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Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Chapter 140: CHAPITRE IV.
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About This Book

Rédigé par un chroniqueur monastique du Moyen Âge, l'ouvrage rassemble traditions, généalogies et récits concernant une lignée ducale régionale, mêlant origines légendaires, récits de combats, événements politiques et portraits des mœurs sociales. Organisé en livres successifs avec des appendices et interpolations postérieurs, il alterne courtes notices annales et épisodes anecdotiques plus développés, reflétant souvent l'imagination populaire aux côtés d'un rapport factuel. Des remarques liminaires exposent les intentions et la dédicace, tandis que des notes et corrections ultérieures précisent des variantes textuelles et des choix éditoriaux.

CHAPITRE XXXIII.

De la mort de Conan, comte des Bretons.

AU temps où le duc Guillaume se disposait à passer en Angleterre et à la conquérir par la force des armes, l’audacieux Conan, comte de Bretagne, lui envoya [p. 223] une députation pour chercher à l’effrayer: « J’apprends, lui fit-il dire, que tu veux maintenant aller au delà de la mer et conquérir pour toi le royaume d’Angleterre. Or Robert, duc des Normands, que tu feins de regarder comme ton père, au moment de partir pour Jérusalem, remit tout son héritage à Alain, mon père et son cousin; mais toi et tes complices vous avez tué mon père par le poison à Vimeux en Normandie; puis tu as envahi son territoire parce que j’étais encore trop jeune pour pouvoir le défendre; et contre toute justice, attendu que tu es bâtard, tu l’as retenu jusqu’à ce jour. Maintenant donc, ou rends-moi cette Normandie que tu me dois, ou je te ferai la guerre avec toutes mes forces. »

Ayant entendu ce message, Guillaume en fut d’abord quelque peu effrayé. Mais Dieu daigna bientôt le sauver en rendant vaines les menaces de son ennemi. L’un des grands seigneurs bretons, qui avait juré fidélité aux deux comtes et portait les messages l’un à l’autre, frotta intérieurement de poison le cor de Conan, les rênes de son cheval et ses gants, car il était valet de chambre de Conan. A ce moment ce même comte avait mis le siége devant Château-Gonthier, dans le comté d’Anjou, et les chevaliers qui défendaient le fort s’étant rendus à lui, Conan y faisait entrer les siens. Cependant, ayant mis imprudemment ses gants et touché aux rênes de son cheval, il porta la main à son visage, et cet attouchement l’ayant infecté de poison, il mourut peu après, au grand regret de tous les siens, car c’était un homme habile, brave et partisan de la justice. On assure que [p. 224] s’il eût vécu plus long-temps, il eût fait beaucoup de bien, et se fût rendu fort utile dans l’administration de son pays. Celui qui l’avait trahi, apprenant le succès de son crime, quitta bientôt l’armée de Conan, et informa le duc Guillaume de sa mort.


CHAPITRE XXXIV.

Du nombre de navires que le duc Guillaume conduisit en Angleterre.

LE duc étant donc tout-à-fait rassuré, tourna toute sa fureur contre les Anglais. Considérant que Harold acquérait tous les jours de nouvelles forces, il ordonna de construire en toute hâte, et avec soin, une flotte de trois mille bâtimens, et la fit stationner sur les ancres à Saint-Valery, dans le Ponthieu. Il assembla aussi une immense armée de Normands, de gens de Flandre, de Francs et de Bretons, et ses vaisseaux se trouvant prêts, il les remplit de bons chevaux et d’hommes très-vigoureux, munis de cuirasses et de casques. Toutes choses ainsi préparées, il mit à la voile par un bon vent, traversa la mer, et aborda à Pevensey, où il établit tout de suite un camp entouré de forts retranchemens, dont il confia la garde à de braves chevaliers. Ensuite il se rendit en hâte à Hastings, où il fit construire promptement d’autres ouvrages.

Or Harold, tandis que les Normands entraient ainsi dans le royaume qu’il avait lui-même usurpé, était occupé à faire la guerre contre son frère Toustain. Dans [p. 225] cette bataille, il tua son frère, ainsi que Hérald, roi de Norwège, qui était venu au secours de Toustain. La bataille fut livrée le 11 octobre, un jour de samedi, et l’armée des Norwégiens fut presque entièrement anéantie par les Anglais. De là Harold vainqueur revint à Londres; mais il ne put jouir de son fratricide ni long-temps, ni en sûreté, car un messager lui annonça bientôt l’arrivée des Normands.


CHAPITRE XXXV.

Comment le roi Harold dédaigna les conseils de sa mère et de son frère, qui voulaient le détourner de combattre avec les Normands.

OR Harold, apprenant que de plus rudes adversaires se levaient contre lui d’un autre côté, se prépara vigoureusement à de nouveaux combats; car il était extrêmement brave et audacieux, très-beau de toute sa personne, agréable par sa manière de s’exprimer, et affable avec tout le monde. Comme sa mère et ses autres fidèles amis cherchaient à le dissuader d’aller au combat, le comte Gurth son frère lui dit: « Frère et seigneur très-chéri, il faut que ta valeur se laisse un peu modérer par les conseils de la prudence. Tu arrives maintenant, fatigué d’avoir combattu les Norwégiens, et tu veux de nouveau aller en hâte te mesurer avec les Normands. Repose-toi, je t’en prie et réfléchis en toi même avec sagesse sur ce que tu as promis par serment au prince de Normandie. Garde-toi de t’exposer à un parjure, [p. 226] de peur qu’à la suite d’un si grand crime, tu ne sois écrasé avec toutes les forces de notre nation, imprimant par là à notre race un déshonneur éternel. Moi qui suis libre de tout serment, je ne dois rien au comte Guillaume. Je suis prêt à marcher courageusement contre lui pour défendre notre sol natal. Mais toi, mon frère, repose-toi en paix où tu voudras, et attends les événemens de la guerre, afin que la belle liberté des Anglais ne périsse pas par ta main. »

Ayant entendu ces paroles, Harold s’indigna très-vivement. Il dédaigna ces conseils, que ses amis jugeaient salutaires, accabla d’injures son frère, qui les lui offrait dans sa fidélité, et repoussa brutalement de son pied sa mère, qui faisait tous ses efforts pour le retenir. Ensuite, et durant six jours, il rassembla une innombrable multitude d’Anglais, voulant surprendre et attaquer le duc à l’improviste, et ayant chevauché toute une nuit, il se présenta le lendemain matin sur le champ de bataille.


CHAPITRE XXXVI.

Comment le duc des Normands, Guillaume, vainquit les Anglais révoltés contre lui.

CEPENDANT le duc se tenait en garde contre les attaques nocturnes de l’ennemi; et comme les ténèbres s’approchaient, il ordonna que toute son armée demeurât sous les armes, jusqu’au retour de la belle lumière. Au point du jour d’un samedi, il divisa son [p. 227] armée en trois corps, et marcha avec intrépidité à la rencontre de ses terribles ennemis. Vers la troisième heure du jour la bataille s’engagea, et elle se prolongea jusques à la nuit, au milieu du carnage, et avec de grandes pertes de part et d’autre. Harold lui-même, marchant avec le premier rang de ses chevaliers, fut couvert de mortelles blessures et succomba. Les Anglais, après avoir combattu vaillamment durant toute la journée, apprirent enfin que leur roi était mort, commencèrent à trembler pour leurs jours, et, aux approches de la nuit, ils tournèrent le dos, et cherchèrent leur salut dans la fuite. Les Normands donc, voyant les Anglais se sauver, les poursuivirent avec acharnement, mais à leur grand détriment, durant toute la nuit du dimanche; car les herbes qui poussaient leur cachaient un ancien fossé, vers lequel les Normands se précipitèrent vivement, et ils y tombèrent avec leurs chevaux et leurs armes, se tuant les uns les autres, à mesure qu’ils y tombaient les uns sur les autres et à l’improviste. On assure qu’il mourut en ce lieu près de quinze mille hommes.

Ainsi, le 14 octobre, le Dieu tout-puissant punit de diverses manières un grand nombre de pécheurs, de chacune des deux armées; car, se livrant à toute leur fureur, les Normands tuèrent dans la journée du samedi plusieurs milliers d’Anglais, qui long-temps auparavant avaient injustement mis à mort l’innocent Alfred, et, le samedi précédent, avaient massacré sans pitié le roi Hérald, le comte Toustain et beaucoup d’autres hommes. Aussi la nuit suivante, le même juge vengea-t-il les Anglais, en précipitant les Normands furieux dans un gouffre qui les engloutit [p. 228] en aveugles; car, au mépris des commandemens de la loi, ils convoitaient le bien d’autrui avec une ardeur immodérée, et, comme dit le Psalmiste, leurs pieds furent rapides pour aller verser le sang. C’est pourquoi ils rencontrèrent sur leur chemin la ruine et les calamités.


CHAPITRE XXXVII.

Comment les gens de Londres se rendirent au duc; et comment, le jour de la naissance du Seigneur, le duc fut fait roi des Anglais, à Londres. — De l’abbaye de la Bataille.

APRÈS avoir poursuivi et massacré les ennemis, le vaillant duc Guillaume revint sur le champ de bataille vers le milieu de la nuit. Le matin du jour du dimanche, ayant fait enlever les dépouilles des ennemis, et ensevelir les corps de ses amis, le duc prit la route qui conduit à Londres; puis il se détourna pour marcher vers la ville de Wallingford, passa le fleuve à un gué, et ordonna à ses légions de dresser leur camp en ce lieu. Il en partit ensuite pour se diriger vers Londres. Les chevaliers qui couraient en avant y étant arrivés, trouvèrent sur une place de la ville un grand nombre de rebelles, qui firent les plus grands efforts pour leur opposer une résistance. Les premiers attaquèrent ceux-ci tout aussitôt, et répandirent un grand deuil dans toute la ville, par la mort de beaucoup de ses enfans et de ses citoyens. Les gens de Londres voyant qu’ils ne pourraient résister plus long-temps, donnèrent des otages, et se soumirent, [p. 229] eux et tout ce qui leur appartenait, au très-noble vainqueur.

Ainsi donc, l’an 1066 de l’Incarnation du Seigneur, le duc des Normands, Guillaume, que notre plume ne saurait assez célébrer, remporta, comme nous venons de le dire, un noble triomphe sur les Anglais. Ensuite, et le jour de la naissance du Seigneur, il fut élu roi par tous les grands, tant Normands qu’Anglais, oint de l’huile sainte par les évêques du royaume, et couronné du diadême royal. Le lieu où l’on avait combattu, ainsi que nous l’avons rapporté, fut appelé et s’appelle encore aujourd’hui le Champ de Bataille. Le roi Guillaume y construisit un monastère en l’honneur de la Sainte-Trinité, y établit des moines de l’ordre de Marmoutier, de Saint-Martin de Tours, et lui conféra en abondance toutes les richesses dont il pouvait avoir besoin, pour l’amour de ceux qui des deux parts étaient tombés morts dans cette affaire.


CHAPITRE XXXVIII.

Du retour du duc en Normandie, et de la mort de l’archevêque Maurile, qui eut Jean pour successeur.

PEU de temps après, le duc retourna en Normandie, et ordonna de faire avec de grandes solennités la dédicace de l’église de Sainte-Marie, dans le couvent de Jumiège. Tandis qu’on célébrait ce très-saint mystère avec de grands témoignages de respect, et au milieu de toutes les pompes de la religion, le duc, toujours [p. 230] serviteur zélé de l’époux appelé à ces noces, y assista avec un cœur rempli de dévotion. Maurile, archevêque de Rouen, et Baudouin, évêque d’Evreux, célébrèrent cette cérémonie avec une grande allégresse spirituelle, l’an 1067 de l’Incarnation du Seigneur, et le 1er juillet. Maurile, qui vivait encore en ce mois, déposa le fardeau de la chair le 9 août, et mourut, affranchi et plein de joie, pour aller triompher avec le Christ, son roi. Il eut pour successeur Jean, évêque de la ville d’Avranches, homme illustre par sa haute naissance, heureusement imbu de science spirituelle, doué à un haut degré de la sagesse du siècle, et fils du comte Raoul, selon la noblesse de la chair.

Puisque nous venons de faire mention de ce Raoul, il nous semble convenable de reprendre quelques faits un peu plus haut.

Richard Ier, fils de Guillaume-Longue-Epée, se trouvant dans son enfance, et après la mort de son père, retenu comme en exil en France par le roi des Français, sa mère Sprota, cédant à la nécessité, consentit à vivre avec un certain homme très-riche, nommé Asperleng. Cet homme, quoiqu’il possédât beaucoup de biens, avait coutume cependant de tenir en ferme les moulins de la vallée de la Risle. Il eut de Sprota un fils, nommé Raoul, celui dont nous venons de parler, et plusieurs filles, qui dans la suite furent mariées en Normandie avec des nobles. Lorsque le susdit Richard eut recouvré le duché de Normandie, que le roi des Français lui avait frauduleusement enlevé, il arriva un certain jour que ses hommes allèrent à la chasse dans la forêt dite de Guer; le hasard [p. 231] fit que Raoul, frère utérin du duc, assista aussi à cette chasse. Comme ils s’étaient enfoncés dans l’épaisseur des bois, ils rencontrèrent dans une certaine vallée un ours d’une énorme grosseur. Les chasseurs prirent aussitôt la fuite, et laissèrent le jeune Raoul tout seul, lui donnant ainsi une occasion de faire éclater son courage. Redoutant la honte de la fuite plus que la férocité de l’animal, Raoul s’arrêta, et, quoiqu’il fût encore jeune, fort de la valeur qu’il portait en son ame, il renversa à ses pieds la bête furieuse. Ses compagnons revinrent auprès de lui, après avoir fui, et ayant vu l’issue de cet événement, ils racontèrent au duc Richard l’exploit du jeune homme. Le duc en fut fort réjoui, et lui donna cette forêt de Guer, avec toutes ses dépendances; et depuis lors, et aujourd’hui encore, cette vallée où Raoul avait tué l’ours, s’appelle la vallée de l’Ours. Le duc lui donna en outre le château d’Ivry, d’où il prit le titre de comte. Raoul se maria avec une femme nommée Eranberge, très-belle, et née dans une certaine terre du pays de Caux, que l’on appelle Caville ou Cacheville. Elle lui donna deux fils, savoir, Hugues, qui fut dans la suite évêque de Bayeux, et Jean, évêque d’Avranches, qui est devenu plus tard archevêque de Rouen. Raoul eut de plus deux filles, dont l’une se maria avec Osbern de Crepon, de qui est né Guillaume, fils d’Osbern. L’autre épousa Richard de Belfage, qui eut pour fils Robert, qui lui succéda, et plusieurs filles, dont l’une fut unie en mariage à Hugues de Montfort. Et puisque nous venons de parler incidemment de ce Hugues de [p. 232] Montfort, il nous paraît convenable de dire quelques mots de ses ancêtres.

Toustain de Bastenbourg eut donc deux fils, savoir, Bertrand et Hugues de Montfort, dit le Barbu. Ce Hugues fut tué, aussi bien que Henri de Ferrières, dans un combat qu’ils se livrèrent entre eux. Or le fils de ce Hugues fut Hugues le second, qui devint dans la suite moine du Bec. Ce même Hugues eut de la fille de Richard de Belfage une fille qui fut mariée avec Gilbert de Ganz. Celui-ci eut de sa femme Hugues le quatrième, qui épousa Adéline, fille de Robert, comte de Meulan, dont il eut un fils nommé Robert, son premier né, et d’autres encore. Nous avons nommé ce Hugues le quatrième, par la raison que Hugues le second, après la mort de sa première femme, en épousa une autre dont il eut Hugues le troisième et Robert son frère; mais ces deux derniers moururent sans laisser d’enfans, et en pèlerinage. Or Robert de Belfage, vers la fin de sa vie, se fit moine au Bec, où ses fils Richard et Guillaume vivent encore en religieux. Il eut pour successeur Robert Baviel, son petit-fils par sa fille.

Après avoir rapporté ces faits en anticipant sur les temps, reprenons la suite de notre histoire.


[p. 233]

CHAPITRE XXXIX.

Comment Eustache, comte de Boulogne, fut repoussé du château de Douvres, qu’il avait assiégé tandis que le roi Guillaume était en Normandie.

TANDIS que le roi victorieux acquérait en Normandie de nouveaux titres de sainteté, en s’adonnant avec zèle à de bonnes œuvres, selon sa louable coutume, et honorait de sa présence sa très-chère patrie, Eustache, comte de Boulogne, séduit par les artifices de certains Anglais résidant dans le comté de Kent, entreprit de s’emparer du château de Douvres. Traversant la mer au milieu du silence de la nuit, il arriva au point du jour avec une nombreuse armée, assiégea le château, et fit les plus grands efforts pour s’en rendre maître. Mais les chevaliers d’Eudes, évêque de Bayeux, et de Hugues de Montfort, auxquels la garde du château avait été confiée, se voyant ainsi assiégés en l’absence de leurs seigneurs, et animés d’un généreux courage, ouvrirent aussitôt leurs portes, firent d’un commun accord une sortie, et combattant avec vigueur, forcèrent les assiégeans à se retirer honteusement. Eustache se dirigeant vers la mer avec un petit nombre d’hommes, se sauva lâchement sur ses vaisseaux; les autres s’étant enfuis vers les hauteurs de la montagne qui domine sur les rochers et les écueils hérissés de la mer, poussés par la terreur que Dieu leur inspirait, se précipitèrent dans les eaux, et portèrent ainsi la juste peine de leur crime. Il arriva [p. 234] donc que ceux qui ne succombèrent point sous le glaive, furent brisés en mille pièces, au milieu des horribles précipices de la montagne; et la sentence vengeresse du Juge suprême écrasa ainsi les téméraires.


CHAPITRE XL.

Comment des brigands d’Angleterre, préparant une rébellion, construisirent le château de Durham, et furent détruits.

OR le roi Guillaume ayant terminé, selon ses vœux, toutes les affaires pour lesquelles il était venu en Normandie, donna le gouvernement de son duché à son fils Robert, alors brillant de toute l’ardeur de la jeunesse. Lui-même retourna dans son royaume d’Angleterre, et y trouva beaucoup d’hommes de cette nation, dont les cœurs mobiles s’étaient détournés de nouveau par de perfides conspirations de la foi qu’ils lui devaient. Ces brigands avaient conspiré dans toute l’étendue du pays pour surprendre et massacrer en tous lieux les chevaliers que le roi avait laissés pour la défense du territoire, au commencement du jeûne, et lorsqu’ils se rendraient dans les églises, marchant pieds nus, selon les lois de pénitence que la religion impose aux chrétiens; ils espéraient ensuite expulser plus facilement le roi lorsqu’il reviendrait. Mais les perfides machinations de ces ennemis de Dieu ayant été découvertes, craignant l’arrivée immédiate du grand triomphateur, ils s’enfuirent furtivement et en toute [p. 235] hâte, poussés par une grande terreur, et se retirèrent dans un certain quartier du comté de Cumberland, également inaccessible par eau et à cause de l’épaisseur des bois. Là ils construisirent un château muni de forts retranchemens, qu’ils nommèrent dans leur langage le château de Durham. De ce point de retraite ils faisaient très-souvent de nombreuses excursions, et revenaient ensuite s’y cacher, pour attendre l’arrivée du roi des Danois, Suénon, qu’ils avaient appelé à leur secours par des courriers. Ils envoyèrent aussi des députés aux gens d’Yorck, les invitant à les assister dans les funestes entreprises de leur méchanceté. S’étant donc réunis à ceux-ci, ils portèrent dans la ville des armes et de l’argent en abondance, se disposèrent à une vigoureuse résistance, et se donnèrent pour roi un certain enfant nommé Edgar, qui tirait sa noble origine du roi Edouard. Aussitôt que le roi Guillaume fut informé de leurs entreprises et de leurs efforts téméraires, il rassembla ses escadrons de Normands, et partit aussitôt pour aller réprimer leur insolence. Les rebelles, se confiant en leur courage et en leurs forces, sortirent de la ville, et marchèrent aussitôt contre l’armée du roi. Mais celle-ci les battit complétement; en sorte qu’ils perdirent un grand nombre d’hommes, et que les autres furent forcés de se retirer derrière leurs remparts. Les Normands les poursuivirent sans retard, pénétrèrent dans la ville en même temps que les fuyards, et la détruisirent presque toute entière par le fer et le feu, massacrant tous les habitans, depuis l’enfant jusqu’au vieillard. Les provocateurs de cette révolte n’échappèrent à la mort qu’en se sauvant sur leurs vaisseaux et suivant le cours de l’Humber.


[p. 236]

CHAPITRE XLI.

Comment Brian, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, vainquit les deux fils du roi Harold et l’armée du roi d’Irlande.

CEPENDANT les deux fils du roi Harold se séparèrent de cette société, et allèrent, avec beaucoup de serviteurs de leur père, demander des secours à Dirmet 23, roi d’Irlande. Dans un court espace de temps, et avec l’assistance de ce roi, ils levèrent dans ce royaume un corps assez considérable de chevaliers. Ensuite ils retournèrent au plus tôt en Angleterre avec soixante-six navires, vers le point qu’ils jugèrent le plus propice à leurs desseins; et alors, comme les pirates les plus cruels, ils firent tous leurs efforts pour piller et dévaster tout le pays par le fer et le feu.

Or Brian 24, fils d’Eudes, comte de la petite Bretagne, s’étant armé, marcha contre eux avec les siens, et leur livra deux combats en un seul jour. Il leur tua dix-sept cents combattans, parmi lesquels étaient quelques grands seigneurs, et les autres se sauvèrent en fuyant, échappèrent comme ils le purent à la mort, en se retirant sur leurs vaisseaux, et apportèrent un grand deuil dans toute l’Irlande, en annonçant la perte de leurs amis. Il n’est même pas douteux que si la nuit n’était venue interrompre ces combats, tous les Irlandais n’eussent succombé sous la faulx de la mort.


[p. 237]

CHAPITRE XLII.

Comment le roi Guillaume, parcourant l’Angleterre, fit construire beaucoup de châteaux pour la défense du royaume.

A la fin les bandits qui s’étaient enfermés à Durham, ayant appris les malheurs de ceux qu’une semblable démence avait poussés à se réunir pour de funestes conspirations, audacieux encore au milieu de leurs désastres, à cause des armes qu’ils possédaient et de la possibilité de s’enfuir; mais redoutant que le roi n’entreprît contre eux une expédition, ayant délibéré entre eux, et pris une résolution digne de leur imprudente témérité, se retirèrent plus loin vers les places fortes des bords de la mer, où ils s’occupèrent à amasser des richesses mal acquises, produit de leurs brigandages de pirates. Le roi, guidé par la sagesse qui marquait tous les actes de son gouvernement, visita avec une extrême sollicitude les lieux les moins fortifiés de son royaume, fit construire de très-forts châteaux dans toutes les positions convenables pour repousser les incursions des ennemis, et y établit des chevaliers d’élite, leur donnant toutes sortes de provisions et une bonne solde. Enfin cette première tempête de combats et de révoltes s’étant peu à peu apaisée, le roi put manier avec plus de vigueur les rênes de la monarchie anglaise, et jouir de sa gloire avec plus de succès.


[p. 238]

CHAPITRE XLIII.

De la mort de Robert Guiscard, duc de Pouille; de sa valeur et de ses descendans; et comment Roger son neveu devint roi.

EN ce temps mourut Robert Guiscard, enfant de la Normandie, et duc de Pouille. Robert, ayant pour cause de parenté quitté sa première femme, dont il avait eu un fils nommé Boémond, épousa la fille aînée de Waimar, prince de Salerne, qui se nommait Sichelgaite, par la protection de Gisulfe, frère de la susdite jeune fille, et qui avait succédé à son père. Gatteclime, sœur cadette de ce dernier fut mariée à Jordan, prince de Capoue, fils de Richard l’Ancien et père de Richard-le-Jeune. Ce Jordan avait eu pour aïeul Ranulfe, qui fut le premier chef des Normands dans la Pouille, et qui y fonda une ville nommée Averse.

Or, Robert Guiscard eut de sa femme Sichelgaite trois fils et cinq filles. Celles-ci furent parfaitement bien mariées, tellement que l’une d’elles s’unit avec l’empereur de Constantinople. Robert vainquit deux empereurs en une seule bataille, savoir, Alexis, empereur des Grecs, en Grèce, et Henri, empereur des Romains, en Italie. Celui-ci fut bien en effet vaincu, puisqu’ayant appris la grande renommée du duc Robert, et n’osant se fier aux forces des Saxons et des Allemands, ni même aux murailles de la ville, qui est la capitale du monde, et ne s’y croyant point en sûreté, il prit aussitôt la fuite.

[p. 239] Boémond, quoiqu’il eût un grand territoire dans la Pouille, en partit cependant avec d’autres Normands et avec les Français, pour aller faire la guerre aux Sarrasins, qui à cette époque possédaient presque toutes les villes de la Romanie. Ayant enfin vaincu les Païens et subjugué les villes d’Antioche, de Jérusalem, et beaucoup d’autres encore, Boémond obtint la principauté d’Antioche, et ses héritiers la gouvernèrent après lui, savoir, Boémond, son fils, né de Constance, fille de Philippe, roi des Français; et après Boémond, Raimond, fils de Guillaume, comte de Poitiers, et qui avait épousé la fille de Boémond II.

Le duc Robert Guiscard étant mort, eut pour successeur son fils premier né de sa seconde femme, nommé Roger, et surnommé Bursa. Ce Roger étant mort, et ses fils aussi après lui, Roger son cousin germain, fils de Roger, comte de Sicile, frère de Robert Guiscard, posséda à lui seul la Pouille et la Sicile. Dans la suite des temps ce Roger devint roi, de duc qu’il était, par l’effet de la querelle qui s’éleva entre les deux seigneurs apostoliques, qui avaient été élus à Rome en même temps, savoir, Innocent II et Pierre de Léon. Ce dernier accorda au duc Roger l’autorisation de prendre le diadême royal, parce que le duc s’était prononcé pour son parti. Ceci arriva vers l’an mil quatre-vingts de l’Incarnation du Seigneur, et les deux seigneurs apostoliques vécurent en rivalité pendant près de huit ans.


[p. 240]

CHAPITRE XLIV.

De la mort de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands, et comment il fut enseveli à Caen.

APRÈS avoir dit ces choses, en anticipant un peu sur l’ordre des temps, venons-en à raconter la fin des actions de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands, récit que nous avons un peu abrégé, prenant grand soin de ne pas ennuyer nos lecteurs. Si quelqu’un cependant désire connaître ces actes plus en détail, qu’il lise le livre dans lequel Guillaume de Poitiers, archidiacre de Lisieux, a rapporté tous ces faits très-longuement et en un style éloquent: Gui, évêque d’Amiens, a aussi composé sur le même sujet, et en mètres héroïques, un ouvrage qui n’est point à dédaigner. Mais pour en finir de tous ces discours, rapportons la cause de la mort de Guillaume, selon l’opinion de quelques hommes.

A la suite de beaucoup de combats, et après de nombreuses expéditions heureusement accomplies, tant en Normandie qu’en Angleterre, dans la petite Bretagne et même dans le pays du Mans, le roi victorieux assiégeait une certaine place nommée Mantes, et appartenant en propre à Philippe, roi des Français, lequel à cette époque soutenait le parti du duc Robert, qui faisait la guerre à son père. Or, le motif de ces dissensions était que le roi Guillaume ne permettait pas à son fils Robert d’agir selon sa volonté dans le duché de Normandie, quoiqu’il l’eût cependant [p. 241] institua pour son héritier après lui. Le roi Guillaume ayant donc donné assaut à la ville de Mantes, et l’ayant livrée aux flammes vengeresses, en rapporte que, fatigué par le poids de ses armes et par les cris qu’il avait poussés pour animer le courage des siens, il prit une inflammation dans les intestins, et fut en effet assez gravement malade. Quoiqu’il ait vécu quelque temps encore, il ne recouvra plus dès lors sa bonne santé précédente. Enfin ayant mis ordre à toutes ses affaires, et laissé son royaume d’Angleterre à son fils Guillaume, il sortit de ce monde, en Normandie et à Rouen, le 10 septembre. Son corps fut transporté à Caen, comme il l’avait ordonné, et enseveli royalement devant le grand autel, dans l’église de Saint-Etienne qu’il avait lui-même bâtie en entier. Henri fut seul de ses fils qui suivit ses obsèques, et le seul digne de recueillir l’héritage de son père, dont ses frères, après la mort de celui-ci, ne possédèrent que des portions.

Or, le roi Guillaume mourut âgé de près de soixante ans, dans la cinquante-deuxième année de son gouvernement comme duc de Normandie, dans la vingt-deuxième année de sa royauté en Angleterre, l’an mil quatre-vingt-sept de l’Incarnation du Seigneur, régnant ce même seigneur, notre Jésus-Christ, dans l’unité du Père Eternel et du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!



 
[p. 242]

LIVRE HUITIÈME.

DE HENRI Ier, ROI DES ANGLAIS ET DUC DES NORMANDS.


CHAPITRE PREMIER.

Préface à l’Histoire des faits et gestes du roi Henri, dans laquelle il est montré, en peu de mots, meilleur que ses frères.

PUISQUE nous avons rapporté dans le livre précédent les faits et gestes de Guillaume, roi des Anglais et duc des Normands, il ne paraîtra pas inconvenant que ce livre (le septième de l’Histoire des ducs de Normandie 25) présente, pour l’instruction des siècles à venir, et surtout pour inviter nos descendans à imiter de tels exemples, la vie, la conduite et en grande partie les gestes du très-noble roi Henri, fils du susdit Guillaume. Ce n’est pas sans de justes motifs que ce nombre sept est échu en partage à cet homme qui, par l’élévation de son ame et la valeur de son bras, a jeté un grand éclat sur le nombre ternaire et quaternaire. Remarquons en outre que ce même roi, dont nous entreprenons d’écrire l’histoire, se trouve au septième rang dans la généalogie des ducs de Normandie, si l’on commence à compter au duc Rollon [p. 243] qui fut la souche de cette race. Cependant, pour ne pas interrompre le cours de cette histoire, il convient que nous disions quelque chose, en peu de mots, des deux frères de Henri, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc des Normands, auxquels il succéda lui seul, surtout parce que cela est nécessaire pour faire ressortir le sujet que nous avons entrepris. De même, en effet, que les peintres ont coutume de répandre d’abord une couleur de fer pour faire mieux briller le rouge qu’ils mettent par dessus, de même peut-être, si l’on compare les frères dont je viens de parler à leur frère Henri, celui-ci ressortira avec plus d’éclat par l’effet de cette comparaison. Il sera facile de prouver ceci en peu de paroles. Dans l’un des deux frères, je veux dire Guillaume, on vantait sa munificence envers les hommes du siècle; mais on se plaignait beaucoup de ce qu’il négligeait les choses de la religion. Quant à Robert, la renommée le célébrait avec justice pour les choses de guerre; mais elle disait aussi, et ne mentait point, qu’il était moins bon pour la sagesse du conseil et le gouvernement du duché. Henri, au contraire, réunissant en lui seul les honorables qualités que l’on remarquait en chacun de ses deux autres frères, se montrait en outre, pour celles qui leur manquaient, comme nous venons de dire, supérieur, non seulement à eux, mais de plus à tous les autres princes de son temps. Et comme ce que nous disons ici sera pleinement prouvé en sa place, afin de ne pas faire de digression au commencement même de notre récit, nous allons reprendre notre histoire au point où nous l’avons laissée.


[p. 244]

CHAPITRE II.

Comment après la mort du roi Guillaume, Guillaume, frère de Henri, passa en Angleterre, et y fut fait roi, et Robert acquit le duché de Normandie; et comment ce même Robert donna et retira ensuite à Henri le comté de Coutances.

LE roi des Anglais, Guillaume, étant donc délivré du soin des affaires de ce monde, Guillaume son fils s’embarqua le plus tôt qu’il put au port de Touche, passa la mer, fut accueilli par les Anglais et les Français, et reçut l’onction royale à Londres, dans Westminster, de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, assisté de ses suffragans. Robert son frère avait quitté la Normandie avant la mort de son père, s’indignant que celui-ci ne lui permît pas de gouverner selon sa volonté le comté de Normandie et celui du Maine. Car il avait été depuis long-temps désigné héritier du premier de ces comtés; et, quant au second, il en sollicitait le gouvernement du vivant même de son père, sur le fondement que Marguerite, fille de Herbert, autrefois comte du Mans, avait été fiancée avec lui, quoiqu’elle fût morte bientôt après à Fécamp, comme vierge consacrée au Christ, et avant que les noces eussent été célébrées. Robert donc habitait dans le pays de Ponthieu, à Abbeville, avec des jeunes gens ses semblables, c’est-à-dire des fils des seigneurs de Normandie, qui le servaient en apparence comme leur futur seigneur, mais qui dans le fait étaient surtout poussés vers lui par l’attrait de la nouveauté. [p. 245] Dans le même temps Robert dévastait sans cesse le duché de Normandie, et surtout les frontières, par ses excursions et ses rapines; lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de son père, il se rendit tout de suite à Rouen, et prit possession de celte ville et de tout le duché sans aucune opposition. Et comme ses fidèles l’engageaient à aller au plus tôt conquérir par les armes le royaume d’Angleterre, que son frère lui enlevait, Robert leur répondit, à ce qu’on rapporte, avec sa simplicité accoutumée, et, s’il est permis de le dire, trop voisine de l’imprudence: « Par les anges de Dieu, quand même je serais à Alexandrie, les Anglais m’attendraient, et se garderaient d’oser se donner un roi avant mon arrivée. Mon frère Guillaume lui-même, que vous dites avoir eu cette audace, n’exposerait pas sa tête à toucher sans ma permission à cette couronne. » Il disait tout cela dans le premier moment; mais lorsqu’il eut appris en détail ce qui s’était passé, il ne s’éleva pas la moindre querelle entre lui et son frère Guillaume.

Or Henri, leur frère, demeura en Normandie auprès du duc Robert. Le roi Guillaume avait donné en mourant à son fils Henri cinq mille livres de monnaie d’Angleterre. Robert son frère lui donna en outre le comté de Coutances, ou, comme disent d’autres personnes, le lui engagea. Mais Henri n’en jouit pas longtemps; car Robert ayant trouvé quelques mauvais prétextes, qui lui furent suggérés par des hommes méchans, fit arrêter Henri à Rouen, au moment où il ne s’y attendait nullement, et lui enleva indignement ce qu’il lui avait donné.


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CHAPITRE III.

De l’accord qui fut conclu entre Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, son frère; et comment ils assiégèrent leur frère Henri dans le mont Saint-Michel.

APRÈS cela, et peu de temps s’étant écoulé, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, firent la paix entre eux, et cependant bien peu auparavant Robert eût pu très-facilement s’emparer du royaume d’Angleterre, s’il eût été moins timide. En effet Eustache, comte de Boulogne, et l’évêque de Bayeux, et le comte de Mortain, ses oncles paternels, ainsi que d’autres seigneurs de Normandie, passèrent la mer avec une nombreuse suite de chevaliers, s’emparèrent de Rochester et de quelques autres châteaux dans le comté de Kent, et les gardèrent au nom de Robert. Mais tandis qu’ils attendaient le duc Robert lui-même, qui pendant ce temps s’occupait à se divertir en Normandie, beaucoup plus qu’il ne convenait à un homme, ils furent assiégés par le roi Guillaume, sans recevoir aucun secours de celui pour les intérêts duquel ils s’étaient exposés à de si grands dangers; et forcés de sortir honteusement des forteresses qu’ils occupaient, ils retournèrent chez eux. Enfin, comme nous l’avons déjà dit, il fut conclu tant bien que mal, à Caen, un accord entre les deux frères, par l’intermédiaire de Philippe, roi des Français, qui avait marché au secours du duc contre le roi Guillaume, résidant alors dans [p. 247] le château d’Eu, et entouré d’une immense armée d’Anglais et de Normands; mais ce traité, en ce qui regardait le duc Robert, fut pour lui aussi déshonorant que préjudiciable: car le roi Guillaume retint sans dédommagement tout ce dont il s’était emparé en Normandie par l’infidélité des hommes du duc, qui lui avaient livré les forteresses que le duc avait données à garder à ses chevaliers, afin qu’ils pussent faire la guerre au roi. Les forteresses que le roi Guillaume occupa de cette manière étaient Fécamp et le château d’Eu, que, Guillaume, comte d’Eu, lui avait livré aussi bien que tous les autres châteaux. Etienne, comte d’Aumale, fils d’Eudes, comte de Champagne, et neveu de Guillaume l’Ancien, roi des Anglais, en tant que fils de sa sœur, en fit autant, de même que plusieurs autres seigneurs qui habitaient au delà de la Seine.

Cependant au lieu de protéger, comme ils l’auraient dû, leur frère Henri, au lieu de prendre soin de lui, afin qu’il pût vivre honorablement comme leur frère et comme un fils de roi, Guillaume et Robert unirent leurs efforts pour l’expulser de toutes les terres de leur père. Ce fut ainsi qu’une certaine fois ils allèrent l’assiéger sur le Mont-Saint-Michel. Mais après qu’ils y eurent travaillé long-temps et sans succès, ils en vinrent enfin à se quereller entre eux, et le comte Henri sortit et alla s’emparer d’un château très-fort, nommé Domfront, par l’adresse d’un certain habitant du pays, lequel, noble et riche, n’avait pu supporter plus long-temps les vexations que lui faisait endurer, aussi bien qu’à tous ses autres voisins, Robert de Bellême, homme orgueilleux et méchant, qui [p. 248] possédait ce château à cette époque. Dès ce moment Henri le garda avec tant de soin qu’il en demeura maître jusqu’à la fin de sa vie. Vers le même temps, Jean, archevêque de Rouen, étant mort, Guillaume, abbé de Saint-Etienne de Caen, lui succéda.


CHAPITRE IV.

Comment le roi Guillaume étant retourné en Angleterre, Henri se remit en possession du comté de Coutances.

OR le roi Guillaume étant retourné en Angleterre, Henri se hâta, du consentement du roi son frère et avec les secours de Richard de Revers et de Roger de Magneville, de reprendre possession en majeure partie du comté de Coutances, qui auparavant lui avait été frauduleusement enlevé. Et comme dans cette affaire, ainsi que dans toutes les occasions où il en avait eu besoin, Hugues, comte de Chester, lui était demeuré fidèle, Henri lui fit concession intégrale du château que l’on appelait de Saint-Jacques où ce même comte n’avait à cette époque d’autre droit que celui de garder la citadelle. Le roi des Anglais, Guillaume l’Ancien, avait fondé ce château, sur les confins de la Normandie et de la Petite-Bretagne, avant son expédition en Angleterre, à l’époque où il conduisit une armée contre Conan, comte de Bretagne et fils d’Alain son cousin, qui ne voulait pas se soumettre à lui. Et afin que les brigands affamés de la Bretagne ne fissent plus de mal, par leurs excursions [p. 249] dévastatrices, aux églises désarmées, ou au petit peuple de son territoire, et pour les mieux repousser, le roi Guillaume, après avoir fondé ce château, l’avait donné à Richard, gouverneur d’Avranches, père du susdit comte Hugues.


CHAPITRE V.

Comment les gens du Maine, voyant le duc Robert retenu en Normandie par toutes sortes de difficultés, prirent pour comte Hélie, fils de Jean de La Flèche.

CEPENDANT les gens du Maine, voyant le duc Robert retenu en Normandie par toutes sortes de troubles, tinrent conseil avec Hélie, fils de Jean de La Flèche, homme rempli de vigueur et d’habileté et le plus puissant de la province, et résolurent que celui-ci épouserait la fille d’un certain comte de Lombardie, petite-fille de Herbert, ancien comte du Mans, par sa fille aînée, espérant par ce moyen pouvoir secouer le joug des ducs de Normandie. Ils n’eurent pas besoin de grands efforts pour persuader au jeune homme d’entrer dans leurs vues, car déjà et depuis long-temps celui-ci avait prévenu leur invitation par ses vœux, en sorte qu’il ne mit aucun retard à réaliser leurs espérances et leurs projets. Ni lui ni ses conseillers ne se laissèrent détourner de cette tentative de rébellion, par la pensée que dans les temps anciens le pays du Maine avait été soumis aux ducs de Normandie, ni par ce souvenir plus récent que de notre temps le [p. 250] très-noble duc de Normandie, Guillaume, devenu plus tard heureux conquérant de l’Angleterre, avait délivré les gens du Maine de la tyrannie de Geoffroi Martel l’Ancien, et les couvrant de ses ailes protectrices, tant qu’il vécut, les avait gouvernés comme ses propres sujets, et laissés à gouverner à ses successeurs, au moment de sa mort; d’où il résulta qu’en effet, peu de temps après la mort de ce roi, le duc Robert, dans les premiers momens où il prit possession de son duché, conduisit une armée de Normands contre les gens du Maine, qui avaient voulu tenter audacieusement une première rébellion, et les comprima sur leur propre territoire.


CHAPITRE VI.

Comment Anselme, abbé du Bec, ayant été promu à l’archevêché de Cantorbéry, Guillaume, moine du même lieu, lui succéda.

DANS le même temps, Anselme, abbé du Bec, ayant été appelé à l’archevêché de Cantorbéry, eut pour successeur dans le gouvernement de cette abbaye, Guillaume de Beaumont, homme recommandable par ses sentimens religieux, et moine dans le même monastère. Deux ans après, le pape Urbain étant venu dans les Gaules, assembla un concile dans la ville d’Auvergne, autrement nommée Clermont, pour y traiter des affaires de l’Eglise. Entre autres sages dispositions qu’il prit dans cette assemblée, le pape exhorta tous les fidèles, tant présens qu’absens, à faire le voyage de Jérusalem, pour obtenir la rémission [p. 251] de leurs péchés, et pour délivrer les lieux saints de la domination des Païens, qui les occupaient alors et les souillaient de leur présence.


CHAPITRE VII.

Comment Robert, duc de Normandie, ayant engagé son duché à Guillaume, roi des Anglais, son frère, partit pour Jérusalem.

AINSI donc, l’année suivante, échauffés par ces divines exhortations, presque tous les chevaliers des pays occidentaux, tant ceux qu’illustrait une grande valeur que les autres plus obscurs, entreprirent le saint pèlerinage. Embrasé du même desir, Robert, duc de Normandie, envoya un exprès à son frère Guillaume, roi des Anglais, l’invitant à venir en toute hâte en Normandie, pour recevoir de lui son duché, le tenir en ses mains pendant son absence, et lui fournir sur les trésors des Anglais ce dont il aurait besoin, lui et les siens, pour soulager son indigence pendant l’expédition. Le roi Guillaume, tout réjoui de ce message, passa aussitôt en Normandie, et prêta au duc Robert dix mille marcs d’argent, sous la condition que, tant que le susdit duc demeurerait en pélerinage, lui-même tiendrait le duché de Normandie comme gage de son prêt, et qu’il le rendrait au duc lorsqu’après son retour celui-ci lui aurait remboursé l’argent qu’il lui avançait. Les choses ainsi convenues, le comte Henri se rendit vers le roi Guillaume et demeura tout-à-fait avec lui, et le roi lui concéda [p. 252] entièrement le comté de Coutances et celui de Bayeux, et en outre la ville de Bayeux et la citadelle de Caen. En ce même temps le roi Guillaume fit construire un certain château, nommé Gisors, sur les confins de la Normandie et de la France, et son frère Henri, qui lui succéda plus tard par la volonté de Dieu, rendit ce château inexpugnable, en le faisant entourer de murailles et en y construisant des tours élevées.


CHAPITRE VIII.

De la valeur que Guillaume déploya pour les intérêts de son royaume; et comment il persécuta l’église de Dieu et ses serviteurs.

NOUS pourrions rapporter dans ces annales, au sujet de ce roi Guillaume, qu’ayant deux fois conduit une armée sur leur propre territoire, il vainquit deux fois les gens du pays de Galles, qui s’étaient révoltés contre lui, et qu’une autre fois, marchant avec son armée à la rencontre de Malcolm, roi des Ecossais, qui avait conduit une armée en Angleterre, il le força à accepter les conditions qu’il voulut lui imposer. Voici encore un autre fait. Le roi Guillaume apprit qu’Hélie, comte du Mans, assisté de Foulques, comte d’Anjou, assiégeait ses hommes dans la ville même du Mans. (Hélie avait auparavant enlevé cette ville aux hommes du roi, mais les citoyens l’avaient rendue au roi, et c’est pourquoi Hélie était venu l’assiéger de nouveau.) Le roi Guillaume donc, ayant appris celle nouvelle pendant qu’il était en Angleterre, appela [p. 253] ceux de ses chevaliers qui se trouvaient en ce moment auprès de lui, donna ordre que ceux qui étaient absens eussent à partir à sa suite, et se rendant vers la mer pour passer en Normandie, il trouva, les vents contraires, et cependant il se lança sur les eaux, malgré les vents, disant qu’il n’avait jamais entendu dire qu’un roi eût péri par un naufrage. Ayant donc traversé la mer, pour ainsi dire en dépit des élémens, le seul bruit de son arrivée mit en fuite les comtes ci-dessus nommés, et leur fit lever le siége.

Je pourrais, dis-je, rapporter sur ce roi, et en toute vérité, ces faits et d’autres semblables encore, si je ne jugeais convenable, pour donner une suite régulière à cette histoire, de dire encore quelques mots des actes par lesquels ce roi persécuta grandement un grand nombre des serviteurs de Dieu et de la sainte Eglise, actes pour lesquels il fit une pénitence tardive et même infructueuse, du moins selon l’opinion de beaucoup d’hommes sages. D’ailleurs je suis pressé d’en venir à raconter avec plus de détail la vie de Henri, de mémoire divine, son frère et son successeur, qui, protégeant les hommes religieux et l’Eglise de Dieu, et leur prêtant son assistance, se fit infiniment vénérer.

Tandis que ce même Guillaume gouvernait le royaume d’Angleterre, Morel, neveu de Robert de Mowbray, comte de Northumberland, tua sur le territoire d’Angleterre le susdit roi des Ecossais, Malcolm, et son fils aîné, qui avaient fait une invasion dans le royaume, et détruisit la plus grande partie de leur armée. Or ce Robert, ayant voulu tenter de s’emparer, contre le gré de son seigneur, de [p. 254] certaines forteresses royales situées dans le voisinage de son comté, fut pris par les chevaliers du roi Guillaume, et par ses ordres retenu très-long-temps dans les fers; puis, sous le règne du roi Henri, il mourut dans la même prison. Beaucoup de gens ont dit qu’il avait été ainsi maltraité par une juste punition, pour avoir traîtreusement mis à mort le roi d’Ecosse, père de la très-noble Mathilde, qui fut dans la suite reine des Anglais. Or les terres qu’il possédait en Normandie et la plus grande partie de son comté, Henri, devenu roi, les donna à Nigel d’Aubigny, homme illustre et vaillant. Nigel épousa ensuite Gundrède, fille de Giraud de Gournay, et en eut un fils nommé Roger de Mowbray, qui étant encore enfant succéda à son père, lequel se fit moine dans l’abbaye du Bec, et donna à son fils de grandes propriétés en Angleterre. De même ce Giraud, sur la demande de son père, Hugues de Gournay, qui était aussi moine au Bec, donna beaucoup de choses à la même église, et partant ensuite pour Jérusalem avec sa femme Edith, sœur de Guillaume, comte de Warenne, il mourut en chemin. Sa femme revint ensuite, et se maria avec Drogon de Mouchy, qui eut d’elle un fils nommé Drogon. Le susdit Giraud eut pour successeur son fils nommé Hugues, qui se maria avec la sœur de Raoul de Péronne, comte de Vermandois, et en eut un fils nommé Hugues. Ayant dit brièvement ces choses, pour faire mention des amis et des bienfaiteurs du monastère du Bec, je reprends maintenant la suite de mon récit.