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Histoire des ducs de Normandie, suivie de: Vie de Guillaume le Conquérant

Chapter 59: CHAPITRE XV.
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About This Book

Rédigé par un chroniqueur monastique du Moyen Âge, l'ouvrage rassemble traditions, généalogies et récits concernant une lignée ducale régionale, mêlant origines légendaires, récits de combats, événements politiques et portraits des mœurs sociales. Organisé en livres successifs avec des appendices et interpolations postérieurs, il alterne courtes notices annales et épisodes anecdotiques plus développés, reflétant souvent l'imagination populaire aux côtés d'un rapport factuel. Des remarques liminaires exposent les intentions et la dédicace, tandis que des notes et corrections ultérieures précisent des variantes textuelles et des choix éditoriaux.

CHAPITRE VIII.

Comment la reine Gerberge demanda à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, du secours contre les Normands, et n’en obtint pas; c’est pourquoi elle donna comme otages son fils et deux évêques, en échange du roi Louis, son époux.

OR la reine Gerberge, apprenant que son époux avait été pris par les Normands, fut glacée d’effroi, et, le cœur plein de consternation, alla en toute hâte auprès de Henri, roi d’au delà du Rhin, et qui était son père, le suppliant de rassembler une nombreuse armée, d’aller assiéger Rouen, et d’enlever le roi son époux de vive force. Le roi Henri, ayant entendu le récit de ce malheur, lui répondit qu’il était survenu au roi bien justement, puisqu’il avait criminellement manqué à la parole qu’il avait jadis jurée au duc Guillaume, en s’emparant de son fils: « Travaille, ma fille, lui dit-il encore, à délivrer ton mari avec l’aide des tiens; car dans ce moment il faut que je m’occupe de mes propres affaires. » La reine ayant entendu cette réponse de son père, [p. 91] retourna aussitôt en France sans avoir pu rien obtenir pour son entreprise. De là elle se rendit en suppliante auprès de Hugues-le-Grand, lui demandant d’enlever son mari aux Normands. Le duc Hugues, envoyant aussitôt Bernard de Senlis, appela les Normands à une conférence à Saint-Clair; et lorsqu’ils y furent tous réunis, et après qu’ils se furent long-temps disputés sur la restitution de la personne du roi, Hugues-le-Grand dit enfin: « Rendez-nous notre roi et recevez en échange son fils, sous la condition que vous reviendrez ici en temps opportun, afin que nous puissions conclure un solide traité de paix. » Ces paroles étant agréées des Normands, ils reçurent des otages en échange du roi, savoir son fils et deux évêques, Hildegaire, évêque de Beauvais, et Gui, évêque de Soissons. Les arrangemens étant ainsi conclus, le roi, joyeux de sa délivrance, retourna à Laon, et les Normands se rendirent à Rouen.


CHAPITRE IX.

Comment les Normands ramenèrent de France leur seigneur Richard, et rendirent les otages. — Retour du roi Hérold en Danemarck.

APRÈS cela les Normands, envoyant un message à Bernard de Senlis, ramenèrent de ce lieu leur seigneur Richard avec une grande armée. A l’époque fixée par avance, le roi à la tête d’un corps nombreux de chevaliers, se rendit avec les évêques de France et avec Hugues-le-Grand sur les rives de l’Epte, et, [p. 92] de leur côté, les Normands se présentèrent sur l’autre rive avec le jeune Richard. Les députés des deux partis ayant fait plusieurs messages, par la bonté du Christ, la paix fut rétablie entre eux, et confirmée par un traité solide et par les sermens, et les otages furent rendus, le fils du roi étant mort à Rouen auparavant. Les choses ainsi bien arrangées, le roi retourna à Laon, et le jeune Richard à Rouen. Mais Raoul le Tort, gouverneur de la ville, recommença tout aussitôt à le maltraiter et à faire souffrir ses domestiques de la faim, ne voulant leur donner que douze écus pour leur entretien de tous les jours. C’est pourquoi le duc, transporté d’une violente colère, le chassa sur-le-champ de la ville, et le força de se rendre à Paris auprès de son fils, évêque de cette ville. A la suite de cet événement, la terre de Normandie recouvra le repos, sous le gouvernement de son duc. Peu de temps après, le roi Hérold retourna en Danemarck, et se réconcilia avec son fils Suénon.


CHAPITRE X.

Comment Hugues-le-Grand fiança sa fille Emma avec le duc Richard, en sorte que le roi Louis, et Arnoul, comte de Flandre, effrayés, demandèrent au roi Othon son secours contre Hugues-le-Grand et le duc Richard; et comment Othon, après avoir dévasté le territoire de Hugues-le-Grand, entreprit d’assiéger Rouen.

APRÈS cela le duc Hugues, voyant que le jeune Richard reprenait des forces, et ayant obtenu le [p. 93] consentement de Bernard de Senlis, les deux parties contractantes s’engagèrent mutuellement par serment, et Hugues promit à Richard sa fille, nommée Emma, afin que, parvenu à l’âge de puberté et dans la fleur de la jeunesse, il s’unît avec elle par la loi du mariage. Cet événement effraya beaucoup le roi Louis et la plupart des grands seigneurs Francs, et plus particulièrement Arnoul de Flandre, inventeur de tant d’artifices contre Richard. Louis apprenant que ces deux hommes, maîtres de très-grandes forces, s’étaient unis par de tels liens d’amitié, et craignant que leurs efforts ne parvinssent à lui enlever son royaume, de l’avis d’Arnoul de Flandre, envoya celui-ci auprès d’Othon, roi au delà du Rhin, lui mandant que s’il écrasait entièrement Hugues-le-Grand, et soumettait à sa domination la terre de Normandie, lui, Louis, n’hésiterait certainement point à lui livrer en échange le royaume de Lorraine, qui avait été promis à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, à la suite de l’heureuse bataille livrée contre Robert dans les plaines de Soissons, et dans laquelle le roi Henri avait prêté secours au roi Charles, père de Louis. Le roi Othon tout joyeux d’apprendre ce qu’il desirait dès longtemps, fit préparer tout ce qui pouvait lui être utile et nécessaire pour une si grande entreprise, sortit de son royaume, semblable à une tempête terrible, et, ayant rallié les armées du roi Louis et d’Arnoul de Flandre, se précipita sur Hugues-le-Grand, avec de nombreuses légions de chevaliers. Après avoir détruit tout ce qu’il trouva appartenant à celui-ci en dehors des villes, il porta tout le poids de la guerre contre les Normands, afin de les expulser du pays, et [p. 94] envoya en avant un sien neveu, avec beaucoup de chevaliers, pour répandre la terreur dans la ville de Rouen. Ce dernier s’en étant approché, et ayant trouvé les Normands cachés derrière leurs remparts, s’imagina qu’ils étaient tous hors d’état de combattre, et en conséquence ayant rassemblé ses chevaliers, il alla attaquer vivement les portes. Mais alors les Normands ouvrant tout à coup ces mêmes portes, s’élancèrent sur eux avec la plus grande fureur, et firent un si grand carnage parmi leurs ennemis qu’ils tuèrent le neveu du roi sur le pont même, et qu’il n’y eut qu’un bien petit nombre d’hommes qui s’échappèrent de ce combat.


CHAPITRE XI.

Comment l’empereur Othon, le roi Louis et Arnoul de Flandre, abandonnèrent honteusement le siége de Rouen, et prirent la fuite. — Mort du roi Louis, qui eut pour successeur Lothaire, son fils.

LE roi Othon, qui s’avançait à pas lents avec le roi Louis et Arnoul de Flandre, au milieu des légions des chevaliers, étant arrivé pour assiéger la ville, reconnut qu’elle était imprenable, et en même temps apprenant la mort de son neveu, il commença à délibérer secrètement avec les siens pour livrer Arnoul aux Normands, et tint conseil dans l’église de Saint-Pierre et Saint-Ouen, laquelle est située dans le faubourg de la ville. Le lendemain, saisi par la peur, il résolut en ce même lieu de repartir. Mais Arnoul [p. 95] ayant eu vent de ce projet de trahison, fit replier ses pavillons et ses tentes, rechargea ses bagages, et, au milieu du silence de la nuit, partit en hâte avec toute son armée, laissant en proie à une grande frayeur ses autres compagnons, tout épouvantés par le fracas que faisaient les chevaux en partant. Au point du jour, Othon et Louis s’étant levés, et ayant appris la fuite d’Arnoul, reprirent aussitôt la route par laquelle ils étaient arrivés, et abandonnèrent le siége. Mais à peine furent-ils partis, que les Normands se lancèrent à leur poursuite et les firent succomber sous leurs glaives; tellement que sur toutes les routes on les trouvait étendus par terre comme des moutons. La plupart d’entre eux, errant de tous côtés dans les bois et à travers des champs, furent faits prisonniers et disséminés dans tout le territoire de Normandie. Telle fut l’issue de l’entreprise d’Othon, empereur des Germains ou des Romains. Telle fut aussi la fin du roi Louis, qui peu de temps après, et à la suite de beaucoup de chagrins, quitta sa dépouille mortelle 9. En ce temps encore, Gunard, archevêque de Rouen, étant mort, Hugues devint son successeur.


[p. 96]

CHAPITRE XII.

Comment Hugues-le-Grand, sur le point de mourir, plaça son fils Hugues sous la protection du duc Richard; et comment ce même duc prit pour femme Emma, fille de Hugues, après la mort de celui-ci.

ENFIN le duc Hugues, fatigué par le poids des années, et voyant approcher son dernier jour, appela auprès de lui les grands de son duché, et, de leur avis, s’occupa 10 à placer son fils nommé Hugues sous la protection du duc Richard, alors brillant de tout l’éclat de la jeunesse, afin que, mis en sûreté avec un tel appui, ledit Hugues ne pût succomber aux artifices de ses ennemis. Après la mort de Hugues, le duc Richard ayant emmené sa fille Emma de la maison paternelle, comme il l’avait promis auparavant, la conduisit dans les murs de Rouen avec les plus grands honneurs et au milieu des réjouissances, et s’unit à elle par les liens du mariage 11.


CHAPITRE XIII.

Quels conseils Thibaut, comte de Chartres, donna à la reine Gerberge contre le duc Richard; et comment ces artifices furent révélés au duc par deux chevaliers de Thibaut même.

CEPENDANT quelques querelles s’étant élevées, Thibaut, comte de Chartres, commença à devenir ennemi du duc Richard, et commit des ravages sur son [p. 97] territoire. Lorsqu’il fut informé de ces entreprises téméraires, le duc les réprima avec la vigueur qui convenait à un tel homme. Alors Thibaut voyant bien que ses entreprises ne pourraient réussir au gré de ses espérances, essaya d’adresser à la reine Gerberge des paroles de malveillance contre le duc Richard, cherchant à lui persuader que, tant que ce duc vivrait, le roi Lothaire son fils ne pourrait jamais posséder en paix le royaume des Francs, et qu’en conséquence il était urgent qu’elle fît les plus grands efforts pour chasser de son pays un si redoutable ennemi. La reine, ajoutant foi à ces paroles, envoya aussitôt un député à Brunon, archevêque et duc de Cologne, son frère, l’invitant à porter secours à son neveu et à faire tous ses efforts pour trouver quelque moyen de se saisir de la personne du duc Richard, le plus mortel ennemi du royaume des Francs. Immédiatement après ce message, Brunon envoya au duc un certain évêque, chargé de l’engager à se rendre dans le pays d’Amiens pour y avoir une conférence avec l’archevêque, qui desirait le réconcilier avec le roi, et mettre le royaume des Francs sous sa protection. Séduit par ces paroles artificieuses, le duc se disposa promptement à se rendre au lieu où l’appelaient les plus chères espérances. Comme il s’était mis en marche, il rencontra deux chevaliers de Thibaut; l’un d’eux lui dit: « O le plus illustre des hommes, où diriges-tu tes pas? Veux-tu être duc des Normands, ou bien en dehors de ta patrie, gardeur de moutons? » Après ces mots, il se tut, et le duc lui dit: « De qui êtes-vous chevaliers? » — Et l’autre lui répondit: « Que t’importe de qui nous sommes chevaliers? Ne sommes-nous [p. 98] pas tes chevaliers? » Le duc reconnaissant aussitôt que ces paroles ne pouvaient lui être adressées que pour lui donner un avis salutaire, et afin qu’il en profitât selon la nécessite, prit congé de ces chevaliers en leur rendant honneur, et, en témoignage de sa reconnaissance, il donna à l’un une épée brillante, dont la poignée en or pesait quatre livres, et à l’autre un bracelet de l’or le plus pur et pesant le même nombre de livres: ensuite il revint en toute hâte sur ses pas et rentra à Rouen sain et sauf. Ainsi trompé dans son attente, Brunon retourna chez lui, après que les artifices de sa méchanceté eurent été découverts.


CHAPITRE XIV.

Comment le roi Lothaire ayant réuni les ennemis du duc Richard, savoir, Baudouin, comte de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de Chartres, voulut encore le tromper, mais il ne le put.

CES mauvaises fraudes ainsi déjouées, le roi Lothaire, sur les instigations de Thibaut, cherchant de nouveau d’autres moyens de dissimuler ses perfides projets, envoya au duc un député chargé de lui porter ces paroles : « Jusques à quand refuseras-tu, ô duc, de me rendre le service que tu me dois? Ignores-tu que je suis le roi des Francs, que tu es tenu de servir en chevalier, dont tu ne dois jamais méconnaître les avis et les ordres? Mes ennemis et les tiens ne se réjouiront-ils pas de nos dissensions? Renonce donc dès à présent à cette résistance de ton cœur obstiné, hâte-toi de te mettre [p. 99] en marche et de te rendre auprès de moi, afin qu’unis par les liens d’une paix inviolable, nous jouissions ensuite, dans une douce concorde, des avantages que nous pouvons nous assurer réciproquement; que le roi se réjouisse de son illustre duc, et le duc de son roi très-chéri. » Séduit par les apparences de ce message perfide, le duc mande aussitôt au roi qu’il se rendra très-volontiers à son appel. Le roi, vivement réjoui de cette réponse, appelle les ennemis du duc, savoir Baudouin de Flandre, Geoffroi d’Anjou et Thibaut de Chartres, et se rend avec eux sur le bord de la rivière d’Eaune pour cette détestable conférence. De son côté, le duc arrive sur l’autre côté de la rivière avec une escorte de chevaliers. Alors, desirant savoir ce qui se passait chez le roi, il envoya quelques-uns des siens chargés de lui rapporter quels étaient ceux de ses amis les plus familiers qui étaient avec lui. Ses envoyés ayant trouvé les comtes ci-dessus nommés, qui faisaient leurs dispositions pour attaquer le duc, revinrent en toute hâte auprès de celui-ci, et l’invitèrent à se retirer de ce lieu, de peur que, victime de la trahison du roi, il ne fût attaqué par ses ennemis, et que ceux-ci n’eussent à se réjouir bientôt de sa mort. Aussitôt, déterminé par les siens, le duc traversa la rivière de Neufchâtel, s’arrêta quelques momens de l’autre côté, empêcha les ennemis qui s’étaient mis à sa poursuite de passer la rivière au gué; et enfin, échappant au coup de main que le roi voulait tenter, retourna promptement à Rouen, suivi de tous les siens. Ayant ainsi mis au grand jour les artifices du roi, le duc se convainquit de l’inimitié que ce prince lui portait.


[p. 100]

CHAPITRE XV.

Comment le roi Lothaire s’empara de la ville d’Evreux et la livra à Thibaut. — Comment le duc Richard dévasta le comté de Chartres et de Châteaudun. — Comment Thibaut étant arrivé avec une armée à la ferme d’Ermentrude, en fut chassé par le duc, et prit honteusement la fuite, après avoir reçu un grand échec.

OR le roi voyant que ses projets n’avaient pu réussir, retourna à Laon, rempli de fureur, pour rentrer bientôt dans la Normandie en ennemi, d’après les instigations de Thibaut. Se donnant à peine le temps de respirer et de prendre conseil, et rassemblant les troupes des chevaliers de Bourgogne et de France, il alla attaquer la ville d’Evreux, et, s’y rendant à l’improviste, il l’investit et l’assiégea, s’en empara par la trahison de Gilbert, surnommé Machel, et la livra tout aussitôt au comte Thibaut, pour qu’il pût de là faire la guerre au pays. Le roi étant parti de cette ville, le duc Richard marcha sur ses traces, et ravagea par le feu et le fer tout le comté de Châteaudun ou de Chartres. Ayant détruit tout ce qui appartenait à Thibaut, il retourna chez lui, chargé d’un très-grand butin. Bientôt après Thibaut, prenant sa revanche, rassembla secrètement une armée, et, pour insulter le duc, alla dresser ses tentes et ses pavillons auprès de la ferme d’Ermentrude, et y prit position en ennemi redoutable et dévastateur. Mais le duc, toujours habile et plein de vigueur, traversa le fleuve de la Seine au milieu du silence de la nuit, et au point du [p. 101] jour s’élançant sur ses ennemis, il en fit un si grand massacre qu’il périt six cent quarante hommes parmi eux, et que les autres, couverts de blessures, s’enfuirent de tous côtés à travers les bois. Thibaut lui-même fuyant honteusement avec un petit nombre d’hommes, et se cachant dans les forêts, arriva à Chartres couvert de confusion. Pour ajouter au malheur de sa fuite, le Christ le punissant aussi, son fils mourut le même jour, et la ville de Chartres tout entière fut consumée par les flammes. Le duc de Normandie étant ensuite retourné sur le champ de bataille, y retrouva les morts, et touché de compassion, prescrivit de leur donner la sépulture. Il ordonna en outre que les blessés fussent transportés doucement à Rouen et soignés par les médecins, et qu’après les avoir guéris on les renvoyât à Thibaut.


CHAPITRE XVI.

Comment le duc Richard demanda à Hérold, roi des Danois, des secours contre les Francs, et en reçut bientôt.

OR le duc se voyant menacé de tant de fraudes et d’entreprises de la part du roi, et voyant aussi que les comtes Francs se déchaînaient contre lui d’un commun accord, envoya des députés à Hérold, roi des Danois, lui demandant de venir au plus tôt à son secours, et de lui envoyer des bandes de Païens pour comprimer la fureur des Francs. Le roi reçut non seulement ces députés avec beaucoup de joie, mais les renvoya au duc enrichis de très-grands présens, [p. 102] et promit de lui envoyer très-promptement des secours. En un mot, d’après les ordres de ce roi, des vaisseaux furent aussitôt mis en mer. La jeunesse païenne fit ses préparatifs pour cette grande expédition, et une armée innombrable fut pourvue de boucliers, de cuirasses, de casques et de toutes sortes d’autres armes. Ensuite, au jour fixé, les drapeaux furent dressés dans les airs, les voiles livrées au souffle favorable des vents, et les navires ayant rapidement traversé la mer, vinrent aborder à l’embouchure de la Seine. Ayant appris leur arrivée, le duc, transporté de joie, alla aussitôt à leur rencontre, et tandis qu’il marchait devant eux, leurs navires remontaient à force de rames le fleuve de la Seine; ils arrivèrent promptement au fossé de Givold, et après qu’ils eurent jeté les ancres, on tint conseil sur la destruction de la France. Et voilà, tout à coup les Païens s’élancent hors de leurs vaisseaux, et détruisent par le fer et le feu tout le pays environnant. Les hommes et les femmes sont emmenés chargés de chaînes, les villages sont pillés, les villes livrées à la désolation, les châteaux renversés, tout le pays changé en un désert. Le deuil devient de plus en plus général, et dans tout le comté de Thibaut on n’entend plus aboyer un seul chien. Lorsqu’il ne leur reste plus rien à détruire, les Païens envahissent les terres du roi. Tout ce qu’ils enlèvent aux Francs, ils le livrent aux Normands, et le leur vendent à vil prix. La terre de Normandie demeure à l’abri du pillage des Païens, mais dans la France nul ne résiste, et toute la population est réduite en captivité.


[p. 103]

CHAPITRE XVII.

Comment forcés par la nécessité, le roi Lothaire et Thibaut rendirent intégralement au duc Richard tout ce qu’ils lui avaient enlevé. — Conversion des Païens sur les exhortations du duc.

TANDIS que ces choses se passaient, une assemblée générale des évêques se réunissait à Laon, afin d’examiner pour quels motifs le peuple chrétien était affligé de tant de calamités. Enfin les évêques envoyèrent au duc l’évêque de Chartres, chargé de lui demander par quelles raisons un homme aussi chrétien et aussi pieux que lui exerçait de si cruelles rigueurs. Après avoir appris de lui les perfidies du roi, et comment la ville d’Evreux lui avait été enlevée et livrée à Thibaut, le pontife demanda aussitôt et obtint une trêve aux irruptions des Païens, afin que, durant cette trêve, les évêques puissent conduire le roi Lothaire en un lieu convenable, et que celui-ci donnât satisfaction au duc sur tous ses griefs et en toute bienveillance. Or Thibaut apprenant que le roi cherchait à traiter de la paix sans prendre son avis, et craignant que tout le poids de cette guerre ne retombât sur lui, envoya un certain moine au duc en toute hâte, lui mandant qu’il se repentait de tout son cœur de toutes les choses par lesquelles il l’avait offensé, qu’il se rendrait à sa cour, et lui restituerait la ville d’Evreux. Le duc ayant reçu ces nouvelles, en fut infiniment réjoui, et envoyant un sauf-conduit à Thibaut, il lui accorda la permission de venir auprès de lui. Thibaut [p. 104] y allant en effet avec les gens de sa maison, non seulement rendit au duc la ville, mais en outre conclut avec lui un traité d’amitié, et s’en alla joyeusement, avec beaucoup d’argent. Comme le jour fixé pour la conférence approchait, le duc ordonna de construire au fossé de Givold, dans le camp des Païens, un amphithéâtre d’une grandeur étonnante, où le roi Lothaire se rendit avec ses grands seigneurs, lui donna satisfaction, et conclut avec lui un traité, qui fut confirmé par des sermens réciproques. Ayant ainsi heureusement terminé ses affaires, le duc, par ses saintes exhortations détermina la plupart des Païens à se convertir à la foi du Christ, et ceux qui voulurent demeurer dans le paganisme, il les fit conduire jusques en Espagne. Là ils livrèrent un grand nombre de combats et renversèrent dix-huit villes.


CHAPITRE XVIII.

Comment, sa femme Emma étant morte sans laisser d’enfans, le duc épousa Gunnor, dont il eut plusieurs enfans.

EN ce temps Emma, femme du duc et fille de Hugues-le-Grand, mourut sans laisser d’enfans. Peu de temps après, le duc épousa, selon le rit chrétien, une très-belle jeune fille, nommée Gunnor, issue d’une très-noble famille danoise. Il eut de celle-ci plusieurs fils, savoir, Richard, Robert, Mauger, deux autres fils et trois filles. L’une de celles-ci, nommée Emma, fut mariée à Edelred, roi des Anglais, et donna à ce [p. 105] roi deux fils, Edouard, et Alfred, qui fut long-temps après assassiné par le perfide Godwin. La seconde, nommée Hadvise, fut mariée à Geoffroi, comte des Bretons, et devint mère des deux Alain et d’Eudes. La troisième, Mathilde, épousa le comte Odon, dont il sera question dans la suite. Le duc Richard eut en outre de ses concubines deux fils et deux filles. L’un de ces deux fils s’appelait Godefroi et l’autre Guillaume: le premier fut comte d’Eu. Celui-ci étant mort, son frère reçut le même comté, et ses héritiers le possèdent encore aujourd’hui par droit de succession. Cependant le comte Gilbert, fils du comte Godefroi, occupa quelque temps ce comté avant d’avoir été assassiné. Ce Gilbert eut pour fils Richard, très-vaillant chevalier, qui, de même que ses fils Gilbert, Roger, Gautier et Robert, chérit de grande affection l’église du Bec, et tous l’enrichirent de grands biens, imitant dans cette conduite leur aïeul le comte Gilbert, qui, en fondant cette église, avait assisté de ses conseils et de ses dons le vénérable Herluin, qui en fut le premier abbé et le constructeur. Nous aurons occasion dans la suite de cet écrit, et en la place convenable, de parler, ainsi qu’il sera juste, et de cette église et du susdit abbé: qu’il suffise maintenant d’en avoir dit ces quelques mots par anticipation.


[p. 106]

CHAPITRE XIX.

Comment le duc Richard construisit à Fécamp, en l’honneur de la Sainte-Trinité, une église, qu’il décora de divers ornemens, et restaura les abbayes du Mont-Saint-Michel et de Saint-Ouen. — Comment après la mort du roi Lothaire, Hugues-Capet s’éleva à la royauté, et étant mort peu de temps après, eut pour successeur Robert son fils.

COMME donc le duc Richard s’élevait en puissance par le grand nombre de ses bonnes œuvres, entre autres choses dignes de grande considération, il construisit à Fécamp, en honneur de la divine Trinité, une église d’une grandeur et d’une beauté admirable, et la décora de toutes sortes de manières et de merveilleux ornemens. En outre il releva aussi quelques abbayes, entre autres une abbaye située dans le faubourg de Rouen, en l’honneur de saint Pierre et de saint Ouen, et une autre élevée sur le mont dit Tombe, en vénération de l’archevêque Michel, et il les embellit l’une et l’autre de nombreuses troupes de moines. En ce même temps mourut Hugues, archevêque de Rouen, auquel succéda Robert, fils de ce même duc.

Le roi des Francs, Lothaire, étant mort aussi, tous les Francs élevèrent au trône en sa place le fils de Hugues-le-Grand, Hugues-Capet, qui fut appuyé par le duc Richard. Hugues-Capet prenant les armes contre Arnoul de Flandre, qui refusait de le servir en chevalier, suivi d’une forte armée, lui enleva en ennemi [p. 107] la ville d’Arras et toutes les places qu’il possédait en deçà du fleuve que l’on appelle la Lys. Pénétré d’affliction par ce malheur, Arnoul vint trouver le duc Richard en suppliant, lui demandant de le remettre en paix avec le roi et les princes des Francs. Voulant terminer cette affaire, le duc se rendit auprès du roi Hugues, à l’assemblée générale, et non seulement il réconcilia Arnoul avec le roi, mais de plus, à force de prières, il lui fit rendre tout ce qui lui avait été enlevé. En ce temps, ce même roi Hugues mourut, et eut pour successeur son fils Robert, roi très-pieux. Notre duc continua à prospérer par ses bienheureux mérites; car dès qu’il entendait parler d’hommes qui vivaient désunis, il rétablissait la concorde entre eux, soit par lui-même, soit par ses députés, selon ces paroles de l’Ecriture: « Bienheureux les pieds qui apportent la paix. » Il était d’une taille élevée et d’une belle figure et sain de corps; il avait la barbe longue et la tête ornée de cheveux blancs. Il se montrait très-bon pour nourrir les moines, très-sage pour protéger les clercs, dédaignait les orgueilleux, aimait les humbles, alimentait les pauvres, et tuteur des orphelins, pieux défenseur des veuves, il se plaisait aussi, dans sa libéralité, à racheter les captifs.


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CHAPITRE XX.

Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, donna aux Normands son fils Richard pour duc, et mourut ensuite à Fécamp.

AINSI et de diverses autres manières, embaumée de tant de fleurs odoriférantes, cette perle du Christ revêtue de l’habit laïque commença à être violemment travaillée d’une maladie du corps. Alors ayant appelé auprès de lui Raoul son frère utérin, le duc tint conseil avec lui sur les arrangemens à prendre pour son pays. Mais celui-ci, troublé par son extrême douleur, après avoir perdu quelques instans l’usage de sa langue, reprenant enfin ses esprits, répondit au duc: « Très-cher frère et seigneur sérénissime, quoique tu sembles privé des forces du corps, et tant que nous avons encore la joie de te posséder en cette vie, c’est à toi qu’il appartient de disposer de toutes les affaires du pays. » Ayant entendu ces mots, le duc appela de toutes parts les grands, et leur présentant son fils Richard, il le leur recommanda et donna pour chef, en disant: « Jusqu’à présent, très-excellens compagnons, je vous ai commandé. Maintenant que Dieu m’appelle, que le mal fait ravage en ma personne, vous ne pouvez plus posséder celui qui va entrer dans la voie de toute chair, après avoir déposé le fardeau de la vie qui se dissout. » Aussitôt après ces lugubres paroles, toute la maison fut ébranlée par les [p. 109] pleurs et les gémissemens. Enfin ces larmes s’étant arrêtées, tous donnant leur adhésion aux volontés de Richard, promirent leur fidélité au jeune Richard, et le reconnurent d’un commun accord pour leur prince. Ensuite le mal l’accablant de plus en plus, le duc Richard s’étendit sur son lit, et levant les yeux vers le ciel, prononçant des paroles de prière, plein de jours il rendit le dernier soupir.

Les choses rapportées jusqu’ici, je les ai recueillies ainsi qu’elles ont été racontées par le comte Raoul, frère de ce duc Richard, homme grand et honorable, et je les transmets à la postérité, écrites dans le style de l’école. Le duc Richard Ier mourut à Fécamp, au milieu des larmes des peuples et des réjouissances des anges, l’an 996 de l’Incarnation du Seigneur, régnant ce même Seigneur Jésus-Christ, qui avec le Père et le Saint-Esprit, vit et règne aux siècles des siècles. Amen!



[p. 110]

LIVRE CINQUIÈME.

DU DUC RICHARD II, FILS DE RICHARD Ier.


CHAPITRE PREMIER.

De l’honorable conduite de Richard II, tant pour les affaires du siècle que pour les affaires divines.

PUISQUE dans les pages précédentes nous avons exalté par de dignes éloges cette très-précieuse perle du Christ, savoir Richard, duc des Normands, l’ayant honorablement marqué du sceau du roi éternel, il paraît bien convenable que l’escarboucle sortie de cette perle occupe la seconde place dans l’éloge de ces très brillantes vertus, comme elle la possède par le nom; nous voulons parler de Richard, fils du premier Richard, illustre par ses triomphes de chevalier, et qui ne fut pas moins digne d’être célébré et comblé de louanges. Répandant dans les diverses parties du monde les rayons étincelans de son nom glorieux, il illustra aussi, dans les limites de son duché, l’Eglise de Normandie par toutes sortes de bonnes œuvres, et en fit presque l’unique patrie du Christ. Infiniment vaillant dans les armes, il conduisit en tous lieux, avec une grande distinction, les légions armées de ses chevaliers, et eut l’habitude de remporter [p. 111] toujours la victoire sur ses ennemis. Et quoiqu’il fût ainsi adonné aux œuvres du siècle, il persista cependant tout entier dans la foi catholique, et fut rempli de bienveillance et de dévouement pour les serviteurs de Dieu. Sous son gouvernement, s’élevèrent de nombreuses bergeries de moines, qui, tels que des abeilles s’élançant du sein des ruches, remplis de bonnes œuvres, transportèrent dans les trésors célestes un miel éclatant de beauté.


CHAPITRE II.

Avec quelle sagesse il réprima la conspiration générale tramée par les paysans contre la paix.

TANDIS que le duc Richard II était ainsi infiniment riche de tant de bonnes qualités, au commencement de son jeune âge, il s’éleva dans l’intérieur du duché de Normandie un certain germe empoisonné de troubles civils. Dans les divers comtés du pays de Normandie, les paysans formèrent d’un commun accord un grand nombre d’assemblés séditieuses, dans lesquelles ils résolurent de vivre selon leur fantaisie, et de se gouverner d’après leurs propres lois, tant dans les profondeurs des forêts que dans le voisinage des eaux, sans se laisser arrêter par aucun droit antérieurement établi. Et afin que ces conventions fussent mieux ratifiées, chacune des assemblées de ce peuple en fureur élut deux députés, qui durent porter ses résolutions pour les faire confirmer dans une assemblée tenue au milieu des terres. Dès que le duc en fut informé, il envoya sur-le-champ [p. 112] le comte Raoul avec un grand nombre de chevaliers, afin de réprimer la férocité des campagnes, et de dissoudre cette assemblée de paysans. Raoul exécutant ses ordres sans retard, se saisit aussitôt de tous les députés et de quelques autres hommes, et leur faisant couper les pieds et les mains, il les renvoya aux leurs, ainsi mis hors de service, afin que la vue de ce qui était arrivé aux uns détournât les autres de pareilles entreprises, et rendant ceux-ci plus prudens les garantît de plus grands maux. Ayant vu ces choses, les paysans abandonnèrent leurs assemblées, et retournèrent à leurs charrues.


CHAPITRE III.

De la rébellion de Guillaume, frère naturel du duc, à qui celui-ci avait donné le comté d’Hiesme. — Comment ce même Guillaume fut pris, se réconcilia ensuite avec son frère, reçut du duc le don du comté d’Eu et une femme nommée Lezscenina, et en eut trois fils.

EN ce même temps, l’insolence de quelques méchans remplit d’orgueil et poussa à la rébellion un certain frère du duc, né du même père, et nommé Guillaume. Cet homme, ami de son frère, ayant reçu de lui en présent le comté d’Hiesme, afin qu’il s’acquittât envers lui des devoirs du chevalier, fut séduit par les artifices des méchans, dédaigna son seigneur suzerain, et renonça à son service de fidélité. Après que le duc lui en eut fait plusieurs fois des reproches par ses messagers, comme il ne voulait pas se désister [p. 113] de son audacieuse rébellion, il fut fait prisonnier, de l’avis et par l’aide du comte Raoul, enfermé à Rouen dans la tour de la ville, et expia sa témérité par une détention de cinq années. Quelques-uns de ses compagnons, qui persistèrent dans ses projets séditieux, furent vaincus par le duc dans de fréquens combats; les uns perdirent la vie, les autres furent exilés de leur pays. Enfin, au bout de cinq ans, Guillaume prit la fuite s’étant échappé de sa tour par le fait d’un de ses chevaliers, et à l’aide d’une très-longue corde attachée à une fenêtre fort élevée; se cachant le jour pour n’être pas découvert par ceux qui le cherchaient, et marchant seulement la nuit, il finit par penser en lui-même qu’il vaudrait mieux, pour lui, tenter, au péril de sa vie, de solliciter la clémence de son frère, qu’aller chercher, sans l’espoir de rien obtenir, les secours de quelque roi ou de quelque comte. Tandis que, dans une telle disposition d’esprit, il suivait un certain jour son chemin, il rencontra le duc, qui prenait le divertissement de la chasse dans la forêt de Vernon. Aussitôt, se roulant par terre à ses pieds, il lui demanda avec douleur le pardon de ses fautes. Le duc, touché de compassion, et de l’avis du comte Raoul, le releva de terre, et lorsqu’il eut appris par son récit les détails de son évasion, non seulement il lui remit ses fautes, mais en outre, et dès ce moment, il l’aima avec beaucoup de bienveillance, et comme un frère très-chéri. Peu de temps après, il lui donna le comté d’Eu, et une très-belle jeune fille, nommée Lescelina, fille d’un certain homme très-noble, nommé Turquetil. Guillaume eut d’elle trois fils, savoir Robert qui fut, après sa mort, héritier de son comté, [p. 114] Guillaume, comte de Soissons, et Hugues, évêque de Lisieux. Ces querelles ainsi terminées, la terre de Normandie demeura en repos sous la main du duc.


CHAPITRE IV.

Comment Edelred, roi d’Angletere, qui, avait épousé Emma, sœur du duc, envoya une armée pour conquérir la Normandie; et comment Nigel de Coutances vainquit et détruisit entièrement cette armée.

VERS ce même temps, quelques motifs de discussion s’étant élevés, Edelred, roi des Anglais, qui était uni en mariage à Emma, sœur du duc, brûlant du desir de nuire à celui-ci et de lui faire insulte, donna ordre de mettre en mer une grande quantité de vaisseaux, et manda aux chevaliers de tout son royaume qu’ils eussent à se rendre vers la flotte au jour qu’il leur indiqua, convenablement armés de leurs cuirasses et de leurs casques. Empressés d’obéir à ses commandemens, les Anglais accoururent tous à la fois vers les navires. Le roi voyant cette armée nombreuse et très bien équipée, appelant auprès de lui les chefs, et leur exposant les projets de son esprit, leur prescrivit, avec une grande sincérité, selon sa manière royale, d’aller en Normandie, et de dévaster tout ce pays par le fer et le feu, épargnant seulement le mont de l’archange Michel, et se gardant de livrer aux flammes un lieu de tant de sainteté et de religion. Il leur commanda, en outre de prendre le duc Richard, de lui lier les mains derrière [p. 115] le dos, et de le conduire vivant en sa présence, après avoir conquis sa patrie. Après leur avoir donné ces instructions, il leur commanda de partir en toute hâte. Lançant alors leurs vaisseaux en pleine mer, et sillonnant les flots à l’aide d’un vent favorable, ils allèrent débarquer sur les bords de la Sare. S’élançant aussitôt hors de leurs navires, ils livrèrent aux flammes dévorantes tout le territoire maritime des environs. Mais Nigel, ayant appris leur débarquement de ceux qui étaient placés en sentinelle, rassembla les chevaliers de Coutances, avec une grande foule de gens du peuple, s’élança sur les Anglais avec impétuosité, et en fit un si grand carnage qu’il ne demeura pas un seul d’entre eux pour raconter cet événement à la postérité. L’un d’eux, en effet, fatigué d’une trop longue marche, s’était assis loin de ses compagnons; mais lorsqu’il vit leur désastre, frappé de terreur et oubliant la faiblesse de son corps, il courut en toute hâte vers les navires, et raconta à ceux qui les gardaient la ruine de l’expédition. Ceux qui étaient restés, cherchant d’un commun accord à se mettre en sûreté et craignant pour leur vie, se retirèrent à force de rames dans un golfe de la mer. Puis élevant leurs voiles dans les airs, et partant d’une marche rapide, ils retournèrent auprès de leur roi, poussés par un vent propice à leurs vœux. Le roi, aussitôt qu’il les vit, se mit à leur demander la personne du duc; mais ils lui répondirent: « Roi sérénissime, nous n’avons point vu le duc; mais nous avons combattu pour notre ruine avec la terrible population d’un comté. Là se trouvent non seulement des hommes très-forts et très-belliqueux, mais aussi des femmes qui combattent, [p. 116] et qui, avec leurs cruches, cassent la tête aux plus vigoureux de leurs ennemis: sache donc que tes chevaliers ont tous été tués par ces gens. » A ce récit, le roi reconnaissant sa folie, fut couvert de rougeur et pénétré de tristesse.


CHAPITRE V.

Comment Geoffroi, comte des Bretons, demanda et obtint pour femme la sœur du duc Richard, nommée Hadvise, dont il eut deux fils, Alain et Eudes.

OR Geoffroi, comte des Bretons, voyant que le duc Richard réussissait en toutes choses, et que ses forces et ses richesses allaient croissant de jour en jour, pensa qu’il pourrait conserver plus sûrement ses domaines, et se renforcer de plus en plus, s’il jouissait de l’amitié et de l’appui du duc. C’est pourquoi, ayant pris l’avis des siens, et franchissant les frontières de la Bretagne, il se rendit à la cour de Richard avec une nombreuse escorte de chevaliers. Le duc l’accueillit honorablement, ainsi qu’il était convenable à l’égard d’un tel homme, le retint quelque temps auprès de lui, au milieu d’un grand développement de ses richesses, et lui montra autant qu’il lui plut la grandeur de sa puissance. Or Geoffroi se voyant aussi bien traité par le duc, commença à penser en lui-même que s’il s’unissait en mariage avec sa sœur, nommée Hadvise, il se formerait entre eux un lien d’amitié bien plus fort. Cette jeune fille était très-belle de corps, et [p. 117] très-recommandable par l’honnêteté de sa conduite. Ainsi donc, après tant de témoignages d’amitié, Geoffroi fit tous ses efforts pour obtenir qu’elle lui fût donnée. Le duc accueillant ses demandes d’un cœur reconnaissant, et ayant pris le consentement des grands de Normandie, accorda à Geoffroi celle qu’il desirait, et la lui donna selon le rit chrétien. Les noces furent célébrées avec un éclat incomparable, et peu de temps après le duc permit aux nouveaux époux de repartir en triomphe, et les renvoya comblés de magnifiques présens. Dans la suite, Geoffroi eut de sa femme deux fils, savoir Alain et Eudes, qui, après la mort de leur père, gouvernèrent très-long-temps le pays de Bretagne avec la plus grande vigueur.


CHAPITRE VI.

De la cruauté d’Edelred, roi des Anglais, envers les Danois qui demeuraient paisiblement chez lui, en Angleterre; et de la fuite de quelques jeunes gens de la même nation qui s’échappèrent pour aller annoncer à Suénon, roi de Danemarck, la mort de ses proches.

TANDIS que la Normandie prospérait dans l’état de félicité ci-dessus rapporté, sous le gouvernement de son illustre chef, Edelred, roi des Anglais, souilla le royaume qui avait long-temps fleuri sous la puissance de rois très-glorieux, et commit une trahison si épouvantable, que les Païens jugèrent horrible ce crime exécrable. Transporté d’une fureur soudaine, le roi, sans les accuser d’aucun grief, ordonna de [p. 118] massacrer les Danois qui habitaient en paix dans toute l’étendue de son royaume, ne se croyant nullement en danger de mort; il fit enfouir les femmes en terre jusqu’au milieu du corps, et commanda de lâcher contre elles des chiens féroces qui leur déchirassent la poitrine et le sein; et les enfans encore à la mamelle, il donna ordre de les jeter devant les portes des maisons, et de leur casser la tête. Tandis qu’au jour fixé pour ce massacre les cadavres des morts s’accumulaient ainsi dans la ville de Londres par la cruauté des licteurs sanguinaires, quelques jeunes gens, s’échappant avec agilité, se jetèrent dans un navire, et faisant force de rames sur le fleuve de la Tamise, s’enfuirent rapidement, et gagnèrent enfin la mer. Traversant alors l’immense étendue de l’Océan, ils arrivèrent enfin au but de leurs desirs, et, débarquant dans un port du Danemarck, allèrent annoncer au roi Suénon la sanglante catastrophe des hommes de sa race. Alors ce roi pénétré dans le fond de son ame d’une vive douleur, appelant auprès de lui tous les grands de son royaume, leur exposa en détail ce qui venait de lui être rapporté, et leur demanda avec empressement ce qu’ils pensaient qu’il fallût faire. Ceux-ci, touchés du chagrin et des regrets de leurs parens et de leurs amis, résolurent d’une commune voix de déployer leurs forces pour venger le sang de leurs compatriotes.


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CHAPITRE VII.

Comment le roi Suénon, ayant rassemblé une grande armée, débarqua dans le comté d’Yorck, et laissant là son armée, partit pour aller demander la paix à Richard, duc de Normandie, et arriva à Rouen avec quelques vaisseaux. — Du traité conclu entre les Normands et les Danois. — Comment les habitans d’Yorck, de Cantorbéry et de Londres se rendirent au roi Suénon; et comment le roi Edelred s’enfuit avec sa femme et ses enfans auprès de Richard, duc de Normandie.

OR, ayant entendu cette réponse, le roi ordonna à tous ceux qui vivaient sous son autorité de faire leurs préparatifs en toute hâte. Il envoya de tous côtés des exprès, et désigna le jour où les chevaliers avides de butin pourraient venir des royaumes étrangers se réunir à cette expédition. A l’approche du terme fixé, une armée immense se rassembla en hâte auprès des navires. Alors les bannières royales furent élevées dans les airs, et, les vents ayant enflé les voiles, l’expédition traversa les vastes espaces de la mer, et vint s’arrêter sur le territoire de la ville d’Yorck. Là le roi ayant quitté l’armée, partit avec quelques vaisseaux, et se rendit à Rouen pour aller demander la paix au duc Richard. Le duc l’accueillit royalement, le retint quelque peu auprès de lui, et tandis que le roi et ses chevaliers se reposaient des fatigues d’une telle navigation, les deux princes conclurent entre eux un traité de paix, sous la condition que, dans la suite des temps, entre les rois danois et les ducs normands et leurs héritiers, cette paix demeurerait [p. 120] ferme et perpétuelle, et que ce que les Danois enlèveraient aux ennemis, ils le porteraient aux Normands pour être acheté par eux; qu’en outre si quelque Danois, malade ou blessé, avait besoin d’un secours d’ami, il serait soigné et guéri chez les Normands comme dans sa propre maison, et en toute sécurité; et afin que cette convention fût bien ratifiée, des deux côtés les princes la sanctionnèrent par leurs sermens. Ayant ainsi obtenu l’accomplissement de ses vœux, et reçu du duc des présens dignes de lui, le roi, rempli de joie, retourna promptement auprès des siens. Aussitôt qu’il eut rejoint son armée, il commença à livrer aux flammes vengeresses le royaume d’Angleterre. Les gens d’Yorck, voyant que nul ne venait à leur secours, donnèrent des otages au roi et se soumirent à sa domination. Etant parti de là, le roi se dirigea vers les rives de la Tamise. Il arriva devant Cantorbéry, et les habitans de cette ville se soumirent de la même manière à son pouvoir; ensuite le roi ayant fait lever les ancres, et suivant avec ses vaisseaux le cours du fleuve, alla mettre le siége devant Londres. Les habitans de cette ville ne pouvant résister à la vivacité de son attaque, courbèrent à regret leurs têtes sous le joug de la servitude. Alors le roi Edelred, qui vivait à Winchester, se voyant entièrement abandonné par les Anglais, enleva ses trésors enfouis en terre, et se rendit en Normandie auprès du duc Richard, avec sa femme et ses fils Edouard et Alfred. Le duc le reçut convenablement, déployant sous ses yeux de grandes richesses, et passa à Rouen avec le roi tout le temps que celui-ci y demeura.