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Histoire de Sibylle

Chapter 29: TROISIEME PARTIE
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About This Book

The narrative follows an infant rescued from tragedy and raised by her elderly grandparents in a coastal estate, where their private grief after successive family deaths shapes a household of gentle duty and restraint. Provincial neighbors and self-appointed benefactors complicate domestic life with officious charity and gossip, while a governess is introduced to educate the child. The story traces the child's sensitive development amid tensions between sincere affection and social ostentation, exploring themes of mourning, filial responsibility, local vanity, and the delicate formation of taste and character within a constrained rural society.

— Je ne pense pas. Elle y est… de passage.

— Pour longtemps?

— Ah! mon Dieu!… mais si vous preniez la peine de le lui demander?

— Pardon!… c'est que je crois avec connu autrefois sa famille… Au surplus, cela est fort insignifiant… Ce qui m'importe davantage, madame, c'est de vous bien convaincre de la vérité de ce que j'avais l'honneur de vous dire… Ce portrait, fait au vol dans le parloir de votre couvent, il ne m'a pas quitté… et, s'il m'était arrivé malheur, on l'eût enterré avec moi…

Clotilde se remit à sourire et à jouer de l'éventail:

— Bah! vraiment! dit-elle. En Perse?… Dieu! quelle chaleur! n'est-ce pas?

— En Perse, répondit gravement Raoul après une pause de distraction évidente, il y a beaucoup de montagnes, comme vous savez, ce qui préserve des chaleurs excessives.

Clotilde haussa les épaules, appela d'un signe un jeune homme qui passait, et commença un tour de valse.

M. de Chalys subit cet affront sans sourciller: il se glissa discrètement à travers les groupes des valseurs, et, venant prendre la place de Sibylle à côté de la jeune duchesse:

— Ma cousine Blanche? dit-il.

— Qu'est-ce qu'il y a, cousin?

— Ayez pitié d'un homme dont l'esprit s'égare… et souffrez que je vous adresse deux ou trois questions franches.

— J'écoute.

— Saviez-vous, quand vous m'avez présenté à mademoiselle de Férias, qu'elle fût l'original de ce dessin que vous avez remarqué dans mon album?

— Très-probablement.

— Et… vous l'aimez?

— Tendrement.

Raoul regardait la jeune femme avec toute sa puissance d'attention.

— Et… vous me permettez de la trouver jolie?

— Je vous l'ordonne, dit Blanche.

— Et ensuite?

— Comment! ensuite?

— Que m'ordonnez-vous encore?

Elle tourna les yeux vers lui, et se masquant de son éventail:

— D'être honnête et heureux, dit-elle.

La valse cessa au même instant; Raoul n'eut que le temps de lire dans les yeux de la jeune femme la sincérité de sa généreuse résolution. Il se leva, se pencha vers elle, et mettant dans son geste, dans son oeil et dans sa voix tout le respect que peut contenir un coeur d'homme:

— Blanche, dit-il, je vous vénère!

Sibylle avait repris sa place, et le comte s'éloignait quand la duchesse le rappela:

— Ne vous sauvez donc pas, mon cousin… Pendant que je vais m'occuper du thé, vous tiendrez compagnie à mademoiselle de Férias… Elle est un peu artiste,… vous vous comprendrez,… vous parlerez de peinture, de paysages, de bocages, de rochers, de fontaines… et caetera!

Raoul salua, et, s'asseyant à la place de la duchesse avec un air de gaucherie et de timidité qui ne lui était pas ordinaire:

— Mon Dieu! mademoiselle, dit-il après un moment d'embarras, je ne sais pas mentir… Et vous?

— Mais moi non plus, je crois.

— J'ai eu l'honneur d'être admis à vous baiser la main, il y a une douzaine d'années, auprès d'un rocher qui pleurait dans une fontaine… Vous en souvenez-vous?

— Oui, monsieur, répondit Sibylle en lui montrant son oeil bleu, où rayonnait un limpide sourire.

— Vous vous en souvenez!… Mais cela me paraît à peine possible!

— C'est pourtant fort simple: ma vie ne compte pas beaucoup d'aventures, et ma rencontre avec vous dans le parc de mon grand-père en était une… Les plus légers souvenirs d'enfance d'ailleurs sont très-vifs…

— Je vous fis grand'peur, n'est-ce pas?

— Un peu d'abord, oui…

— Je vous vois encore avec votre baguette blanche… et votre coiffure bizarre… presque pareille à celle-ci, n'est-ce pas?

— Quant à celle-ci, dit Sibylle en donnant à sa tête fine et fière une pose un peu hautaine, je vous serai obligée de croire, monsieur, qu'elle n'est point de mon invention, et que j'ignorais absolument, quand on me l'a composée, le plaisir qui m'était réservé ce soir.

Il y avait eu dans le ton et dans les paroles de Sibylle, depuis le début de leur conversation, une franchise et en même temps une mesure dont le comte Raoul, très-sensible aux moindres nuances, fut vivement frappé. En outre, depuis qu'il étudiait de près cette délicate physionomie, il y découvrait comme à profusion des détails, des traits, des accents qui le ravissaient. S'abandonnant tout entier au charme de cette beauté exquise, dont les yeux et l'âme d'un artiste devaient être particulièrement touchés, il sentit vers mademoiselle de Férias un élan irrésistible, et, sans aucune vue du lendemain, il résolut de lui plaire sur l'heure ou de périr. Il quitta aussitôt le sujet d'entretien un peu trop intime que la réserve de Sibylle venait de lui interdire, et il se mit à lui parler de son art et de ses voyages; toutes les ressources et toutes les richesses qu'il avait dans l'esprit, toutes les grâces qu'il avait dans le coeur, il les prit pour ainsi dire à pleines mains pour les répandre aux pieds de mademoiselle de Férias. Bien que Sibylle ne pût saisir dans son langage l'ombre d'un compliment direct, elle sentait avec le tact d'une femme que les yeux, l'accent, la parole entraînée de Raoul étaient un hommage continuel à son adresse; elle comprenait qu'elle était l'inspiratrice unique de cette verve éloquente avec laquelle il lui confiait ses impressions, ses études, ses désespoirs et ses joies, touchant à tout dans sa route en homme qui suppose à la personne qui l'écoute une intelligence ouverte à toutes les choses de la terre et du ciel. Cette flatterie souveraine, dont elle était digne, la charmait et la troublait. Elle craignait secrètement de lui paraître sotte et puérile au moment même où il admirait la justesse de ses moindres paroles. Heureusement pour elle, la comtesse de Vergnes, préoccupée à bon droit des assiduités extrêmes auxquelles sa petite-fille était en butte, ne tarda pas à rompre leur tête-à-tête. Sibylle s'empressa de lui conter en riant le hasard de sa rencontre avec M. de Chalys dans les bois de Férias, et, prenant un peu de hardiesse dans la présence de sa grand'mère, elle put répondre avec toute la gracieuse souplesse de son esprit aux questions que le comte se permit alors de lui adresser sur Férias, sur sa vie de famille, ses impressions d'enfance et ses voyages au pays des fées. Il l'écoutait avec une sorte de recueillement attendri, achevant ses pensées d'un mot, quelquefois d'un sourire, et souvent les prévenant, comme si leurs deux existences eussent été mêlées heure par heure, depuis qu'ils vivaient, et que le moindre battement de chacun de leurs coeurs eût été fidèlement répété dans l'autre.

Clotilde, cependant, n'avait pu voir naître et se développer une si heureuse intelligence sans essayer de la briser par maintes diversions: elle avait affecté à plusieurs reprises de stationner avec ses danseurs à deux pas de Raoul, et de déployer sous ses yeux les torsades magnifiques de sa chevelure et les ondulations moirées de ses épaules; puis, de dépit, elle cessa de danser, et entreprit de lui donner de la jalousie: elle fit asseoir près d'elle Louis Gandrax, qui venait d'apparaître dans le salon, lui parla sous son éventail, et soumit les glaces du jeune savant au feu convergent de deux prunelles qui auraient liquéfié les Alpes. Peut-être même finit-elle par attacher un peu de curiosité et de point d'honneur à ce jeu, dont Gandrax lui-même, sous son air d'impassibilité ironique, ne laissait point de paraître se divertir.

M. de Chalys vit ces manéges, mais il les vit du haut des cieux, et il n'en descendit pas. Il fallut pour l'arracher à ses douces extases que Sibylle, qui se trouvait embarrassée d'une constance si éclatante, provoquât elle-même sa grand'mère à la retraite. Comme madame de Vergnes se levait, Raoul, s'inclinant gravement:

— Daignerez-vous m'autoriser, madame la comtesse, dit-il, à vous présenter mon respect chez vous, et à vous offrir le portrait que j'ai fait de mademoiselle de Férias il y a douze ans?

Madame de Vergnes lui adressa de la tête un signe de gracieux assentiment et se retira d'un pas triomphal, comme il sied à une grand'mère qui voit à l'horizon s'allumer pour sa petite-fille les flambeaux d'un hymen inespéré.

Le comte de Chalys, en sortant de l'hôtel de Sauves, prit le bras de son ami Gandrax. Tous deux étaient pensifs, et ils gagnèrent le quai des Tuileries sans avoir échangé une parole. La nuit était froide et belle. Raoul, en suivant le trottoir qui borde la Seine, plongeait un regard distrait dans la masse sombre du fleuve où les candélabres des ponts et des quais reflétaient leurs feux brisés.

— Il y a fête cette nuit chez les nymphes, dit-il; elles ont illuminé les degrés de leurs palais de cristal; on voudrait descendre ces escaliers constellés!

Gandrax jeta un coup d'oeil par-dessus le parapet:

— La réfraction du gaz, dit-il.

Il y eut une nouvelle pause de silence; puis M. de Chalys reprit brusquement:

— Que penses-tu du mariage, Louis?

— Comment! déjà? s'écria Gandrax en riant. Eh! mais, j'en pense du bien, mon ami: le mariage est la chasteté de l'espèce! Il préserve la virilité du corps social. Vois les sociétés où fleurit la polygamie, elles s'étiolent dans la torpeur des harems, elles périssent par les vices de la femme, dont elles s'imprègnent sans mesure; elles sont sensuelles et féroces! Plus le mariage est respecté chez un peuple, plus ce peuple approche de l'idéal social, qui est la force dans l'ordre. Donc le mariage est bon, donc tu peux, avec ma pleine approbation, épouser mademoiselle de Férias, si le coeur t'en dit!

— Est-ce que tu l'avais déjà rencontrée chez ma cousine? demanda le comte.

— Dix fois!

— Et par quelle aberration ne m'avais-tu jamais parlé d'elle?

— Pourquoi t'en aurais-je parlé?

— Comment n'avais-tu pas reconnu la petite fée à la fontaine dont je t'ai si souvent fatigué les oreilles, la Sibylle couronnée de mon album?

— Vraiment! c'est elle!… Et comment diable l'aurais-je reconnue?

— Mais parce qu'elle est le portrait vivant… de son portrait!

— Chimère! dit Gandrax, dont le rire sonore retentit dans la nuit. Au surplus, mon ami, je suis ravi qu'elle te plaise; mais je te dirai franchement qu'ici nos esthétiques sont divergentes. Explique-moi donc son charme, car je ne le sens pas.

Raoul s'arrêta tout à coup, et élevant vers le ciel ses deux mains qu'il joignit avec force:

— Mon Dieu! dit-il, ayez pitié de lui!… Mon pauvre Louis! ajouta-t-il, en lui reprenant le bras, il y a eu un artiste,… un grand artiste pourtant,… qui s'est avisé un jour de peindre mathématiquement la beauté; il a fait une femme, ou un homme, je ne sais pas trop, dont la tête a tout juste quatre fois la longueur du nez, dont la main est égale à la face et à dix fois la longueur totale du corps, dont le pied est égal à la hauteur de la tête; le reste à l'avenant… Ce type du beau est à Bologne, va le voir: il est fait pour toi!… Quant à mademoiselle de Férias, il me semble qu'elle est faite pour moi, pour mes yeux et pour mon coeur de toute éternité!… Tu sais combien ma rencontre avec cette étrange enfant a singulièrement occupé ma pensée depuis dix ans: tu as été le confident de toutes les rêveries bizarres que m'inspirait ce souvenir. Elle était pour moi ce que devait être pour le sculpteur antique sa jeune amante de marbre. Je la douais de toutes les grâces et de toutes les vertus que je cherchais et que je ne trouvais pas dans son sexe imparfait; je l'imaginais avec amour dans toutes les floraisons, dans tous les épanouissements successifs de son corps et de son âme; je lui adressais toutes les tendresses, toutes les ardeurs, toutes les choses élevées et généreuses que les désenchantements de la vie refoulaient dans mon coeur… Juge de ce qui s'est passé en moi ce soir, quand je l'ai retrouvée tout à coup, et retrouvée à la hauteur de tous ces rêves, et digne de tous ces hommages!… Je l'aime follement!

— Soit! dit Gandrax. Je t'aime, moi, de me le dire franchement et sans fausse honte. Epouse-la donc, et, Dieu merci, je n'aurai jamais la tentation de me faire ton rival. Elle est jolie, j'en conviens, mais c'est un objet d'art qui ne me dit rien.

— Toi, répliqua Raoul en riant, tu préfères madame de Val-Chesnay?

— Ma foi, oui! très-sincèrement, oui!… Voilà une femme, dis-je, et voilà une belle femme! Jamais, à mon sens, la matière ne s'est incarnée sous un jour plus avantageux, sous une forme plus opulente! La nature a choisi pour la mouler sa pâte la plus riche, et le soleil brillait de tous ses feux en plein zénith quand il y jeta l'étincelle de vie!… C'est sous cet aspect qu'Eve dut apparaître au premier homme dans les solitudes vierges de l'Eden.

— Tra la la… Tu sauras, Louis, si tu l'ignores, dit Raoul, que tu es parfaitement amoureux. Pour la première fois de ta vie, tu viens de colorer ton langage d'une teinte poétique… C'est un signe… Mais tu commets une erreur historique: d'après tous les bons auteurs, Eve était blonde.

— Idiotisme! dit Gandrax, Eve était brune, et elle parlait sanscrit!

— Eh bien, avant peu, toi, tu parleras sanscrit à madame de
Val-Chesnay?

— Non, reprit Gandrax avec force, parce que je ne le veux pas.
On fait ce qu'on veut. Je veux travailler, et j'y vais…
Bonsoir!

VII

L'ATELIER

Le lendemain, quand Sibylle, accompagnée de miss O'Neil, descendit de son appartement pour déjeuner, elle reconnut tout de suite à la mine de son grand-père qu'il n'ignorait pas les graves circonstances qui avaient marqué la soirée de la veille. Dès le matin, en effet, la comtesse avait demandé audience à son mari et lui avait confié, dans l'effusion de son coeur, les espérances que la cour assidue de M. de Chalys auprès de Sibylle lui avait fait concevoir. M. de Vergnes, à ce récit, s'était frappé le front.

— Parbleu! s'écria-t-il, Chalys! comment n'y avions-nous pas songé? Mais cela va de soi! Beau nom,… un grand talent,… joli cavalier! C'était indiqué,… c'était fatal! Cela fera un couple admirable!

Lorsqu'il vit entrer Sibylle, il affecta de froncer le sourcil.

— Ne m'approchez pas, mademoiselle, ne m'approchez pas!

— Quoi donc? murmura Sibylle, qui rougit jusqu'au front.

Il l'embrassa en riant; on déjeuna gaiement. Miss O'Neil en particulier paraissait radieuse et affectait des poses d'archange en adoration. Lorsque les domestiques se furent retirés:

— Eh bien, reprit le comte, vous n'avez donc pas faim ce matin, mon enfant? Ah! voilà! voilà les effets bien connus d'une mauvaise conscience!

Et se tournant vers l'Irlandaise, sa victime ordinaire, il lui dit d'un ton tragique:

— Ah çà! le saviez-vous, vous, miss O'Neil?… Mais à propos, miss O'Neil, quelle fête nationale avez-vous donc commémorée cette nuit? J'ai entendu la harpe de la verte Erin retentir jusqu'au chant du coq!

— Oh! mon Dieu, monsieur le comte, recevez toutes mes excuses…
Si j'avais pensé que vous pussiez m'entendre…

— Moi! que je pusse vous entendre?… Ah çà! vous ne connaîtrez donc jamais mon coeur, miss O'Neil, voyons?… Mais vous seriez à Calcutta,… et moi à Bellevue,… vous poseriez un doit,… un seul,… le petit doigt! sur votre harpe,… et je vous entendrais,… et je vibrerais immédiatement à l'unisson!… Mais parlons sérieusement: le saviez-vous, miss O'Neil, oui ou non?

— Quoi, monsieur le comte?

— Saviez-vous que cette jeune personne sans principes eût échangé au fond des bois des serments d'amour avec un inconnu?

— Oh! mon grand-père! dit Sibylle.

— Dame! on m'a conté cela, à moi!… Au surplus, grâce à Dieu, le mariage est là pour tout réparer.

— Mon cher monsieur et grand-père, n'allons pas si vite, je vous en prie.

— Comment! quoi! elle ne veut pas l'épouser maintenant! Ah! bien! Alors c'est pour l'amour simplement! l'art pour l'art… Miss O'Neil, recevez mes compliments sur la moralité de votre élève!

On passa dans un salon voisin, et Sibylle, enlaçant de ses deux bras le cou de son sémillant aïeul:

— Ne me tourmentez pas comme cela! lui dit-elle.

— Soit! si vous me promettez de l'épouser, bien entendu,… car encore faut-il sauver l'honneur!

— Mais enfin épouser qui? Un monsieur que j'ai vu deux fois en ma vie, à dix ans de distance,… et que je ne reverrai peut-être jamais?

— Comment! mais vous allez le voir tantôt! N'est-ce pas aujourd'hui le jour de votre grand'mère?

— Il ne connaît même pas le jour de ma grand'mère.

— Bah! Il va venir, vous dis-je… Mettez-vous là, que je vous conte ce qui va se passer… Il va venir… entre quatre et cinq heures, pour garder le milieu entre un empressement gauche et une indifférence blâmable… Il vous montrera son album, et vous rougirez sensiblement,… ainsi que miss O'Neil,… en admirant la fidélité de son souvenir… Il vous demandera de lui faire voir vos tableaux,… et pendant que vous exprimerez un refus timide, miss O'Neil ira les chercher… Extase du comte… Nouvelle rougeur de la jeune fille… et de la sensitive qui répond au nom de miss O'Neil… Ensuite,… ah! ensuite vous lui parlerez des études orientales qu'il achève en ce moment, et de l'impatience que vous éprouvez avec Paris tout entier… et caetera… Sur quoi il ne manquera pas de vous supplier de vouloir bien un jour, en passant, lui faire l'honneur et le plaisir de visiter son atelier… Miss O'Neil rougira plus que jamais, et vous regarderez votre grand'mère avec une aimable incertitude… Votre grand'mère dira que le talent du comte donne à sa maison un caractère en quelque sorte public, et que, par conséquent, elle regarde cette visite comme possible et convenable sous son égide… Dans quelques jours, il sollicitera la faveur de faire votre portrait, — et, quand il l'aura terminé, — il nous le laissera et s'en ira avec l'original… Voilà votre histoire, mademoiselle!

Le comte se leva, et, serrant sa petite-fille sur son coeur, il ajouta d'un ton sérieux:

— Ma chère enfant, rien ne me ferait plus de plaisir!

— Pardon! dit Sibylle. Voulez-vous me permettre une observation? Vous êtes un grand-père adorable, mais imprudent… Je vous avoue bien franchement que le comte de Chalys m'a paru l'homme le plus distingué et le plus séduisant que j'aie jamais rencontré… après vous; mais justement à cause de cela vous avez tort de me monter l'imagination par vos prophéties… car il est très-possible, malgré ses incontestables politesses d'hier soir, que l'idée de m'épouser ne lui vienne jamais!

— Sans doute, cela est possible… Mais en ce cas-là tant pis pour lui!… Quant à vous, je vous parle avec cette abondance de coeur, parce que je sais à qui je m'adresse… Vous êtes une fille sage, petite Sibylle! D'ailleurs votre prédilection pour M. de Chalys ne peut avoir pris en une nuit les proportions d'une passion irrésistible, n'est-ce pas? Bonjour, enfant.

Et le comte s'en alla tranquillement gagner son jeton de présence en sa qualité d'administrateur d'une grande ligne de chemin de fer, pour faire ensuite son quart de trois heures sur le boulevard des Italiens, et se rabattre de là sur son cercle et sur sa partie de whist, série d'évolutions dont l'état de sa santé ou le tremblement du globe pouvaient seuls le détourner.

M. de Vergnes laissait sa petite-fille infiniment plus troublée et plus agitée qu'il ne lui était possible de le supposer, car il ignorait, et il eût difficilement compris d'ailleurs les secrètes intelligences, les pressentiments délicats et profonds qui semblaient avoir préparé et mûri par avance entre Sibylle et Raoul cette sympathie qu'il croyait née de la veille. Ces deux êtres, doués d'une imagination égale et comme inclinée dans le même sens, avaient pour ainsi dire glissé l'un vers l'autre, depuis de longues années, par une pente mystérieuse, et leur première rencontre fut un choc violent d'où jaillit la flamme. Ces coups de foudre de la passion, qui s'expliquent par des affinités et des harmonies mutuelles d'une puissance impérieuse, sont des exceptions sans doute; mais ces exceptions ne sont pas très-rares, et il suffit qu'elles se produisent dans la vie réelle pour justifier le roman, qui est précisément l'histoire des sentiments exceptionnels, et pour lui prêter l'intérêt et le dignité du vrai.

Mademoiselle de Férias concevait à peine elle-même la profondeur de l'impression que son entretien de la veille avec M. de Chalys lui avait laissée. Elle se demandait comment sa destinée tout entière pouvait lui paraître suspendue à cet incident banal d'une causerie de salon. Elle s'inquiétait cruellement de l'idée que M. de Chalys, une fois sortir de l'hôtel de Sauves, avait repris le train de ses habitudes et de son travail sans songer davantage à cet insignifiant épisode de sa vie mondaine. Elle eût payé de son sang le secret des pensées de Raoul.

Les pensées de Raoul étaient celles de Sibylle, avec un degré d'inquiétude de plus. Sibylle du moins ne pouvait douter du goût que sa personne avait inspiré à M. de Chalys: son instinct de femme l'en avertissait sûrement, et ne lui laissait d'incertitude que sur la mesure et la portée de cette inclination; mais M. de Chalys, qui avait passé une partie de la nuit à se rappeler et à commenter minutieusement toutes les paroles, toutes les inflexions de voix et tous les jeux de physionomie de la jeune fille, en était arrivé, par une série d'inductions et de déductions connue des seuls amants, à l'absurde conclusion qu'il lui avait déplu. Il s'était endormi là-dessus fort tristement.

A son réveil, il envisagea les choses sous un jour moins sombre. Il habitait, dans la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, son hôtel patrimonial, qui avait l'avantage d'être pourvu d'un jardin. On était alors à la fin d'avril, et les oiseaux chantaient dans les marronniers en fleur. Le comte se mit à chanter lui-même en marchant à grands pas et en cueillant çà et là un brin de violette qu'il respirait, et qu'il lançait ensuite dans l'espace d'un coup de pouce. Il monta bientôt dans son atelier et ouvrit l'album où étaient les trois portraits de Sibylle. Il compléta la ressemblance du dernier par quelques traits fugitifs dessinés avec le doigt, puis, après une contemplation silencieuse, il murmura d'une voix faible comme un souffle:

— Ma femme! — Ce mot le fit sourire, puis il haussa les épaules et prit un air soucieux. Ses folles terreurs lui revenaient.

— Bah! je lui ai déplu, dit-il; c'est positif! Je suis trop vieux apparemment!… Ah! travaillons!

Il apprêta sa palette en fredonnant. Tout à coup il enleva du chevalet le tableau auquel il travaillait, le remplaça par une toile neuve, plaça l'album ouvert sur une chaise devant lui, et se mit en devoir d'ébaucher le portrait en pied de mademoiselle de Férias et de sa roche.

Il avait eu soin de s'assurer la veille que le mardi était le jour réservé de madame de Vergnes; il se décida néanmoins à différer sa visite jusqu'au mardi suivant, ne fût-ce que pour témoigner à mademoiselle de Férias une indifférence magnanime. Vers quatre heures toutefois, il déposa brusquement sa palette et alla s'habiller. Vingt minutes plus tard, il descendait avec son album devant la porte de l'hôtel de Vergnes.

Les femmes les plus franches, habituées dès l'enfance à une sévère contrainte de langage et de tenue, se trouvent avoir dans les circonstances délicates un avantage marqué sur les hommes les plus aguerris. Quand M. de Chalys, la pâleur de l'émotion sur le front, se présenta dans le salon où Sibylle était assise entre madame de Vergnes et miss O'Neil, il fut frappé désagréablement de l'aisance et de la sérénité avec lesquelles elle lui rendit son salut, bien qu'en ce moment la jeune fille entendît gronder dans ses oreilles toutes les rumeurs de l'Océan. Cette impression pénible du comte devait s'accroître encore dans le cours de sa visite: il arriva en effet fort naturellement que l'entretien parcourut tour à tour les différentes phases dont la facile prévoyance de M. de Vergnes avait arrêté l'horoscope, et que cette ponctualité finit par éveiller le petite génie comique de mademoiselle de Férias, laquelle d'ailleurs se sentait dans une disposition d'esprit heureuse et expansive. Lorsque Raoul en vint à prier madame de Vergnes de vouloir bien visiter son atelier, Sibylle regarda furtivement miss O'Neil en réprimant à peine un sourire. Cette moue équivoque fut surprise par M. de Chalys, qu'elle décontenança extrêmement. Ce fut en vain que madame de Vergnes lui promit de lui rendre visite dans son atelier à son premier jour de loisir, il se retira parfaitement mécontent de l'entrevue, de lui-même, et surtout de mademoiselle de Férias.

— Mon Dieu! se disait-il en suivant le boulevard avec une mine de sombre distraction, que je ne lui plaise pas, c'est tout simple, c'est dans la règle… qu'il y ait une femme enter dix mille à qui on désire plaire, et que ce soit à celle-là qu'on déplaise,… c'est entendu;… mais que je la divertisse, que je lui paraisse risible, bouffon,… je ne comprend plus!… car il est très-évident qu'elle se moquait de moi avec son institutrice, qui est bien par parenthèse l'institutrice la plus hideuse de l'univers!… J'exècre l'esprit goguenard chez une jeune fille: c'est un signe de malveillance naturelle et de sécheresse d'âme… Au reste il fallait bien qu'elle eût un défaut, cette jeune créature; sans cela, ce serait trop beau!… Mon Dieu! qu'elle est donc jolie! Comme tous ses gestes sont justes, sobres, harmonieux!… C'est une musique!… Et une intelligence supérieure avec cela! des idées nettes comme l'acier!… et pas de bonté… naturellement!… Allons, mon coeur, n'y pensons plus, et allons dîner!

Il alla en effet dîner à son cercle, ce qui n'était pas la partie la plus difficile du programme qu'il se proposait. Le soir, il joua furieusement contre sa coutume, et perdit une grosse somme. Le lendemain, après une journée qui lui parut éternelle, il se rappela fort à point que madame de Vergnes avait une loge à l'Opéra ce jour-là, et il se rendit à ce théâtre. Son premier regard, comme il entrait dans la salle, rencontra les yeux de Sibylle, qui erraient sur l'orchestre avec inquiétude, et qui se détournèrent vivement en l'apercevant. Il reprit un peu de goût à la vie. On donnait les Huguenots. Il eut la patience d'attendre la fin du troisième acte avant de se présenter dans la loge de madame de Vergnes, qui s'y trouvait seule avec sa petite-fille. Mademoiselle de Férias lui tendit le bout de son gant blanc avec une familiarité sérieuse qui le toucha. Elle prit cependant peu de part à l'entretien: elle portait de temps à autre sa lorgnette à ses yeux, regardait dans l'espace, et se replaçait ensuite dans sa gracieuse immobilité; mais quand il se leva vers la fin de l'entr'acte, elle se retourna tout à coup comme étonnée:

— Vous ne restez pas? dit-elle.

Et il resta.

Le quatrième acte des Huguenots commençait. Quoique M. de Chalys sût par coeur les moindres notes de cette puissante page lyrique, la plus belle peut-être qui ait jamais ravi des oreilles humaines, il crut l'entendre alors pour la première fois. Les accents redoutables ou passionnés du poëme, arrivant pour ainsi dire à son âme à travers une autre âme profondément sympathique, lui semblaient chargés d'une saveur nouvelle et inconnue. Assis derrière le fauteuil de Sibylle, il s'enivrait jusqu'à l'extase des parfums mystérieux qu'on respire dans l'atmosphère prochaine d'une créature adorée. Il croyait voir passer dans les boucles qui s'échappaient du peigne de la jeune fille, dans le feuillage tremblant de sa coiffure et sur le marbre rose de ses épaules, des frissons, des souffles, des ondulations de volupté ou de terreur. Quoique aucune parole ne fût venue démentir les doutes qui le tourmentaient depuis la veille, tous ces doutes avaient cessé: il sentait alors avec une certitude étrange qu'il était aimé, et que toute cette musique divine, toutes les voix de la scène et toutes les harmonies de l'orchestre n'étaient plus, pour Sibylle comme pour lui, qu'un hymne d'amour que se chantaient leurs deux coeurs. Il fut donc plus charmé que surpris quand, vers la fin de l'acte, au moment où les deux amants du drame bercent leurs angoisses dans une mélodie céleste, mademoiselle de Férias se tourna tout à coup, lui montra son oeil rayonnant sous un voile humide, et lui dit avec une expression presque tendre:

— Vous êtes heureux, n'est-ce pas?

— De toute mon âme, mademoiselle! répondit-il.

Et il mit dans cette parole et dans son regard un tel accent que mademoiselle de Férias s'empressa de reporter ses beaux yeux sur le Raoul du temps de Charles IX.

L'acte fini, M. de Chalys prit congé et alla s'enfermer chez lui pour méditer délicieusement sur les impressions de cette soirée. Ces impressions favorables lui furent à demi confirmées les jours suivants par quelques petits billets que sa cousine Blanche, animée de toute l'ardeur des néophytes, lui décochait de temps à autre comme des aiguillons enflammés. Il s'arracha plus d'une fois au portrait de Sibylle pour aller demander à la jeune duchesse l'explication de certaines phrases dont les sous-entendus compliqués lui mettaient le cerveau à l'envers. Il lui arriva de rencontrer Sibylle dans une de ces visites, et l'attitude de la jeune fille, son regard prévenant et timide, sa fierté comme alanguie, lui parlèrent avec plus de douceur et de clarté que les billets malicieusement énigmatiques de la duchesse.

Madame de Vergnes, chez laquelle il ne manqua pas de se présenter le mardi suivant, lui annonça pour le lendemain sa visite et celle de sa petite-fille. Dans la matinée de ce lendemain, l'atelier de Raoul fut empli de fleurs précieuses et d'arbustes à grande feuilles équatoriales qu'il disposa lui-même avec un goût d'artiste et une sollicitude d'enfant. Cet appareil, qui sentait déjà les fêtes de l'hymen, ne laissa pas d'enchanter secrètement madame de Vergnes et de troubler visiblement Sibylle, lorsqu'elles pénétrèrent dans ce temple parfumé. Le comte fit les honneurs de son sanctuaire avec la grâce élégante qui lui était propre et la bonhomie d'un homme de talent. Il regardait d'un oeil ému mademoiselle de Férias errant dans les dédales de verdure comme une muse dans des bosquets sacrés. Elle aperçut tout à coup l'ébauche magnifique de son portrait, qui semblait nichée dans une chapelle de fleurs, et elle rougit. Raoul obtint qu'elle lui accorderait quelques séances pour l'achever. On visita ensuite le jardin de l'hôtel. La journée se trouvait être radieuse, et M. de Chalys, qui n'ignorait pas les faiblesses des Parisiennes et leur appétit immortel, avait fait servir sous les marronniers quelques friandises auxquelles madame de Vergnes se montra sensible. On se sépara là-dessus, pénétrés de part et d'autre, à ce qu'il semblait, des plus douces espérances et des meilleures intentions.

Raoul reçut le lendemain un billet matinal de sa cousine Blanche qui l'invitait à venir dîner le lundi de la semaine suivante chez sa mère madame de Guy-Ferrand.

"Il y aura, disait en terminant la duchesse, votre ami Gandrax et mon amie Sibylle."

Blanche, en effet, s'était empressée d'initier sa mère à ses petits complots, et madame de Guy-Ferrand, qui, comme la plupart des femmes, se faisait un devoir sacré de marier le plus de gens qu'elle pouvait, avait immédiatement résolu de pousser les choses en réunissant les deux sujets dans l'intimité d'un dîner de douze couverts.

Il arriva que ce dîner prit à l'avance, dans l'opinion de tous les intéressés, l'importance d'une solennité décisive. La visite à l'atelier avait eu un caractère qui ne pouvait guère laisser de doute sur les dispositions personnelles de M. de Chalys. Son union avec mademoiselle de Férias se recommandait d'ailleurs par des convenances si saisissantes, leur goût mutuel s'était si clairement prononcé, leurs situations étaient si bien dégagées de toutes les obscurités qui prolongent les préliminaires en pareil cas, qu'une conclusion immédiate paraissait vraisemblable et naturelle. Raoul lui-même sentait que la franchise et le respect ne lui permettaient pas de retarder beaucoup plus longtemps la déclaration officielle de ses sentiments, et il s'apprêtait à conférer avec madame de Guy-Ferrand sur les voies et les moyens les plus propres à conquérir par-devant notaire le coeur, la main et les cheveux d'or de mademoiselle de Férias.

Mademoiselle de Férias cependant, malgré ces présages favorables qu'elle lisait facilement dans les astres, était loin de goûter une pure félicité. Plus elle aimait et plus elle se sentait aimée, plus elle se préoccupait de l'obstacle unique, mais invincible, qui pouvait se dresser devant elle à la dernière heure et la séparer de Raoul pour jamais. Dans cette âme aussi austère que tendre, la passion ne pouvait étouffer les principes: profondément convaincue de la fragilité irréparable des unions où manque le lien religieux, elle s'était juré de n'épouser jamais qu'un homme qui partageât sa foi, et elle se fût méprisée elle-même, si elle eût fait céder cette solennelle détermination de sa raison à l'entraînement de son coeur. Quels étaient, en matière de foi, les principes de M. de Chalys? Sibylle l'ignorait. On s'étonnera peu que personne n'eût pris l'initiative de la renseigner sur un détail aussi secondaire, et pour elle, elle avait différé de jour en jour de provoquer cet éclaircissement, soit par une de ces faiblesses secrètes qui redoutent la lumière, soit par ce sentiment de confiance qui doue ceux qu'on aime de toutes les vertus qu'on leur souhaite; mais quand elle comprit que l'amour de Raoul se précipitait vers le dénoûment du mariage avec une rapidité inattendue, elle s'alarma de voir entre eux ce point obscur et redoutable. Ses appréhensions à ce sujet s'apaisaient un peu lorsqu'elle se rappelait l'enthousiasme facile et généreux qui distinguait le comte. Il montrait même une âme si ouverte à tous les sentiments nobles, à toutes les conceptions délicates ou sublimes, qu'elle ne songeait pas à le soupçonner d'une impiété absolue, tant le sentiment poétique lui semblait voisin du sentiment religieux, et l'amour du beau de l'amour de Dieu. Quelquefois cependant l'image de l'athée Gandrax, dont elle n'ignorait pas l'intime liaison avec le comte, lui apparaissait tout à coup et faisait passer des lueurs sinistres dans sa pensée. Ces perplexités, dont miss O'Neil était la confidente attendrie, accompagnèrent Sibylle chez madame de Guy-Ferrand, et un nuage de mélancolie chargeait son front, quand elle prit à table la place qui lui avait été réservée entre le duc de Sauves et le comte de Chalys.

Madame de Guy-Ferrand était une femme d'un esprit fin, aimable et libéral; elle s'était mis en tête, depuis quelques années, de se composer un salon de choix, en y réunissant quelques hommes de mérite empruntés indifféremment au monde le plus vivant de la politique, de la science ou des arts. Pour réaliser cette visée, elle avait cru devoir joindre à son attrait personnel l'appât de petits dîners exquis, où elle ne haïssait pas d'entendre ses convives controverser sur toutes les matières divines et humaines, temporelles et spirituelles, avec le surcroît de verve que donne la muse de la cuisine. Louis Gandrax avait figuré un des premiers dans ce cénacle, tant en vertu de sa distinction propre que de l'amitié qui le liait à M. de Chalys. Pendant la longue absence de Raoul, les rapports de Gandrax avec madame de Guy-Ferrand, multipliés par des échanges de lettres et de nouvelles, avaient même abouti à une sorte d'intimité familière. La tante de Raoul toutefois, sous sa cordialité apparente, nourrissait contre Gandrax l'hostilité sourde que son sexe professe assez généralement contre les hommes de science, apparemment parce que la science ne s'adresse ni à l'imagination ni à la sensibilité, qui sont les facultés dominantes des femmes, — et qu'elle ne leur dit jamais rien de l'amour, auquel elles pensent toujours. Bien que madame de Guy-Ferrand détestât presque à l'égal de la vieille duchesse de Sauves les théories philosophiques du jeune savant, elle l'excitait volontiers à les développer devant ses convives, pour avoir le plaisir de les entendre rétorquer ou de les combattre elle-même par quelque impertinence vengeresse.

Elle l'attaqua ce jour-là, vers le milieu du dîner, au sujet d'une découverte scientifique dont il était l'auteur: elle le sollicita d'abord de lui en expliquer la portée et les applications; elle prêta une attention doucement ironique à la démonstration de Gandrax, qui fit entrevoir avec éloquence les grands résultats de la force nouvelle qu'il mettait à la disposition de l'industrie humaine, et quand il eut terminé:

— Eh bien, et après? dit-elle.

— Comment! après?… Pardon, madame, mais je ne comprends pas l'objection.

— En sera-t-on plus heureux en ce pauvre monde, mon ami?

— Madame, permettez: deux et deux font-ils quatre, et admettez-vous qu'un progrès soit un progrès?

— Progrès est vague, dit madame de Guy-Ferrand: il y a des progrès heureux,… il y en a de déplorables,… et il y en a d'indifférents: tout ce que je puis vous accorder, c'est que le vôtre rentre dans cette innocente catégorie.

Gandrax secoua légèrement sa chevelure noire avec le dédain souverain, mais irrité, d'un lion qui se sent piqué par un insecte.

— Mon Dieu! madame, dit-il, entendons-nous, je vous prie: si votre objection ne s'adresse qu'au mérite de mon invention, je n'ai très-évidemment qu'à m'incliner; mais si, comme je m'en doute, vous me faites l'honneur d'attaquer dans mon humble personne la science elle-même, son utilité et ses bienfaits, je vous supplierai d'avoir jusqu'au bout le courage de votre opinion… Contestez en ce cas tous les avantages de la science moderne dans ses prodigieuses applications à l'industrie et aux arts,… répudiez toutes les grands découvertes qui seront l'honneur éternel de ce siècle,… méconnaissez tout ce qu'elles ajoutent chaque jour au bonheur et à la dignité de notre espèce;… proclamez bravement que l'aisance substituée à la détresse sur toute la surface du globe, la lumière remplaçant le chaos, la sueur et le sang de l'homme épargnés, la famine domptée, la vie physique doublée, la vie intellectuelle multipliée à l'infini, — que notre glorieuse civilisation tout entière… sont choses indifférentes à vos yeux,… et que le barbare croupissant dans ses forêts et dans ses marécages,… et le serf du moyen âge courbé sur la glèbe… vous représentent l'idéal de la félicité et de la grandeur humaines!

Les murmures bienveillants de l'assistance semblèrent donner gain de cause à Gandrax; mais madame de Guy-Ferrand ne se rendit pas.

— Pour moi, dit-elle tranquillement, je ne vois pas ce que les chemins de fer, la télégraphie électrique et la photographie ont ajouté à ma félicité… Le sifflet du chemin de fer m'agace jour et nuit;… le télégraphe m'inquiète horriblement toutes les fois qu'il m'apporte une dépêche sous prétexte de me rassurer,… et la photographie m'enlaidit… Mais vous me direz que je suis une aristocrate et une privilégiée, qu'il s'agit du bonheur de l'humanité en général, et non de ma petite commodité particulière… Eh bien, même à ce point de vue, mon ami, je suis fâchée de vous dire que les bienfaits de la science me paraissent fort équivoques, et je suis convaincue que dans le temps passé, et surtout au moyen âge, puisque vous en parlez, les masses, comme on dit, étaient beaucoup plus heureuses qu'à présent.

— Ah! madame, dit Gandrax, souffrez que je boive à votre chère santé!

— J'en suis convaincue, répéta madame de Guy-Ferrand: c'est mon sentiment!

— Votre sentiment!… Voilà bien les femmes!… Mais donnez une raison!

— Eh bien, au moyen âge d'abord il n'y avait pas de savants!

— Je vous demande pardon, madame: seulement on les brûlait!

— C'était bien fait! s'écria madame de Guy-Ferrand, encouragée par les rires des convives. Ensuite,… ensuite le moyen âge était un temps poétique et charmant!

— Hélas! chère madame, si vous pouviez ressusciter un des heureux mortels de cet âge poétique et charmant et le faire asseoir au banquet de la vie moderne, il se croirait en paradis!

— Non! reprit madame de Guy-Ferrand avec feu… Il dirait: Qu'on me ramène aux carrières,… qu'on me ramène à mes misères et au Dieu qui m'en consolait!

Sibylle, qui écoutait cette discussion en échangeant des sourires avec son voisin Raoul, applaudit d'un signe de tête aux dernières paroles de madame de Guy-Ferrand. Raoul s'empressa d'épouser la thèse que paraissait favoriser mademoiselle de Férias. Il éleva aussitôt la voix:

— Pardon, Louis, dit-il à Gandrax, mais ma tante a raison!

Gandrax le regarda d'un oeil étonné:

— En es-tu sûr? dit-il.

— Mais c'est évident, reprit Raoul. Quelle est la prétention de ma tante? Ma tante n'entend certainement pas nier les grandeurs matérielles de ce temps-ci.

— Je n'y songe pas! dit madame de Guy-Ferrand.

— Seulement elle se demande dans quelle mesure ces grandeurs contribuent au vrai bonheur de l'humanité.

— Voilà!

— Eh bien, elles n'y contribuent en rien, voilà la vérité!

— Horreur! dit Gandrax.

— Je te forcerai d'en convenir… Voyons, est-il vrai, oui ou non, que le bien-être physique, la jouissance matérielle soient non-seulement le genre de bonheur le moins noble que l'homme puisse goûter, mais en outre celui qui lui suffit le moins et dont il se lasse le plus vite? C'est ce que tu ne peux nier sans nier la dignité même de notre nature… Eh bien, l'aisance et la sécurité de la vie matérielle, voilà tout ce que ta science nous a donné, nous donne, et nous donnera,… et ce qu'elle nous enlève, c'est la vie du sentiment, de l'imagination et de l'âme, qui constitue le bonheur essentiel et véritable de l'homme… Vous vous vantez d'avoir doublé l'existence humaine… Non! si la durée et la plénitude de l'existence doivent se mesurer, non par le chiffre des années, mais par la multiplicité et la profondeur des sensations, des impressions; loin de l'avoir doublée, vous l'avez cruellement réduite et mutilée… Vous en avez fait, du berceau à la tombe, une ligne droite et sèche,… un rail de chemin de fer!… Envisage un instant de bonne foi ce que devait être la vie d'un homme du moyen âge, et du plus misérable… Que de diversions morales à sa détresse physique! que d'intérêts, que de joies, que d'extases qui nous sont inconnus, et dont nous retrouvons l'émotion toute palpitante dans les récits des vieux chroniqueurs!… Il possédait, cet homme, non-seulement dans sa foi, mais dans ses superstitions même, une source intarissable d'espérances, de rêves, d'agitations morales qui lui faisaient sentir la vie avec une intensité que nous ignorons… Le monde matériel lui était dur, c'est vrai; mais il y vivait à peine… Il s'en échappait à tout instant… Si ses pieds avaient des chaînes, son âme avait des ailes… Il avait Dieu, les anges, les saints,… les magnificences du culte sans cesse déployées sous ses yeux,… la vision lumineuse du paradis toujours entr'ouverte sur sa tête;… il avait à un degré puissant, que vous vous efforcez d'affaiblir chaque jour, tous les sentiments naturels, l'amour, le respect, la foi, la patriotisme… Et ce n'était pas tout! Son imagination était encore occupée, surexcitée sans trêve par le mystère de l'immense inconnu qui l'entourait de toutes parts… Sous son foyer, dans les bois, dans les campagnes, dans la nuit, tout un peuple d'êtres surnaturels lui parlait, l'inquiétait, l'enchantait, et faisait de sa vie une légende, un roman, un poëme continuel d'un intérêt doux et terrible… Eh bien, oui, cet homme-là, déguenillé, affamé, saignant sur la glèbe, devait être plus heureux dans sa vie et dans sa mort qu'un de tes ouvriers bien vêtus et bien payés, qui savent que ce n'est pas Dieu qui tonne, qui ne croient ni aux anges ni aux fées, qui travaillent le dimanche, et qui n'ont d'autre fête que l'ivresse morne du lundi!… Cet homme-là ne connaissait pas le mal épouvantable qui ronge les générations modernes, et qui leur empoisonne tous vos prétendus bienfaits,… il ne connaissait pas l'ennui! L'ennui! voilà le signe du temps! Oui, votre glorieuse humanité s'ennuie, et s'ennuiera de plus en plus au milieu des splendeurs de votre civilisation matérielle… Aucune de vos superbes machines ne lui fournira aucune miette du pain qui lui manque, du pain de l'âme! Elle a beau faire une révolution tous les dix ans pour se distraire, comme un malade qui se retourne sur sa couche malsaine, elle marche au suicide, et un des siècles prochains, je te le prédis, verra le dernier homme pendu de sa propre main à la dernière machine!

Raoul avait d'abord parlé sur le ton de la plaisanterie, puis il s'était échauffé peu à peu à ce jeu d'esprit, et la fougue de sa parole fut saluée par des applaudissements dont madame de Guy-Ferrand donna le signal avec énergie.

— Variation brillante sur le paradoxe,… dédiée aux dames! dit froidement Gandrax.

Raoul se crut suffisamment indemnisé du reproche ironique de son ami par l'expression ravie dont les beaux traits de sa jeune voisine s'étaient empreints.

— Mon neveu, reprit alors madame de Guy-Ferrand, je ne vous remercie pas seulement d'avoir soutenu ma cause avec cette chaleur; je vous remercie de m'avoir délivrée d'une idée qui me désolait… J'en demande pardon à M. Gandrax. Il sait que je l'aime bien, et que je tolère son impiété avec une affectueuse compassion, parce que je la regarde comme une sorte d'infirmité professionnelle; mais j'ai quelquefois appréhendé que vous n'eussiez les mêmes torts sans avoir la même excuse… Après le langage que vous venez de tenir, il m'est, Dieu merci, impossible de vous ranger désormais dans une catégorie que je déteste, celle des hommes qui ne prient point.

Raoul ne répondit d'abord à cette discrète interpellation que par un sourire équivoque; mais, rencontrant tout à coup le regard froid et sévère de Gandrax, il se fit scrupule de laisser son ami seul sous le coup des foudres peu tempérées de madame de Guy-Ferrand; cela lui parut lâche.

— Ma bonne tante, dit-il, ce sujet de conversation me paraît manquer d'opportunité; cependant si vous n'aimez pas les impies, je me figure que vous n'aimez pas davantage les hypocrites, et je m'exposerais à mériter ce nom en ne rectifiant pas les conséquences que vous tirez de mon langage. Si je connais bien et si je déplore les tristesses de mon temps, c'est que je les partage, et j'ai le regret de vous dire que j'ai les mêmes droits que mon ami Louis à votre affectueuse compassion. Prier un Dieu auquel j'ai le malheur de ne point croire…

— Pardon! interrompit Gandrax, qui se leva brusquement, mademoiselle de Férias se trouve mal!

Raoul, se tournant aussitôt vers Sibylle, la vit en effet blanche comme une morte, affaissée sur sa chaise et déjà soutenue dans les bras du duc de Sauves. Toutes les femmes se levèrent; on entoura la jeune fille, et on l'emporta évanouie hors de la salle. Gandrax la suivit pour lui donner des soins.

Il rentra quelques minutes après dans le salon où les convives avaient passé en quittant la table. Aux questions empressées qui l'accueillirent, il se contenta de répondre avec sa froideur habituelle:

— Rien! une syncope! la chaleur… Mauvaise disposition!

Et l'entretien général, un moment suspendu par ce triste incident, se ranima. M. de Chalys seul n'y prit aucune part. Il semblait préoccupé, et quand madame de Guy-Ferrand vint rejoindre ses hôtes un instant plus tard, il s'approcha d'elle à la hâte:

— Cela va mieux, n'est-ce pas? lui dit-il.

Elle le regarda en face, haussa les épaules et ne répondit rien.

Raoul s'isola derrière une table, et se mit à feuilleter un album d'un air distrait. Au bout d'une demi-heure, la jeune duchesse de Sauves reparut à son tour; elle était fort pâle. Elle répondit en souriant aux interrogations qui lui étaient adressées sur son passage, puis elle vint brusquement s'asseoir près de Raoul:

— Eh bien? dit-il.

— Eh bien, votre impiété a tout perdu: elle part demain pour
Férias. Vous ne la reverrez jamais.

La jeune femme regretta l'accent d'amertume et de colère dont elle avait marqué ses paroles, quand elle vit l'altération profonde qui creusa soudain les traits du comte, et qui les imprégna d'une teinte livide. Il attacha sur elle un regard dans lequel elle put lire une détresse inexprimable, puis il baissa les yeux aussitôt, et une faible convulsion nerveuse agita ses lèvres.

— Mon ami, reprit-elle plus doucement, ne pouvez-vous réparer cela? Un mot y suffirait!…

— Un mensonge? dit le jeune homme en relevant sur elle ses yeux plein d'un feu sombre, — jamais!

Après un silence:

— Blanche, ajouta-t-il en se levant tout à coup, soyez sûre que je vous bénirai toute ma vie pour ce que avez fait et voulu faire. Adieu!

Il adressa un signe à Gandrax, qui l'observait depuis un moment avec inquiétude, et sortit sans bruit du salon. Gandrax le rejoignit dans l'antichambre. Pendant qu'ils passaient leurs paletots:

— Tu as entendu? lui dit Raoul à demi-voix.

— Oui, répondit Gandrax.

Madame de Guy-Ferrand demeurait dans la rue Saint-Dominique, à peu de distance de l'hôtel de Chalys. Ils s'acheminèrent tous deux à travers cette rue déserte sans prononcer une parole. Arrivé devant sa porte:

— Entre donc! dit le comte.

Un domestique portant un flambeau les précéda dans le grand escalier de l'hôtel, alluma deux ou trois bougies dans l'atelier, et les y laissa.

L'atelier était encore tout paré de fleurs et de feuillages, et on y respirait une odeur de fête et de triomphe. Raoul montra un fauteuil à Gandrax, qui s'y assit, et il se mit lui-même à marcher d'un pas rapide à travers la vaste pièce, arrachant çà et là quelque grappe de fleurs et la jetant sur le parquet. Tout à coup il s'arrêta devant le portrait de Sibylle, qu'on entrevoyait comme un fantôme blanc dans l'ombre et dans la verdure; il saisit son couteau à palette, et le lança violemment dans la toile, qui fut traversée, et qui laissa voir à la place du coeur une large plaie béante. Gandrax se leva aussitôt, et prenant la main de Raoul:

— Allons, mon ami! point de cela! du calme, je t'en prie!

Raoul le repoussa d'abord avec une sorte de colère, puis, se précipitant dans ses bras et sanglotant avec bruit:

— Ah! dit-il, je l'aimais comme un enfant!

Il se laissa tomber sur une chaise et y demeura accablé, la tête dans ses mains.

Au bout de quelques minutes, il se releva, et d'une voix brève:

— Je me rappelle, dit-il, que c'est lundi aujourd'hui. Je vais chez madame de Val-Chesnay… Y viens-tu?

— Et que vas-tu faire chez madame de Val-Chesnay? dit Gandrax en haussant les épaules.

— Je vais lui dire que je l'aime… Et pardieu! je l'aimerai!… J'ai redouté cet amour, parce que je voyais dans les yeux de cette jeune femme toutes les fureurs des passions tragiques… Eh bien, maintenant je le veux à cause de cela! J'ai besoin d'une diversion puissante, et je n'en vois pas de meilleure… Donc ce soir je fais ma cour à Clotilde,… dans deux mois je l'enlève et je me bats avec son mari, que je tuerai… Le bruit en arrivera, j'espère, jusqu'aux pieuses oreilles de mademoiselle de Férias… Viens-tu avec moi?

— Raoul, dit Gandrax avec une émotion singulière dans la voix, si tu es mon ami, et si tu veux le rester, tu ne feras pas cela!

— Je te jure que je le ferai! Pas de morale en ce moment! Louis! il est mal choisi,… tu perdrais tes arguments!… Je souffre comme un damné… Et pourquoi? Pour avoir rêvé le ciel du plus pur fond de mon coeur! Non! ne me dis rien,… pas un mot! Je serai l'amant de madame de Val-Chesnay… ou de qui je voudrai,… et il n'y a pas une raison au monde,… ni sur la terre ni dans le ciel,… qui puisse m'en empêcher!

— Il y en a une, j'espère, reprit Gandrax, et la voici: j'aime madame de Val-Chesnay.

— Toi! tu aimes,… tu l'aimes!

Raoul s'était arrêté devant lui, et il le regarda pendant une minute avec une sorte de stupeur; puis il reprit avec calme:

— Tu dis vrai. Voilà une raison,… la seule!… Aime-la donc;… mais je te plains!

Gandrax ne répondit rien; il fit quelques pas dans l'atelier, tendit la main au comte, et le laissa seul.

TROISIEME PARTIE

I

RETOUR A FERIAS

Si l'on n'a pas oublié les anxiétés qui obsédaient Sibylle quand elle prit place à la table de madame de Guy-Ferrand, on aura compris avec quel intérêt et quel soulagement de coeur elle avait suivi Raoul dans le développement de la thèse spiritualiste où le mouvement de la conversation l'engagea. Dans un esprit aussi droit et aussi pur que celui de mademoiselle de Férias, le sentiment religieux, un peu vague, mais enthousiaste, dont les paroles du comte étaient enflammées, devait être interprété comme l'expression convaincue d'une âme croyante, qui tout au plus pouvait s'être écartée de la piété pratique, mais qui s'y laisserait aisément ramener. Dès ce moment, les alarmes de la jeune fille s'étaient dissipées, et elle avait vu s'élever en plein azur l'édifice de son amour heureux et de son heureux avenir. La profession de foi blasphématoire qui, l'instant d'après, tomba des lèvres du comte fut donc pour elle comme un coup de foudre éclatant dans la pureté la plus sereine du ciel. Ce seul mot en effet creusait soudain entre elle et l'homme qu'elle aimait l'abîme qu'elle s'était juré de ne jamais franchir. Elle ne put supporter la violence de ce choc, et elle défaillit.

Quand elle revint à elle dans le boudoir écarté où on l'avait transportée, apercevant de son premier regard lucide tout son bonheur en ruine, elle aurait voulu refermer les yeux pour jamais. Elle n'eut cependant ni une plainte ni une larme. Demeurée seule avec ses parents et son amie Blanche, elle dit simplement d'un ton bref qu'il n'entrait point dans ses principes d'épouser un homme étranger à toute croyance morale et religieuse, et qu'elle priait qu'on ne lui parlât plus d'un mariage qui, à tout autre égard, lui eût convenu. Elle exprima le désir d'aller dès le lendemain demander à la solitude de Férias l'oubli de ses ennuis.

Rentrée à l'hôtel de Vergnes, elle eut à subir une réprimande assez aigre de la part de son grand-père, qui prononça le mot de bigoterie étroite et puérile, en ajoutant que ce sentiment était du reste fort assorti à l'état de vieille fille auquel mademoiselle de Férias se condamnait infailliblement par ses ridicules prétentions.

Elle lui répondit avec calme et respect qu'elle préférait l'état de vieille fille à celui de femme trompée et malheureuse, et une déception de quelques jours au chagrin de toute sa vie.

M. de Vergnes s'emporta de nouveau sur ces paroles:

— Mais qui diable vous a dit qu'il vous tromperait? Comment! voilà un galant homme reconnu qui a la bonté de ressentir pour vous une passion insensée, et votre première idée est qu'il vous trompera,… qu'il vous rendra malheureuse!… Mais cela est gratuit et absurde!

Elle répliqua avec la même fermeté qu'une passion qui n'était pas épurée par le sentiment moral et sanctifiée par la foi ne pouvait être qu'une sorte de caprice vulgaire dont il lui répugnait d'être l'objet un seul jour, et dont elle ne voulait pas surtout affronter le lendemain. A quoi le comte de Vergnes, un peu surpris et même secrètement déferré, répondit avec plus de douceur:

— Ma pauvre enfant, c'est très-bien; mais en ce cas il faut épouser le bon Dieu, et n'en parlons plus!

Sibylle trouva dans miss O'Neil une confidente plus intelligente et plus tendre. L'Irlandaise avait absolument identifié sa vie avec celle de son élève: on peut dire qu'elle avait partagé son amour pour M. de Chalys; elle partagea de même les amertumes de sa déception. Effrayée du caractère sombre et contenu qu'affectait la douleur de la jeune fille, elle l'engagea elle-même à quitter Paris dès le lendemain, et elle employa une partie de la nuit à vaincre la résistance que M. et madame de Vergnes croyaient devoir opposer à ce départ précipité.

Cette nuit fut sans sommeil pour Sibylle: toutes les images, toutes les visions, toutes les heures enchantées de son amour mortellement atteint se représentaient à son cerveau avec une lucidité et une persistance cruelles. Cet amour, qui n'avait pris une forme aux yeux du monde que depuis un petit nombre de jours, datait pour elle de son enfance, du rocher de Férias, des premiers rêves de son coeur; elle en avait senti la flamme secrète à travers toute sa jeunesse; il lui semblait qu'il avait rempli sa vie, et qu'il ne lui laissait en se retirant que le vide et le néant. Dans la fièvre de sa pensée, la personne et le caractère du comte de Chalys lui apparaissaient sous un jour étrange, effrayant et même odieux: tant de facultés brillantes, de dons élevés, se retournant en ennemis contre leur source sacrée, révoltaient la piété de Sibylle; avec l'injustice de la passion, elle faisait des crimes à Raoul de ses instincts les plus innocents, et même de ses vertus; les élans de sa mobile imagination d'artiste, ses nobles aspirations, son enthousiasme, ne lui paraissaient plus que les jeux d'une rhétorique dépravée et railleuse; elle était tentée de croire que le comte avait mis dans sa conduite vis-à-vis d'elle une inconcevable préméditation, se faisant un divertissement ironique de jouer le rôle d'un esprit de lumière pour lui montrer tout à coup sous ce masque radieux les stigmates d'un esprit de ténèbres. — La pire des souffrances pour cette jeune fille habituée au triomphe de sa forte volonté, et qui pour la première fois frémissait sous l'étreinte de la passion, c'était de sentir que l'homme à qui sa raison, sa foi et sa fierté prodiguaient ces anathèmes demeurait le maître souverain de son coeur.

Elle partit dans le matinée du lendemain. Les adieux désolés de sa grand'mère n'avaient pu lui tirer une larme. Elle garda pendant tout le cours du voyage la même attitude froide et concentrée. Elle fut rendue le même soir à Férias, où le marquis et la marquise la virent arriver avec une émotion et une surprise mêlées d'inquiétude. Elle leur dit en riant qu'elle avait éprouvé un chagrin, une mésaventure, qui n'était qu'un méchant tour de sa tête romanesque, et qu'elle venait s'en consoler dans leurs bras. Elle les pria de la dispenser, quant à présent, d'un récit plus détaillé, dont elle laissait le soin à miss O'Neil. Pendant qu'on apprêtait sa chambre à la hâte, elle s'informa avec une sorte de gaieté fiévreuse des choses et des gens qui composaient le petit monde familier de Férias; puis, prétextant la fatigue, elle présenta froidement son front au baiser de ses vieux parents, et se retira.

L'altération des traits de Sibylle, son indifférence glacée, son accent bizarre, avaient de plus en plus consterné M. et madame de Férias. Restés seuls avec miss O'Neil, ils l'interrogèrent d'un oeil plein d'angoisse. La pauvre Irlandaise leur prit les mains, et, tout en leur disant que c'était peu de chose, que ce n'était rien, elle fondit en larmes, et les deux vieillards se mirent à pleurer avec elle. Quand elle eut recouvré assez de calme pour leur conter les brèves amours de Sibylle avec le comte de Chalys, et le courage qu'elle avait eu de se dérober à son bonheur au nom de son jugement et de sa conscience, M. de Férias leva les yeux au ciel:

— Pauvre enfant! dit-il. Je l'avais prévu… Toujours son rêve de perfection!… toujours le cygne!

Le lendemain, ils ne témoignèrent à Sibylle la part qu'ils prenaient à ses ennuis que par un redoublement de caresses et d'attentions. Elle parut leur savoir gré de leur réserve, et ne fit elle-même aucune allusion à la cause de sa tristesse. Cette tristesse continuait cependant de se traduire par des symptômes qui alarmaient M. de Férias. C'était le plus souvent une indifférence morne que rompaient par intervalles des efforts de gaieté pénibles. Sibylle s'étonnait elle-même de revoir d'un oeil sec des lieux et des scènes dont le moindre détail, pendant son séjour à Paris, attendrissait son souvenir. Son regard, absorbé par sa vision intérieure, n'attachait aucun sens aux objets du monde réel; le bruit de ses pas et le son de sa voix retentissaient singulièrement à son oreille, comme si elle se fût trouvée seule dans l'immensité d'une cathédrale, ou comme si elle eût été seule vivante au milieu d'un peuple frappé d'enchantement. Ce développement excessif de la vie individuelle, qui caractérise les grandes affections de l'âme, ne saurait être soutenu longtemps par une organisation humaine sans en briser les ressorts. M. de Férias ne l'ignorait pas. "Prions Dieu quelle pleure!" disait-il à la marquise; mais c'était en vain que l'on essayait de tous les expédients qui paraissaient les plus propres à éveiller sa sensibilité. Elle se laissa promener avec une distraction insouciante à travers les sites qu'elle avait le plus aimés; les jardins et les serres de Férias, les bois si chers à son enfance, la falaise qui avait été le théâtre de sa résurrection à la foi, le cimetière même, et les deux tombes blanches sur lesquelles elle avait appris à lire, rien ne put lui arracher un signe d'émotion. Quelques jours après son arrivée, on la conduisit au presbytère, où l'abbé Renaud continuait de mener la vie d'un ermite: les embrassements attendris du vieux prêtre laissèrent à Sibylle sa froideur impassible.

La marquise de Férias avait eu dans la matinée même de ce jour une idée bizarre. Par son ordre, un domestique était allé secrètement trouver Jacques Féray dans la hutte solitaire qui lui servait d'habitation sur une falaise éloignée, avec mission de lui apprendre le retour de Sibylle au château. Sibylle, à la vérité, paraissait se souvenir très-légèrement de Jacques Féray, dont elle avait à peine demandé des nouvelles en passant; mais la marquise, sans attendre de grandes merveilles de son inspiration, n'avait voulu rien négliger. Jacques Féray cependant reçut le message de madame de Férias avec une profonde incrédulité; le domestique qui en était porteur n'échappa même que par une prompte retraite aux violents procédés dont le fou menaçait de payer son ambassade. La mauvaise humeur de ce pauvre homme s'expliquait: depuis le départ de Sibylle, c'était une espièglerie familière aux mauvais plaisants du pays de lui annoncer le retour de la jeune fille, pour laquelle on connaissait son attachement fanatique. Il avait été dupe vingt fois de ce mensonge, et, quoique convaincu dès longtemps que ces avis officieux étaient des piéges tendus à sa candeur, il ne manquait jamais d'aller chercher au château la certitude de sa déception. Il suivit ce jour-là, dans le dédale embrouillé de sa cervelle, la série ordinaire de ses réflexions, et tout en se disant qu'on mentait assurément, que mademoiselle n'était pas revenue, que c'était une chose impossible et insensée, il s'achemina vers Férias à travers les bois, en cueillant des primevères, des pervenches et des violettes sauvages, dont il fit un énorme bouquet. La famille de Férias revenait en voiture de son excursion au presbytère, quand la marquise aperçut le fou Féray qui sautait du talus d'un fossé sur la chaussée.

— Je vous en prie, mon enfant, dit-elle à Sibylle, ne vous montrez pas!

Puis, passant la tête par la portière, elle fit arrêter la voiture et appela Jacques. Jacques s'approcha à pas lents, son bouquet à la main, en se penchant à droite et à gauche, comme pour essayer de percer à travers le vitrage de la voiture où miroitait le soleil. — Pour qui donc ce beau bouquet, Jacques? dit la marquise.

Il la regarda sans répondre, en secouant la tête tristement, comme pour dire: Non,… n'est-ce pas?… ce n'est pas vrai?… Il était arrivé cependant à deux pas de la portière, et quoique Sibylle se tînt toujours cachée, un instinct singulier parut subitement lui révéler sa présence: une sorte de grelottement agita ses lambeaux de vêtements, et son visage, tendu vers la portière, se décomposa.

— Regardez-le, dit la marquise à Sibylle.

La jeune fille se montra alors, et le salua de la tête en souriant. Jacques Féray, à cette apparition, avait ouvert soudain la bouche, comme s'il allait crier; mais la voix lui manqua. Il fit le geste de présenter son bouquet à Sibylle; le bouquet échappa de sa main. Il tomba lui-même affaissé sur ses genoux, et, pendant que ses yeux restaient attachés sur Sibylle avec une expression de ravissement indicible, des larmes pareilles aux gouttes d'une pluie d'orage ruisselaient sur ses joues maigres et marquaient leur trace humide sur la poussière de la route.

Ce spectacle, cette scène imprévue, saisirent brusquement
Sibylle. Elle fit signe qu'on lui donnât le bouquet.

— Merci, Jacques! murmura-t-elle en essayant encore de sourire; mais son sourire se noya dans un torrent de pleurs. Elle se rejeta dans la voiture, plongea sa tête dans les fleurs du bouquet, et sanglota violemment en contenant d'une main son coeur, qui soulevait sa poitrine.

Cette crise lui fut salutaire. La contraction douloureuse de ses traits se détendit, et dès ce moment elle reprit dans ses relations avec sa famille et avec ses vieux amis du voisinage la grâce affectueuse de son naturel, tempérée cependant par une teinte de gravité plus marquée qu'autrefois. Elle se mit alors à rechercher chaque jour tous les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, et, quoique ces pèlerinages ne fussent point sans de secrètes amertumes, ils n'étaient pas non plus sans douceur. L'imagination, comme la lance fabuleuse du héros grec, sert à guérir les blessures qu'elle a faites. Ceux qui en sont doués à un degré puissant connaissent de plus grands chagrins, mais aussi de plus grandes consolations que le vulgaire. La solitude de Férias, la régularité claustrale de la vie de famille, la mélancolie qui réside dans les bois profonds, sur les falaises sauvages, dans l'aspect mystérieux et solennel de l'Océan, tout respirait autour d'elle une sorte de sympathie austère qui lui charmait peu à peu sa tristesse en la lui poétisant.

La vraie source de ses consolations toutefois était plus haut. Ce Dieu auquel elle n'avait pas voulu manquer ne lui manqua point: elle le trouva fidèle comme il l'avait trouvée. Pour ceux qui croient, il peut y avoir d'immenses douleurs; il n'y a point de désespoir. Quelques déceptions qu'ils rencontrent dans ce rêve de bonheur que poursuit tout être humain, leur rêve en effet n'est jamais qu'ajourné; ce que la terre leur refuse, le ciel le leur promet toujours. — Mademoiselle de Férias ne s'abusait point sur la portée de l'épreuve qu'elle venait de traverser: elle avait appris dans sa courte expérience à juger le monde, son temps, et surtout elle-même; elle savait désormais à quelle hauteur son coeur était placé, et elle n'espérait pas trouver deux fois sur son chemin un homme capable d'y atteindre. Sans amnistier les égarements de Raoul, elle rendait justice à l'éclat de ses dons, à l'ampleur de son intelligence, à la puissance rare de sa personnalité: il l'avait profondément séduite. Elle comprenait que ce triste amour, où s'étaient incarnées pour si peu de temps, mais si pleinement, toutes les aspirations de son imagination et de son coeur, serait vraisemblablement l'unique amour de sa vie. En renonçant à Raoul, c'était donc à toute sa destinée de femme en ce monde que Sibylle entendait renoncer, et ce ne fut pas trop de sa foi fervente, de sa piété redoublée, de ses espérances éternelles, de Dieu tout entier pour remplir le désert infini qu'elle voyait alors s'étendre devant sa jeunesse. Ce ne fut pas trop, mais ce fut assez, et chaque jour ses larmes plus faciles et moins amères, son âme plus ferme et plus sereine, ses extases presque heureuses l'avertissaient que ses prières étaient entendues et son sacrifice accepté.