Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles, cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la colonie dont il est le symbole évident.
C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs de la Crau[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure; combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.
Note 178: Albion, Mela, l. II, c. 5.—Άλεβίων, Apollod. de Diis, l. II.—Tzetzes in Lycophr. Alexandr.—Alb, comme nous l'avons déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou d'βίοικοι (Strab. l. IV).
Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.—Mela. l.
II, c. 5.—Tzetzes, l. c.—Eustath. ad Dionys. perieg.
Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.
Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense, couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et la mer.—Crau dérive du mot gallique craig, qui signifie pierre.
Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins inhospitalières et plus sages[183]; enfin les tyrannies, c'est-à-dire l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont détruites et font place à des gouvernemens aristocratiques[184], constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.
Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.
Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.
Sicul. ubi suprà.—Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.
I, c. 41.
Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.
Sicul. l. IV, p. 226.—Άριστοκρατίας…. Dionys. Halic. l. I, c. 41.
Si nous continuons à suivre sa marche, nous le voyons, après avoir civilisé le midi de la Gaule, s'avancer dans l'intérieur par les vallées du Rhône et de la Saône. Mais un nouvel ennemi l'arrête, c'est Tauriske[185], montagnard farouche et avide qui ravage la plaine, désole les routes et détruit tout le fruit des travaux bienfaisans du dieu; Hercule court l'attaquer dans son repaire et le tue. Il pose alors sans obstacle les fondemens de la ville d'Alésia sur le territoire éduen. Ainsi, quelque part qu'Hercule mette le pied, il trouve des amis et des ennemis; des amis parmi les tribus de la plaine, des ennemis dans les montagnes où la barbarie et l'indépendance sauvage se retranchent et lui résistent.
Note 185: Tauriscus. Ammian. Marcell. l. XV, c. 9.—Caton, cité par Pline (l. III, c. 20.), place dans les Alpes une grande confédération de peuples tauriskes.—Tor, hauteur, sommet.
«Alésia, disent les récits traditionnels, fut construite grande et magnifique; elle devint le foyer et la ville-mère de toute la Gaule[186].» Hercule l'habita, et, par ses mariages avec des filles de rois, la dota d'une génération forte et puissante. Cependant lorsqu'il eut quitté la Gaule pour passer en Italie, Alésia déchut rapidement; les sauvages des contrées voisines s'étant mêlés à ses habitans, tout rentra peu à peu dans la barbarie[187]. Avant son départ, continuent les mythologues, Hercule voulut laisser de sa gloire un monument impérissable. «Les dieux le contemplèrent fendant les nuages et brisant les cîmes glacées des Alpes[188].» La route dont on lui attribue ici la construction, et à laquelle son nom fut attaché, est celle-là même que nous mentionnions tout à l'heure comme un ouvrage des Phéniciens, et qui conduisait de la côte gauloise en Italie, par le Col de Tende.
Note 186: Έκτισε πόλιν εύμεγέθη Άλησίαν. άπάσης τής Κελτικής έστίαν
καί μητρόπολιν. Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
Note 187: Jldtzou; Πάντας τούς κατοικοϋντας έκβαρβαρωθήναι συνέβη
Diodor. Sic. l. IV, p. 226.
Note 188: Scindentem nubes, frangentemque ardua montis Spectârunt
Superi. . . . . . . . Sil. Ital. l. III. Virgil. Æneid. l. VI.
—Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.—Dionys. Halic. l. I, c. 41.—Ammian.
Marcell. l. XV, c. 9.
ANNEES 900 à 600. avant J.-C.
Au déclin de l'empire phénicien, ses colonies maritimes en Gaule tombèrent entre les mains des Rhodiens, puissans à leur tour sur la Méditerranée; ses colonies intérieures disparurent. Les Rhodiens construisirent quelques villes, entre autres Rhoda ou Rhodanousia[189], près des bouches libyques du Rhône; mais leur domination fut de courte durée. Leurs établissemens étaient presque déserts et le commerce entre l'Orient et la Gaule presque tombé, quand les Phocéens arrivèrent.
Note 189: Plin. l. III, c. 4.—Hieronym. Comment. epist. ad Galat. l.
II, c. 3.—Isodor. Origin. l. XIII, c. 21. Voyez ci-après, part.
II, c. I.
ANNEES 600 à 587. avant J.-C.
Ce fut l'an 600 avant Jésus-Christ que le premier vaisseau phocéen jeta l'ancre sur la côte gauloise, à l'est du Rhône; il était conduit par un marchand nommé Euxène[190], occupé d'un voyage de découvertes. Le golfe où il aborda dépendait du territoire des Ségobriges, une des tribus galliques de la population ligurienne. Le chef ou roi des Ségobriges, que les historiens appellent Nann, accueillit avec amitié ces étrangers, et les emmena dans sa maison, où un grand repas était préparé; car ce jour-là il mariait sa fille[191]. Mêlés parmi les prétendans Galls et Ligures, les Grecs prirent place au festin, qui se composait, selon l'usage, de venaison et d'herbes cuites[192].
Note 190: Aristot. apud Athenæum, l. XIII, c. 5.
Note 191: Aristot. loco citat.—Justin, l. XLIII, c. 3.
Note 192: Diodor. Sicul. l. IV.
La jeune fille, nommée Gyptis, suivant les uns, et Petta, suivant les autres[193], ne parut point pendant le repas. La coutume ibérienne[194], conservée chez les Ligures et adoptée par les Ségobriges, voulait qu'elle ne se montrât qu'à la fin portant à la main un vase rempli de quelque boisson[195], et celui à qui elle présenterait à boire devait être réputé l'époux de son choix. Au moment où le festin s'achevait, elle entra donc, et, soit hasard, soit toute autre cause[196], dit un ancien narrateur, elle s'arrêta en face d'Euxène, et lui tendit la coupe. Ce choix imprévu frappa de surprise tous les convives. Nann, croyant y reconnaître une inspiration supérieure et un ordre de ses dieux[197], appela le Phocéen son gendre, et lui concéda pour dot le golfe où il avait pris terre. Euxène voulut substituer au nom que sa femme avait porté jusqu'alors un nom tiré de sa langue maternelle; par une double allusion au sien et à leur commune histoire, il la nomma Aristoxène, c'est-à-dire la meilleure des hôtesses.
Note 193: Gyptis. Justin. l. c.—Πέττα. Arist. ap. Athenæ. Ubi suprà.
Note 194: Elle subsiste encore aujourd'hui dans plusieurs cantons du pays basque, en France et en Espagne.
Note 195: Justin dit que cette boisson était de l'eau: Virgo cùm juberetur….. aquam porrigere (l. XLIII, c. 3.); Aristote, que c'était du vin mêlé d'eau: Φιάλην κεκραμένην (ap. Athen. l. c). Ce vin, si c'était du vin, provenait du commerce étranger, car la vigne n'était pas encore introduite en Gaule.
Note 196: Είτε άπό τύχης, είτε καί δι΄ άλλην τινα αίτίαν. Aristot.
ubi suprà.
Note 197: Τοϋ πατρός άξιοϋντος ώς κατά θεόν γενομένης τής
δώσεως…… Idem, ibidem.
Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann, par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.
Note 198: Μασσαλια, en latin, Massilia, et par corruption dans la basse latinité, Marsilia (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17); d'où sont venus le mot provençal Marsillo et le mot français Marseille.
Note 199: Fest. Avien: Or. marit.—-Paneg. Eumen. in Constant. XIX. —Dionys. Perieg.—Justin. XLIII, 3.—Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez ci-après, partie II, c. I.
Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.
Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité, et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des Ségobriges[204].
Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.
Note 202: Idem, ibidem.
Note 203: Herodot. l. I.
Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.
Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent; une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes: «Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront notre pays[205].»
Note 205: Non aliter Massilienses, qui nunc inquilini videantur, quandoque regionum dominos futuros. Just. l. XLIII, c. 4.
Coman applaudit à la sagesse de ce discours, et ne dissimula plus ses desseins; il se chargea même de frapper sans délai sur les Massaliotes un coup aussi sûr qu'imprévu.
On était à l'époque de la floraison de la vigne, époque d'allégresse générale chez les peuples de race ionienne[206]. La ville de Massalie tout entière était occupée de joyeux préparatifs; on décorait de rameaux verts, de roseaux, de guirlandes de fleurs, la façade des maisons et les places publiques. Pendant les trois jours que durait la fête, les tribunaux étaient fermés et les travaux suspendus. Coman résolut de profiter du désordre et de l'insouciance qu'une telle solennité entraînait d'ordinaire, pour s'emparer de la ville et en massacrer les habitans. D'abord il y envoya ouvertement, et sous prétexte d'assister aux réjouissances, une troupe d'hommes déterminés; d'autres s'y introduisirent, en se cachant avec leurs armes au fond des chariots qui, des campagnes environnantes, conduisaient à Massalie une grande quantité de feuillages[207]. Lui-même, dès que la fête commença, alla se poster en embuscade dans un petit vallon voisin avec sept mille soldats, attendant que ses émissaires lui ouvrissent les portes de la ville plongée dans le double sommeil de la fatigue et du plaisir.
Note 206: Meursii in Græc. fer. (t. III, p. 798). Cette fête s'appelait les Anthesteria; Justin l'a confondue avec les Floralia des Romains (l. LXIII, c. 4).
Note 207: Plures scirpiis latentes, frondibusque supertectos induci vehiculis jubet (Just. l. XLIII, c. 4).
Ce complot si perfidement ourdi, l'amour d'une femme le déjoua. Une proche parente du roi, éprise d'un jeune Massaliote, courut lui tout révéler, le pressant de fuir et de la suivre[208]. Celui-ci dénonça la chose aux magistrats. Les portes furent aussitôt fermées, et l'on fit main-basse sur les Ségobriges qui se trouvèrent dans l'intérieur des murs. La nuit venue, les habitans, tous armés, sortirent à petit bruit pour aller surprendre Coman au lieu même de son embuscade. Ce ne fut pas un combat, ce fut une boucherie. Cernés et assaillis subitement dans une position où ils pouvaient à peine agir, les Ségobriges n'opposèrent aux Massaliotes aucune résistance; tous furent tués, y compris le roi[209]. Mais cette victoire ne fit qu'irriter davantage la confédération ligurienne; la guerre se poursuivit avec acharnement; et Massalie, épuisée par des pertes journalières, allait succomber, lorsque des événemens qui bouleversèrent toute la Gaule survinrent à propos pour la sauver[210]. Il est nécessaire à l'intelligence de ces événemens et de ceux qui les suivirent, que nous interrompions quelques instans le fil de ce récit, afin de reprendre les choses d'un peu plus haut.
Note 208: Adulterare cum Græco adolescente solita, in amplexu juvenis, miserata formæ ejus, insidias aperit, periculumque declinare jubet (Justin, ibid.).
Note 209: Cæsa sunt cum ipso rege septem millia hostium. Justin. l. XLIII, c. 4.
Note 210: Tit. Liv. l. V, c. 34.
ANNEES 1100 à 631 avant J.-C.
Au nord de la Gaule habitait un grand peuple qui appartenait primitivement à la même famille humaine que les Galls, mais qui leur était devenu étranger par l'effet d'une longue séparation[211]: c'était le peuple des Kimris. Comme tous les peuples menant la vie vagabonde et nomade, celui-ci occupait une immense étendue de pays; tandis que la Chersonèse Taurique, et la côte occidentale du Pont-Euxin, étaient le siège de ses hordes principales[212]; son avant-garde errait le long du Danube[213]; et les tribus de son arrière-garde parcouraient les bords du Tanaïs et du Palus-Méotide. Les mœurs sédentaires avaient pourtant commencé à s'introduire parmi les Kimris; les tribus de la Chersonèse Taurique bâtissaient des villes, et cultivaient la terre[214]; mais la grande majorité de la race tenait encore avec passion à ses habitudes d'aventures et de brigandages.
Note 211: Voyez l'Introduction de cet ouvrage.
Note 212: Herod. l. IV, c. 21, 22, 23.
Note 213: Posidon. ap. Plutarch. in Mario, p. 411 et seq.
Note 214: Strabon (l. XI) appelle Kimmericum une de leurs villes; Scymnus lui donne le nom de Kimmeris (p. 123, ed. Huds.).—Éphore, cité par Strabon (l. V), rapporte que plusieurs d'entre eux habitaient des caves qu'ils nommaient argil: Έφορός φησιν αύτούς έν καταγείοις οίκίαις οίκεϊν άς καλοϋσιν άργίλλας. Argel, en langue cambrienne, signifie un couvert, un abri. Taliesin. W. Archæol. p. 80.—Merddhin Afallenau. W. arch. p. 152.
Dès le onzième siècle, les incursions de ces hordes à travers la Colchide, le Pont, et jusque sur le littoral de la mer Égée, répandirent par toute l'Asie l'effroi de leur nom[215]; et l'on voit les Kimris ou Kimmerii, ainsi que les Grecs les appelaient euphoniquement, jouer dans les plus anciennes traditions de l'Ionie un rôle important, moitié historique, moitié fabuleux[216]. Comme la croyance religieuse des Grecs plaçait le royaume des ombres et l'entrée des enfers autour du Palus-Méotide, sur le territoire même occupé par les Kimris, l'imagination populaire, accouplant ces deux idées de terreur, fit de la race kimmérienne une race infernale, anthropophage, non moins irrésistible et non moins impitoyable que la mort, dont elle habitait les domaines[217].
Note 215: Strab. l. I, III, XI, XII.—Euseb. Chron. ad annum MLXXVI.
—Paul. Oros. l. I, c. 21.
Note 216: Κατά τι κοινόν τών Ίώνων έθος πρός τό φϋλον τοϋτο…
Strab. l. III.
Note 217: Homer. Odyss. XI, v. 14.—Strab. l. C.—Callin. ap. eumd.
l. XIV.—Diodor. Sic. l. V. p. 309.
ANNEES 631 à 587 avant J.-C.
Pourtant, si l'on en croit d'autres sources historiques, ces tribus du Palus-Méotide, si redoutées dans l'Asie, n'étaient ni les plus belliqueuses, ni les plus sauvages de leur race. Elles le cédaient de beaucoup, sous ces deux rapports, à celles qui parcouraient les bords du Danube[218], marchant l'été, se retranchant l'hiver dans leurs camps de chariots[219], et toujours en guerre avec les peuplades illyriennes, non moins sauvages qu'elles. Il est très-probable que ces tribus avancées commencèrent de bonne heure à inquiéter la frontière septentrionale de la Gaule, et qu'elles franchirent le Rhin, d'abord pour piller, ensuite pour conquérir; toutefois, jusqu'au septième siècle avant notre ère, ces irruptions n'eurent lieu que partiellement et par intervalles. Mais, à cette époque, des migrations de peuples sans nombre vinrent se croiser et se choquer dans les steppes de la haute Asie. Les nations scythiques ou teutoniques, chassées en masse par d'autres nations fugitives, envahirent les bords du Palus-Méotide et du Pont-Euxin; et, à leur tour, chassèrent plus avant dans l'Occident une grande partie des hordes kimriques dépossédées[220]. Celles-ci remontèrent la vallée du Danube, et, poussant devant elles leur avant-garde déjà maîtresse du pays, la forcèrent à chercher un autre territoire; ce fut alors qu'une horde considérable de Kimris passa le Rhin, sous la conduite de Hu ou Hesus-le-Puissant, chef de guerre, prêtre et législateur[221], et se précipita sur le nord de la Gaule.
Note 218: Τό δέ πλείστον (μέρος) καί μαχιμώτατον έπ΄ έσχάτοις ώκουν παρά τήν έξω θάλασσαν….. Plutarch. in Mario, p. 412.
Note 219: Plut. in Mario, l. c.
Note 220: Herodot. l. IV, c. 21, 22, 23.
Note 221: Voyez la 3ème partie de cet ouvrage.
L'histoire ne nous a pas laissé le détail positif de cette conquête; mais l'état relatif des deux races, lorsqu'elle se fut accomplie et que ses résultats furent consolidés, peut, jusqu'à un certain point, nous en faire deviner la marche. Le grand effort de l'invasion paraît s'être porté le long de l'Océan, sur la contrée appelée Armorique dans la langue des Kimris comme dans celle des Galls. Les conquérans s'y répandirent dans la direction du nord au sud et de l'ouest à l'est, refoulant la population envahie au pied des chaînes de montagnes qui coupent diagonalement la Gaule du nord-est au sud-ouest, depuis les Vosges jusqu'aux monts Arvernes. Sur quelques points, les grands fleuves servirent de barrières à l'invasion; les Bituriges, par exemple, se maintinrent derrière la moyenne Loire et la Vienne; les Aquitains, derrière la Garonne. Ce dernier fleuve cependant fut franchi à son embouchure par un détachement de la tribu kimrique des Boïes, qui s'établit dans les landes dont l'Océan est bordé de ce côté. Généralement et en masse, on peut représenter la limite commune des deux populations, après la conquête, par une ligne oblique et sinueuse, qui suivrait la chaîne des Vosges et son appendice, celle des monts Éduens, la moyenne Loire, la Vienne, et tournerait le plateau des Arvernes pour se terminer à la Garonne, divisant ainsi la Gaule en deux portions à peu près égales, l'une montagneuse, étroite au nord, large au midi, et comprenant la contrée orientale dans toute sa longueur; l'autre, formée de plaines, large au nord, étroite au midi, et renfermant toute la côte de l'Océan depuis l'embouchure du Rhin jusqu'à celle de la Garonne. Celle-ci fut au pouvoir de la race conquérante; celle-là servit de boulevard à la race envahie[222].
Note 222: J'ai été conduit à déterminer ainsi la limite des deux races par un grand nombre de considérations tirées: 1º de la différence des idiomes, telle qu'on peut la déduire des noms de localités, de peuples et d'individus; 2º de la dissemblance ou de la conformité des mœurs et des institutions; 3º et surtout de la composition des grandes confédérations politiques qui se disputèrent l'influence et la domination, quand les races eurent cessé de se disputer le sol, et qui se sont basées, sur l'antique diversité d'origine. Voyez la 2ème partie de cet ouvrage, passìm; et, en particulier, le chapitre 1er, qui contient une description géographique détaillée de la Transalpine.
Mais ce partage ne s'opéra point instantanément et avec régularité; la Gaule fut le théâtre d'un long désordre, de croisemens et de chocs multipliés entre toutes ces peuplades errantes, sédentaires, envahissantes, envahies, victorieuses, vaincues; il fallut presque un siècle pour que chacune d'elles pût se conserver ou se trouver une place, et se rasseoir en paix. Une partie de la population gallique, appartenant au territoire envahi, s'y maintint mêlée à la population conquérante; quelques tribus même, qui appartenaient au territoire non-envahi, se trouvèrent amenées au milieu des possessions kimriques. Ainsi, tandis que le mouvement régulier de l'invasion poussait de l'ouest à l'est la plus grande partie des Galls cénomans, aulerkes, carnutes, armorikes, sur les Bituriges, les Édues, les Arvernes, une tribu de Bituriges, entraînée par une impulsion contraire, vint d'orient en occident s'établir au-dessus des Boïes, entre la Gironde et l'Océan.
ANNEE 587 avant J.-C.
Le refoulement de la population gallique vers le centre et l'est de la Gaule nécessita bientôt des émigrations considérables. Les tribus accumulées, au nord-est, dans la Séquanie et l'Helvétie, envoyèrent au dehors une horde de guerriers, de femmes et d'enfans, sous la conduite d'un chef nommé Sigovèse; elle sortit de la Gaule par la forêt Hercynie[223], et se fixa sur la rive droite du Danube et dans les Alpes illyriennes[224], où elle forma par la suite un grand peuple. Une seconde horde s'organisa en même temps parmi les nations du centre, les Bituriges, les Édues, les Arvernes, les Ambarres, et se mit en marche vers l'Italie; elle avait pour chef le Biturige Bellovèse[225]. La force des deux hordes réunies montait, dit-on, à trois cent mille ames[226]. Ces migrations simultanées donnèrent naissance à la fable si connue d'un Ambigat, roi des Bituriges, qui, trouvant son royaume trop peuplé, envoya ses deux neveux fonder au loin deux colonies sous la direction du vol des oiseaux[227]. Une autre fable commune aux annales primitives de presque tous les peuples attribuait l'arrivée des Galls en Italie à la vengeance d'un mari outragé. C'était, disait-on, le Lucumon étrusque, Arûns, qui, voyant sa femme séduite et enlevée par un homme puissant de Clusium, et ne pouvant obtenir justice, avait passé les Alpes, muni d'une abondante provision de vin, et, au moyen de cet appât irrésistible, avait attiré les Gaulois sur sa patrie[228]. Les écrivains de l'histoire romaine rapportent sérieusement ces traditions futiles et contradictoires[229]; un seul, dont les assertions méritent généralement confiance pour tout ce qui regarde la Gaule, en fait justice en les méprisant. «Ce furent, dit-il, des bouleversemens intérieurs qui poussèrent les Galls hors de leur pays[230].»
Note 223: Sigoveso sortibus dati Hercynii saltus.
Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 224: Justin. l. XXIV, c. 4.
Note 225: Belloveso haud paulò lætiorem in Italiam viam Dii dabant.
Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 226: Trecenta millia hominum. Justin. l. XXIV, c. 4.
Note 227: Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 228: Tit. Liv. l. C.—Plutarch. in Camill. p. 135, 136.
Note 229: Equidem haud abnuerim Gallos ab Arunte adductos…..
Tit. Liv. l. C.—Plutarch. in Camill. ibid.
Note 230: Gallis causa in Italiam veniendi, sedesque novas quærendi, intestina discordia. Justin. l. XX, c. 5. Trogus Pompeius, dont Justin a abrégé l'ouvrage, était originaire de la Gaule, et en avait étudié particulièrement l'histoire.
L'hiver durait encore lorsque Bellovèse et sa horde arrivèrent au pied des Alpes; ils y firent halte, en attendant que leurs guides eussent examiné l'état des chemins[231], et dressèrent leurs tentes sur les bords de la Durance et du Rhône. Ils y étaient campés depuis plusieurs jours, quand ils virent arriver à eux des étrangers qui imploraient leur assistance; c'étaient des députés de la ville de Massalie, alors assiégée par les Ligures et réduite à toute extrémité. Les Galls écoutèrent avec intérêt la prière des Phocéens, et le récit de leur émigration, de leurs combats, de leurs revers; ils crurent voir dans l'histoire de ce petit peuple une image de leur propre histoire, dans sa destinée un présage du sort qui les attendait eux-mêmes[232]; et ils résolurent de le faire triompher de ses ennemis. Conduits par les députés, ils attaquèrent à l'improviste l'armée ligurienne, la battirent, aidèrent les Massaliotes à reconquérir les terres qui leur avaient été enlevées et leur en livrèrent de nouvelles[233].
Note 231: Quùm circumspectarent, quânam per juncta cœlo juga….. transirent. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 232: Id Galli fortunæ suæ omen rati….. Idem, ibidem.
Note 233: Adjuvere ut quem primum, in terram egressi, occupârant locum, patentibus silvis communirent. Idem, ibidem.
Sitôt que cette expédition fut terminée, Bellovèse entra dans les Alpes, déboucha par le mont Genèvre sur les terres des Ligures Taurins[234], qui habitaient entre le Pô et la Doria, et marcha vers la frontière de la Nouvelle-Étrurie. Les Étrusques accoururent lui disputer le passage du Tésin, mais ils furent défaits et mis en déroute[235], laissant au pouvoir de la horde victorieuse tout le pays compris entre le Tésin, le Pô et la rivière Humatia, aujourd'hui le Sério. Un canton de ce territoire renfermait, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, quelques tribus galliques, restes de l'antique nation ombrienne, qui se maintenaient, depuis trois cents ans, libres du joug des Étrusques; et ce canton portait encore le nom d'Isombrie[236]. On peut présumer, quoique l'histoire ne l'énonce pas positivement, que les descendans des Ambra reçurent, comme des frères et des libérateurs, les Galls qui leur arrivaient d'au-delà des Alpes, et qu'ils ne restèrent point étrangers au succès de la journée du Tésin. Quant à la horde de Bellovèse, ce fut pour elle un événement de favorable augure que de rencontrer, sur un sol ennemi, des hommes parlant la même langue et issus des mêmes aïeux qu'elle, une Isombrie enfin dont le nom rappelait aux Édues et aux Ambarres l'Isombrie des bords de la Saône et leur terre natale[237]. Frappés de cette coïncidence, et la regardant comme un présage heureux, tous, Édues, Arvernes, Bituriges, adoptèrent pour leur nom national celui d'Isombres ou d'Insubres, suivant l'orthographe romaine. Bellovèse jeta les fondemens d'une bourgade qui dut servir de chef-lieu à sa horde devenue sédentaire; il la plaça dans une plaine à six lieues du Tésin, et à six de l'Adda; et la nomma Mediolanum; elle forma depuis une grande et illustre ville qui aujourd'hui même a conservé la trace de son ancien nom[238].
Note 234: Taurino saltu Alpes transcenderunt. Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 235: Fusis acie Tuscis, haud procul Ticino flumine. Id. ibid.
Note 236: Voyez ci-dessus, période 1000 à 600 av. JC.
Note 237: Quùm in quo consederant, agrum Insubrium appellari audissent, ibi omen sequentes loci, condidere urbem… Tit. Liv. l. V, c. 34.
Note 238: Mediolanum appellârunt. Id. ibid.—C'est la ville de Milan.
ANNEES 587 à 521. avant J.-C.
C'étaient les nations de l'orient et du centre de la Gaule, qui, refoulées par les nations galliques de l'occident, avaient déchargé leur population de l'autre côté des Alpes; ce fut bientôt le tour de celles-ci. Des Aulerkes, des Carnutes, surtout des Cénomans, se formèrent en horde, sous un chef nommé l'Ouragan, en langue gallique Éle-Dov[239] (Elitovius); et, après avoir erré quelque temps sur les bords du Rhône[240], passèrent en Italie, où, avec le secours des Insubres[241], ils chassèrent les Étrusques de tout le reste de la Transpadane, jusqu'à la frontière des Vénètes. Les principales bourgades qu'ils fondèrent, avec les débris des cités étrusques, furent Brixia[242] près du Mela, et Vérone[243] sur l'Adige.
Note 239: Elitovio duce. Tit. Liv. l. V, c. 35.—Aile, Aele, vent;
dobh, impétueux, orageux.
Note 240: Auctor est Cato Cenomanos juxtà Massiliam habitasse in
Volcis. Plin. l. III, c. 19.
Note 241: Favente Belloveso. Tit. Liv. l. V, c. 35.
Note 242: En langue gallique Briga signifiait une ville fortifiée.
Note 243: Fearann, habitation, colonie; ce mot paraît composé de fear, homme, et fonn, terre: fear-fhonn, terre partagée par têtes d'hommes. Voyez le Diction. gael. d'Armstrong, au mot Fearann.
A quelque temps de là, une troisième émigration partit encore de la Gaule pour se diriger vers l'Italie. Elle était moins nombreuse que les premières, et se composait de tribus liguriennes (Salies, Læves, Lebekes) que les Galls avaient déplacées dans leurs courses; elle passa les Alpes maritimes, et s'établit à l'occident des Insubres, dont elle ne fut séparée que par le Tésin[244].
Note 244: Tit. Liv. l. V, c. 35.—Polyb. l. II, p. 105.
—Plin. l. III, c. 17.
Mais, au sein de la Gaule, le mouvement de la conquête emportait les conquérans eux-mêmes. L'avant-garde des Kimris, poussée par la masse des envahisseurs qui se pressaient derrière elle, se vit contrainte de suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à son tour. Une grande horde, composée de Boïes, d'Anamans et de Lingons (ceux-ci s'étaient emparés du territoire situé autour des sources de la Seine), traversa l'Helvétie, et franchit les Alpes pennines. Trouvant la Transpadane entièrement occupée par les émigrations précédentes, les nouveaux venus passèrent[245] sur des radeaux le fleuve sans fond (c'est ainsi qu'ils surnommèrent le Pô[246]), et chassèrent les Étrusques de toute la rive droite. Voici comment ils firent entre eux le partage du pays.
Note 245: Pennino deindè Boïi Lingonesque transgressi….. Pado ratibus trajecto….. Tit. Liv. l. V, c. 35.—Au sujet des Anamans, voyez Polybe, l. II, p. 105.
Note 246: Παρά γε μέν τοϊς έγχωρίοις ό ποταμός προσαγορεύεται Βόδεγκος. Polyb. l. II, p. 104.—Bodincus, quod significat fundo carens. Plin. l. III, c. 16.—D'après un étymologiste grec, l'autre nom du Pô, Padus, serait dérivé du mot gaulois Pades signifiant Sapin: «Metrodorus Scepsius dicit: quoniam circà fontem arbor multa sit picea, quæ Pades gallicè vocetur, Padum hoc nomen accepisse.» Plin. l. c.
Les Boïes eurent pour frontière à l'est la petite rivière d'Utens, aujourd'hui le Montone, à l'ouest le Taro, au nord le Pô, au midi l'Apennin ligurien. Cette tribu était la plus puissante des trois, et joua toujours le principal rôle dans leur confédération, entre le lit du Pô, sa branche la plus méridionale, nommée Padusa, et la mer. Les Anamans se placèrent à l'occident des Boïes, entre le Taro et la petite rivière Varusa, aujourd'hui la Versa. Les Boïes établirent leur chef-lieu sur les ruines de la cité de Felsina, capitale de toute la Circumpadane pendant la domination étrusque; ils changèrent son nom en celui de Bononia[247].
Note 247: Felsina vocitata quùm princeps Etruriæ esset.
Plin. l. III, c. 15.
Les Étrusques étaient ainsi repoussés au-delà de l'Apennin, et la contrée circumpadane envahie tout entière, lorsqu'une nouvelle bande d'émigrés Kimris arriva; c'étaient des Sénons[248], partis des frontières bituriges et éduennes, où leur nation s'était fixée. N'ayant pas de place sur les bords du Pô, ils chassèrent les Ombres du littoral de la mer supérieure, depuis l'Utens jusqu'au fleuve Æsis[249], et, non loin de ce dernier fleuve, ils fondèrent leur chef-lieu d'habitation, qui porta leur nom national, et fut appelé Séna[250]. La date de cet événement, qui termina la série des migrations gallo-kimriques en Italie, peut être fixée à l'année 521[251], soixante-sixième après l'expédition de Bellovèse, cent dixième après le départ des grandes hordes kimriques pour l'occident de l'Europe. Le repos des populations transalpines, à partir de cette époque, semble annoncer que la Gaule se constitue, et que les désordres de la conquête sont à peu près calmés.
Note 248: Post hos Senones recentissimi advenarum…..
Tit. Liv. l. c.
Note 249: Ab Utente flumine ad Æsim fines habuêre.
Tit. Liv. l. V, c. 35.
Note 250: Senonum de nomine, Sena. Silius Italic. l. VIII, v. 455.
Note 251: Dans cette année (232ème de Rome et 13ème du règne de Tarquin-le-Superbe; correspondante à la 4ème année de la LXIVème olympiade), les Ombres dépossédés par les Senons assiégèrent la ville grecque de Cumes dans le pays des Opiques. Όμβρικοί ύπό Κελτών έξελαθέντες… Κύμην τήν έν Όπικοϊς έλληνίδα πόλιν έπεχείρησαν άνελεϊν. Dionys. Halic. l. VII.
Si maintenant nous portons successivement nos regards sur toutes les contrées où les deux races se trouvent en présence, nous pourrons nous représenter comme il suit leur situation relative dans la première moitié du sixième siècle.
En Italie, la ligne de démarcation est nettement tracée par le cours du Pô; les Galls occupent la Transpadane; les Kimris la Cispadane.
En Gaule, la région montagneuse, orientale et méridionale appartient aux Galls; le reste du pays jusqu'à la Garonne est au pouvoir de la race kimrique, plus ou moins mélangée de Galls vers le midi et le centre, pure dans le nord.
Dans l'île d'Albion que les Kimris ont envahie en même temps que le continent gaulois, et à laquelle un de leurs chefs a imposé le nouveau nom de Prydain[252] ou Bretagne, le golfe du Solway et le cours de la Tweed servent de communes limites aux deux populations; la race kimrique habite toute la partie située au midi; les Galls se maintiennent libres dans la partie sauvage et montagneuse du nord. Ils y sont divisés en trois nations: les tribus des hautes terres ou Albans[253]; celles des basses terres ou Maïates[254]; et celles qui, habitant l'épaisse forêt située au pied des monts Grampiens, portaient dans leur idiome le nom de Celtes, et celui de Celyddon[255] (Calédoniens), dans le dialecte des Kimris.
Note 252: Ynys Prydain, l'île de Prydain. Trioedd. I. Pretanis,
Britannia, Πρετάνις, Βρετανία, Βρεταννική. Camden. Britan. p. 1.
Note 253: Albani. Les montagnards écossais se donnent encore
aujourd'hui le nom d'Albannach.
Note 254: Maïatæ, de magh-aite: magh, plaine; aite, contrée.
—Armstrong's gael. diction.
Note 255: Trioedd. 6.—Camden. Britan. p. 668. Francof. 1590.
Au nord du Rhin, la race gallique occupe la rive droite du Danube et les vallées des Alpes illyriennes, où, par sa multiplication et ses conquêtes, elle forme déjà des peuplades considérables, tant de pur sang gallique que de sang gallique et illyrien mélangés; telles que les Carnes, les Tauriskes, les Japodes. La race kimrique possède la rive gauche du fleuve et le littoral de l'Océan; elle se divise en trois grandes hordes ou confédérations.
1º Le noyau de la race, portant spécialement le nom national, et habitant la presqu'île Kimrique ou Cimbrique[256] et la côte circonvoisine.
Note 256: Aujourd'hui le Jutland.
2º La confédération des Boïes ou Bogs, c'est-à-dire des hommes terribles[257]; ayant pour séjour le fertile bassin qu'entourent les monts Sudètes et la forêt Hercynie[258]. Plusieurs tribus boïennes avaient pris part à la conquête de la Gaule; mais, comme nous l'avons dit plus haut, une seule d'entre elles s'y fixa, dans un petit canton du territoire aquitain, à l'embouchure de la Garonne; les autres passèrent en Italie.
Note 257: Boïi, Bogi, Boci.—Bw, la peur; Bwg et Bug, terrible.
V. Owen's Welsh diction.
Note 258: Aujourd'hui la Bohême, Boïo-haemum. Ce nom, qui signifie
en langue germanique demeure des Boïes (Boïo-heim) lui fut donné
par les Marcomans, qui s'en emparèrent après en avoir expulsé les
habitans. Tacit. German. c. 28.
3º La confédération des Belgs ou Belges, dont le nom paraît signifier guerriers[259]: errante dans les forêts qui bordent la rive droite du Rhin, elle menace la Gaule, où nous la verrons bientôt jouer à son tour le rôle de conquérante.
Note 259: Belgiaid, dont le radical est Bel, guerre.
Toutes les fois que, dans le cours de cette histoire, les deux races se trouveront en opposition, nous continuerons à les distinguer l'une de l'autre par leurs noms génériques de Galls et de Kimris. Mais lorsque, abstraction faite de la diversité d'origine, nous les montrerons en contact avec des peuples appartenant à d'autres familles humaines, la dénomination vulgairement reçue de Gaulois nous servira pour désigner, soit les deux races en commun, soit l'une d'elles séparément; quelquefois même ce mot sera pris dans une acception toute géographique, et signifiera collectivement les habitans de la Gaule, de quelques aïeux qu'ils descendent, Galls, Kimris, Aquitains ou Ligures. Nous adopterons aussi, pour nous conformer à l'usage, la division du territoire gaulois contigu aux Alpes, en deux Gaules: l'une transalpine, et l'autre cisalpine, et la subdivision de celle-ci en transpadane et cispadane, conservant à ces noms la signification qu'ils avaient chez les Romains, et que l'histoire a consacrée.
CHAPITRE II.
GAULE CISALPINE. Tableau de la haute Italie sous les Étruques; ensuite sous les Gaulois.—Courses des Cisalpins dans le centre et le midi de la presqu'île.—Le siège de Clusium les met en contact avec les Romains. —Bataille d'Allia.—Ils incendient Rome et assiègent le Capitole.—Ligue défensive des nations latines et étrusques; les Gaulois sont battus près d'Ardée par Furius Camillus.—Ils tentent d'escalader le Capitole, et sont repoussés.—Conférences avec les Romains; elles sont rompues; elles se renouent; un traité de paix est conclu.—Les Romains le violent.—Plusieurs bandes gauloises sont détruites par trahison; les autres regagnent la Cisalpine.
391—390.
ANNEES 587 à 391 avant J.-C.
Au moment où les émigrans gaulois franchirent les Alpes, la haute Italie présentait le spectacle d'une civilisation florissante. L'industrie étrusque avait construit des villes, défriché les campagnes, creusé des ports et de nombreux canaux, rendu le Pô navigable dans la presque totalité de son cours[260]; et la place maritime d'Adria, par son importance commerciale, avait mérité de donner son nom au golfe qui en baignait les murs[261]. Toute cette prospérité, toute cette civilisation eurent bientôt disparu. Les champs abandonnés se recouvrirent de forêts ou de pâturages; et des chaumières gauloises[262] s'élevèrent de nouveau sur l'emplacement de ces grandes cités qui avaient succédé elles-mêmes à des chaumières et à des bourgades gauloises.
Note 260: Omnia ea flumina fossasque primi à Pado fecêre Thusci.
Plin. l. III, c. 15.—Cf. Cluver. Ital. antiq. p. 419 et seq.
Note 261: Nobilis portus Hatriæ à quo Hatriaticum mare appellabatur.
Plin. l. III, c. 15.
Note 262: Polyb. l. II, p. 106.—Strab. l. V.
Cependant elles ne périrent pas toutes: par un concours de circonstances aujourd'hui inconnues, cinq restèrent debout: deux dans la Transpadane et trois dans la partie de l'Ombrie dont les Sénons s'étaient emparés. Les premières furent, Mantua[263] (Mantoue), défendue par le Mincio, qui formait autour d'elle un lac profond, et Melpum, place de guerre et de commerce, l'une des plus riches de la Nouvelle-Étrurie[264], et jadis le boulevard du pays contre les incursions des Isombres; les secondes, Ravenne, bâtie en bois, au milieu des marécages de l'Adriatique[265], Butrium, dépendance de Ravenne[266] et Ariminum[267]. À quelque motif que ces villes dussent d'avoir été épargnées, leur existence, on le sent bien, était très-incertaine et très-précaire; Melpum en présenta un exemple terrible; pour avoir mécontenté ses nouveaux maîtres, il se vit assailli à l'improviste, pillé et détruit de fond en comble[268].
Note 263: Mantua Tuscorum trans Padum sola relicta. Plin. l. III, c. 19.—Virgil. Æneid. X, 197 et seq.—Serv. Comm. ad X Æneid.
Note 264: Plin. l. III, c. 17.
Note 265: Έν δέ τοΪς έλεσι μεγίστη μέν έστι Ρ΄αουέννα, ξυλοπαγής όλη καί διάρρυτος… Όμβρικών κατοικία. Strab. l. V.
Note 266: Strab. l. c.—Plin. l. III, c. 15.
Note 267: Aujourd'hui Rimini.—Τό δ' Άρίμινον Όμβρικών έστι κατοικία, καθάπερ καί ή Ραουέννα, δέδεκται δ' έποίκους Ρωμαίους έκατέρα. Strab. l. c.
Note 268: Plin. l. III, c. 17.
Mais les villes qui furent assez prudentes ou assez heureuses pour éviter un sort pareil n'eurent dans la suite qu'à se féliciter de leur situation. Placées au sein d'une population qui n'avait pour le commerce ni goût ni habileté, et qui d'ailleurs manquait de marine, elles exploitèrent sans concurrence toute la Circumpadane; formant de grands entrepôts d'où les Gaulois tiraient les marchandises grecques et italiennes, où ils portaient les produits de leurs champs et le butin amassé dans leurs courses. C'étaient de petits états indépendans, tributaires, selon toute apparence, des nations cisalpines, qui les laissaient subsister. On les vit toujours garder entre ces nations et le reste de l'Italie une neutralité rigoureuse; les noms de Ravenne, d'Ariminum, de Mantoue, ne sont pas même mentionnés dans la longue série des guerres que les peuples gaulois et italiens se livrèrent pendant trois siècles dans toutes les parties de la péninsule.
A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque: «Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.
Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός… Polyb. l. II, p. 106.
La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris, Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.
Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique, sous une classe de nobles ou patriciens, qui réunissaient le triple caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les Gaulois cisalpins.
ANNEE 391 avant J.-C.
Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les Gaulois y mirent le siège.
Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.
Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération, harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»
Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida, nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.
En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.
Note 272: Quòd Veïentes consanguineos adversùs populum romanum, non defendissent. Tit. Liv. l. V, c. 35.
Le caractère hautain et violent des Fabius convenait mal à une mission de paix[273]; néanmoins l'ouverture de la conférence fut assez calme. Le chef suprême des Sénons, qui portait en langue kimrique le titre de Brenn[274], exposa que, mécontens de leurs terres, ses compatriotes et lui venaient en chercher d'autres dans l'Étrurie; voyant les Clusins possesseurs de plus de pays qu'ils n'en pouvaient cultiver, les Gaulois en avaient réclamé une partie, que, sur le refus des Clusins, ils enlevaient à main armée; l'abandon de ces terres était, disait-il, l'unique condition de la paix, comme le seul motif de la guerre[275]. Il ajouta: «Les Romains nous sont peu connus; mais nous les croyons un peuple brave, puisque les Étrusques se sont mis sous leur protection. Restez donc ici spectateurs de notre querelle; nous la viderons en votre présence, afin que vous puissiez redire chez vous combien les Gaulois l'emportent en vaillance sur le reste des hommes[276].» A ces paroles les envoyés eurent peine à réprimer leur colère. «Quel est ce droit que vous vous arrogez sur les terres d'autrui? s'écria l'aîné des trois frères, Q. Ambustus; que signifient ces menaces? qu'avez-vous à faire avec l'Étrurie[277]?—Ce droit, reprit en riant le Brenn sénonais[278], est celui-là même que vous faites valoir, vous autres Romains, sur les peuples qui vous avoisinent, quand vous les réduisez en esclavage, quand vous pillez leurs biens, quand vous détruisez leurs villes[279]; c'est le droit du plus fort. Nous le portons à la pointe de nos épées; tout appartient aux hommes de cœur[280].»
Note 273: Mitis legatio, ni præferoces legatos….. habuisset.
Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 274: Bren, Brenin, roi; en latin Brennus. Les Romains
prirent ce nom de dignité pour le nom propre du chef gaulois.
Note 275: Si, Gallis egentibus agro, quem latiùs possideant quam
colant Clusini, partem finium concedant; aliter pacem impetrari non
posse. Tit. Liv, l. V, c. 36.
Note 276: Coràm Romanis dimicaturos ut nunciare domum possent quantùm
Galli virtute cæteros mortales præstarent. Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 277: Quid in Etruriâ rei Gallis esset?….. Quodnam id jus?
Idem. l. c.
Note 278: Γελάσας ό βασιλεύς τών Γαλατών Βρέννος….. Plut. Camill.
p. 136.
Note 279: Έφ' οϋς ύμεϊς στρατεύοντες, τών μή μεταδώσιν ύμίν τών
άγαθών, άνδραποδίζεσθε, λεηλατεϊτε, καί κατασκάπτετε τάς πόλεις
αότών. Plutarch. Camil. l. c.
Note 280: In armis jus ferre et omnia fortiorum virorum esse.
Tit. Liv. l. V, c. 36.
Les Fabius dissimulèrent leur ressentiment, et sous prétexte de vouloir, en qualité de médiateurs, conférer avec les Clusins, ils demandèrent à entrer dans la place. Ils y trouvèrent les esprits inclinés à la paix. Les assiégés avaient tenu conseil; pressés d'en finir à tout prix, ils avaient résolu de proposer aux Gaulois la cession de quelques-unes de leurs terres si l'intervention des ambassadeurs romains restait sans effet[281]. Mais les Fabius combattirent vivement ces dispositions; ils exhortèrent les Clusins à persévérer, et, dans la colère qui les transportait, oubliant le caractère pacifique de leur mission, eux-mêmes s'offrirent à diriger une sortie sur le camp ennemi.
Note 281: Excerpt. Dion. Cass. ed. Hanov. in-fol. 1606, p. 919.
Les assiégés n'eurent garde de rejeter une telle proposition; ils sentaient que Rome, compromise par une si criante violation du droit des gens, se verrait forcée, quoiqu'elle en eût, d'agir plus efficacement comme alliée, et peut-être d'adopter cette guerre pour son propre compte. Conduits par les trois Fabius[282], ils attaquèrent un parti gaulois qui traversait la plaine en désordre sur la foi des préliminaires de paix. Comme la mêlée commençait, Q. Ambustus poussa son cheval contre un chef sénon d'une haute stature, que l'ardeur de combattre avait porté en avant des premiers rangs, le perça de sa javeline, et, suivant l'usage de sa nation, mit aussitôt pied à terre pour le dépouiller. La course rapide du Romain et l'éclat de ses armes ne permirent pas aux Gaulois de le distinguer d'abord[283]; mais sitôt qu'il fut reconnu, ce cri, «l'ambassadeur romain!» circula de bouche en bouche dans les rangs[284]. Le Brenn fit cesser le combat, disant qu'il n'en voulait plus aux Clusins; que tout le ressentiment des Sénons devait se tourner contre les Romains, violateurs du droit des gens; et sans délai il rassembla les chefs de son armée pour en conférer avec eux.
Note 282: Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.—Tit. Liv. l. V, c. 36.
—Plutarch. Camill. p. 136.—Paul. Oros. l. II, c. 19.
Note 283: Άγνοηθείς έν άρχή, διά τό τήν σύνοδον όξεϊαν γενέσθαι, καί
τά όπλα περιλάμποντα τήν όψινά άποκρύπτειν. Plutarch. in Camil.
p. 136.
Note 284: Per totam aciem romanum legatum esse…
Tit. Liv. l. V, c. 36.
Les voix furent partagées dans le conseil sénonais. Les plus jeunes et les plus fougueux voulaient marcher sur Rome, sans retard, à grandes journées[285]; ceux à qui l'âge et l'expérience donnaient plus d'autorité firent sentir quelle imprudence il y aurait à s'engager avec si peu de forces dans un pays inconnu, ayant en face de soi le peuple le plus belliqueux de l'Italie, et derrière l'Étrurie en armes. Ils insistèrent pour qu'on fît venir avant tout des recrues de la Circumpadane. Les chefs gaulois se rangèrent à cet avis; voulant même donner à leur cause toutes les apparences de la justice, ils arrêtèrent qu'une députation serait d'abord envoyée à Rome pour dénoncer le crime des Fabius, et demander que les coupables leur fussent livrés. On choisit pour cette mission plusieurs chefs dont la taille extraordinaire pouvait imposer aux Romains[286]. D'autres émissaires se rendirent chez les Sénons et chez les Boïes[287], et l'armée gauloise se tint renfermée dans son camp, sans inquiéter davantage Clusium.
Note 285: Erant qui extemplò Romam eundum censerent; vicere seniores… Tit. Liv. l. V, c. 36.
Note 286: Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 349.
Note 287: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
ANNEE 390 avant J.-C.
La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens; elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289]. Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de l'assemblée plébéienne.
Note 288: Ή δέ γερουσία… έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.
Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis… Tit. Liv. l. V, c. 36.
Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les Romains, ne commençait sans l'intervention des féciales ou féciaux, sorte de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée; tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et l'accusation[291].
Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.
Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in
Camil. ubi suprà.
Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à la plus haute charge de la république, celle de tribuns militaires avec puissance consulaire[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.
Note 292: Tribuni militum consulari potestate.—Ils étaient six, et partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls. Tit. Liv. passim.
A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse: «Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de tumulte[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu, autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du départ.
Note 293: Qui Rempublicam salvam esse vult me sequatur.
Tit. Liv. passim.
Note 294: Tumultus quasi tremor multus,—vel à tumendo. Cicer.
Philip. V, VI, VIII.—Quintil. VII, 3.
Note 295: Servius. Virgil. Æneid. VIII, 4.
Le récit des événemens qui s'étaient passés à Rome sous les yeux même des ambassadeurs porta au plus haut degré l'irritation des Gaulois. Quoiqu'ils n'eussent encore reçu que dix mille hommes des renforts qu'ils attendaient des bords du Pô, ils se mirent en marche à l'instant même, sans désordre cependant, et sans commettre de dévastations sur leur route. Tout fuyait devant eux. Les habitans des bourgades et des villages désertaient à leur approche, et les villes fermaient leurs portes; mais les Gaulois s'efforçaient de rassurer les esprits. Passaient-ils près des murailles d'une ville, on les entendait proclamer à grands cris «qu'ils allaient à Rome, qu'ils n'en voulaient qu'aux seuls Romains, et regardaient tous les autres peuples comme des amis[296].» Ils traversèrent le Tibre, et, cotoyant sa rive gauche, ils descendirent jusqu'au lieu où la petite rivière d'Allia, sortie des monts Crustumins, se resserre, et se perd avec impétuosité dans le fleuve. C'est là, à une demi-journée de Rome, qu'ils virent l'ennemi s'approcher. Sans lui laisser le temps de choisir et de fortifier un camp, sans lui permettre d'accomplir certaines cérémonies religieuses qui, chez lui, devaient précéder indispensablement les grandes batailles[297], ils entonnèrent le chant de guerre, et appelèrent les Romains au combat par des hurlemens que l'écho des montagnes rendait encore plus effroyables[298].
Note 296: Romam se ire. Tit. Liv. l. V, c. 37.—Μόνοις πολεμεϊν
Ρωμαίοις, τούς δ' άλλους φίλους έπίστασθαι. Plut. Camil. p. 137.
Note 297: Tit. Liv. l. V, c. 38.—Plut. Camil. p. 137.
Note 298: Truci cantu, clamoribusque variis, horrendo cuncta compleverant sono. Tit. Liv. l. V, c. 37.
De l'autre côté de l'Allia s'étendait une vaste plaine bornée à l'occident par le Tibre, à l'orient par des collines assez éloignées; les Romains s'y rangèrent en bataille. Leur droite s'appuya sur les collines, leur gauche sur le fleuve; mais la distance d'une aile à l'autre étant trop grande pour que la ligne fût partout également garnie, le centre manqua de profondeur et de force. Outre cela, comme ils tenaient à la possession de ces hauteurs, qui les empêchaient d'être débordés, ils y placèrent toute leur réserve, composée de vétérans d'élite appelés subsidiarii, parce qu'ils attendaient le moment de donner, un genou en terre, sous le couvert de leur bouclier[299].
Note 299: Subsidebant; hinc dicti subsidia. Festus.
Ainsi que les tribuns militaires l'avaient prévu, le combat s'engagea par la gauche des Gaulois. Le Brenn en personne entreprit de débusquer l'ennemi des monticules; il fut reçu vigoureusement par la réserve romaine soutenue de l'aile droite. L'engagement fut vif, et se prolongea avec égalité de succès de part et d'autre. Mais, lorsque le centre de l'armée gauloise s'ébranla, et marcha sur le centre ennemi, avec la fougue ordinaire à cette nation, les cris et le bruit des armes frappées sur les boucliers, les Romains, sans attendre le choc, se débandèrent, entraînant dans leur mouvement l'aile gauche qui bordait le Tibre. Ce fut dès lors une véritable boucherie. Les fuyards pressés entre les Gaulois et le fleuve furent, pour la plupart, massacrés sur la rive même. Un grand nombre, en voulant traverser le fleuve, qui dans ce lieu n'était pas guéable, se noyèrent, ou percés par les traits de l'ennemi, ou emportés par le courant[300]. Ceux qui parvinrent à gagner le bord opposé, oubliant dans leur frayeur et famille et patrie, coururent se renfermer à Véïes, que la république avait fait récemment fortifier[301]. Quant aux troupes de l'aile droite, leur résistance était désormais inutile; elles battirent en retraite le plus vite qu'elles purent. Comme elles se croyaient l'ennemi à dos, elles traversèrent, sans s'arrêter, la ville d'une extrémité à l'autre, et se réfugièrent dans la citadelle, publiant pour tout détail que l'armée était anéantie et les Gaulois aux portes de Rome[302]. Cette bataille mémorable fut livrée le 16 du mois de juillet[303].