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Histoire de Sibylle

Chapter 39: VI
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About This Book

The narrative follows an infant rescued from tragedy and raised by her elderly grandparents in a coastal estate, where their private grief after successive family deaths shapes a household of gentle duty and restraint. Provincial neighbors and self-appointed benefactors complicate domestic life with officious charity and gossip, while a governess is introduced to educate the child. The story traces the child's sensitive development amid tensions between sincere affection and social ostentation, exploring themes of mourning, filial responsibility, local vanity, and the delicate formation of taste and character within a constrained rural society.

— Tu l'aimes bien, mon garçon, n'est-ce pas? lui dit un jour
Raoul.

— Et vous aussi! répondit Jacques Féray en souriant avec un air de ruse et de finesse. — Ne lui faites pas de mal! ajouta-t-il aussitôt d'un ton sévère.

La confiance croissante de Jacques dans son nouvel ami alla jusqu'à lui communiquer un secret chagrin dont il était cruellement obsédé. La femme et la petite-fille de ce malheureux reposaient dans le cimetière de Férias sous deux tombes de gazon, dont le relief, bien qu'affaissé par les années, était encore apparent. Depuis que l'intérêt pieux de Sibylle avait rendu un peu de paix et de lucidité à cette intelligence foudroyée, Jacques avait pris l'habitude de planter sur ces deux tombes des tiges de fleurs sauvages qu'il renouvelait avec soin lorsqu'elles étaient fanées. D'après les usages du pays, le moment était venu où cette partie du terrain consacré devait rentrer dans le domaine commun, et Jacques avait été instruit par on ne sait quel féroce plaisant de village de cette expropriation imminente: il savait que d'un jour à l'autre la pioche allait bouleverser ces deux tertres et tout ce qu'ils contenaient. Cette idée se présentait à l'esprit effaré de l'idiot avec un cortège d'images douloureuses et sinistres. Il parlait d'ailleurs de ses alarmes à ce sujet avec tant de mystère et de circonlocutions que la véritable nature de son tourment avait échappé même à la pénétration de Sibylle. Raoul ne la devina qu'à force de patience, et grâce à l'intimité quotidienne et prolongée de ses relations avec le fou. Comme il venait de faire cette découverte, l'abbé Renaud entra dans l'église; il le mit au courant en deux mots:

— Monsieur le curé, ajouta-t-il à demi-voix en terminant, je désire acheter ce terrain. Chargez-vous de cela et gardez-moi le secret, je vous prie.

Puis s'adressant à Jacques Féray:

— Ne te tourmente plus, lui dit-il, on ne touchera pas à tes tombes; elles t'appartiennent, c'est arrangé.

Et il se remit à son travail. L'instant d'après, il sentit un froissement qui le fit retourner: c'était le fou qui avait saisi le bas de sa blouse et qui y collait ses lèvres. Une larme se détacha brusquement de l'oeil de Raoul; puis, apercevant à deux pas le curé immobile et attentif, il rougit, frappa du pied, et repoussant Jacques Féray avec une sorte de violence:

— Laisse-moi donc, bête! dit-il.

L'abbé Renaud s'était fait un devoir d'épier et de recueillir dans le caractère et dans la conduite de Raoul tous les traits qui pouvaient justifier les espérances auxquelles il s'était associé. Il ne manqua pas, malgré les recommandations du comte, de porter le soir même le récit de cet incident aux châtelains de Férias. Ces excellents coeurs en furent touchés au point de perdre ce qu'il leur restait de prudence formaliste, et le lendemain, dans la matinée, Raoul recevait une invitation à dîner au château. — M. et madame de Férias dînaient alors à six heures par une concession aux habitudes parisiennes de leur petite-fille. — C'était la première fois que Raoul pénétrait si particulièrement dans leur intimité: il fut surpris de l'expansion et de la gaieté dont Sibylle l'animait; cette disposition rieuse, qu'il avait difficilement entrevue sous la contrainte de l'étiquette mondaine, ajoutait aux grâces sévères de la jeune fille une nuance charmante, et qui le ravit profondément. Il y eut toutefois dans le cours de cette heureuse soirée un moment délicat: ce fut celui où les domestiques du château envahirent le salon, suivant l'usage, pour faire la prière du soir en commun avec leurs maîtres. Quelques minutes auparavant, Sibylle avait prévenu le comte en souriant de la cérémonie qui se préparait:

— Allez faire une promenade dans le jardin pendant ce temps-là, ajouta-t-elle, je vous le permets.

— Mon Dieu, non! répondit-il du même ton, je ne veux pas être un objet de scandale dans votre maison.

Il prit sa place un peu à l'écart, les deux mains appuyées sur le dossier d'une chaise dans une attitude de recueillement suffisant, et il se trouva payé outre mesure d'un acte de bon goût aussi simple par le coup d'oeil de reconnaissance que Sibylle lui adressa à travers son dernier signe de croix.

Dès ce moment, les rapports de Raoul avec le château devinrent plus familiers, et cette scène de piété se renouvela plus d'une fois en sa présence. Elle lui causait une sorte d'émotion indéfinie qu'il éprouvait encore en assistant heure par heure à l'existence monastique du curé, et en respirant continuellement l'atmosphère de l'église et les vagues parfums du sanctuaire. Ce cadre singulier où sa vie se trouvait enfermée le faisait sourire quelquefois avec une sorte d'amertume dédaigneuse. Au fond, il ne s'y déplaisait pas. Les pratiques pieuses, lorsqu'elles sont entachées d'une superstition puérile et d'une basse dévotion, ont pour effet ordinaire d'inquiéter et d'effaroucher les esprits qu'elles prétendent édifier; mais la vraie piété, les observances d'un culte pur, la discipline religieuse de la vie, sans doute parce qu'elles répondent à l'instinct le plus puissant et le plus élevé de notre nature, ont un charme sans égal, et qui semble être contagieux. Quel est celui de nous, parmi les plus tièdes, qui, pénétrant à l'heure la plus troublée de sa vie morale dans un de ces intérieurs d'aïeul où une piété souriante et calme règle et sanctifie les habitudes de chaque jour, n'y ait pas senti des élans d'attendrissement, de regret et de désir? Ce n'était donc point sans raison que les parents de Sibylle et Sibylle elle-même avaient espéré que Raoul n'échapperait pas à l'influence du milieu salubre qui l'enveloppait. Dans ce milieu en effet, entre la simplicité évangélique du presbytère et la noblesse patriarcale du château, rien ne choquait son esprit, tout plaisait à son imagination, et tout apaisait son coeur. Il est peut-être vrai de dire que la vie factice et tumultueuse du monde, le contact d'une société dépravée, les jeux effrayants de la force et du mal sur la surface de la terre, contribuent plus encore que les arguments et l'orgueil de la raison moderne à jeter une intelligence dans les abîmes du doute. S'il y avait un lieu dans l'univers où un homme pût n'avoir sous les yeux que l'aspect des grandes scènes de la nature et le spectacle d'honnêtes gens, il serait difficile que son âme, si bouleversée qu'on la suppose, n'y recouvrât pas un peu de paix et de confiance. C'était en quelque sorte dans ce coin idéal de l'univers que Raoul était transporté, et lui-même s'étonnait des couleurs nouvelles dont sa pensée s'imprégnait quelquefois sous ces cieux inconnus.

Il y avait encore bien loin sans doute de ces dispositions émues et de ces aspirations poétiques à une sérieuse renaissance morale et à une foi positive. L'esprit droit de Sibylle ne s'y trompait pas. Sans bien connaître les objections si multiples et si complexes dont s'alimente le scepticisme moderne, et qu'il est trop superflu d'indiquer à un lecteur de ce temps, elle comprenait qu'elles ne pouvaient céder en un jour à de vagues attendrissements. L'abbé Renaud la rassurait.

— Dieu se sent, lui disait-il, et ne se prouve pas… Laissons ce coeur s'ouvrir encore plus largement, et les objections radicales de l'esprit viendront s'y perdre et s'y noyer d'elles-mêmes. S'il croit une fois en Dieu, je me charge du reste.

Sibylle d'ailleurs semblait s'être fait une loi d'éviter avec tous, et surtout avec Raoul, ce texte d'entretien. Elle lui laissait même voir, dans le cours de leurs relations familières, une sérénité paisible dont il s'inquiétait, la prenant pour de l'indifférence: il craignait qu'elle n'eût vraiment accepté au pied de la lettre, et sans en attendre rien de plus, l'amitié passagère qu'elle lui avait permise; quant à l'épreuve mystérieuse dont l'avenir de leur amour avait paru dépendre, elle n'y faisait aucune allusion, et il pouvait croire qu'elle n'y pensait jamais. — Elle y pensait toujours; elle y pensait quelquefois avec de mortels découragements, quelquefois avec des ravissements où son coeur se fondait.

— Hélas! dit-elle un jour au curé, n'y a-t-il pas de la folie à espérer qu'une âme si endurcie puisse être touchée en si peu de temps et par de si faibles moyens?… Il faudrait qu'elle fût saisie!

Et après une pause elle ajouta avec un triste sourire:

— Il me semble quelquefois, mon père, que si je mourais,… il croirait!

Le vieillard ne put que lui faire signe de la main de chasser ces pensées, et ses yeux s'emplirent de larmes.

Un autre jour, ayant cru surprendre sur le visage ou dans les paroles du comte quelque symptôme heureux:

— Ah! mon père, dit-elle au vieux prêtre, quel rêve je fais! N'est-il point trop beau pour la terre? Sauver du mal et ramener à Dieu celui qu'on aime,… qu'on aime éperdument!

Et elle mit dans ce mot un accent de passion inexprimable.

— Ah! quel rêve je fais! répéta-t-elle.

Elle fondit en larmes à son tour, et cacha son front dans ses mains charmantes.

Cette étrange vie durait depuis deux moins environ, quand un soir, à la nuit tombante, M. de Chalys, qui avait dîné au château, prit le bras de mademoiselle de Férias et l'entraîna doucement dans l'avenue de châtaigniers qui s'étendait devant la grille.

— Mademoiselle, lui dit-il, est-ce que je me trompe? Je me figure que vous ne tenez plus à me convertir…

— Pourquoi, monsieur? Parce que je ne vous catéchise pas?… Outre que je suis une pauvre théologienne, je crains les rôles malséants… J'ai grande envie de vous convertir, ajouta-t-elle en souriant; mais j'ai grande envie aussi de ne pas vous déplaire.

— Je ne sais pas trop dans quel rôle vous pourriez me déplaire, dit Raoul du même ton;… mais enfin voulez-vous connaître l'état de mon âme, mademoiselle Sibylle?

— Oui, s'il est meilleur qu'autrefois.

— Il est meilleur.

— C'est vrai? dit-elle vivement.

Et il sentit le bras de la jeune fille trembler contre le sien.

— Il faut que ce soit bien vrai pour que je vous le dise, car rien ne me paraîtrait plus cruel que de m'abuser, et plus coupable que de vous abuser vous-même sur un tel sujet… Oui, vous et tous ceux qui vous entourent, vous me faites douter… de tous mes doutes. Il est si difficile, il est si révoltant de croire que des coeurs comme les vôtres soient sortis tout entiers de la matière, et qu'ils y rentrent tout entiers! Chaque jour je me fortifie dans la pensée qu'il y a vraiment une source plus pure d'où les âmes descendent et où elles remontent, — comme les anges de la vision biblique… Oui, j'entrevois Dieu par éclairs depuis quelque temps avec une certitude qui m'éblouit… Ce Dieu n'est pas encore le vôtre sans doute;… mais enfin dites-moi, mademoiselle Sibylle, que vous êtes contente!

— Contente! dit-elle d'une voix basse et pénétrée, non, je ne suis pas contente,… mais j'ai le ciel dans le coeur!

Ils continuèrent à marcher quelque temps en silence sous les sombres arcades de l'avenue. Sibylle tout à coup lui tendit la main:

— Mon ami! murmura-t-elle.

Il prit cette main et la serra sans parler… Elle s'éloigna aussitôt, et il vit son ombre se perdre dans les jardins.

Après la plus heureuse nuit de sa vie, mademoiselle de Férias eut le lendemain un triste réveil. L'abbé Renaud vint lui annoncer que M. de Chalys avait reçu dans la matinée une dépêche qui le forçait de partir immédiatement pour Paris. Raoul comptait d'ailleurs revenir sous peu de jours. Il avait prié le curé de remettre à mademoiselle de Férias la dépêche qui motivait son départ. Elle contenait ces trois mots:

"Viens vite!

"GANDRAX."

En lisant cette signature, Sibylle pâlit.

VI

L'AMOUR DE CLOTILDE

A l'heure même où, sous la voûte des avenues de Férias, Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de Raoul, une scène d'amour fort différente se passait dans le salon d'une de ces élégantes résidences d'été qu'on voit suspendues à peu de distance de Paris sur les coteaux de Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propriétaire de cette habitation, avait eu ce jour-là à dîner un mai qu'il s'était fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni pourquoi. C'était Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied de la familiarité dans la maison de ce jeune homme, Gandrax n'avait pas eu besoin de déployer les souplesses stratégiques qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de son naturel se fût difficilement prêtée. Le génie de Clotilde avait pourvu à tout. Comme toutes les femmes à tête forte qui méditent d'unir les agréments de l'indépendance aux bénéfices d'une situation régulière, elle avait jugé bon d'affermir préalablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une confiance à toute épreuve. Avec une imagination de feu et nuls principes, elle avait su lui persuader qu'elle était à la fois une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pénétré de cette flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de secrètes ardeurs qui n'étaient égalées que par son respect. S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les théâtres ou dans les tribunes du sport quelques amours moins éthérées et plus en harmonie avec l'argile inférieure dont il se sentait pétri, il en rapportait des remords et des terreurs qui n'échappaient point à Clotilde et qui achevaient de lui assurer l'empire. Le jeune baron, malgré tout, était trop amoureux de sa femme pour n'en être pas jaloux. Ce fut donc avec une véritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner l'activité de sa pensée vers les hautes spéculations de la science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La réputation de Gandrax était d'ailleurs particulièrement rassurante; l'intégrité de ses moeurs n'était pas moins notoire que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince cervelle faire un coup de diplomatie raffinée en ménageant à sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son intimité domestique un homme qui semblait devoir y être une égide plutôt qu'un danger.

Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait été le reflet que jetait sur lui son amitié avec Raoul. Puis peu à peu la puissance personnelle, la beauté imposante et la célébrité du jeune savant avaient exercé sur l'esprit de Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre pour de l'amour. Désespérée à ce moment même par l'abandon et par le départ de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre les traces, elle s'était livrée brusquement à cet entraînement équivoque dont un goût subit pour les curiosités de la science fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans sincérité ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de s'initier aux graves études qui occupaient Gandrax, et de donner à leur liaison un caractère élevé qui en rachetât vis-à-vis d'elle-même les tristesses et les rougeurs. Née avec de grandes passions, Clotilde n'était pas une âme basse, et même dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse originelle étouffée par une éducation détestable.

Louis Gandrax avait eu une jeunesse ascétique. Assailli sans sa maturité par un de ces amours vengeurs que déchaîne quelquefois le démon de midi, il avait transigé avec son orgueil, qui était sa maîtresse vertu, par un singulier compromis. Impuissant à vaincre sa passion, il avait cru faire acte de supériorité dominatrice en l'imposant à Clotilde, et il était parvenu ainsi à ériger en nouveau triomphe de sa volonté ce qui n'en était au fond qu'une défaillance. Ce triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la beauté de Clotilde, secrètement touché de l'auréole de gloire mondaine que cette conquête élégante ajoutait à son front sévère, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux délices et aux vanités d'un amour qui lui paraissait compléter sa fière personnalité. Il arrangea pour toujours son existence dans ce cadre idéal, et il se vit même couronné devant la postérité du prestige d'une de ces grandes liaisons en même temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne dédaigne pas de consacrer. Dès ce moment, le jeune matérialiste foula d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir, et il put se répéter, avec plus de certitude que jamais, son axiome favori: "Il y a un Dieu!… c'est l'homme qui sait et qui veut!"

Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre formellement dans cette soirée même où nous le retrouvons à Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le prétexte ordinaire d'études et d'expériences scientifiques, il avait passé la journée chez Clotilde, qui s'était organisé un petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqué à son arrivée une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui révélait la présence du comte de Chalys à Férias, en joignant à cette nouvelle quelques détails venimeux sur la personne de Raoul, sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame de Val-Chesnay s'était extrêmement divertie à la pensée du comte de Chalys transformé en ermite et en enfant de choeur. Gandrax s'était contenté de lever les épaules et d'éviter ce sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du jour, et pendant le dîner, en particulier, elle avait décoché à Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans inquiéter le jeune savant, avaient légèrement blessé son orgueil. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement à ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que son langage et sa physionomie exprimaient avec prédilection. Il était toujours sorti de ces épreuves avec une confiance plus forte dans cette suprématie irrésistible et magnétique qu'il aimait à se reconnaître. Il ménageait ce soir-là à son élève une de ces répressions ironiques; il attendait donc avec impatience que M. de Val-Chesnay voulût bien, suivant son usage, aller fumer dans son parc ou dans ses écuries, et le laissât en tête-à-tête avec Clotilde dans le salon d'été, où ils avaient passé en quittant la table.

Mais Clotilde, de son côté, lui ménageait une surprise. Elle venait de s'étendre sur une causeuse dans une attitude de nonchalance épuisée. Au moment où le débonnaire baron s'esquivait discrètement, elle l'appela tout à coup d'une voix caressante:

— Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!… Nous sommes seuls,… et je vous ai vu si peu aujourd'hui!

M. de Val-Chesnay, peu habitué à ces élans de tendresse, s'arrêta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude, alluma un cigare, et s'établit dans un coin retiré du salon, pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie à deux pas de la causeuse et lançait à Clotilde un coup d'oeil sévère. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla vaguement, pendant quelques minutes, à travers la porte entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis, s'adressant de nouveau à son mari du même accent affectueux et pénétré:

— Mon ami, reprit-elle, où êtes-vous donc? Pourquoi si loin?…
J'aime l'odeur de vos cigares… Venez donc ici!

Elle lui montra du bout de son éventail une espèce de gros tabouret qu'elle approcha elle-même de la causeuse.

Roland s'était empressé de se rendre à cet appel. Elle laissa pendre sa blanche main sur la tête du jeune homme, puis, le forçant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le regarda dans les yeux:

— Vous êtes joli! dit-elle à demi-voix.

Et elle reprit sa pose rêveuse, sans cesser de promener sa main sur la tête blonde de Roland.

Après un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax:

— Quelle belle soirée, n'est-ce pas? lui dit-elle.

— Très-belle! dit Gandrax.

— J'adore ces premiers soirs d'automne!… Vos cheveux sont comme de la soie, Roland… Avez-vous remarqué, Gandrax, les cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,… et d'honnête homme!

— Tout à fait, murmura Gandrax.

Il y eut un nouveau silence. Elle se mit à rire.

— Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bonté… Allez voir un instant vos chevaux, je vous le permets, — d'autant plus qu'à la longue cette fumée de cigare… Oh! elle ne me fait pas mal, non!… mais elle me grise,… elle m'enivre!… Allez, mon ami… je vous donne vingt minutes,… mais pas une de plus, vous entendez!

Le jeune baron, hébété de son bonheur, appuya ses lèvres sur la main de sa femme, et sortit en triomphe.

Gandrax le laissa s'éloigner; puis il se leva, et, affectant vainement le calme, car sa voix tremblait de colère:

— Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette scène, n'est-ce pas?

— Quelle scène, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et traînante.

— La scène d'atroce coquetterie que vous venez de jouer là!

— Comment!… il faut vous l'expliquer?… vraiment? Vous ne la comprenez pas tout seul?

Elle sourit.

— Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,… vous perdez vos peines, allez! Eh bien, cette scène, je vais vous l'expliquer d'un mot,… d'un mot qui brûle mes lèvres depuis trop longtemps;… mais enfin mieux vaut tard que jamais!

Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et, accentuant tout à coup sa parole avec une sombre énergie:

— Vous m'ennuyez!… Comprenez-vous?

Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il eût reçu dans la tête une balle de pistolet, il tourna sur ses talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de volonté suprême, fit quelques pas dans le salon, et, revenant vers Clotilde, qui, toujours à demi couchée, mais le buste rigide et la tête haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:

— Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication.
Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?

— Pourquoi? reprit-elle du même ton âpre et violent: parce que je ne vous ai jamais aimé! parce que jamais une femme ne vous aimera,… à moins que vous n'alliez la chercher dans la fange d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni coeur, ni âme, ni esprit,… ni rien de ce qui peut relever à ses propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,… rien de ce qui peut lui faire quelquefois de son amour un rêve généreux, un enthousiasme, une poésie,… une religion!… Non! Dieu merci, je ne vous ai jamais aimé! Je n'ai aimé en vous que l'ombre de votre ami,… de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!… Et ce que je vous dis là, je l'ai dans le coeur depuis la première heure, sachez-le. Je me résignais cependant, j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais, car une femme qui en est à sa première faute s'y attache avec désespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!… Et vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me fasciniez, que vous étiez mon maître et seigneur!… Pauvre homme!… vous voyez si j'ai peur! — Tenez, n'en parlons plus… Je pense que vous comprenez maintenant?… Au surplus, que vous compreniez ou non, cela m'est égal! L'important est d'en finir,… finissons-en donc… Allez-vous-en!… et tâchez que je ne vous revoie jamais, car vous me faites horreur, — simplement.

Et elle se recoucha sur la causeuse.

Gandrax sortit. — Pendant qu'il gagnait la plus proche station du chemin de fer, il s'arrêtait de temps à autre et portait la main à son front, croyant sentir le sol trembler sous ses pieds. Il était onze heures du soir quand il fut rendu chez lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise; puis au bout d'un instant, comme si l'immobilité lui eût été insupportable, il se releva et se mit à se promener d'un pas lent et régulier dans la longueur de la vaste pièce. Le martellement précipité de ses tempes sonnait à ses oreilles comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son cerveau. Dans ce réveil brutal, dans cette chute immense et sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait confusément quelque soutien auquel il pût se rattacher: il n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble pauvreté même, dépouillés à jamais du charme dont l'amour de Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses. En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune espérance, — le vide. Il eût voulu pleurer; mais il ne restait pas dans son âme desséchée une seule des sources d'où peut jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de spectre jusqu'aux premières lueurs du jour: quand l'aube blanchissant les fenêtres vint donner à son cauchemar une réalité plus irrécusable et plus poignante, quand il fallut recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure au coeur, il ne le put pas. — L'idée de la folie traversa son cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur brune, et la vida d'un trait. — Puis il reprit sa promenade avec une gravité lugubre, son pas s'alourdissant par degrés. Tout à coup il s'arrêta, agita les bras convulsivement, et tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un médecin fut mandé. Après deux heures d'un assoupissement mêlé de délire, il se réveilla et eut la force de dicter sa dépêche à Raoul.

Raoul arriva dans la soirée de ce même jour et se fit conduire chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans avoir trouvé à qui parler. La chambre du savant était une sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'éclairait faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la muraille blanchie à la chaux était appliqué un lit de fer dans lequel Raoul aperçut Gandrax. Ses cheveux noirs étaient repoussés et rejetés en arrière, dégageant son large front couvert d'une pâleur cendrée. Un sourire passa sur ses joues creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul. Il lui tendit la main avec effort:

— Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir revu.

— Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand es-tu malade?

Gandrax fit un signe à la femme qui le gardait: elle sortit aussitôt. Il désigna alors du doigt à Raoul la fiole vide qui était posée près de la lampe. Raoul l'examina à la hâte: un pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit, et regardant fixement Gandrax:

— Clotilde? dit-il.

— Oui, dit Gandrax.

Et après une pause:

— La première faiblesse de ma vie,… et la dernière!

— Ah! malheureux!… mais si tu as résisté jusqu'ici, on peut espérer… L'opium pardonne… Où est le médecin? Que dit-il?

— Le médecin, c'est moi… Il dit que le système nerveux est détruit, et que je suis perdu… Je ne suis plus qu'une matière qui se transforme.

— Mais tu peux te tromper, s'écria Raoul avec agitation.
Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu?

— Personne,… inutile,… ne me trouble pas; assieds-toi.

M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise à côté du lit:

— Souffres-tu beaucoup, mon ami?

— Beaucoup… J'ai fait une faute,… la dose était trop forte; mais j'étais fou.

Après un moment, un éclair d'ironie glissa sur la bouche amincie de Gandrax:

— Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on?

— Mon ami, je t'en prie.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans la triste chambre que la respiration sifflante du malade et les faibles battements d'une montre posée sur son chevet. L'oeil de Gandrax cependant, attaché avec insistance sur celui de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquiétude pénible:

— Tu désires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant vers Gandrax.

— Pourquoi ne pleures-tu pas?

— Mon ami! je fais un rêve affreux; je suis terrifié!

— Il ne pleure pas!… murmura Gandrax.

Après une nouvelle pause, il éleva plus fortement la voix:

— Quelle heure est-il?

— Bientôt minuit.

— Quel jour?

— Jeudi.

— Donne-moi ta main,… donne vite!

Raoul se leva vivement et lui prit la main:

— Louis, dit-il, n'as-tu rien à me recommander? n'as-tu rien qui te tourmente? Es-tu bien maître de ta pensée en ce moment terrible?… Es-tu sûr?… Sais-tu bien ce que tu es,… où tu vas?

— Où je vais?

Un sourire effrayant retroussa les lèvres de Gandrax: il se dressa à demi sur sa couche, retira brusquement la main que tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une énergie farouche:

— Là! dit-il.

Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et sa tête inerte retomba sur l'oreiller. — Raoul, après une minute de contemplation silencieuse, cacha son front dans ses mains, et des larmes ruisselèrent à travers ses doigts crispés; mais Gandrax ne pouvait plus les voir.

M. de Chalys veilla seul près des restes de son ami. — Le surlendemain, la cérémonie des funérailles eut lieu dans l'église Saint-Sulpice avec un mélange de pompe et d'austérité qui rappelait à la fois les honneurs mérités et la digne pauvreté du jeune savant. En entrant dans l'église, Raoul aperçut dans un des bas côtés une femme vêtue de noir, dont l'air de jeunesse et d'élégance le frappa; il sentit un frisson passer dans ses veines. C'était Clotilde en effet; poussée par ce goût des émotions fortes et dramatiques qui est propre aux femmes de son espèce, ou peut-être par quelque secret sentiment de remords et de piété, elle avait recherché ce spectacle. On l'entendit à plusieurs reprises pleurer sous son voile. Ces pleurs étaient sincères; mais elle pleurait sur elle-même bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa destinée semblait se teindre à ses yeux du jour lugubre et des flammes bleuâtres dont l'église était remplie. Elle s'épouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec attendrissement les scènes heureuses de son enfance, les bois et les campagnes de Férias, la paix qu'elle y avait laissée. Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa soudain devant elle, et qui l'obséda avec une persistance étrange: ce fut la vision du fou Féray couché sur le pavé de la cour de Férias, et soulevant tout à coup les oripeaux ensanglantés dont elle l'avait affublé pour lui adresser de la main, comme une des tragiques prophétesses de Macbeth, une vague menace de royauté et de malheur.

Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, après avoir accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra à son hôtel. Il s'était retiré dans un grand salon du rez-de-chaussée fermé depuis longtemps, et où la lumière du dehors pénétrait à peine par une fenêtre dont on avait écarté les volets. La porte s'ouvrit tout à coup, et un vieux domestique s'y montra timidement.

— C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il.

Raoul se leva avec impatience.

— Mais je j'attends personne!

Il n'avait pas achevé sa phrase, que madame de Val-Chesnay était dans le salon. Le vieux domestique sortit à la hâte.

Clotilde s'était arrêtée immobile devant Raoul. Son voile était baissé, laissant entrevoir sa pâleur ardente et ses yeux de flamme. Sous ses vêtements de deuil, relevés d'ornements de jais, sa taille superbe, sa grâce sombre, sa fière beauté, resplendissaient d'un éclat saisissant. Raoul la regardait avec un air d'indécision et de colère. Elle repoussa lentement son voile et attacha sur lui un oeil suppliant.

— Que voulez-vous? dit durement le comte.

— Votre pitié, Raoul.

— Je vous la refuse!

Il se détourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle:

— Savez-vous qu'il s'est tué? reprit-il. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve… hardie de vous présenter ici!

— Je le savais! murmura-t-elle.

Elle se jeta sur un divan, cacha sa tête dans la soie des coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes à grands pas dans l'obscurité de l'immense salon, et, s'arrêtant en face d'elle brusquement:

— De grâce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est inutile… et répugnant.

Elle releva le front.

— Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-même ce qui s'est passé? Croyez-vous donc être si étranger à ce malheur,… à ce crime,… que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui m'avez poussée à ce vertige,… dont voici les suites?… Ne m'avez-vous pas demandé mon amour?… L'ai-je rêvé, dites?… Et le jour où il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torturée, humiliée, désespérée,… en vous donnant à une autre sous mes yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de pitié,… un mot de pardon?… Et qu'avez-vous pourtant à me pardonner,… si ce n'est de vous avoir aimé trop fidèlement à travers ce fantôme d'amour que j'avais saisi dans mon désespoir, parce qu'il était encore un souvenir, une ressemblance de vous,… parce qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!… Eh! grand Dieu! c'est ce qui l'a tué, si vous l'ignorez, car le moment est venu où je me suis réveillée de ce songe avec horreur;… je n'ai pu le tromper plus longtemps,… le cri de la vérité s'est échappé de mon coeur, et l'a foudroyé!… Plaignez-le; moi, je l'envie! Il ne souffre plus!

Elle plongea son front pâle dans ses mains et se remit à sangloter avec violence.

— Madame, dit Raoul avec gravité, je ne vous reproche rien, et je me reproche amèrement, à moi, la conduite inconsidérée qui a pu vous préparer de telles fautes et de tels chagrins… Je vous en demande même pardon, si vous le voulez. Maintenant vous devez comprendre que nous sommes séparés par le plus profond des abîmes, et que cette explication ne saurait se renouveler ni même se prolonger entre nous sans prendre une couleur odieuse… Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un fauteuil, comme accablé par les sensations pénibles de cette scène. La jeune femme s'était levée.

— Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se détourna en appuyant son front sur sa main.

— Ah! reprit-elle du même accent suppliant, que vous êtes dur! Je vous demande si peu,… moi qui vous avais tant donné! Est-ce que cet amour enfin,… l'unique de ma vie!… ne me vaudra pas à ce dernier moment… une parole de bonté,… de compassion?… Ah! soyez sûr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous quitter,… pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froissée: elle s'était mise à genoux et se traînait sur la tapis.

— Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop… On m'a perdue dès l'enfance en ne me laissant connaître d'autres lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mérite au monde, pas une vertu, pas une croyance… Je sais aimer seulement,… et je vous aime!… Vous êtes ma religion;… je vous aime… comme je voudrais aimer Dieu!… Ah! si vous m'aviez mieux connue, vous n'auriez pas tant dédaigné peut-être une tendresse comme la mienne,… car je vous jure qu'il n'y en a pas une semblable sous le ciel!… Maintenant tout est fini,… je le sens,… et il y a presque de la démence à espérer que votre coeur s'ouvre jamais pour moi… Sachez bien cependant,… voilà ce que je veux vous dire,… sachez que je vous reste consacrée et dévouée,… et qu'à l'heure où vous le voudrez,… sur un mot, sur un signe,… je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde à deux genoux,… comme votre servante et votre esclave!… Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son sein et la pressa sur ses lèvres. — Raoul se dégagea avec une sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se levant lui-même:

— Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et impérieuse.

Elle était debout, toute frissonnante et comme près de défaillir.

— Dites-moi que je vous fais pitié, murmura-t-elle, et je pars!

— Oui, vous me faites grande pitié, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui étincelaient sous ses pleurs, soupira longuement et sortit à pas lents.

Le surlendemain, dans la matinée, M. de Chalys remontait en wagon et reprenait le chemin de Férias.

VII

LE CYGNE

Ce n'était pas sans quelque hésitation que le comte de Chalys avait pris le parti de retourner à Férias. Son bref séjour à Paris, et les événements qui l'avaient marqué, semblaient avoir rompu le charme dont la main délicate et pure de Sibylle l'enveloppait depuis quelques mois. Il s'était comme éveillé de ce rêve, et il y voyait une sorte d'enfantillage à demi ridicule auquel il s'étonnait de s'être prêté si longtemps. Cette sombre disposition de son esprit ne fit que s'irriter dans le cours du voyage. Le contact de la vie réelle, de ses tristesses et de ses dépravations avait rejeté sa pensée dans tous les découragements et dans toutes les ironies du scepticisme; la mort sèche et brutale de Gandrax l'avait replongé en pleine matière; son entrevue même avec Clotilde l'avait profondément troublé. Malgré les révoltes de sa conscience, les transports, les ardeurs, les paroles enflammées de la jeune femme avaient fait monter à son cerveau la fumée des amours païennes, et lui laissaient encore dans les veines une ivresse secrète; il la voyait toujours à genoux devant lui, dans le désordre de ses pleurs, de sa beauté et de sa passion. Loin de lui faire un crime de cette passion emportée et prête à tous les sacrifices, il était tenté de l'admirer et de la déifier comme une vertu supérieure à toute autre, et près de laquelle l'amour scrupuleux et timoré de mademoiselle de Férias pâlissait étrangement. Il était parti cependant, peut-être pour épargner à Sibylle un coup trop soudain, peut-être pour se soustraire lui-même à des entraînements dont il sentait l'horreur.

Quand il arriva le soir au presbytère, l'abbé Renaud, à qui il avait écrit la veille pour le préparer à son retour, l'informa que la famille de Férias l'attendait pour dîner. Il retint la voiture qui l'avait amené de la gare, et se fit conduire au château. L'accueil affectueux et presque filial qu'il y reçut ne put vaincre la froideur chagrine qu'il avait dans le coeur, et que son visage et son accent même trahissaient. Les tristes circonstances qui l'avaient appelé à Paris, le deuil qu'il en avait rapporté, expliquaient suffisamment son attitude au marquis et à la marquise de Férias; mais Sibylle parut être plus clairvoyante. Il y avait eu dans son premier regard lorsqu'elle avait tendu la main à M. de Chalys une expression de curiosité inquiète qui le surprit et l'embarrassa. Dans cette nature fine, délicate et sensitive à l'excès, le tact et le pressentiment devaient approcher de la divination. Elle ne cessa de l'observer pendant le dîner avec le même air d'anxiété. Elle remarqua qu'il sortait du salon, contre sa coutume, à l'heure de la prière, comme pour éviter d'y assister. Elle remplit d'ailleurs pendant le reste de la soirée son rôle de maîtresse de maison avec son calme habituel, quoiqu'elle fût fort pâle. Elle se mit un instant au piano, servit le thé, et crayonna sur un bout de table, à l'ombre de ses blonds cheveux, en échangeant avec M. de Chalys quelques paroles indifférentes.

Il était dix heures et demie quand il se retira. En sortant du château, il s'arrêta sur le haut du perron comme frappé du spectacle qui s'étendait sous ses yeux. La soirée, déjà froide, était belle et pure: un mince croissant d'argent glissait dans la profondeur de l'azur, et allait disparaître derrière la cime noire des bois; il répandait encore une aube limpide dans l'enceinte de la cour, et un peu au delà quelques pâles rayons miroitaient faiblement sur le vitrage des serres, dans l'eau des bassins et sur le plumage éclatant d'un cygne immobile. C'était une scène d'une paix et d'un silence comme enchantés. Raoul la contempla un instant et soupira longuement. Un bruit léger le fit retourner: il vit mademoiselle de Férias à deux pas de lui.

— Vous êtes triste, monsieur, lui dit-elle avec cette grave sonorité d'accent qui était la séduction de sa voix.

— Comment ne le serais-je pas, mademoiselle!… Je viens d'être frappé si cruellement.

— Sans doute,… mais il y a quelque chose de plus, n'est-ce pas?… Soyez vrai!

Il baissa les yeux, hésita, puis, relevant la tête:

— Je voudrais vous parler, mademoiselle Sibylle.

— Maintenant?

— Maintenant.

Elle parut hésiter à son tour; puis tout à coup:

— Attendez-moi.

Elle rentra dans le vestibule et reparut l'instant d'après: elle avait jeté sur ses épaules à demi nues une courte mante blanche bordée de bleu, dont la capuchon retombait sur son front. Elle prit le bras de Raoul: ils descendirent lentement les degrés du perron et traversèrent la cour en silence, se dirigeant vers le parc. Comme ils entraient dans la sombre allée qui s'ouvrait devant la grille, et que rayaient çà et là des bandes de lumière blanchâtres, Raoul éleva enfin la voix, et parlant avec une amertume à peine contenue:

— Mademoiselle, dit-il, je viens de traverser quelques-unes de ces heures rigides qui rappellent un homme à la réalité et à son devoir. Je vous supplie donc de me révéler le secret de votre pensée, je vous supplie de me dire si l'honneur d'obtenir votre main me sera vraiment interdit tant que j'aurai pas reçu d'en haut la grâce, — qui me manque, — et qui, j'en ai peur, me manquera toujours. Dans ce cas, je n'attendrai pas, je vous l'avoue, pour rompre un attachement sans espoir, que j'y aie perdu le peu de courage et de dignité qui me reste.

Sibylle s'était arrêtée brusquement.

— Je sentais cela! dit-elle à voix basse.

Sans paraître l'entendre, il continua avec la même âpreté:

— Oui, dès à présent, je renoncerais à une épreuve que je regarde comme inutile, comme insensée.. Le temps des illusions est passé… Vos croyances ne seront jamais les miennes… Tant que je vivrai, le doute coulera dans mes veines avec mon sang… Voilà la vérité.

— Pardon, monsieur, dit mademoiselle de Férias d'un ton à peine distinct; mais ce langage est si inattendu après celui que vous me teniez il y a bien peu de jours, et à cette heure même, qu'avant d'y répondre j'ai besoin de me recueillir.

Raoul la salua. Elle marcha quelque temps près de lui en silence. Ils arrivèrent à l'extrémité de l'avenue dans le demi-jour lumineux d'une clairière. Sibylle, comme étonnée, leva les yeux vers le firmament semé d'étoiles, et dans ce simple mouvement son visage, se dégageant de l'ombre de sa mante, parut à Raoul éclairé d'une sorte de pâleur et de transparence singulières.

— Vous souffrez? lui demanda-t-il vivement en se rapprochant.

Elle sourit.

— Un peu, dit-elle.

Et montrant le ciel du doigt:

— Je tombe de si haut!

Il crut qu'elle chancelait tout à coup; il fit un mouvement pour la soutenir, elle le repoussa avec sa grâce tranquille.

— Donnez-moi votre bras seulement.

Elle entra dans une allée voisine, et au bout d'un instant:

— Voici ma réponse, dit-elle. Je n'ai pas deux paroles: je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne croit pas, qui ne prie pas, qui n'a d'autre dieu que la matière et d'autre espérance que le néant. Je serais coupable si j'acceptais une telle union, puisque je n'y pourrais donner le bonheur, ne l'y trouvant pas. Il faut donc nous séparer;… mais, je vous en prie, monsieur, ne nous séparons pas avec des paroles de colère et d'amertume… Que le souvenir de cette heure suprême nous soit doux à tous deux… Je vous le demande surtout pour moi… Je n'aurai que ce roman dans ma vie,… je vous prie que la dernière page n'en soit pas mauvaise! Je suis, je vous assure, une personne courageuse, et, malgré le chagrin que j'éprouve, je suis très-capable de goûter le charme de cet instant qui me reste,… quand il serait le dernier de ma vie, comme il est le dernier de notre amitié.

Il ne lui répondit que par une faible pression du bras.

Après quelques minutes d'une marche silencieuse:

— Parlez-moi, mon ami, reprit-elle, parlez-moi comme autrefois, comme si nous devions nous revoir demain et toujours.

— Je ne puis, Sibylle…

— Dites-moi que, malgré tout, mon souvenir vous sera cher…

— Bien cher,… oui…

— Le vôtre me sera sacré… Je ne verrai jamais un ciel d'été ni une belle nuit sans penser à vous et sans vous bénir.

— Me bénir!… dit Raoul amèrement.

— Oui, vous bénir… Vous avez mis dans ma vie quelques heures douloureuses, c'est vrai; mais je vous ai dû aussi les émotions les plus élevées, les joies les plus profondes qui puissent ravir l'âme d'une femme… et d'une chrétienne… Quelle soirée heureuse que celle qui précéda votre triste départ! Quel moment que celui où je sentis votre coeur s'ouvrir et Dieu y descendre!… Vous me disiez ce soir-là des choses si justes, si nobles, si dignes de vous!… J'y ai souvent pensé depuis,… non pas que j'aie besoin d'aucun argument pour affermir ma foi,… je ne comprends pas le doute… Le nom de Dieu est écrit pour moi si visiblement sur chaque brin d'herbe, sur chaque feuille, sur chaque étoile; ce silence même de la solitude, de la nuit et des cieux me laisse entendre sa voix si clairement, que mon coeur croit vraiment comme mes yeux voient et comme mes lèvres respirent… Mais ce que vous disiez me frappa… Que j'aurais aimé à parler souvent avec vous de ces choses élevées!… Je n'osais pas… Je suis plus femme que vous ne le croyez,… je le suis trop peut-être… Je redoutais de vous plaire moins,… de perdre à vos yeux un peu de ce prestige qui vous avait touché,… de vous sembler une pédante et une prêcheuse… N'est-ce pas que je puis, en ce moment du moins, m'abandonner à cette faiblesse de mon esprit, sans craindre de vous apparaître, quand vous penserez à moi dans l'avenir, sous une forme chagrine et déplaisante?

— Ne le craignez pas…

Ils continuaient, pendant cet étrange dialogue, de s'avancer dans l'intérieur du bois, tantôt perdus dans l'ombre épaisse des futaies, tantôt traversant des éclaircies inondées d'une clarté stellaire. Raoul comprit que leur promenade ne s'égarait pas au hasard, et que Sibylle la dirigeait tour à tour avec une prédilection calculée vers chacun des sites qu'elle avait le plus aimés. Elle semblait d'ailleurs avoir recouvré toutes ses forces: elle marchait sans fatigue et sans hâte de ce pas élégant, souple et glissant, qui était son allure habituelle. Il la regardait cependant par intervalles avec inquiétude, étonné de ne retrouver dans son langage aucune trace de la vivacité et de la fierté fougueuses de son naturel. Sa voix avait un calme et une douceur extraordinaires. Raoul sentait dans cette frêle créature une volonté et une énergie d'un principe supérieur aux passions violentes dont il était agité lui-même, et qui se taisaient maîtrisées. Livré à un désordre d'esprit indicible, il se laissait conduire, comme en rêve, par la main de cette enfant, sans résolution, sans force, presque sans pensée.

— Vous rappelez-vous vos paroles, mon ami? poursuivit-elle… Il y a, disiez-vous, des êtres et des coeurs qu'il est impossible, qu'il semble monstrueux de vouer au néant!… Cela paraît si vrai, si éblouissant de vérité! Puisque nos corps, quand la mort les prend, ne font que changer de forme, puisque la matière est immortelle, et que ce qu'il y a en nous de plus fragile et de plus misérable doit vivre éternellement, comment concevoir que nos pensées les plus hautes et nos sentiments les plus sublimes, que nos dévouements, notre charité, notre foi, nos élans vers Dieu, nos amours, nos souffrances, nos larmes, que tout cela doive périr avec nous sans laisser de traces,… sans trouver un avenir, un refuge, une justice!… Ainsi tout survivrait, excepté ce qui est pur!… tout serait éternel, excepté ce qu'il y a en nous de bon et de grand,… excepté tout ce qui honore la vie, tout ce qui décore la terre, tout ce qui plaît au ciel! Oh! non!… il y a, c'est vous encore qui le disiez, il y a une source pure d'où nos âmes descendent et où elles remontent, comme les anges dans la vision biblique… J'aime cette image… Il est doux d'entourer la mort de ces prestiges souriants, surtout quand on a perdu des êtres bien-aimés. — Vous avez perdu votre mère toute jeune, n'est-ce pas, mon ami?

— Toute jeune, oui.

Sibylle cessa de parler. Elle s'était arrêtée sur un plateau découvert, devant lequel s'étendait un horizon de collines étagées et de ravins sinueux qui allaient en s'abaissant au loin vers la mer. Au fond des vallées marécageuses et sur les flancs entre-croisés des coteaux flottaient ces vapeurs diaphanes de l'automne qu'on appelle poétiquement dans le pays les dames blanches. Pénétrées par les lueurs sidérales, elles répandaient sur les contours indécis de ce vaste paysage un vague aérien et une sérénité lactée qui ne semblaient pas être de la terre. Mademoiselle de Férias, appuyée sur le bras de Raoul, contempla longtemps ce spectacle avec une attention profonde. Elle parut se réveiller tout à coup, et reprenant sa marche:

— Allons! dit-elle.

Ils entrèrent alors dans une des parties les plus ombragées du bois. Sibylle avait accéléré son pas. Ils descendirent un sentier rapide, et se trouvèrent soudain sur le terre-plein d'une étroite clairière que dominait la silhouette sombre d'une roche élevée et abrupte, pareille à un fragment de muraille ruinée. Raoul tressaillit. Il reconnut la Roche-à-la-Fée, la petite fontaine qui en recevait les filtrations et la vallée sauvage où roulait le ruisseau de Férias, dont une brume épaisse marquait au loin les méandres. Quelques feux brisés d'étoiles, perçant à travers la feuillée, scintillaient doucement dans l'onde du bassin, et les gouttes d'eau qui y tombaient coup sur coup faisaient entendre un bruit clair et triste qui semblait ajouter encore au silence de cette solitude.

Sibylle promena longuement son regard autour d'elle:

— C'est là, dit-elle ensuite à demi-voix, que j'ai voulu vous dire adieu,… Raoul. Vous me pardonnerez encore cette faiblesse, n'est-ce pas? Je suis si enfant avec toute ma raison… Quand je vous ai vu là pour la première fois, vous souvenez-vous?… c'était au printemps et par un soleil charmant… Maintenant… c'est l'automne et la nuit!…

Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, et s'interrompit tout à coup; puis elle se détourna, se jeta la face contre le rocher, et, plongeant sa tête dans les lierres et dans la mousse humide qui en couvraient les parois, elle sanglota amèrement.

Raoul, immobile et comme anéanti, regardait ce gracieux fantôme qui pleurait dans l'ombre, et qui plus que jamais semblait être le génie mélancolique de ce lieu solitaire; puis il s'avança lentement, et debout, à deux pas de la jeune fille:

— Sibylle! lui dit-il d'une voix basse et pénétrée; ah! quel jeu barbare vous jouez avec moi… et avec vous-même! quel crime vous commettez au nom de votre Dieu et de vos vertus!… Nous nous aimons comme jamais deux créatures sur terre ne se sont aimées… Vous pleurez, et j'ai le coeur déchiré… Nous sommes libres,… tout nous donne l'un à l'autre,… le bonheur est là dans nos mains,… et vous le repoussez,… vous n'en voulez pas!… Pourquoi?… Vous le savez à peine vous-même, malheureuse enfant!

— Raoul, dit-elle, en retrouvant soudain la fière énergie de son accent, je repousse ce bonheur, parce qu'il serait un mensonge, parce que nous ne serions pas vraiment unis,… parce que je veux être aimée comme j'aime, et que rien ne dure que ce qui s'appuie là!

Elle montra le ciel.

— Ah! je sais, reprit-elle avec plus de douceur, je sais que vous souffrez, et je voudrais me mettre à genoux pour vous demander pardon de la peine que je vous fais;… mais vous voyez que je souffre bien aussi,… moins que vous pourtant, je le crois,… car moi, j'espère vous retrouver… Oui, je l'espère fermement, Raoul,… j'en suis certaine!… Adieu!

Raoul laissa tomber sa main dans la main qu'elle lui tendait, et elle s'éloigna à la hâte.

Au bout de quelques pas, il la vit s'arrêter, s'appuyer contre un des arbres qui bordaient le sentier, et il l'entendit murmurer:

— Je ne vois plus!

Il courut à elle:

— Prenez mon bras!… Ne craignez rien de moi… pas un mot de plus, pas une prière… mais il faut que vous retourniez, et vous ne pouvez retourner seule!…

Il sentit qu'elle tremblait sous sa mante, qui était imprégnée de l'humidité de la nuit. Elle ne dit rien, se suspendit à son bras, et gravit péniblement la rampe qui tournait autour du rocher. Peu à peu son pas se raffermit, mais elle demeurait la tête penchée, comme étrangère à tout, s'abandonnant au bras qui la guidait.

Après un quart d'heure de marche, une halte soudaine que fit Raoul la tira de sa stupeur. Elle jeta autour d'elle un regard étonné.

— Mon Dieu! dit-elle,… mais je ne reconnais rien, je ne vois pas, je ne me retrouve pas!… Ce brouillard cache tout… Etes-vous sûr d'être dans le vrai chemin?

— Jusqu'ici, je l'ai pensé; mais en ce moment je suis troublé, je vous l'avoue… On ne distingue rien à deux pas!

Comme il arrive souvent en effet, vers le milieu de la nuit, sous ce climat et dans cette saison, les vapeurs humides des marais environnants s'étaient élevées subitement. Elles s'étaient enroulées d'abord, comme des flocons de givre, autour des branches et des buissons, puis elles avaient gagné tout l'intérieur du bois. Elles prêtaient aux taillis les plus clair-semés des aspects fantastiques, et semblaient dresser, sous le couvert des fourrés et dans l'ombre des hautes futaies, une muraille de ténèbres impénétrable.

Mademoiselle de Férias parut recouvrer tout son sang-froid sous cette impression de la vie réelle. Elle interrogea Raoul sur la direction qu'il avait suivie, hésita et se recueillit, puis poursuivit la même route avec agitation. Elle crut s'apercevoir, au bout de peu d'instants, qu'ils s'égaraient de plus en plus. Elle pensa alors que le meilleur parti était de chercher à regagner la Roche-à-la-Fée, espérant qu'une fois maîtresse de ce point de départ elle pourrait s'orienter avec plus de précision. Ils essayèrent donc de retourner sur leurs pas, et achevèrent de se perdre. Ils avaient dans l'esprit ce vertige étrange qui nous saisit quand tous nos guides ordinaires nous font défaut. Sibylle crut bientôt reconnaître, à quelques vagues indices, qu'ils avaient dépassé la limite des bois contigus au parc, et qu'ils étaient entrés dans la forêt qui en était le prolongement, et dont les dernières cimes couronnaient de hautes falaises à deux lieues du château.

Ils continuaient cependant de marcher avec une sorte de résolution fiévreuse, s'étant déterminés à aller toujours droit devant eux. Il leur arrivait presque à chaque pas de se heurter contre des troncs d'arbres ou de s'embarrasser dans les halliers. Ils descendaient et montaient des pentes rapides, et quelquefois traversaient de larges ravines marécageuses où leurs pieds s'imprimaient dans la fange. Par intervalles ils s'arrêtaient pour se consulter brièvement. Des exclamations découragées, des demi-mots douloureux s'échappaient, quoique rarement, des lèvres de Sibylle:

— Mon Dieu! que je suis punie!… Que va-t-on penser?… Pauvres coeurs qui m'aiment tant, et que j'ai oubliés, comme ils doivent être inquiets!

Elle s'asseyait un moment, n'en pouvant plus, toute grelottante, puis elle disait: — Allons! — et se remettait vaillamment en marche.

Raoul était désespéré. Il gardait le plus souvent un silence morne. Il soutenait Sibylle avec un énergie convulsive; il l'entourait d'attentions et de tendresses maternelles. Il y eut un instant où, malgré sa résistance, il l'enleva dans ses bras, et la porta comme un enfant, pour passer une fondrière où il s'enfonçait lui-même jusqu'aux genoux.

Depuis deux longues heures, ils erraient ainsi, perdus dans les bois, dans la brume et dans la nuit, quand, au sortir d'une vallée profonde, ils virent confusément devant eux une haute colline boisée qui s'élevait en forme d'amphithéâtre. Tous deux en même temps reconnurent, à cette disposition particulière du terrain, que leur course désespérée les avait conduits à l'extrémité même de la forêt, sur le revers des falaises où elle venait mourir. Quoiqu'ils fussent à une grande distance du château, la proximité du rivage leur assurait du moins dès ce moment une route connue. Sibylle, ranimée par cette découverte, se mit à gravir rapidement et presque joyeusement la rampe des collines; mais arrivée sur le sommet, et comme ils quittaient enfin l'obscure enceinte des bois, elle défaillit, et sa tête s'affaissa sur la poitrine de Raoul. Il l'appela doucement:

— Sibylle!

Elle ne répondit pas.

Pendant qu'il la soutenait de toutes les forces qui lui restaient, il promenait autour de lui des yeux à demi égarés. Tout à coup son visage s'éclaira; ils distinguait à quelques pas sur la falaise la forme basse et écrasée d'un toit de chaume, d'une sorte de masure qu'il reconnut aussitôt; une lumière s'en échappait par quelque ouverture et brillait à travers la brume. Raoul éleva la voix:

— Jacques! cria-t-il, Jacques! à moi! C'est Sibylle! mademoiselle Sibylle! Viens vite!

Un bruit de pas précipités se fit entendre, et Jacques Féray sortit du brouillard.

— Ah! mon pauvre garçon! reprit Raoul d'une voix agitée, que je suis heureux de te trouver! Je ne savais plus si j'étais de ce monde… Quelle nuit!… Tu vois, elle est malade!… Fais du feu, vite!

— J'en ai, dit Jacques Féray, que rien n'étonnait. Venez.

Raoul emporta Sibylle dans ses bras et suivit le fou dans sa chaumière. Un reste de feu brûlait dans un coin entre quelques grosses pierres qui tenaient lieu de foyer. Jacques Féray y jeta une brassée d'ajoncs épineux, et la vive flamme qui s'en éleva aussitôt rayonna sur les murs désolés de ce réduit avec un air de gaieté bizarre. Raoul déposa la jeune fille évanouie devant cette claire attisée, et, continuant de la soutenir à demi:

— Va vite, dit-il à Jacques, va chercher des bruyères, des feuilles… tant que tu pourras!

Jacques sortit et rentra à plusieurs reprises, et peu de minutes après le sol de la hutte était jonché de bruyères et de feuilles sèches que Raoul disposa à la hâte en forme de couche, et sur lesquelles il étendit Sibylle. Au bout d'un instant, elle soupira et entr'ouvrit les yeux. En voyant Raoul penché sur elle, elle sourit; puis, tout étonnée:

— Où sommes-nous donc? dit-elle.

— Chez votre ami Jacques Féray, dit-il en la rassurant du regard. Ne craignez plus rien. Remettez-vous… Je vais l'envoyer au château tout à l'heure,… quand la brume sera un peu dissipée. Reposez-vous… Tâchez de dormir. Je veille sur vous.

— Oui… Je suis bien fatiguée!

Et, rencontrant l'oeil ardent et affectueux de Jacques Féray:

— Bonjour, mon Jacques, dit-elle faiblement.

Puis, se tournant vers le feu:

— Que j'ai froid! que cela me fait du bien!

Ses yeux se refermèrent, sa tête s'appesantit sur son oreiller de bruyères, et elle s'endormit.

Raoul recommanda le silence à Jacques Féray par un geste impérieux. Jacques crut comprendre qu'il lui ordonnait de sortir; il sortit sur la pointe du pied et alla se coucher sur le gazon de la falaise à quelques pas de la masure. Quelques minutes après, il se mit à chanter de sa voix douce et mélodieuse un de ces refrains plaintifs qu'il avait chantés dans les veillées du bord, quand il était matelot, et qu'il avait répétés souvent près du berceau de sa petite fille. Raoul, assis sur une des pierres du foyer et penché sur Sibylle endormie, écoutait avec émotion ce chant monotone, qui, à cette heure et dans ce lieu, était d'une tristesse infinie. De temps à autre, il jetait un regard inquiet sur la falaise à travers la porte entr'ouverte: il fut heureux de reconnaître que le brouillard était moins intense. Il écrivit quelques lignes à la lueur du feu sur une page de son portefeuille; il instruisait M. de Férias des événements de la nuit et l'informait avec précaution de l'état de Sibylle. Puis il sortit de la hutte et remit ce billet à Jacques Féray, en le chargeant de le porter au château le plus vite qu'il pourrait. Jacques se mit en marche aussitôt du pas rapide et comme affolé qui lui était propre.

Raoul rentra alors dans la chaumière; il grelottait sous ses vêtements humides. Il s'assit sur l'escabeau qui composait tout le mobilier de Jacques Féray. Sibylle continuait de dormir profondément. Son visage, illuminé par instants des reflets du foyer, s'encadrait gracieusement dans les plis blancs de sa mante et semblait sourire; mais il portait les traces effrayantes des émotions et des fatigues de cette cruelle nuit. Les yeux de la jeune fille étaient cernés d'un sillon bleuâtre; sa pâleur de neige était traversée par des rougeurs soudaines, et un souffle précipité soulevait à la fois son sein et ses deux mains qu'elle y avait posées.

Raoul demeura plusieurs heures immobile à cette place, sans détacher ses yeux de cette douce figure, dont la beauté pure et brisée faisait songer aux jeunes martyres chrétiennes. Les craintes les plus affreuses traversaient son esprit. Ce qui se passa dans son âme, depuis longtemps ébranlée, pendant cette contemplation douloureuse, lui-même sans doute pourrait à peine le dire: — il y a des attendrissements, des douleurs, des adorations, des coups de lumière qui descendent dans l'homme à des profondeurs que le langage n'atteint pas. — Tout à coup il tressaillit, ses yeux se mouillèrent, il tomba sur ses genoux, le front dressé vers le ciel, et il fut évident qu'il priait.

Un léger froissement l'éveilla, après quelques minutes, de l'abstraction où il était plongé. Sibylle s'était soulevée sur son lit de feuilles, et elle le regardait d'un oeil étincelant:

— Raoul… balbutia-t-elle en joignant ses mains comme incertaine, vous priez?

Il lui saisit les deux mains comme hors de lui:

— Oui,… Sibylle,… je prie! je crois!…. je crois qu'il n'y a rien de vrai dans l'univers, ou que vous êtes un ange immortel!

Un flot de larmes jaillit de son coeur avec ce cri. — Sibylle était retombée sur sa couche, comme accablée par une joie surhumaine; un sourire d'extase entr'ouvrait sa bouche, et ses yeux demeuraient attachés tout rayonnants sur les yeux de Raoul, d'où les larmes coulaient silencieusement… La jeune fille, trop émue pour parler, eut un mouvement d'une grâce et d'une tendresse inexprimables; elle retira sa main baignée de ces pleurs sacrés, l'approcha de ses lèvres et la baisa.

Les lueurs grises de l'aube commençaient alors à pénétrer dans la hutte. Un bruit de voix confuses et de pas hâtés se fit entendre sur la falaise. Presque aussitôt M. et madame de Férias parurent sur le seuil; miss O'Neil les accompagnait. — Pendant que la marquise et l'Irlandaise couvraient Sibylle de caresses et la pressaient de questions inquiètes, M. de Férias échangeait avec Raoul quelques paroles rapides.

— Ma pauvre enfant, dit-il ensuite, ma pauvre chère enfant!…

Et il l'embrassait avec agitation.

— Pourrez-vous marcher… croyez-vous?… Voulez-vous qu'on vous porte? La voiture est en bas sur la grève… Monsieur, aidez-moi, je vous prie.

Sibylle se dressa avec un peu d'effort, puis elle se mit debout.

— Oh! je marcherai! dit-elle gaiement. Je suis tout à fait remise… j'irais au bout du monde!

Elle jeta un regard à Raoul, et s'appuyant sur la bras de son grand-père, elle sortit de la hutte.

Comme ils traversaient la largeur de la falaise pour gagner un sentier qui descendait sur la plage à travers une déchirure oblique des rochers, le jour achevait de naître, et le soleil jaillit brusquement des flots, pareil à une sphère d'or qui s'enlève. — Sibylle s'arrêta une minute comme éblouie, puis elle se tourna vers Raoul, qui la suivait, et, sans parler, lui montra de son doigt levé cet horizon radieux. Au moment de s'engager dans le sentier, elle se retourna encore:

— Vous venez avec nous, n'est-ce pas?

Sa voix était si tranquille et si sonore, son oeil si riant, sa démarche si légère, que Raoul sentait se dissiper peu à peu les extrêmes alarmes qui depuis quelques heures l'avaient torturé. Rentrant alors lui-même avec une sorte d'enjouement dans la familiarité de la vie:

— Non! dit-il, je vous gênerais… D'ailleurs mon chemin est très-court par le haut des falaises… et, de plus, la marche me fera du bien… Je suis transi… Mais à bientôt!… et ne doutez pas de moi!…

Elle lui tendit la main, et disparut bientôt dans les détours du sentier.

Dès qu'il l'eut perdue de vue, Raoul s'achemina à grands pas dans la direction du village, et après une demi-heure il arrivait au presbytère. Il s'étonna d'apercevoir devant la grille du jardin la voiture qui avait emmené Sibylle. Il s'informa à la hâte: un domestique lui dit que mademoiselle de Férias s'était trouvée si mal tout à coup qu'on n'avait pu la transporter plus loin. — Le marquis accourut au-devant de lui, les traits décomposés. Sibylle était en proie à une fièvre effroyable, elle délirait. — Ils se consultèrent tous deux un moment, puis quelques minutes plus tard M. de Chalys partait dans la voiture. Il changea de chevaux au château et se rendit à la ville épiscopale de ***, qui était à sept lieues de Férias, pour y réclamer les services d'un médecin qui avait quelque célébrité dans le pays. — Le marquis l'avait prié de mander en outre un médecin de Paris. La ville de *** n'ayant pas de station télégraphique, Raoul dut aller jusqu'à la gare la plus prochaine, à deux lieues de là, pour y expédier sa dépêche.