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Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Chapter 113: CHAPITRE XXII.
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About This Book

Rédigé par un chroniqueur monastique du Moyen Âge, l'ouvrage rassemble traditions, généalogies et récits concernant une lignée ducale régionale, mêlant origines légendaires, récits de combats, événements politiques et portraits des mœurs sociales. Organisé en livres successifs avec des appendices et interpolations postérieurs, il alterne courtes notices annales et épisodes anecdotiques plus développés, reflétant souvent l'imagination populaire aux côtés d'un rapport factuel. Des remarques liminaires exposent les intentions et la dédicace, tandis que des notes et corrections ultérieures précisent des variantes textuelles et des choix éditoriaux.

CHAPITRE XVIII.

Comment le duc Guillaume reprit les châteaux d’Alençon et de Domfront, dont Geoffroi, comte d’Anjou, s’était emparé.

LE comte d’Anjou, Geoffroi, surnommé Martel, homme artificieux en toutes choses, faisait éprouver toutes sortes de maux aux hommes qui vivaient dans son voisinage, et les écrasait sous des vexations intolérables. Entre autres, s’étant saisi par une perfidie de la personne du comte Thibaut, il le retint en captivité jusqu’à ce qu’il lui eût extorqué de force la ville de Tours et quelques châteaux. Geoffroi donc, ayant suscité quelques sujets de querelle, commença à diriger ses entreprises contre le duc Guillaume, à dévaster et piller fréquemment la Normandie par le bras des satellites querelleurs qu’il établit dans le château de Domfront. Le duc, avec ses chevaliers, se rendit vers ce château pour le visiter, et l’ayant vu entouré de toutes parts de rochers escarpés et très-élevés, en sorte qu’il était impossible de l’aborder pour en faire le siége, il appela auprès de lui les forces des Normands, et cerna ce château de très-forts retranchemens, par lesquels il en [p. 193] obstrua toutes les issues. Comme il demeura quelque temps dans les environs, il arriva vers lui des éclaireurs qui venaient lui annoncer qu’il pourrait, sans aucun danger pour les siens, se rendre maître du château d’Alençon. Aussitôt, ayant laissé des gardes dans son camp, le duc chevaucha toute la nuit avec son armée, arriva au point du jour devant Alençon, et y trouva, dans une redoute établie au delà de la rivière, quelques hommes qui se moquèrent de lui, et lui dirent des injures. Les chevaliers s’étant mis en grande colère, le duc attaqua très-vivement la redoute, s’en empara promptement, et y ayant mis le feu, la livra aux flammes dévorantes. Ceux qui l’avaient insulté en présence de tous les habitans d’Alençon, il ordonna de leur couper les pieds et les mains; et aussitôt, selon qu’il avait ordonné, trente-deux hommes furent ainsi mutilés. Pour insulter le duc, ils avaient frappé sur des peaux et des cuirs, et l’avaient appelé par dérision marchand de peaux, parce qu’en effet les parens de sa mère avaient été marchands de peaux 14. Alors les gardiens du château, voyant l’extrême sévérité du duc, craignant d’avoir à subir un pareil traitement, ouvrirent aussitôt leurs portes, et remirent le château au duc, aimant mieux le livrer ainsi qu’avoir à supporter tant de tortures au péril de leurs membres. Ayant ainsi vigoureusement terminé cette expédition, et établi des chevaliers dans le château, le duc retourna en toute hâte à Domfront. Les gens de ce lieu apprenant ce que le duc avait fait à leurs compagnons d’armes, et considérant qu’ils ne [p. 194] pouvaient recevoir aucun secours, se remirent eux et leur château entre les mains du duc. Partant de là après y avoir placé des gardiens, et s’avançant plus loin pour attaquer le comte Geoffroi, le duc arriva à Ambrières, et là il construisit un château qu’il approvisionna suffisamment en vivres et en chevaliers; après quoi il retourna à Rouen, métropole de la Normandie.


CHAPITRE XIX.

Comment, ayant expulsé Guillaume Guerlenc du comté de Mortain, le duc mit en sa place Robert, son frère utérin.

EN ce temps Guillaume Guerlenc, de la descendance de Richard-le-Grand, était comte de Mortain. Un jeune chevalier de sa famille, nommé Robert Bigod, se rendant auprès de lui, lui dit un jour: « Je suis accablé par la pauvreté, mon seigneur, et dans ce pays je ne puis gagner ce dont j’ai besoin pour vivre. C’est pourquoi je vais partir pour la Pouille, afin d’y vivre plus honorablement. » — Guillaume répondant lui demanda: « Qui t’a mis ce projet en tête? — La pauvreté que j’endure, » lui répondit l’autre. — Alors le comte lui dit: « Si tu veux me croire, tu demeureras ici avec nous. Avant quatre-vingts jours tu auras en Normandie un temps où tout ce que tu jugeras t’être nécessaire, et que tu auras vu de tes yeux, tu pourras l’enlever impunément de tes propres mains. » Le jeune homme, se rendant aux avis de son seigneur, attendit, et peu de [p. 195] temps après il trouva moyen d’entrer en familiarité avec le duc, par l’intermédiaire de Richard d’Avranches, son cousin. Comme donc un certain jour il causait en particulier avec le duc, il lui raconta entre autres choses les paroles ci-dessus rapportées du comte Guillaume. Le duc appela aussitôt Guillaume, et lui demanda pour quel motif il avait tenu un pareil discours. Guillaume ne put nier, et n’osa non plus entreprendre d’expliquer le sens de ses paroles. En sorte que le duc lui dit: « Tu as résolu de troubler la Normandie par des séditions et des désordres, tu as formé le dessein de te révolter contre moi et de me déshériter méchamment, et c’est pourquoi tu as promis à un chevalier indigent un temps favorable à sa rapacité; mais que la paix dont nous avons besoin, et que nous tenons en don du Créateur, demeure à jamais chez nous. Quant à toi, sors au plus tôt de la Normandie et n’y rentre plus jamais, aussi long-temps que je vivrai. » Guillaume ainsi expulsé se rendit misérablement dans la Pouille avec un seul écuyer, et le duc éleva aussitôt son frère Robert, et lui donna le comté de Mortain. Ainsi il renversait rudement les orgueilleux parens de son père, et élevait au comble des honneurs les humbles parens de sa mère. Au surplus, et comme le dit un proverbe vulgaire, le fou n’est corrigé ni par les paroles, ni par les exemples, à peine l’est-il par les malheurs: il ne craint rien jusqu’à ce qu’il reçoive de rudes coups; ce qui va être prouvé plus clair que le jour par l’exemple que je vais rapporter.


[p. 196]

CHAPITRE XX.

De la rébellion de Guillaume Busac, comte d’Eu; et comment celui-ci étant exilé reçut en don le comté de Soissons de Henri, roi des Francs.

AINSI que nous l’avons déjà dit plus haut, le duc des Normands Richard, fils de Richard Ier, avait donné le comté d’Eu à un sien frère utérin, nommé Guillaume. Celui-ci eut de la comtesse Lesceline trois fils, savoir Robert, Guillaume, et Hugues qui fut plus tard évêque de Lisieux. Le second, Guillaume surnommé Busac, aspirant à usurper le duché, commença à lever la tête, menaçant et se livrant à des actes d’inimitié contre le duc. Mais ce prince plein de force, ne voulant pas lui céder, rassembla une armée, assiégea la château d’Eu jusqu’à ce qu’il s’en fût rendu maître, et força le rebelle Guillaume son parent à s’exiler. Celui-ci se rendit auprès de Henri, roi des Francs, et lui racontant en pleurant ce qui lui était arrivé. Or le roi l’accueillit avec bonté, comme un chevalier noble par sa naissance et par sa beauté, et prenant pitié de ses malheurs, lui donna le comté de Soissons ainsi qu’une noble épouse. Heureux exilé, il eut de cette femme une belle famille, qui maintenant encore gouverne noblement l’honorable héritage de son père. Les fauteurs de discorde se trouvant ainsi ou rejetés ou renversés, toute la Normandie goûta le repos à l’ombre d’une douce paix.


[p. 197]

CHAPITRE XXI.

Le duc Guillaume épouse Mathilde, fille de Baudouin de Flandre, et nièce du roi Henri.

DÉJA le duc, ayant dépassé les années de l’adolescence, brillait de toute la force d’un jeune homme, lorsque ses grands commencèrent à s’occuper sérieusement avec lui des moyens de perpétuer sa race. Ayant appris que Baudouin, comte de Flandre, avait une fille, nommée Mathilde, issue d’une famille royale, très-belle de corps et généreuse de cœur, le duc, après avoir pris l’avis des siens, envoya des députés à son père, et la demanda en mariage. Le prince Baudouin, infiniment joyeux de cette proposition, non seulement résolut d’accorder sa fille au duc, mais la conduisit lui-même jusqu’au château d’Eu, portant avec lui d’innombrables présens. Le duc y arriva aussi, accompagné des escadrons de ses chevaliers, s’unit avec elle par les liens du mariage, et la ramena ensuite dans la ville de Rouen, au milieu des réjouissances et des plus grands honneurs. Dans la suite des temps il eut de sa femme quatre fils, savoir, Robert qui posséda quelque temps après lui le duché de Normandie, Guillaume qui régna treize ans, en Angleterre, Richard qui mourut jeune, et Henri qui succéda à ses frères, tant comme roi que comme duc. Guillaume eut aussi quatre filles. Dans le livre suivant, où nous traiterons des faits et gestes du très-noble roi Henri, nous parlerons avec l’aide de [p. 198] Dieu, et selon la mesure de nos facultés, de tous ces enfans du duc Guillaume, tant garçons que filles.


CHAPITRE XXII.

Des monastères qui furent fondés en Normandie du temps du duc Guillaume.

EN ce temps les habitans de Normandie jouissaient de la paix et de la plus grande tranquillité, et tous avaient en très-grand respect les serviteurs de Dieu. Tous les grands travaillaient à l’envi à élever des églises dans leurs domaines, et à enrichir de leurs biens les moines qui devaient prier Dieu pour eux. Et puisque nous venons de dire que tous les nobles de Normandie étaient à cette époque très-empressés de construire des monastères dans leurs domaines, il nous semble convenable de désigner ici par leurs noms ceux qui en ce temps fondèrent des monastères dans cette province.

Je nommerai donc le premier de tous le duc Guillaume lui-même, père de la patrie, qui continua et termina le monastère de Saint-Victor de Cerisy entrepris par son père, le duc Robert, avant son départ pour Jérusalem. Il fonda aussi le monastère de Saint-Etienne, et sa femme Mathilde celui de la Sainte-Trinité à Caen. — Guillaume, fils d’Osbern, proche parent du duc Guillaume, homme puissant et digne d’éloges tant pour la beauté de son ame que pour celle de son corps, fit construire deux monastères en l’honneur de la bienheureuse Marie, mère de Dieu, l’un à Lire, [p. 199] dans lequel il fit ensevelir par la suite Adelise, fille de Roger du Ternois, son épouse; l’autre à Cormeilles, dans lequel il fut lui-même enseveli après sa mort. Roger de Beaumont, fils de Honfroi de Vaux, construisit aussi deux couvens dans son domaine de Préaux, l’un de moines et l’autre de femmes.

Roger de Mont-Gommery, père de Robert de Belesme, ne voulant point paraître inférieur en rien à aucun de ses pères, fit noblement construire deux églises en l’honneur de saint Martin, l’une dans le faubourg de la ville de Seès, l’autre dans le village de Tourny, et y assembla des troupeaux de moines, pour le service de Dieu. Il fonda aussi une troisième église à Almenesches pour une œuvre de religieuses. Lesceline, comtesse d’Eu, aidée de ses fils, Robert comte d’Eu, et Hugues, évêque de Lisieux, fonda avec un grand zèle de cœur le couvent des moines de Saint-Pierre, sur la Dive, et un couvent de religieuses, en dehors de la ville de Lisieux. Son fils, le susdit comte d’Eu, fonda le monastère de Saint-Michel, à Tresport. Roger de Mortemer, fils du premier Guillaume de Warenne, fit construire sur son propre domaine le monastère de Saint-Victor. Richard, comte d’Evreux, bâtit dans ]a même ville le couvent du Saint-Sauveur pour une œuvre de religieuses. Le même vicomte construisit à ses frais, à Rouen, sur la montagne qui domine la ville, le couvent de la Sainte-Trinité, et y établit des moines pour le service de Dieu. Robert, comte de Mortain, bâtit le monastère de Grestain. Hugues, qui devint dans la suite comte de Chester, fonda l’abbaye de Saint-Sever. Eudes bâtit avec son chapelain l’église de la Sainte-Trinité d’Essay. [p. 200] Baudouin de Revers en construisit une autre à Montbourg. Nigel, vicomte de Coutances, bâtit le couvent du Saint-Sauveur. Guillaume Talvas, le premier qui, après avoir abattu une forêt, avait fait construire sur une montagne le château nommé Domfront, fit aussi bâtir à partir des fondations, le monastère de Sainte-Marie de Lonlay. Raoul Taisson et Erneise son frère, bâtirent l’église de Saint-Etienne de Fontenay. Raoul du Ternois construisit le monastère de Saint-Pierre de Châtillon.

Quelques couvens plus anciens dans la même province, et qui avaient été détruits par les Normands, lorsqu’ils étaient encore païens, furent relevés par le zèle pieux de bons seigneurs. Peu après sa conversion, Rollon, premier duc de Normandie, donna de nombreuses propriétés aux églises de Sainte-Marie de Rouen, de Sainte-Marie de Bayeux, de Sainte-Marie d’Evreux, et aux couvens de Saint-Pierre, de Saint-Ouen, de Jumiège et de Saint-Michel en la mer. Guillaume son fils reconstruisit entièrement le couvent de Jumiège. Richard son fils et son successeur rebâtit aussi les couvens de Fécamp, du Mont Saint-Michel et de Saint-Ouen de Rouen. Richard II agrandit merveilleusement le monastère de Saint Wandregisille et d’autres monastères que ses prédécesseurs avaient déjà réparés. Judith son épouse fonda l’église de Sainte-Marie de Bernai; Richard III, prévenu par une mort intempestive, ne fonda ni ne restaura aucun monastère; mais Robert son frère entreprit, avant de partir pour Jérusalem, de construire le monastère de Saint-Victor de Cerisy. En ce même temps le vénérable abbé Herluin commença à bâtir [p. 201] le monastère du Bec, en l’honneur de Sainte-Marie. Nous en avons déjà fait mention dans le livre précédent; si quelqu’un, desire connaître plus complétement l’histoire de la conversion et de la vie d’Herluin, qu’il lise le livre qui a été écrit en un langage élégant, sur ce vénérable père, par un religieux nommé Gilbert Crispin, qui est devenu plus tard abbé de Westminster, illustre tant par la noblesse de sa naissance que par sa science dans les affaires du siècle et les choses divines, et le lecteur curieux trouvera dans ce livre tout ce qu’il pourra desirer sur ce sujet. Le monastère de Saint-Taurin, celui de Saint-Lieufroi, celui de Villar et celui de Saint-Aman, tous quatre enfermés dans la ville de Rouen, doivent être comptés parmi les plus anciens: par où il est à présumer que ces couvens ont d’abord été détruits et ensuite reconstruits.


CHAPITRE XXIII.

De la reconstruction du couvent de Saint-Evroul, à Ouche, par Guillaume Giroie, et Robert et Hugues de Grandménil, ses neveux.

EN ce temps Robert de Grandménil, reconnaissant que la félicité de ce monde ne dure qu’un moment, résolut, de concert avec son frère Hugues, de fonder une abbaye de moines. Ce Robert avait étudié dans son enfance la science des lettres, mais par la suite il avait interrompu ses études, et avait été pendant cinq ans écuyer du duc; puis il avait reçu de celui-ci la [p. 202] ceinture et l’épée de chevalier, avec d’immenses présens. Mais peu de temps après, comme je l’ai dit, poussé par l’esprit de Dieu, il dédaigna toutes choses, et résolut fermement de construire un couvent et de se faire moine. Guillaume, fils de Giroie, ayant appris ses intentions, s’en réjouit beaucoup, et allant trouver Robert et Hugues, il leur parla en ces termes: « J’apprends, ô mes très-chéris neveux, que vous êtes remplis de ferveur pour le service de Dieu, et que vous desirez même construire un couvent de moines. C’est pourquoi je m’en réjouis grandement, et je vous promets même très-volontiers de vous assister dans cette œuvre. Dites-moi cependant quel lieu vous avez choisi pour cet établissement, et ce que vous y donnerez à ceux qui combattront pour le Christ? » — Eux lui répondirent alors: « Nous desirons, avec l’aide de Dieu, lui élever un château à Noisy, et nous lui donnerons nos églises et nos dîmes, et tout ce que nous pourrons lui donner, selon la mesure de notre pauvreté. » — Mais Guillaume leur dit: « Saint Benoît, maître des moines, ordonne de construire un monastère, de telle sorte qu’il y ait dans son enceinte toutes les choses nécessaires, savoir de l’eau, un moulin, un pétrin, un jardin et toutes les autres ressources, afin que les moines ne soient pas obligés d’errer au dehors, ce qui est tout-à-fait contraire au salut de leurs ames. Sans doute il y a à Noisy des champs assez fertiles, mais le bois et l’eau, dont les moines ont grand besoin en sont fort éloignés. » — Et comme ils lui demandèrent alors de leur dire tout ce qu’il pensait à ce sujet, Guillaume continua: « Du temps [p. 203] de Clotaire, roi des Francs et fils de Clovis, qui le premier des rois de la Gaule fut baptisé par le bienheureux Remi, archevêque de Rheims, saint Evroul, né à Bayeux, brillait parmi les grands du roi de l’éclat de la noblesse et des richesses; mais dédaignant la pompe du siècle, par amour pour Dieu, il se fit moine, et quelque temps après il partit pour le désert avec trois autres moines, pensant qu’il pourrait en cette retraite se cacher à la vue des hommes, et combattre plus vigoureusement contre le diable avec le secours de Dieu. Tandis que, les genoux pliés, il suppliait Dieu très-dévotement de lui indiquer un lieu où il pût établir sa résidence, un ange, envoyé de Dieu, lui apparut et le conduisit à Ouche. Or, sous les règnes de Chilpéric et de Sigebert, fils de Clotaire, le susdit serviteur de Dieu fonda en ce lieu un couvent, effraya par d’utiles menaces et par ses bonnes exhortations les brigands qui habitaient dans la forêt; et ceux-ci ayant abandonné leur vie de brigandage, il en fit des moines ou des agriculteurs. Là il supporta patiemment, pour l’amour de Dieu, une grande pauvreté, et y rassembla un grand nombre de moines fidèles. Il ressuscita deux morts au nom du Seigneur, et fit encore beaucoup d’autres miracles, qu’il serait trop long de vous raconter. Enfin, l’an 596 de l’Incarnation du Seigneur, et dans la quatre-vingtième année de son âge, tandis que Grégoire, savant docteur et apôtre des Anglais, occupait le siége apostolique, le bienheureux Evroul sortit de ce monde, le 29 décembre, et alla recevoir du Seigneur, dans les [p. 204] demeures célestes, la récompense de ses travaux. Ensuite, et environ trois cents ans après, du temps de Charles-le-Simple, fils de Louis surnommé le Fainéant, notre Créateur voulut enfin punir les crimes nombreux du peuple qui habitait en nos pays. Par la permission du Seigneur, Hastings, fils de perdition, vint en Neustrie, et livra aux flammes Rouen, Beauvais et plusieurs autres villes. Il détruisit aussi beaucoup de monastères fondés par de saints pères, tels que ceux de Philibert à Jumiège, de Vandrille à Fontenelle, d’Evroul à Ouche, de Saint-Martin-de-Tours, que l’on appelle Marmoutiers, et beaucoup d’autres couvens de moines, de clercs et de religieuses. Quelques uns d’entre eux ont été rétablis dans la suite par de bons princes, mais d’autres demeurent encore en ruine et inhabités. Peut-être ce trop long discours vous a-t-il ennuyés; mais si vous l’écoutez avec indulgence, je pense, mes chers neveux, qu’il pourra vous être avantageux. Maintenant je vais exposer en peu de mots à votre impatience ce qui m’est venu en pensée. Rétablissons à Ouche, avec l’aide de Dieu, le monastère de Saint-Evroul, et réunissons y des moines qui combattront le diable. Donnons-leur toutes nos églises et nos dîmes; et quant à nous, nos frères, nos fils et nos petits-fils, servons-les jusqu’à la mort; car nous ne devons point les commander, mais plutôt les servir, afin que nous méritions d’être assistés de leurs prières et béatifiés un jour dans les douceurs du paradis. »

Robert et Hugues, ayant accueilli ces propositions avec joie, lui demandèrent alors avec sollicitude [p. 205] quelle était la situation des lieux, et le vaillant chevalier Guillaume leur répondit: « Ce lieu d’Ouche, vers lequel Dieu conduisit le bienheureux Evroul par la main de l’ange, est bien suffisant pour les pauvres d’esprit, à qui le royaume des Cieux est promis. L’antique basilique de Saint-Pierre y est encore debout, et tout autour s’étend un vaste champ, dans lequel on peut faire un jardin et un verger. La terre est inculte et stérile, mais le Seigneur a le pouvoir de dresser une table à ses serviteurs au milieu du désert. Il n’y a pas, il est vrai, de fleuve ni de vignes fécondes, mais il y a tout près une épaisse forêt et de bonnes sources. Les corps de beaucoup de saints reposent aussi dans ces lieux, et ils ressusciteront au dernier jour dans une immense gloire. Vous venez d’entendre ce que je désire très-ardemment, maintenant examinez ce que vous voulez faire. »

Eux donc ayant approuvé ses projets, et lui ayant promis de le seconder en toutes choses, le sage Guillaume poursuivit en ces termes: « Si cela vous plaît, appelons au plus tôt des moines, et qu’ils soient établis à Ouche en une telle liberté que désormais nous et nos successeurs ne leur demandions jamais aucune rétribution, si ce n’est celle-ci seulement, savoir que les serviteurs de Dieu nous assistent de leurs prières; et afin que jamais nous ne puissions, par l’inspiration du démon, les inquiéter d’une manière quelconque, mettons de plein gré le susdit monastère sous la protection du duc de toute la Normandie, pour le défendre contre nous, nos descendans et tous les mortels, afin que si nous prétendions jamais en exiger de vive force quelque [p. 206] service ou redevance, autre que ce bénéfice spirituel, nous soyions salutairement réprimés par la sévérité du prince, et forcés, même malgré nous, de renoncer à molester les chevaliers de Dieu. »

Après cela ils se rendirent en effet auprès du duc, et lui exposèrent clairement leurs intentions. Le duc acquiesça avec bonté à leurs desirs, leur donna dans Lions-la-Forêt le sceau de son autorité, et fit confirmer cet acte par les évêques et barons de Normandie. Mauger, archevêque de Rouen, signa donc le premier: après lui signèrent les évêques Hugues de Lisieux et Eudes de Bayeux, Guillaume d’Evreux et Gilbert, abbé de Châtillon. Alors le seigneur Thierri, moine de Jumiège, fut élu, et le soin de l’abbaye d’Ouche lui fut confié.

En conséquence, l’an 1050 de l’Incarnation du Seigneur, le pape Léon occupant le siége apostolique, Henri II, empereur très-chrétien, fils de Conon, duc des Saxons, étant sur le trône, le monastère de Saint-Evroul fut rétabli à Ouche par les seigneurs ci-dessus nommés, Guillaume Giroie, et ses neveux Robert et Hugues de Grandménil. Là, le vénérable Thierri, moine de grande religion, fut solennellement consacré pendant les nones d’octobre, un jour de dimanche, par le seigneur Hugues, évêque de Lisieux, devant l’autel de Saint-Pierre. L’année suivante le noble Robert, fondateur du couvent, alla s’y faire moine, et supporta par la suite beaucoup de travaux, par zèle pour les serviteurs de Dieu. Peu de temps après Guillaume Giroie fut envoyé dans la Pouille pour des affaires graves; et comme il s’était mis en voyage pour en [p. 207] revenir, il mourut à Gaëte, pendant les nones de février. Guillaume de Montreuil, chevalier d’une grande illustration, était alors dans la Pouille, opprimant par ses armes les Grecs et les Lombards, et obéissant au vicaire de l’apôtre saint Pierre.


CHAPITRE XXIV.

Comment Mauger l’archevêque remit son archevêché au duc, lequel mit en sa place le moine Maurile.

EN ce temps Mauger, archevêque de Rouen, commença à devenir insensé, et dans l’excès de sa folie remit au duc son archevêché. Or le duc bannit Mauger dans l’île que l’on appelle Guernesey, et, à la suite d’un décret du synode, donna le siége métropolitain à Maurile, moine de Fécamp, distingué par de grandes vertus.

A cette même époque les Normands furent encore troublés par des discordes, et poussés à répandre le sang de leurs voisins, qui préféraient la guerre à la paix. Depuis que les Normands avaient commencé à habiter les champs de la Neustrie, ç’avait été toujours l’usage des Francs de les jalouser. C’est pourquoi ils excitaient leurs rois à se lever contre les Normands, disant que les terres que ceux-ci possèdent, ils les ont enlevées de vive force à leurs ancêtres. Ainsi le roi Henri, vivement irrité par les artifices, ou plutôt par les perfides suggestions de ses amis, contre la puissance du duc, vint attaquer la Normandie avec deux armées. Il envoya l’une, composée d’hommes [p. 208] vaillans d’une noblesse d’élite, pour ravager le territoire de Caux, et la mit sous les ordres de son frère nommé Eudes; l’autre qui marchait avec Geoffroi Martel, et que le roi commandait lui-même, s’avança pour dévaster le comté d’Evreux. Le duc, dès qu’il se vit, ainsi que tous les siens, menacé d’une telle attaque, pénétré d’une grande et noble douleur, rassembla aussitôt des chevaliers d’élite, et les fit marcher en toute hâte pour réprimer ceux qui venaient attaquer le pays de Caux. Lui-même, suivi de quelques-uns des siens, se dirigea du côté du roi pour lui faire porter la peine de son entreprise, s’il pouvait réussir de quelque manière à détourner d’auprès du roi quelqu’un de ses satellites. Les Normands s’étant rapprochés des Français, les rencontrèrent à Mortemer, occupés à incendier le pays, et à insulter les femmes. Ils les attaquèrent aussitôt, et le combat se prolongea de part et d’autre jusqu’à la neuvième heure; et durant tout ce temps ce fut un massacre continuel. Enfin les Francs furent vaincus et prirent la fuite, et les Normands envoyèrent aussitôt des exprès au duc pour lui annoncer ces nouvelles. Alors le duc rempli de joie, et voulant faire fuir le roi Henri, l’effraya par un message. Un messager envoyé par lui s’approcha du camp du roi, et étant monté sur une montagne voisine, au milieu de la nuit, il se mit à crier d’une voix très-forte. Les sentinelles du roi lui ayant alors demandé qui il était, et pourquoi il criait ainsi à pareille heure, le messager répondit, à ce qu’on rapporte: « Je me nomme Raoul du Ternois, et je vous porte de mauvaises nouvelles. Conduisez vos chars et vos chariots à Mortemer, pour [p. 209] emporter les cadavres de vos amis; car les Français sont venus vers nous afin d’éprouver la chevalerie des Normands, et ils l’ont trouvée beaucoup plus forte qu’ils ne l’eussent voulu. Eudes, leur porte-bannière, a été mis en fuite honteusement, et Gui, comte de Ponthieu, a été pris. Tous les autres ont été faits prisonniers ou sont morts, ou fuyant rapidement ont eu grand’peine à se sauver. Annoncez au plus tôt ces nouvelles au roi des Français de la part du duc de Normandie. »

Le roi ayant appris la défaite des siens, renonça le plus promptement qu’il lui fut possible à dévaster le territoire de Normandie, et, triste de la mort de ses Gaulois, se retira en toute hâte. Cette bataille fut livrée l’an 1054 de l’Incarnation du Seigneur.


CHAPITRE XXV.

Comment le duc Guillaume construisit le château de Breteuil, et le confia à Guillaume, fils d’Osbern. — Quelle était la femme de celui-ci.

ENSUITE le duc fit construire en face du château de Tilliers 15, que le roi lui avait enlevé depuis long-temps, un autre château non moins fort et que l’on appelle encore aujourd’hui Breteuil, et confia à Guillaume, fils d’Osbern, le soin de le défendre contre tous ceux qui viendraient l’attaquer. Celui-ci, homme juste et généreux, avait épousé Adelise, fille de Roger du [p. 210] Ternois 16, et en eut deux fils, Guillaume et Roger l’Obstiné, et une fille, qui fut dans la suite mariée au comte Raoul, né Breton, avec lequel elle alla à Jérusalem, du temps du pape Urbain. Le susdit chevalier, Guillaume, fils d’Osbern, fonda deux couvens de moines en l’honneur de sainte Marie, reine des cieux, l’un à Lire 17, où il fit ensevelir Adelise son épouse, l’autre à Cormeilles, où il repose lui-même, et où son fils Raoul, qui fut fait moine dès son enfance, a combattu long-temps pour Dieu. Guillaume lui-même, étant parti avec le duc Guillaume, remporta de grands succès sur les Anglais, et se maintint en possession, par son habileté et sa valeur, du comte de Hertford, et d’une grande partie du royaume. Enfin, l’an 1080 de l’Incarnation du Seigneur, Guillaume se rendit en Flandre, avec Philippe, roi des Français, voulant porter secours à Baudouin, neveu de la reine Mathilde. Or Robert-le-Frison ayant réuni ses troupes à l’armée de l’empereur Henri, surprit un matin à l’improviste l’armée de ses adversaires, le vingtième jour de février, le dimanche de la septuagésime, mit en fuite le roi Philippe avec ses Francs, et Baudouin son neveu ainsi que le comte Guillaume périrent sous les traits de ses défenseurs. Dans la suite Robert posséda long-temps le duché de Flandre, et à sa mort il le laissa à ses fils, Robert de Jérusalem et Philippe. Revenons maintenant au sujet de cette histoire.


[p. 211]

CHAPITRE XXVI.

Pour quel motif deux couvens furent fondés à Caen

LE duc Guillaume se trouvant très-fréquemment accusé par certains religieux pour s’être uni en mariage avec une sienne parente, fit partir des députés pour consulter à ce sujet le pape romain. Mais celui-ci, jugeai très-sagement que, s’il ordonnait le divorce, il s’élèverait probablement une guerre sérieuse entre les gens de Flandre et ceux de Normandie, donna à l’époux et à l’épouse l’absolution de ce péché et leur imposa une pénitence. Il leur manda donc qu’ils eussent à fonder deux monastères, dans lesquels des individus des deux sexes adresseraient sans relâche leurs prières à Dieu pour leur salut. Ils accomplirent ces ordres avec empressement. Une abbaye fut construite à Caen en l’honneur de la Sainte-Trinité, une autre en l’honneur de saint Etienne, premier martyr. Dans le couvent de la Sainte-Trinité, un chœur de religieuses célèbre tous les jours les louanges de Dieu, et la servante de Dieu, Mathilde, gouverna ce couvent en qualité d’abbesse durant quarante huit années environ. En l’an 1081 de l’Incarnation du Seigneur, et le 3 du mois de novembre, la reine Mathilde y fut ensevelie. Là aussi la vierge Cécile, sa fille, se consacra à Dieu, et elle y est demeurée long-temps dans le service de Dieu. Quant au monastère de Saint-Etienne, une armée de moines y alla combattre contre les phalanges des démons, et leur premier abbé, le seigneur Lanfranc, était auparavant moine au Bec. [p. 212] Il était originaire de Lombardie, d’un caractère doux, rempli de religion et infiniment versé dans les sciences du siècle et dans la science spirituelle. Au bout de quelques années il reçut l’archevêché de Cantorbéry par les soins du pape Alexandre, et mourut longtemps après, l’an 1100 de l’Incarnation du Seigneur, et le 27 mai. Après lui Guillaume, moine et fils de Radbod, évêque de Seès, prit le gouvernement de l’église de Caen, et lui-même, après la mort de Jean le métropolitain, fut promu à l’archevêché de Rouen. Ensuite Gilbert de Coutances, homme habile, devint le recteur de Caen. De son temps Guillaume, duc des Normands et roi des Anglais, mourut à Rouen, le 9 septembre, et fut honorablement enseveli à Caen, dans l’église de Saint-Etienne. Qu’il suffise d’avoir dit ceci, en anticipant sur les temps.

Or le vénérable Thierri, après avoir gouverné pendant près de huit ans le monastère de Saint-Evroul, remit la charge d’ames à Maurile, archevêque, et à Hugues, évêque, à la suite de quelques difficultés qui lui furent suscitées par le seigneur Robert de Grandménil. Ayant reçu d’eux l’absolution, comme un enfant de la paix, il résolut d’aller à Jérusalem. Etant arrivé dans l’île de Chypre avec un vénérable évêque pélerin, et dans une certaine église de Saint-Nicolas, il se prosterna à terre devant l’autel, pria très-long-temps, et au milieu de sa prière, il rendit à Dieu son esprit bienheureux, aux calendes d’août. Les habitans de l’île, apprenant la sainteté de ce pélerin, ensevelirent son corps dans leur église, et pour l’amour de ses mérites beaucoup de malades reçurent du ciel une guérison miraculeuse.


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CHAPITRE XXVII.

Comment le duc Guillaume assiégea et prit la ville du Mans, et le château de Mayenne.

APRÈS avoir glorieusement triomphé des armées des Francs, le très-grand duc Guillaume, se souvenant des insultes que lui avait faites le comte Geoffroi, dirigea ses armes pendant quelques années contre la ville du Mans. Qui pourrait dire par combien d’invasions de ses chevaliers, par combien d’expéditions de ses légions, il maltraita cette ville? Enfin, et après qu’il eut soumis tous les châteaux de ce comté, les gens du Mans, vaincus, tendirent la main au duc, et lui engagèrent leur foi par les sermens les plus solennels. Afin de réprimer leur insolence, le duc fit construire deux redoutes au milieu d’eux, sur le pont Barbat ou Barbelle, et les confia à la garde de ses chevaliers. Le château de Mayenne, appartenant à un riche chevalier, nommé Geoffroi, résistait encore: le duc y conduisit son armée, l’assiégea quelque temps, et s’en empara, y ayant fait mettre le feu par le moyen de deux enfans qui étaient entrés secrètement dans la place, pour jouer avec d’autres enfans. Le duc fit ensuite réparer le château, et y plaça des hommes pour le garder.


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CHAPITRE XXVIII.

Comment Henri, roi des Français, perdit une armée au gué de la Dive, se réconcilia ensuite avec le duc, et lui rendit le château de Tilliers.

OR le roi Henri, brûlant du desir de se venger de l’affront que lui avait fait le duc, prit avec lui Geoffroi comte d’Anjou, et entreprit une nouvelle expédition en Normandie, avec une armée très-nombreuse. Ayant traversé le comté d’Exmes, il entra dans celui de Bayeux, et revenant enfin sur ses pas, il voulut tenter de passer au gué la rivière de la Dive. Le roi passa en effet; mais la moitié de son armée fût arrêtée par le flux de la mer, et, la rivière ayant grossi, ne put atteindre à l’autre rive. Le duc, survenant alors, attaqua vivement sous les yeux même du roi ceux qui étaient demeurés en arrière, en fit un grand carnage; et ceux que le glaive n’atteignit point furent faits prisonniers, et envoyés en dure captivité dans les diverses places de Normandie. Or le roi, voyant la destruction de son armée, se retira le plus vite qu’il lui fut possible, et n’osa plus dès lors rentrer chez les Normands. Il rechercha même l’amitié du duc, en considération de sa valeur, et lui rendit le château de Tilliers, qu’il lui avait enlevé depuis long-temps. Ce roi, que j’ai souvent nommé, était brave chevalier, d’une grande vigueur et de beaucoup de piété. Il avait épousé Mathilde, fille de Julius Clodius, roi [p. 215] des Russes 18 et en eut deux fils, Philippe et Hugues, et une fille. Après qu’il eut gouverné le royaume des Gaules pendant environ vingt-cinq ans, Jean, le plus habile des médecins, lui prescrivit une potion pour guérir son corps. Mais cette potion lui ayant donné une soif ardente, il dédaigna les ordres de son premier médecin, et pendant l’absence de celui-ci se fit donner à boire par son valet de chambre, et but avant d’avoir été purgé. Il en devint beaucoup plus malade, et mourut le même jour, après avoir reçu la sainte eucharistie. Il institua son fils, Philippe, héritier de son royaume des Francs, et le confia à la tutelle de Baudouin, prince de Flandre.


CHAPITRE XXIX.

Comment, sur les délations de quelques hommes, le duc Guillaume chassa de Normandie quelques uns de ses barons.

EN ce temps, quelques médisans ayant accusé par un sentiment de haine leurs voisins et leurs pairs, le duc, animé d’une violente fureur, chassa de Normandie ses barons, savoir, Raoul du Ternois, Hugues de Grandménil, et Ernauld, fils de Guillaume Giroie. En outre il expulsa aussi, sans aucun grief et sans aucun jugement de synode, l’abbé Robert, qui gouvernait déjà depuis trois ans le monastère de Saint-Evroul, parce qu’il était sorti de la race audacieuse [p. 216] des Giroie, et mit en sa place un certain moine nommé Osbern. Robert se rendit à Rome, et porta sa cause devant le pape Nicolas. Mais comme ce pontife mourut peu de temps après, Robert ne put en obtenir justice. Enfin le vénérable Robert se présenta avec onze moines devant le pape Alexandre, et d’après ses ordres se rendit auprès de Robert, duc de Calabre, son compatriote. Celui-ci l’accueillit avec honneur, et lui assigna un emplacement pour construire une abbaye, dans la ville nommée Brixa. Au temps, où les Romains commandaient dans le monde entier, des Bretons sortirent de leur pays, à ce qu’on rapporte, d’après leurs ordres, et fondèrent sur le rivage de la mer de Calabre cette ville de Brixa. Elle fut détruite après de longues années, à la suite de plusieurs guerres. Tous les ans, en effet les Agarins 19 venaient par mer en Italie, et exerçaient leurs cruautés sur les Grecs et les Lombards qui habitaient ce pays, engourdis dans une honteuse paresse. Les Agarins brûlaient les villes et les châteaux, détruisaient les églises, et emmenaient en captivité les hommes et les femmes; et ils firent cela durant plusieurs siècles.


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CHAPITRE XXX.

En quel temps les Normands commencèrent à aller dans la Pouille, et quels furent les princes Normands qui soumirent ce pays à leur autorité.

AU temps de Henri l’empereur, fils de Conon, et de Robert duc des Normands Osmond Drengot, chevalier intrépide, se rendit dans la Pouille, avec quelques autres Normands. Dans une partie de chasse, cet Osmond avait, en présence du duc Robert, tué Guillaume surnommé Repostel, chevalier très-illustre, et redoutant la colère du duc et celle des nobles parens de ce brave chevalier, il se sauva dans la Pouille, et sa grande valeur le fit honorablement accueillir par les gens de Bénévent. A l’exemple de ce Drengot, de braves et jeunes chevaliers Normands et Bretons allèrent en Italie à diverses époques, et secourant les Lombards contre les Sarrasins ou les Grecs, ils battirent les barbares à diverses reprises, et se rendirent formidables à tous ceux qui firent l’épreuve de leurs forces. Mais les Lombards, ayant recouvré leur sécurité, commencèrent à dédaigner les Normands, et voulurent leur retirer la solde qu’ils leur devaient. Ceux-ci s’étant aperçus de leurs intentions, choisirent l’un d’entre eux qu’ils reconnurent pour chef, et tournèrent leurs armes contre les Lombards. Ils s’emparèrent ensuite des forteresses et subjuguèrent avec vigueur les habitans du pays. Toustain, surnommé Scitelle 20, qui s’était distingué [p. 218] par toutes sortes d’exploits, fut le premier chef des Normands de la Pouille, lorsqu’ils étaient encore, comme étrangers, à la solde de Waimar, duc de Salerne. Entre autres actes de courage, il enleva un jour une chèvre de la gueule d’un lion, ensuite il saisit à bras nus le lion lui-même, furieux de se voir ravir la chèvre, et le jeta par dessus le mur du palais du duc, comme il aurait jeté un petit chien. Les Lombards remplis de haine contre lui, et desirant sa mort, le conduisirent en un certain lieu où habitait un énorme dragon, au milieu d’une grande quantité de serpens, et dès qu’ils virent venir le dragon, ils se sauvèrent en toute hâte. Or Toustain, qui ignorait leurs projets, voyant fuir ses compagnons, demandait avec étonnement à son écuyer pourquoi ils s’étaient sauvés si vite, lorsque tout à coup le dragon, vomissant des flammes, s’avança vers lui, et porta sa gueule béante sur la tête de son cheval. Mais le chevalier tirant son épée, en frappa l’animal avec vigueur et le tua; mais lui-même, empoisonné par son souffle vénéneux, mourut trois jours après. Chose étonnante à dire! la flamme qui jaillissait de la gueule du dragon avait en un moment entièrement consumé son bouclier.

Toustain étant mort, les chevaliers Normands choisirent pour chefs Ranulphe et Richard, et sous leur conduite ils vengèrent la mort de Toustain, et sévirent durement contre les Lombards. Peu de temps après, Drogon de Coutances, fils de Tancrède de Hauteville, fut fait prince des Normands de la Pouille. Il se rendit recommandable par ses sentimens de chrétien et par sa valeur de chevalier. Guazon, comte de Naples, son compère, l’assassina le 10 août, tandis qu’on [p. 219] vigiles, dans l’église du bienheureux Laurent, en face de l’autel, et pendant que Drogon implorait Dieu et saint Laurent. Honfroi, frère de Drogon, lui succéda dans sa principauté, et soumit toute la Pouille aux Normands. Lorsqu’il vit approcher la fin de sa vie, il recommanda Abailard son fils et le duché de Pouille à son frère Robert, que l’on avait surnommé Guiscard, à cause de sa finesse d’esprit. Or Robert s’éleva au dessus de ses frères, qui furent tous ducs ou comtes, par sa valeur, son bon sens et ses dignités. Il conquit pour lui toute la Pouille, la Calabre et la Sicile, traversa la mer, envahit une grande partie de la Grèce, dispersa une très-nombreuse armée, vainquit et mit honteusement en fuite Alexis l’empereur, qui s’était révolté méchamment contre son seigneur, l’empereur Michel. Robert fit en outre beaucoup de bien, et releva un grand nombre d’évêchés et d’abbayes. Ce fut lui qui accueillit avec bonté, comme nous l’avons dit ci-dessus, le seigneur Robert, abbé de Saint-Evroul, et qui lui donna une petite église située sur le rivage de la mer de Calabre, et dédiée en l’honneur de sainte Euphémie, vierge et martyre. Mais l’abbé, qui était très-magnifique, y fonda un vaste monastère, et y attira un grand nombre de moines, pour combattre pour la cause de Dieu. Les évêques et les nobles aimèrent, vénérèrent et secoururent de tout leur pouvoir le père Robert; car il dédaignait de prendre soin de son corps, mais il fournissait à tous ceux qui lui étaient soumis des vivres et des vêtemens en suffisance, et travaillait à maintenir leurs cœurs sous une discipline régulière. Il dirigea le susdit monastère durant près de dix-sept ans, [p. 220] et passa enfin heureusement dans le sein du Seigneur, pendant les ides de décembre.


CHAPITRE XXXI.

Comment Harold engagea sa foi au duc Guillaume, et se parjura ensuite, après la mort du roi Edouard.

EDOUARD, roi des Anglais, se trouvant, par les dispositions de la Providence, sans héritier direct, avait déjà envoyé au duc Guillaume Robert, archevêque de Cantorbéry, et institué le duc héritier du royaume que Dieu lui avait confié. Dans la suite il envoya encore au même duc Harold 21, le plus grand de tous les comtes de son royaume par ses richesses, ses dignités et sa puissance, pour lui garantir sa couronne, et confirmer cette promesse par des sermens, selon le rit chrétien. Harold fit ses préparatifs pour aller régler cette affaire, traversa la mer, et débarqua à Ponthieu, où il tomba entre les mains de Gui, comte d’Abbeville: celui-ci le fit prisonnier ainsi que tous les siens, et le garda étroitement enfermé. Le duc, dès qu’il en fut informé, envoya des députés qui enlevèrent Harold de vive force; puis il le fit demeurer quelque temps avec lui, et l’emmena ensuite dans une expédition contre les Bretons. Après que Harold lui eut confirmé à diverses reprises ses sermens de fidélité pour le royaume d’Angleterre, le duc lui promit aussi de lui donner sa fille Adelise et la moitié du royaume. Enfin [p. 221] il le renvoya lui-même au roi, chargé de nombreux présens, et retint en otage son frère, bel adolescent, nommé Ulfnoth. Le roi Edouard étant ensuite heureusement arrivé au terme de sa vie, sortit de ce monde en l’année 1065 de l’Incarnation du Seigneur. Harold s’empara aussitôt de son royaume, oubliant comme un parjure la foi qu’il avait jurée au duc. Le duc lui envoya sur-le-champ des députés pour l’inviter à renoncer à cette entreprise insensée, et à garder avec une soumission convenable la foi qu’il lui avait promise par serment. Harold, non seulement ne voulut pas entendre ces représentations, mais se montrant plus infidèle il détourna du duc toute la nation des Anglais. Et lorsque Grithfrid, roi du pays de Galles, eut succombé sous un glaive ennemi, Harold prit pour femme sa veuve, la belle Aldith, fille de l’illustre comte Algar. En ce même temps il apparut dans le pays de Chester une comète qui portait trois longs rayons, et qui éclaira la plus grande partie du Sud durant quinze nuits consécutives, annonçant, à ce que pensèrent beaucoup de gens, un grand changement dans quelque royaume.


CHAPITRE XXXII.

Comment le duc Guillaume envoya en Angleterre le comte Toustain 22, qui redoutant Harold se réfugia auprès du roi de Norwège.

CEPENDANT le duc envoya en Angleterre le comte Toustain; mais les chevaliers de Harold, qui gardaient [p. 222] la mer, l’en écartèrent de vive force. Ne pouvant pénétrer en Angleterre avec sûreté ni retourner en Normandie, parce que le vent s’y opposait, Toustain se rendit auprès de Hérald Herfag, roi de Norwège, le supplia vivement de venir à son secours; et le roi se rendit volontiers à ses instances.

En cette même année, et le 27 mai, le seigneur Osbern, homme de bien et rempli de sollicitude pour ceux qui lui étaient soumis, mourut après avoir gouverné le couvent de Saint-Evroul pendant cinq ans et deux mois. L’habile Mainier, moine dans le même couvent, lui succéda, et, aidé de Dieu, favorisé par la prospérité du temps, il construisit une nouvelle église et toutes les cellules nécessaires pour les moines. Après avoir gouverné le monastère pendant vingt-deux ans, du temps du duc Robert-le-Fainéant et de Gilbert Maminot, évêque de Lisieux, Mainier mourut le 5 mars. Il laissa le gouvernement de l’abbaye d’Ouche au très-illustre Serlon, puissant par sa science dans les écritures et par son éloquence, et qui, deux ans et trois mois après, fut porté par la grâce de Dieu à l’évêché de Seès.