WeRead Powered by ReaderPub
Histoire des enseignes de Paris cover

Histoire des enseignes de Paris

Chapter 20: XVI ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION
Open in WeRead

About This Book

This work surveys the history and variety of Parisian shop signs and house-boards, tracing their origins, iconography, and social functions from medieval times to the modern city. It catalogues typologies and motifs, links images to trades and urban topography, and records regulatory, anecdotal, and archaeological evidence. The text combines archival research, popular tradition, and engraved illustrations, and offers a historical plan to situate former signs. An appendix and editorial notes complete the study, highlighting how these visible emblems shaped identification, collective memory, and everyday navigation in the streets of Paris.

L’enseigne du Puits d’Amour, dont nous avons parlé plusieurs fois[168], devait son nom à un ancien puits situé à la pointe d’un triangle que formaient les rues de la grande et de la petite Truanderie avec celle de Mondétour. Une jeune fille nommée Hellebik, dont le père tenait un rang considérable à la cour de Philippe-Auguste, se voyant trahie et abandonnée par son amant, s’était précipitée dans ce puits et y avait trouvé la mort qu’elle cherchait. Ce fut l’origine de la célébrité du Puits d’Amour. Un écrivain moderne, qui ne cite aucune autorité sérieuse, rapporte qu’un prédicateur, qui prêchait à Saint-Jacques de l’Hôpital, dénonça en chaire avec tant de zèle et d’éloquence «les rendez-vous qu’on se donnait tous les soirs à ce puits, les chansons qu’on y chantait, les danses lascives qu’on y dansait, les serments qu’on s’y faisait, comme sur un autel, et tout ce qui s’ensuivait, que les pères et mères, les dévots et les dévotes s’y transportèrent à l’instant et le comblèrent[169]». Sauval, en effet, rapporte qu’il l’avait vu presque comblé. Il n’y eut probablement pas d’autre Puits d’Amour, mais on vit les enseignes du Puits d’Amour se répéter dans différents quartiers, car, disait Henry Sauval, «plusieurs marchands ont trouvé cette enseigne faite à leur gré, et d’autant plus qu’ils s’imaginèrent que les enseignes plaisantes, ou qui se font remarquer, attirent les chalands[170]».

L’enseigne du Chien, rue des Marmousets, au coin de la rue des Deux-Hermites, était celle d’une maison qui fut rebâtie sur l’emplacement d’une autre maison démolie, au XVᵉ siècle, en vertu d’un arrêt du Parlement contre le pâtissier qui faisait des pâtés de chair humaine avec les corps des victimes auxquelles son voisin le barbier avait coupé la gorge. Il n’y avait pas de légende mieux établie dans la Cité, et l’on se rappelait traditionnellement que la place où s’élevait la demeure des deux scélérats était restée vide et maudite pendant un siècle. Une haute borne, appuyée contre la maison et profondément enfoncée dans le sol, conservait, affreusement mutilée, l’image du chien qui fit découvrir l’effroyable association du barbier et du pâtissier[171]; l’animal grattait la terre de ses pattes et tenait un os dans sa gueule. En 1848, une fruitière y adossait son étalage et achevait de la dégrader. Un antiquaire, M. Th. Pinard, fit sur la pauvre pierre commémorative une notice qui fut publiée, avec le dessin qui l’accompagnait, dans la Revue archéologique de cette année-là[172]. Lors de la transformation de la Cité sous le règne de Napoléon III, le bibliophile Jacob adressa un mémoire à M. Haussmann, préfet de la Seine, pour le prier de vouloir bien faire surveiller l’enlèvement de la borne historique de la rue des Marmousets; ce qui fut fait vers 1864. Cette pierre fut déposée dans les magasins de la ville et réservée pour le Musée archéologique municipal. Nous ignorons ce qu’elle est devenue depuis.

Nous avions vu, il y a vingt-cinq ans, dans la rue du Monceau-Saint-Gervais, une ancienne enseigne, avec cette inscription: A l’Orme Saint-Gervais. Elle représentait un vieil arbre, à l’écorce rugueuse, dont le pied était entouré d’un parapet de pierre en forme de puits. Il est probable que c’est la même enseigne qu’on retrouve aujourd’hui dans la rue du Temple. L’orme de Saint-Gervais est resté debout, en face de l’église, pendant plus de trois siècles: c’était sous son ombrage que se tenait autrefois, après la messe, un tribunal de simple police; c’était là aussi que se payaient certains impôts de voirie. Cet arbre vénérable a subsisté longtemps après la reconstruction de l’église sous Louis XIII; les vues gravées au XVIIIᵉ siècle le représentent encore bordé de sa margelle de pierre. Ingres avait fait don au Musée de la ville de Paris d’une peinture du XVIᵉ siècle représentant les danses populaires sous un arbre qui pourrait bien être l’orme de Saint-Gervais, dans les branches duquel les musiciens ont établi leur orchestre en plein vent. L’attribution peut sembler un peu risquée; en tout cas, on en peut juger de visu au musée Carnavalet, où se trouve encore ce curieux tableau échappé par miracle à l’incendie de 1871.

Une image de saint Fiacre, qui servait d’enseigne à une maison de la rue Saint-Antoine où on louait des carrosses, donna, selon Sauval, le nom de fiacre à ces carrosses de louage, sous le règne de Louis XIII. Quinze ou vingt ans plus tard, un certain Nicolas Sauvage, facteur du maître des coches d’Amiens, loua dans la rue Saint-Martin, vis-à-vis de celle de Montmorency, une grande maison appelée, dans quelques anciens papiers terriers, l’hôtel Saint Fiacre, «parce qu’à son enseigne étoit représenté un autre saint Fiacre, qui y est encore,» dit Sauval. Nous avons établi ailleurs que le premier qui s’avisa d’avoir de ces sortes de voitures publiques s’appelait Fiacre et demeurait rue Saint-Thomas-du-Louvre. Il devint le parrain de ses successeurs. N’est-il pas tout naturel que deux des premiers se soient installés dans des maisons portant l’enseigne de Saint Fiacre[173]? «Non seulement, ajoute Sauval, le nom de fiacre fut donné aux carrosses de louage et à leurs maîtres, mais aussi aux cochers qui les conduisoient, et même je pense que cette manière de gens a pris saint Fiacre pour patron.» Malheureusement, ce nom ne fut pris qu’en mauvaise part, lorsque les entrepreneurs ne fournirent plus au public que de vieux chevaux fourbus, des carrosses mal tenus et sans rideaux, et des cochers mal habillés et malpropres.

L’enseigne des Trois Canettes, au numéro 18 de la rue de ce nom, est peut-être le produit de la légende de la cane de Montfort. «Je m’assure aussi, écrit Mᵐᵉ de Sévigné à Mademoiselle de Montpensier (30 octobre 1656), que vous n’aurez jamais ouï parler de la cane de Montfort, laquelle tous les ans sort d’un étang avec ses canetons, passe au travers de la foule du peuple en canetant, vient à l’église et y laisse de ses petits en offrande.» Cette légende a été recueillie, par un chanoine de Sainte-Geneviève, dans le Récit véritable de la venue d’une cane sauvage depuis longtemps en l’église de Saint-Nicolas de Montfort (ou Montfort-la-Cane, Ille-et-Vilaine), dressé par le commandement de Mademoiselle[174]. Enseigne et légende, c’était tout un, autrefois.

L’enseigne du Louis d’argent, que la voix populaire au XVIIIᵉ siècle avait surnommé le Louis des Frimaçons, était alors le point central de la réunion des membres de la première société secrète des francs-maçons. Ce fut dans le cabaret de la rue des Boucheries, cabaret dont le patron était un traiteur anglais nommé Hure, que fut constituée, le 7 mars 1729, la première loge des francs-maçons de Paris, par Lebreton, imprimeur de l’Almanach royal[175].

Nous finirons ce chapitre en rappelant une enseigne historique qui ne fut comprise par personne, lorsqu’un charcutier lyonnais nommé Cailloux vint l’arborer, en 1777, sur sa boutique à l’entrée de la rue des Petits-Champs (aujourd’hui nº 5): A l’Homme de la Roche de Lyon. Cette enseigne était encore inexplicable pour les Parisiens, quand M. Étienne, successeur du charcutier lyonnais, la fit repeindre en 1816. On lisait, en effet, dans la Chronique de Paris, numéro du 29 juillet 1816: «Les fortes têtes du quartier cherchent en vain quel rapport il y a entre un chevalier et des saucissons.» Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici, en la complétant un peu, la notice que Balzac a consacrée à l’Homme de la Roche de Lyon: «Bon Dieu! qu’ai-je aperçu? Un chevalier cuirassé, dont le front est couvert d’un casque à visière, au milieu des boudins en bois, des saucisses, des hures en peinture, emblèmes chers aux gastronomes de la petite propriété. Mais, se demande-t-on, que fait, au milieu des pieds de cochon, ce preux chevalier? Pourquoi cette bourse qu’il offre à tout venant? Or, sachez qu’il y avait autrefois à Lyon un certain M. Jean Fléberg, né à Nuremberg en 1485, grand guerrier en même temps qu’officier de bouche de François Iᵉʳ, qui, riche et généreux, dotait de 300 francs, chaque année, vingt-cinq jeunes filles, comme de raison sages, et dans ce temps-là il y en avait beaucoup; qui sauva la ville d’une famine, fonda son célèbre hôpital, et mourut en 1546 à l’âge de soixante-deux ans. On lui a élevé un monument dans le quartier qu’il habitait, appelé la Roche ou le Bourgneuf, et deux fois la reconnaissance des Lyonnais a relevé le monument que le vernis du temps n’avait pu conserver. M. Étienne, en se plaçant sous les auspices de Jean Fléberg, a voulu prouver qu’il était de Lyon; mais, compatriote de l’Homme aux bienfaits, a-t-il hérité des pieuses dispositions de l’Homme de la Roche? Ceci ne nous regarde pas; tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il a une boutique fort appétissante et une enseigne riche en souvenirs.

«Nous oubliions de dire que Louis XVI a ordonné, en mémoire de Fléberg, que trois filles sages seraient dotées encore tous les ans. Allons, jeunes beautés, sages et modestes, on donne encore à Lyon trois prix de vertu[176]

M. Dronne, successeur de M. Étienne, a pieusement, de nos jours, redoré son enseigne (nous allions dire son blason); et le fac-simile de l’antique statue de Jean Fléberg illustre toujours la devanture de la boutique, où, tout en perfectionnant l’art de la charcuterie, il a trouvé moyen de consacrer à son histoire un beau volume curieusement illustré[177].

XV

ENSEIGNES SATIRIQUES ET ÉPIGRAMMATIQUES

LES documents nous manquent pour donner à ce chapitre l’étendue et l’importance qu’il devrait avoir, car on ne saurait douter que dans une foule de circonstances les enseignes n’aient servi à exercer des vengeances ou des représailles plus ou moins motivées, plus ou moins déguisées, et cela sans doute à toutes les époques. Mais dans la plupart des cas il suffisait de la décision et de l’injonction d’un commissaire de police pour faire disparaître l’enseigne qui causait du scandale ou qui excitait des rumeurs dans le quartier. Il y eut certainement, néanmoins, des inspirateurs d’enseigne plus obstinés et plus batailleurs que d’autres pour défendre devant les tribunaux de simple police, ou même devant les Chambres et la Cour du Parlement, le droit de maintenir une enseigne qui n’était ni indécente, ni injurieuse, ni impie, mais qui blessait seulement la susceptibilité exagérée de quelques particuliers. Ce sont les pièces de ces procès à propos d’enseignes qu’il faudrait rechercher dans la poussière des archives judiciaires, mais nous n’avons trouvé, sur ce sujet curieux, que des indications sommaires et assez vagues. On peut, toutefois, se faire une idée du rôle que les enseignes jouaient dans les querelles des bourgeois et des marchands, quand on se rappelle l’usage que le clergé du moyen âge fit d’une espèce d’enseigne, en plaçant à l’entrée du chœur de Notre-Dame un marmouset hideux, en pierre, qui n’était autre que la caricature du savant jurisconsulte Pierre de Cugnière, avocat du roi sous le règne de Philippe de Valois. Pierre de Cugnière avait osé, dans l’assemblée des États généraux de 1329, s’attaquer à l’autorité ecclésiastique, en soutenant les droits du roi, le temporel contre le spirituel: ce fut pour se venger de cet adversaire que son image satirique devint pendant plus de deux siècles un objet de mépris et de dérision, ne servant qu’à éteindre les cierges de la cathédrale. Le peuple, ignorant l’origine de ces insultes vindicatives, allait brûler des cierges devant l’enseigne de M. de Cugnet et les éteignait sous le nez de ce marmouset couvert de cire et noirci de fumée.

Un petit livre populaire, intitulé les Rues de Paris et imprimé en gothique vers 1493, assure qu’on brûlait ainsi pour deux cents livres de bougies par an, et dans beaucoup d’églises de France on voyait à quelque encoignure de l’édifice une enseigne du même genre, une figure grimaçante, qu’on employait aussi à éteindre les cierges[178].

Il ne faisait pas bon se mettre en lutte avec le clergé, même sur la question des enseignes, mais les luttes de cette espèce furent sans doute assez rares et finirent toujours par la condamnation et la suppression des enseignes que l’autorité ecclésiastique avait jugées attentatoires au respect des choses saintes. Nous avons rappelé ailleurs (chap. XVI), d’après Tallemant des Réaux, le procès que le curé de Saint-Eustache dut intenter contre un cabaretier de la rue Montmartre, qui avait pris pour enseigne la Tête-Dieu. Cette enseigne était certainement injurieuse, moins par son nom de Tête-Dieu que par la représentation de cette tête, car il y eut des enseignes en l’honneur de la Véronique qui ne scandalisèrent personne. Ces enseignes impies, ou plutôt simplement indécentes, ne se montrèrent probablement qu’à l’époque des guerres de religion, au XVIᵉ siècle.

C’est également à cette époque qu’il faut faire remonter l’apparition momentanée de pareilles enseignes. «On n’épargnait pas même la religion, dit M. Amédée Berger dans son excellent travail sur les enseignes[179], et souvent la police fut obligée d’intervenir pour faire enlever des inscriptions telles que le Juste Prix (le Christ enchaîné), le Cerf mon (le sermon), le Cygne de la croix (le signe de la croix), le Singe en batiste (le saint Jean-Baptiste), et autres inconvenances qui se trouvaient jusque sur les façades des maisons de débauche.» Nous avions cru reconnaître, dans un passage des Règles, Statuts et Ordonnances de la Caballe des filous, pièce facétieuse du XVIIᵉ siècle, la caricature de ce Singe en batiste: «Un homme de chambre, botté, fraisé comme un veau, gauderonné comme un singe», et nous avions dit, à ce propos: «Une vieille enseigne de Paris représentait un de ces magots ainsi accoutrés, avec cet affreux calembour pour légende: Au Singe en batiste[180].» Ce n’est pas le personnage de cette caricature que la police avait pu mettre à l’index, mais seulement l’inscription, qui n’était qu’un jeu de mots malsonnant. Pierre de l’Estoile, dans son Journal du règne de Henri IV, rapporte une facétie non moins impertinente, que s’était permise, en 1610, un des écrivains satiriques qui raillaient impunément la Ville et la Cour, sous le pseudonyme de maître Guillaume, lequel avait rempli l’office de fou du roi. Le savant canoniste Jacques Gillot, conseiller au Parlement de Paris, ayant rassemblé et publié, par ordre de Henri IV, un recueil des Libertés de l’Eglise gallicane, on supposa que maître Guillaume avait écrit au pape: «Je vous advise que j’ay mis un bouchon et une enseigne aux Libertés de l’Eglise gallicane, pour dire qu’ici se vend le bon vin.» Nous ne croyons pas, cependant, que les Libertés de l’Eglise gallicane aient donné lieu à une enseigne politique, dont le sens eût échappé à presque tout le monde.

«La politique avait peu de part à cette ornementation des rues, dit M. Amédée Berger dans son étude sur les enseignes[181], et nous ne connaissons, en fait d’allusion aux affaires du temps, que le fait de ce marchand parisien, cité par Monteil, qui, pendant le siège de Paris, voulant bien vivre, et à peu de frais, avec tout le monde, avait écrit d’un côté de son enseigne: Vive le roi! et de l’autre: Vive la Ligue! et qui, suivant les circonstances, tournait et retournait son tableau.» Il faut descendre jusqu’à la Révolution de 1789 pour voir l’enseigne politique se produire effrontément, mais non pas toujours sans péril. On n’avait pas eu jusque-là d’autres enseignes politiques que celles des logements imaginaires que la satire attribuait aux plus grands personnages de l’Etat. Nous donnerons quelques détails sur ces enseignes imaginaires dans notre chapitre XX.

Mais si l’enseigne satirique n’osait pas s’attaquer en pleine rue aux chefs du Gouvernement et critiquer leurs actes par des caricatures ou des inscriptions plus ou moins transparentes, elle ne se faisait pas faute de vengeances personnelles, en ridiculisant des individualités quelquefois honorables et dignes de respect. Nous avons déjà vu, page 34, une maison prendre, en 1671, l’enseigne burlesque du Chat lié, par allusion malveillante à un propriétaire voisin qui s’appelait Challier. «Il y a, rapporte Tallemant des Réaux, un plumassier de la rue Saint-Honoré qui a pris pour enseigne le Grand Cyrus et l’a fait habiller comme le maréchal d’Hocquincourt[182].» En effet, Mˡˡᵉ de Scudéry, dans son roman du Grand Cyrus, où la plupart des personnages sont des contemporains avec des noms perses et grecs, avait représenté le maréchal d’Hocquincourt sous les traits du roi Cyrus. Il ne semble pas que le maréchal se soit fâché d’être métamorphosé en héros de roman et travesti en matamore dans une enseigne. A cette époque la caricature s’était emparée des Espagnols, qu’on représentait partout avec le costume le plus extravagant et le plus ridicule. Abraham Bosse en avait fourni le meilleur type dans ses estampes. On peut supposer que ces Espagnols grotesques ne furent pas épargnés sur les enseignes, puisque, par raillerie, les montreurs de bêtes savantes habillaient à l’espagnole leurs chiens et leurs singes, avec larges fraises gauderonnées.

Une enseigne qu’on peut regarder comme une satire ad hominem se voyait dernièrement encore, rue de l’École-de-médecine, au coin de la rue de l’Ancienne-Comédie. Il est probable que sa mystérieuse singularité n’a pas nui à sa conservation. «On voit sculpté sur une grande pierre incrustée dans le trumeau qui sépare les deux croisées du premier étage de la maison, dit E. de la Quérière dans ses Recherches historiques sur les Enseignes (1852), un chapeau rond, à larges bords, dont un côté est retroussé dans la forme usitée parmi la bourgeoisie du temps de Louis XIV. Ce chapeau est comme suspendu au-dessus d’une lunette de fortification, autrement dit ouvrage à cornes. Le sculpteur avait-il voulu faire de cette enseigne une malicieuse épigramme? Nous serions porté à le croire.» C’était sans doute l’enseigne d’un chapelier. La légende portait: Au Chapeau fort, équivoquant sur le mot Château fort; mais bien aussi sur les ouvrages à cornes que ledit couvre-chef était destiné à coiffer. L’enseigne du Chapeau fort est aujourd’hui conservée au musée Carnavalet.

Tallemant des Réaux nous raconte ainsi une vengeance par le moyen de l’enseigne: «Un commis borgne ayant exigé d’un cabaretier des droits qu’il ne lui devoit pas, le cabaretier, pour se venger, fit représenter le portrait du commis, à son enseigne, sous la forme d’un voleur, avec cette inscription: Au Borgne qui prend. Le commis, s’en trouvant offensé, vint trouver le cabaretier et lui rendit l’argent des droits en question, à la charge qu’il feroit réformer son enseigne. Le cabaretier, pour y satisfaire, fit seulement ôter de son enseigne le p, si bien qu’il resta: Au Borgne qui rend, au lieu du Borgne qui prend[183]

Bonaventure d’Argonne raconte aussi la querelle d’un oiselier avec les Jésuites, à propos d’une enseigne: «Il y avoit autrefois dans la rue Saint-Antoine, à Paris, un oiselier qui prenoit la qualité de gouverneur, précepteur et régent des oyseaux, perroquets, singes, guenons et guenuches de Sa Majesté. Ces grands titres paroissoient écrits en lettres d’or, dans un riche cartouche, au-dessus de la boutique de ce personnage. La plupart des passans qui lisoient ce bel écriteau n’en faisoient que rire, mais quelques pédans qui pensèrent y être intéressés, prenant la chose au point d’honneur, en firent du bruit et s’en plaignirent comme d’une profanation des titres les plus glorieux de la république des lettres. La chose vint aux oreilles du digne précepteur, et il disoit: «Je ne sais pas à qui en ont ces Messieurs. Mes écoliers valent bien les leurs, ils sont mieux instruits, et ne sont ni si sots ni si barbouillez.» L’abbé Boisrobert, à qui j’ai ouï raconter cette histoire, ajoutoit qu’il n’y avoit que du plus ou du moins entre les écoliers de cet homme et ceux de nos collèges, tout n’aboutissant qu’à faire faire aux uns et aux autres de certaines grimaces, ou dire des mots qu’ils n’entendent point[184]

Le sujet de l’enseigne était quelquefois plus innocent que la légende, et l’on pouvait, par le commentaire, ajouter à cette légende un caractère de malignité qu’elle n’avait pas originairement. Ainsi, à la fin du premier Empire, quand Béranger eut publié sa fameuse chanson du Roi d’Yvetot, un marchand de vin de la rue Saint-Honoré, près de la rue, aujourd’hui disparue, de la Bibliothèque, tira de la chanson son enseigne. Il commanda et exposa au-dessus de sa boutique un joli tableau qu’il ne supposait pas certainement devoir prendre jamais un caractère séditieux. C’est ce qui arriva cependant; on y vit, comme dans la chanson, une critique des guerres continuelles de Napoléon, et la police ordonna la disparition de l’enseigne. C’est alors que le rusé marchand la plaça dans l’intérieur de sa boutique, où elle est encore, au numéro 182 de la rue Saint-Honoré. La police n’entendait pas raillerie en matière d’enseignes.

La conscription, en s’établissant révolutionnairement avec toutes ses rigueurs, n’avait pas fait disparaître cependant les anciens bureaux de racolage du quai de la Ferraille, où l’enseigne du Racoleur attirait nombreuse clientèle depuis plus d’un siècle. L’arrêt d’expulsion de ces agents d’enrôlement volontaire se trouva formulé gaiement dans ce refrain d’un couplet de M. de Piis, secrétaire général de la préfecture de police:

Enjoignons aux vieux ferrailleurs
De vendre leur vieux fer ailleurs.

Il y eut aussi, à cette époque, comme en tout temps, des querelles, des altercations, des procès pour cause de contrefaçon d’enseigne. Le fameux bureau de tabac de la Civette, place du Palais-Royal, fut en guerre ouverte contre toutes sortes de Civettes, qui avaient l’audace de dresser pavillon à peu de distance, sinon en face de l’enseigne primordiale. La contrefaçon usait de ruse pour jouir impunément du bénéfice de la concurrence.

Dans le nouveau passage Delorme, qui avait alors le privilège de centraliser la promenade des flâneurs, un marchand nommé Mercier, ayant placé sa boutique sous l’invocation du Beau Dunois, que la romance de la reine Hortense venait de mettre à la mode, le locataire de la boutique voisine fit peindre, pour son enseigne, un beau chien blanc moucheté de brun, avec cette inscription: Au Beau Danois. Les rieurs prolongèrent le débat des deux marchands, mais la police refusa d’intervenir en faveur du héros de la romance.

La police de nos jours a été aussi prudente en restant neutre dans l’exhibition d’une enseigne, des plus cocasses, qu’un écrivain public avait apposée sur son échoppe, place de l’Hôtel-de-ville. Nous ne pouvons mieux faire que de transcrire la note publiée, à cet égard, dans le Figaro du 1ᵉʳ décembre 1881: «Cette enseigne est un mascaron ou tête d’homme, à face grimacière, à dents cassées, à chevelure abondante, grosses lunettes, bonne plume d’oie derrière l’oreille, et une paire de cornes magistrales sur lesquelles sont écrits en majuscules ces mots: Demandes en séparation, qui réjouiront le cœur de M. Naquet. Mais pourquoi des cornes? C’est l’enseigne d’un écrivain public, qui, pour bien indiquer sa spécialité aux aspirants au divorce, a arboré les redoutables appendices que les épouses folâtres font pousser sur le front des maris que vous savez.»

XVI

ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION

NOUS ne reparlerons pas ici des images de saints et de saintes qui ornaient autrefois les enseignes de la plupart des maisons et des boutiques de Paris. Ces images multipliées témoignaient sans doute de la dévotion, qui était alors homogène et générale dans toutes les classes de la population parisienne; mais la plupart de ces bienheureuses images représentaient les corporations, les confréries et les métiers. Quelques-unes, il est vrai, rappelaient les noms de baptême des propriétaires ou des locataires de la maison; d’autres avaient été sans doute inaugurées par le fait d’une vénération spéciale à l’égard de tel ou tel saint, ou par suite d’un vœu particulier en leur honneur. Quant aux images de Notre-Dame, qui étaient si nombreuses dans les enseignes, il faut les attribuer à cette dévotion si sincère, si touchante qu’on avait pour la sainte Vierge Marie, pour la mère de Jésus, le fils de Dieu et le rédempteur des hommes. La piété naïve du moyen âge rendait un culte permanent de respect et d’adoration à ces innombrables Notre-Dame, que les enseignes mettaient sous les yeux du peuple dans toutes les rues de la ville.

Il y eut aussi, depuis le XIIᵉ siècle jusqu’au XVIᵉ, des statues de la Vierge, dans des niches, à l’angle des rues, et quoique ces statues en pierre ou en bois, souvent peintes ou dorées, ne fussent que des enseignes, on leur rendait une espèce de culte public. Non seulement on allumait, la nuit, une lampe devant la niche qui contenait la Notre-Dame, mais encore on y suspendait des ex-voto et des médailles de confréries, on y attachait des bouquets de fleurs, surtout aux grandes fêtes de la sainte Vierge. Les passants saluaient et faisaient le signe de la croix, sans s’arrêter, quand ils avaient à traverser la rue; les femmes et les enfants s’agenouillaient et marmottaient une courte prière, quoique cette Notre-Dame ne fût souvent qu’une simple enseigne d’hôtellerie ou de cabaret. Ce n’étaient pas seulement les Notre-Dame qui avaient droit à ces hommages de la part des bonnes gens du peuple. Beaucoup d’images de saints et de saintes, qui n’étaient que des enseignes aux portes des maisons et des boutiques, avaient aussi des lampes qui brûlaient devant elles pendant la nuit. Ce pieux usage dura jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle. Vers cette époque, plusieurs statues ou images de Notre-Dame furent l’objet d’outrages et de profanations qui diminuèrent le nombre de ces enseignes vénérées. C’est à partir de ce temps-là que les niches qui contenaient des statues de Notre-Dame furent grillées, pour les préserver du fanatisme iconoclaste des huguenots, qui les brisaient à coups de pierres. On a lieu de s’étonner que quelques-unes de ces madones de la rue soient arrivées jusqu’à nous à peu près intactes. Le protestant Agrippa d’Aubigné remarquait avec quelque dépit qu’à la fin du XVIᵉ siècle il y avait encore dans toutes les rues de Paris un saint ou une Vierge dans sa niche[185].

Nous pouvons nous faire une idée du nombre d’enseignes de dévotion qu’on voyait dans les rues de Paris, en citant, d’après Berty, celles qui pendaient aux maisons dans les quartiers de la Cité, du Louvre et du bourg Saint-Germain.

CITÉ. RUE DE LA JUIVERIE, maison de l’Annonciation Notre-Dame (1485). RUE DE LA CALANDRE, maison du Paradis (1345). RUE SAINT-CHRISTOPHE, maison du Couronnement de la Vierge (1450).

LOUVRE. RUE CHAMPFLEURY, maison du Saint-Esprit (1489). RUE DU CHANTRE, maison ayant un Crucifix sur l’huis (1489), maison du Nom de Jésus (1687). RUE JEAN-SAINT-DENIS, maison du Saint-Esprit (1575), maison du Bon Pasteur (1680). RUE SAINT-HONORÉ, maison de l’Annonciation Notre-Dame (1432), maison de l’Enfant Jésus (1687), maison du Saint-Esprit (1575). RUE DU COQ, maison du Nom de Jésus (1623).

BOURG SAINT-GERMAIN. RUE DES BOUCHERIES, maison de l’Annonciation Notre-Dame (1522), maison de la Trinité (1527), maison du Seygne (cygne) de la croix. RUE DE BUCY, maison de l’Annonciation (1547). RUE DU FOUR, maison de l’Agnus Dei, maison de la Véronique (1595). RUE DU PETIT-LION, maison de l’Image Notre-Dame (1523). RUE DE SEINE, maison de l’Arche de Noé (1654). RUE DES CANETTES, maison du Chef Saint-Jean (1500).

C’étaient là des enseignes de maison, et non des enseignes de boutique, qui furent beaucoup plus nombreuses et qui changèrent souvent, au XVIᵉ siècle, quand la religion réformée fit la guerre aux images de la Vierge et des saints; au XVIIᵉ siècle, quand l’influence des poètes athées de l’école de Théophile, de Saint-Amant[186] et de Desbarreaux s’exerça jusque sur les enseignes de dévotion, qui poursuivaient leurs regards dans toutes les rues de Paris et qui leur adressaient une sorte de reproche, même à la porte des cabarets; au XVIIIᵉ siècle, enfin, quand l’action sarcastique des philosophes et des encyclopédistes répandit dans les familles bourgeoises l’hérésie d’une nouvelle secte d’iconoclastes irréligieux. Puis, vint la révolution de 93, qui n’eut pas de peine à faire disparaître les dernières enseignes, dans lesquelles s’était perpétuée une pieuse tradition de nos ancêtres. On ne s’expliquerait pas que quelques-unes de ces vieilles enseignes aient pu échapper à la fureur inquisitoriale de la persécution républicaine, si l’on ne savait pas les miracles de courage, d’adresse et de dévouement que la foi chrétienne a pu faire par l’entremise des simples et des faibles. Les enseignes de cette espèce, qui ont traversé impunément une époque terrible où elles étaient proscrites sous peine de mort, avaient été sans doute enlevées de la place qu’elles occupaient et mises en lieu sûr, sinon recouvertes de plâtre ou cachées derrière d’autres enseignes indifférentes. Nous signalerons, parmi ces rares épaves du grand naufrage des enseignes pieuses, deux enseignes sculptées du XVIIᵉ siècle, Au Caveau de la Vierge, rue de Charonne, et A l’Annonciation, rue Saint-Martin; une autre du XVIᵉ siècle, Au Bon Samaritain, nº 15, rue de la Lingerie; une enseigne en fer forgé, A l’Enfant Jésus, rue Saint-Honoré, etc. (voir ci-dessus, à la page 88).

Ces enseignes furent peut-être respectées comme objets d’art, mais nous ne croyons pas qu’on ait sauvé alors une seule des statues de la Vierge, si multipliées dans l’ancien Paris, et qu’on voyait encore avant 1789 en toutes les rues, la plupart dans des niches ou sur des piédestaux extérieurs. Beaucoup de ces statues étaient honorées, depuis des siècles, d’une sorte de culte muet, qui se traduisait par des génuflexions

et des signes de croix; quelques-unes, parmi ces

statues, avaient même été sanctifiées dans la tradition locale, par des récits de guérisons miraculeuses; quelques-unes aussi méritaient d’être conservées, dans les musées, sous le rapport de la beauté ou de la singularité de leur exécution artistique. La charmante statue de la Vierge, en marbre, qui, jusqu’en 1844, servit d’enseigne à la boulangerie Barassé, rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 186, provenait de l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs, et avait été achetée en 1790 à la liquidation de l’abbaye. Elle appartient aujourd’hui à M. A. Barassé, notaire à Crécy-en-Brie[187].

L’histoire de l’une de ces saintes images a été racontée par Tallemant des Réaux[188] avec plus de malice que de naïveté: «Il y avoit sur le pont Nostre-Dame une enseigne de Nostre-Dame, comme il y en a en plusieurs lieux. Durant un grand vent, je ne sçay quels sots se mirent dans la teste qu’ils avoient veu cette image aller d’un bout à l’autre du fer où elle estoit pendue; chose qui ne se pouvoit naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne d’un costé et d’autre ou l’arracher tout à fait, mais non pas la faire couler le long de ce fer. Après cela ils s’imaginèrent qu’elle avoit pleuré et jetté du sang; enfin, cela alla si loing, que Monsieur de Paris fut contraint de la faire apporter, de peur qu’on n’en fît une Nostre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devroit défendre de mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres semblables.»

L’enseigne du pont Notre-Dame, qui avait paru se mouvoir, qui avait pleuré, qui avait jeté du sang, exaltait au plus haut degré la superstition de la foule; mais il y eut de bons chrétiens qui s’indignèrent de cette comédie pieuse, et les protestants se mirent de la partie pour demander que les images de sainteté ne figurassent plus dans les enseignes. La Notre-Dame qui avait causé tout ce bruit étant remplacée par une nouvelle, qui, au sortir des mains de l’imagier, n’avait fait encore aucun miracle, un quidam, resté inconnu, lui tira, dit-on, un coup de pistolet, qui aurait blessé cette image si réellement, que le sang sortait de la plaie. Tout Paris y courut pour voir l’effet du miracle; par malheur, on ne pouvait reconnaître la blessure faite à l’objet de la vénération publique que par les yeux de la foi. On n’en fit pas moins une gravure qui eut beaucoup de vogue[189]. Ce n’était pas la première fois que ces attentats s’adressaient à des Notre-Dame exposées dans les rues de Paris. Le plus sage eût été de les ôter, mais on n’osa pas chicaner et contrarier les habitudes de la population bourgeoise et marchande. On continua donc de laisser les symboles les plus vénérés de la religion figurer parfois de la manière la plus indécente dans les enseignes.

Ce fut à ce sujet que le poète dramatique Edme Boursault écrivit au commissaire Bizoton cette lettre très sensée, quoique très plaisante: «N’est-ce pas une allusion grossière, mais criminelle, de faire peindre un cygne à une enseigne, avec une croix, pour faire une équivoque sur le signe de la croix? Ne devroit-on pas condamner à une grosse amende un misérable cabaretier qui met à son enseigne un cerf et un mont, pour faire une ridicule équivoque à sermon? Ce qui autorise des ivrognes à dire qu’ils vont tous les jours au sermon, ou qu’ils en viennent! Ne fait-il pas beau voir un cabaret avoir pour enseigne: Au Saint-Esprit, pour faire une impertinente allusion au nom du Maître, et quoique je le croie assez honnête homme pour n’y penser aucun mal, ne sait-il pas que le cabaret, étant un lieu de débauche, ce n’est pas là que le Saint-Esprit doit être placé? J’en dis autant de la Trinité, de l’Image Notre-Dame, et de je ne sais combien de saints qui servent d’enseignes de cabaret et qui enseignent peut-être encore pis. J’ai vu, dans une fort petite rue, qui donne d’un bout dans la rue Saint-Honoré et de l’autre dans celle de Richelieu, une de ces petites auberges ou gargotes où l’on prend des repas à juste prix, et voici quelle enseigne il y avoit: c’étoit Jésus-Christ que l’on prenoit au jardin des Oliviers ou jardin des Olives, et pour inscription de l’enseigne: Au juste pris, pour faire voir qu’on mangeoit là dedans à juste prix. Je fus si indigné contre le marchand qui avoit trouvé cette odieuse équivoque, que je ne pus retenir mon zèle, tout indiscret qu’il étoit. Je fis du bruit et menaçai même d’aller chercher un de vos confrères pour la faire abattre, et comme les commissaires sont plus craints de la populace qu’ils n’en sont aimés, la menace que je fis eut son effet, et quand je repassai l’enseigne n’y étoit plus[190]

Tallemant des Réaux cite un autre trait de l’insolence impie des cabaretiers de Paris: «Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la Teste-Dieu; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la luy faire oster; il fallut une condamnation pour cela[191].» La police avait droit sans doute de faire décrocher les enseignes indécentes qui blessaient les yeux ou la conscience du public, mais une enseigne outrageante pour la religion devait certainement amener devant les tribunaux l’auteur de l’impiété ou de l’hérésie qui s’était produite, en pleine rue, de propos délibéré ou avec préméditation. On doit supposer que, dans le cours du XVIᵉ siècle, le Parlement eut à juger plus d’un procès de cette espèce. Il est avéré que les images de saints, et surtout les statues de la sainte Vierge, étaient, à cette époque, exposées à des insultes continuelles de la part des protestants, et qu’il fallut souvent garantir par des grilles ou des barreaux de fer ces statues et ces images contre les attaques nocturnes, qui se renouvelaient fréquemment, malgré la terrible pénalité que pouvaient entraîner de pareils attentats.

Lorsque les premiers imprimeurs furent venus d’Allemagne, de Hollande et de Suisse pour s’établir à Paris, ils annoncèrent, par des enseignes ou des marques mystiques accompagnées de citations de l’Écriture sainte, leur industrie, qu’on regardait comme émanée d’une inspiration divine; puis, quand les idées de réformation religieuse qui étaient entrées dans les esprits depuis Wiclef ou Jean Huss prirent une forme et un corps de doctrine sous l’influence de Luther, de Zwingle et de Mélanchthon, les imprimeurs se trouvaient tout préparés à recevoir ces idées et à les répandre; il en résulta que la Réforme se propagea rapidement dans l’imprimerie et la librairie de Paris. On peut dire avec certitude que libraires et imprimeurs devinrent la plupart sympathiques à ce mouvement général du protestantisme, que les savants et les lettrés avaient si puissamment encouragé à la cour de François Iᵉʳ. Voici quelques marques ou enseignes typographiques dont les devises sont tirées de la Bible et des Évangiles. Jean André, libraire: un cœur au milieu des flammes, avec ce mot, Christus, et au-dessous, cette inscription: Horum major charitas (c’est-à-dire: le plus grand amour des vrais chrétiens); Conrad Badius, libraire et imprimeur: un atelier d’imprimerie, avec ces mots traduits de l’Écriture: A la sueur de ton visage, tu mangeras ton pain; mais quand cet imprimeur se fut retiré à Genève pour se consacrer à l’impression des ouvrages de Calvin, il adopta une autre marque, représentant le Temps, qui fait sortir du fond d’une caverne la Vérité nue, avec ce distique pour devise:

Des creux manoirs et pleins d’obscurité,
Dieu, par le Temps, retire Vérité.

Gilles Corrozet, libraire, avait pris pour marque et pour enseigne: un cœur, chargé d’une rose (rébus sur Cor rozet), avec ces paroles du livre des Proverbes: In corde prudentis requiescit patientia; Nicole de la Barre, imprimeur: un cœur, contenant son monogramme, surmonté de signes hiéroglyphiques, avec cette sentence biblique: Benedicite et nolite maledicere, hæc dicit Dominus (Bénissez, et gardez-vous de maudire, dit le Seigneur); Michel Fezandat, le libraire éditeur de Rabelais: un serpent, au milieu d’un bûcher, s’élance sur une main qui sort d’un nuage, et cherche à la mordre, avec ces mots: Ne la mort, ne le venin; Alain Lotrian, libraire: un écusson, à son monogramme, entre un évêque et un docteur, avec cette devise: Nulluy ne peut Jésus-Christ décevoir, etc. Les libraires et les imprimeurs attachés sincèrement à la religion catholique n’hésitaient pas à faire figurer le Christ dans leurs marques et leurs enseignes: par exemple, le libraire Jean de Brie avait dans sa marque saint Jean-Baptiste soutenant un écusson qui porte l’Agnus Dei; Guillaume Du Puy faisait représenter dans son enseigne Jésus et la Samaritaine s’entretenant auprès d’un puits.

Ce n’étaient pas là les derniers beaux jours de l’enseigne sacrée, qui se maintint en honneur jusqu’en 1789, malgré l’opposition d’un grand nombre de propriétaires, qui se refusaient à donner à leurs maisons le caractère d’un établissement catholique ou protestant. Cependant on conservait les anciennes enseignes de dévotion, et on en créait de nouvelles dans les nouveaux quartiers de Paris. Ainsi, en 1628, un propriétaire, qui fit bâtir dans la rue Mazarine quatre maisons, à la place d’une seule, que le siège de Paris avait ruinée pendant la Ligue, leur donna pour enseignes: le Port de salut, l’Image Sainte Geneviève, l’Image Sainte Catherine et la Trinité[192]. En cette même rue, la même année 1628, le nommé Salomon Champin, qui avait fait élever une maison neuve, au coin de la rue de Seine, lui donnait pour enseigne le Jugement de Salomon, pour faire allusion à son propre nom de baptême, car nous n’osons pas supposer que ce Salomon Champin était juif. Ce n’est que de notre temps qu’une enseigne juive a pu, sans aucune difficulté, être inaugurée au-dessus de la boutique d’un cordonnier israélite de la rue Croix-des-Petits-Champs, enseigne peinte, qui représentait Moïse, avec ses cornes de feu, descendant du mont Sinaï et présentant les tables de la loi au peuple d’Israël[193].

XVII

ANECDOTES SUR QUELQUES ENSEIGNES

NOUS n’avons jamais eu l’intention de rassembler ici toutes les anecdotes relatives aux enseignes de Paris; ce serait un livre à faire, plutôt qu’un chapitre de cet ouvrage. Une pareille entreprise exigerait trop de temps et trop de recherches, car il faudrait feuilleter tous les volumes d’histoire qui ont été écrits depuis qu’il y a des enseignes de maison et de boutique, c’est-à-dire depuis le XIIᵉ ou le XIIIᵉ siècle. Nous devons donc nous borner à réunir un petit nombre d’anecdotes anciennes et modernes que nous n’avons pas eu l’occasion de citer dans le cours de notre travail.

Nous ne sommes pas parvenu à découvrir quelle était l’enseigne de la maison de Nicolas Flamel, dans la rue des Écrivains, au coin de la rue Marivault, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Nous supposons que cette enseigne était l’écritoire que Flamel avait adoptée comme armes parlantes et qu’il avait fait sculpter au-dessous de son monogramme N F, sur la petite porte de son église paroissiale Saint-Jacques de la Boucherie. On voyait à la façade de sa maison de la rue des Écrivains son image et celle de sa femme Perennelle, entaillées dans la pierre; ces deux sculptures naïves, mais assez grossières, subsistaient encore vers le milieu du dernier siècle[194]. L’emplacement de cette maison du célèbre écrivain hermétique n’est plus reconnaissable, depuis les démolitions qui ont permis d’ouvrir le square de la Tour Saint-Jacques, mais on le trouve bien indiqué dans les Comptes et ordinaires de la Prévôté de Paris en 1450: «Rue de la Pierre au lait (nouvelle dénomination de la rue des Écrivains). Maison en ladite rue, près de l’église Saint-Jacques de la Boucherie, à l’opposite de la ruelle du porche Saint-Jacques, à l’enseigne du Barillet, tenant d’une part à un hôtel de l’Image Saint Nicolas, qui fut à feu Nicolas Flamel, et de présent à Ancel Chardon, et d’autre part à un hôtel où pendoit l’enseigne du Gril[195].» Ces trois maisons nous paraissent avoir appartenu à Nicolas Flamel; l’enseigne du Barillet n’était autre que celle de l’Écritoire; l’enseigne de Saint Nicolas représentait le patron de l’écrivain, et l’enseigne du Gril faisait allusion au gril ou à la grille que les secrétaires du roi et des grands seigneurs mettaient au-devant de leur signature particulière. Toutes les enseignes et tous les emblèmes que Nicolas Flamel avait fait sculpter ou peindre sur les maisons qu’il possédait à Paris, en les accompagnant d’inscriptions religieuses ou mystiques en vers, furent enlevées, à prix d’argent, par les souffleurs ou les alchimistes, qui croyaient y voir le secret de la Pierre philosophale.

L’enseigne du Cheval d’airain, qui désignait en 1581 une maison de la rue de Tournon, rappelait que cette maison, occupant l’emplacement du nº 27 actuel, avait été acquise, en 1531, pour le roi François Iᵉʳ, sous le nom d’un certain Pierre Spine, qui y fit construire des bâtiments et des hangars destinés à la fonte d’une statue équestre confiée au fondeur florentin Jean Francisque. Pierre Spine était sans doute l’entrepreneur de l’œuvre, puisqu’il dut fournir 10,000 livres de cuivre, dont six milliers environ entrèrent dans la fonte du cheval, qu’on appela le Cheval de bronze; mais il paraîtrait que la statue qui devait être sur ce cheval ne fut pas exécutée. Quant au statuaire, auteur du modèle en terre, nous croyons que c’était un artiste français, nommé François Roustien, qui touchait 1200 livres tournois de pension annuelle. On ne sait quel était ce cheval de bronze, fondu par ordre de François Iᵉʳ, ni quelle fut sa destinée. On avait cessé d’y travailler, au mois de juillet 1539, lorsque, par lettres patentes délivrées sous cette date, le roi fit don de la maison du Cheval d’airain à l’illustre poète Clément Marot, «pour ses bons, continuels et agréables services»[196]. Quelques historiens ont pensé que le Cheval de bronze qui fut placé sur le terre-plein du Pont-Neuf, avec la figure de Henri IV, fondue par Jean de Bologne et son élève Tacca, n’était autre que le cheval d’airain coulé en 1531 dans l’atelier de Pierre Spine, et resté jusque-là sans destination dans les magasins de l’État. Le procès-verbal retrouvé dans l’un des pieds du cheval[197], quand le monument fut démoli le 12 août 1792, est venu détruire cette opinion. Nous avons raconté ailleurs l’histoire de cette statue, cheval et cavalier[198].

La maison des Carneaux, dans la rue des Bourdonnais, ne devait pas avoir d’autre enseigne que les armes de la Trémoille, car c’était un véritable châtel à carneaux ou créneaux que cette maison seigneuriale, «fief de la Trémoille, dit Sauval, dont relèvent quantité de maisons tant de la rue des Bourdonnois que de celle de Béthisy[199]». De là le nom de Carneaux, donné à tout le quartier qui entourait cet ancien hôtel, dont il n’existait plus d’apparent qu’un beau donjon renfermant un escalier à vis, quand les architectes de la ville le firent démolir, en 1841, sous prétexte d’alignement. Cet hôtel, qu’il était facile de restaurer de fond en comble et qui eût offert un admirable spécimen de l’architecture du XIVᵉ siècle, avait été depuis bien des années envahi par le commerce, qui y arbora l’enseigne de la Couronne d’or, en sorte que l’hôtel de la Trémoille ne s’appelait plus que l’hôtel de la Couronne d’or. Un marchand enrichi avait alors pris la place de l’illustre Guy de la Trémoille, favori du duc de Bourgogne, ce vaillant seigneur «entre les mains de qui Charles VI mit l’oriflamme en 1393» et dont les actions éclatantes firent sortir sa famille de «l’obscurité du Poitou».

Si une enseigne de marchand parvint à éclipser le nom d’une des plus glorieuses familles de France, nous voyons d’un autre côté un grand artiste, dont l’origine était certainement très vulgaire, se faire un grand honneur de cette origine et ajouter à son nom de famille le nom de l’enseigne qu’il ne rougissait pas d’avoir vu pendre à sa maison natale. Le plus fameux architecte français du XVIᵉ siècle, «Jacques Androuet, Parisien, comme l’a dit expressément La Croix du Maine dans sa Bibliothèque françoise, fut surnommé du Cerceau, qui est à dire Cercle, lequel nom il a retenu pour avoir un cerceau ou cercle pendu à sa maison, pour la remarquer et y servir d’enseigne; ce que je dis, en passant, pour ceux qui ignoreroient la cause de ce surnom.» Jacques Androuet du Cerceau était né vers 1540, dans une maison du faubourg Saint-Germain, où son père vendait du vin aromatisé et se trouvait ainsi obligé de se conformer aux ordonnances qui prescrivaient aux marchands de vin de sauge et de romarin, ou mélangés de substances aromatiques et liquoreuses, de pendre un cerceau à la porte de leur boutique. Jacques Androuet, dit du Cerceau, signa de son surnom les premières études d’architecture qu’il grava et publia d’abord à Orléans, où il paraît avoir passé sa jeunesse, sans doute parce que son père avait des vignobles et des caves dans l’Orléanais. Quand il revint à Paris et qu’il y recueillit les Dessins et Portraits de la plupart des anciens et modernes bâtimens et édifices de la capitale, il se préparait à mettre au jour, sous les auspices de la reine mère Catherine de Médicis, les deux grands volumes Des plus excellents bâtimens de France, «dressés par Jacques Androuet, dit du Cerceau.» On rapporte même que cet habile architecte, devenu l’architecte de la reine mère et du roi, acheta une maison à l’entrée du petit Pré aux Clercs, à la porte de Nesle, et qu’il donna pour enseigne à cette maison le Cerceau, qui rappelait son origine et son surnom, «comme une espèce de titre seigneurial[200]».

Pierre Costar, écrivain prétentieux de l’école de Balzac, n’avait ni l’esprit ni le talent de Jacques Androuet du Cerceau; il fut poursuivi toute sa vie par le souvenir de son père, qui était chapelier, sur le pont Notre-Dame, à l’Ane rayé, c’est-à-dire au Zèbre. Cet honnête chapelier n’avait pas épargné la dépense pour faire élever son fils comme un savant; aussi le fils n’eut-il rien de plus à cœur que de prouver qu’il n’était pas fait pour fabriquer et vendre des chapeaux. Il commença par changer son nom de famille, qui était Coustard et non Costar, et, pour se dépayser encore davantage, il alla s’établir en province, où il passa la plus grande partie de sa vie. Ami de Voiture et de Chapelain, il eût été membre de l’Académie française, s’il avait voulu résider à Paris, où il était né; mais l’Ane rayé fut toujours pour lui une sorte de spectre qui le poursuivait partout. Il affectait de se croire et de se dire provincial; aussi Tallemant des Réaux raconte-t-il que «quelqu’un lui dit poliment qu’il feroit tort à Paris de lui ôter la gloire d’avoir produit un si honnête homme, et que, quand même il le nieroit, Notre-Dame pourroit fournir de quoi le convaincre.» Plaisante allusion à l’Ane rayé du pont Notre-Dame.

Une curieuse anecdote, que nous puisons à une source quelque peu suspecte, tendrait à faire admettre que le lieutenant de police, au XVIIIᵉ siècle, avait l’œil ouvert sur les enseignes et qu’il ne les regardait pas toujours avec indifférence. Voici ce qu’on lit dans les Mystères de la Police[201], ouvrage anonyme, dont l’auteur n’est autre que l’ardent journaliste de la Commune, Auguste Vermorel: «Une marchande de modes avait fait peindre, avec assez de soin, dans son enseigne, un abbé choisissant des bonnets et courtisant les filles de la boutique; on lisait, sous cette enseigne: A l’Abbé Coquet. Hérault, lieutenant de police en 1725, dévot et homme assez borné, voit cette peinture, la trouve indécente et, de retour chez lui, ordonne à un exempt d’aller enlever l’Abbé Coquet et de le mener chez lui. L’exempt, accoutumé à ces sortes de commissions, va chez un abbé de ce nom, le force à se lever et le conduit à l’hôtel du lieutenant général de police. «Monseigneur, lui dit-il, l’abbé Coquet est ici.—Eh bien! répond le magistrat, qu’on le mette au grenier.» On obéit. L’abbé Coquet, tourmenté par la faim, faisait de grands cris. Le lendemain: «Monseigneur, lui dirent les exempts, nous ne savons plus que faire de cet abbé Coquet, que vous nous avez fait mettre au grenier; il nous embarrasse extrêmement.—Eh! brûlez-le, et laissez-moi tranquille!» Une explication devenant nécessaire, la méprise cessa, et l’abbé se contenta d’une invitation à dîner et de quelques excuses.» C’était l’enseigne de la marchande de modes que le lieutenant général de police avait ordonné de faire enlever et de mettre au grenier. Par bonheur, les exempts n’allèrent pas jusqu’à brûler le pauvre abbé, comme on leur en donnait l’ordre. Cette même anecdote est racontée plus longuement, et avec beaucoup de bonne humeur, par Jules Janin, dans Paris et Versailles il y a cent ans (Paris, Firmin Didot, 1874, in-8º); mais il ne nous dit pas d’où il a tiré son histoire.

Il est à regretter que les renseignements nous manquent tout à fait sur les enseignes des marchandes de modes de Paris, car ces enseignes devaient être inventées et peintes par les artistes élégants et gracieux que Charles Blanc a caractérisés sous le nom de peintres des fêtes galantes. Il est impossible que Lemoine, Natoire, Boucher, Eisen, et leurs imitateurs, n’aient pas mis la main à ces enseignes qui convenaient si bien à leur imagination accoutumée à s’égarer dans l’Olympe des Amours et des Grâces. Nous possédons des adresses gravées qui nous donnent une idée très avantageuse de ce que devaient être ces enseignes. Nous savons que la marchande de modes de Mᵐᵉ du Barry avait pour enseigne: Aux traits galants; mais nous ignorons absolument de quelle manière l’artiste avait représenté ces traits galants. Nous avons vu une estampe, faite d’après une enseigne, qui représentait des Amours ou des Génies femelles coiffés de bonnets et de chapeaux, mais armés d’arcs et de flèches qu’ils lançaient à droite et à gauche. N’étaient-ce pas les traits galants de la marchande de modes? Au reste, une marchande, sous la Restauration, voulut imiter l’enseigne de la protégée de Mᵐᵉ du Barry, et elle mit au-dessus de la porte de sa boutique un tableau que l’histoire ne décrit pas, avec une inscription: A la Galanterie. Les demoiselles du magasin ne s’accommodèrent pas de cette inscription, qui semblait faite pour leur donner un renom suspect; elles se révoltèrent contre la marchande de modes et de galanterie. Il y eut même bataille de femmes, et l’enseigne disparut, pour l’honneur du beau sexe.

Une enseigne qui pouvait être aussi impertinente que celle de la Galanterie porta malheur à son éditeur responsable. «Il y avait, raconte M. E. de la Quérière, il y avait un éveillé de cordonnier, à la rue Saint-Antoine, à l’enseigne du Pantalon, qui, quand il voyait passer un arracheur de dents, faisait semblant d’avoir une dent gâtée, puis le mordait très serré et criait au renard! Un arracheur de dents, qui savait cela, cacha un petit pélican (pince de dentiste) dans sa main et lui arracha la première dent qu’il put attraper; puis, il se mit à crier au renard!» C’est Tallemant qui rapporte ce fait, dans le chapitre des Naïvetés et Bons Mots[202]; mais il ne nous dit pas quelle était cette enseigne du Pantalon. Un caleçon à pieds, un haut-de-chausses avec les bas, ou bien le bouffon masqué, qui fut un des personnages typiques de la Comédie italienne? Une enseigne analogue, A la Culotte, osa se produire, en pleine Restauration, sous l’œil pudibond de la Censure. Balzac nous apprend que cette enseigne s’étalait impunément au-dessus de la boutique de M. Detry, bandagiste, bourrier, gantier, culottier, rue du Four-Saint-Germain, nº 55: «L’enseigne représente une main qui tient une culotte de peau de daim, dont on faisait jadis usage, et au milieu de laquelle est placée une oie, oui, une oie... Qu’est-ce que cela signifie? demande-t-on en ricanant. Eh! messieurs, lisez la légende: Prenez votre culotte et laissez tomber là mon oie. Entendez-vous? Pas si bête, M. Detry, pas si bête[203]

Il y a, il y aura toujours des enseignes menteuses, comme des enseignes trompeuses. L’hôtel du Bon La Fontaine, dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, a pour enseigne depuis plus de cent cinquante ans un buste de La Fontaine, avec l’inscription: Au Bon La Fontaine, et personne dans le quartier n’oserait soutenir que l’auteur des Fables et des Contes n’a pas logé dans cet hôtel, auquel il aurait laissé son nom. Horace Walpole y alla descendre, sous le règne de Louis XVI, pour dire, à son retour en Angleterre, qu’il avait couché dans la maison même du grand poète français La Fontaine. Or, ce fut un neveu du fabuliste qui donna son nom à cet hôtel, en devenant propriétaire de l’immeuble, au XVIIIᵉ siècle.

L’enseigne du Fidèle Berger, rue des Lombards, date du milieu du XVIIIᵉ siècle; elle avait été peinte par un élève de Boucher, et le confiseur qui tenait ce célèbre magasin de bonbons fut longtemps le fournisseur obligé de la moitié des baptêmes de Paris. Le sujet de cette enseigne, où l’on voyait une bergère en costume d’opéra-comique, la houlette en main, assise au milieu de ses moutons et recevant de son fidèle berger une boîte de dragées, n’était que la marque de fabrique de cette maison de confiance. «Qui ne connaît ce riche et doux établissement? écrivait Balzac en 1826[204]: c’est là que l’hypocondre vient chercher des pistolets en chocolat; que le parrain court acheter les dragées du baptême, et que l’auteur de vingtième ordre apporte ses charades, ses énigmes et ses rébus. Afin de conserver son antique vogue, M. Desrosiers place, au jour de l’an, des gendarmes à sa porte.» Nous ne savons pas si M. Desrosiers était encore le patron du Fidèle Berger, au jour de l’an 1838, mais le 6 janvier de cette année-là on représenta pour la première fois, au théâtre de l’Opéra-Comique, une pièce en trois actes, intitulée: le Fidèle Berger, dont Adam avait fait la musique. Le poème, composé par Scribe et Saint-Georges, fut si mal reçu du public, que la représentation se termina au milieu du tumulte et des sifflets, et c’est à peine si le chanteur Chollet, qui s’était surpassé dans son rôle, put nommer les auteurs. On accusa le propriétaire du magasin et de l’enseigne du Fidèle Berger d’avoir monté la cabale qui fit tomber cette pièce, où la confiserie parisienne semblait tournée en ridicule. Ce fut en vain qu’on essaya de la relever dans les représentations suivantes: la cabale des confiseurs était toujours à son poste, et le Fidèle Berger dut disparaître de l’affiche de spectacle, sans avoir porté atteinte à la vieille renommée de l’enseigne de la rue des Lombards.

Je ne saurais mieux finir ce chapitre qu’en racontant les grandeurs et les décadences de deux enseignes du Paris moderne, mais sans nommer le bourreau et la victime, qui appartenaient à deux familles honorables. La génération actuelle n’a pas gardé le souvenir de l’immense mystification du Chou colossal. C’était, en 1836 ou 1837, une enseigne fort modeste de la rue Saint-Honoré. Cette enseigne représentait seulement un chou, d’assez belle venue et d’une couleur verte tout à fait réjouissante. La boutique ne contenait rien que des caisses et des boîtes chinoises, plus ou moins authentiques, assez semblables à celles qui figurent chez les marchands de thé. Sur le comptoir, une balance de cuivre et des sacs de papier de Chine. Au milieu de la boutique, un énorme vase en faïence chinoise, d’où s’élevait un chou gigantesque, haut de six ou sept pieds, ayant au moins quinze pieds de circonférence. Ce chou extraordinaire était entièrement desséché et, pour en mieux assurer la conservation, on l’avait soigneusement repeint et verni comme un tableau. M. X..., l’inventeur du Chou colossal, avait fait annoncer dans tous les journaux et sous toutes les formes de l’annonce que ce chou, originaire de la Chine, n’était pas plus difficile à cultiver que le chou ordinaire et arrivait aisément à une grosseur monstrueuse, qui lui donnait un poids de 15 à 25 kilogrammes. M. X... avait compté sur la crédulité naïve de tous les planteurs de choux de la France et de l’étranger. Ils accoururent, en effet, de toutes parts, et ils achetèrent, au prix de 20 francs la livre et même davantage, des graines de chou ordinaire, que leur vendait le plus sérieusement du monde l’auteur de cette prodigieuse spéculation. Il s’était promis de faire sa fortune en moins d’une année, et il l’aurait faite si la passion du jeu n’eût dérangé les plans de son audacieuse escroquerie.

M. X... était marié, mais sa femme, une honnête et digne femme, n’avait pas voulu s’associer aux faits et gestes de son mari; elle l’avait abandonné aux inévitables conséquences de l’entreprise du Chou colossal, et, en se séparant de lui, elle était allée, rue de Richelieu, ouvrir un magasin de lingerie et occuper une superbe boutique, décorée dans le style moyen âge avec des statuettes et des inscriptions gothiques, à l’enseigne du Sergent d’armes. Cette dame était fort ingénieuse et très habile, mais elle avait malheureusement dépensé aux bagatelles de l’enseigne une partie des fonds que son jeune frère avait mis à sa disposition. Le succès de la boutique moyen âge et du Sergent d’armes n’eut qu’un temps; les affaires de la lingerie ne prospéraient déjà plus au moment où celles du Chou colossal n’avaient produit partout que de petits choux cabus et quelquefois même de petits choux de Bruxelles. Notre escroc, ruiné par le jeu, ne ferma boutique que pour échapper aux revendications de ses dupes et aux poursuites de la justice. Il osa se présenter chez sa pauvre femme pour lui demander une somme d’argent avec laquelle il pût quitter la France. Cette somme, la pauvre lingère ne l’avait pas; elle n’avait même plus les moyens de la trouver. Furieux, désespéré, le misérable tira un poignard et en frappa sa femme, qui gisait mourante à ses pieds, lorsque le frère, qui était près de là, dans l’appartement de sa sœur, accourut aux cris, un pistolet à la main: «Scélérat! cria-t-il, en dirigeant son pistolet sur l’assassin; fais-toi justice et sers-toi de ton poignard pour te soustraire à l’échafaud!» Et, comme l’assassin, tremblant, ne savait plus que répondre, il lui mit le pistolet dans la main et le força de se brûler la cervelle. Le misérable tomba mort auprès de sa victime. L’enseigne du Sergent d’armes et celle du Chou colossal disparurent à la fois.