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Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Chapter 177: CHAPITRE XLI.
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About This Book

Rédigé par un chroniqueur monastique du Moyen Âge, l'ouvrage rassemble traditions, généalogies et récits concernant une lignée ducale régionale, mêlant origines légendaires, récits de combats, événements politiques et portraits des mœurs sociales. Organisé en livres successifs avec des appendices et interpolations postérieurs, il alterne courtes notices annales et épisodes anecdotiques plus développés, reflétant souvent l'imagination populaire aux côtés d'un rapport factuel. Des remarques liminaires exposent les intentions et la dédicace, tandis que des notes et corrections ultérieures précisent des variantes textuelles et des choix éditoriaux.

[p. 287]

CHAPITRE XXX.

Geoffroi, archevêque de Rouen, qui depuis long-temps avait succédé à Guillaume, étant mort, Hugues, abbé de Radinges fut promu à ce siége.

VERS ce même temps, Geoffroi, archevêque de Rouen, étant décédé, Hugues, premier abbé de Radinges, lui succéda. Peu de temps s’était écoulé, lorsque le pape Innocent II vint à Rouen pour visiter le roi Henri, lequel l’accueillit et le traita avec les plus grands honneurs, comme il était convenable à l’égard du seigneur apostolique. Long-temps auparavant, le même roi avait également reçu royalement, dans son château de Gisors (situé sur les limites de son duché), et renvoyé chargé de riches présens le pape Calixte, qui s’était rendu auprès de lui pour traiter des affaires de l’Eglise.


CHAPITRE XXXI.

Des châteaux que le roi Henri bâtit dans son duché de Normandie. — Comment il maintint la paix par sa sagesse, non seulement dans ses États, mais encore dans des contrées très-éloignées.

OR le roi Henri fit construire un grand nombre de châteaux, tant dans son royaume que dans son duché, et répara presque toutes les forteresses bâties par ses prédécesseurs, et même les villes les plus antiques. Voici les noms des châteaux qu’il éleva en Normandie sur les confins de son duché et des provinces voisines: [p. 288] Driencourt, Neufchâtel, sur les bords de la rivière d’Epte, Verneuil, Nonancourt, Bon-Moulins, Colme-Mont 30, Pontorson et d’autres encore, que je m’abstiens de nommer, pour ne pas m’arrêter plus long-temps.

Par un effet de la sagesse et de la bonté que Dieu lui avait accordées, le roi maintint la paix, non seulement dans ses terres, mais même dans les royaumes éloignés. Il tenait tellement sous le joug les gens du pays de Galles, toujours rebelles contre les Anglais, que, non seulement lui-même mais aussi tous ses vassaux, faisaient construire des forteresses dans toute l’étendue du pays, en dépit de ses habitans, et que, de son vivant, eux-mêmes n’en possédaient aucune directement, si ce n’est le mont appelé dans la langue des Anglais Snowdown, c’est-à-dire, montagne neigeuse, parce qu’en effet il y a constamment de la neige. Il n’y a qu’un seul point sur lequel quelques personnes aient trouvé ce roi répréhensible, et même avec justice, au dire de beaucoup de gens. Comme il tenait en ses mains les châteaux de quelques-uns de ses barons, et même de quelques seigneurs, dont les possessions étaient limitrophes de son duché, afin que ceux-ci ne pussent, dans l’excès de leur confiance, faire quelque tentative pour troubler la paix de son Empire, le roi les faisait quelquefois environner de murailles et garnir de tours, comme s’ils lui eussent appartenu en propre. Beaucoup de gens ne savaient pas quelles étaient ses intentions en agissant ainsi; et c’est pourquoi on l’en blâmait beaucoup.


[p. 289]

CHAPITRE XXXII.

Des églises et des monastères que le roi a bâtis; de ses largesses envers les serviteurs du Christ, et de ses autres œuvres pies.

OR cet illustre roi Henri dont nous rapportons ici les actions, fut très-généreux non seulement pour les puissans de ce monde, mais encore, ce qui est bien plus grand et plus utile, pour les religieux. C’est ce qu’attestent les évêques, les abbés, les moines pauvres, les congrégations de religieuses, non seulement de France et d’Aquitaine, mais aussi de Boulogne et d’Italie, qui recevaient tous les ans de lui de très grands secours. Ce roi fit élever en Angleterre, à partir des fondations, l’abbaye de Sainte-Marie de Reading 31 sur le fleuve de la Tamise, et l’ayant enrichie d’ornemens et de propriétés, il y établit des moines de l’ordre de Cluny. Il construisit aussi une autre église à Chichester, en l’honneur de saint Jean, y plaça des chanoines réguliers, et leur fournit en suffisance tout ce dont ils avaient besoin. De même, en Normandie et à Rouen, il fit presque entièrement terminer l’église de Sainte-Marie-du-Pré, commencée depuis long-temps par sa mère; il y fit construire un couvent, institua des offices de moines en nombre suffisant, orna ce lieu d’une enceinte de murailles, et lui donna de précieux ornemens et quelques domaines tant en Normandie qu’en Angleterre, pour l’usage de ceux qui s’y consacreraient au service de Dieu: et même s’il eût vécu plus long-temps, il lui eût [p. 290] fait de plus grands dons selon ce qu’il avait promis. Comme ce lieu appartenait à l’église du Bec, attendu qu’il était le patrimoine du seigneur Herluin, premier abbé et fondateur du monastère de ce nom, le roi y établit des moines du Bec, pour le service de Dieu; car il honora toujours et vénéra merveilleusement les abbés et les moines de cette église, et plus particulièrement encore le seigneur Boson, abbé. Nous nous souvenons nous-mêmes d’en avoir vu la preuve, lorsque ce roi donnait tous les ans à cet homme vénérable de fortes sommes d’argent pour l’assister dans l’entretien de sa congrégation, et pour l’aider à recevoir ses hôtes, que cet abbé accueillait et honorait admirablement bien, pour ne pas dire plus que ne lui permettaient ses forces, et selon l’étendue de sa charité plutôt que selon ses ressources. Et quoique le roi dans sa munificence ne fit pas de telles largesses seulement à cause de cet abbé, mais aussi à cause de la bonne réputation des moines, aux prières desquels il se recommandait sans cesse, directement ou par l’entremise d’un messager, il est cependant certain que le roi honora cet abbé plus que ses prédécesseurs, puisque du temps de son gouvernement il donna très-dévotement à l’abbaye du Bec quelquefois cent livres d’argent, beaucoup plus souvent cent marcs du même métal, tandis qu’auparavant cette même église recevait tout au plus en dons le quart des sommes indiquées. Le roi disait en outre que l’abbé Boson était supérieur à tous les autres hommes de son royaume, et par sa sainteté, et par sa sagesse pour les affaires spirituelles et pour celles du siècle; et non seulement il le disait, mais il prouvait aussi par [p. 291] ses œuvres qu’il le pensait, surtout durant les deux années qui précédèrent la mort de ce saint homme, et pendant lesquelles, comme il était accablé d’infirmités, le roi ne passait jamais dans le voisinage sans se détourner de son chemin pour venir lui faire une visite, et sans lui accorder avec empressement tout ce que l’abbé lui demandait pour les besoins de son monastère ou d’un autre.

Quelques maisons destinées aux serviteurs de Dieu furent en outre construites par les conseils et les libéralités de cet illustre roi, tant dans son royaume que dans des pays qui en étaient éloignés. Ainsi, sans parler d’églises moins importantes, le roi fit bâtir en grande partie et à ses frais l’église de Cluny, et lui assigna d’immenses possessions en Angleterre pout le salut de son ame. Il en fit autant pour l’église de Saint-Martin-des-Champs. Il fournit aussi quelques secours pour la construction de quelques bâtimens de service pour les moines de Tours, et voulut même leur faire bâtir un dortoir à lui seul et entièrement à ses dépens, pour leur laisser un souvenir. Il fit terminer en outre par les dons de sa munificence un hôpital établi à Chartres pour les lépreux de cette ville, édifice très-vaste et très-beau. Ses largesses inépuisables ouvrirent de plus un chemin à travers les montagnes des Alpes, jusqu’alors impraticables, pour la commodité de ceux qui allaient visiter les temples des Apôtres et les reliques des saints. Dirai-je encore que dans sa dévotion il envoyait tous les ans de nombreux secours, tant en armes qu’en autres objets nécessaires aux chevaliers du Temple de Jérusalem, qui combattent avec ardeur pour la défense de la religion [p. 292] chrétienne contre les Sarrasins? Il donna aussi à l’hôpital de Jérusalem une certaine terre située dans le pays d’Avranches, et dans laquelle ces serviteurs du Christ construisirent un village qu’ils appellent la Ville-Dieu, lequel a reçu de grands privilèges de la munificence de ce roi. Je ne dirai point que l’église de la bienheureuse Marie dans la ville d’Evreux, détruite par ce roi, pour ainsi dire par une sorte de pieuse cruauté, et reconstruite tout à neuf, surpasse de beaucoup en beauté presque toutes les églises de la Neustrie. J’ai déjà rapporté que cette ville avait été brûlée par le roi lors de ses querelles avec Amaury, et que l’église épiscopale de ce siége n’avait pu être préservée des ravages de l’incendie; mais dans la suite le roi concéda de si grands revenus à cette même église, que non seulement l’édifice fut reconstruit mieux qu’il n’était auparavant, mais qu’en outre les revenus de l’évêché lui-même se trouvèrent dès lors et à jamais considérablement augmentés.


CHAPITRE XXXIII.

De la mort du roi; et comment son corps fut transporté en Angleterre et enseveli à Reading.

IL serait trop long de rapporter en détail tous les témoignages de la piété de ce roi, et en ce qui concerne le gouvernement des affaires publiques, tous les actes qui firent éclater sa sagesse et sa valeur. L’église et ses pauvres, la cour de justice non seulement de l’Angleterre, mais celles des provinces éloignées, et [p. 293] tous leurs grands sont des témoins vivans qui peuvent l’attester. Quant à nous, n’oubliant point les bienfaits dont nous avons été si généreusement comblé tant par lui que par sa fille Mathilde, l’auguste impératrice, et ne voulant point paraître ingrat (quoique nous n’omettions point de lui rendre témoignage de notre reconnaissance dans nos exercices spirituels, selon la mesure de nos facultés), nous nous sommes appliqué à recueillir, pour les hommes des temps présens et des temps à venir, des souvenirs qui pourront leur être utiles, s’ils ne dédaignent pas de les imiter, en rapportant sur ce roi quelques-unes des actions dont nous avons gardé la mémoire, parmi un grand nombre de faits que nous n’avons omis que parce qu’ils nous sont demeurés inconnus.

Or, après avoir long-temps gouverné son royaume, Henri, roi des Anglais et duc des Normands, mourut en Normandie, à la Ferme-Royale, située à Lions-la-Forêt, que l’on appelle par métonymie Saint-Denis, le quatre des nones de décembre (2 décembre), et l’an 1135 de l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ. Il régna trente-cinq ans et quatre-mois en Angleterre, et gouverna son duché de Normandie pendant vingt-neuf ans et quatre mois. Son corps fut transporté en Angleterre, et honorablement enseveli dans l’église de Sainte-Marie de Reading, qu’il avait construite entièrement et à ses frais. Puisse le Christ, roi des siècles, lui accordant indulgence pour ses péchés, par les prières de sa mère, lui donner dans sa miséricorde les joies des bienheureux; le Christ, qui vit avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu régnant éternellement, aux siècles des siècles! Amen.

[p. 294]

Epitaphe du roi Henri.

« Combien les richesses donnent peu de forces, combien elles ne sont en elles-mêmes rien de bien important, c’est ce que montre le roi Henri, de son vivant grand ami de la paix; car il a été plus riche que tous ceux qui ont été appelés comme lui à gouverner les peuples de l’Occident. Mais contre les poisons de la mort, à quoi lui ont pu servir les pierreries, les manteaux, les riches habits, les divers trésors de la terre, les châteaux? La mort pâle et méchante, qui réserve un même sort aux hommes les plus obscurs, a porté le pied en avant, et est venue frapper à sa porte. Là, tandis que, dans la première nuit de décembre, la cruelle fièvre l’a enlevé au monde, les maux se sont accrus dans ce monde; car, lorsque le père du peuple, celui qui était le repos et le tuteur du faible, l’homme pieux succombe lui-même, l’impie se livre à sa fureur, opprime, brûle. Que de l’autre côté donc le peuple Anglais pleure, que de ce côté le peuple Normand pleure aussi. Tu es tombé, Henri, qui faisais naguère la paix de ces deux peuples, et qui fais maintenant leur douleur. »

Autre Épitaphe.

« Ayant dompté les scélérats plus merveilleusement qu’on ne le saurait dire, par sa sagesse, par ses richesses, par sa fermeté, par des rigueurs bien mesurées, plein de beauté, infiniment riche, nullement difficile à vivre, vénérable, ici repose Henri roi, naguère la paix et la gloire du monde. »

[p. 295]

Autre Épitaphe.

« Vainqueur dans les combats, ardent à rechercher la paix, vengeur des crimes, protecteur du royaume, ami de la bonté, un roi connu dans tous les lieux de la terre est enfermé en ce petit lieu, Henri naguère, alors l’effroi du monde, maintenant un peu de cendre. »


CHAPITRE XXXIV.

Des quatre sœurs du susdit roi, entre autres d’Adèle qui avait épousé Etienne, comte de Blois, et des fils qu’elle en eut.

JE crois devoir, à la fin de ce petit ouvrage et par amour pour l’illustre roi Henri, dire quelques mots des filles de Guillaume Ier, roi des Anglais, et sœurs de ce même Henri, dont je viens de raconter quelques actions.

L’année de ces filles, nommée Cécile, vierge consacrée à Dieu dans le couvent de la Sainte-Trinité de la ville de Caen, gouverna ce couvent durant plusieurs années, après Mathilde qui en avait été la première abbesse.

La seconde, Constance, fut mariée à Alain Fergant, comte de la petite Bretagne, et fils d’Hoel, qui avait succédé à Conan, et mourut sans laisser d’enfans. D’où il arriva que ce même comte épousa ensuite la fille de Foulques Rechin, comte d’Anjou, de laquelle il eut Conan-le-Jeune, qui lui succéda, comme [p. 296] je l’ai déjà dit. Or Geoffroi Martel, homme d’une grande valeur, et fils aîné du susdit Foulques, comte d’Anjou, ayant été tué par trahison, celui-ci eut pour successeur son autre fils nommé Foulques, né d’une autre femme, nommée Berthe, sœur d’Amaury, comte d’Evreux. Ce dernier Foulques ayant épousé la fille d’Hélie, comte du Mans, et ayant eu ainsi le comté de ce dernier, eut de son mariage deux fils, savoir, Geoffroi Martel, dont nous avons déjà parlé plus haut, et Hélie, et autant de filles, dont l’une épousa Guillaume, fils de Henri, roi des Anglais, et prit l’habit de religieuse à Fontevrault, après la mort de son mari, et l’autre se maria avec Thierry, comte de Flandre. Ce même Foulques ayant perdu sa femme, se rendit à Jérusalem, y épousa la fille du roi Baudouin II, mort récemment, et devint le troisième roi de Jérusalem. Car, après la prise de Jérusalem par les Chrétiens, elle eut d’abord pour chef le duc Godefroi, frère d’Eustache, comte de Boulogne; mais Godefroi, par respect pour notre Rédempteur, qui dans cette même ville avait porté la couronne d’épines pour nos péchés, ne voulut jamais parer sa tête du diadême royal. Après sa mort, Baudouin, son frère, fut donc le premier roi de Jérusalem; un autre Baudouin, son neveu, lui succéda, et celui-ci eut pour successeur, comme nous venons de le dire, Foulques, comte d’Anjou, qui épousa sa fille.

La troisième fille du roi Guillaume fut Adelise, qui avait été fiancée avant les guerres d’Angleterre avec Harold le traître; mais celui-ci ayant été justement puni de mort, elle ne se maria à aucun autre, et mourut vierge, quoique en âge d’être mariée.

[p. 297]La quatrième, nommée Adèle, épousa Etienne, comte de Blois, et lui donna quatre fils, savoir, Guillaume, Thibaut, Henri et Etienne, et une fille. Or Guillaume, leur premier né, fut appelé par son père à l’honneur de gouverner le pays de Surrey. Sa fille fut mariée à Henri, comte d’Eu, fils du comte Guillaume, quoiqu’ils fussent très-proches parens, et ils eurent de ce mariage trois fils et une fille. Thibaut, second fils d’Etienne, homme recommandable en toutes choses, et qui, quoique laïque, portait une très-grande affection à tous les religieux, et les protégeait beaucoup, succéda à son père dans le comté de Blois, et posséda en outre le comté de Troyes, qu’il acheta de Hugues son oncle paternel, et le comté de Chartres. Il épousa la fille d’un certain comte de Bohême, et en eut plusieurs fils et filles. Henri, son frère, fut dès son enfance moine de Cluny, et dans la suite reçut en don de son oncle Henri, roi des Anglais, d’abord l’abbaye de Glaston, ensuite l’évêché de Winchester. Etienne quatrième fils d’Adèle, fut fait par le même roi Henri comte de Mortain, et épousa par sa protection Mathilde, fille d’Eustache, comte de Boulogne, et nièce de la seconde Mathilde, reine des Anglais, comme fille de sa sœur Marie. Et comme cet Eustache n’avait point de fils, Etienne devint héritier, par sa femme, tant de son comté de Boulogne, que des grandes propriétés que son beau-père possédait en Angleterre. Il eut de sa femme Mathilde plusieurs fils et filles.

Or ce même Etienne fut fait roi des Anglais après la mort du roi Henri, son oncle. Lorsque ce roi mourut en Normandie, Mathilde, sa fille, auparavant [p. 298] impératrice, vivait dans le pays d’Anjou avec son époux Geoffroi, duc de ce même comté, et avec ses fils. Elle s’était retirée de Normandie peu de temps avant la mort de son père, ayant conçu un peu d’humeur contre celui-ci sur ce qu’il ne voulait pas se réconcilier pleinement avec Guillaume Talvas, quoique sa fille l’en suppliât très-instamment. Et ce n’était point pour témoigner quelque mépris à sa fille que le roi agissait ainsi; seulement il craignait d’être moins respecté par Guillaume ou par les autres grands, s’il se montrait trop empressé ou trop facile à lui pardonner ses offenses.


CHAPITRE XXXV.

Comment Roger de Mont-Gomeri était fils d’une descendante de la comtesse Gunnor; et quels furent les ancêtres de ce même Roger.

OR ce Guillaume Talvas était fils de Robert de Bellême, fils d’une fille de Gui, comte de Ponthieu. Ce Robert s’était rendu odieux au roi et à beaucoup d’autres hommes sages par son excessive cruauté. II fut chargé de fers, et mourut en prison; et le roi Henri s’empara de son très-noble château de Bellême, et le donna à son gendre, Rotrou, comte du Perche. Le pays de Bellême n’appartenait pas au duché de Normandie, mais bien au royaume de France; mais depuis long-temps Philippe, roi des Français, avait donné la seigneurie de ce pays, ou selon d’autres l’avait vendue à son cousin, Guillaume l’Ancien, roi des [p. 299] Anglais et duc de Normandie. Or Ives de Bellême, l’un des ancêtres de ce Robert, était un homme puissant et sage. Ce fut par ses conseils que Richard Ier, étant encore enfant, retenu sous la garde du roi des Français, s’échappa de captivité, avec l’assistance d’Osmond son écuyer. Cet Ives de Bellême eut pour fils Guillaume de Bellême, lequel donna le jour à un autre Guillaume, surnommé Talvas, et père de Mabille. Le comte Roger, fils de Hugues de Mont-Gomeri, épousa cette Mabille et reçut d’elle l’héritage de son père, savoir tout ce que celui-ci possédait soit dans le pays de Bellême, soit dans le Sonnois, situé au-delà du fleuve de la Sarthe. Or ce Roger était né d’une descendante de la comtesse Gunnor, et avait lui-même du chef de sa mère d’immenses possessions dans diverses parties de la Normandie. Il eut de Mabille cinq fils et quatre filles. Robert de Bellême, son fils, lui succéda, homme scélérat en tout point, et qui eut de la fille de Gui, comte de Ponthieu, comme je l’ai dit plus haut, un fils, Guillaume Talvas, son successeur. Ce dernier eut deux fils et deux filles de son épouse Alix, qui avait été mariée auparavant au duc de Bourgogne. Son fils aîné, Gui, devint, du vivant de son père, comte de Ponthieu. L’une de ses filles fut mariée à Joel, fils de Gauthier de Mayenne, qui eut de ce mariage plusieurs fils. L’autre fille épousa Guillaume de Warenne, comte de Surrey. Roger de Mont-Gomeri, dont je viens de parler, prit part à la conquête de l’Angleterre, et reçut en don du roi Guillaume les comtés d’Arundel et de Salisbury.


[p. 300]

CHAPITRE XXXVI.

Relation du mariage de la comtesse Gunnor avec Richard Ier, duc de Normandie.

ET puisque je viens de faire mention de la comtesse Gunnor, à l’occasion de la mère de Roger de Mont-Gomeri, l’une des descendantes de cette comtesse, j’ai envie de consigner dans cet écrit, pour en perpétuer le souvenir, ce que j’ai appris d’hommes âgés sur la manière dont se fit le mariage de cette comtesse Gunnor avec le comte Richard.

Celui-ci, informé par la renommée de la beauté de la femme d’un sien forestier qui demeurait non loin du bourg d’Arques, dans un domaine appelé Secheville, alla à dessein chasser de ce côté, voulant s’assurer par lui-même de l’exactitude des rapports qu’on lui avait faits. S’étant donc logé dans la maison du forestier, et s’étant épris de la beauté de sa femme, qui se nommait Sainfrie, il commanda à son hôte de la lui amener dans sa chambre, pendant la nuit. Celui-ci, fort triste, rapporta ces paroles à sa femme; mais elle, en femme honnête, consola son mari, et lui dit qu’elle mettrait en sa place sa sœur Gunnor, jeune fille beaucoup plus belle qu’elle-même. Il fut fait ainsi; et le duc ayant été instruit de cette fraude se réjouit infiniment de n’avoir pas péché avec la femme d’un autre. Robert eut donc de Gunnor trois fils et trois filles, comme je l’ai déjà dit dans le livre de cette histoire qui traite de la vie de ce duc. Mais [p. 301] lorsque celui-ci voulut faire nommer l’un de ses fils, Robert, à l’archevêché de Rouen, quelques personnes lui répondirent que les lois canoniques s’y opposaient, attendu que sa mère n’avait pas été mariée. Pour ce motif le comte Richard épousa la comtesse Gunnor selon le rite chrétien, et ses fils déjà nés furent couverts du poêle, ainsi que leurs père et mère, lors de la cérémonie des fiançailles. Dans la suite, Robert devint archevêque de Rouen.


CHAPITRE XXXVII.

Comment la comtesse Gunnor donna ses sœurs et ses nièces en mariage aux plus nobles seigneurs de Normandie, et de la postérité que celles-ci laissèrent après elles.

OR cette comtesse Gunnor avait, outre sa sœur Sainfrie, deux autres sœurs, savoir Gueuve et Aveline. La première épousa par les soins de la comtesse, femme d’une grande sagesse, Turulfe de Pont-Audemer, lequel était fils d’un certain homme nommé Torf, qui a donné son nom à plusieurs domaines, que l’on appelle encore aujourd’hui Tourville. Ce Turulfe avait pour frère Turquetil, père d’Anquetil de Harcourt. Il eut de sa femme un fils, Honfroi de Vaux, père de Roger de Beaumont. La troisième sœur de la comtesse Gunnor fut mariée à Osbern de Bolbec, qui eut d’elle Gautier-Giffard Ier, et Godefroi, père de Guillaume d’Arques. Or ce, Guillaume fut père de Mathilde, qui épousa Guillaume de Tancarville le Camérier, et dont il eut un fils nommé Rabel, qui [p. 302] lui succéda. Le susdit Gautier épousa des filles de Girard Flatel 32. L’autre fille de celui-ci, nommée Basilie, veuve de Raoul de Gacé, se maria avec Hugues de Gournay, dont j’ai déjà parlé, en disant quels furent son héritage et sa postérité. Le même Gautier eut pour fils Gautier-Giffard le second, et plusieurs filles, dont l’une, nommée Rohais, épousa Richard, fils du comte Gilbert, lequel était, fils de Godefroi, comte d’Eu, fils naturel de Richard Ier, duc de Normandie. Gilbert avait eu deux fils, le susdit Richard et Baudouin. Baudouin eut trois fils, savoir, Richard, Robert et Guillaume, et autant de filles. Richard, frère de Baudouin, eut de sa femme Rohais quatre fils, Gilbert, Roger, Gautier et Robert, et deux filles. L’une de celles-ci fut mariée à Rodolphe de Tilliers, et eut pour fils Fransvalon, Henri et Robert Giffard. Gilbert eut après la mort de son père les terres que celui-ci possédait en Angleterre, et Roger son frère eut les terres de Normandie. Ce même Gilbert épousa la fille du comte de Clermont, et en eut trois fils, Richard, qui lui succéda, Gilbert et Gautier, et une fille nommée Rohais. Richard épousa la sœur de Ranulfe le jeune, comte de Chester, et en eut trois fils, Gilbert, qui lui succéda, et ses frères. Ce Richard périt d’une mort prématurée, et fut tué par les gens du pays de Galles, qui se révoltèrent contre les Anglais, avec une fureur cruelle, lorsqu’ils apprirent la mort du roi Henri. Roger et Gautier, ses oncles paternels, étant morts sans enfans, Gilbert, fils de Gilbert, conformément à leurs volontés, entra en possession de leurs terres, par droit d’héritage. Ce [p. 303] même Gilbert épousa la sœur de Galeran, comte de Meulan, nommée Elisabeth, et en eut un fils, son premier né, nommé Richard 33. Robert, fils de Richard, eut pour successeur son fils aîné, né de l’une des filles de Waldève, comte de Huntingdon. Ce Waldève avait eu trois filles de sa femme, fille de la comtesse d’Albermarle, laquelle était sœur utérine de Guillaume l’Ancien, roi des Anglais. L’aîné des filles de ce comte Waldève fut mariée à Simon de Senlis, qui reçut en même temps le comté de Huntingdon, et qui eut de sa femme un fils, nommé Simon. Le comte Simon étant mort, David, frère de la seconde Mathilde, reine des Anglais, épousa sa veuve, et en eut un fils, nommé Henri. Ses frères, Duncan et Alexandre, roi des Ecossais, ayant été assassinés, Henri s’empara de ce royaume. Une autre fille de Waldève, nommée Judith, fut mariée, comme je l’ai déjà dit à Raoul du Ternois, et la troisième, ainsi que je viens de le dire, épousa Robert, fils de Richard.

Puisque j’ai parlé des sœurs de la comtesse Gunnor, je veux dire aussi quelques mots, selon ce que j’ai appris d’hommes âgés, des femmes qui furent ses parentes, et du même sang, au second degré. Cette comtesse eut donc, par son frère Herfast, un neveu nommé Osbern de Crepon, qui fut père de Guillaume, comte de Hertford, homme recommandable en tout point. La comtesse Gunnor eut en outre plusieurs nièces, mais il n’y en a que cinq de qui j’aie appris à quels hommes elles furent mariées. L’une d’elles donc fut mariée au père du premier Guillaume de [p. 304] Warenne, et eut pour fils ce Guillaume qui devint par la suite comte de Surrey, et Roger de Mortimer, son frère. Une autre épousa Roger de Bacqueville, dont l’un des descendans a eu pour fils Guillaume Martel et Gautier de Saint-Martin. La troisième fut mariée à Richard, vicomte de Rouen, père de Lambert de Saint-Sidon. La quatrième, épousa Osmond de Centville, vicomte de Vernon, de qui naquirent le premier Foulques d’Asney, et plusieurs filles, dont l’une fut mère du premier Baudouin de Revers. Enfin la cinquième nièce de la comtesse Gunnor fut mariée à Hugues de Mont-Gomeri, de qui naquit Roger, père de Robert de Bellême.


CHAPITRE XXXVIII.

Comment Etienne, comte de Mortain et neveu du roi Henri, lui succéda dans son royaume.

APRÈS cette nouvelle digression entreprise pour expliquer ces diverses généalogies, je reviens à mon sujet.

Henri, roi des Anglais, étant mort, son neveu Etienne lui succéda dans le courant du même mois. Ce comte vivait alors dans le comté de Boulogne; ayant appris la mort de son oncle, il passa la mer en grande hâte, et obtint la couronne royale, par l’assistance de son frère Henri, évêque de Winchester. A cette époque Mathilde, héritière du roi, était, comme je l’ai déjà dit, dans le pays d’Anjou. Elle s’empara cependant de Domfront, d’Argentan et d’Exmes, [p. 305] châteaux appartenant à son père, et de trois autres châteaux, savoir, ceux de Colme-Mont, Goron et Ambrières, dont elle fit concession à Joel de Mayenne, sous la condition qu’il lui prêterait fidèlement son appui pour conquérir son héritage, et en outre parce que Joel soutenait que les trois derniers châteaux que j’ai nommés faisaient partie de ses domaines.

Or la fille de cette Adèle, fille de Guillaume, roi des Anglais, et de laquelle j’ai déjà fait mention, avait épousé Richard, fils du comte Hugues, lequel était fils de Richard, vicomte du pays d’Avranches. Mais Richard et sa femme étant morts dans le naufrage dont j’ai parlé plusieurs fois, ainsi que Guillaume, fils du roi Henri, Ranulfe, vicomte de Bayeux, et cousin de Richard, reçut le comté de celui-ci. Ce même Ranulfe étant mort eut pour successeur Ranulfe son fils, homme très vaillant à la guerre. La sœur de ce Ranulfe fut mariée à Richard, fils de Gilbert, qui en eut trois fils. Ce Richard, comme je l’ai dit dans le chapitre précédent, fut assassiné par les gens du pays de Galles. Enfin, le susdit comte Ranulfe se maria à Mathilde, fille de Robert, comte de Glocester, et en eut deux fils, Hugues et Richard.


[p. 306]

CHAPITRE XXXIX.

Comment la comtesse Adèle de Blois prit l’habit de religieuse, alla demeurer à Marcigny, du temps du seigneur Pierre, abbé de Cluny, et mourut la seconde année après la mort de Henri, roi des Anglais, son frère.

OR, après la mort d’Etienne comte de Blois, mari d’Adèle, fille de Guillaume, roi des Anglais, celle-ci gouverna quelque temps son comté très-dignement, parce que ses fils n’étaient pas encore en état de diriger eux-mêmes leurs affaires. Lorsqu’ils furent devenus grands, la comtesse Adèle prit l’habit de religieuse, à la résidence de Marcigny, du temps du seigneur Pierre, abbé de Cluny, et persévéra honorablement dans le service de Dieu, en ce même lieu, jusqu’à sa mort. Or elle mourut la seconde année après la mort de son frère Henri, roi des Anglais.


CHAPITRE XL.

D’un vent violent qui survint avant la mort du roi Henri; et d’une foule de grands du royaume d’Angleterre qui moururent l’année même de la mort de ce roi, ou l’année suivante.

L’ANNÉE même où le roi Henri fut enlevé aux affaires de ce monde, il s’éleva un violent ouragan en Normandie, ainsi que dans beaucoup d’autres contrées, peu de temps avant la mort de ce roi, et la veille de la fête des apôtres Simon et Jude.

[p. 307] Peu de temps après la mort du roi, c’est-à-dire cette même année et l’année suivante, moururent, par la volonté de Dieu, plusieurs des grands du royaume d’Angleterre, savoir, Guillaume, archevêque de Cantorbéry, l’évêque de Rochester, l’évêque d’Exeter, Richard, fils de Gilbert, dont j’ai déjà parlé, Robert, fils de Richard, son oncle paternel, Richard, fils de Baudouin, cousin de ces deux derniers, et enfin Guillaume II de Warenne, comte de Surrey. Celui-ci eut pour successeur Guillaume III, son fils, né d’Elisabeth, fille de Hugues-le-Grand, comte de Vermandois. La comtesse Elisabeth avait été mariée en premier lieu à Robert, comte de Meulan, qui avait eu de ce mariage trois fils et trois filles.


CHAPITRE XLI.

Des fils de Robert, comte de Meulan, et des fils de Henri, son frère, comte de Warwick.

DEUX des fils de Robert, savoir, Galeran et Robert, qui étaient jumeaux, lui succédèrent. Galeran, comme le premier né, eut le comté de Meulan et les terres que son père avait possédées en Normandie, et Robert eut le comté de Leicester, en Angleterre. Après la mort de son premier mari, la mère épousa, comme je viens de le dire, Guillaume II de Warenne, comte de Surrey, qui eut d’elle un fils, savoir, Guillaume III, et deux filles. L’aînée de ces deux filles fut mariée à Roger, comte de Warwick. Or ce Roger était fils du comte Henri, frère de Robert comte de Meulan, et [p. 308] né de Marguerite sœur de Rotrou, comte du Perche. Roger eut de sa femme un fils nommé Henri, plusieurs autres fils et deux filles. Ce même Roger succéda à son père dans le comte de Warwick. L’un de ses frères cadets, nommé Robert de Neubourg, eut les terres que leur père avait possédées en Normandie. Ce Robert fut ami très-dévoué de l’église du Bec, et la combla de bienfaits. Il prit pour femme la sœur de Roger du Ternois, fille de Raoul II, nommée Godechilde, et en eut plusieurs fils, savoir, Henri et ses frères.


CHAPITRE XLII.

De la mort du seigneur Boson, abbé du Bec, et de son successeur.

VERS ce même temps, le seigneur Boson, quatrième abbé du Bec, homme recommandable en toutes choses, mourut, et, eut pour successeur Thibaut, prieur du même monastère. Guillaume, duc d’Aquitaine, mourut aussi peu de temps après. Louis, fils du roi des Français, épousa sa fille unique, et eut en même temps son duché, et Louis son père étant mort la même année, le jour des calendes d’août (1er août), Louis-le-Jeune lui succéda, et devint roi des Français et duc d’Aquitaine, l’an 1137 de l’Incarnation du Seigneur, année où il y a eu une très-grande sécheresse. Cette même année mourut encore Lothaire, empereur des Romains et des Allemands; il eut pour successeur Conrad, neveu de Henri IV, lequel avait régné avant Lothaire.



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SUPPLÉMENT

A L’HISTOIRE DES NORMANDS.


APRÈS avoir rapporté succinctement et choisi entre beaucoup d’autres quelques-uns des faits de la vie du très-illustre Henri, roi des Anglais, nous croyons devoir ajouter le récit d’un certain miracle, non moins digne d’être raconté pour le plus grand avantage des lecteurs qu’admirable en lui-même. Le fait dont il s’agit nous fera remonter presque au commencement de notre histoire.

Combien était grande l’humilité de Rollon, après qu’il eut embrassé la foi du Christ, c’est ce qui apparut évidemment aux yeux de tous, par une chose que fit ce prince.

Quelque temps après qu’il eut fait la paix avec le roi de France, des hommes de Rouen, venant à lui, se mirent à lui demander de faire revenir de France le corps de saint Ouen, lequel avait été transféré auparavant en France, par suite de la frayeur qu’inspirait Rollon, et avant qu’il eût conquis la Normandie. « Nous sommes tristes, lui dirent-ils, et très-dolens d’avoir ainsi perdu notre archevêque. » Ayant appris cela, Rollon manda au roi de France « qu’il eût à lui rendre son prêtre, se tenant pour assuré, s’il ne faisait ainsi, que lui, Rollon, ne pourrait [p. 310] nullement conserver la paix. » Or le roi de France ne voulant pas le tracasser à ce sujet, lui rendit en effet son prêtre, ainsi qu’il le demandait. Alors Rollon ordonna de ramener le corps de saint Ouen, et de le rendre à l’église d’où on l’avait enlevé. Les moines qui avaient été gardiens du corps tant qu’il était demeuré en France, le rapportèrent jusque une certaine métairie située à une lieue de la ville de Rouen. Lorsqu’ils y furent arrivés, déjà très-fatigués de leur voyage, ils s’y arrêtèrent et y passèrent la nuit, afin de se lever le lendemain matin, et de transporter saint Ouen au lieu de sa destination s’il leur était possible. Le matin donc, lorsqu’ils se furent levés, et voulurent porter le corps à la ville, ils ne le purent en aucune façon. Alors ces moines, tristes et infiniment affligés de ce qui leur arrivait, mandèrent aux citoyens qu’ils ne pouvaient en aucune façon déplacer le corps de saint Ouen du lieu où il avait reposé cette nuit. Cette nouvelle ayant été annoncée au comte, qui se trouvait alors à Rouen, il répondit que cette tribulation leur arrivait bien justement au sujet du corps de saint Ouen, parce que s’ils eussent pensé sagement, et s’ils eussent eu du bon sens, ils auraient dû aller à sa rencontre en procession et en grande dévotion. Après cela le comte ordonna que l’archevêque et tout le peuple de Rouen se rendissent avec lui, [p. 311] en vêtemens de laine et nu-pieds, auprès de saint Ouen, pour implorer sa bonté le plus dévotement possible, et le supplier de ne point regarder à leurs folies ou à leurs omissions, de leur être propice, et de permettre qu’on le transférât, du lieu où il était, au lieu où il avait été archevêque. Alors le duc lui-même, marchant le premier, en vêtemens de laine et nu-pieds, comme il l’avait commandé à tous les autres, se rendit ainsi jusqu’à la métairie où était saint Ouen. Lorsqu’il y fut arrivé, se prosternant aussitôt, ainsi que tout le peuple qui le suivait, devant le cercueil, il dit d’une voix suppliante: « Saint Ouen, bon archevêque et notre patron, permettez que votre corps soit transporté à la ville où vous avez rempli l’office d’évêque, et où vous avez si souvent donné vos saintes bénédictions. Quant à moi, je donne à votre église et à vous toute la terre qui s’étend depuis ce lieu jusques aux murailles de la ville. » Tout à coup le comte et le peuple, baissant les épaules, enlevèrent très-facilement le cercueil dans lequel était déposé le corps du saint, et le transportèrent ainsi dans son église, tout remplis d’une vive joie. C’est depuis ce temps, au dire de quelques personnes, que cette petite ferme a été appelée Long-Péan, parce que le comte avait fait un long chemin à pieds nus pour s’y rendre. Si quelqu’un voulait soutenir que ce fait n’est pas la preuve d’une grande humilité, on pourrait dire avec vérité d’un tel homme qu’il ne saurait pas ce que c’est qu’une grande humilité.

Voici un autre fait qui arriva à ce qu’on dit, à ce même comte, au temps où il fit sa première paix avec le roi de France.

Un certain jour, tandis que ce seigneur était à Rouen, vers le soir, plusieurs hommes se tenaient devant leurs maisons, situées sur les rives de la Seine. Tandis qu’ils étaient là, regardant couler l’eau, ils virent un cavalier marcher sur l’eau, comme il aurait marché sur la terre, et arriver jusqu’à eux. Vivement [p. 312] saisis de stupeur à ce spectacle, lorsque le cavalier fut auprès d’eux, ils allèrent lui demander qui il était, et d’où il venait, et celui-ci leur répondit: « Vous voyez que je suis un homme. Aujourd’hui de grand matin, je suis parti de Rennes, en Bretagne. A la sixième heure, j’ai mangé, à Avranches, et ce soir, comme vous voyez, je suis venu jusqu’ici. Si vous ne me croyez pas, allez, et vous trouverez dans la maison où j’ai dîné mon couteau, que j’y ai laissé par oubli. » Alors les habitans firent savoir au duc, qui, comme je l’ai dit, se trouvait dans la ville, l’arrivée de cet homme, qui avait passé sur l’eau sans se faire aucun mal. Le duc, en apprenant ce fait extraordinaire, manda à l’homme de venir lui parler avant de repartir. Alors celui-ci fit répondre au comte qu’il eût à l’attendre le lendemain jusqu’à la première heure. Mais le lendemain matin, il se leva, poursuivit son chemin, et n’alla point parler au comte. Le comte ayant appris son départ, dit que cet homme était un menteur, et que pour lui il pensait que c’était quelque fantôme qui avait voulu se jouer des habitans. Alors quelques-uns de ceux qui avaient été témoins dirent que, selon ce qu’il leur semblait, cet homme n’était point un menteur, puisqu’il n’avait pas donné rendez-vous pour la première heure du comte, mais pour sa première heure à lui; que sa première heure avait été beaucoup plus tôt que celle du comte, en sorte que ce qu’il avait dit était vrai.

Cette même nuit, tandis que ce même homme était assis devant le foyer de son hôte, et que celui-ci lui faisait beaucoup de questions, et principalement sur le comte lui-même, lui demandant si sa race durerait [p. 313] long-temps, il lui répondit qu’elle vivrait très-longtemps, et que son duché se maintiendrait avec vigueur jusqu’à la septième génération. Et comme l’hôte lui demandait ce qui arriverait après la septième génération, il ne voulut rien répondre, et se mit seulement à tracer des espèces de sillons sur les cendres du foyer avec un petit morceau de bois qu’il tenait à la main. L’hôte alors ayant voulu très-obstinément lui faire dire ce qui arriverait après la septième génération, l’autre, avec le petit morceau de bois qu’il tenait toujours à la main, se mit à effacer les sillons qu’il avait faits sur la cendre. Par où l’on pensa qu’après la septième génération le duché serait détruit, ou bien qu’il aurait à souffrir de grandes querelles et tribulations: choses que nous voyons déjà accomplies en grande partie, nous qui avons survécu à ce roi Henri, lequel a été, comme nous pouvons le montrer, le septième au rang dans cette lignée. Rollon en effet est au premier degré dans cette généalogie; Guillaume Longue-Épée, son fils au second; Richard, fils de Guillaume, au troisième; Richard, fils de Richard, au quatrième; Robert, fils de Richard, au cinquième; Guillaume, fils de Robert, qui posséda non seulement la Normandie, mais aussi l’Angleterre, au sixième; et après lui se trouvent au septième degré ses fils, parmi lesquels Henri est le seul qui ait possédé jusqu’à sa mort la Normandie et l’Angleterre.

Dans le traité de paix qui fut conclu entre les Français et les Normands, du temps de Richard Ier, lorsque Louis, roi de France, qui avait été fait prisonnier, fut rendu par les Normands, les Danois agrandirent la Normandie depuis la rivière dite d’Andelle jusqu’à [p. 314] celle que l’on appelle l’Epte, et même, selon quelques-uns, depuis l’Epte jusqu’à l’Oise. Il fut en outre convenu dans ce traité que le comte de Normandie ne serait tenu à aucun service envers le roi de France pour sa terre de Normandie, et ne lui devrait aucune espèce de service, si le roi de France ne lui donnait un fief en France, pour lequel fief ce comte lui devrait alors service. C’est pourquoi, le comte de Normandie se borne pour la Normandie à prêter foi et hommage au roi de France, sur sa vie et son domaine. De même le roi de France lui fait acte de foi, et sur sa vie, et sur son domaine: et il n’y a aucune différence entre eux, si ce n’est que le roi de France ne fait pas hommage au comte de Normandie, comme le comte de Normandie le fait au roi de France. Telles sont les libertés que les Danois conquirent à cette époque pour leurs parens, les comtes de Normandie.

On rapporte que Richard, fils de Richard Ier, était le père de la patrie, et particulièrement des moines. Durant toute sa vie, en effet, la Normandie jouit de l’abondance de tous les biens, et la paix était si profonde dans tout le pays que les laboureurs n’avaient pas même besoin d’enlever leurs charrues des champs, et de les transporter dans leurs maisons. Si quelque chose avait été volé à quelqu’un, le comte ordonnait qu’il se présentât devant lui, et lui faisait rendre intégralement ce qu’il avait perdu. Il arriva donc de son temps quelque chose de semblable à ce qui était arrivé sous son aïeul Rollon. La femme d’un certain laboureur ayant appris les défenses du duc, vola un certain jour le fer et le soc de la charrue, pour voir [p. 315] comment le comte ferait en cette occasion. Le paysan étant retourné le lendemain à sa charrue, et ne trouvant pas ses outils, se rendit devant le comte, et lui rapporta ce qui lui était arrivé. Le duc ordonna de lui compter de l’argent pour qu’il pût réparer le dommage. Il retourna donc à sa maison, et raconta à sa femme ce que le comte avait fait. Elle lui dit alors que c’était bien maintenant, puisqu’il avait l’argent, et elle ce qu’il avait perdu. Apprenant cela, et ne voulant pas se conduire malhonnêtement, le paysan rapporta au duc l’argent qu’il en avait reçu, et lui dit ce que sa femme avait fait. Le comte retint quelque temps le paysan, envoya un messager, et ordonna de crever les yeux à la femme, pour le vol qu’elle avait commis. Le paysan étant ensuite retourné à sa maison, et ayant trouvé sa femme punie d’une peine bien méritée, il lui dit avec indignation: « Désormais ne vole plus, et apprends à observer les commandemens du comte. »

Ce comte donna beaucoup de terre et d’ornemens à l’église de Fécamp, que son père, Richard Ier, avait fondée. En outre, il avait coutume presque de tout temps d’y tenir sa cour durant la solennité de Pâques. Quelquefois, dans cette même solennité, lui et sa femme portaient devant l’autel de la Sainte-Trinité un grand vase rempli de tissus, de parfums, de candélabres, de quelques autres ornemens, et recouvert d’un très-beau manteau, et l’offraient ainsi à Dieu en expiation de leurs péchés. Le même jour, après la messe, et avant qu’il se rendit à sa cour, et qu’il se mît à manger avec ses barons, il allait avec ses deux fils, Richard et Robert, au réfectoire des moines, et les deux enfans, [p. 316] prenant les plats sur la fenêtre de la cuisine, les présentaient à leur père, comme les moines avaient coutume de faire; puis il allait lui-même déposer les premiers mets d’abord devant l’abbé, et ensuite devant les moines. Quand il avait fait ainsi, avec grande humilité, il venait se présenter devant l’abbé, et ayant reçu de celui-ci le congé, il s’en allait alors à sa cour, gai et le cœur content. Quelquefois il envoyait de sa propre table à l’abbé une écuelle d’argent remplie de poissons, et lui mandait de la conserver et d’en faire selon sa volonté.

Richard fit ainsi beaucoup de dons non seulement à l’église de Fécamp, mais encore à plusieurs autres. Un certain jour il vint à Jumiège, et y demeura pour y passer la nuit. Le lendemain matin s’étant levé, il alla selon sa coutume au monastère pour prier, et après sa prière, il posa sur l’autel un petit morceau de bois. Lorsqu’il se fut retiré, les secrétaires s’approchèrent de l’autel, croyant trouver ou un marc d’or, ou une once, ou quelque chose de semblable. N’ayant trouvé que ce petit morceau de bois, ils ne furent pas médiocrement étonnés, ne sachant ce que cela voulait dire. Enfin ils allèrent lui demander ce que c’était que cet objet qu’il avait déposé sur l’autel. Alors il leur répondit que c’était Vimoutier, un certain manoir qu’il voulait leur donner pour le salut de son ame.