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Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Chapter 147: CHAPITRE XI.
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About This Book

Rédigé par un chroniqueur monastique du Moyen Âge, l'ouvrage rassemble traditions, généalogies et récits concernant une lignée ducale régionale, mêlant origines légendaires, récits de combats, événements politiques et portraits des mœurs sociales. Organisé en livres successifs avec des appendices et interpolations postérieurs, il alterne courtes notices annales et épisodes anecdotiques plus développés, reflétant souvent l'imagination populaire aux côtés d'un rapport factuel. Des remarques liminaires exposent les intentions et la dédicace, tandis que des notes et corrections ultérieures précisent des variantes textuelles et des choix éditoriaux.

[p. 255]

CHAPITRE IX.

De la mort du roi Guillaume dans la Forêt-Neuve. — Comment Richard, son frère, était mort auparavant en ce même lieu; et de ce qui causa leur mort, selon l’opinion du peuple.

AINSI donc, comme nous l’avons dit plus haut, le duc Robert de Normandie étant parti pour Jérusalem, en l’année 1096 de l’Incarnation du Seigneur, et ayant engagé son duché de Normandie à Guillaume son frère, roi des Anglais, il arriva, quelque temps après, que ce même roi étant allé un certain jour à la chasse dans la Forêt-Neuve, fut percé au cœur, le 2 août, par une flèche lancée imprudemment par un de ses familiers, et mourut l’an 1100 de l’Incarnation du Seigneur, et la treizième année de son règne. Du vivant de leur père, Richard, frère de Guillaume, étant allé de même chasser dans cette forêt, s’était heurté contre un arbre qu’il n’avait pas su éviter, en était tombé malade, et était mort des suites de ce coup. Or il y avait beaucoup de gens qui dirent que les fils du premier roi Guillaume avaient péri dans cette forêt par le jugement de Dieu, et par la raison que le roi Guillaume avait détruit beaucoup de fermes et d’églises tout autour de cette forêt afin de l’agrandir.


[p. 256]

CHAPITRE X.

Comment Henri son frère, lui succéda, et prit pour femme Mathilde fille du roi d’Ecosse.

LE roi Guillaume étant mort, comme nous l’avons rapporté, son frère Henri fit aussitôt transporter son corps à Winchester, et le fit ensevelir en ce lieu dans l’église de Saint-Pierre, en face du grand autel. Après cette cérémonie, il revint à Londres, et, du consentement de tous les Français et Anglais, quatre jours après la mort de son frère, il reçut le diadême royal à Winchester. Un grand nombre d’hommes se réjouirent d’avoir enfin obtenu un roi fils d’un roi et d’une reine, et de plus né et élevé en Angleterre. Afin de vivre royalement, le roi épousa, cette même année, la vénérable Mathilde, fille de Malcolm, roi d’Ecosse, et de Marguerite. Un livre, qui a été écrit sur la vie des deux reines Marguerite et Mathilde, fait voir dans tout son éclat combien elles ont été saintes et sages, tant de la sagesse du siècle que de la sagesse spirituelle. N’oublions pas non plus de dire qu’Anselme, de sainte mémoire, archevêque de Cantorbéry, célébra à Westminster, le jour de la Fête de Saint Martin, le mariage de la reine Mathilde avec le très-noble roi Henri, et qu’elle fut, le même jour, décorée du diadême royal. Or le roi Henri fut un homme doué de grandes qualités, ami de la justice, de la paix et de la religion, ardent à punir les méchans et les voleurs, [p. 257] très-heureux en triomphant de ses ennemis, non seulement des princes et des comtes les plus fameux, mais aussi des rois les plus renommés.


CHAPITRE XI.

Que le roi eut de la reine Mathilde un fils nommé Guillaume, et une fille qui dans la suite des temps fut mariée à Henri, empereur des Romains.

OR Henri eut de la seconde Mathilde, reine des Anglais, sa femme, un fils nommé Guillaume, et une fille qui représentait sa mère, par son nom autant que par ses vertus. Henri, cinquième comme roi des Allemands, et quatrième comme empereur des Romains, demanda cette jeune fille en mariage, lorsqu’il avait à peine cinq ans. L’ayant obtenue, il envoya des députés illustres, évêques et comtes, qui la conduisirent dans son royaume, à la très-grande joie de ses père et mère, et l’ayant solennellement reçue, à la Pâque suivante, il se fiança avec elle à Utrecht. Après les fiançailles, et le jour de fête de saint Jacques, l’archevêque de Cologne la sacra comme reine à Mayence, assisté des autres évêques ses collègues, et de l’archevêque de Trèves, qui, durant la cérémonie, la tint respectueusement dans ses bras. Lorsqu’elle fut ainsi sacrée, l’empereur la fit élever avec grand soin jusqu’à l’âge où elle pourrait se marier, afin qu’elle apprît la langue et se format aux usages du pays des Teutons. Dans la suite de [p. 258] cette histoire, nous aurons occasion de parler plus amplement de cette très-noble impératrice.

Or le susdit Guillaume, fils du roi Henri, qui était né après sa sœur l’impératrice Mathilde, mais que nous avons nommé avant elle, par égard pour le sexe masculin, étant parvenu à l’âge de jeune homme, mourut d’une mort prématurée. Comme il passait de Normandie en Angleterre, son vaisseau se brisa sur un rocher, entre Barfleur et Winchester, en un passage dangereux que les habitans appellent Cataras, le ras de Catte 26, et le prince se noya dans la mer, avec beaucoup de grands de son père. Ce fut le seul événement qui obscurcit quelque peu la bonne fortune de cet excellent roi; dans toutes les autres circonstances, il fut toujours infiniment favorisé par elle. Ayant dit ces choses un peu par anticipation, reprenons maintenant la suite de notre récit.


CHAPITRE XII.

Comment le duc Robert, de retour de Jérusalem, passa en Angleterre pour enlever à son frère son royaume; et comment ils se réconcilièrent.

OR il ne s’était pas écoulé un long temps depuis que Henri avait pris le gouvernement du royaume des Anglais, lorsque son frère Robert revint de Jérusalem, et reprit possession du duché de Normandie qu’il avait engagé à son frère Guillaume sans payer [p. 259] aucune somme d’argent. Et cependant il avait à lui la somme même qu’il avait reçue de son frère, afin de pouvoir la rendre, s’il était nécessaire et si on la lui redemandait. Mais ayant appris que Henri son frère était devenu roi des Anglais, il s’indigna vivement contre lui, et le menaça beaucoup, à raison de l’audace qu’il avait eue de s’emparer de ce royaume. Il fit donc tous les préparatifs nécessaires pour son embarquement, et dès que tout fut prêt, il passa en Angleterre. Or le roi Henri, qui mettait toute sa confiance en Dieu, assembla aussitôt une grande armée d’Anglais, et marcha à la rencontre de Robert, se préparant à l’expulser du royaume d’Angleterre, lui et tous ceux qui étaient venus avec lui. Et, sans aucun doute, il y eût réussi, avec l’aide de Dieu, si son frère n’eût fait la paix avec lui, sous la condition que le roi lui donnerait, tous les ans et à jamais, quatre mille marcs d’argent. Toutefois le comte fit ensuite remise de cette même somme à la reine Mathilde, épouse de son frère. La bonne intelligence étant ainsi rétablie entre eux, le comte Robert demeura quelque temps en Angleterre, et après qu’il y eut séjourné autant que cela lui convint, il retourna en Normandie.


[p. 260]

CHAPITRE XIII.

Comment, ce marché ayant été rompu, Henri fit Robert prisonnier à la bataille de Tinchebray, et de ce moment jusqu’à sa mort gouverna sagement le royaume d’Angleterre et le duché de Normandie.

MAIS cette paix ne dura pas long-temps entre les deux frères; car le comte Robert, se confiant plus qu’il n’était juste à ceux qui aimaient mieux les voir désunis qu’en bonne intelligence, commença à chercher des prétextes, et à provoquer son frère à une rupture. Or le roi Henri ne put supporter plus longtemps ces attaques; il était surtout extrêmement indigné de voir que son frère eût dissipé, comme il avait fait, l’héritage de son père, savoir, le duché de Normandie; de telle sorte qu’il ne lui restait plus rien en propre, si ce n’est la ville de Rouen, qu’il eût peut-être aussi donnée comme tout le reste, si les habitans le lui eussent permis. Indigné, dis-je, de ces choses, le roi Henri passa la mer en toute hâte, et, ayant en peu de temps levé une armée assez considérable, il alla assiéger la ville de Bayeux, s’en rendit maître promptement, et la détruisit presque entièrement. Il s’empara ensuite de Caen. Peu de temps après, comme il assiégeait un certain château du comte de Mortain, que l’on appelle Tinchebray, et faisait tous ses efforts pour le prendre, le comte Robert son frère, le comte de Mortain, et beaucoup d’autres chevaliers, espérant se venger du roi Henri, et le [p. 261] chasser entièrement du pays, se précipitèrent sur lui avec une grande impétuosité. Mais frappés par le jugement de Dieu, les deux comtes furent faits prisonniers, ainsi que beaucoup d’autres des leurs, par les hommes du roi Henri, et conduits en présence de celui-ci. Ainsi Dieu donna au roi, qui le craignait, une victoire non ensanglantée, comme il l’avait jadis donnée à l’empereur Théodose, son serviteur. Dans ce combat, le roi ne perdit aucun des siens et, dans l’armée de ses adversaires, il y eut tout au plus soixante hommes tués. La lutte ainsi terminée, et la paix enfin rendue à cette malheureuse province, que les folies du comte avaient presque entièrement détruite, le roi Henri fit passer sous sa domination toute la Normandie, et tous les châteaux du comte de Mortain. Tout le pays ayant ainsi recouvré le repos, le roi retourna en Angleterre, emmenant avec lui le comte Robert, son frère, le comte de Mortain, et quelques autres qu’il lui plut de choisir, et les retint sous libre garde jusqu’à la fin de leur vie. Cette bataille livrée à Tinchebray, entre Henri, roi des Anglais, et Robert son frère, duc des Normands, eut lieu l’an de l’Incarnation du Seigneur 1106, le 27 septembre.

Or cette même année, au mois de février, il avait apparu une comète, terrible pour les rois et les ducs, et annonçant des changemens d’empire. Le comte Robert avait gouverné le duché de Normandie durant dix-neuf ans, non compris le temps qu’il avait passé à son pèlerinage de Jérusalem. Robert fut un très vaillant chevalier et fit de très-nobles exploits, surtout lorsque les villes d’Antioche et de Jérusalem furent prises par les Chrétiens sur les Sarrasins. Mais il [p. 262] réussit moins bien au gouvernement de son duché, par suite de sa simplicité et de la facilité avec laquelle il prêtait l’oreille aux conseils des hommes légers.


CHAPITRE XIV.

De Sibylle, épouse du duc Robert, et de Guillaume son fils; et comment celui-ci devint comte de Flandre.

EN revenant de son voyage à Jérusalem, le duc Robert épousa Sibylle, sœur de Guillaume, comte de Conversano. Il en eut un fils nommé Guillaume. La comtesse Sibylle était belle de figure, honorable par sa conduite, douée de sagesse; et quelquefois, en l’absence du duc, elle dirigea elle-même les affaires tant publiques que particulières de la province, mieux que n’eût fait le duc, s’il eût été présent. Mais elle ne vécut que peu de temps en Normandie, et fut poursuivie par la haine et l’esprit de faction de quelques dames nobles. Or son fils Guillaume, fils du duc Robert devint, dans la suite des temps, comte de Flandre, et nous allons dire en peu de mots comment cela arriva.

Comme donc Guillaume, déjà jeune homme de beaucoup de valeur, était exilé en France, tandis que son père était, comme nous l’avons dit, retenu dans les fers par le roi Henri, il arriva que quelques traîtres assassinèrent Charles, comte de Flandre, au moment où il était à l’église, assistant à la célébration des saints mystères. Ayant appris cette nouvelle, la [p. 263] reine des Français, épouse du roi Louis, donna au susdit Guillaume sa sœur en mariage, et obtint de son mari de faire reconnaître Guillaume comte de Flandre; car Charles était mort sans laisser de fils, et de plus Guillaume était assez proche parent des comtes de Flandre, puisque Mathilde, reine des Anglais et son aïeule, était elle-même fille de Baudouin-le-Barbu, comte de Flandre 27. Or ce Baudouin avait eu deux fils, Baudouin et Robert, qui tous deux se marièrent du vivant de leur père. Baudouin, le fils aîné, prit pour femme la comtesse du Hainaut, dont il eut deux fils, Arnoul et Baudouin. Robert son frère se maria avec la veuve de Florent, comte de Frise, lequel n’avait eu de celle-ci qu’une seule fille. Robert, voulant l’éloigner de l’héritage de son père, la donna en mariage à Philippe, roi des Français, et demeura ainsi en possession du comté de Frise et de la mère de la jeune fille: c’est ce qui le fit surnommer le Frison.

Baudouin, comte du Hainaut, mourut avant la mort de Baudouin son père, et eut pour successeur Arnoul son fils aîné. Enfin, Baudouin, comte de Flandre, étant mort, Arnoul, comte de Hainaut, eût dû lui succéder, comme étant son petit-fils et fils de son fils aîné, et il tenta en effet de se mettre en possession de son héritage. Philippe, roi des Français, vint à son secours; Mathilde, reine des Anglais, sa tante paternelle, lui envoya Guillaume fils d’Osbern, avec un corps de chevaliers bien armés; mais Robert le Frison, aussi oncle d’Arnoul, ayant réuni à ses forces une armée de Henri, empereur des Romains et des [p. 264] Allemands, attaqua à l’improviste les alliés, le jour du dimanche de la Septuagésime, mit en fuite Philippe, roi des Français, tua dans le combat Arnoul son neveu et Guillaume fils d’Osbern, comte de Hertford, et par suite de cette victoire Robert demeura jusqu’à sa mort en possession du comté de Flandre.


CHAPITRE XV.

De Guillaume, comte de Hertford, et de ses successeurs.

OR ce Guillaume, comte de Hertford, dont je viens de parier, fut un homme honorable et vaillant, et parent des ducs de Normandie, non seulement du côté de son père, mais aussi par sa mère. En effet, Osbern, son père, était fils de Herfast, frère de la comtesse Gunnor, épouse de Richard I, duc de Normandie, et sa mère était fille de Raoul, comte d’Ivry, lequel était frère utérin du duc Richard, ci-dessus nommé. Ce même Guillaume épousa Adélise, fille de Roger du Ternois, et en eut deux fils, Guillaume de Breteuil, qui, après la mort de son père, eut toutes les terres que celui-ci possédait en Normandie, et Roger, à qui le comté de Hertford échut en partage, lors de la distribution des terres. Guillaume eut en outre deux filles, dont l’une nommée Emma fut mariée à Raoul de Gael 28, né Breton, qui devint comte de Norwich. Mais comme ce Raoul tenta quelque temps de se maintenir dans la forteresse de Norwich, au [p. 265] mépris de sa fidélité envers le roi Guillaume l’Ancien, il fut chassé et banni du royaume d’Angleterre, et se rendit à Jérusalem avec son épouse, laissant une fille nommée Itte, qui, dans la suite des temps, fut mariée à Robert, comte de Leicester, fils de Robert, comte de Meulan. D’où il résulta que, après la mort de Guillaume de Breteuil, oncle de sa femme, ce comte Robert de Leicester finit par avoir Lire, Glot, Breteuil et la plus grande portion des terres que Guillaume fils d’Osbern, aïeul de sa femme, avait possédées en Normandie. Robert, comte de Leicester, eut de sa femme un fils et plusieurs filles.

Guillaume, fils d’Osbern, ayant été tué comme nous l’avons rapporté, Guillaume de Breteuil son fils, qui lui avait succédé, commença à réclamer le château d’Ivry, qui avait appartenu au comte Raoul, père de son aïeule. Or à cette époque Robert, duc de Normandie, avait ce château dans ses domaines, de même que son père, le roi Guillaume, l’avait possédé durant toute sa vie. La comtesse Alberède, épouse du comte Robert, avait entrepris de faire construire, au sommet de la montagne qui dominait le château, une tour extrêmement forte, et qui subsiste encore aujourd’hui; et Robert, comte de Meulan, avait la garde de cette tour, et remplissait dans le château les fonctions de vicomte. Ce dernier obtint, avec son adresse accoutumée, que ledit château fût rendu à Guillaume de Breteuil, sous la condition cependant que lui-même, en remplacement des droits qu’il avait sur le susdit château, recevrait à perpétuité de la munificence du duc Robert le château de Brionne, voisin de ses terres. Ce château était depuis fort long-temps [p. 266] l’une des résidences particulières des ducs de Normandie; aussi l’avaient-ils toujours eu jusqu’alors sous leur seigneurie, si ce n’est cependant lorsque Richard II l’avait donné au comte Godefroi, son frère naturel, et lorsque le comte Gilbert, fils de celui-ci, l’avait possédé après la mort de son père; mais le comte Gilbert étant mort, le château de Brionne était rentré sous la seigneurie des ducs de Normandie. Et comme Roger, fils de Richard, redemandait ce même château, attendu que son aïeul, le comte Gilbert, l’avait auparavant possédé, comme je viens de le dire, le comte Robert de Meulan, desirant se délivrer de toute inquiétude, obtint du duc Robert que l’on donnât à Roger, fils de Richard, un certain château nommé Humet, situé dans le comté de Coutances, non seulement pour mettre un terme à ses réclamations, mais en outre au prix d’une somme d’argent assez considérable, que Roger avait donnée au duc pour cet objet. Il y a beaucoup d’hommes âgés qui disent que Richard, père de Roger, avait déjà depuis long-temps reçu en Angleterre le château de Tunbridge, pour prix de ses réclamations sur le château de Brionne. Ils assurent qu’on mesura au cordon une lieue de terrain tout autour du château de Brionne, que ce cordon fut porté en Angleterre, et que Richard reçut à la mesure, autour du château de Tunbridge, autant de terrain qu’on sait qu’il y en a eu jusqu’à nos jours attenant au château de Brionne.

Il arriva, quelque temps après, que Goel de Breherval s’empara par artifice de la personne de Guillaume de Breteuil, son seigneur, et le retint en captivité, jusqu’à ce que celui-ci eût enfin consenti à [p. 267] lui donner forcément une sienne fille bâtarde, et en outre le château même d’Ivry. Goel, enfant de Bélial, eut de sa femme des fils, Guillaume Louvel, Roger le Bègue et d’autres encore, en qui la méchanceté et la perfidie de leur père se sont perpétuées comme en des grains provenus d’une mauvaise semence, au grand préjudice des hommes innocens. Or Guillaume de Breteuil étant délivré de ses chaînes, mais n’oubliant point les insultes du perfide Goel, osa entreprendre une chose qui mérite bien d’être racontée. Appelant à son secours, à force de présens, le roi des Français Philippe, suivi d’une nombreuse armée, et Robert duc de Normandie; fournissant en suffisance et à ses propres frais toutes les choses dont avaient besoin, et ces princes et tous ceux de leurs vassaux qui voulurent prendre son parti, il détruisit presque entièrement le château de Breherval, ravagea toutes les terres de Goel, et l’assiégeant enfin dans le château d’lvry, il réduisit ce perfide à désespérer de son salut, et à lui livrer ce fort. Dès ce moment enfin, et tant qu’il vécut, Guillaume posséda ce château comme sa propriété et en toute sécurité. Au moment de sa mort Guillaume institua héritier de sa terre un certain jeune homme, Raoul de Gael, son neveu, et fils de sa sœur Emma; mais Eustache, fils naturel de Guillaume, tandis qu’on célébrait les obsèques de son père, s’empara de toutes ses forteresses, s’y retrancha; et à la suite de cette invasion, il jouit très long-temps et en pleine sécurité de toutes les terres de son père, jusqu’au moment où sa femme Julienne, fille naturelle du roi Henri, méconnaissant, dans l’excès de son arrogance et de sa folie, les volontés du roi, [p. 268] et oubliant la fidélité qu’elle lui devait, chassa du château de Breteuil ceux qui en étaient les gardiens pour le roi. C’est pourquoi le roi fort irrité enleva à bon droit à Eustache tout cet héritage qu’il avait possédé jusqu’alors, non point en vertu de ses droits, mais seulement par suite d’une usurpation, ou plutôt par un effet de la clémence du roi. Ainsi donc le château d’Ivry fut rendu à Goel et à ses fils. Les autres terres passèrent ensuite, comme je l’ai déjà dit, à Robert, comte de Leicester, et à son épouse, et Eustache ne conserva que le fort de Pacy. Après avoir donné tous ces détails à l’occasion de Guillaume, fils d’Osbern, dont nous avons parlé ci-dessus, revenons maintenant à raconter ce que nous avions le projet de dire sur les comtes de Flandre.


CHAPITRE XVI.

De la mort de Guillaume, comte de Flandre.

HENRI, roi des Saxons et empereur des Romains, donna le comté de Cambrai au susdit Robert, comte de Flandre; et celui-ci lui en fit hommage de fidélité. Or ce Robert eut deux fils, savoir, Robert et Philippe. Robert, surnommé le Hiérosolymitain, parce qu’il assista à la prise de Jérusalem par les Chrétiens, eut pour fils Baudouin, qui lui succéda. Ce même Baudouin étant mort des suites d’une blessure qu’il avait reçue en un certain combat auprès du château d’Eu, en Normandie, Charles, son cousin, lui succéda. [p. 269] Celui-ci fut tué par trahison, comme je l’ai déjà dit, et alors le comté de Flandre passa, ainsi que je l’ai raconté ci-dessus, à Guillaume, fils de Robert, duc de Normandie. Mais Guillaume ne vécut que peu de temps après cet événement, et fut blessé à mort en livrant assaut à un certain château. Il mourut le 27 juillet, l’an 1128 de l’Incarnation du Seigneur, et fut enseveli dans l’église de Saint-Bertin le Confesseur. Il eut pour successeur Thierri d’Alsace, parent des comtes précédens. Henri, roi des Anglais, lui donna en mariage la sœur de Geoffroi Martel, comte d’Anjou. Or Robert, duc de Normandie, et père du susdit Guillaume, mourut en Angleterre, à Bristol, château possédé par Robert comte de Glocester son neveu, à qui le roi Henri en avait donné la garde. Robert mourut le 10 février, l’an 1134 de l’Incarnation du Seigneur, et fut enseveli dans église de Saint-Pierre de Glocester. Ayant dit ces choses en anticipant un peu sur les temps, reprenons maintenant la suite de notre récit.


CHAPITRE XVII.

Mort de Philippe, roi des Français, qui eut pour successeur Louis, son fils. — De l’origine des comtes d’Evreux et de leur postérité.

VERS ce temps Philippe, roi des Français, sortit de la vie de ce monde, et Louis son fils lui succéda.

Guillaume, archevêque de Rouen, étant mort aussi, Geoffroi, doyen du Mans, obtint ce siége pontifical. [p. 270] Peu de temps s’était écoulé lorsque Guillaume, comte d’Evreux, mourut. Et puisque je viens de parler de cette ville, je veux dire en peu de mots quelle fut d’abord l’origine de ses comtes. Robert, fils de Richard I, duc de Normandie, et de plus archevêque de Rouen et comte de la ville d’Evreux, se maria comme tout autre laïque, et contre l’usage des ecclésiastiques, et eut deux fils, savoir, Richard, qui lui succéda dans son comté, et Raoul de Gacé. Or le comte Richard eut de la veuve de Roger du Ternois, lequel avait été tué dans un combat, un fils, Guillaume, celui dont j’ai parlé ci-dessus, et qui lui succéda, et une fille qui fut mariée à Simon de Montfort, et de qui naquirent Amaury et Berthe sa sœur. Avant d’épouser cette femme, Simon avait eu déjà deux autres femmes. De la première il avait eu son fils le premier né, également appelé Amaury, et une fille nommée Elisabeth. Cet Amaury ayant été tué, Raoul du Ternois... 29.


CHAPITRE XVIII.

Des querelles survenues entre le roi Henri et Amaury, comte de la ville d’Evreux.

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[p. 271]

CHAPITRE XIX.

De la guerre entre Louis, roi des Français, et Henri, roi des Anglais.

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CHAPITRE XX.

Comment le roi Henri retourna en Angleterre après avoir fait la paix avec le roi Louis; et de la mort de Guillaume son fils.

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CHAPITRE XXI.

De la querelle survenue entre ce môme roi et Galeran, comte de Meulan; et comment elle fut terminée.

.... OR, à la droite des ennemis, les troupes s’étant avancées en ordre de bataille avec les archers à cheval, qui étaient en très-grand nombre dans l’armée du roi, il s’éleva des deux côtés de grands cris, comme il arrive ordinairement au commencement d’une bataille. Mais avant que les corps des chevaliers se fussent rencontrés, le parti du comte était presque entièrement détruit par la vigueur des archers, qui l’écrasèrent d’une grêle de flèches, vers le côté droit [p. 272] où les ennemis n’avaient pas de boucliers pour se défendre. Il serait trop long d’entrer dans les détails de cette affaire, et, pressé de passer à un autre sujet, je me hâte d’en rapporter seulement l’issue.

Peu après que le combat eut été engagé, le comte Galeran fut fait prisonnier, et l’on prit aussi tous ces riches et nobles chevaliers qui suivaient ses bannières. Quelques-uns d’entre eux cependant, après être tombés aux mains de leurs ennemis, se sauvèrent par la fuite, du consentement de ceux de leurs parens qui combattaient dans l’armée royale. Parmi ces derniers, furent Amaury, comte d’Evreux, et Guillaume Louvel, d’Ivry. Cette bataille fut livrée par les généraux de Henri, roi des Anglais, contre Galeran, comte de Meulan, l’an 1124 de l’Incarnation du Seigneur, et le 26 mars, non loin du lieu que l’on appelle le bourg de Turold.


CHAPITRE XXII.

Avec quelle habileté le même roi gouverna paisiblement tous ses domaines.

LE comte Galeran et ses compagnons ayant été chargés de fers, le roi Henri fit détruire de fond en comble la tour de Watteville. S’étant emparé ensuite du château de Brionne de vive force plutôt que par l’effet d’une soumission volontaire, il punit de la perte de ses yeux celui qui l’avait occupé long-temps, depuis la captivité du comte. Aussi ceux qui tenaient [p. 273] encore le château de Beaumont en furent-ils effrayés, et pour ne pas éprouver un pareil traitement, ils le rendirent au roi. Ayant ainsi apaisé toutes ces séditions, le roi réunit à ses domaines tant les terres du comte que les terres de ceux qui avaient été pris avec lui. Quelques années après, il pardonna cependant au comte Galeran, le délivra de ses fers, et lui permit de jouir du revenu de ses terres, se réservant seulement la garde de ses forteresses. Quelques-uns de ses compagnons de captivité demeurèrent dans les fers tant que le roi demeura lui-même dans ce monde. Or depuis le jour où le comte de Meulan fut fait prisonnier dans la bataille dont j’ai parlé ci-dessus, et durant les dix années que le roi Henri vécut encore, la paix la plus complète régna tant dans le duché de Normandie que dans le royaume d’Angleterre, quoique son neveu Guillaume fît tous les efforts possibles pour la troubler, pendant le peu de temps qu’il occupa le comté de Flandre. Mais ce sage roi était supérieur à presque tous les princes de son temps autant par sa bonté que par ses richesses; par l’une de ces qualités, savoir sa bonté, il était plein de condescendance pour les églises, les monastères et tous les hommes pauvres de ses terres; par l’autre, savoir par l’infinie quantité de ses richesses, il opposait sur divers points, à ses ennemis les plus rapprochés, de nombreuses compagnies de chevaliers chargés de repousser par la force des armes les brigandages qui pourraient être commis contre les églises ou les pauvres. Aussi arriva-t-il très-rarement que les terres de cet illustre roi Henri, situées dans le voisinage d’autres provinces, fussent exposées à des aggressions [p. 274] ennemies, et bien moins encore celles qui en étaient plus éloignées, parce que, comme je viens de le dire, les nombreux chevaliers que ce très-excellent prince entretenait dans l’aisance à ses frais, et qu’il honorait de ses présens, repoussaient toutes les entreprises hostiles.


CHAPITRE XXIII.

Ce que fit le roi, par amour pour la justice, contre les changeurs pervers, dans presque toute l’Angleterre.

JE vais rapporter une chose qui arriva dans le temps où durait encore la querelle survenue entre le roi et le comte de Meulan, par où l’on verra apparaître et la sévère justice de ce roi contre les injures et son mépris pour l’argent, à côté de la droiture de ses intentions.

Tandis donc que le roi était en Normandie, occupé des affaires de la guerre, il arriva que, je ne sais par quel excès de perversité, presque tous les changeurs du royaume d’Angleterre fabriquèrent une monnaie d’étain, dans laquelle ils firent entrer un tiers d’argent au plus, tandis qu’elle devait être entièrement en argent. Cette fausse monnaie fut transportée en Normandie, et les chevaliers du roi en ayant reçu par hasard en paiement de leur solde, et n’ayant pu en faire usage pour leurs achats, attendu qu’elle n’était pas bonne, portèrent plainte au roi de cette falsification. Le roi donc irrité, et de l’insulte faite à ses chevaliers, et bien plus encore de cette violation de la justice, rendit [p. 275] une sentence, mandant et ordonnant à ceux qu’il avait laissés en sa place en Angleterre qu’ils eussent à punir de la perte de la main droite et des parties génitales tous les changeurs qui seraient justement reconnus coupables d’un tel crime. O homme défenseur de la justice et sévère à punir l’iniquité! Oh! s’il eût voulu accepter une rançon pour les membres de tant d’hommes criminels, combien de milliers de talens il eût pu gagner! Mais, ainsi que nous avons dit, il dédaigna l’argent, par amour pour la justice.


CHAPITRE XXIV.

De la mort de Guillaume, abbé du Bec, et des bonnes qualités du vénérable Boson, son successeur.

EN ce temps mourut Guillaume, abbé du Bec, qui eut pour successeur le seigneur Boson, au sujet duquel on a demandé ce qui lui a le plus mérité le respect et l’illustration parmi les hommes, ou de sa grande habileté pour les affaires du siècle et pour les affaires de la religion, ou de sa soumission toute particulière aux lois de la vie monastique. Plusieurs hommes puissans, brillans des dignités du siècle ou de celles de l’Eglise, vivaient avec lui dans la plus intime familiarité, le respectant comme un père, le craignant comme un précepteur, l’aimant comme un frère ou un fils. Ils lui confiaient le soin de leur ame, ils en faisaient comme une sentinelle, à l’aide de laquelle ils surveillaient tous les ordres ecclésiastiques. Aussi [p. 276] la vigilance assidue d’un tel homme, à qui sa sagesse et sa sainteté donnaient une très-grande autorité, était-elle propre à inspirer aux princes une parfaite sécurité pour ces objets de leur tendre sollicitude. Comme je viens de le dire, le roi Henri, ou plutôt l’assentiment unanime de l’assemblée générale, le fit abbé du monastère du Bec, quoiqu’il s’en défendit autant par humilité que par crainte de se charger d’un poste trop élevé. Les abbés, les monastères, les synodes, les cours le vénèrent comme un homme sage autant qu’éloquent, juste autant que rempli de prudence. Il se plaît à commander à ses sens, et ne se livre à aucun excès; jamais il n’accorderait rien à l’argent ou à la faveur, soit qu’il prononce une sentence en justice, soit qu’il dise son avis dans le conseil. Il se montre à la fois doux et sévère, et toujours de la manière la plus convenable; il ne paraît ardent à persécuter aucun homme, il n’est ennemi de personne, mais il poursuit partout tous les vices.

Maintenant, et pour ne pas m’éloigner plus longtemps de ce qui concerne l’illustre roi Henri, je vais raconter ce que j’ai promis de dire sur sa fille Mathilde, l’auguste impératrice.


[p. 277]

CHAPITRE XXV.

Comment, après la mort de l’empereur Henri, sa veuve Mathilde l’impératrice étant revenue en Angleterre, le roi Henri, son père, la donna en mariage à Geoffroi, duc d’Anjou, qui eut d’elle trois fils, Henri, Geoffroi et Guillaume.

HENRI IV, empereur des Romains, étant mort avant d’être devenu vieux et l’an 1125 de l’Incarnation du Seigneur, le très-puissant roi des Anglais, Henri, envoya ses grands auprès de sa fille Mathilde l’impératrice, et la fit ramener en Angleterre, en lui rendant de grands honneurs. Les très-illustres princes de la cour romaine, qui avaient connu sa sagesse et la régularité de sa conduite, du vivant de l’empereur son époux, desiraient vivement qu’elle continuât à les gouverner; c’est pourquoi ils vinrent à sa suite, à la cour du roi son père, pour le solliciter à ce sujet. Mais le roi n’ayant point consenti à cette demande (car sa volonté était qu’elle lui succédât après sa mort dans le royaume d’Angleterre, en vertu de ses droits héréditaires), prescrivit que les évêques, les archevêques, les plus puissans parmi les abbés, aussi bien que les comtes et les grands de tout son royaume lui engageassent leur foi par les sermens les plus formels, s’obligeant à employer toutes leurs forces pour qu’après la mort de son père, la susdite impératrice fût maintenue en possession de la monarchie de la Grande-Bretagne, que l’on appelle maintenant Angleterre. Il n’est point de [p. 278] mon sujet de dire s’ils ont ou non tenu ces engagemens. Dans la suite du temps, le roi désirant mettre un terme à l’inimitié importune de Foulques, comte d’Anjou, de Tours et du Mans (car ils étaient depuis long-temps en querelle pour divers motifs), surmonta la résistance de sa fille l’impératrice, et la donna en mariage à Geoffroi Martel, fils du susdit Foulques, et qui lui succéda dans son comté, lorsque Foulques fut devenu roi de Jérusalem. Le marquis Geoffroi eut de sa femme trois fils, Henri, Geoffroi Martel et Guillaume, héritiers légitimes du royaume d’Angleterre, non seulement par le roi Henri leur grand-père, mais aussi par la reine Mathilde leur aïeule; car l’un et l’autre époux, Geoffroi et l’impératrice Mathilde, étaient également proches parens, quoique de divers côtés, des précédens rois d’Angleterre, ainsi qu’on peut le voir dans le livre qui a été écrit sur la vie de la reine Mathilde. Il est possible que nous transcrivions ce livre à la suite de cet ouvrage, tant pour faire connaître les faits qui y sont rapportés, que pour honorer la mémoire, et de la mère, au sujet de laquelle ce livre a été écrit, et de la fille, pour qui il a été écrit.


CHAPITRE XXVI.

Comment les rois des Français descendent de la famille des comtes d’Anjou.

NULLE personne, pas même l’impératrice elle-même, ne saurait trouver mauvais que ladite impératrice, [p. 279] après avoir partagé la couche de l’empereur, ait été unie en mariage au comte d’Anjou. Quoique la dignité du comte d’Anjou fût sans doute beaucoup moins grande que celle de l’empereur romain, ceux qui examineront l’histoire des rois de France y trouveront cependant combien est illustre la race à laquelle appartiennent les comtes d’Anjou. On y verra en effet que les rois des Français qui de notre temps gouvernent ce royaume, sont issus de la race des susdits comtes. On trouve dans le livre des Gestes des rois de France, après le récit de la mort de Charles-le-Chauve, sinon les termes précis que je vais rapporter, du moins leur sens bien exact: « Après la mort de Louis, fils de Charles-le-Chauve, Charles-le-Simple, son fils, était encore enfant, et ne pouvait nullement tenir les rênes du royaume: les deux fils de Robert, comte d’Anjou, homme de race saxonne, étaient vivans, savoir, le prince Eudes, à la garde duquel Louis avait confié son fils Charles, et Robert, frère d’Eudes. Les Bourguignons et les Aquitains élurent pour leur roi le susdit Eudes, qui gouverna très-bien le royaume des Français pendant treize ans, et le défendit vigoureusement contre les Danois qui, à cette époque, dévastaient les Gaules. Eudes étant mort, Charles-le-Simple recouvra son royaume, et Robert, frère d’Eudes, fut fait, sous ce même Charles, prince des Français. Mais comme on ne lui rendit pas cette portion de la principauté que son frère Eudes possédait avant d’être élu roi, Robert se révolta contre le roi Charles, reçut lui-même l’onction royale, régna un an, et fut tué à la bataille de Soissons, livrée par [p. 280] l’armée de Charles-le-Simple. Après lui cependant, son fils Hugues-le-Grand, né de la fille de Héribert, comte de Péronne, fut fait aussi prince des Français. Cet Héribert s’empara par trahison de la personne de Charles-le-Simple, au moment où il revenait vainqueur, après la susdite bataille, et Charles mourut son prisonnier. Or le susdit Hugues-le-Grand ayant épousé la fille d’Othon, roi des Saxons, et plus tard empereur des Romains, eut de ce mariage Hugues-Capet et ses frères. Et ce Hugues, lorsque la race de Charlemagne se trouva éteinte, reçut l’onction, et devint roi des Français. De son vivant, et même la première année de sa royauté, Hugues s’adjoignit son fils Robert, roi très-pieux et très-versé dans la connaissance des lettres, par les soins de Gerbert, moine philosophe, qui devint ensuite pape de Rome. » Voilà ce que j’ai voulu extraire du livre des Gestes des Francs, pour l’insérer dans cet écrit, faire connaître à ceux qui l’ignorent la noblesse des comtes d’Anjou, et leur montrer que la troisième famille des rois de France (car, à partir du commencement de cette monarchie, plusieurs familles lui ont successivement fourni des rois) descend en effet, comme je l’ai dit, de cette race des comtes d’Anjou. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce que la fille du roi des Anglais ait été unie en mariage à un homme aussi proche parent des rois des Français. Je reviens maintenant à mon sujet.


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CHAPITRE XXVII.

Comment la susdite impératrice, étant tombée malade, donna très-dévotement ses trésors à diverses églises et aux pauvres.

LA susdite impératrice, Mathilde, étant une fois tombée malade à Rouen, rendit témoignage de sa sagesse et de sa religion, tant pour les hommes du temps présent que pour ceux des temps à venir. Elle distribua d’une main généreuse, tant aux églises des diverses provinces qu’aux religieux des deux sexes, aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, non seulement les immenses trésors de l’Empire, qu’elle avait apportés avec elle d’Italie, mais en outre ceux que la munificence du roi, ou plutôt de son père, lui avait alloués sur les richesses inépuisables des Anglais; à tel point qu’elle ne voulut pas même garder un matelas en soie sur lequel elle était couchée durant sa maladie, et que, l’ayant fait vendre, elle ordonna d’en remettre le prix aux lépreux. Toutefois elle se montra, dans cette distribution, plus généreuse pour l’église du Bec que pour beaucoup d’autres monastères de la Neustrie, si même on ne doit dire pour tous les autres. Elle donna à cette église diverses choses infiniment précieuses, tant par la matière que par le travail, les plus chères que possédât la ville de Bysance, et qui doivent subsister honorablement jusqu’à la fin des siècles, pour rappeler à jamais l’affection et le zèle de cette auguste impératrice envers celte église, et pour entretenir plus vivement le [p. 282] souvenir de cette illustre dame dans les cœurs de tous ceux qui habitent en ce lieu. Il serait trop long de décrire ou même d’indiquer toutes ces choses par leurs noms. Les hôtes les plus considérables, et qui ont vu souvent les trésors des plus nobles églises, se font un plaisir d’admirer ces objets. Un Grec ou un Arabe passerait en ces lieux, et éprouverait le même sentiment de plaisir. Nous croyons donc, et il est très-permis de croire, que le plus équitable de tous les juges lui rendra au centuple, non seulement dans le siècle futur, mais même dans le siècle présent, ce qu’elle donne avec joie à ses serviteurs avec autant de générosité que de dévotion. Il n’est pas douteux qu’elle a déjà reçu une récompense dans le temps présent, lorsque, sa maladie s’étant apaisée, elle est rentrée dans les voies de la sainteté par la miséricorde de Dieu, et lorsque ses moines, les moines du Bec (qui priant plus ardemment et plus assidûment que tous les autres pour le rétablissement de sa santé, s’étaient eux-mêmes presque entièrement épuisés à force de supplications), ont été également visités du souffle bienfaisant d’une meilleure santé, et se sont parfaitement rétablis.


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CHAPITRE XXVIII.

Comment, lorsqu’elle désespérait de sa vie, elle demanda au roi la permission d’être ensevelie au Bec; et de l’affection qu’elle avait pour celte église. — Comment elle recouvra la santé.

NOUS ne devons point passer sous silence, et même, pour mieux dire, nous devons tracer en caractères ineffaçables, afin de le transmettre aux siècles à venir, ce fait, qu’avant d’être entrée en convalescence, l’impératrice Mathilde avait demandé à son père de permettre qu’elle fût ensevelie dans le monastère du Bec. Son père l’avait d’abord refusé, disant qu’il ne serait pas digne de sa fille, l’impératrice auguste, qui, une première et une seconde fois, avait marché dans la ville de Romulus, capitale du monde, la tête décorée du diadême impérial par les mains du souverain pontife, d’être inhumée dans un simple monastère, quelles que fussent la célébrité et la réputation religieuses de cette maison, et qu’il convenait mieux qu’elle fût du moins transportée dans la ville du Rouen, métropole de toute la Normandie, et déposée dans l’église principale où avaient été placés aussi ses ancêtres, Rollon et Guillaume Longue-Épée son fils, qui avaient conquis la Neustrie par la force de leurs armes. Ayant appris cette décision du roi, l’impératrice Mathilde lui envoya de nouveau un messager, pour lui dire que son ame ne serait jamais heureuse si elle n’obtenait que sa volonté fût du moins accomplie en ce point. O femme remplie de force et [p. 284] de sagesse, qui dédaignait la pompe du siècle pour le sépulcre de son corps. Elle savait en effet qu’il est plus salutaire pour les ames des défunts que leurs corps soient ensevelis aux lieux où des prières plus fréquentes et plus pieuses sont offertes pour elles au Seigneur. Vaincu par la sagesse et la piété de son auguste fille, le père, qui était accoutumé à vaincre les autres en vertu et en piété, céda, et lui accorda la permission qu’elle sollicitait pour se faire ensevelir au Bec. Mais Dieu voulut, comme je l’ai déjà dit, qu’elle recouvrât entièrement la santé. Ayant donc, ainsi qu’il était convenable, rapporté toutes ces choses touchant l’impératrice Mathilde, je parlerai en peu de mots des autres enfans du roi Henri, quoiqu’ils fussent nés d’une manière moins honorable, et seulement pour faire connaître les principaux faits qui se rapportent à eux.


CHAPITRE XXIX.

Comment le roi Henri épousa Adelise, après la mort de sa femme Mathilde; et des enfans qu’il eut d’ailleurs dont le premier-né fut Robert, comte de Glocester, qui obtint l’héritage de Robert, fils d’Aimon, et sa fille.

LA seconde Mathilde, reine des Anglais, et mère de l’impératrice, étant morte, comme je l’ai rapporté plus haut, le roi Henri épousa Adelise, fille de Godefroi, comte de Louvain, et cousine d’Eustache, comte de Boulogne; mais, il n’eut point d’enfant de ce mariage. Le même roi cependant eut six fils et [p. 285] sept filles, nés, ainsi que je viens de le dire, d’une manière moins honorable. Or son premier né, nommé Robert, fut marié par son père à une très-noble jeune fille, nommée Sibylle, fille de Robert, fils d’Aimon, et petite-fille, par sa mère Mabille, de Roger de Mont-Gomeri, père de Robert de Bellême, et en même temps son père lui concéda le très-vaste héritage qui appartenait à cette jeune fille en vertu de ses droits, tant en Normandie qu’en Angleterre. Robert eut de ce mariage cinq fils, savoir Guillaume son fils premier-né, et ses quatre frères, et en outre une fille. Or l’héritage que Robert obtint en même temps que la main de cette jeune fille, avait pour chef-lieu le bourg que l’on appelle, Thorigny, situé sur les confins des comtés de Bayeux et de Coutances, à deux milles environ en deçà de la rivière de la Vire, qui sépare ces deux comtés. Après qu’il eut pris possession de ses droits, Robert, le fils du roi Henri, mit cette place à l’abri de toute tentative ennemie, en faisant construire de hautes tours et des remparts très-solides, en creusant des fossés taillés sur la montagne dans le roc vif, et en l’entourant de tous côtés de grandes piscines où l’on recueillait les eaux. Et quoique le territoire environnant soit peu propre à produire beaucoup de grains, le bourg de Thorigny est cependant très-peuplé, il y a des marchands de toutes sortes d’objets, il est orné de beaucoup d’édifices, tant publics que particuliers, et l’or et l’argent y sont en abondance. Le roi donna en outre à son fils la terre d’Aimon, le porte-mets, oncle paternel de son épouse. De plus, et comme il n’eût pas suffi que le fils du roi possédât de vastes domaines, s’il n’avait en même [p. 286] temps un nom et les honneurs d’une dignité publique, son père lui donna, dans sa bonté, le comté de Glocester. Richard, frère de ce comte Robert, comme fils du même père, périt avec son frère Guillaume, dans le naufrage dont j’ai déjà parlé. Les autres trois frères, savoir, Rainaud, Robert et Gilbert, sont encore jeunes et sans établissement. Le quatrième, savoir Guillaume de Tracy, sortit de ce monde peu de temps après la mort de son père. L’une des filles du roi, nommée Mathilde, épousa le comte du Perche, Rotrou, et lui donna une fille. Cette même Mathilde se noya dans la suite avec ses frères, lors du même naufrage. Une autre fille du roi, également appelée Mathilde, fut donnée en mariage à Conan, comte de la Petite-Bretagne, qui eut d’elle un fils nommé Hoel, et deux filles. La troisième fille du roi, Julienne, fut mariée à Eustache de Pacy, dont elle eut deux fils, Guillaume et Roger. La quatrième épousa Guillaume Goel. La cinquième se maria avec le vicomte de Beaumont, dont le château est situé dans le pays du Mans. La sixième a épousé Matthieu, fils de Burchard de Montmorency. La septième, fille d’Elisabeth, sœur de Galeran, comte de Meulan, n’est pas encore mariée.