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Histoire des enseignes de Paris

Chapter 22: XVIII ENSEIGNES ARMORIÉES
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About This Book

This work surveys the history and variety of Parisian shop signs and house-boards, tracing their origins, iconography, and social functions from medieval times to the modern city. It catalogues typologies and motifs, links images to trades and urban topography, and records regulatory, anecdotal, and archaeological evidence. The text combines archival research, popular tradition, and engraved illustrations, and offers a historical plan to situate former signs. An appendix and editorial notes complete the study, highlighting how these visible emblems shaped identification, collective memory, and everyday navigation in the streets of Paris.

XVIII

ENSEIGNES ARMORIÉES

NOUS avons lu quelque part que les armoiries de la noblesse ne sont pas antérieures aux enseignes des artisans et des marchands, et que les unes, comme les autres, furent inventées presque en même temps et dans le même but, qui était de se distinguer et de se faire connaître. La définition du mot ENSEIGNE, que nous avons déjà citée (voir p. 28), d’après le Dictionnaire étymologique de la langue françoise, par Ménage, donne raison, en effet, à ce rapprochement historique, qui n’a pas été fait avec intention de rabaisser les armoiries de la noblesse: «Enseigne, dit Ménage, c’est une marque qui, aidant à discerner quelque personne, ou quelque chose, d’avec une autre, la fait connaître: l’enseigne d’une maison, d’une hôtellerie, d’une compagnie de gens de pied; une enseigne, qui se portoit autrefois au chapeau ou en quelque autre endroit; l’enseigne d’un sergent ou d’un messager, qui est une chose semblable à ce qui s’appelle l’émail, à l’égard des hérauts d’armes; et de là cette façon de parler: à telles enseignes; d’insigne ou d’insignium.» L’un et l’autre mot latin étaient employés, au moyen âge, pour désigner également l’écu armorié d’un noble et l’enseigne d’une boutique. Il est donc tout naturel que, dès l’origine, les enseignes des maisons et des marchands se soient approprié les armoiries de la noblesse.

Ces armoiries, d’après l’opinion des historiens les plus judicieux, ne remonteraient pas au-delà des croisades. On ne saurait pourtant confondre les armoiries nobiliaires avec les emblèmes figurés et les hiéroglyphes de fantaisie qui furent de tout temps représentés sur les boucliers et les drapeaux (insignia) des gens de guerre, car il fallait bien qu’un chef, couvert d’armes défensives qui lui cachaient le visage, portât sur lui quelque insigne destiné à le faire reconnaître de ses soldats dans la mêlée d’une bataille. Ce sont ces signes caractéristiques et qualificatifs qui devinrent, à l’époque des croisades, la marque distinctive de la noblesse militaire et qui formèrent par la suite les armoiries héréditaires des familles nobles. La première croisade date de 1090. Il est possible que les enseignes proprement dites aient paru vers la même époque dans les villes, quoique la première enseigne connue ne date que du commencement du XIIIᵉ siècle. N’est-il pas permis de supposer que parmi les croisés qui avaient pris l’enseigne de la Croix sur leurs vêtements il y en eût quelques-uns qui, empêchés de partir pour la croisade, arborèrent sur leurs maisons la croix, qu’ils s’honoraient d’avoir prise comme un vœu de faire tôt ou tard le voyage de la terre sainte? Ce serait là une explication rationnelle de l’usage multiplié et général du signe de la Croix dans les enseignes de maisons et de boutiques, Croix rouges, Croix blanches, Croix d’or ou d’argent, qui représentaient une espèce de croisade des enseignes.

On ne saurait, d’ailleurs, méconnaître l’analogie singulière et incontestable qui existe entre les figures de l’écu armorial et celles des plus anciennes enseignes. On voit dans les enseignes, comme dans les armoiries, les mêmes figures empruntées à tous les objets qui ont une forme et un nom dans la création de Dieu et dans celle des hommes; bien plus, par les enseignes, ces figures sont reproduites avec les couleurs et les émaux variés qu’elles ont dans les armoiries. Il n’y a de différence que dans le champ ou le fond sur lequel les figures sont peintes: la couleur ou le métal de ce champ n’a pas d’importance dans une enseigne; il est, au contraire, un des caractères de l’armoirie. On trouverait dans l’Indice armorial (1635) de Louvan Geliot non seulement la sommaire explication de tous les mots utiles au blason des armoiries, mais encore presque tous les noms des figures que représentaient les enseignes. Ici, ces figures appartiennent à la nature humaine: le corps de l’homme, sa tête, son bras, sa main, sa jambe, etc.; là, à la nature physique: le soleil, la lune, le croissant, les étoiles, etc.; ici, à la nature animale: le lion, le cheval, le chien, le loup, le serpent, le poisson, etc.; là, à la nature végétale: l’arbre, la feuille, la fleur, le fruit, etc. Puis, viennent toutes les figures des instruments, des ustensiles, des objets divers qui sont l’œuvre de l’homme: dans les armoiries, on remarque de préférence quantité d’objets matériels de la vie chevaleresque et nobiliaire; dans les enseignes, beaucoup d’objets qui rappellent la vie bourgeoise et marchande. En un mot, enseignes et armoiries offrent l’image diversifiée de tout ce qui frappe les yeux et la pensée dans l’existence des peuples. C’est en 1150 qu’on vit apparaître le Blason ou l’Art héraldique, qui posa les règles de l’ordonnance des armoiries; ce fut certainement vers ce temps-là que les enseignes, par la loi de l’imitation, prirent au blason tout ce qu’elles pouvaient lui prendre.

M. Firmin Maillard, qui a fait une très bonne notice sur les enseignes[205], n’a pas remarqué les rapports analogiques que nous constatons entre les enseignes et les armoiries, à l’origine des unes et des autres; mais il énumère cependant nombre d’enseignes de Paris, la plupart très anciennes, qui auraient dû l’éclairer sur le rapprochement naturel qu’on peut faire des armoiries et des enseignes, du moins à leurs origines communes et simultanées. M. F. Maillard indique seulement le blason comme une des sources où les faiseurs d’enseignes ont puisé: «Les animaux, les astres, la religion, le blason, les ustensiles, les outils, fournissaient aussi leur contingent aux enseignes; les animaux, dans une grande proportion, et, chose curieuse, les outils dans la moindre; ainsi nous trouvons le Lion d’Or, le Lion d’Argent, le Cheval de toutes les couleurs, le Cygne, le Dauphin, le Mouton, les Lévriers, les Coulons (pigeons), le Paon, le Coq, les Singes, les Connins (lapins), la Limace, les Pourcelets, l’Écrevisse, le Papegaut (perroquet), la Hure de Sanglier, le Pied de Biche, la Queue de Renard, et la Corne de Cerf, qui est une des plus anciennes et qui toujours a été employée; et pour les outils, le Maillet, le Rabot, la Navette, les Ciseaux, la Faux et la Serpe.» Comment M. Firmin Maillard ne s’est-il pas aperçu que la plupart de ces enseignes étaient des emprunts faits aux armoiries? On rencontrait jadis dans les vieilles enseignes de Paris d’autres emprunts, encore plus caractérisés, qui accusaient davantage la fréquente similitude de l’enseigne du blason et de l’enseigne de la rue. Aussi, sans parler du Signe de la Croix, qui rattache sans doute aux croisades les enseignes, nous aurions à signaler, parmi celles que Berty a relevées et qui étaient les plus anciennes de la Cité et du quartier du Louvre, la maison du Heaume, la maison de l’Epée, la maison de l’Epée rompue, la maison de la Housse, etc.

On sait que les armoiries adoptèrent une foule d’animaux chimériques, qui ne s’étaient montrés que dans les récits des voyageurs crédules ou menteurs, qui, au retour de leurs voyages dans des pays lointains et presque inconnus, ne manquaient pas de charger de contes et de détails extraordinaires leurs récits, d’autant plus curieux qu’ils étaient incroyables. Le blason et les enseignes firent leur profit de ces inventions fantastiques. «Les sauvages, les arbres secs, les singes verts et autres merveilles des pays lointains, dit M. Alfred Maury[206] avec beaucoup d’ingéniosité, étaient mis peut-être sur les enseignes des auberges, par flatterie pour les voyageurs, comme échantillons des souvenirs et surtout des belles vérités qu’ils rapportaient de loin.» En effet, la description des animaux imaginaires défrayait alors les relations des voyageurs. La licorne et le paon blanc étaient au nombre de ces animaux, quoiqu’on eût apporté à Paris, au XIIIᵉ siècle, un paon blanc et une prétendue licorne, qui laissèrent leurs noms à deux rues, où on les montrait au public moyennant une modique redevance; on y avait vu aussi plus d’une fois des hommes sauvages, d’une taille énorme, avec de longs cheveux et une grosse barbe touffue; mais les singes verts, que des voyageurs se vantaient d’avoir rencontrés en Afrique, on ne les vit jamais que sur les enseignes et sur quelques écussons d’armoirie tout à fait réfractaires aux lois du blason. Quant à l’Arbre sec, dont le blason s’était emparé plus volontiers que des Singes verts, c’était, nous l’avons dit, un arbre mystérieux, dont il est question dans les anciens fabliaux et que les pèlerins qui revenaient de Jérusalem assuraient être allés voir non loin de la vallée de Josaphat. Quelques autres croyances fabuleuses, le Phénix, la Sirène, etc., avaient été aussi consacrées par les armoiries et les enseignes.

Les hôtels construits ou habités par des familles nobles portaient comme enseignes, au-dessus de la porte d’entrée, les armes sculptées ou peintes de ces familles. Ces écussons nobiliaires excitèrent sans doute la convoitise des marchands, qui voulurent aussi avoir des armoiries pour enseignes, et qui placèrent leur industrie ou leur commerce sous la protection de l’Écu de France ou d’un autre écu armorié de province ou même d’abbaye. Personne n’y trouvait à redire, et l’on voyait de tous côtés se multiplier ce genre d’enseigne. Nous croyons, cependant, que l’Écu de France n’était pas à la libre disposition de tous les marchands qui voulaient le prendre pour enseigne, et qu’il appartenait de préférence aux fournisseurs privilégiés du roi et des princes du sang. Les hôtelleries, qui payaient une forte redevance pour avoir droit de logis public, et peut-être aussi comme droit d’enseigne, se trouvèrent bien de la prise de possession d’un écusson royal ou princier, français ou étranger. Voici, d’après Adolphe Berty, une petite liste des anciennes maisons à écussons que cet archéologue avait rencontrées, à différentes dates, dans quelques rues de la Cité, du quartier du Louvre et du quartier Saint-Germain-des-Prés. On pourra, d’après cette énumération, se faire une idée de la multitude d’enseignes du même genre qui devaient exister aux mêmes époques dans les autres quartiers de Paris.

CITÉ. rue aux Fèves, maison de l’Écu de France (1423-1600). rue Saint-Christophe, maison de l’Écu d’Orléans (1425-1601), maison de l’Écu de Bretagne (1545-1575). rue de la Licorne, maison de l’Écu de Bourgogne (1633). rue de la Lanterne, maison de l’Écu de Pologne (1575-1605).

QUARTIER DU LOUVRE. rue du Chantre, maison de l’Écu de Bretagne (1700). C’était une hôtellerie qui avait eu tour à tour l’enseigne du Cheval rouge et celle du Cheval blanc; maison de l’Écu de France (1489). rue du Coq, maison de l’Écu (1687), maison de l’Écu de France (1399). rue Fromenteau, maison de l’Écu de France (1572-1655); autre maison avec la même enseigne (1571). rue Saint-Thomas-du-Louvre, maison de l’Écu de Navarre (1531-1628); rue Saint-Honoré, maison de l’Écu de Navarre (1531). Elle devint, en 1640, maison de l’Écu de France, après avoir été maison du Cheval rouge; ce devait être une hôtellerie. Maison de l’Écu de Pologne (1586-1640), maison de l’Écu vert (1624), maison de l’Écu de Bretagne (1410).

QUARTIER DU BOURG SAINT-GERMAIN. rue Saint-Jean-Saint-Denis, maison de l’Écu de Berry (1308). rue des Boucheries, maison de l’Écu de France (1405-1695). rue-neuve-Saint-Lambert, plus tard rue de Condé, maison du Petit Écu de France (1517-1648).

Nous avons rencontré, dans les Comptes du Domaine de Paris pour l’année 1421[207], l’écu d’un prince de la maison de France, égaré dans une des rues les plus malhonnêtes de la ville: «De Jean Jumault, etc. Pour les rentes d’une maison, cour et estables, ainsi que tout se comporte, scéant à Paris en la rue Grate..., près de Tire..., où pend l’enseigne de l’Écu de Bourgogne, étant en la censive du roi». Cette maison, qui devait être une hôtellerie mal famée, nous rappelle, à quatre siècles en arrière, la fameuse chanson de Vatout intitulée: l’Écu de France. Mathurin Régnier n’eût pas rougi de loger à cette enseigne, lui qui, dans ses vers, envoie sa chambrière jusques à l’Escu de Savoie. Ces enseignes à l’écu étaient encore en faveur au XVIIIᵉ siècle, mais elles disparurent toutes pendant la Révolution, quand elles eurent été mises hors la loi par la République. On raconte qu’une enseigne de cette espèce, la dernière qui ait protesté contre les enseignes à la Guillotine, fit trancher la tête à son imprudent défenseur, lequel osa répondre devant le tribunal révolutionnaire que, pour témoigner de son respect aux règlements de la police républicaine, il ferait peindre sur son enseigne la France sans un écu.

Les artisans et les marchands avaient toujours été fiers de mettre un écu armorié sur leur maison ou sur leur boutique. Ne pouvant se faire anoblir individuellement, même à prix d’argent, ils demandèrent et obtinrent, en juillet 1629, des armoiries pour cinq des six grands corps de métiers, et cela, grâce à l’influence de Christophe Sanguin, seigneur de Livry, prévôt des marchands[208]: il fut donc permis aux marchands merciers, grossiers et joailliers de la ville de Paris de prendre pour armoiries trois nefs d’argent à bannière de France, un soleil d’or à huit rais en chef, entre deux nefs, sur champ de sinople; aux marchands drapiers: un navire d’argent à bannière de France, flottant, un œil en chef, sur champ d’azur; aux marchands épiciers et apothicaires: un coupé d’or et d’azur, et sur l’azur une main d’argent tenant des balances d’or, et sur l’or deux nefs flottantes, aux bannières de France, accompagnées de deux étoiles à cinq pointes de gueules, avec la devise en haut: Lances et pondera servant; aux marchands bonnetiers: cinq nefs d’argent aux bannières de France, une étoile d’or à cinq pointes en chef, sur champ violet pourpre; aux marchands de vin, qui avaient remplacé les pelletiers dans les six corps: un navire d’argent à bannière de France, flottant, avec six autres petites nefs d’argent à l’entour, une grappe de raisin en chef, sur champ d’azur. Dieu sait si les membres de ces cinq corps se firent faute d’exposer sur leurs enseignes ces belles armoiries blasonnées par d’Hozier, juge d’armes de France! Les orfèvres, qui n’avaient pas voulu recevoir d’armoiries nouvelles, déclarèrent se contenter de celles qu’ils tenaient de saint Louis: de gueules, à la croix denchée d’or, cantonnée au premier et au quatrième d’une couronne d’or, et au second et au troisième d’un ciboire couvert d’or; au chef d’azur semé de fleurs de lis d’or sans nombre, avec cette devise: In sacra inque coronas. Plusieurs communautés, envieuses de ces armoiries attribuées aux six corps, se donnèrent, de leur propre autorité, des armes parlantes, dans un écu factice, où les couleurs et les émaux n’étaient pas toujours conformes aux lois de la science héraldique. Les perruquiers, qui faisaient remonter au règne de saint Louis l’origine de leur corporation, se contentèrent d’un écusson d’azur avec des fleurs de lis sans nombre. Tous ces inventeurs d’armoiries marchandes eurent à payer, en guise d’amende, ou à titre de confirmation, le droit d’armoiries, quand l’édit du roi de 1696 ordonna de prélever, sans examen contradictoire, ce droit sur tous ceux qui avaient des armoiries ou qui s’étaient targués d’en avoir. La vanité des bourgeois et des marchands fut mise ainsi à contribution au profit du roi. Ils y gagnèrent, toutefois, de n’avoir plus à craindre les recherches et les vexations des juges d’armes, qui enregistrèrent d’office, ne varietur, ces armoiries de métiers. Ce fut, en quelque sorte, l’établissement de la noblesse marchande: «J’ai vu, dit Charles Maurice[209], les boutiques des perruquiers de Paris peintes en bleu d’azur sur toute leur étendue extérieure, et parsemées de fleurs de lis. C’était un privilège de leur corporation.»

Les marchands, très friands de noblesse, parvenaient souvent à faire souche de nobles. On sait que le duc de Villeroy descendait d’un marchand de poissons enterré aux Innocents. Sous Louis XIII, Castille, gendre d’un président du Parlement, était marchand à l’enseigne des Trois Visages; il s’anoblit d’une étrange manière, en se faisant passer pour le descendant d’un bâtard de Castille. Sa grande fortune fit le reste, la fortune étant, comme on disait, la meilleure savonnette à vilain. Un satirique du temps de Louis XIV[210] a raconté ainsi un de ces anoblissements de marchands, et l’anecdote suivante vient à l’appui de cette dédaigneuse révélation de Ménage: «Les armoiries des nouvelles maisons sont, la plus grande partie, les insignes de leurs anciennes enseignes.»

L’enseigne de son père étoit un ladre vert:
Aussitôt l’écusson d’argent se vit couvert,
Un lion de sinople ensuite l’on applique
Sur le champ argenté, mais lion magnifique,
Mais lion lampassé, rampant, onglé, gueulé,
Et qui sentoit beaucoup son noble signalé:
Ensuite il prit le nom d’une maison illustre,
Et par là prétendit mettre la sienne en lustre.
Certain marquis en eut quelques milliers de louis,
Marquis de qui les biens s’étoient évanouis,
Noble, mais qui devoit jusques à sa chemise,
Et, pour trancher le mot, gueux comme un rat d’église.
Jamais homme ne fut ni plus fat ni plus vain,
Que (déguisons son nom) ce Monsieur le vilain....
Un de ces beaux messieurs, fils d’un vendeur de sarge,
Devint un gros Monsieur, mais en fort peu de temps....

L’enseigne se mariait souvent avec l’écusson nobiliaire, qu’elle redorait. Ainsi, en 1690, Fleuriau d’Armenonville ayant épousé la fille de Gilbert, le marchand de draps à l’enseigne des Rats, on le chansonna sur l’air de Pierre Bagnolet, alors fort à la mode, et les Rats revenaient dans chaque couplet. Le seigneur d’Armenonville n’en fit pas moins bonne figure avec la dot de sa femme, lorsqu’on chantait autour de lui:

Le roi fait deux présidents,
Jean Gilbert et Montferrant;
L’un jadis fut rat de ville,
Et l’autre fut rat des champs[211].

Le contrôleur général Philibert Orry avait bravement arboré sur son écu le Lion grimpant, enseigne du libraire Orry, son grand-père; et l’on a prétendu que les mains apaumées du blason des Potiers, ducs de Gèvres, etc., n’étaient autre chose que les gants qui servaient d’enseigne à leur aïeul le marchand pelletier.

Il ne faut pas oublier que l’enseigne a quelquefois fait le nom d’une famille, qui s’est anoblie avec son sobriquet d’enseigne. Les Trudaine, par exemple, qui s’élevèrent par la noblesse échevinale à la noblesse de cour, et qui comptaient dans leur famille, au XVIIIᵉ siècle, un prévôt des marchands, deux membres de l’Académie des sciences, un économiste, ami de Turgot, et deux poètes, amis d’André Chénier, devaient leur nom à l’enseigne d’un de leurs ancêtres. Cette enseigne, la Truie qui daine, c’est-à-dire la Truie qui fait la daine ou la dame, avait formé le surnom de Truie daine, et ce surnom, en passant par la bouche du peuple, laissa le nom de Trudaine[212] au marchand, qui le légua à ses enfants avec sa fortune honorablement acquise et sa réputation d’honnête homme, si dignement continuée par ses descendants.

XIX

ENSEIGNES EN RÉBUS

CES sortes d’enseignes, qui ont eu un moment de vogue vers la fin du XVIᵉ siècle, parmi le peuple de Paris, ne nous paraissent pas avoir existé avant la première moitié de ce siècle-là. On trouve, en effet, dans Rabelais, de véritables rébus, auxquels il ne manque que d’être représentés en figures. Clément Marot, dans son épître du Coq-à-l’âne, qui doit être de l’année 1536 ou 1537, a parlé le premier du rébus de Picardie, et en a donné un spécimen, en disant:

Car, en rébus de Picardie,
Une estrille, une faux, un veau,
Cela fait estrille fauveau.

Plusieurs enseignes de cette époque, en effet, avaient adopté ce rébus de l’Estrille fauveau. Tabourot, dans ses Bigarrures du Seigneur des Accords, dont le premier livre a paru d’abord en 1572, s’est donc trompé, quand il ne fait remonter la mode des rébus qu’à l’année 1567 ou 1568. Voici comme il raconte l’origine de cette drôlerie plus amusante que spirituelle[213]: «Sur toutes les folastres inventions du temps passé, j’entends depuis environ trois ou quatre ans en ça, on avoit trouvé une façon de devise par seules peintures, qu’on souloit appeler de Rébus, laquelle se pouvoit ainsi définir, que ce sont peintures de diverses choses ordinairement cognues, lesquelles, proférées de suite sans article, font un certain langage; que ce sont équivoques de la peinture à la parole. Est-ce pas dommage d’avoir surnommé une si spirituelle invention de ce mot rébus, qui est général à toutes choses et lequel signifie des choses...? Quant au surnom qu’on leur a donné de Picardie, c’est à raison de ce que les Picards, de tous les François, s’y sont infiniment plus adonnez et délectez.» Étienne Tabourot nous offre ensuite de nombreux exemples des rébus de Picardie, qu’il va chercher jusqu’en Italie; mais nous n’avons à nous en occuper qu’au point de vue des enseignes de Paris.

«Je vay donc commencer, dit-il, à ce que j’ay remarqué, et premièrement aux enseignes de Paris, car ce sont rébus équivoquaux sur le langage usité en icelles, lequel, comme tesmoigne Glarean, De opt. lat. græcique sermonis pronontiat., attribué par aucuns à Erasme, abhorre les R R et ne les prononce sinon à demy, au lieu de S, comme Jerus Masia.» Ainsi, pour les enseignes en rébus, on avait soin de reproduire en quelque sorte le langage du peuple de Paris, avec sa prononciation, dans les figures qu’on employait pour l’interpréter. Cette prononciation populaire était représentée aussi exactement que possible dans une enseigne que Sauval a citée, sans aucune observation[214], et qui n’a pas été bien comprise depuis par ceux qui l’ont mentionnée d’après cette citation. Cette enseigne, selon Tabourot, était placée «devant le logis d’un invitateur pour les morts», c’est-à-dire d’un clocheteur des trépassés, qui allait, de rue en rue, sonnant sa clochette, avertir les parents et les amis de venir assister aux obsèques d’un mort. «Elle est ainsi, dit Tabourot: un os, un sol neuf, des poulets morts, autrement trespassez, qui se prononce, selon leur dialecte: Os sou neu poulets trespassez, c’est-à-dire: Aux sonneurs pour les trespassez. Son voisin, le reprenant, disoit qu’il devoit peindre de ces trinquebaleurs de cloches, qui portent une robbe courte d’audience, allans par les rues de Paris.»

Tabourot décrit, à la suite de cette enseigne, quatre autres enseignes, qui étaient également parisiennes et du même dialecte que la précédente: une seule de ces enseignes était connue, comme la première; c’est celle qui avait fourni le nom de la rue du Bout-du-monde et qui a subsisté jusqu’au milieu du siècle dernier. «Selon le mesme dialecte, dit Tabourot, on a fait ceste-ci, d’un soldat qui appareille une poulle, et y a au dessous: Au compagnon pour la pareille, quasi dicat: Poule appareille.

«Un os, un bouc, un duc, un monde sont prins pour dire: Au bout du monde.

«Aux babillars, pour dire un homme qui bat des billars.

«A la place Maubert est celle-ci: Au poing d’or et moins d’argent, rapportée par un poing doré et une main argentée.»

Citons encore deux rébus d’enseigne, qui pourraient bien, surtout le second, avoir figuré sur des enseignes de Paris. «Un G d’or et un G d’argent signifie de mesme: J’ay d’or, j’ay d’argent, car on prononce , au lieu de j’ay.

«Aux Chassieux, pour des chats qui scient un plat de bois, quasi: Aux chats sieurs

Ces rébus de Picardie, qui s’étaient glissés jusque dans les armoiries, avaient eu sans doute plein succès dans les enseignes, mais ces enseignes ont bientôt disparu, et nous n’en retrouvons qu’un petit nombre qui datent de l’origine du rébus. Les plus anciennes sont celles des libraires; la plus compliquée est celle de Guillaume Godard, qui demeurait sur le pont au Change, devant l’horloge du Palais, à l’enseigne de l’Homme sauvage; voici la description de ce rébus, gravé sur cinq lignes au verso du titre d’une édition des Heures de Nostre-Dame à l’usaige de Paris, imprimée en 1513; 1ʳᵉ ligne: un salut d’or, monnaie du temps, un os, NS, la Vierge Marie à genoux devant Jésus crucifié; ce qui signifiait: Saluons Marie priant Jésus en croix; 2ᵐᵉ ligne: N, un os, le signe abréviatif de la syllabe con, une scie, une anse, deux éperons, une sappe ou prison, ce qui signifiait: En nos consciences espérons sa paix; 3ᵉ ligne: le signe abréviatif de je, A, Dieu le père, un monticule, un cœur, et la note de musique mi, ce qui signifiait: J’ay à Dieu mon cœur mis; 4ᵉ ligne: le signe abréviatif de je, une poire, un parc de chasse ou de pêche en osier, A, X, ce qui signifiait: J’espère paradis; 5ᵉ ligne, un loup, un ange, A, Dieu le père, C, ce qui signifiait: Louange à Dieu soit. Le rébus de l’enseigne de Jean de Brie, gravée également sur le titre d’un livre d’Heures à l’usaige de Paris, nous donne l’adresse du libraire et de son associé Jean Bignon, demeurant

rue Saint-Jacques en 1512: In vico Sancti Jacobi, à la Limace, cy me vend et achate. Cette légende, moitié latine, moitié française, est ainsi représentée: Ī, une vis, un coq, un saint Jacques en costume de pèlerin, A, la note de musique la, une limace, une scie, ME, un van, EA, une chatte. Un autre libraire, nommé Jehan de la Landre, dont nous pouvons nous représenter l’enseigne en rébus, demeurait, en 1566, au jeu de paume des Rats bottés, dans le faubourg Saint-Marceau[215].

Sauval cite quatre enseignes en rébus, sans nous apprendre dans quelles rues elles se trouvaient: «Quant aux enseignes, dit-il, le ridicule qui s’y trouve vient d’un mauvais rébus: A la Roupie, une pie et une roue; Tout en est bon, c’est la Femme sans tête; la Vieille Science, une vieille qui scie une anse; Au Puissant Vin, un puits dont on tire de l’eau[216]».

L’enseigne du Puits sans vin, ou Puissant Vin, devait être assez commune à Paris, puisque Berty nous indique une maison du Puits sans vin, dans la rue Saint-Honoré, avec la date de 1713. Une autre enseigne, sculptée en bas-relief et peinte, qu’on voit encore dans la rue Mouffetard, à la porte d’un épicier qui y a fait ajouter, de chaque côté, en pendentifs, deux pains de sucre, avec cette légende: A la bonne Source, représente deux francs lurons qui tirent de l’eau d’un puits et qui pourraient bien avoir figuré autrefois à la porte d’un marchand de vin dans une enseigne du Puits sans vin. Berty a signalé encore, sans le savoir, une enseigne en rébus, dans la rue Fromenteau, où se trouvait la maison du Mal assis, en 1568: le mal assis était généralement un coq perché sur une patte. Quant à la maison du Chat lié, dans la même rue, en 1671, cette enseigne en rébus faisait allusion, nous l’avons dit, au nom de Robert Challier, qui avait été propriétaire d’un hôtel voisin[217].

Le Signe de la Croix, un cygne au pied d’une croix qu’il enlace avec son cou, et le Bon Coing, avec ce fruit odorant, qui veut dire le bon coin, se retrouvent encore sur beaucoup d’enseignes de Paris, sans avoir changé de sens ni de caractère depuis des siècles. Nous avons aussi, en plusieurs endroits, notamment rue Saint-Denis, rue des Deux-Écus, et rue Vauvilliers, la fameuse enseigne du Chat qui pelote, représentant un chat qui jongle avec des pelotes de fil ou de coton. Il y avait aussi le Chat qui pêche dans une ruelle qui descendait de la rue de la Huchette jusqu’à la rivière, et qui avait pris le nom de cette enseigne. Mais nous hésitons fort à reconnaître avec quelques érudits un peu trop imaginatifs que toutes les enseignes au Chat fussent des rébus, lors même qu’on nous prouverait que le peuple voyait dans l’enseigne du Chat qui pelote cette équivoque assez difficile à en tirer: Chaque y pelote, c’est-à-dire chacun y fait sa pelote. On a voulu traduire aussi le Chat qui pêche par cette légende insignifiante: Chaque y pêche, c’est-à-dire chacun vient s’y fournir de ce qu’il lui faut. Les rébus de nos pères, avec leurs assonances approximatives, étaient plus intelligibles et plus ingénieux que les nôtres.

L’enseigne en rébus: A l’Assurance (un A sur une anse) remonterait au XVIIᵉ siècle, quoique Sauval ne l’ait pas citée; celle du Saint Jean-Baptiste (singe en baptiste), représentant un singe avec une collerette et des manchettes, nous paraît une invention plus bizarre que spirituelle. Les rébus des enseignes modernes sont la plupart des réminiscences du passé, et ce ne sont pas les plus curieux qui ont été conservés ou remis en vogue. Dans tous les cas, on n’a pas gardé ceux qui ne seraient plus compréhensibles, en raison de l’altération de la langue, comme les Gras scieurs, dans lesquels il fallait voir les Gracieux. Mais on rencontre encore aujourd’hui, dans les faubourgs, des enseignes qui ont toujours le même attrait pour le populaire des vieux quartiers de Paris, comme les suivantes: aux Contents (au comptant), à l’Épi scié (à l’épicier), au Verre galant (au vert galant), au Canon de la Bastille (place de la Bastille), au Canon de Bordeaux, au Grand I vert (au grand hiver), aux Vieux par chemins (aux vieux parchemins), etc.[218]

«L’enseigne de l’Épi scié, ou des Épis sciés (épiciers), dit M. J. Poignant, cette enseigne, qui jusqu’en 1855 a fleuri au-dessus d’un café borgne du boulevard du Temple, servait peut-être au XVIIIᵉ siècle à illustrer les officines de ces honorables industriels.» Nous avons vu ce rébus de l’épi scié (l’épicier) dans un livre de la fin du XVIᵉ siècle. Quant à la fameuse enseigne de la Femme sans tête, il appartenait à la galanterie française de lui faire réparation d’honneur, en appliquant l’impertinente légende de Tout en est bon, non plus à une femme décapitée, mais à un porc doré des pieds à la tête[219]. Enfin nous avons recueilli, dans le quartier des Halles, au fameux débit de consolation de Paul Niquet, le dessin de son enseigne en rébus, peinte sur le mur, avec beaucoup de talent, dans un cadre ornementé du meilleur goût: elle représente une mappemonde portant écrit le mot POLE, un nid avec trois petits oiseaux qui piaillent, un groupe de vaisseaux qui élèvent leurs mâts derrière le quai d’un port, la lettre N avec apostrophe dans une haie, des empreintes de pas, et un Maure assis, la hache à la main. L’obscurité même du rébus fait le plus grand attrait de l’enseigne, qu’il faut traduire tout bonnement par ces cinq mots: Paul Niquet n’est pas mort.

XX

ENSEIGNES A INSCRIPTIONS, A PROVERBES, A DEVISES ET ENSEIGNES IMAGINAIRES

LES enseignes avec inscriptions latines devaient être très nombreuses aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais ces enseignes pédantes n’étaient pas faites pour le populaire. Nous ne parlerons pas ici des inscriptions pieuses avec citations bibliques ou évangéliques: nous en avons parlé dans les chapitres XI et XVI. Voilà longtemps que ces inscriptions ont disparu, même dans le quartier de l’Université. Nous n’en citerons qu’une, qui accompagnait le portrait d’un charlatan célèbre du XVIIᵉ siècle, nommé Carmeline, lequel tenait ses assises sur le Pont-Neuf. «Carmeline, qui étoit un fameux arracheur de dents et en remettoit d’autres en leur place, avoit fait mettre, à côté de son portrait exposé enveüe sur la fenestre de sa chambre, qui regarde le Cheval de bronze, le mot de Virgile sur le Rameau d’or, au sixième livre de l’Énéide:

Uno avulso non deficit alter,

et l’application en est heureuse[220].» La citation virgilienne pouvait se traduire ainsi, en style de dentiste: «Une dent enlevée, une autre dent ne manque pas de la remplacer.»

On voyait encore, il y a quelques années, une inscription latine gravée sur la façade d’une maison fort ancienne, au coin des rues de la Calandre et de la Cité, au-dessus de la boutique d’une lingère, qui ne pouvait donner aucun renseignement sur cette inscription, que les antiquaires cherchaient vainement à expliquer:

Urbs me decolavit,
Rex me restituit,
Medicus amplificavit.

Ces trois lignes sont aisées à traduire: «La ville me décapita, le roi me rétablit, un médecin m’augmenta.» Le bibliophile Jacob a donné une explication ingénieuse de cette inscription énigmatique: «On pourrait supposer, dit-il[221], que le voyer de Paris ayant fait abattre un ou deux étages de cette maison, qui était trop haute, elle fut rétablie dans son premier état, d’après les ordres du roi, et encore exhaussée par un médecin qui la possédait; mais nous croyons plutôt qu’un crime détestable avait été commis dans une maison qui s’élevait à cet endroit, laquelle fut démolie et la place laissée vide, en mémoire du crime, par arrêt du Parlement. Le roi seul avait le droit d’infirmer un arrêt de ce genre, en permettant de bâtir sur le terrain vague et infâme.» Deux pages plus loin, le Bibliophile semble donner la preuve de sa supposition: «Le samedi 24 janvier 1604, raconte Pierre de l’Estoile dans son Journal du règne de Henri IV, un gentilhomme anglois tua, en une maison de la rue de la Calandre, un élu de la ville, qui lui avoit donné un soufflet, et eut sa grâce du roi, pource qu’il étoit Anglois.»

Les inscriptions étaient ordinairement plus intelligibles, et elles servaient souvent à expliquer ce qu’il y avait d’obscur et d’inusité dans les enseignes. Ainsi, il y a quelques années, on voyait dans le quartier du Temple une enseigne représentant deux escargots qui se faisaient amoureusement les cornes, avec cette légende: A la sympathie. Il eût fallu certainement une inscription pour rappeler que cette enseigne, assez étrange, avait été inaugurée vers 1851, à l’occasion d’une des plus bizarres mystifications qui eussent jamais préoccupé la société bourgeoise de Paris. Le poète romancier Méry, qui eut le génie et presque le privilège de ces énormes mystifications publiques, se prit à raconter dans les journaux qu’un savant naturaliste, Jules Allix, qui devint plus tard membre de la Commune, avait découvert qu’il existait une telle sympathie entre les escargots mâles et femelles, qu’en séparant deux de ces mollusques, qu’on trouvait collés l’un à l’autre pendant la saison de leurs amours, on pouvait les employer en guise de télégraphe électrique, de telle sorte qu’ils continuaient de communiquer ensemble à des distances incommensurables. Par exemple, on gardait l’un en France, dûment mis en chartre privée, et l’on envoyait l’autre en Amérique bien enfermé dans une boîte; alors, grâce à la sympathie mystérieuse qui unissait les deux escargots, il était facile d’établir entre eux un courant d’électricité, qui se produisait simultanément de l’un à l’autre, en caressant légèrement avec les barbes d’une plume l’extrémité des cornes de ces deux escargots. Le professeur Allix était très sérieusement convaincu et personne ne douta d’abord de la réalité de cette découverte, qui provoqua bientôt un immense éclat de rire. Mais, deux ans après, l’enseigne des Deux Escargots survivait seule au souvenir du puff propagé par Méry et Girardin pour mystifier le bourgeois. Nous croyons qu’une enseigne qui, il y a peu d’années, se voyait à l’entrée de la rue Laffitte, chez un gantier, était encore plus aisée à comprendre que celle des Deux Escargots. Le gantier avait fait inscrire sur sa boutique: Aux Deux Sœurs, et au dessous: Nos peaux seules font nos gants. Les deux sœurs n’étaient autres que deux chèvres!

Les enseignes à proverbes et devises devaient être très nombreuses au XVIᵉ siècle, mais il n’en reste peut-être pas une seule en place. Cette espèce d’enseigne fut surtout appréciée de certains libraires et imprimeurs de Paris, qui évitaient de donner un caractère religieux et surtout protestant à leurs enseignes.

Voici, d’ailleurs, un petit spécimen de ces devises, en grec, en latin et en français, joyeuses ou philosophiques, littéraires ou professionnelles, qui étaient peintes sur des enseignes de libraires ou d’imprimeurs, généralement au-dessous de leurs marques typographiques, qu’on retrouvait gravées sur tous les livres sortant de leur imprimerie ou de leur librairie: Jean Bignon portait autour de son écusson une sorte de gibecière entre trois grenades: Repos sans fin, sans fin repos.—Jean Barbier, au Palmier: Honneur partout.—Jean Bonfons, rue Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne Saint-Nicolas: une colombe sur un arbre entouré d’un serpent: Estote prudentes sicut serpentes, et simplices sicut columbas.—Gilles Couteau, un grand couteau et deux petits, plantés au milieu d’arbustes: Du grant aux petis[222].—Simon de Colines, le Temps qui fauche: Hanc aciem sola retundit virtus.—Galiot du Pré, une galiote ou galée: Vogue la galée (jeu de mots sur la galée, espèce de cadre à rebord où le compositeur d’imprimerie met les lignes à mesure qu’il les compose).—François Estienne, un cep de vigne chargé de grappes de raisin: Πλέον έλαίου ἤ οἴνου. Plus olei quam vini.—Gilles de Gourmont, l’écu de ses armoiries soutenu par deux cerfs ailés et ayant pour cimier saint Michel qui terrasse le démon (il avait été anobli par le roi):

Tost ou tard, près ou loing,
A le fort du feble besoing.

Denis Janot, un chardon: Nul ne s’y frotte.—Pierre le Brodeux, à l’Oranger, avec son écu d’armoiries: Lege cum prudentia, stude cum sapientia, metue cum patientia.—Frédéric Morel, avec un arbre feuillu: Πᾶν δέηδρον άγαθὁν χαρποὔς χαλους ποιεί.—Gérard Morrhy, la fée Mélusine: Nocet empta dolore voluptas.—Denis Roce, son écu soutenu par deux griffons: A l’aventure tout vient à point qui peut attendre.—Geoffroy Tory, le Pot cassé, dans lequel poussent des fleurs: Non plus, et au dessous: Omnis tandem marcessit flos.—Pierre Vidoue, la Fortune: Audentes juvo.—Laurent Le Petit: un écusson soutenu par deux licornes:

Chascun soit content de ses biens:
Qui n’a suffisance n’a rien.