Il conta alors à sa cousine sa rencontre avec Sibylle auprès de la Roche-Fée, et les moindres détails de leur court dialogue.

— Le nom du petit village et du château voisin m'a échappé, ajouta-t-il, ou plutôt je ne l'ai jamais su, car je n'ai fait que traverser ce pays; mais j'ai eu cent fois la tentation d'y retourner,… et puis les complications quotidiennes de la vie,… le ridicule,… la crainte des déceptions m'en ont empêché… Il est étrange que de tous mes souvenirs de voyage, et j'en ai beaucoup, celui-là soit resté le plus vivant et le plus doux… Cette enfant avait vraiment quelque chose d'extraordinaire, de surnaturel!

Il continua de s'étendre et de s'exalter sur ce texte, et ne s'arrêta qu'en voyant le front de Blanche se charger d'épais nuages.

On conçoit avec quels raffinements de précaution et de diplomatie la jeune duchesse s'ingénia, dès ce jour, à éloigner mademoiselle de Férias de la vue de son enthousiaste cousin. Elle n'attirait Raoul à l'hôtel de Sauves que lorsqu'elle était à peu près assurée que Sibylle n'y viendrait pas, et elle le voyait de préférence chez madame de Guy-Ferrand, avec laquelle madame de Vergnes n'était pas en relations. — Clotilde, de son côté, bien qu'elle ignorât le secret que le hasard avait révélé à son amie Blanche, mettait un soin égal à prévenir une rencontre dont les grâces et le prestige de Sibylle suffisaient à lui faire appréhender les dangers. Comme M. de Chalys ne se montrait guère, hors de son atelier et de son cercle, qu'à l'hôtel de Sauves et dans le salon de la jeune baronne, il paraissait donc vraisemblable que mademoiselle Sibylle et son peintre étaient destinés à ne se retrouver jamais en ce monde, lorsqu'une circonstance très-imprévue vint rompre le charme qui les séparait.

V

L'EGLISE DE LA MADELEINE

Un matin, mademoiselle de Férias, accompagnée d'un vieux domestique de sa grand'mère, était allée entendre une messe basse à l'église de la Madeleine, qui était sa paroisse. Elle aperçut à quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle était prosternée sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde méditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait passé la soirée de la veille à l'hôtel de Sauves, et y avait reçu de la jeune duchesse des témoignages plus marqués que de coutume de cet intérêt à la fois ardent et répulsif dont le sens était pour elle un mystère, et n'en est plus un pour le lecteur. La présence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre d'idées et de sentiments qui l'obsédait depuis quelque temps à un haut degré. Cependant elle finit par s'absorber dans une pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tirée que par un bruit de sanglots étouffés qui se faisait entendre près d'elle. La messe était terminée en ce moment et l'église presque déserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec inquiétude, n'eut pas de peine à reconnaître que c'était la jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tête dans ses deux mains, et ses gants étaient tachés de larmes. Mademoiselle de Férias s'avança aussitôt vers elle et lui dit de sa voix la plus douce:

— Pardon,… vous souffrez?

Blanche leva brusquement la tête, et la reconnaissant à travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colère:

— Non, mademoiselle, dit-elle sèchement.

Je ne puis vous être bonne à rien? reprit Sibylle avec timidité.

— A rien, mademoiselle; merci.

Sibylle, repoussée avec cette rigueur, sentit ses yeux s'emplir de larmes; elle s'inclina légèrement à la hâte, ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe à son vieux domestique, elle gagna la porte de l'église. Elle allait sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune duchesse, qu'elle crut voir animé d'une expression toute nouvelle:

— Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blessée, n'est-ce pas?

— Un peu, dit Sibylle en souriant.

— Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si malheureuse!… Venez me voir aujourd'hui à deux heures, voulez-vous?… Vous me demanderez,… moi seule!

— Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec force, j'irai.

Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fiévreusement et s'éloigna.

La matinée parut longue à mademoiselle de Férias. Malgré l'obscurité profonde du dédale où s'égarait son esprit, un instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce moment au point le plus vif et le plus délicat de sa destinée. Quand elle se présenta à l'heure dite dans l'appartement de madame de Sauves, elle éprouvait une agitation voisine de l'angoisse.

La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut à elle. Ses yeux, entourés de l'ardent sillon creusé par ses pleurs, brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle prit les deux mains de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis, l'attirant un peu plus près:

— Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, — et elle insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, — voulez-vous être mon amie?

— Oh! de grand coeur! dit Sibylle.

Blanche la regarda encore, puis elle se jeta à son cou, et, la serrant à l'étouffer, elle la couvrit de caresses et de pleurs. Elle l'entraîna sur un divan, et, cachant sa tête dans le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mêlant à ses larmes des paroles entrecoupées:

— Ah! Dieu!… que je vous aime!… que je vous aimerai!… Soyez bonne pour moi… Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin qu'on m'aime!…

Quand ce transport fut un peu calmé, la petite duchesse, tenant toujours étroitement enlacées les mains de sa nouvelle amie et essayant de sourire:

— Vous ne devez rien comprendre à ce qui vous arrive, ma chérie,… vous comprendrez plus tard!… Pour le moment, aimez-moi de confiance,… je vous assure que je le mérite,… et sauvez-moi,… voilà ce qui presse!

— Vous sauver? murmura Sibylle.

— Oui!… je suis sûre que vous le pourrez… Vous avez beaucoup d'esprit et de bonté, je me fie à vous! Ne me méprisez pas surtout!… J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure… Et, d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans rougir… Voyons, écoutez-moi. Quand je me suis mariée, j'aimais quelqu'un… depuis longtemps,… hélas! depuis toujours! car dès que j'ai eu une pensée dans le coeur, elle a été pour lui. J'espérais l'épouser, on me le faisait pressentir — c'est encore une excuse! — mais lui ne vit rien… ou ne voulut rien voir… Il partit… très-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait jamais!… Je fis mon deuil du bonheur,… et j'épousai mon mari.

Il y eut une pause de silence embarrassé; la petite duchesse paraissant rencontrer à ce point de sa confidence une difficulté de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-même avec effort le trouble extrême de ses idées, fit sentir à la main de son amie une pression plus affectueuse.

— Voyons, dit-elle, courage… Et l'autre est revenu, n'est-ce pas?

Blanche lui lança de côté un regard rapide:

— Oui, dit-elle, il est revenu,… et, en deux mots, j'ai reconnu que je l'aimais encore follement,… je n'ai pu le lui cacher,… et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai horreur du mal, j'étais tout près de me perdre,… de me perdre tout à fait, quand Dieu m'a donné le courage de me jeter dans tes bras, mon pauvre ange!…

Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se relevant:

— Ma chérie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entière; je comprends tout ce que vous êtes, je ferai tout ce que vous me direz… Eh bien, dites,… que feriez-vous, si vous étiez moi?

Au milieu du chaos de réflexions, de suppositions et d'imaginations intéressantes où l'avaient plongée les confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine à dégager sa pensée avec assez de netteté pour jouer dignement le rôle auquel elle était appelée. Elle y parvint cependant, quoique ses premières paroles fussent encore empreintes d'un peu de préoccupation personnelle.

— Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,… et je suis toute confuse,… et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je suis pourtant bien touchée de votre confiance, et je voudrais de toute mon âme y répondre… Voyons,… il me semble,… ce quelqu'un… vous aime-t-il de son côté?

Blanche secoua la tête tristement:

— Pas beaucoup, je crains! dit-elle.

Et, se reprenant aussitôt:

— Je crois!

— Si vous vous adressiez à son honneur? En a-t-il?

— Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse.

— Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,… si vous lui demandiez bien sérieusement de s'éloigner?

— Vous croyez? dit Blanche en hésitant. Mais non!… je ne saurais pas,… je ne pourrais pas… Non, non, pas cela, je t'en prie!… Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi, comme je t'appelle!

Sibylle lui baisa le front avec grâce, puis elle tendit l'arc charmant de ses sourcils, prit sa mine sévère, et parut se livrer à de profondes réflexions.

— Ce que je ferais, moi, dit-elle après un moment, le voici: je me fierais tout simplement à mon mari. Sans entrer dans les détails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je me sens troublée et que je m'attache à lui, que ma solitude trop fréquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit être une âme généreuse;… il comprendra, et vous serez sauvée.

— Eh bien,… je préfère cela, dit la duchesse. Oui, c'est vrai,… le duc est une âme généreuse,… et je crois que je l'aurais aimé, s'il eût voulu… J'en ai été tentée bien souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,… une enfant! Il ne me connaît pas!… Eh bien, oui,… j'y penserai!

— Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire…
Est-il à Paris, ton mari?

La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarité de langage.

— A la bonne heure! dit-elle… Oui, il est à Paris.

— Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir!

La duchesse se leva brusquement:

— Je l'entends, dit-elle.

— Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement
Sibylle.

Et comme Blanche hésitait:

— Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne t'aime plus!

— Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras..
Pars,… à demain!

Le duc ouvrait la porte au même instant, et il fut témoin de l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa son salut le plus chevaleresque à Sibylle, qui sortit aussitôt.

M. de Sauves, qui n'était pas né d'hier, comme on dit, avait remarqué du premier coup d'oeil le désordre et l'animation des traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un danger dans sa maison, et il éprouva le malaise d'un homme qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans l'atmosphère une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs cette désagréable impression sous son grand air d'aisance seigneuriale, il posa ses lèvres souriantes sur le front de son aimable petite femme.

— Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il.

Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en flairant çà et là des vases pleins de fleurs; il détacha une rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa boutonnière:

— Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle de Férias, ma chère!

— Oh! nous sommes très-liées… Vous en plaignez-vous?

— Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un ton excellent, et je lui crois tout le mérite du monde. Qu'est-ce que vous vous contiez là toutes deux?

La duchesse rassembla tout son courage.

— Je lui contais mes peines, dit-elle.

— Vos peines? répliqua le duc en riant. Vous avez des peines, jeune dame?… Tu as des peines, ma pauvre Blanche?

— Très-graves.

— Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec sérénité.

— Mademoiselle de Férias, reprit la duchesse, me donnait le conseil de vous les confier… Elle prétend que vous avez une âme généreuse?…

Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls s'accélérer.

— Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?… Eh bien, je ne sais pas, moi, si j'ai une âme généreuse; mais le conseil me paraît bon, et j'en suis reconnaissant à mademoiselle de Férias.

La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil:

— Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si souvent,… ou plutôt, sans rien changer à vos habitudes, emmenez-moi à la campagne toutes les fois que vous irez… Vous me rendrez très-heureuse.

M. de Sauves, qui était debout à quelque distance, aspira l'air avec force.

— Vous ne l'êtes donc pas? dit-il en attachant sur elle un regard sérieux.

— Pas tout à fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour être seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de beaucoup d'affection… Ma vie n'est pas assez occupée de ce côté;… il y a des vides que j'ai peine à remplir.

— Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voilà dans le roman, n'est-ce pas?… Et vos enfants, n'est-ce plus rien déjà?

— Je les adore… Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas à remplir un coeur de mon âge.

— Je n'entends rien à ces subtilités! s'écria le duc. Si vous n'êtes pas heureuse dans votre situation, vous êtes radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos infortunes sont de pures fantaisies littéraires, et je n'y remédierais nullement en y cédant… Je ne me donnerai ni le ridicule ni l'ennui de vous traîner après moi deux fois la semaine à la campagne… comme une cantinière! Cela est absurde! cela ne sera pas!

La jeune duchesse, après une pause de recueillement pénible, leva vers son mari ses yeux humides.

— Mon ami, dit-elle à demi-voix, comprenez-moi bien, je vous en prie: il faut que cela soit!

Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrêtant à deux pas:

— Ah çà! dit-il avec gravité, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Rien… que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous prie de me soutenir.

Les traits du duc se contractèrent violemment et se couvrirent d'une teinte livide; une colère sauvage jaillit de ses yeux. La jeune femme, comme éblouie par cette flamme qui l'enveloppa, parut défaillir, retomba sur le divan et y demeura tout affaissée.

Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses bras sur sa poitrine, et commença de marcher à grands pas d'un bout à l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard inquiet et suppliant. Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc sur le tapis; puis il fit brusquement un détour et vint au divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face, et lui dit de sa voix sonore, un peu brisée par l'émotion:

— Vous êtes une honnête femme!… Je vous remercie.

La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scène, essuyait du bout de son doigt, à la dérobée, quelques larmes qui glissaient sur son mâle visage. Puis, après un instant:

— Je vous laisse, dit-il, ma chère petite, il faut nous calmer tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmènerai.

— Toujours? murmura Blanche.

— Toujours.

Et il sortit.

A peine seule, la jeune duchesse se jeta à genoux devant son divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui souriait et pleurait tout à la fois, elle remercia Dieu du bonheur dont elle sentait son âme inondée. Elle fut le reste du jour en paradis.

Vers le soir, cependant, une amère pensée traversa son esprit, et, lui rappelant qu'elle était sur la terre, lui fit sentir sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea à Clotilde et au triomphe qu'elle lui ménageait en renonçant elle-même à l'amour de Raoul. Cette conséquence, qui lui avait échappé dans le trouble de sa ferveur première, lui parut une aggravation insupportable de son sacrifice; elle se représenta avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de son amant. Elle rêva toute la nuit dans son cerveau brûlant mille combinaisons vaines pour éloigner ce calice de ses lèvres: elle découvrit enfin une stratégie qui lui parut infaillible, et, ayant arrêté dans tous ses détails sa résolution, qui était bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur héroïque, Blanche s'endormit.

VI

LA COURONNE

Le lendemain, la jeune duchesse de Sauves passa une partie de sa matinée à parcourir des magasins de fleuristes où elle fit quelques acquisitions mystérieuses. Elle alla ensuite à l'hôtel de Vergnes, et, s'étant enfermée avec mademoiselle de Férias, elle lui conta, à travers mille transports d'amitié, son entretien avec son mari et le plein succès de la conduite qu'elle-même avait suggérée.

— Il faut, ajouta-t-elle, ma chérie, que tu viennes aujourd'hui dîner avec moi. Ma belle-mère, à ma requête, veut bien organiser pour ce soir une petite sauterie. Nous n'aurons que toi à dîner. Tu viendras comme tu es. Après dîner, nous nous habillerons ensemble, et ce sera charmant… Si tu veux me plaire, tu mettras ta toilette blanche et bleue. Ne te préoccupe pas de ta coiffure, j'en ai rêvé une pour toi, et je l'exécuterai moi-même de ma patte blanche, parce que je t'adore!

Mademoiselle de Férias, en attendant l'heure de ce rendez-vous, eut le loisir de poursuivre au milieu des nuages les légions de songes et de chimères qui depuis la veille flottaient dans son ciel. Sans parvenir à démêler clairement la vérité, elle en saisissait quelques lueurs; sa main soulevait un pan du rideau enchanté qui lui avait caché si obstinément jusque-là un personnage dont le nom seul précipitait les mouvements de son coeur. Elle ressentait cette émotion confuse, indéfinie, mais profonde, qui se répand dans nos veines à certaines heures critiques et solennelles de notre existence; il lui semblait qu'elle allait voir face à face le dieu secret de sa pensée, et une sorte de trouble surnaturel envahissait son sein.

Elle arriva vers sept heures à l'hôtel de Sauves, et elle remarqua que la jeune duchesse était à peine moins agitée qu'elle-même. Pendant le dîner, elle fut de la part du duc l'objet d'attentions extrêmes. Au dessert, il la plaisanta doucement sur la gravité de sa physionomie et sur la profondeur de son oeil bleu.

— Vous êtes, lui dit-il, une blonde ténébreuse… Vous avez l'air d'un ange qui médite un crime… Ah! vous riez donc quelquefois? J'en suis charmé, mademoiselle!

Blanche lui ayant dit que cette sérieuse jeune fille excellait à faire des caricatures, le duc refusa de le croire, et insista pour qu'elle fît la sienne sur l'heure. Il courut chercher des crayons. Sibylle, après s'être beaucoup défendue, se retira dans un coin du salon, esquissa vivement, à grands traits anguleux, la statue équestre de Henri IV sur le Pont-Neuf, et présenta ce croquis au duc avec une grande révérence. Comme elle allait se retirer avec Blanche, le duc, l'isolant un moment près de lui dans une fenêtre:

— Mademoiselle de Férias, il faut que vous me permettiez de vous dire que je suis pénétré pour vous d'estime et d'amitié. Je me suis laissé conter que vous aimiez les âmes généreuses: rien ne me serait plus agréable que de vous voir me reconnaître ce titre à votre sympathie.

Sibylle rougit, lui tendit la main, et se sauva à la hâte.

La jeune duchesse l'entraîna dans sa chambre, et elles commencèrent leur toilette du soir, en s'embrassant de temps à autre, par forme d'intermède. Blanche, tout en s'occupant des menus détails de son habillement, se livrait à un babillage fiévreux: elle s'informait des goûts de son amie en matière d'art, de littérature, de promenades, de voyages, et elle lui disait les siens.

— Moi,… j'aime ceci, j'aime cela… Et toi? Connais-tu la Suisse? et l'Italie?… Nous irons ensemble partout,… quand tu seras mariée.

Sur ce mot, qui lui avait échappé, elle se tut brusquement.

Arrivée à une certaine phase de sa toilette, Sibylle se montra hésitante et préoccupée:

— J'ai apporté une coiffure,… dit-elle; faut-il me la faire poser?

— Non! non! s'écria vivement la petite duchesse. Je vais me coiffer d'abord, et je suis à toi… Tiens! chauffe-toi, et enveloppe-toi bien avec cela en attendant.

Et elle lui jeta un burnous sur les épaules.

Quelques minutes plus tard, la duchesse renvoya les femmes qui les avaient assistées jusque-là, et fit asseoir Sibylle devant une grand glace qui descendait jusqu'au parquet et qu'éclairaient deux girandoles latérales. Elle dégagea alors avec précaution de leur enveloppe les paquets de fleurs dont elle s'était approvisionnée le matin. Sibylle vit que toutes ces fleurs étaient empruntées à la nature la plus vierge et la plus agreste: elles étaient mêlées de ces espèces particulières d'herbes, de feuillages et de lianes qui décorent les sites sauvages et solitaires. La pensée de Sibylle s'envola aussitôt vers les bois de Férias, et elle crut respirer les parfums âcres et salubres qui l'avaient enivrée autrefois dans les profondes retraites où elle se plaisait. La jeune duchesse, après une courte méditation préalable, pendant laquelle elle se rappelait dans les moindres détails la parure de tête que portait Sibylle dans l'album de Raoul, procéda de sa main fine et souple à la coiffure de sa chère rivale. Elle peigna d'abord maternellement les longs cheveux de Sibylle, et les lui releva ensuite sur la nuque, où elle les fixa en une masse superbe et un peu abandonnée; puis elle se mit à lisser, à tordre et à crêper ce qui restait avec une prestesse et une sûreté d'artiste. Elle prit alors des groupes de fleurs et de feuillages, et l'en couronna comme une nymphe des bois. Elle levait de temps à autre les yeux sur la glace pour y voir son ouvrage; mais ses yeux tout à coup se voilèrent, et pendant que sa main continuait de voltiger comme un oiseau sur la tête de Sibylle, des larmes lui échappèrent, et vinrent se poser comme des gouttes de rosée sur les fleurs de la couronne.

— Tu pleures? dit Sibylle. Qu'as-tu donc?

— Ce n'est rien,… ne fais pas attention, dit Blanche; il y a de douces larmes, va!

Les siennes pourtant ne l'étaient point, et tout le sang de son coeur fumant sur un autel n'eût pu réjouir le ciel et les anges d'un sacrifice plus douloureux ni plus pur.

Quand elle eut achevé, elle aida Sibylle à compléter sa toilette:

— Voyons, dit-elle alors, mets-toi là, que je te regarde! Ah! tu es très-belle! Je suis contente de toi… et de moi! Viens maintenant.

Elle lui prit le bras, et l'emmena hors de la chambre.

Mademoiselle de Férias en effet était, à ce moment de sa vie, non point très-belle peut-être, mais admirablement jolie et captivante. Elle n'était point grande, et elle paraissait l'être, tant l'harmonie des lignes et des formes de toute sa personne était parfaite. Son charme singulier résidait dans l'expression de son visage délicat et sévère, de sa bouche pure et fine, de son rare sourire, et surtout de son regard; ce regard se creusait sous l'arcade un peu proéminente des sourcils, et était habituellement bleu comme la mer sous un ciel sans tache; par instants, à quelques mouvements secrets de l'âme, cet azur céleste, comme si un nuage y eût passé, semblait se charger d'orages et d'éclairs. La jeune duchesse, habile à saisir le trait le plus frappant de cette physionomie, s'était plu à l'exagérer encore ce soir-là par la disposition qu'elle avait donnée à la couronne de fleurs sauvages. Sous cet ombrage léger qui dominait son front, les yeux de Sibylle projetaient plus que jamais l'éclat sombre et mystique d'un rayon de soleil qui pénètre une épaisse feuillée, ou qui filtre doucement à travers les vitraux peints d'une chapelle. Elle était femme avec cela: ses épaules, d'une grâce souveraine, avaient une teinte transparente, nacrée, et en quelque sorte lumineuse, qui éblouissait comme le reflet d'une substance immortelle; la partie la plus matérielle de sa beauté avait ainsi elle-même quelque chose de chaste et de divin.

Telle était mademoiselle de Férias quand elle entra dans le salon principal de l'hôtel de Sauves, donnant le bras à la duchesse Blanche. Leur double toilette avait pris du temps, et le plus grand nombre des invités étaient alors arrivés. De son premier coup d'oeil la jeune duchesse découvrit Raoul et Clotilde: ils étaient assis l'un près de l'autre sur un divan, et paraissaient engagés dans un dialogue animé. Blanche, rendant avec distraction les saluts qui lui étaient adressés sur son passage, traversa le salon sans cesser de tenir le bras de Sibylle, et alla droit à l'ennemi. La baronne de Val-Chesnay, en voyant approcher ce couple redoutable, sentit un froid soudain dans la région du coeur: le comte de Chalys, qui lui parlait en ce moment, surpris de l'altération subite de ses traits, porta ses yeux dans la direction des regards de la jeune femme, et pour la première fois il aperçut mademoiselle de Férias. Par un brusque mouvement, il quitta sa pose nonchalante, et se dressant sur le divan:

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il d'une voix sourde.

Clotilde ne répondit point; elle s'était levée; Raoul se leva de même, et il se tint un peu à l'écart pendant que la duchesse et Sibylle échangeaient des serrements de main avec Clotilde. La jeune duchesse, après cette brève cérémonie, fit un pas vers le comte, et s'adressant à Sibylle:

— Le comte Raoul de Chalys, mon cousin, dit-elle.

Puis se retournant vers Raoul:

— Mademoiselle Sibylle de Férias, mon amie!

Blanche, ayant accompli ce coup d'état, n'eut point de peine à interpréter la stupeur profonde dont les traits de son cousin s'étaient empreints; mais elle ne sentit pas sans surprise le bras de Sibylle trembler tout à coup et s'appuyer sur le sien avec force. Elle l'emmena aussitôt, la fit asseoir près d'elle à l'extrémité opposée du salon, et la regardant avec une curiosité affectueuse:

— Remets-toi, ma chérie, lui dit-elle, ce ne sera rien, va;… mais je me demande comment tu as pu le reconnaître après tant d'années. Explique-moi donc cela.

— Je ne sais,… murmura Sibylle: c'est le mystère de cette coiffure qui m'y avait préparée, je crois… mais toi-même… qui a pu te dire?

— Devine!

— Mais cela me confond!

— Te sens-tu assez remise pour valser?

— Valser?… pourquoi?

— Pour rappeler les roses… tu es trop pâle, pour ton genre de beauté!

Blanche arrêta son mari au passage:

— Mon ami, mademoiselle de Férias meurt d'envie de valser avec vous!

Le duc posa une main sur son coeur, s'inclina jusqu'à terre, et, enlaçant puissamment la taille frêle de Sibylle, il fendit la foule comme un aigle qui prend son vol avec une colombe dans ses serres.

La duchesse, animée par le succès de ses petits complots, se mit alors à causer gaiement avec son voisinage, sans perdre de vue un seul instant le coin du salon où Clotilde et Raoul étaient demeurés en tête-à-tête. Elle jouissait pleinement de l'air distrait de son cousin et de la mine sombre et dépitée de la jeune baronne. Elle voyait les regards du comte obstinément dirigés sur mademoiselle de Férias, et elle comprenait avec délices que la jeune fille était devenue l'objet unique de son attention et même de son entretien.

M. de Chalys en effet, quoique plein d'usage, venait d'éprouver une commotion trop violente pour n'en être pas ébranlé dans son équilibre d'homme du monde. L'apparition fantastique de Sibylle et le fait à peine moins singulier de sa présentation sous le patronage affecté de la duchesse, lui ôtèrent absolument le sang-froid de son expérience et de son savoir-vivre; il tomba comme un écolier dans la maladresse insigne d'interroger curieusement une jolie femme sur le compte d'une autre:

— Vous connaissez donc cette jeune personne, madame? dit-il à sa voisine.

— Quelle jeune personne?

— Qui a une tête nimbée… mademoiselle de Férias… je crois…

— Un peu. Nous sommes compatriotes, dit sèchement Clotilde.

— Ah!… Férias… où est-ce donc?

— En Normandie.

— Près de la mer?

— Pas loin!

— Elle est donc liée avec ma cousine?

— Il paraît!

— Est-ce qu'elle demeure à Paris?