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Histoire de Sibylle

Chapter 35: IV
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About This Book

The narrative follows an infant rescued from tragedy and raised by her elderly grandparents in a coastal estate, where their private grief after successive family deaths shapes a household of gentle duty and restraint. Provincial neighbors and self-appointed benefactors complicate domestic life with officious charity and gossip, while a governess is introduced to educate the child. The story traces the child's sensitive development amid tensions between sincere affection and social ostentation, exploring themes of mourning, filial responsibility, local vanity, and the delicate formation of taste and character within a constrained rural society.

Violemment tentée d'abord par l'idée du cloître, elle l'avait bientôt repoussée, ne voulant pas désespérer le coeur de ses vieux parents, sous prétexte de soulager le sien; mais, en restant dans le monde, elle imprima à sa vie un caractère religieux et même un peu mystique, où l'on retrouvait le tour romanesque de son esprit. Comme elle le disait un jour à miss O'Neil avec une sorte d'enjouement mélancolique qui devenait peu à peu l'habitude de son langage, si elle n'avait pu avoir son roman, elle aurait sa légende; si elle n'avait pu vivre heureuse, elle tâcherait de mourir sainte: elle lèguerait un jour le domaine de ses pères à quelque communauté dont elle serait la fondatrice, peut-être la patronne; son ombre reviendrait le soir dans les grands bois, et effrayerait les jeunes novices vêtues de blanc.

Elle faisait presque chaque jour dans la compagnie de l'abbé Renaud l'apprentissage de la charité dans ses détails les plus sévères: elle visitait avec lui les pauvres, les malades et même les mourants. C'était un spectacle étrange que celui de cette jeune fille apparaissant dans tout l'éclat de sa beauté, rehaussée par tous les raffinements du luxe mondain, au milieu de ces scènes de détresse et de mort; car mademoiselle de Férias, par une secrète faiblesse qui faisait sourire son grand-père, conservait dans ses travaux évangéliques un soin de sa personne, un appareil et un cérémonial qui sentaient à la fois la femme du monde et la femme de race. — Un jour, comme elle revenait à cheval d'une de ses excursions de charité, suivie à trente pas par un grand domestique à cheveux gris, M. de Férias, admirant sous le soleil du matin la mise élégante et coquette de sa petite-fille, sa grâce souple et fière, sa majesté charmante:

— Eh bien, ma mignonne, lui dit-il, à qui en avez-vous donc? Voulez-vous faire tourner la tête aux pauvres ou à moi?… Et l'humilité, qu'en faisons-nous, ma chérie?

Elle ne put elle-même s'empêcher de sourire, et quand son grand-père l'eut reçue dans ses bras:

— C'est vrai, dit-elle, c'est mon côté faible, je le sens bien; mais que voulez-vous? je m'aime comme cela!… Quand je me vois passer en cet équipage dans l'eau de votre étang ou dans les mares du chemin, je me fais l'effet d'une petite princesse distinguée, malheureuse et intéressante. Cela m'est doux!…

M. de Férias se prêtait d'ailleurs avec une complaisance empressée à toutes les fantaisies que suggérait à Sibylle la ferveur croissante de sa piété. Il la laissait puiser à pleines mains dans sa bourse, trop heureux d'acheter à ce prix le repos de cette chère existence. Quoique ennemi du bruit et du désordre, il supporta sans se plaindre l'affluence de mendiants, d'infirmes et de pèlerins de toute nature que la renommée bienfaisante de Sibylle attirait à Férias de dix lieues à la ronde, se contentant de remarquer gaiement qu'elle faisait de son château une cour des miracles.

Il ne mit pas moins d'obligeance à seconder les plans que Sibylle ne cessait de méditer en concile avec le curé et miss O'Neil pour la restauration extérieure et la décoration intérieure de l'église de Férias. Le goût le plus pur présida du reste à ces embellissements, qui tournaient à la dignité du culte. Rien ne saurait donner une idée de l'allégresse profonde avec laquelle le vieux curé voyait se transfigurer, comme par miracle, cette petite église, qui était sa maison, sa patrie et son univers tout entier. La première fois qu'il monta dans la chaire en chêne sculpté qui avait remplacé l'espèce de cuve où il avait coutume de prêcher, et lorsqu'il aperçut de ce lieu haut l'aspect nouveau et splendide de son église, les beaux tableaux de station qui ornaient les piliers, le lustre gothique qui pendait de la voûte, les boiseries du choeur, les tapis de l'autel, et le demi-jour que de magnifiques vitraux peints répandaient sur ce solennel ensemble, il eut un éblouissement, et il fondit en larmes devant son troupeau stupéfait.

— Je me suis cru, dit-il ensuite, à Saint-Pierre de Rome.

Sibylle lui ménageait d'autres sujets de ravissement. Quatre forts chevaux attelés à un lourd camion vinrent déposer un matin à l'entrée du presbytère une énorme caisse qui contenait un de ces orgues que l'industrie moderne approprie aux dimensions des plus modestes églises. L'abbé Renaud, hors de lui, se dépouilla aussitôt de sa soutane, et on le vit tout le jour procéder lui-même au déballage de son orgue. L'instrument fut installé dans la partie supérieure de la nef, et le dimanche suivant, après quelques répétitions mystérieuses, mademoiselle de Férias vint s'asseoir toute rougissante devant le clavier, et prodigua à l'humble assistance visiblement attendrie toutes les ressources de son rare talent. Elle prit l'habitude de remplir chaque dimanche cette pieuse fonction. Ce fut dans le pays une joie mêlée de reconnaissance. Quand les sons inspirés de l'orgue s'élevaient vers la voûte de la petite église avec la fumée des encensoirs et qu'on entrevoyait la tête pure et grave de la jeune patricienne à travers ce nuage d'harmonie et de parfums, les âmes les plus rudes s'ouvraient à un vague sentiment de consolation, de beauté et de douceur célestes.

Mademoiselle de Férias s'avisa vers le même temps d'une autre imagination qui devait avoir d'étrangers suites. S'attachant de plus en plus à son oeuvre, dont elle était loin de s'exagérer le mérite religieux et qui n'était à ses yeux qu'une innocente distraction artistique, elle eut l'idée de faire peindre à fresque les voûtes et les murs de son église paroissiale. Lorsqu'elle confia timidement à son grand-père cette fantaisie nouvelle, l'excellent vieillard se mit à rire.

— Des fresques! dit-il, soit: je souscris aux fresques;… mais il faut songer, mon enfant, que le Pactole ne roule point dans mon parc… Voyons, j'ignore, moi, le prix des fresques… Vous accommoderez-vous bien de trois ou quatre mille francs?

— Ce n'est pas tout à fait assez, dit Sibylle.

— Mettons-en donc huit, mais n'allons pas plus loin, car encore faut-il garder quelque chose pour le pavé en mosaïque que je vois poindre à l'horizon.

Depuis son retour à Férias, Sibylle entretenait une correspondance assidue avec la jeune duchesse de Sauves, qui lui était demeurée ardemment dévouée. Le nom du comte de Chalys ne figurait jamais dans leurs lettres; mais, sauf cette réserve, une confiance absolue régnait entre elles, et Blanche mettait un empressement tendre à s'acquitter de tous les petits messages de son amie. Sibylle, dès qu'elle eut conquis ses huit mille francs, se hâta donc d'écrire à la duchesse, elle l'informa de ses projets, lui fit une description métrique de son église, et la pria de lui découvrir quelque jeune artiste qui n'eût encore d'autre richesse que celle du talent, et à qui l'allocation fixée par M. de Férias pût paraître une bonne fortune.

Blanche était installée au château de Sauves depuis un mois environ quand elle reçut cette lettre de Sibylle; après y avoir réfléchi un moment, elle eut une pensée féminine qui la fit sourire: elle remit la lettre sous enveloppe, y joignit deux lignes de sa main et adresse le tout au comte de Chalys, qui avait lui-même établi sa résidence d'été dans les environs de la forêt de Fontainebleau, où il vivait fort retiré. Raoul ne reconnut pas sans surprise l'écriture de la jeune duchesse, dont le billet contenait ces mots:

"Mon cousin, voici une chose qu'on me demande, à laquelle vous vous connaîtrez mieux que moi. Aussitôt que vous aurez découvert le jeune homme, prévenez-moi.

"Blanche."

Deux jours après, Blanche recevait du comte la réponse suivante:

"Ma cousine,

"Le jeune homme est trouvé, il partira dans une quinzaine. Dites qu'on veuille bien faire préparer les murs, les enduits et tout ce qui n'est pas besogne de peintre. Ci-joint quelques instructions à ce sujet. — Respectueusement à vous.

"Raoul."

Sibylle était allée au-devant de cette recommandation, et les instructions que la duchesse lui transmit, en se gardant bien de lui en révéler l'origine, se trouvèrent superflues. Stimulée par l'ardeur impatiente de son esprit, elle s'était occupée déjà, avec le concours de l'architecte diocésain, de faire exécuter dans la nef tous les travaux préparatoires. Ces travaux étaient complétement achevés et les murailles toutes prêtes pour la brosse du peinte, lorsque, par une tiède soirée de juin, l'abbé Renaud entendit une voiture s'arrêter devant la grille de son jardin; presque aussitôt un homme d'une trentaine d'années, en élégante tenue de voyage, et dont le visage était remarquable pâle, s'avança vers lui, et le saluant avec une grâce hautaine:

— Monsieur le curé de Férias? dit-il.

— Oui, monsieur.

— Vous attendiez un peintre pour votre église, monsieur?

— Oui, monsieur, balbutia le curé, qui se sentait intimidé par l'apparence distinguée et l'accent un peu dédaigneux de l'étranger; nous attendons un jeune peintre, un jeune artiste de Paris.

— La fleur de jeunesse, reprit l'autre avec un sourire glacé, n'est pas, je suppose, une condition essentielle… Enfin, monsieur, c'est moi!

II

RAOUL AU PRESBYTERE

M. de Chalys venait de passer deux mois amers. En d'autres temps, son abattement eût trouvé du soutien dans l'affection et dans l'énergie morale de Gandrax; mais Gandrax était alors absorbé par une de ces passions furieuses qu'il n'est pas rare de voir éclater au midi de la vie de l'homme, surtout dans un coeur et dans un sang vierges. Le laissant tout entier à Clotilde, Raoul avait quitté brusquement Paris; comme Sibylle, il chercha la solitude; mais il n'y rencontra pas les mêmes consolations. La solitude pour lui fut vide comme le ciel; sa blessure, au lieu de s'y fermer, sembla s'y envenimer. La distraction du travail fut impuissante. Vingt fois le jour, il rejetait son pinceau avec dégoût, et cherchait à éteindre dans des orgies de cigare les pensées qui le dévoraient. Le souvenir de Sibylle, toujours présent, soulevait en lui un tumulte d'idées et de sentiments où la passion, le regret et la colère se confondaient orageusement. Il avait entrevu un moment dans l'amour de cette jeune fille, dans leur union espérée, dans l'avenir qu'elle lui ouvrait, l'accomplissement d'un de ces rêves de paix, d'honnêteté et de réhabilitation morale qui séduisent si vivement parfois les âmes troublées et mécontentes d'elles-mêmes. Les scrupules au nom desquels Sibylle avait brisé ce rêve, et qu'il connaissait d'ailleurs très-imparfaitement, lui semblaient puérils, misérables et comme criminels; puis, à l'instant même où il s'exaltait dans cette irritation, l'image de mademoiselle de Férias se dressait sous ses yeux avec sa grâce étrange, à la fois élégante et pure, chaste et passionnée, et la flamme courait dans ses veines: il maudissait et il adorait dans la même minute cette enfant charmante et barbare.

Le billet de sa cousine Blanche l'avait trouvé dans ce violent état d'esprit. La jeune duchesse, en le lui adressant par une sorte d'espièglerie de femme, n'avait pas même conçu l'idée du dessein extraordinaire que cette communication devait suggérer à Raoul. Il n'avait pas achevé de lire le billet de la duchesse et la lettre qui y était jointe, que sa résolution fut prise. Il retourna sur-le-champ à Paris, s'y occupa pendant quinze jours de quelques apprêts et de quelques études préalables, et partit pour Férias, agité de mille sentiments contraires, où dominait le plus souvent une sorte de désespoir ironique et malfaisant.

Cette méchante disposition accentua d'abord fortement son langage dans sa première entrevue avec l'abbé Renaud; mais, sa générosité naturelle se réveillant aussitôt devant la physionomie bienveillante et timide du vieillard, il le gagna aisément à son tour par le ton de déférence polie et caressante qu'il fit succéder à l'âpreté de son début. Le pauvre curé n'en éprouva d'ailleurs que plus d'embarras lorsque cet étranger de si haute mine et de formes si exquises le pria de lui indiquer dans le village un hôtel où il pût trouver le vivre et le couvert pendant la durée de ses travaux.

— Un hôtel, monsieur?… Mon Dieu!… Marianne, monsieur demande un hôtel!

— Si monsieur veut un hôtel, dit Marianne, qu'il le bâtisse!

— Marianne, voyons donc!… Hélas! monsieur, nous n'avons dans les environs que de méchantes auberges… Ah! comment n'ai-je pas prévu cela?… Mais j'y songe… Mon Dieu! monsieur, j'ai ici, au presbytère, une petite chambre, fort simple à la vérité, mais assez propre… Si vous vouliez bien l'accepter… avec mon modeste ordinaire?

— Mais, monsieur le curé, je crains de vous être à charge… Cependant je ne serais pas insensible au plaisir de votre intimité quotidienne, et si, au point de vue matériel, vous consentiez à désintéresser mes scrupules en me permettant de rendre à vos pauvres la charité que vous me ferez….

— Oh! monsieur!… Puis-je vous demander votre nom, monsieur?

Cette question si facile à prévoir, Raoul ne l'avait pas prévue. Le mensonge était de tous les vices celui qui répugnait le plus à sa fière nature. Il hésita, rougit, et, mentant le moins possible, il donna son titre:

— Le comte, dit-il.

— Eh bien, mon cher monsieur Lecomte, soyez certain que nous n'aurons pas de difficultés ensemble… Préparez la chambre verte, Marianne!… Mais vous avez peut-être faim, monsieur Lecomte?

— Vous l'avez dit, monsieur le curé, j'ai faim… Vous voyez comme je vais vous gêner,… j'ai déjà faim!

— Tant mieux, tant mieux, monsieur Lecomte!… Marianne, vous préparerez la chambre un peu plus tard… Tuez un poulet!

— Non, je vous en prie, monsieur le curé, ne tuons personne… Vous avez des oeufs, n'est-ce pas? J'adore l'omelette, et je suis sûr que mademoiselle Marianne la fait à merveille.

Un instant plus tard, le comte de Chalys était installé devant la petite table ronde du curé, et félicitait Marianne sur la façon savante de son omelette. Quelques viandes froides, une bouteille de vieux vin et une savoureuse tasse de café complétèrent ce repas, pendant lequel Raoul, animé d'une fièvre secrète, déploya une verve enjouée et obligeante qui subjugua absolument le coeur de l'abbé Renaud, et qui finit même par évoquer sur le visage hérissé de Marianne le phénomène insensé d'un sourire. Le comte, de son côté, sentait croître sa sympathie pour le vieillard en lui entendant prononcer à tout moment le nom de Sibylle avec une prédilection enthousiaste; ce n'était pas non plus sans un vif intérêt qu'il découvrait sous la bonhomie rustique de son hôte des traits d'élévation et de dignité qui affirmaient sa parenté spirituelle avec mademoiselle de Férias.

— Monsieur le curé, dit-il en quittant la table, je crois que nous serons bons amis, nous deux, n'est-ce pas?

— Pour ma part, mon cher monsieur, la chose est déjà faite.

— Mais, monsieur le curé, je ne veux pas vous prendre en traître… je ne suis pas… très-dévôt!

— Eh bien, monsieur Lecomte, que voulez-vous? Saint Paul l'était encore moins que vous à votre âge!

— C'est vrai, monsieur le curé;… mais les temps sont différents… Enfin… me permettez-vous de fumer dans votre jardin, monsieur le curé?

— Dans mon jardin, dans votre chambre, dans la mienne… où vous voudrez!

— Même dans la cuisine! ajouta Marianne.

La nuit était venue: une lune pure flottait dans le ciel, jetant des reflets d'argent sur le sable des allées, emplissant d'ombre les tonnelles, et glaçant d'une teinte de neige le clocher de la petite église, dont le triangle se découpait sur le sommet de la falaise voisine. Pendant que Raoul allumait un cigare en donnant un coup d'oeil à cette scène douce et tranquille, l'abbé Renaud, qui était resté un peu en arrière, fut interpellé à demi-voix par Marianne:

— Ah çà, monsieur l'abbé, qu'est-ce que c'est donc que cette manière d'artiste-là?… Vous m'aviez dit: un petit jeune homme!… Drôle de petit jeune homme! Il a toutes ses dents, celui-là!

— Je n'y conçois rien, ma fille;… mais je serais bien étonné si ce n'était pas un grand artiste… un très-grand artiste même!

— Je ne sais pas si c'est un grand artiste… mais, ma foi! c'est un homme bien aimable… Voyons, monsieur l'abbé, je vous le demande, suis-je une de ces femmes qu'on enjôle facilement, moi?

— Oh! non, Marianne!

— Eh bien, il m'enjôle!… Ma foi! c'est un homme bien aimable… et si bien nippé! J'ai commencé, avec le vieux Pierre, à ranger ses effets et ses brimborions de toilette dans sa chambre… Ah! monsieur, c'est là un soin! c'est là des raffineries! c'est là un linge… un linge de sénateur, quoi!

— Chut! Marianne! il m'appelle!

Et l'abbé Renaud courut au-devant de Raoul, qui l'appelait en effet.

— Monsieur le curé, je vous demande pardon; mais j'entends de la musique… Est-ce que vous avez des sirènes sur ces rivages?… Ecoutez donc!

Après avoir prêté un instant l'oreille:

— Ah! dit le curé, oui, en effet… on joue de l'orgue dans l'église, là-haut… c'est mademoiselle Sibylle… elle vient quelquefois dans la semaine répéter les morceaux qu'elle doit exécuter le dimanche… Eh bien, je suis ravi qu'elle soit venue ce soir,… et je vais de ce pas lui annoncer votre heureuse arrivée.

Raoul l'arrêta de la main:

— Non, non, je vous en prie, monsieur le curé! ne lui dites pas que je suis là! Je désire qu'elle ne connaisse mon arrivée que lorsqu'elle pourra juger de mon travail,… puisqu'elle y prend intérêt… J'espère qu'elle en sera plus agréablement surprise… Je vous en prie, monsieur le curé!

— Bien, bien, comme il vous plaira, monsieur Lecomte; mais il faut penser qu'elle viendra nécessairement à la messe dimanche…

— Eh bien, c'est aujourd'hui lundi;… dimanche j'aurai déjà ébauché quelque chose… Et maintenant, monsieur le curé, je vous demanderai la permission d'aller voir un peu la mer du haut de vos falaises… A bientôt, monsieur le curé…

Raoul affecta de s'éloigner d'un pas nonchalant; mais, à peine hors du jardin, il accéléra sa marche, et se mit à gravir rapidement le revers de la lande, au bas de laquelle le presbytère était assis. Parvenu sur le plateau, il jeta autour de lui un regard inquiet: la falaise était déserte. Il escalada l'enclos du cimetière par la brèche la plus proche, et, s'orientant sur les sons de l'orgue, il s'approcha d'une des fenêtres latérales de l'église. La fenêtre était peu élevée, et en s'aidant de quelques lacunes dans la maçonnerie d'un contre-fort, il atteignit aisément à la hauteur des vitraux; mais ses yeux, habitués à la clarté crépusculaire dont la falaise et l'Océan étaient alors inondés, eurent peine d'abord à percer l'obscurité relative qui régnait dans l'intérieur de l'édifice: il ne distinguait que la faible lueur de la lampe sacramentelle qui pendait de la voûte et quelques bandes de lumière blanche projetées sur les dalles de la nef à travers les fenêtres. Soudain un de ces reflets, se déplaçant brusquement, fit reluire la boiserie de l'orgue, et la tête de Sibylle sortit de l'ombre comme une pâle vision. Son front penché, son attitude abandonnée, exprimaient une mélancolie touchante. Il était évident qu'elle improvisait: ses doigts tourmentaient le clavier avec une inspiration indécise qui s'élevait par instants au cri de la passion pour s'éteindre dans les langueurs de la rêverie. Tout à coup, comme les accords de l'orgue s'exaltaient sur le ton de quelque prière plus fervente ou de quelque regret plus douloureux, sa tête se redressa, et son oeil tendu se dirigea sur la fenêtre qui était en face d'elle et d'où Raoul l'observait. Une verrière peinte masquait la plus grande partie de la fenêtre, et ne put lui laisser voir qu'une forme indistincte; cependant sa main quitta le clavier subitement, et la jeune fille se leva toute droite, comme saisie, pendant que le son de l'orgue se prolongeait en expirant. Raoul se laissa glisser à la hâte sur le gazon du cimetière. Son coeur bondissait dans sa poitrine: sa première pensée fut de fuir comme un enfant; il la repoussa par fierté, et, se cachant dans l'angle du contre-fort, il attendit.

Au bout de quelques minutes, il crut entendre la porte de l'église qui se refermait. Presque au même instant la voix de Sibylle s'éleva doucement à quelques pas de lui:

— Est-ce toi, Jacques? dit-elle.

Ne recevant point de réponse, la jeune fille ajouta tranquillement à demi-voix:

— Je suis folle!

Et Raoul comprit qu'elle s'éloignait. Sans abandonner l'ombre protectrice du contre-fort, il avança la tête avec précaution et put voir mademoiselle de Férias. Elle s'éloignait en effet d'une démarche lente et incertaine: elle tenait son chapeau d'une main et soutenait de l'autre ses longues jupes d'amazone. Arrivée près du petit mur qui fermait le cimetière du côté de l'Océan, elle s'arrêta et posa sur sa tête son chapeau ombragé de plumes, puis elle gravit quelques débris entassés, monta sur la crête gazonnée du mur, et s'y tint immobile, les yeux dirigés vers le large, sa silhouette élégante et sombre se dessinant étrangement dans l'aube limpide du firmament et de la mer. Après quelques minutes de contemplation, elle sauta légèrement sur la falaise et disparut.

Raoul quitta alors son abri et s'approcha lentement du petit mur qui avait servi de piédestal à la jeune fille; il promena son regard sur la falaise et ne la vit plus. S'asseyant alors sur le revers du mur, il chercha la trace de ses pas, enleva quelques brins de mousse froissés et les porta à ses lèvres. La plaine étincelante de l'Océan s'étendait devant lui et s'assombrissait à l'horizon pour se fondre avec le ciel; il tint un moment ses yeux fixés sur ce spectacle.

— Que voyait-elle là? murmura-t-il. Son Dieu!… son Dieu qui ne sera jamais le mien!

Quand il rentra au presbytère, l'abbé Renaud et Marianne furent étonnés de la brièveté âpre de son langage.

— Ces artistes sont capricieux, dit timidement le curé à sa vieille servante.

— Oh! mais je me moque de ses caprices, moi! dit Marianne; puis, élevant la voix: — Eh! jeune homme, cria-t-elle, monsieur Lecomte, n'oubliez pas d'éteindre votre chandelle,… quand vous aurez fait votre prière, s'entend!

— Mademoiselle Marianne, répondit froidement Raoul du haut de l'escalier, vous serez obéie… en ce qui concerne la chandelle, s'entend!

Quand le comte de Chalys s'éveilla le lendemain, le soleil, pénétrant à travers les rameaux de vigne qui s'entrelaçaient devant la fenêtre, tapissait d'une tremblante mosaïque les briques vernissées de la petite chambre. Une sensation de gaieté, de courage et d'espoir se répandit dans les veines de Raoul. Il se leva à la hâte, ouvrit la fenêtre, et salua en souriant l'abbé Renaud, qui lisait déjà son bréviaire à l'ombre de son figuier. Un instant plus tard, ils entraient tous deux dans l'église. Ils y trouvèrent quelques ouvriers que le curé avait requis à la hâte, et qui dressèrent un échafaudage dans la nef, sous la direction du comte. Il put commencer lui-même son travail dans la matinée, et ses premiers coups de brosse eurent une fermeté magistrale qui fit épanouir le visage du curé. Raoul compléta le ravissement du vieux prêtre en lui expliquant le plan général de la composition qu'il méditait: les épisodes dominants du poëme évangélique couvriraient les pans de mur encadrés entre les piliers; le ciel de la voûte, peuplé d'allégories sacrées, serait comme le commentaire mystique des fresques latérales et se relierait à chacune d'elles par des teintes sombres ou radieuses en harmonie avec la scène particulière qui y serait figurée. Sur la retombée de la voûte, au-dessus de l'entrée du choeur, le Christ s'élèverait triomphalement dans la nuit éclatante.

— Mon cher monsieur Lecomte, s'écria le curé, que Dieu me fasse la grâce de me laisser vivre assez pour voir cela, et je chanterai du fond de l'âme mon Nunc dimittis!

L'excellent vieillard, malgré son impatience, tenta plusieurs fois pendant cette journée, et celles qui suivirent, de modérer l'ardeur passionnée que Raoul apportait à son oeuvre. M. de Chalys appréhendait à tout instant l'apparition vraisemblable de Sibylle, et, sans se formuler bien nettement cette espérance presque puérile, il se flattait qu'en avançant son travail il augmenterait ses chances de toucher le coeur de la jeune fille. Le curé, auquel il ne pouvait dissimuler ses anxiétés, les partageait, sans les comprendre, par bonté d'âme, et il employa dans le cours de la semaine les ruses les plus machiavéliques pour maintenir mademoiselle de Férias à distance du presbytère et de l'église. Toute sa diplomatie cependant ne put étouffer longtemps le bruit d'un événement si intéressant pour la paroisse, et le samedi suivant, dans la matinée, Sibylle, venant faire quelques visites de charité dans le village, entendit en descendant de voiture vingt bouches de commères lui crier à la fois qu'un peintre de Paris travaillait depuis huit jours dans l'église et qu'il y opérait des miracles. Passablement étonnée de la nouvelle et fort curieuse de la vérifier, Sibylle laissa à miss O'Neil le soin de distribuer ses aumônes, et se dirigea en toute hâte vers l'église.

Le comte de Chalys achevait en ce moment d'ébaucher une adoration de l'Enfant-Dieu par les mages: l'étoile conductrice étincelait dans le ciel sombre de la voûte, elle jetait une lueur de nimbe sur l'obscur intérieur de l'étable sacrée, sur la Vierge-Mère et sur les rois à genoux; un ange à peine entrevu soutenait l'étoile dans l'azur comme une lampe d'or. Raoul avait mis dans cette composition toute sa science, tout son talent et tout son amour; il en avait fait une page d'une suavité et d'un mystère saisissants qui avait le matin même obtenu du curé le suffrage d'une larme.

Le comte caressait doucement d'un dernier coup de pinceau le pur visage de son ange, quand l'échelle qui était dressée contre l'échafaudage s'agita soudain; puis il entendit les froissements d'un robe et le bruit d'un pied souple et léger qui se posait sur les barres de l'échelle. Son coeur s'arrêta quelques secondes, et reprit son élan avec une violence qui faillit le foudroyer. Le jeune homme cependant ne se retourna pas, et il affecta de demeurer plongé dans son travail. Sibylle était déjà derrière lui sur l'étroite plate-forme: sans s'occuper du peintre, elle examina d'abord la fresque ébauchée avec un intérêt qui peu à peu se tourna en admiration, et qui toucha bientôt à la stupeur. Son goût très-exercé ne pouvait méconnaître l'oeuvre d'une main puissante. Elle porta brusquement alors son regard sur Raoul, dont le costume fort simple et la blouse maculée ne lui apprirent rien.

— Monsieur…, murmura-t-elle d'un ton timide.

— Mademoiselle…, dit gravement Raoul, qui se leva alors et lui montra son visage.

Un sang pourpre inonda les joues de Sibylle; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et sa main chercha un soutien; puis tout à coup elle devint pâle comme une cire vierge, et son oeil bleu lança au comte un éclair d'indignation et de fierté souveraines. L'instant d'après, sans avoir prononcé une parole, elle avait quitté la plate-forme, et elle sortait de l'église à grands pas.

Elle rencontra sous le porche l'abbé Renaud, qui accourait tout essoufflé et le visage rayonnant.

— Eh bien, dit-il, eh bien, ma chère demoiselle?

L'émotion, qui avait pris le dessus dans l'âme impérieuse de Sibylle, était celle du plus amer ressentiment contre l'attentat audacieux dont son repos et sa dignité étaient l'objet. Il y eut une hauteur et une colère presque farouches dans l'accent de la réponse qu'elle adressa au curé en élevant la voix à dessein:

— Eh bien, mon pauvre curé, nous avons été indignement trompés! Il faut congédier cet homme à l'instant! Cet homme n'est pas un peintre,… ou c'est le dernier des peintres! il souille votre église! Venez.

Et elle s'achemina dans la direction du presbytère en compagnie du vieillard consterné.

Le comte de Chalys, du haut de son échafaudage, n'avait perdu aucune des paroles de Sibylle. Elles firent monter la rougeur à son front et lui bouleversèrent le coeur. Les sentiments qui lui avaient inspiré sa romanesque entreprise lui semblèrent appréciés avec une dureté odieuse. Ses traits prirent l'empreinte d'une ironie sombre et déterminée. Il sortit de l'église, alla s'appuyer avec une affectation de nonchalance sur le mur du cimetière, et se mit à fumer tranquillement en regardant la mer.

Un quart d'heure plus tard, un bruit de pas le fit retourner: le curé rentrait dans le cimetière; il était accompagné de miss O'Neil. Tous deux s'avançaient vers lui d'un air grave. Raoul, adossé au petit mur, les attendit les bras croisés et le cigare aux dents.

— Monsieur, dit le curé, vous êtes le comte de Chalys, et vous devez comprendre que votre séjour ici ne peut se prolonger convenablement un instant de plus.

— La conséquence, monsieur le curé, répondit Raoul avec une froide politesse, ne me paraît point nécessaire. Je puis être le comte de Chalys sans être pour cela le dernier des peintres, comme veut bien le dire mademoiselle de Férias. Vous pouvez à la vérité me refuser la faveur de votre hospitalité; mais je ne crois pas que vous puissiez me refuser le droit de terminer un travail auquel j'ai été régulièrement appelé. On ne déplace pas un artiste, on ne lui retire pas sa besogne des mains avec une telle légèreté.

— Il est bien entendu, monsieur, dit le curé en hésitant, que vous serez indemnisé de vos frais d'après votre propre estimation.

— Pardon, monsieur le curé, reprit Raoul en souriant; mais je ne suis pas un artiste mercenaire: je travaille principalement en vue de l'honneur. J'ai la fantaisie d'attacher mon nom à votre église, et cette fantaisie me paraît aussi respectable que celle qui prétend m'en chasser. Suis-je ici aux gages de mademoiselle de Férias? Mademoiselle de Férias est-elle propriétaire de cette église? Je n'ai affaire ici, monsieur le curé, qu'à vous et à votre conseil de fabrique; il existe entre nous une convention que vous ne pouvez rompre honorablement tant que j'y suis moi-même fidèle. Etes-vous mécontent de mon travail? doutez-vous de ma capacité? Faites appeler des experts; s'ils partagent les appréciations de mademoiselle de Férias, je m'incline et je me retire. Jusque-là je reste, tout prêt d'ailleurs, si vous essayez de me fermer les portes de votre église, à me les faire ouvrir par la justice de mon pays. — Monsieur le curé, j'ai dit.

— Monsieur, dit le curé, ce langage ne peut être sérieux.

— Sérieux, monsieur le curé? Je ne serais pas plus sérieux quand je serais sur mon lit de mort.

L'abbé Renaud était timide; mais il avait en lui un fonds de dignité et de vaillance qu'il ne fallait pas provoquer outre mesure.

— Monsieur le comte, reprit-il avec fermeté, vous quitteriez, j'en suis sûr, ce ton de raillerie et de bravade, si vous vouliez bien vous souvenir qu'il ne s'adresse ici qu'à des femmes et à des vieillards.

Raoul pâlit. — Après un silence:

— Vous avez raison, monsieur, dit-il. Recevez mes excuses.

Et se tournant vers miss O'Neil:

— Puis-je avoir, mademoiselle, quelques minutes d'entretien avec mademoiselle de Férias?

— Non, monsieur.

Raoul leva légèrement les épaules:

— Eh bien, monsieur le curé, je vais me rendre de ce pas chez M. le marquis de Férias, et je m'engage sur l'honneur à ne pas prolonger mon séjour ici d'un seul instant sans son assentiment.

Il descendit alors à grands pas le revers de la falaise, salua gravement Sibylle en passant et entra au presbytère.

Sibylle, informée par miss O'Neil de la résolution qui avait clos le débat, se hâta de remonter en voiture et d'aller annoncer à son grand-père la visite extraordinaire à laquelle il devait se préparer.

III

RAOUL AU CHATEAU DE FERIAS

Une heure à peine s'était écoulée quand le comte de Chalys, qui n'avait pris que le temps de quitter son négligé de peintre, fut introduit dans le grand salon du château de Férias, où le marquis et la marquise l'attendaient et lui firent un accueil empreint d'une extrême gravité. Il y eut, après l'échange des saluts, une minute de silence pendant laquelle le comte et ses hôtes s'observaient mutuellement avec un intérêt réservé, mais profond. M. et madame de Férias étaient secrètement frappés du caractère de grâce et d'intelligence qui recommandait au premier abord la personne de Raoul; pour lui, la vue des ces deux vieillards si dignes, si doux et si tristes, achevait de déterminer le tour encore hésitant de son exorde.

— Madame la marquise, dit-il avec un léger tremblement dans la voix, si je n'avais apporté ici les sentiments de la plus absolue déférence, je les y trouverais… Mais on a dû vous dire que je ne me présentais chez vous que pour y prendre vos ordres, et que je m'y soumets d'avance, ne réclamant que la liberté de vous expliquer ma conduite.

— Monsieur le comte, dit le marquis de Férias, nous ne pouvons vous refuser cette liberté; mais aucune explication ne saurait modifier la nature — non point des ordres — mais de la prière que nous avons à vous adresser.

— Monsieur le marquis, j'espère le contraire. Mon arrivée dans ce pays a éveillé les susceptibilités de mademoiselle de Férias et les vôtres; je le comprends. Permettez-moi cependant de vous affirmer que la pensée de manquer de respect à mademoiselle de Férias ou à vous m'a été aussi étrangère que peut vous l'être celle d'offenser le Dieu dont vous attendez votre salut… Vous ne me connaissez pas, monsieur le marquis, et les préventions dont vous êtes animé en ce moment vous disposent mal à me croire sur parole;… mais la vérité pourtant a bien de la puissance, et je me flatte que vous en reconnaîtrez l'accent, même dans la bouche. — Raoul fit une courte pause et reprit: — Vous ne me connaissez pas, mais vous connaissez mademoiselle de Férias, et vous pouvez facilement imaginer quelle sorte d'attachement lui serait consacré, si jamais elle rencontrait un homme qui fût capable et digne de l'apprécier… Eh bien, monsieur, je vous supplie de supposer un instant que je sois cet homme, que mon naturel, que le tour particulier de ma pensée et de ma vie m'aient préparé autant que possible à bien comprendre tout ce que vaut mademoiselle de Férias, à lui rendre tout entier le culte d'admiration, d'estime et de tendresse qu'elle mérite,… à bien concevoir enfin toute la plénitude de bonheur qu'une créature si noble et si parfaite répandrait sur la destinée à laquelle elle daignerait s'unir… Veuillez vous souvenir que ce rêve m'a été permis un jour comme une espérance… et qu'on me l'a soudain brisé dans le coeur,… sur les lèvres,… et je vous demande à vous-même, monsieur, à vous pour qui je suis un étranger et presque un ennemi, — je vous demande si vous n'avez pas pitié de ce que j'ai dû souffrir!

A ces derniers mots que le jeune homme avait prononcés avec une mâle émotion, la marquise détourna un peu la tête et toussa légèrement.

— Monsieur, dit le vieux marquis, vous vous exprimez avec chaleur, et, je le crois, avec sincérité; mais je vous le demanderai à mon tour, si vous vous êtes formé une juste idée du caractère de ma petite-fille, quel avantage avez-vous pu espérer d'une tentative, — d'une démarche que je veux bien qualifier simplement de romanesque?

— Mon Dieu! monsieur le marquis, reprit Raoul avec un triste sourire, il ne faut pas exiger d'un homme qui se débat dans l'agonie d'un naufrage une parfaite maturité de délibération… Il s'attache à tout… Un moyen s'est offert de me rapprocher de mademoiselle de Férias, de me remettre sur son chemin… je l'ai saisi! Et cependant, monsieur, mon entreprise n'a pas été tout à fait irréfléchie… J'avais une espérance que la raison et l'honneur peuvent avouer. Autant que j'ai pu le savoir, c'est au nom des scrupules de sa conscience que mademoiselle de Férias a repoussé des voeux qu'elle n'ignorait pas… Eh bien, monsieur, je savais que chez mademoiselle de Férias la fermeté rigoureuse — trop rigoureuse peut-être — des principes n'exclut pas la générosité du coeur… C'est à son coeur que j'ai tenté de faire appel, c'est sa générosité que j'ai espéré toucher en lui montrant sous ses pieds un homme qui, comme elle le sait, ne fait point métier de s'humilier.

— Je suis sensible, monsieur le comte, à vos explications, et j'avoue qu'elles vous concilient jusqu'à un certain point mon intérêt; mais cet intérêt, vous le comprenez, ne saurait me faire oublier ce que je dois au repos et à la dignité de ma petite-fille. Je ne puis donc que solliciter de vous le témoignage de déférence que vous avez bien voulu nous promettre.

— Soyez assuré, monsieur, que je ne vous le refuserai pas, si vous jugez, après y avoir réfléchi, qu'en m'enlevant mes dernières espérances vous ne frappez que moi, si vous approuvez pleinement les principes auxquels mademoiselle de Férias me sacrifie, si vous pensez enfin que l'homme qui vous parle était vraiment indigne d'entrer dans votre famille et de faire le bonheur de votre enfant. Dans un instant pour moi si solennel et où je joue sur une partie suprême toute ma destinée, souffrez-moi la franchise la plus entière, la plus inusitée. Ne me défendez aucun argument, si délicat qu'il puisse être… Souffrez que j'essaye d'intéresser à ma cause votre sollicitude même pour l'avenir de celle que vous chérissez à si juste titre! Laissez-moi vous le rappeler, et mademoiselle de Férias ne me démentira pas,… car elle ne saurait dire que la vérité, — son coeur ne me repoussait pas… Ce sera la fierté et peut-être le désespoir de toute ma vie que d'avoir été un instant honoré de sa sympathie… Eh bien, cette sympathie, qu'un tel coeur sans doute n'avait pas accordée légèrement, comment l'ai-je perdue? Sur un seul mot, sur une parole, — sinon mal comprise, — au moins bien rigoureusement interprétée! Je respecte et j'admire les principes religieux de mademoiselle de Férias;… mais n'ont-ils pas même à vos yeux, monsieur, quelque chose de l'intolérance de la première jeunesse? Ne perdront-ils rien de leur inflexibilité au contact de la vie et de l'expérience? La résolution qu'ils ont dictée à votre petite-fille ne sera-t-elle jamais sujette,… le croyez-vous!… à quelque secret repentir? Pensera-t-elle toujours, comme aujourd'hui, qu'elle a bien fait de séparer, de désoler deux existences dont l'union lui avait semblé à elle-même présenter plus d'une condition de bonheur?… Et pourquoi? Parce que l'homme qui l'aimait si profondément, — et qu'elle avait jugé digne d'un peu de retour, — était un homme de son temps, un enfant de son siècle,… et peut-être un des meilleurs, car si je suis un incrédule, je ne suis pas un impie; mon incrédulité n'est ni agressive ni triomphante,… elle est triste et respectueuse. Je vénère et j'envie ceux qui possèdent la vérité. Pour moi, je la cherche dans toute la sincérité et dans toute l'amertume de mon âme. Voilà donc ce que je suis, monsieur. Que mademoiselle de Férias, jeune comme elle l'est, élevée loin du monde, ait pensé qu'une telle situation morale ne pouvait se concilier avec aucune vertu, aucun honneur, aucune bonne foi, je le comprends;… mais j'en appelle, monsieur, à l'expérience et à la charité de votre âge;… croyez-vous qu'elle ne se trompe pas? Croyez-vous qu'un incrédule comme moi soit vraiment incapable de tout sentiment honnête et loyal, qu'il n'ait rien de sacré dans l'âme, qu'il ne puisse rien aimer, rien respecter, rien adorer dans ce monde,… ni son père, ni sa femme, ni son enfant? Ah! si vous le pensez, je vous atteste, monsieur, que vous me méconnaissez,… je vous atteste, au nom même des sentiments dont je suis pénétré devant vous,… que le plus saint respect peut entrer dans un coeur où la foi n'est pas!

M. de Férias échangea un regard avec la marquise, et répondit ensuite avec une sorte d'abandon:

— Mon Dieu! monsieur le comte, admettons pour un moment que les principes de ma petite-fille, érigés en règles pratiques de la vie, puissent être en effet taxés d'exagération regrettable… Que pouvons-nous faire, madame de Férias et moi, dans la circonstance? Il ne sautait être question ici d'user de notre autorité… Que pouvons-nous donc? Que venez-vous nous demander? Je vous interroge sincèrement, car, ayant égard à ce que vos sentiments et votre situation semblent offrir d'intéressant, nous serions disposés, madame de Férias et moi, à vous donner, dans la limite de nos devoirs, un témoignage de notre sympathie.

— Eh bien, monsieur le marquis, dit Raoul avec son plus doux sourire, ne me chassez pas, voilà tout ce que je vous demande… Laissez-moi le temps de désarmer, d'apaiser des scrupules que vous-même jugez excessifs… Laissez-moi, comme autrefois Jacob, servir sept ans, s'il le faut, pour gagner le coeur et la main de Rachel!

— Pardon, mon cher monsieur, reprit le vieux marquis en souriant à son tour; mais vous oubliez que la réputation de ma petite-fille pourrait être compromise dans cette expérience.

— Comment le serait-elle, monsieur le marquis? Il est évident que ma folle équipée, en supposant que le monde vienne à pénétrer le mystère dont je me couvre, ne saurait compromettre que moi… Une passion heureuse, encouragée, ne réduit pas un homme de ma condition à ces procédés d'aventurier… On se moquera de moi,… je serai ridicule,… voilà ce qui peut arriver de pis… Vous faut-il quelque chose de plus? Faut-il m'engager sur l'honneur à ne pas rechercher mademoiselle de Férias; à l'éviter même, tant qu'elle ne m'appellera pas? Je m'y engage… je m'engage encore à ne pas prolonger mon séjour dans ce pays au delà du temps nécessaire à l'achèvement consciencieux de mon travail… Vous avouerai-je l'espérance suprême que j'attache à ce travail?… Si mademoiselle de Férias reste inflexible, si mon dévouement silencieux, persévérant, n'a pu l'ébranler,… eh bien, j'emporterai encore une consolation… Je laisserai sous ses yeux l'oeuvre que mes mains, mon esprit et mon coeur lui auront consacrée… Je pourrai me dire de loin que ce témoignage lui rappelle quelquefois combien elle fut aimée, qu'il mêle mon nom à ses pensées,… à ses prières,… qu'il peut un jour lui arracher une larme de regret, un cri de tendresse,… et que peut-être enfin ma vie n'est pas perdue à jamais… Maintenant, monsieur, j'attends vos ordres… Si vous l'exigez, je partirai, je partirai ce soir même, mais je partirai désespéré!

Le marquis demeura un moment silencieux, les yeux fixés sur le parquet. Raoul crut comprendre à la contraction de son front qu'il rassemblait ses forces pour lui adresser une réponse négative. Il se leva, et s'approchant de madame de Férias avec un air de dignité émue:

— Madame la marquise, dit-il, ne souffrez pas que je sois jugé, condamné peut-être, sans laisser tomber de vos lèvres un peu de cette bonté, de cette compassion que je lis dans vos yeux… Dites un mot, je vous en supplie,… dites que votre coeur maternel a confiance,… et que vraiment j'aime votre enfant comme personne au monde ne l'aimera jamais!

— Hélas! monsieur, dit la marquise en portant son mouchoir à ses yeux, comment se peut-il qu'un homme qui montre des sentiments comme les vôtres ne croie pas en Dieu!

Le comte s'inclina, saisit la main de madame de Férias, et la baisant avec un respect attendri:

— S'il m'eût donné… et conservé une mère comme vous, madame, j'y croirais peut-être!

Le regard humide de la marquise se porta sur les yeux de son mari, et s'y arrêta un moment.

— Monsieur le comte, dit alors le marquis, vous trouverez bon que nous désirions, madame de Férias et moi, nous consulter plus mûrement avant de prendre une décision formelle. Veuillez donc nous conserver des dispositions de déférence auxquelles je ne vous cache pas que nous ferons probablement appel… Jusque-là nous n'approuvons pas, mais nous voulons bien ignorer votre présence en ce pays.

Sur ces paroles, Raoul respira avec force, et un jet de sang colora son pâle visage.

— Merci! dit-il d'une voix à peine distincte, et, posant une main sur sa poitrine, il salua profondément les deux vieillards et se retira.

Le marquis et la marquise, demeurés en tête-à-tête, se regardèrent quelque temps sans parler.

— Mon Dieu! dit enfin madame de Férias, qu'il me plaît, mon ami!

— Oui, oui, sans doute, dit le marquis en hochant la tête; mais prenons garde, ma chère,… c'est un grand séducteur!

— Voulez-vous dire que sa droiture vous soit suspecte?

— Non,… je ne dis pas cela;… mais c'est un grand séducteur… Il m'a séduit moi-même, je l'avoue… J'ai cherché dans mon esprit des arguments en sa faveur… Ce jeune homme, — qu'on serait heureux à tant d'égards d'appeler son fils, — a toujours vécu dans le mauvais courant du siècle… Je me suis demandé si quelque temps d'une vie nouvelle, entourée d'influences salutaires, ne pourrait pas le rendre à celui qu'il paraît si digne de connaître!

— Vous vous êtes rappelé, dit en souriant la marquise, miss O'Neil convertie, Jacques Féray consolé, notre brave curé sanctifié, et vous avez espéré que l'âme troublée de ce jeune homme pourrait s'apaiser et se purifier au souffle du même ange?

— Oui, ma chère; mais cette épreuve est bien grave, bien délicate, et il faut prendre conseil et nous recueillir avant de nous y engager.

Sibylle entrait en ce moment dans le salon; son regard ardent et curieux interrogea M. de Férias.

— Eh bien? dit-elle.

— Eh bien, mon enfant, dit le vieillard en souriant avec une nuance d'embarras, nous avons passé à l'ennemi!

— Comment! s'écria Sibylle.

— Non, rassurez-vous… Seulement nous avons cru pouvoir ajourner notre arrêt de proscription… Nous voulons y penser, vous y penserez vous-même… Ce jeune homme ne demande que le droit de terminer son travail, qu'il nous présente comme un hommage désintéressé de sympathie et de dévouement… Il s'engage d'ailleurs à respecter scrupuleusement votre repos… Mon Dieu! sous cette clause, il nous a paru dur de traiter en malfaiteur un homme bien né,… d'un grand talent,… et après tout malheureux!… Nous y penserons, ma fille.

Sibylle accueillit cette communication avec tous les signes extérieurs de son respect habituel pour son aïeul, mais au fond de l'âme elle en fut atterrée. Elle comprit que M. et madame de Férias avaient subi la fascination personnelle de Raoul, et elle se fit contre lui un nouveau grief de ce triomphe. Elle crut voir la défaillance de l'âge dans le trait de faiblesse qu'elle reprochait secrètement à ses vieux parents, et dont elle se représentait les suites avec désespoir. Elle seule savait au prix de quels combats, de quelles fièvres, de quelles insomnies elle était parvenue à étouffer, et à n'étouffer qu'à demi, une passion que son jugement condamnait. La présence de Raoul même invisible allait la rendre toute entière à ces agitations dont elle espérait à peine triompher deux fois. Elle était convaincue que la faute la plus grave qu'une créature humaine, et qu'une femme surtout, puisse commettre, c'est de laisser usurper par la passion, dans le gouvernement de sa destinée, la place de la raison et des principes. Elle sentit que l'abandon de ses guides naturels l'exposait à ce danger. Elle en frémit, et se détermina sur l'heure à tenter de sa personne un effort suprême pour rester maîtresse de sa vie. Laissant ses parents en conférence avec miss O'Neil et avec le curé, qui venait d'arriver au château, elle monta à cheval, sous le prétexte d'une excursion de charité, et, suivie de son vieux domestique, elle prit d'une allure rapide le chemin de Férias.

IV

L'EXPLICATION

Si nous sommes parvenu à donner une idée juste du caractère de Raoul, caractère où, sur un fonds riche, mais déraciné de toutes bases morales, la passion et l'enthousiasme régnaient souverainement en guise de principes, et pouvaient se tourner vers le bien ou vers le mal avec une égale sincérité, on aura peut-être le secret de beaucoup d'existences de ce temps qui, dans leurs contrastes et leurs variations, dans leur noblesse et dans leurs défaillances, semblent manquer de logique ou de droiture, et qui ne manquent que de foi. — On comprendra du moins dans quelles dispositions attendries, sereines et honnêtes Raoul rentra au presbytère à la suite de son entrevue avec les vieux parents de Sibylle. Il les avait vus à demi gagnés, et, malgré toutes les réserves dont ils avaient enveloppé la tolérance qu'ils lui accordaient, il y sentait une sanction réelle de ses prétentions et de ses voeux. Il connaissait le respect et l'adoration de Sibylle pour les deux vieillards, et, assuré d'une alliance si puissante, il crut pouvoir s'abandonner franchement à ses espérances. Ces espérances avaient pris un caractère plus ardent et plus tendre depuis qu'il avait pénétré dans cet intérieur patriarcal et respiré l'air de paix, de douceur et de dignité dont il semblait être parfumé. L'aspect même du château, le bon goût, l'ordre et le silence qui y régnaient, les grands jardins en fleur, le vitrage étincelant des serres, les avenues et les bois, tout ce qu'il avait pu entrevoir de la demeure natale de Sibylle formait à la jeune fille elle-même un cadre harmonieux, à la fois sévère et gracieux comme elle. Il envisageait avec des effusions de coeur la pensée d'enfermer sa vie, son art, son avenir dans cette retrait bénie, à côté de celle qui lui paraissait être l'âme et le génie de ce lieu enchanté. Pour cet esprit troublé et pour ce coeur fatigué, un tel rêve, exalté par la passion, avait des délices incomparables.

Ne trouvant pas le curé au presbytère, il se rendit à l'église. En prévision du lendemain, les ouvriers venaient d'enlever les échafaudages qui encombraient la nef pour la restituer aux besoins du culte. Raoul profita de ce débarras pour examiner sous différentes perspectives l'effet général de son oeuvre commencée, en se portant tour à tour sur différents points de l'église. Accoudé sur une des stalles du choeur, il s'absorbait dans ses observations critiques, quand il entendit la porte de l'église s'ouvrir, puis se refermer. L'instant d'après, mademoiselle de Férias parut dans la nef: elle s'arrêta quelques secondes, puis, apercevant Raoul, que l'étonnement retenait immobile sur le pavé du choeur, elle s'avança vers lui. A mesure qu'elle approchait, le pli sévère de ses sourcils et la décision hautaine de son regard faisaient passer dans les veines du jeune homme, surpris peut-être en plein rêve de bonheur, de douloureux frissons. — Il s'inclina:

— Dois-je me retirer, mademoiselle? dit-il.

— Non, monsieur, je vous cherche.

Après un peu de recueillement, elle reprit:

— Je viens moi-même, monsieur le comte, vous prier de rendre à ma vie la liberté et le repos que votre présence ici lui enlève. Vous m'excuserez si j'hésite sur le choix des arguments que je dois employer pour vous y décider… Est-ce à votre conscience ou à votre honneur que je dois faire appel?… Votre conscience, monsieur, ne reconnaît d'autres lois, je le crains, que votre fantaisie et votre bon plaisir, et vous me permettrez d'en attendre peu de secours, puisqu'elle ne vous a pas interdit d'elle-même une conduite que la plus simple honnêteté réprouve.

Le ton âpre de Sibylle et la mesure étudiée de son langage glacé achevaient si cruellement de détruire les espérances dont Raoul s'était bercé un instant, qu'il se sentit défaillir à demi. Il porta une main à son front, qui s'était chargé d'une pâleur livide, et, s'appuyant de l'autre sur la stalle voisine:

— Mon Dieu! murmura-t-il.

— Je voudrais, poursuivit la jeune fille avec le même accent de hauteur, je voudrais compter davantage sur votre honneur, sur les sentiments de savoir-vivre et de délicatesse que les hommes les plus étrangers à la morale vulgaire sont encore forcés de respecter, quand ils sont des hommes bien nés, et qu'ils tiennent à en conserver le nom… Permettez-moi donc de vous rappeler, monsieur, que s'il y a une loi d'honneur formelle et incontestable, c'est celle qui défend à un galant homme de s'imposer par la persécution et l'intrigue à un coeur qui le repousse.

— Mon Dieu! répéta la comte, qui croisa les bras sur sa poitrine avec un air de froide résignation.

— Et si ce n'est pas assez, monsieur, pour vous toucher, je m'adresserai à votre raison, à votre bon sens… Cette entreprise, peu honorable, où vous vous obstinez, ne peut aboutir, laissez-moi vous le dire, qu'à votre confusion. Vous vous êtes gagné la partialité de quelques personnes que je respecte profondément, et vous vous flattez que je céderai un jour ou l'autre à leur influence… Eh bien, je vous atteste, monsieur, que vous vous faites illusion, et que toute ma déférence pour ces personnes ne saurait, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, me faire dévier de la ligne de conduite que je me suis tracée vis-à-vis de vous,… et je vous atteste encore que votre persévérance, durât-elle des années, ne ferait que rendre vos prétentions plus vaines, en redoublant dans mon coeur les sentiments de dédain et de mésestime que de tels procédés m'inspirent.

Le comte de Chalys étendit le bras vers l'un des angles de l'autel:

— Tenez, mademoiselle, dit-il, je me demande si c'est vous qui parlez,… ou bien si ce n'est pas une de ces statues de pierre que voilà!

Une flamme de colère s'alluma dans l'oeil de Sibylle.

— Celle qui vous parle, dit-elle vivement, est une jeune fille odieusement outragée, et qui certes n'eût pas été soumise à cette indignité, si vous aviez vu près d'elle une seule main capable de la défendre ou de la venger!

A ces mots, une sorte de cri sourd s'échappa de la poitrine de Raoul; sa main s'abattit lourdement sur le plat de la boiserie. Il marcha vers Sibylle, et la regardant en face:

— Retirez-vous! lui dit-il.

Stupéfiée par le rayonnement effrayant de ses yeux, la jeune fille ne bougea pas.

— Retirez-vous! répéta Raoul avec force… Vous êtes une enfant insensée! et vous me feriez perdre à moi-même la raison,… avec la patience et le respect!… Quoi! voilà donc vos vertus,… votre charité,… votre religion, mademoiselle Sibylle!… Bonté du ciel!… Je suis un homme sans conscience,… sans honneur,… sans coeur,… sans âme!… Et pourquoi? Est-ce parce que je vous aime tendrement, fidèlement, follement, à travers tous les dégoûts, toutes les amertumes, toutes les injustices dont vous m'abreuvez?… Non!… c'est parce que je ne crois pas, n'est-il pas vrai?… parce que je n'ai pas la foi? Voilà le crime, n'est-ce pas?… qui me vaut tant de réprobation et de mépris?… Eh bien, je n'accepte pas votre anathème, entendez-vous? et votre Dieu, s'il existe, ne le sanctionne pas!… Mais quel est donc enfin ce comble de déraison et d'iniquité?… Comment! la dernière des vieilles femmes de ce village qui pour toute vertu vient, chaque dimanche, dormir au pied de cette chaire, sera une sainte à vos yeux!… Et moi, qui ai toute ma vie cherché la vérité de tout l'effort de ma pensée… et dans l'angoisse la plus sincère de mon âme, je serai un misérable!… Ah! méprisez tant qu'il vous plaira ce qui est méprisable,… l'incrédulité indifférente et railleuse,… mais l'incrédulité qui souffre, qui implore, qui respecte,… respectez-la!

La jeune fille, muette et comme pétrifiée sur les dalles, le regardait et l'écoutait avec un mélange singulier d'intérêt et de terreur. Il fit quelques pas précipités dans l'étroite enceinte du choeur, comme pour calmer la violence des passions qui l'agitaient; puis, s'arrêtant brusquement, et montrant la croix qui dominait l'autel:

— Prenez là, reprit-il d'un ton plus contenu, prenez là, mademoiselle Sibylle, une leçon de justice et de charité! Rappelez-vous le cri de détresse et de défaillance qui s'est élevé de cette croix: "Mon père, pourquoi m'avez-vous abandonné?" Eh bien, c'est le cri de toute ma vie, et de celle de bien d'autres en ce siècle. Est-il donc si coupable?… Ah! il y a des blasphèmes, sachez-le, qui valent des prières,… et il y a des impies qui sont des martyrs!… Oui, je crois fermement, quant à moi, que les souffrances du doute sont saintes, et que penser à Dieu, y penser toujours, même avec désespoir, c'est l'honorer et lui plaire!… Je crois que le seul crime irrémissible à ses yeux, c'est l'insouciance et la raillerie brutale vis-à-vis des grands mystères où il se cache, et qui nous environnent… Oui, passer sur cette terre, voir le ciel sur sa tête, la création tout entière autour de soi,… et ne pas se demander jour et nuit le mot de l'éternelle vérité,… oui, cela est coupable, cela est honteux et dégradant!… Mais se plonger de tout son coeur dans la recherche du vrai, appeler le Dieu qu'on a perdu,… et même le maudire, s'il ne répond pas,… porter cette pensée et cette tristesse à travers tout,… en sentir sur son front la pâleur soudaine au milieu des plus riantes fêtes de la vie,… est-ce donc là de l'impiété, grand Dieu?… En tout cas, c'est la mienne!… Si elle me fait criminel, je le saurai peut-être un jour;… je sais, quant à présent, qu'elle ne me fait pas heureux… Mais du moins, Sibylle, — écoutez bien! — elle ne me dessèche pas le coeur, elle me l'emplit au contraire d'une compassion attendrie pour mes semblables, pour tous ceux qui me paraissent, comme moi-même, cruellement abandonnés en ce monde aux caprices du hasard, de la force et du mal; elle ne m'ordonne pas de sacrifier à de misérables scrupules mes sentiments les plus vrais, mes élans les plus purs; elle ne m'apprend pas à immoler sur de mesquins autels, qu'aucun Dieu ne peut bénir, mon bonheur ou celui des autres; elle ne me donne pas vos vertus, mais elle m'en donne une du moins que vous n'avez pas: — la bonté!… Et maintenant, mademoiselle Sibylle, soyez heureuse… Vous serez obéie!… Et j'ajoute que je vous connais assez désormais pour vous obéir sans regret!

En achevant ces mots, Raoul se détourna comme pour ne pas voir la jeune fille s'éloigner.

Sibylle parut hésiter un moment, puis, s'avançant lentement vers lui:

— Raoul! dit-elle.

En entendant son nom prononcé par cette douce voix sur le ton de la prière, le comte se retourna brusquement et regarda Sibylle avec un air de profonde surprise.

— Raoul, reprit-elle alors, vous aussi, vous êtes injuste, et vous me méconnaissez… Pouvez-vous croire vraiment que j'aie sacrifié vos sentiments, — et les miens, que je ne cherche pas à vous cacher, — à ces étroits scrupules dont vous parlez? que j'aie craint, en vous aimant et en vous donnant ma vie, d'être impie et d'offenser Dieu? Non,… j'ai craint d'être plus malheureuse encore que je ne le suis, et de l'être surtout avec moins de dignité. — Tâchez de me comprendre, je vous en prie… Telle que le ciel m'a faite, s'il y a une pensée pour moi insupportable, c'est celle de tomber dans une de ces unions qui naissent du caprice d'un jour, — et qui ne lui survivent pas… Et ce n'est pas seulement ma fierté, Raoul, qui se révolte à cette pensée,… c'est mon coeur,… mon coeur, dont la tendresse vous est inconnue! L'amour que j'aurais eu à vous offrir, je le sentais infini, je le sentais éternel! et j'aurais voulu que le vôtre fût égal! — Ah! vous m'aimez, je le sais,… et vous êtes un homme sincère et loyal;… mais ne savez-vous pas vous-même ce que deviennent en ce monde les sentiments les plus ardents et les plus vrais quand ils ne s'appuient pas sur Dieu,… quand ils ne se purifient pas,… quand ils ne s'éternisent pas en lui? Ne comprenez-vous pas, dites-le-moi, tout ce que doit ajouter de force et de constance à l'affection de deux coeurs… l'espérance commune d'un avenir sans fin?… Eh bien, cette espérance, vous ne l'avez pas! ce lien impérissable nous eût manqué… Vous aimez ma jeunesse, — qui demain ne sera plus;… mais ce qui sera toujours,… mon âme, — comment l'aimeriez-vous? Vous n'y croyez pas!… Un jour j'aurais aimé seule!… J'en étais persuadée… Hélas! je le suis toujours,… et plutôt que d'affronter cette horrible douleur, j'ai voué ma vie à la solitude, à l'abandon, aux regrets,… préférant briser mon coeur de ma main… que de le sentir jamais brisé par la vôtre… Voilà mon crime, à moi,… et malgré ce qu'il vous fait souffrir, je vous le demande avec confiance, Raoul, est-il indigne de votre pardon?… me rend-il indigne de votre estime?

Raoul resta un moment sans répondre, les yeux attachés avec une secrète admiration sur le visage de la jeune enthousiaste, qui, dans le demi-jour mystique du choeur, brillait d'un éclat presque surnaturel. — Puis, comme se parlant à lui-même:

— Pauvre enfant! dit-il.

Elevant ensuite la voix:

— Oui, Sibylle, dit-il, je vous pardonne,… je vous remercie même,… quoique vous me désespériez; mais vous me parlez avec confiance, avec bonté,… vous me traitez en ami,… je vous remercie! — Et pourquoi ne serions-nous pas amis? Ne puis-je avoir cette consolation, dites, ne fût-ce que pendant mon séjour en ce pays? Oh! ne craignez rien;… je vous connais bien maintenant,… et je n'essayerai même pas de vous fléchir;… mais, à défaut d'un lien plus étroit, cette sympathie qui nous unit ne peut-elle avoir sa douceur,… et ne sommes-nous pas capables tous deux d'une telle amitié?

Sibylle secoua faiblement la tête avec un ombre de sourire.

— Ah! dit-elle, si je pouvais espérer qu'un jour, — si lointain qu'il puisse être, — je vous verrai prier là!

Raoul sourit à son tour:

— Vous ne voulez pas que je vous trompe, n'est-ce pas?… Je ne le crois pas. Je suis si loin de la foi!… Et pourtant il me semble que si jamais je devais m'en rapprocher,… ce serait là, — dans cette chère église,… près de ce digne prêtre… et près de vous!

Elle le regarda fixement; puis elle s'avança vers l'autel, s'agenouilla sur les degrés, et se mit à prier avec ferveur, la tête dans ses mains. Raoul, debout et immobile contre la boiserie du choeur, contempla un instant la jeune fille prosternée, et, les traits de son visage s'agitant d'une émotion subite, il mordit ses lèvres et passa rapidement la main sur ses yeux.

Après quelques minutes, mademoiselle de Férias se releva, salua l'autel, et passant devant Raoul:

— A bientôt! lui dit-elle en souriant.

Comme elle sortait du choeur, elle s'arrêta, attacha son regard sur la fresque ébauchée, et, se retournant:

— C'est très-beau, monsieur! — reprit-elle.

Puis elle s'éloigna, et Raoul n'entendit plus que le frôlement de ses jupes traînant sur les dalles.

V

L'AMOUR DE SIBYLLE

Pendant qu'elle retournait au château, Sibylle était agitée d'une sorte d'ivresse: elle ne pouvait se dissimuler que la convention par laquelle s'était terminée son entrevue avec Raoul était un de ces compromis équivoques et suspects que la passion suggère; elle était donc allée elle-même au-devant de cette défaillance qu'elle avait tant redoutée. Cependant elle ne se reprochait rien. Elle se disait, et nous sommes loin de l'en blâmer, que trop de sagesse et de force touche à la dureté de l'égoïsme, et qu'un élan de l'âme, une faiblesse du coeur conseillent plus noblement, à certaines heures de la vie, que les règles de la plus haute raison. Elle concevait sans illusions toutes les délicatesses, tous les écueils, toutes les angoisses de l'épreuve qu'elle venait d'accepter; mais elle les affrontait désormais avec une joie secrète: sa tendresse s'était réveillée tout entière et même exaltée au contact de la passion de Raoul; elle avait appris en même temps à lui rendre plus de justice, à l'estimer plus haut, et dès ce moment il lui avait semblé qu'à la place des principes rigides auxquels elle avait obéi jusque-là se posait devant elle un devoir à la fois plus élevé et plus doux, celui de se vouer au salut moral de cette âme qu'elle adorait, et de hasarder dans cette tentative généreuse son repos, sa réputation même, et, s'il le fallait, sa vie.

La conséquence strictement logique d'une telle résolution eût été sans doute d'agréer sans conditions les voeux et la main du comte; mais si mademoiselle de Férias eut cette pensée, elle la repoussa, soit qu'elle ne pût vaincre si complétement la fière obstination de son naturel et les principes réfléchis de son esprit, soit qu'elle éprouvât la crainte vague que le coeur de Raoul ne se prêtât plus avec la même ardeur au miracle qu'elle implorait pour lui, si elle cessait d'en être le prix.

Quelques instants plus tard, le marquis et la marquise entendaient de la bouche même de Sibylle le récit de sa campagne, laquelle, comme elle le dit en riant, n'avait pas tourné à sa gloire. Elle termina en soumettant à leur approbation le traité de paix et d'amitié qu'elle avait cru devoir conclure avec M. de Chalys sous la restriction expresse qu'il abandonnerait toutes prétentions à sa main. Cette restriction expresse ne trompa pas plus M. et madame de Férias qu'elle ne trompait au fond Sibylle elle-même. Ils ne doutèrent même pas que dès cet instant leur petite-fille n'eût arrêté formellement dans sa pensée le projet de son union avec le comte, et que le temps d'épreuve qu'elle lui imposait ne fût simplement, suivant l'expression du vieux marquis, un moyen de sauver l'honneur des armes. Leur conférence avec miss O'Neil et avec l'abbé Renaud les avait d'ailleurs disposés de plus en plus en faveur du comte, pour lequel le curé en particulier avait témoigné une prédilection tendre, disant que c'était une âme bien troublée sans doute, mais non perverse, qui offrait encore de la prise pour le ciel, et qu'il y aurait conscience à désespérer. Malgré tout, M. et madame de Férias furent tentés de croire que Sibylle entrait un peu trop vivement dans la voie où ils semblaient l'avoir eux-mêmes engagée. Le marquis la gronda doucement de son équipée: il ne refusa pas de ratifier les préliminaires qu'elle avait signés avec Raoul, et de le traiter comme un homme distingué, un artiste éminent qui se trouvait par hasard dans le pays, et avec lequel on serait heureux d'entretenir quelques relations de temps à autre.

— Mais vous comprendrez, ma fille, ajouta le vieillard avec un sourire un peu ironique, quelle réserve doit présider à des relations dont le but en définitive reste si mystérieux!

M. de Férias, apparemment pour donner lui-même le ton de cette réserve désirable, accompagna dès le lundi suivant sa petite-fille et miss O'Neil dans une excursion au village, et tous trois vinrent surprendre M. de Chalys sur son échafaudage. Raoul avait passé la journée du dimanche, penché sur sa fenêtre, à recueillir d'une oreille émue les soins lointains de l'orgue, que la brise lui apportait avec les sourds murmures de l'Océan. L'apparition du marquis et de Sibylle lui parut d'un augure si excellent que ses beaux traits s'éclairèrent d'une splendeur de joie. M. de Férias, après avoir prodigué les éloges, informa M. de Chalys que, si jamais il prenait une heure de repos dans l'après-midi et que le hasard de sa promenade le dirigeât du côté du château de Férias, madame de Férias en serait reconnaissante.

On peut croire que ce hasard ne se fit pas attendre. Raoul toutefois ne profita qu'avec beaucoup de discrétion des politesses du vieux marquis, dont il avait senti la mesure. Il trouvait d'ailleurs un charme si étrange dans l'espèce de noviciat romanesque auquel il était soumis, qu'il semblait craindre de l'abréger. Il osait à peine toucher à ce bonheur, qui pouvait n'être qu'une illusion. La saison était admirable. Pendant que le soleil incendiait de ses feux l'aride sommet des falaises et réjouissait dans l'herbe desséchée les petites sauterelles bleues qu'on voit sur ces côtes, il se cloîtrait dans l'ombre et dans la fraîcheur de l'église, et il y goûtait entre son art et sa rêverie les heures les plus douces qu'il eût connues. Le curé ne manquait pas de venir chaque jour s'attendrir devant son oeuvre. Il lui apportait des fruits de son jardin, que le comte dévorait comme un écolier, à la vive satisfaction du vieillard. Quand il arrivait à Raoul de se reposer quelques minutes en fumant à l'ombre des murs de l'église, le curé venait s'asseoir près de lui sur le gazon ou sur la pierre d'une tombe, et ils devisaient tous deux amicalement au bruit des flots tranquilles, qui mouraient au pied de la falaise.

Le comte avait un compagnon encore plus assidu et qui ne lui était pas moins cher, parce qu'il portait, comme le vieux curé, la marque de Sibylle, et que, s'il n'était pas la rose, il avait vécu près d'elle. C'était Jacques Féray. Jacques Féray, dans sa flânerie perpétuelle, n'avait pas tardé à découvrir la chose merveilleuse qui se passait dans l'église de Férias. Il avait commencé par rôder timidement aux environs du porche, puis il s'était hasardé sur l'échafaudage, où il était demeuré en extase devant le monde radieux qui sortait peu à peu des murailles et de la voûte. Raoul connaissait par Sibylle elle-même une partie de l'histoire de ce pauvre homme, sur laquelle le curé avait achevé de l'édifier. Par bonté naturelle et par une sorte de diplomatie innocente, il fit à Jacques un accueil encourageant, et il n'eut pas de peine à l'apprivoiser en lui parlant de Sibylle avec un accent de sympathie dont l'instinct du fou comprit la sincérité. Jacques, à dater de ce jour, jugea convenable de venir s'installer chaque matin sur le plancher de l'échafaudage, d'où il surveillait le travail de Raoul avec un intérêt le plus ordinairement silencieux. Il ne tarda pas cependant à répondre de bonne grâce aux questions que le comte lui adressait par intervalles sur le ton de bonhomie qui est particulier aux artistes. Sibylle était le thème habituel de ces dialogues bizarres.