Toutes ces excursions, avec les difficultés de voitures et de chevaux, lui prirent la journée, et il étai six heures du soir environ quand il vint descendre devant le presbytère, le corps et l'esprit écrasés de fatigue, d'impatience et d'inquiétude.
Comme il entrait dans le jardin, il se trouva en face du médecin qu'il était allé requérir dans la matinée, et qui se promenait à pas lents, le front soucieux.
— Eh bien, monsieur? lui dit-il.
— Eh bien, c'est une fièvre pernicieuse… une espèce de fièvre paludéenne,… l'excès des émotions… et puis cette nuit passée dans le brouillard et dans les marais…
— Il y a du danger?
— Beaucoup.
— Ah, monsieur… sauvez-la!
— Vous pouvez être assuré, monsieur, que je ne néglige rien… Si elle résiste au premier accès, on peut espérer… mais cet accès a été terrible… Cela commence à se calmer;… elle ne crie plus… Nous allons voir!
Madame de Férias et miss O'Neil se montrèrent sur le seuil de la maison. Il courut à elles. Toutes deux lui prirent les mains sans parler.
— Ah! madame!… Ah! Dieu du ciel!… vous ne me dites rien?
— Elle est un peu mieux, murmura la marquise.
— Ah! misérable que je suis!
— Non, monsieur, non,… remettez-vous. Elle nous a tout conté ce matin… Nous ne vous reprochons rien… C'est un malheur qui nous est commun, voilà tout. Nous espérons d'ailleurs depuis un moment.
La voix de M. de Férias se fit entendre sur l'escalier.
— Louise! dit-il, voulez-vous venir?
Le deux femmes entrèrent aussitôt et le médecin les suivit précipitamment.
M. de Chalys, demeuré seul, fit quelques pas au hasard en appuyant sa main sur son front brûlant, puis il s'arrêta pour écouter. Aucun son ne parvenait à son oreille. Un silence doux et mélancolique régnait dans l'enceinte du petite jardin, qu'enveloppaient déjà les ombres du crépuscule.
Pour tromper les agitations intolérables de sa pensée, il sortit et se promena quelque temps dans le chemin devant la grille. Tout à coup il se mit à gravir la lande, traversa le cimetière et entra dans l'église. Quand les peintures inachevées des murailles et de la voûte, souvenirs de tant d'espérances et de tant d'heures heureuses, lui apparurent dans le demi-jour de la nef, une impression poignante lui serra le coeur. Il joignit ses mains dans une convulsion de douleur, se jeta à genoux sur les dalles, et, le front battant sur les degrés de l'autel, il sanglota follement.
Il était là, priant et pleurant, quand une main lui toucha l'épaule; il se leva: l'abbé Renaud était devant lui, pâle et muet. Raoul lui prit la main, et, le regardant dans les yeux:
— Ah! mon père! cria-t-il, que venez-vous me dire?… Epargnez-moi, mon père!… Ce n'est pas fini? dites!… Ce n'est pas fini?… Elle n'est pas morte,… n'est-ce pas?… Oh! je vous en prie!… Mon Dieu! qu'est-ce que je ferais au monde?… Elle n'est pas morte… Ne me dites pas qu'elle est morte,… je vous en prie,… je vous en supplie!
Et il tomba aux genoux du prêtre, dans un transport qui tenait du délire.
Le vieillard le releva.
— Mon ami,… calmez-vous,… songez à Dieu! Venez,… elle vous demande.
— Elle me demande?
Il l'interrogea encore d'un oeil plein d'angoisse, et, voyant les lèvres du curé s'agiter vaguement, il le suivit sans parler. Ils descendirent la lande en silence. — Comme ils montaient l'étroit escalier du presbytère, ils rencontrèrent le médecin, qui saisit la main de Raoul au passage.
— Soyez hommes, monsieur! lui dit-il.
Ils pénétrèrent alors dans la petite chambre que Raoul avait occupée. C'était là qu'on avait transporté Sibylle. — Le marquis de Férias, la marquise et miss O'Neil étaient groupés vers la tête du lit: leurs traits, sillonnés de larmes récentes, étaient graves et calmes. Le premier regard de Raoul rencontra les grands yeux bleus de Sibylle, dirigés vers l'entrée de la chambre avec une expression d'anxiété qui s'apaisa dès qu'elle l'eut reconnu. Il s'approcha du lit: le visage de Sibylle, enveloppé dans la masse dénouée et tourmentée de ses cheveux blonds, respirait une sérénité, une grâce et une sorte d'allégresse qui firent d'abord illusion à Raoul. Elle remua faiblement la tête en lui souriant, puis aussitôt elle leva les yeux sur le curé, qui s'avança.
— Monsieur, dit le vieillard d'une voix lente et pénible, mais accentuée, mademoiselle de Férias, en ce moment suprême, aurait souhaité de vous être unie par la bénédiction nuptiale. Elle ignorait et j'ai dû lui apprendre que mon devoir m'interdit de consacrer une telle union; mais je ferai du moins tout ce que ma conscience me permet pour donner à ce coeur… qui vous a tant chéri… une dernière consolation.
Il fit une pause, puis il ajouta:
— Mademoiselle de Férias m'a dit, monsieur, que vous partagiez désormais sa pure croyance et ses espérances éternelles?
— Oui, monsieur, dit Raoul: — à jamais!
Un rayon de joie passa comme une flamme sur les traits de
Sibylle. — Le vieillard se recueillit un moment:
— Donnez-lui la main, reprit-il.
Raoul enlaça doucement sa main dans celle de Sibylle.
Le vieux prêtre leva alors son regard humide vers le ciel, et d'une voix que l'émotion brisait:
— Mon Dieu! dit-il, Dieu de bonté! vous savez comme ils se sont aimés… et comme ils ont souffert!… Que ces deux âmes, si dignes l'une de l'autre, et que vous allez séparer,… soient unies un jour dans l'éternité!… Et daignez bénir la promesse que je leur en fais en votre nom… Ainsi soit-il!
Un bruit de sanglots éclata dans la chambre pendant que le vieux prêtre achevait cette prière, et lui-même ne put retenir ses pleurs. Sibylle seule ne pleurait pas: son front et ses yeux semblaient baignés d'une lumière souriante. — Après une minute, elle appela le curé du regard; il s'inclina vers le chevet; elle parut lui parler à voix basse avec une sorte de timidité.
— Monsieur, dit-il à Raoul en se relevant, embrassez-la.
Raoul se pencha sur la couche et posa ses lèvres tremblantes sur le front et sur les cheveux de la jeune fille. Les joues de la pauvre enfant se teignirent soudain d'une légère teinte rosée; elle adressa à Raoul un regard empreint d'une tendresse et d'une douceur infinies, puis brusquement la faible rougeur qui l'avait envahie se dissipa comme si un souffle l'eût enlevée; elle pâlit mortellement, l'ombre de ses longs cils s'abaissa, elle entr'ouvrit les lèvres, et sa beauté inaltérée se fixa dans une immobilité radieuse. — Il semblait que la mort ne l'eût prise qu'avec respect………………………………
On voit aujourd'hui trois tombes blanches dans le petit cimetière de la falaise. Sur la plus blanche, dont le marbre est souvent jonché de fleurs sauvages, on lit cette simple inscription: "Sibylle-Anne de Férias. — Dix-neuf ans." — Et plus bas: "In aeternum!"
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Depuis les derniers événements de ce récit, le comte Raoul de Chalys habite le château de Férias. Pour obéir aux volontés de Sibylle et au désir des deux vieillards qui le nomment aujourd'hui leur fils, il ne le quittera plus jamais. Il semble avoir pris en même temps l'héritage des vertus de mademoiselle de Férias. Les gens du pays, accablés de ses bienfaits, témoignent à ce jeune homme sombre, sévère et pieux un respect voisin de la superstition. Ils savent à peine son nom. Ils l'appellent "le fiancé de Mademoiselle."
FIN
TABLE
PREMIERE PARTIE
I. Les Férias
II. Les Beaumesnil
III. Sibylle
IV. Le fou de Sibylle
V. Miss O'Neil
VI. Sibylle hors du giron de l'Eglise
VII. La barque
DEUXIEME PARTIE
I. Clotilde
II. L'hôtel de Vergnes
III. Raoul
IV. La duchesse Blanche
V. L'église de la Madeleine
VI. La couronne
VII. L'atelier
TROISIEME PARTIE
I. Retour à Férias
II. Raoul au presbytère
III. Raoul au château de Férias
IV. L'explication
V. L'amour de Sibylle
VI. L'amour de Clotilde
VII. Le cygne.
PARIS. — IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.
erreurs typographiques corrigées silencieusement:
1ère partie
chapitre 2: =à ses beaux parents= remplacé par =à ses beaux-parents=
chapitre 3: =la raison supérieure de son grand père= remplacé par =la raison supérieure de son grand-père=
chapitre 6: =— Trois hommes descendirent= remplacé par =Trois hommes descendirent=
chapitre 6: =plat-.bord= remplacé par =plat-bord=
chapitre 7: =ombragaient= remplacé par =ombrageaient=
2ème partie
chapitre 1: =petite fille au départ= remplacé par =petite-fille au départ=
chapitre 1: =à leur petite fille= remplacé par =à leur petite-fille=
chapitre 4: =Thoma?.= remplacé par =Thoma?=
Chapitre 4: =de .son ami= remplacé par =de son ami=
Chapitre 6: =— Et elle lui jeta un burnous= remplacé par =Et elle lui jeta un burnous=
Chapitre 6: =— Puis se retournant vers Raoul= remplacé par =Puis se retournant vers Raoul=
Chapitre 7: =je n'en voie pas de meilleure= remplacé par =je n'en vois pas de meilleure=
3ème partie
chapitre 2: =mentant le mois possible= remplacé par =mentant le moins possible=
chapitre 2: =vous serez obéi= remplacé par =vous serez obéie=
chapitre 3: =peut-être de désespoir de toute ma vie= remplacé par =peut-être le désespoir de toute ma vie=
chapitre 4: =m'inspirent:= remplacé par =m'inspirent.=