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Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. cover

Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Chapter 16: CHAPITRE PREMIER.
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About This Book

The work reconstructs the long history of the ancient Gaulish peoples from their earliest nomadic phase through settlement and eventual submission to Rome, organizing the narrative into four periods. It combines annalistic sources from many neighboring peoples with critical analysis to distinguish enduring racial and cultural traits—marked personal bravery, intellect, mobility, aversion to strict discipline and chronic internal rivalry—and regional variations between branches. The author contrasts nomadic and early sedentary social forms to show continuity in character across centuries while explaining institutions, military activity, and interactions with surrounding civilizations.

Note 59: Sortibus dati Hercynii saltus. Tit. Liv. l. V, c. 34.

      Note 60: Illyricos sinus penetravit… in Pannonia consedit. Domitis
      Pannoniis. Justin… l. XXIV, c. 4.

Note 61: Voir ci-dessous, tome I, Année 281 avant J.-C. et seq.

      Note 62: De Galleis Carneis. Inscript. è Fast. ap. Cluvier. Ital.
      antiq. t. I, p. 169.

      Note 63: Τανριστάς καί Ταυρισχούς, καί τούτους Γαλάτας. Strab. l.
      VII p. 293.—Έθνη Κελτιχα. p. 313.—Polyb. l. II, p. 103.

      Note 64: Καί οί Ίάποδες δέ τοϋτο ήδη έπίμιχτον Ίλυριοϊς καί Κελτοϊς
      έθνος. Strab. l. VII; l. IV, p. 313.—Steph. Byz. vº Ϊάποδες.

      Note 65: V. ci-dessous, t. I, Année 279 avant J.-C. t. II, Année 114
      avant J.-C.

On trouvait en outre en-deçà du Danube les Boïes du Norique, ancêtres des Bavarois; ils n'avaient rien de commun avec les colonies galliques; on sait qu'ils venaient de l'Italie cispadane, et étaient un malheureux reste des Boïes-Kimbri accablés et chassés par les armes des Romains[66].

Note 66: V. ci-dessous, t. I, Année 190 avant J.-C.

Seconde branche.

Des témoignages historiques qui remontent aux temps d'Alexandre-le-Grand attestent l'existence d'un peuple appelé Kimmerii ou Kimbri sur les bords de l'océan septentrional dans la presqu'île qui porta plus tard la dénomination de Jutland. Et d'abord les critiques reconnaissent l'identité des noms Kimmerii et Kimbri, conformes l'un et l'autre au génie différent des langues grecque et latine. «Les Grecs, dit Strabon d'après Posidonius, appelaient Kimmerii ceux que maintenant on nomme Kimbri[67].» Plutarque ajoute que ce changement n'a rien qui surprenne[68]; Diodore de Sicile l'attribue au temps[69], et adopte sur ce point l'opinion générale des érudits grecs.

      Note 67: Κιμερίους τούς Κίμβρους όνομασάντων τών Έλήνων. Strab. l.
      VIII, p. 203.

Note 68: Ούχ άπό τρόπου. Plut. in Mar. p. 412.

      Note 69: Βραχύ τοϋ Χαλουμένωνρόνου τήν λέςιν φθείραντος έν τή τών
      Κιμβών προσηγορία. . Diod. Sicul. l. V, p. 309.

Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces Kimbri est Philémon, contemporain d'Aristote: suivant lui, ils appelaient leur océan Mori-Marusa, c'est-à-dire Mer-Morte, jusqu'au promontoire Rubéas; au-delà ils le nommaient Cronium[70]. Ces deux mots s'expliquent sans difficulté par la langue kymrique: môr y signifie mer, marw, mourir, marwsis, mort; et crwnn, coagulé, gelé; en gallic, cronn a la même valeur; Murchroinn la mer glaciale[71].

      Note 70: Philemon morimarusam à Cimbris vocari, hoc est, mortuum
      mare
, usque ad promontorium Rubeas, ultrà deindè Cronium. Plin. l.
      IV, c. 13.

      Note 71: Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48.—Toland's
      Several pieces, p. I, p. 150.

Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les Kimbri et leur donne le nom de Celtes; mais dans son système géographique, cette dénomination très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l'Europe occidentaled[72].

Note 72: Strab. l. VII, ub. supr.

Lorsque, entre les années 113 et 101 avant notre ère, un déluge de Kimbri ou Cimbres vint désoler la Gaule, l'Espagne et l'Italie, la croyance générale fut «qu'ils sortaient des extrémités de l'occident, des plages glacées de l'océan du Nord, de la Chersonèse kimbrique, des bords de la Thétis kimbrique[73].»

      Note 73: Flor. l. III, c. 3. Polyæn. l. VIII, c. 10.—Quintil.
      Declam. în pro milite Marii.—Ammian. l. 31, c. 5.—Cimbrica
      Thetis
, Claudian. bell. Get. V. 638.—Plut. in Mar.—V. ci-dessous,
      t. II, c. 3.

Du temps d'Auguste, des Kimbri occupaient au-dessus de l'Elbe une portion du Jutland; et ils se reconnaissaient pour les descendans de ceux qui, un siècle auparavant, avaient commis tant de ravages. Effrayés des conquêtes des Romains au-delà du Rhin, et leur supposant des projets de vengeance contre eux, ils adressèrent à l'empereur une ambassade pour obtenir leur pardon[74].

Note 74: Strab. l. VII, p. 292.—V. ci-dessous, t. III, Année 9 avant J.-C.

Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Méla après lui, placent les Kimbri au nord de l'Elbe[75]; Tacite les y retrouve de son temps: «Aujourd'hui, dit-il, ils sont petits par le nombre, quoique grands par la renommée; mais des camps et de vastes enceintes sur les deux rives font foi de leur ancienne puissance et de la masse énorme de leurs armées[76].»

Note 75: Strab. l. cit.—Mel. l. III, c. 3.

Note 76: Manent utrâque ripâ castra, ac spatia, quorum ambitu nunc quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitûs fidem. Tacit. Germ. c. 37.

Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de Kimbri; il semble en faire un nom générique: non-seulement il reconnaît des Kimbri dans la presqu'île jutlandaise, mais il place encore des Kimbri méditerranées[77] dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appellation commune des tribus qui portent dans les autres géographes des noms particuliers très-divers.

Note 77: Alterum genus Ingævones quorum pars Cimbri, Teutoni ac Cauchorum gentes. Proximè autem Rheno Istævones quorum pars Cimbri mediterranei, l. IV, c. 3.

Ces Kimbri habitans du Jutland et des pays voisins étaient regardés généralement comme Gaulois, c'est-à-dire comme appartenant à l'une des deux races qui occupaient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande invasion des Kimbri que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises, que Marius a vaincu des Gaulois[78]; Salluste énonce que le consul Q. Cæpion, défait par les Cimbres, le fut par des Gaulois[79]; la plupart des écrivains postérieurs tiennent le même langage[80]; enfin le bouclier cimbrique de Marius portait la figure d'un Gaulois. Il faut ajouter que Céso-rix, Boïo-rix, Clôd[81], etc., noms des chefs de l'armée cimbrique, ont toute l'apparence de noms gaulois.

Note 78: Cicer. de Provinc. consular. p. 512.—Pro. Man. Font. p. 223.

Note 79: Sallust. Jugurth. c. 114.

Note 80: Dio. l. XLIV, p. 262. ed. Hanov. in-fol. 1606.—Sext. Ruf. hist. c. 6, etc.

Note 81: Clôd (kymr.), louange, renommée.

Quand on lit les détails de cette terrible invasion, on est frappé de la promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges s'entendent et se ménagent, tandis que toutes les calamités se concentrent sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur leur frontière; cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, Aduat, pour y déposer leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui composaient toute leur richesse, qu'une garnison de six mille hommes, et continuent leurs courses; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des Belges. Après leur extermination en Italie, la garnison cimbre d'Aduat n'en reste pas moins en possession de la forteresse et de son territoire et devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province Narbonnaise, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Tectosages, colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repoussées avec horreur par les autres peuples gaulois[82]. Ces faits et beaucoup d'autres prouvent que s'il y avait communauté d'origine et de langage entre les Kimbri et l'une des races de la Gaule, c'était plutôt la race dont les Belges faisaient partie, que celle des Galls. Un mot de Tacite jette sur la question une nouvelle lumière. Il affirme que les Æstii, peuplade limitrophe des Kimbri, sur les bords de la Baltique, et suivant toute probabilité appartenant elle-même à la race kimbrique, parlaient un idiome très-rapproché du breton insulaire[83]: or nous avons vu que la langue des Bretons était aussi celle des Belges et des Armorikes.

Note 82: V. ci-après, t. II, c. 3.

      Note 83: Linguæ britannicæ propior. Tacit. Germ. c. 45.—Cf.
      Strab. l. I.

Mais les cantons voisins de l'Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les peuples transrhénans portant la dénomination générique de Kimbri. Les fertiles terres de la Bohême étaient habitées par la nation gauloise[84] des Boïes, dont le nom, d'après l'orthographe grecque et latine, prend les formes de Boiï, Boghi, Boghii et Boci; or Bwg et Bug, en langue kymrique, signifient terrible, et leur radical est Bw, la peur. De plus, nous avons signalé tout-à-l'heure en Italie un peuple des Boïes, prenant le nom générique de Kimbri et paraissant être une colonie de ces Boïes transrhénans. On peut donc hardiment voir, dans les Boïes de la Bohême une des confédérations de la race kimbrique.

Note 84: Boii, gallica gens… manet adhuc Boiemi nomen, significatque loci veterem memoriam, quamvis mutatis cultoribus. Tacit. Germ. c. 28.—Strab. l. VII, p. 293.

Tous les historiens attribuent à une armée gauloise l'invasion de la Grèce, dans les années 279 et 280: Appien nomme ces Gaulois Kimbri[85]; or, nous savons que leur armée se composait d'abord de Volkes Tectosages, puis en grande partie deGaulois du nord du Danube.

Note 85: Appian. bell. Illyr. p. 758. ed. H. Steph. 1592.

Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains, étaient nombreuses sur la rive septentrionale du bas Danube et dans le voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes[86], mêlée probablement de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts Carpathes. Mithridate, voulant former une ligue puissante contre Rome, s'adressa à ces peuples redoutés, «il envoya, dit Justin, des ambassadeurs aux Bastarnes, aux Kimbri[87] et aux Sarmates.» Il est évident qu'il ne faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de toute la largeur du continent de l'Europe, mais bien des Kimbri voisins des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire acquise par leurs frères en Gaule et en Norique. L'existence de nations kimbriques échelonnées de distance en distance, depuis le bas Danube jusqu'à l'Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l'Océan et le Pont-Euxin, en suivant le cours des fleuves, dut être possédé par la race des Kimbri, antérieurement au grand accroissement de la race germanique.

      Note 86: Tacit. German, c. 46.—Plin. l. IV, c. 12.
      —Tit. Liv. l. XXXIV, c. 26; l. XXX, c. 50-57; l. XXXI, c. 19-23.
      —Polyb. excerpt. leg. LXII.

      Note 87: Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos
      ad Cimbros, alios ad Sarmatas, Bastarnasque auxilium petitum misit.
      Justin. l. XXXVIII, c. 3.

Mais sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs, avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs, sous le nom de Kimmerii, dont nous avons fait Cimmériens. Outre les rivages occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu'île appelée à cause de lui Kimmérienne, et aujourd'hui encore Krimm ou Crimée: son nom est empreint dans toute l'ancienne géographie de ces contrées, ainsi que dans l'histoire et les plus vieilles fables de l'Asie-Mineure, où il promena long-temps ses ravages. Plusieurs coutumes de ces Kimmerii présentent une singulière conformité avec celles des Kimbri de la Baltique et des Gaulois. Les Kimmerii cherchaient à lire les secrets de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines; leurs horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de célébrité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d'entre eux qui habitaient les montagnes de la Chersonèse, portaient le nom de Taures, qui appartient à la fois aux deux idiomes kymrique et gallique, et signifie, comme on sait, montagnards. Les tribus du bas pays, au rapport d'Éphore, se creusaient des demeures souterraines, qu'elles appelaient argil[88] ou argel, mot de pur kymric, et dont la signification est lieu couvert ou profond[89].

      Note 88: Έφορός φησω αύτούς έν χαταγείοις οίχίαις οίχεϊν άςχαλοϋσιν
      άργίλλας. Strab. l. V.

      Note 89: Taliesin. W. Archæol. t. I, p. 80.—Myrddhin Afallenau.
      Ib. p. 152.

Jusqu'au septième siècle avant notre ère, l'histoire des Kimmerii du Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabuleuse obscurité des traditions ioniennes; elle ne commence, avec quelque certitude, qu'en l'année 631. Cette époque fut féconde en bouleversemens dans l'occident de l'Asie et l'orient de l'Europe. Les Scythes, chassés par les Massagètes des steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du Palus-Méotide et de l'Euxin: ils avaient déjà passé l'Araxe (le Volga), lorsque les Kimmerii furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes leurs tribus près du fleure Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu'il paraît, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis furent partagés: la noblesse et les rois demandaient qu'on fît face aux Scythes, et qu'on leur disputât le sol; le peuple voulait la retraite; la querelle s'échauffa; on prit les armes; les nobles et leurs partisans furent battus; libre alors d'exécuter son projet, tout le peuple sortit du pays[90]. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner l'une après l'autre.

Note 90: Herodot. l. IV, c. 21.

La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (631), quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l'Asie-Mineure sous la conduite de Lygdamis, il rapprocha les deux faits: et il lui parut que les Kimmerii, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse, puis le Bosphore, et s'étaient jetés sur l'Asie. Mais c'était aller à la rencontre même de l'ennemi qu'il s'agissait de fuir; d'ailleurs, la route était longue et pleine d'obstacles: il fallait franchir le Borysthène et l'Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmérien, et courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l'autre bord[91]; tandis qu'un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.

Note 91: Consulter là-dessus une excellente dissertation de Fréret, dans laquelle ce savant judicieux n'hésite pas à adopter l'identité des Cimmériens et des Cimbres. Œuvres complètes, t. V.

Les érudits grecs qui examinèrent plus tard la question, furent frappés des invraisemblances de la supposition d'Hérodote. Cette bande de Lygdamis qui après quelques pillages disparut entièrement de l'Asie, ne pouvait être l'immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu'au Danube, c'étaient tout au plus quelques tribus[92] de la Chersonèse qui probablement n'avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le Danube dans l'intérieur d'un pays qu'elle connaissait de longue main par ses courses; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut mettre plusieurs années à traverser le continent de l'Europe, campant l'hiver dans ses chariots, reprenant sa route l'été, déposant çà et là des colonies qui se multiplièrent[93]. A l'avantage de mieux s'accorder au fait particulier, cette hypothèse en joignait un autre: elle rendait raison de l'existence de Kimmerii dans le nord et le centre de toute cette zone de l'Europe, et expliquait les rapports de mœurs et de langage que tous ces peuples homonymes présentaient entre eux.

Note 92: Ού μέγα γενέσθαι τοϋ παντός μόριον… τό δέ πλεϊστον αύτοϋ καί μαχιμώτατον έπ' έσχάτοις ψχουν πάλασσαν. Plut. in Mar. p. 412.

Note 93: Plut. loc. cit.—Strab. l. VII, p. 203.

Posidonius s'en empara, et lui donna l'autorité de son nom justement célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé avec les Gaulois; il avait vu à Rome des prisonniers Cimbres; Plutarque nous apprend qu'il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l'agitait, le rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s'était trouvé plus à même que lui d'étudier à fond cette question, nul n'était plus capable de la résoudre; les précieux fragmens qui nous restent de son voyage en Gaule font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste assez connue.

L'opinion de Posidonius prit cours dans la science; des écrivains que Plutarque cite sans les nommer la développèrent[94]; elle parut à Strabon juste et bonne[95]; Diodore de Sicile la rattacha à ses idées générales sur les Gaulois: ses paroles sont remarquables et méritent d'être méditées attentivement. «Les peuples gaulois les plus reculés vers le nord et voisins de la Scythie sont si féroces, dit-il, qu'ils dévorent les hommes; ce qu'on raconte aussi des Bretons qui habitent l'île d'Irin (l'Irlande). Leur renommée de bravoure et de barbarie s'établit de bonne heure; car, sous le nom de Kimmerii, ils dévastèrent autrefois l'Asie. De toute antiquité, ils exercent le brigandage sur les terres d'autrui; ils méprisent tous les autres peuples. Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont pillé le temple de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie de l'Europe et de l'Asie, et, en Asie, s'emparant des terres des vaincus ont formé la nation mixte des Gallo-Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de grandes et nombreuses armées romaines[96].» Ce passage nous montre réunis dans une seule et même famille les Cimmériens, les Cimbres, et les Gaulois d'en-deçà et d'au-delà des Alpes.

Note 94: Plut. in Mario. p. 412.—V. ci-après, période 1100 à 631 avant JC.. et seq.

Note 95: Δικαίως… ού κακώς είκάζει. Strab. l. VII, p. 203.

Note 96: Diod. Sicul. l. V, p. 309.

La concordance des dates donnera, j'espère, à ce système un dernier degré d'évidence. C'est en 631 que les hordes Kimmériennes sont chassées par les Scythes et refoulées dans l'intérieur de la Germanie, vers le Danube et le Rhin; en 587 nous voyons la Gaule en proie au bouleversement le plus violent, et une partie de la population gallique obligée de chercher un refuge soit en Italie soit dans les Alpes illyriennes; entre 587 et 521, des peuples du nom de Kimbri, qui est le même que Kimmerii, franchissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porte le nom fédératif de Boïe, que nous retrouvons parmi les Kimbri transrhénans.

De tout ce qui précède résulte, ce me semble, l'identité des peuples appelés Kimmerii, Kimbri, Kymri; et la division de la famille gauloise en deux branches, ou races, dont l'une porte le nom de Kymri et l'autre celui de Galls.

SECTION III.

PREUVES TIRÉES DES TRADITIONS NATIONALES.

I. Il n'est presque personne aujourd'hui qui n'ait entendu parler de ces curieux monumens tant en prose qu'en vers dont se compose la littérature des Gallois ou Kymri, et qui remontent, presque sans interruption, du seizième au sixième siècle de notre ère: littérature non moins digne de remarque à cause de l'originalité de ses formes, que par les révélations qu'elle renferme sur l'ancienne histoire des Kymri. Contestée d'abord avec acharnement par une critique dédaigneuse et superficielle, ou même sottement passionnée, l'authenticité de ces vieux monumens n'est plus maintenant l'objet d'aucun doute; convaincu pour ma part, je renverrai mes lecteurs aux nombreuses discussions qui ont eu lieu sur la matière, en Angleterre principalement[97]. J'ai donc fait usage des traditions gauloises avec confiance, mais avec une extrême réserve, réserve qui m'était commandée par le plan de mon ouvrage construit d'après les données grecques et romaines; d'ailleurs l'époque que j'ai traitée est antérieure à celle où se rapportent les plus développées et les plus nombreuses de ces traditions. Les faits qui peuvent en être tirés, relativement à la question que j'examine, se réduisent à trois.

Note 97: La collection la plus complète des documens littéraires des Gallois a été publiée à Londres sous le litre anglo-gallois de Myvyrian Archaiology of Wales, que l'on pourrait rendre en français par celui d'Archéologie intellectuelle des Gallois: le premier volume est consacré aux bardes ou poètes, en tête desquels figurent Aneurin, Taliesin, Lywarch Hen et Myrddin, appelé vulgairement Merlin, personnages célèbres de l'île de Bretagne au sixième siècle; le second contient des souvenirs historiques nationaux, classés trois par trois, en raison, non pas de leur liaison ou de leur dépendance chronologique, mais de quelque analogie naturelle ou de quelque ressemblance frappante entre eux, et appelés à cause de cette forme, Triades historiques. M. Sharon Turner, dans un excellent ouvrage, intitulé Défense de l'authenticité des anciens poëmes bretons (London, 1803), a résolu la question relative à Taliesin, Aneurin, Myrddin et Lywarch Hen de la manière la plus décisive pour tout esprit juste et impartial. Nombre d'érudits Gallois, entre autres M. William Owen, se sont occupés aussi avec succès de la question plus épineuse des Triades. Mais je dois recommander surtout à mes lecteurs français un morceau publié dans le troisième volume des Archives philosophiques, politiques et littéraires (Paris, 1818), modèle d'une critique fine et élégante, et où l'on reconnaît aisément la main du savant éditeur des Chants populaires de la Grèce moderne. Je saisis vivement cette occasion de témoigner à M. Fauriel toute ma reconnaissance pour les secours qu'il m'a permis de puiser dans son érudition si variée et pourtant si profonde.

1º La dualité des races est reconnue par les Triades: les Gwyddelad (Galls) qui habitent l'Alben y sont traités de peuple étranger et ennemi[98].

Note 98: Trioeddynys Prydain. n. 41. Archaiol. of Wales. t. II.

2º L'identité des Belges-Armorikes avec les Kymri-Bretons y est pareillement reconnue; les tribus armoricaines y sont désignées comme tirant leur origine de la race primitive des Kymri, et communiquant avec elle à l'aide de la même langue[99].

Note 99: Trioed. 5.

3º Les Triades font sortir la race des Kymri «de cette partie du pays de Haf (le pays de l'été ou du midi), qui se nomme Deffrobani, et où est à présent Constantinople[100]; ils arrivèrent, y est-il dit, à la mer brumeuse (la mer d'Allemagne), et de là dans l'île de Bretagne et dans le pays de Lydau (l'Armorike) où ils se fixèrent[101].» Le barde Taliesin dit simplement que les Kymri sortaient de l'Asie[102].

Note 100: Où est à présent Constantinople paraît être une addition de quelque copiste postérieur, une espèce de glose pour interpréter le mot inconnu de Deffrobani. Cependant cette intercalation n'est pas sans importance, parce qu'elle se fonde sur les traditions du pays.

Note 101: Trioedd. n. 4.

Note 102: Taliesin. Welsh Archaiol. t. I, p. 76.

Les Triades et les Bardes s'accordent sur plusieurs détails de l'établissement des Kymri lors de leur arrivée dans l'occident de l'Europe. C'était Hu-le-puissant qui les conduisait: prêtre, guerrier, législateur et dieu après sa mort, il réunit tous les caractères d'un chef de théocratie: or, on sait qu'une partie des nations gauloises fut soumise long-temps à un gouvernement théocratique, celui des Druides. Ce nom même de Hu n'était point inconnu des Grecs et des Romains, qui appellent Heus et Hesus un des dieux du druidisme. Un des fameux bas-reliefs trouvés sous le chœur de Notre-Dame de Paris représente le dieu Esus, le corps ceint d'un tablier de bûcheron, une serpe à la main, coupant un chêne. Or, les traditions galloises attribuent à Hu-le-Puissant de grands travaux de défrichement et l'enseignement de l'agriculture à la race des Kymri[103].

Note 103: Trioedd. n. 4, 5, 56, 92.—Bardes gallois, passim.

II. Les Irlandais ont aussi leurs traditions nationales, mais si confuses et si évidemment fabuleuses, que je n'ai point osé m'en servir. Il s'y trouve un seul fait applicable à l'objet de ces recherches, le fait de l'existence d'un peuple appelé Bolg (Fir-Bolg), venu du voisinage du Rhin pour conquérir le midi de l'Irlande; on reconnaît aisément dans ces étrangers une colonie de Belges-Kymri; mais rien de probable n'est raconté ni sur leur origine ni sur l'histoire de leur établissement: ce ne sont que contes puérils et jeux d'esprit sur ce mot de Bolg qui signifie en langue gallique un sac.

III. Ammien Marcellin, ou plutôt Timagène qu'il paraît citer, avait recueilli une antique tradition des Druides de la Gaule sur l'origine des nations gauloises. Cette tradition portait que la population de la Gaule était en partie indigène (ce qu'il faut expliquer par antérieure), en partie venue d'îles lointaines et des régions trans-rhénanes, d'où elle avait été chassée, soit par des guerres fréquentes, soit par les débordemens de l'océan[104].

Note 104: Drysidæ memorant revera fuisse populi partem indigenam: sed alios quoque ab insulis extimis confluxisse et tractibus trans-rhenanis, crebritate bellorum et alluvione fervidi maris sedibus suis expulsos. Ammian. Marcel. l. XV, c. 9.

Nous trouvons donc dans l'histoire traditionnelle des Gaulois, comme dans les témoignages historiques étrangers, comme dans le caractère des langues, le fait bien établi d'une division de la famille gauloise en deux branches ou races.

CONCLUSION.

De la concordance de ces différens ordres de preuves résultent incontestablement les faits suivans:

1º Les Aquitains et les Ligures, quoique habitans de la Gaule, ne sont point de sang gaulois; ils appartiennent aux nations de sang ibérien.

2º Les nations de sang gaulois se partagent en deux branches, les Galls et les Kymri, que j'appellerai désormais Kimris, pour me conformer et à la prononciation ancienne et aux formes grammaticales de notre langue. La parenté des Galls et des Kimris, donnée par l'histoire, est confirmée par le rapport de leurs idiomes, et de leurs caractères moraux; elle paraît surtout évidente quand on les compare aux autres familles humaines près desquelles ils vivent: aux Ibères, aux Italiens, aux Germains. Mais il existe assez de diversité dans leurs habitudes, leurs idiomes, et les nuances de leur caractère moral, pour tracer entre eux une ligne de démarcation, que leurs propres traditions reconnaissent, et dont l'histoire fait foi.

3º Leur origine n'appartient point à l'Occident: leurs langues, leurs traditions, l'histoire enfin, la reportent en Asie. Si la cause qui sépara jadis les deux grandes branches de la famille gallo-kimrique se perd dans l'obscurité des premiers temps du monde, la catastrophe qui les rapprocha au fond de l'Occident, lorsque déjà elles étaient devenues étrangères l'une à l'autre, nous est du moins connue dans ses détails, et la date en peut être fixée historiquement.

Aux argumens sur lesquels j'ai appuyé dans cette Introduction le fait important, fondamental de la division de la famille gauloise en deux races se joint un troisième ordre de preuves non moins concluantes, dont mon livre est l'exposition. C'est dans le récit circonstancié des événemens, dans les inductions qui ressortent des faits généraux qu'éclate surtout cette dualité des nations gauloises; ce fait seul peut porter la lumière dans l'histoire intérieure de la Gaule transalpine, si obscure sans cela et jusqu'à présent si peu comprise; lui seul rend raison de la variété des mœurs, des grands mouvemens d'émigration, de l'équilibre des ligues politiques, des groupemens divers des tribus, de leurs affections, de leurs inimitiés, de leur désunion vis-à-vis de l'étranger.

Mon opinion sur la permanence d'un type moral dans les familles de peuples a été exposée plus haut; je crois non moins fermement à la durée des nuances qui différencient les grandes divisions de ces familles. Pour la Gaule, ces nuances ressortent clairement de la masse des faits, lesquels portent un caractère différent suivant qu'ils appartiennent aux tribus de l'ouest et du nord ou aux tribus de l'est et du midi, c'est-à-dire aux Kimris ou aux Galls. Les annales des temps modernes témoigneraient au besoin qu'elle a existé naguère, qu'elle existe encore de nos jours entre nos provinces occidentales, non mélangées de Germains, et nos provinces du sud-est; on l'observerait surtout dans toute sa pureté aux Îles Britanniques, entre les Galls de l'Irlande et les Kimris du pays de Galles.

Des travaux d'une toute autre nature que les miens sont venus inopinément appuyer ma conviction et ajouter une nouvelle évidence au résultat de mes recherches. Un homme dont le nom est connu de toute l'Europe savante, M. le docteur Edwards, à qui la science physiologique doit tant de découvertes ingénieuses, tant d'idées neuves et fécondes, avait conçu, il y a déjà long-temps, le plan d'une histoire naturelle des races humaines; et commençant par l'occident de l'Europe, il étudiait depuis plusieurs années la population de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. Après de longs voyages et de nombreuses observations faites avec toute la rigueur de méthode qu'exigent les sciences physiques, avec toute la sagacité qui distingue particulièrement l'esprit de M. Edwards, le savant naturaliste est arrivé à des conséquences identiques à celles de cette histoire. Il a constaté dans les populations issues de sang gaulois deux types physiques différens l'un de l'autre, et l'un et l'autre bien distincts des caractères empreints aux familles étrangères; types qui se rapportent historiquement aux Galls et aux Kimris. Bien qu'il ait trouvé sur le territoire de l'ancienne Gaule les deux races généralement mélangées entre elles, (abstraction faite des autres familles qui s'y sont combinées çà et là,) il a néanmoins observé que chacune d'elles existait plus pure et plus nombreuse dans certaines provinces où l'histoire nous les montre en effet agglomérées et séparées l'une de l'autre.

Tel est d'une manière nécessairement sommaire et vague le résultat des investigations de M. Edwards; je dois à son ancienne amitié et à notre nouvelle et singulière confraternité scientifique d'en pouvoir faire ici pressentir la haute importance. Lui-même s'occupe en ce moment d'exposer avec détail, dans une Lettre qu'il me fait l'honneur de m'adresser, la nature, l'enchaînement, les conséquences de ses observations en ce qui regarde la famille gauloise particulièrement, et les races humaines en général: ce travail, qui nous intéresse à tant de titres, doit être publié sous peu de jours[105].

Note 105: Chez Sautelet et Cie., libraires, rue de Richelieu, n. 14.

Si véritablement, malgré toutes les diversités de temps, de lieux, de mélanges, les caractères physiques des races persévèrent et se conservent plus ou moins purs, suivant des lois que les sciences naturelles peuvent déterminer; si pareillement les caractères moraux de ces races, résistant aux plus violentes révolutions sociales, se laissent bien modifier, mais jamais effacer ni par la puissance des institutions, ni par le développement progressif de l'intelligence; si en un mot il existe une individualité permanente dans les grandes masses de l'espèce humaine, on conçoit quel rôle elle doit jouer dans les événemens de ce monde, quelle base nouvelle et solide son étude vient fournir aux travaux de l'archéologie, quelle immense carrière elle ouvre à la philosophie de l'histoire.

FIN DE L'INTRODUCTION.

HISTOIRE DES GAULOIS.

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER.

DE LA RACE GAELIQUE. Son territoire; ses principales branches.—Ses conquêtes en Espagne; elles refoulent les nations ibériennes vers la Gaule où les Ligures s'établissent.—Ses conquêtes en Italie; empire ombrien, sa grandeur, sa décadence.—Commerce des peuples de l'Orient avec la Gaule; colonies phéniciennes.—Hercule tyrien.—Colonies rhodiennes.—Colonie phocéenne de Massalie, sa fondation, ses progrès rapides.—DE LA RACE KIMRIQUE. Situation de cette race en Orient et en Occident au septième siècle avant notre ère; elle est chassée des bords du Pont-Euxin par les nations scythiques.—Elle entre dans la Gaule, ses conquêtes.—Grandes émigrations des Galls et des Kimris en Illyrie et en Italie.—Situation respective des deux races.

Aussi loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de l'Occident, on trouve la race des Galls occupant le territoire continental compris entre le Rhin, les Alpes, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan, ainsi que les deux grandes îles situées au nord-ouest, à l'opposite des bouches du Rhin et de la Seine. De ces deux îles, la plus voisine du continent s'appelait Albin, c'est-à-dire l'Ile blanche[106]; l'autre portait le nom d'Er-in, l'Ile de l'ouest[107]. Enfin le territoire continental recevait spécialement la dénomination de Galltachd[108], qui signifiait Terre des Galls.

Note 106: Alb signifie à la fois élevé et blanc; inn, contracté de innis, île. Albion, insula, sic dicta ab albis rupibus quas mare alluit. Plin. l. XIV, c. 16.

Note 107: Eir, ou Jar, l'Occident.

Note 108: Gaeltachd, et plus correctement Gaidhealtachd, est encore aujourd'hui le nom du haut pays d'Écosse. De ce mot les Grecs firent Galatia, et de Galatia le nom générique Galatæ. Les Romains procédèrent à l'inverse; c'est du nom générique Galli qu'ils tirèrent la dénomination géographique Gallia.

Mais la Terre des Galls, ou la Gaule, n'était pas possédée en totalité par la race qui lui avait donné son nom. Un petit peuple, d'origine, de langue, de mœurs toutes différentes[109], le peuple aquitain, en habitait l'angle sud-ouest, formé par les Pyrénées occidentales et l'Océan, et circonscrit par le cours demi-circulaire de la Garonne. Ce peuple était un composé de bandes ibériennes ou espagnoles qui avaient passé les Pyrénées à des époques inconnues. Maîtresses d'un sol facile à défendre, elles s'y maintenaient entièrement indépendantes de la domination gallique.

Note 109: Strabon, l. IV, p. 176 et 189. Aquitani dans les écrivains latins; Άχουϊτανοί, chez les Grecs.

Les Galls, dans ces temps reculés, menaient la vie des peuples chasseurs et pasteurs; plusieurs de leurs tribus se teignaient le corps avec une substance bleuâtre, tirée des feuilles du pastel[110]; quelques-unes se tatouaient. Leurs armes offensives étaient des haches et des couteaux en pierre; des flèches garnies d'une pointe en silex ou en coquillage[111]; des massues, des épieux durcis au feu, qu'ils nommaient gais[112]; et d'autres appelés catéies qu'ils lançaient tout enflammés sur l'ennemi[113]. Leur armure défensive se bornait à un bouclier de planches, grossièrement jointes, de forme étroite et allongée. Ce fut le commerce étranger qui leur apporta les armes en métal, et l'art de les fabriquer eux-mêmes avec le cuivre et le fer de leurs mines. De petites barques d'osier, recouvertes d'un cuir de bœuf, composaient leur marine; et, sur ces frêles esquifs, ils affrontaient les parages les plus dangereux de l'Océan[114].

      Note 110: Cæsar, Bell. gall. l. V, cap. 24.—Mel, l. III, c. 6.
      —Plin. l. XXII, c. 2.—Herodian. l. III, p. 83.—Claudian. Bell. get.

Note 111: On trouve fréquemment de ces armes en pierre, soit dans les tombeaux, soit dans les cavernes qui paraissent avoir servi d'habitation à la race gallique. Les armes en métal ne les remplacèrent que petit à petit; et, après leur introduction, les Gaulois continuèrent encore long-temps à se servir des premières: aussi rencontre-t-on assez souvent les deux espèces réunies sous les mêmes tombelles.

      Note 112: En latin gæsum; en grec Γαισόν et Γαισός. Le mot Gais
      n'est plus usité aujourd'hui dans la langue gallique, mais un grand
      nombre de dérivés lui ont survécu: tels sont gaisde, armé; gaisg
      bravoure; gas, force, etc.

      Note 113: Cateïa, jaculum fervefactum, clava ambusta. Virgil. Æn.
      —Cæsar. Bell. gall. l. V, c. 43.—Ammian. Marcellin., l. XXXI.
      —Isidor. Origin. l. XVIII, c. 7. En langue gallique gath-teth
      (prononcez ga-tè) signifie dard brûlant. Armstr. Gael. dict.

Note 114: Solin. XXIII.—Fest Avien. Ora maritima.

La population gallique se divisait en familles ou tribus, formant entre elles plusieurs nations distinctes. Ces nations adoptaient généralement des noms tirés de la nature du pays qu'elles occupaient, ou empruntés à quelque particularité de leur état social; souvent elles se réunissaient à leur tour pour composer de grandes confédérations ou ligues.

Telles étaient la confédération des Celtes[115] ou tribus des bois, qui habitait les vastes forêts situées alors entre les Cévennes et l'Océan, la Garonne et le pied des monts Arvernes; celle des Armorikes[116] ou tribus maritimes, qui comprenait toutes les nations riveraines de l'Océan; la nation des Arvernes[117] ou hommes des hautes terres, qui possédait le plateau élevé que nous appelons encore aujourd'hui l'Auvergne; celle des Allobroges[118] ou hommes du haut pays, répandue sur le versant occidental des Alpes, entre l'Arve au nord, l'Isère au midi, et le Rhône au couchant; des Helvètes[119], qui tiraient leur nom des pâturages des Alpes où ils s'étaient établis; des Séquanes, qui devaient le leur à la rivière de Seine (Sequana[120]) dont ils avoisinaient la source, au couchant, tandis qu'au levant ils s'étendaient jusqu'au Jura; des Édues[121], dont les troupeaux de moutons et de chèvres parcouraient les vallées de la Saône et de la Haute-Loire; enfin des Bituriges, voisins occidentaux de la nation éduenne, ayant pour demeure l'espèce de presqu'île que forment, en se réunissant, la Loire, l'Allier et la Vienne.

Note 115: Coille, coillte; bois, forêt. V. l'introduction. Les tribus celtiques qui habitaient la montagne ajoutaient au nom collectif Celte le mot tor, qui signifie élevé: Celtorii, Κελτόριοι, Celtes d'en haut. Les historiens n'indiquent que très-vaguement la position de ces Celtes de la montagne; ils habitaient, disent-ils, entre les Pyrénées et les Alpes. Plutarch. in Camil., p. 135.

      Note 116: Armhuirich et Armhoirik, voisin de la mer; (Lhuyd,
      archæol. britann.) Armorici, Aremorici.

      Note 117: Ar, all, haut: veran (Fearann), terre, contrée.
      Arvernia, Alvernia, Auvergne.

Note 118: All, haut; brog, lieu habité, village.

Note 119: Elva (Ealbha) ou Selva, bétail: ait, èt, lieu, contrée. Elvétie ou Helvétie, contrée des troupeaux.

Note 120: Seach, qui tourne, qui dévie, sinueux: an, eau, rivière, contracté de avainn.—Σηκόανος, ποταμός, άφ΄ οϋ τό ίθνικόν Σηκόανοι. Artemidor. ap. Stephan. Bysant. V. Σηκόανος. Les Séquanes furent repoussés plus tard au-delà des Vosges et de la Saône.

Note 121: En latin Hedui, et plus communément Aedui. Ædh, mouton; Ed, troupeau de petit bétail.

ANNEES 1600 à 1500 avant J.-C.

Les Celtes et les Aquitains, qui n'étaient séparés que par la Garonne, se livrèrent sans doute plus d'une guerre; sans doute aussi une de ces guerres donna occasion à quelque bande celtique de franchir les passages occidentaux des Pyrénées et de pénétrer dans l'intérieur de l'Espagne, où d'autres bandes la suivirent. Le flot de cette première invasion se dirigea vers le nord et le centre de la péninsule, entre l'Èbre et la chaîne des monts Idubèdes; mais la population ibérienne ne se laissa pas aisément subjuguer. Une lutte longue et terrible eut lieu, sur le territoire envahi, entre la race indigène et la race conquérante. Toutes deux, à la fin, affaiblies et fatiguées, se rapprochèrent, et de leur mélange, disent les historiens, sortit la nation Celt-ibérienne, mixte de nom, comme d'origine[122].

Note 122: Οϋτοι γάρ τό παλαιόν περί τής χώρας άλλήλοις διαπολεμήσαντες, οϊ τε Ϊβηρες καί οί Κελτοί, καί μετά ταύτα διαλυθέντες καί τήν χώραν κοινή κατοικήσαντες, έτι δ' έπιγαμίας πρός άλλήλους συνθέμενοι, διά τήν έπιμιξίαν λέγονται ταύτης τυχεϊν τής προσηγορίας. Diodor. Sicul., l. V, p. 309.—App. Bell. hisp., p. 256.

              Profugique à gente vetustâ
      Gallorum, Celtæ miscentes nomen Iberis.
      Lucan., Pharsal. l. IV, v. 9.

La route une fois tracée, de nombreuses émigrations galliques s'y portèrent successivement, et, se poussant l'une l'autre, finirent par occuper toute la côte occidentale depuis le golfe d'Aquitaine, jusqu'au détroit qui sépare la presqu'île du continent africain. Tantôt la population indigène se retirait devant ce torrent; tantôt, après une résistance plus ou moins prolongée, elle suivait l'exemple des Celtibères, faisait la paix, et se mélangeait. Des Celtes allèrent s'établir dans l'angle sud-ouest de cette côte qu'ils trouvèrent abandonné, et sous leur nom national (Celtici) ils formèrent un petit peuple qui eut pour frontières, au sud et à l'ouest l'océan, à l'orient le fleuve Anas, aujourd'hui la Guadiana[123]. D'autres Galls, dont la nation n'est pas connue, s'emparèrent de l'angle nord-ouest; et le nom actuel du pays (la Galice) rappelle encore leur conquête[124]. La contrée intermédiaire conserva une partie de sa population qui, mélangée avec les vainqueurs, produisit la nation des Lusitains[125], non moins célèbres que les Celtibères dans l'ancienne histoire de l'Ibérie.

      Note 123: Herodot. l. II, p. 118; l. IV, p. 303, édit. Amst. 1763.
      —Polyb. ap. Strab., l. III.—Varro ap. Plin., l. III, c. 3.

      Note 124: Gallœcia, Callaicia. Ils étaient divisés en quatre
      tribus: Artabri, Nerii, Præsamarcæ, Tamarici. Plin. l. IV, c. 34-35.
      —Pompon. Mel., l. III, c. I.—Strab., l. c.

      Note 125: Plin., l. c.—Strab. ibid.—Pompon. Mel., l. III,
      c. I et seq.: Consultez l'excellent ouvrage de M. Guillaume de
      Humboldt, Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner
      Hispaniens
… Berlin, 1821.

Par suite de ces conquêtes, la race gallique se trouva répandue sur plus de la moitié de la péninsule espagnole. La limite du territoire qu'elle occupait, mixte ou pure, pourrait être représentée par une ligne qui partirait des frontières de la Gallice, longerait l'Èbre jusqu'au milieu de son cours, suivrait ensuite la chaîne des monts Idubèdes pour se terminer à la Guadiana, comprenant ainsi tout l'ouest et une grande partie de la contrée centrale.

Mais les victoires des Galls au midi des Pyrénées eurent, pour leur patrie, un contre-coup funeste. Tandis qu'ils se pressaient dans l'occident et le centre de l'Espagne, les nations ibériennes, déplacées et refoulées sur la côte de l'est, forcèrent les passages orientaux de ces montagnes. La nation des Sicanes, la première, pénétra dans la Gaule, qu'elle ne fit que traverser, et entra en Italie par le littoral de la Méditerranée[126]. Sur ses traces arrivèrent ensuite les Ligors[127] ou Ligures, peuple originaire de la chaîne de montagnes au pied de laquelle coule la Guadiana[128]; et chassé de son pays par les Celtes conquérans[129]. Trouvant la côte déblayée par les Sicanes, les Ligures s'en emparèrent, et étendirent leurs établissemens tout le long de la mer, depuis les Pyrénées jusqu'à l'embouchure de l'Arno, bordant ainsi, par une zone demi-circulaire, le golfe qui dès lors porta leur nom. Dans les temps postérieurs, lorsqu'ils se furent multipliés, leurs possessions en Gaule comprirent toute la côte à l'occident du Rhône, jusqu'à la ligne des Cévennes[130]; et à l'orient de ce fleuve, tout le pays situé entre l'Isère, les Alpes, le Var et la mer[131]. Mais il resta parmi eux, à l'est du Rhône, principalement, quelques tribus galliques, dont nous aurons plus d'une fois l'occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

Note 126: Σικκνοί άπό τοΰ Σικανοΰ ποταμοΰ τοΰ έν Ίβηρία ύπό Ατγύων κναστάντες…. Thucyd., l. VI, c. 2.—Servius, ad Æneid., l. VI. —Ephor. ap. Strab., l. VI.—Philist. ap. Diodor. Sic., l. V.

      Note 127: Ligor, Iligor, haute cité. (Humboldt, p. 5-6.) De ce mot
      les Romains tirent Ligures et les Grecs Lygies.

      Note 128: Αιγυστινή, πόλις Αιγύων τής δυστικής Ϊβηρίας έγγύς καί
      τής Ταρτησσού πλησίον. Steph. Bysant.

Note 129:

      ………………Celtarum manu
      Crebrisque dudùm præliis………
      Ligures…. pulsi, ut sæpè fors aliquos agit,
      Venêre in ista quæ per horrenteis tenent
      Plerùmque dumos……………………

Fest. Avien. V. 132 et seq.

Note 130: C'est ce que les géographes anciens appelaient l'Ibéro-Ligurie, à cause du voisinage de l'Espagne.

Note 131: C'était la Celto-Ligurie.

ANNEES 1400 à 1000. avant J.-C.

L'irruption des peuples ibériens avait révélé aux Galls l'existence de l'Italie; ce fut de ce côté qu'ils se dirigèrent, lorsque la surabondance de population, ou toute autre cause les détermina à entreprendre de nouvelles migrations. Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes, et d'enfans de toute tribu, s'organisa sous le nom collectif d'Ambra[132] (les vaillans ou les nobles), franchit les Alpes, et se précipita sur l'Italie.

      Note 132: Plus correctement Amhra. De ce mot les Latins ont fait
      Ambro, Ambronis, plur. Ambrones; et Umber, bri: les Grecs, Άμβρών,
      Όμβρος, Όμβριος, Όμβρικός.

L'Italie subalpine[133] présente à l'œil un vaste bassin que les Alpes bornent au nord, la mer supérieure[134] au levant, et du nord-ouest au sud-est, la chaîne des Apennins. D'occident en orient, cette plaine immense est traversée par le Pô, appelé aussi Éridan, qui, prenant sa source au mont Viso (Vesulus), se jette dans la mer supérieure, dont il couvre la plage d'eaux stagnantes. Ce roi des fleuves italiens[135], dans son cours de cent vingt-cinq lieues, reçoit presque toutes les rivières que versent d'un côté les Alpes occidentales, pennines et rhétiennes, de l'autre, les Alpes maritimes et l'Apennin; sur sa rive gauche, la Doria (Duria), le Tésin (Ticinus), l'Adda (Addua), l'Oglio (Ollius), le Mincio (Mincius); sur sa rive droite, le Tanaro (Tanarus) sorti des Alpes maritimes, la Trébia et le Réno (Rhenus) sortis tous deux des Apennins[136]. Au nord du Pô, l'Adige (Athesis), fleuve moins considérable que celui-ci, mais pourtant rapide et profond, descend des Alpes rhétiennes pour aller se perdre aussi dans les lagunes de la côte[137].

Note 133: Italia subalpina, circumpadana, ΫὙπαλπία.

Note 134: Mare Superum. Elle reçut le nom d'Adriatique après la fondation d'Adria, ou Hatria, par les Étrusques. Celle qui baigne la côte occidentale de l'Italie s'appelait mer Inférieure, mare Inferum.

Note 135: Fluviorum rex Eridanus……. Virgil. Georg. I.

Note 136: Du temps de Pline, les affluens du Pô étaient au nombre de trente (l. III, c. 16.—Solin., c. 8.—Martian. Capell., l. VI.); on en compte aujourd'hui plus de quarante.

Note 137: Polyb. l. II, p. 103 et seq.—Strab., l. II et V.

La contrée circumpadane était célèbre chez les anciens, non moins par sa fertilité que par sa beauté; et plusieurs écrivains n'hésitent pas à la placer au-dessus du reste de l'Italie[138]. Dès les temps les plus reculés, on vantait ses pâturages[139], ses vignes, ses champs d'orge et de millet[140], ses bois de peupliers et d'érables[141] ses forêts de chênes où s'engraissaient de nombreux troupeaux de porcs, nourriture principale des peuplades italiques[142]. Elle était alors en presque totalité au pouvoir des Sicules, nation qui se prétendait Autochthone, c'est-à-dire née de la terre même qu'elle habitait[143]. Les Vénètes, petit peuple illyrien ou slave[144], s'y étaient conquis une place, à l'orient, entre l'Adige, le Pô et la mer. Au couchant, l'Apennin séparait les Sicules des Ligures, établis, comme nous venons de le dire, le long du golfe auquel ils avaient donné leur nom, jusqu'à l'embouchure de l'Arno.

Note 138: Polyb., l. II, p. 103.—Plutarch. in Mario, p. 411.—Tacit. hist. II, c. 171.

Note 139: Plutarch. in Camil. p. 135.

Note 140: Polyb. l. II, p. 103 et seq.

      Note 141: Plin. l. XVI, c. 15; l. XVII, c. 23.—Dionys. perieget.
      V. 292.—Marcian. Heracl. peripl.—Ovid. Metam. l. II.

Note 142: Polyb. l. II; l. C.

Note 143: Dionys. Halic. l. I, c. 9; l. II, c. 1.—Plin. 1. III, c. 4.

Note 144: Herodot. l. I-V.

Ce ne fut pas sans avoir long-temps résisté que les Sicules abandonnèrent à la horde gallique leur terre natale; les combats qu'ils soutinrent contre elle sont mentionnés par les anciens historiens, comme les plus sanglans dont l'Italie eût été jusqu'alors le théâtre[145]. Vaincus enfin, ils se retirèrent au midi de la péninsule[146], d'où ils passèrent dans la grande île qui prit d'eux le nom de Sicile. Cet événement, qui livrait à la race gallique toute la vallée du Pô, eut lieu vers l'an 1364 avant notre ère[147]. Les vainqueurs ne s'arrêtèrent pas là; ils poussèrent leurs conquêtes jusqu'à l'embouchure du Tibre; ce fleuve, la Néra (Nar), et le Trento (Truentus), devinrent la frontière méridionale de leur empire qui, s'étendant de là aux Alpes, embrassa plus de la moitié de l'Italie[148].

Note 145: Dionys. Halic. l. I, c. 16.

Note 146: Dionys. Halic. ibid.—Plin. 1. III, c. 4.

      Note 147: Philist. ap. Dionys. Halic. l. C.—Fréret, t. IV, p. 300,
      Œuvres complètes. Paris, 1796.

      Note 148: Dionys. 1. I, 20-28.—Plin. 1. III, 14-15.—Cf. Cluver.
      Ital. antiq. l. II, c. 4.

Possesseurs paisibles de ce grand territoire, les Ambra ou Ombres (nom sous lequel ils sont plus connus dans l'histoire) s'y organisèrent suivant les usages des nations galliques. Ils le partagèrent en trois régions ou provinces, déterminées par la nature du pays. La première, sous le nom d'Is-Ombrie[149] ou de Basse-Ombrie, comprit les plaines circumpadanes; la seconde, appelée Oll-Ombrie[150] ou Haute-Ombrie renferma les deux versans de l'Apennin et le littoral montueux de la mer supérieure; la côte de la mer inférieure, entre l'Arno et le Tibre, forma la troisième, et reçut la dénomination de Vil-Ombrie[151], ou d'Ombrie maritime. Dans ces circonstances, les Ombres prirent un accroissement considérable de population[152]; ils comptèrent, dans les haute et basse provinces seulement trois cent cinquante-huit grands bourgs que les historiens décorent du titre de villes[153]; leur influence s'étendit en outre sur toutes les nations italiques jusqu'à l'extrémité de la presqu'île.

      Note 149: Is, ios, bas, inférieur. Ίσομβρία, Ϊσομβροι et Ϊσομβρες;
      en latin, Insubria, Insubres.

      Note 150: Olombria, Olombri, Όλομβρία, Όλομβροι. Ptolem.—Oll,
      all
, haut, élevé: Armstrong's gaelic diction.

      Note 151: Vilombria, Ούιλομβρία Ptolem.—Bil, vil, bord,
      rivage. Armstrong's gaelic diction.

      Note 152: Ήν τοϋτο τό έθνος έν τοϊς πάνυ μέγα. Dionys. Halic. l. I,
      c. 16.

      Note 153: Trecenta eorum oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin.
      l. III. c. 14—Il restait encore dans la Haute-Ombrie du temps de
      Pline quarante-six villes; douze avaient péri.

ANNEES 1000 à 600. avant J.-C.

Mais, dans le cours du onzième siècle, un peuple nouvellement émigré du nord de la Grèce entra en Italie par les Alpes illyriennes, traversa l'Isombrie comme un torrent, franchit l'Apennin, et envahit l'Ombrie maritime[154]; c'était le peuple des Rasènes[155] si célèbres dans l'histoire sous le nom d'Étrusques. Bien supérieurs en civilisation aux races de la Gaule et de l'Italie, les Étrusques connaissaient l'art de construire des forteresses et de ceindre leurs places d'habitation, de murailles élevées et solides, art nouveau pour l'Italie où toute l'industrie se bornait alors à rassembler au hasard de grossières cabanes sans plan et sans moyens de défense[156]. Une chose distinguait encore ce peuple des sauvages tribus ombriennes, c'est qu'il ne détruisait ou ne chassait point la population subjuguée; organisé, dans son sein, en caste de propriétaires armés, il la laissait vivre attachée à la glèbe du champ dont il l'avait dépouillée. Tel fut le sort des Ombres dans la partie de leur territoire située entre le cours du Tibre, l'Arno et la mer inférieure. Là disparurent rapidement les traces de la domination gallique. Aux villages ouverts et aux cabanes de chaume, succédèrent douze grandes villes fortifiées, habitation des conquérans et chefs-lieux d'autant de divisions politiques qu'unissait un lien fédéral[157]. Le pays prit le nom des vainqueurs et fut appelé dès lors Étrurie.

      Note 154: Priùs, cis Apenninum ad inferum mare…
      Tit. Liv. l. V, c. 99.

Note 155: Ce peuple ne reconnaissait pour son nom national que celui de Rhasena, en ajoutant l'article, Ta-Rhasena, d'où les Grecs, probablement, ont fait Tyrseni et Tyrrheni. On ignore d'où dérivait celui d'Étrusques que les Latins lui donnaient.

Note 156: Tzetzes ad Lycophron. Alexandr. 717.—Rutil. itinerar. I.

      Note 157: Strabon. l. V.—Servius ad Virgil. Æneid. II, VIII et X.
      —Cf. Cluver. Ital. antiq. t. I, p. 344 et seq.

Une fois constitués, les Étrusques poursuivirent avec ordre et persévérance l'expropriation de la race ombrienne; ils attaquèrent l'Ombrie circumpadane qui, successivement, et pièce à pièce, passa sous leur domination. Les douze cités étrusques se partagèrent par portions égales cette seconde conquête; chacune d'elles eut son lot dans les trois cents villages que les Galls y avaient habités[158]; chacune d'elles y construisit une place de commerce et de guerre qu'elle peupla de ses citoyens[159]; ce fut là la nouvelle Étrurie[160]. Mais les Isombres ne se résignèrent pas tous à la servitude. Un grand nombre repassèrent dans la Gaule où ils trouvèrent place, soit parmi les Helvètes[161], soit parmi les tribus éduennés, sur les bords de la Saône[162]. Plusieurs se réfugièrent dans les vallées des Alpes parmi les nations liguriennes qui commençaient à s'étendre sur le versant occidental de ces montagnes, et vécurent au milieu d'elles sans se confondre, sans jamais perdre ni le souvenir de leur nation ni le nom de leurs pères. Bien des siècles après, le voyageur pouvait distinguer encore des autres populations alpines la race de ces exilés de l'Isombrie[163]. Même dans la contrée circumpadane, l'indépendance et le nom isombrien ne périrent pas totalement. Quelques tribus concentrées entre le Tésin et l'Adda, autour des lacs qui baignent le pied des Alpes pennines[164], résistèrent à tous les efforts des Étrusques, qu'ils troublèrent long-temps dans la jouissance de leur conquête. Désespérant de les dompter, ceux-ci, pour les contenir du moins, construisirent près de leur frontière la ville de Melpum, une des plus fortes places de toute la nouvelle Étrurie[165].

Note 158: Trecenta oppida Tusci debellasse reperiuntur. Plin. l. III, c. 14.—Strab. l. V.

Note 159: Trans Apenninum totidem quot capita originis erant coloniis missis….. usque ad Alpes tenuêre. Tit. Liv. l. V, c. 23. —Δώδεκα πόλεων….. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.

Note 160: Etruria nova. Serv. Virg. Æn. XV, V. 202.

Note 161: Ils y furent connus sous le nom d'Ambres; Ambro, Ambronis; d'où nous avons fait Ambrons. Plutarch. in Mario. Voyez ci-après, IIème partie, le récit de l'invasion des Cimbres.

Note 162: Ils continuèrent à porter le nom d'Isombres, en latin, Insubres. Insubres, pagus Æduorum; Tit. Liv. l. V, c. 23.—Les Umbranici, qui habitaient un peu plus bas, sur la rive droite du Rhône, étaient probablement une de ces peuplades émigrées de l'Ombrie.

Note 163: Insubrium exules. Plin. l. III, c. 17-20.—Ils portaient vulgairement le nom collectif de Ligures. Caturiges Insubrium exules, undè orti Vagieni Ligures. Plin. l. c.—Plutarch. in Mario.—Mais ils ne reconnaissaient point d'autre nom national que celui d'Ambre (Ambro). Plutarch. ibid.—Voyez le récit de l'invasion des Cimbres, 2ème partie de cet ouvrage.

Note 164: Tit. Liv. l. V, c. 23.

Note 165: Plin. l. III, c. 17.

La nation ombrienne était réduite au canton montagneux qui s'étendait entre la rive gauche du Tibre et la mer supérieure, et comprenait l'Ollombrie avec une faible partie de la Vilombrie; les Étrusques vinrent encore l'y forcer, tandis que les peuples italiques, profitant de sa détresse, envahissaient sa frontière méridionale jusqu'au fleuve Æsis. Épuisée, elle demanda la paix et l'obtint. Avec le temps même, elle finit par s'allier intimement à ses anciens ennemis; elle adopta la civilisation, la religion, la langue, la fortune politique de l'Étrurie, volontairement toutefois et sans renoncer à son indépendance[166]: mais dès lors elle ne fut plus qu'une nation italienne, et pour nous son histoire finit là. Cependant cette culture étrangère n'effaça pas complètement son caractère originel. L'habitant des montagnes ombriennes se distingua toujours des autres peuples de l'Italie par des qualités et des défauts attribués généralement à la race gallique: sa bravoure était brillante, impétueuse, mais on lui reprochait de manquer de persévérance; il était irascible, querelleur, amoureux des combats singuliers; et cette passion avait même fait naître chez lui l'institution du duel judiciaire[167]. Quelques axiomes politiques des Ombres, parvenus jusqu'à nous, révèlent une morale forte et virile. «Ils pensent, dit un ancien écrivain, Nicolas de Damas, qui paraît avoir étudié particulièrement leurs mœurs, ils pensent qu'il est honteux de vivre subjugués; et que dans toute guerre, il n'y a que deux chances pour l'homme de cœur, vaincre ou périr[168].» Malgré l'adoption des usages étrusques, il se conserva dans les dernières classes de ce peuple quelque chose de l'ancien costume et de l'ancienne armure nationale; le gais, porté double, un dans chaque main, à la manière des Galls, fut toujours l'arme favorite du paysan de l'Ombrie[169].

Note 166: Hist. rom. passim.—Tab. Eugub. Cf. Micali et Lanzi.

Note 167: Όμβρικοί, όταν πρός άλλήλους έχωσιν άμφησβήτησιν, καθοπλισθέντες ώς έν πολέμω, μάχονται, καί δοκοϋσι δικαιότερα λέγειν οί τούς έναντίους άποσφάξαντες. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. XIII.

Note 168: Αΐσχιστον ήγοϋνται ήττημένοι ζήν· άλλ' άναγκαίον ή νικάν ή άποθνήσκειν. Nic. Damasc. ap. Stob. serm. cit.

Note 169: Pastorali habitu, binis gaesis armati..Tit. Liv. IX dec. I.

ANNEES 1200 à 900. avant J.-C.

Tandis que la race gallique, au midi des Alpes, éprouvait ces alternatives de fortune, au nord des Alpes, quelques germes de civilisation apportés par le commerce étranger commençaient à se développer dans son sein. Ce fut, selon toute apparence, durant le treizième siècle que des navigateurs venus de l'Orient abordèrent pour la première fois la côte méridionale de la Gaule; attirés par les avantages que le pays leur présentait, ils y revinrent, et y bâtirent des comptoirs. Les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes, recelaient alors à fleur de terre des mines d'or et d'argent; les montagnes de l'intérieur, d'abondantes mines de fer[170]; la côte de la Méditerranée fournissait un grenat fin qu'on suppose avoir été l'escarboucle[171]; et les indigènes ligures ou gaulois péchaient autour des îles appelées aujourd'hui îles d'Hières du corail dont ils ornaient leurs armes[172] et que sa beauté fit rechercher des marchands de l'Orient. En échange de ces richesses, ceux-ci importaient les articles ordinaires de leur traite: du verre, des tissus de laine, des métaux ouvrés, des instrumens de travail, surtout des armes[173].

Note 170: Posidon. ap. Athenæ. l. VI, c. 4.—Strab. l. III, p. 146; l. IV, p. 190.—Aristot. Mirab. ausc. p. 1115.

Note 171: Theophrast. Lapid. p. 393-396.—Lugd. Bat. 1613.

Note 172: Curalium laudatissimum circà Stæchades insulas… Galli gladios adornabant eo. Plin. l. XXXII, c. 2.

Note 173: Homer. Iliad. VI, 29; Odyss. XV, 424.—Ezechiel, c. 27. Cf. Heeren: Ideen ueber die Politik, den Verkehr und den Handel der vornehmsten Voelker der alten Welt.

Tout fait présumer que ce commerce entre l'Asie et la Gaule dut son origine aux Phéniciens, qui, dès le onzième siècle, entourant d'une ligne immense de colonies et de comptoirs tout le bassin occidental de la Méditerranée, depuis Malte jusqu'au détroit de Calpé, s'en étaient arrogé la possession exclusive. A l'égard de la Gaule, ils ne se bornèrent pas à la traite de littoral; l'existence de leurs médailles dans des lieux éloignés de la mer, la nature de leur établissement surtout témoignent qu'ils colonisèrent assez avant l'intérieur. L'exploitation des mines les attirait principalement dans le voisinage des Pyrénées, des Cévennes et des Alpes. Ils construisirent même, pour le service de cette exploitation, une route qui faisait communiquer la Gaule avec l'Espagne et avec l'Italie, où ils possédaient également des mines et des comptoirs. Cette route passait par les Pyrénées orientales, longeait le littoral de la Méditerranée gauloise, et traversait ensuite les Alpes par le col de Tende; ouvrage prodigieux par sa grandeur et par la solidité de sa construction, et qui plus tard servit de fondement aux voies massaliotes et romaines[174]. Lorsque ces intrépides navigateurs eurent découvert l'Océan atlantique, ils nouèrent aussi des relations de commerce avec la côte occidentale de la Gaule; surtout avec Albion et les îles voisines où ils trouvaient à bas prix de l'étain[175] et une espèce de murex, propre à la teinture noire[176].

Note 174: Polybe (l. II) nous apprend que cette route existait avant la seconde guerre punique, et que les Massaliotes y posèrent des bornes militaires à l'usage des armées romaines qui se rendaient en Espagne. Elle n'était point l'ouvrage des Massaliotes, qui, à cette époque, n'étaient encore ni riches ni puissans dans le pays, et qui d'ailleurs ne le furent jamais assez pour une entreprise aussi colossale. (V. ci-après, part. II, c. I). Les Romains remirent cette route à neuf, et en firent les deux voies Aurelia et Domitia.

Note 175: Le commerce de l'étain fit donner à ces îles le nom de Cassiterides (cassiteros, étain).

Note 176: Amati de restitutione purpurarum. Cons. Heeren, ouv. cité.

Une antique tradition passée d'Asie en Grèce et en Italie, où n'étant plus comprise elle se défigura, parlait de voyages accomplis dans tout l'Occident par le dieu tyrien, Hercule; et d'un premier âge de civilisation, que les travaux du dieu avaient fait luire sur la Gaule. La Gaule, de son côté, conservait une tradition non moins ancienne et qui n'était pas sans rapport avec celle-là. Le souvenir vague d'un état meilleur amené par les bienfaits d'étrangers puissans, de conquérans d'une race divine, se perpétuait de génération en génération parmi les peuples galliques; et lorsqu'ils entrèrent en relation avec les Grecs et les Romains, frappés de la coïncidence des deux traditions, ils adoptèrent tous les récits que ceux-ci leur débitèrent sur Hercule[177].

Note 177: Incolæ id magis omnibus adseverant quod etiam nos legimus in monumentis eorum incisum, Herculem……. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.