Note 300: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 322.—Tit. Liv. l. V, c. 38.
Note 301: Plutarch. in Camil. p. 137.
Note 302: Romam petiêre, et, ne clausis quidem portis urbis, in arcem confugerunt. Tit. Liv. l. V, c. 38.—Άνοπλοι φυγόντες είς Ρώμην, άπήγγειλαν πάντας άπολωλέναι. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.
Note 303: Aulugell. l. V, c. 17.—Macrob. l. I, c. 16.—Plutarch.
Camil. p. 137 et 144.
Il n'y avait que douze milles du champ de bataille d'Allia à Rome, et si les Gaulois avaient marché au même instant sur la ville, c'en était fait de la république et du nom romain[304]. Mais, dans la double joie et d'un grand butin et d'une grande victoire gagnée sans peine, les vainqueurs se livrèrent à la débauche. Ils passèrent le reste du jour, la nuit et une partie du lendemain à piller les bagages des Romains, à boire, et à couper les têtes des morts[305] qu'ils plantaient en guise de trophées au bout de leurs piques, ou qu'ils suspendaient par la chevelure au poitrail de leurs chevaux.
Note 304: Εί μέν εύθύς έπηκολούθησαν οί Γαλάται τοϊς φεύγουσι, ούδέν
άν έκώλυσε τήν Ρώμην άρδην άναιρεθῆναι. Plut. in Camil. p. 137.
Note 305: Άνακόπτοντες τάς κεφαλάς τών τετελευτηκότων.
Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
Après s'être partagé ce qu'il y avait de plus précieux dans le butin, ils entassèrent le reste et y mirent le feu. Le jour suivant, un peu avant le coucher du soleil, ils arrivèrent au confluent du Tibre et de l'Anio. Là, ils furent informés par leurs éclaireurs que les Romains ne faisaient paraître aucun signe extérieur de défense; que les portes de la ville restaient ouvertes; que nul drapeau, nul soldat armé ne se montraient sur les murailles[306]. Ce rapport les inquiéta. Ils craignirent qu'une tranquillité aussi inexplicable ne cachât quelque stratagème; et, remettant l'attaque au lendemain, ils dressèrent leurs tentes au pied du mont sacré.
Note 306: Non portas clausas, non stationem pro portis excubare, non armatos esse in muris. Tit. Liv. l. V, c. 39.
L'événement d'Allia avait frappé les Romains de la plus accablante consternation: un abattement stupide régna d'abord dans la ville; le sénat ne s'assemblait point; aucun citoyen ne s'armait; aucun chef ne commandait; on ne songeait même pas à fermer les portes. Bientôt, et d'un soudain élan, on passa de cet extrême accablement à des résolutions d'une énergie extrême; on décréta que le sénat se retirerait dans la citadelle avec mille des hommes en état de combattre[307], et que le reste de la population irait demander un refuge aux peuples voisins. On travailla donc avec activité à approvisionner la citadelle d'armes et de vivres; on y transporta l'or et l'argent des temples; chaque famille y mit en dépôt ce qu'elle possédait de plus précieux[308]; et les chemins commencèrent à se couvrir d'une multitude de femmes, d'enfans, de vieillards fugitifs. Cependant la ville ne demeura pas entièrement déserte. Plusieurs citoyens que retenaient l'âge et les infirmités, ou le manque absolu de ressources, ou le désespoir et la honte d'aller traîner à l'étranger le spectacle de leur misère, résolurent d'attendre une prompte mort au foyer domestique, au sein de leurs familles, qui refusaient de les abandonner. Ceux d'entre eux qui avaient rempli des charges publiques se parèrent des insignes de leur rang, et, comme dans les occasions solennelles, se placèrent sur leurs sièges ornés d'ivoire, un bâton d'ivoire à la main. Telle était la situation intérieure de Rome, lorsque les éclaireurs gaulois s'avancèrent jusque sous les murs de la ville, le soir du jour qui suivit la bataille. A la vue de cette cavalerie, les Romains crurent l'heure fatale arrivée, et se renfermèrent précipitamment dans leurs maisons. Le jour continuant à baisser, ils pensèrent que l'ennemi ne différait que pour profiter de la lumière douteuse du crépuscule, et l'attente redoublait la frayeur; mais la frayeur fut à son comble quand on vit la nuit s'avancer. «Ils ont attendu les ténèbres, se disait-on, afin d'ajouter à la destruction toutes les horreurs d'un sac nocturne[309].» La nuit s'écoula dans ces angoisses. Au lever de l'aurore, on entendit le bruit des bataillons qui entraient par la porte Colline.
Note 307: Juventus quam satis constat vix mille hominum fuisse.
Florus, l. I, c. 13.
Note 308: Έξ όλης τής πόλεως, είς ένα τόπον, τών άγαθών
συνηθροισμένων. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 323.
Note 309: In noctem dilatum consilium esse quò plus pavoris
inferrent. Tit. Liv. l. V, c. 39.
Le même soupçon qui avait fait hésiter les Gaulois aux portes de Rome, les accompagna à travers les rues et les carrefours déserts. Ils s'avancèrent avec précaution jusqu'à la grande place appelée forum magnum, et située au pied du mont Capitolin. Là, ils purent apercevoir la citadelle qui couronnait ce petit mont, et les hommes armés dont ses créneaux étaient garnis; c'étaient les premiers qui se fussent montrés à eux depuis la journée d'Allia. Tandis que le gros de l'armée faisait halte sur ce vaste forum, quelques détachemens se répandirent par les rues adjacentes pour piller; mais, trouvant toutes les maisons du peuple fermées, ils n'osèrent les forcer; et, bientôt effrayés du silence et de la solitude qui les environnaient, craignant d'être surpris et enveloppés à l'improviste, ils se concentrèrent de nouveau dans la place, sans oser s'en écarter davantage[310].
Note 310: Indè rursùs ipsà solitudine ahsterriti, ne qua fraus hostilis vagos exciperet, in forum ac propinqua foro loca conglobati redibant. Tit. Liv. l. V, c. 41.
Cependant quelques soldats remarquèrent des maisons plus apparentes que les autres, dont les portes n'étaient point fermées[311], ils se hasardèrent à y pénétrer. Ils trouvèrent dans le vestibule intérieur des vieillards assis, qui ne se levaient point à leur approche, qui ne changeaient point de visage, mais qui demeuraient appuyés sur leurs bâtons, l'œil calme et immobile. Un tel spectacle surprit les Gaulois; incertains s'ils voyaient des hommes ou des statues, ou des êtres surnaturels, ils s'arrêtèrent quelque temps à les regarder[312]. L'un d'eux enfin, plus hardi et plus curieux, s'approcha d'un de ces vieillards qui portait, suivant les usages romains, une barbe longue et épaisse, et la lui caressa doucement avec la main; mais le vieillard levant son bâton d'ivoire en frappa si rudement le soldat à la tête qu'il lui fît une blessure dangereuse[313]; celui-ci irrité le tua; ce fut le signal d'un massacre général. Tout ce qui tomba vivant au pouvoir des Gaulois périt par le fer; les maisons furent pillées et incendiées.
Note 311: Patentibus atriis principum. Tit. Liv. l. V, c. 41.
Note 312: Ad eos velut simulacra versi cùm starent. Tit. Liv. l. V,
c. 41.—Plutarch. in Camil. p. 140.
Note 313: Ό μέν Παπείριος τή βακτηρίά τήν κεφαλήν αύτοϋ πατάξας
συνέτριψε. Plut. l. c.
La citadelle de Rome, appelée aussi Capitolium, le Capitole, parce qu'on avait, dit-on, trouvé une tête d'homme en creusant ses fondations, était un édifice de forme carrée, de deux cents pieds environ sur chaque face, dominant la ville. Déjà suffisamment forte par sa position au-dessus d'un rocher inaccessible de trois côtés, de hautes et épaisses murailles la défendaient en outre du côté où le rocher était abordable. Le Capitole communiquait alors au grand forum par une montée faite de main d'homme, et encore très-escarpée, que remplaça plus tard un escalier de cent marches[314].
Note 314: Tit. Liv. l. VIII, c. 6.—Tacit. Histor. l. III, c. 71.
Dans une position si favorable, une garnison tant soit peu nombreuse devait ne céder qu'à la famine; aussi les assiégés reçurent-ils avec mépris la sommation de se rendre. Le Brenn alors tenta d'emporter la place de vive force. Un matin, à la pointe du jour, il range ses troupes sur le forum[315], et commence à gravir avec elles la montée qui conduisait au Capitole. Jusqu'à la moitié du chemin, les Gaulois s'avancèrent sans trouver d'obstacles, poussant de grands cris, et joignant leurs boucliers au-dessus de leurs têtes, par cette manœuvre, que les anciens désignaient sous le nom de tortue[316]. Les assiégés, se fiant à la rapidité de la pente, les laissaient approcher pour les fatiguer; bientôt ils les chargèrent avec furie; les culbutèrent, et en firent un tel carnage que le Brenn n'osa pas livrer un second assaut, et se contenta d'établir autour de la montagne une ligne de blocus[317].
Note 315: Primâ luce, signo dato, multitudo omnis in foro instruitur.
Tit. Liv. l. V, c. 43.
Note 316: Indè, clamore sublato, ac testudine factà, subeunt.
Tit. Liv. l. V, c. 43.
Note 317: Amissâ itaque spe per vim atque arma subeundi, obsidionem
parant. Tit. Liv. l. V, c. 43.
Tandis que les deux partis, dans l'inaction, s'observaient mutuellement, les Gaulois virent un jour descendre à pas lents du Capitole un jeune Romain vêtu à la manière des prêtres de sa nation, et portant dans ses mains des objets consacrés[318]. Il pénètre dans leur camp; et, sans paraître ému ni de leurs cris, ni de leurs gestes, il le traverse tout entier ainsi que les ruines amoncelées de la ville jusqu'au mont Quirinal. Là il s'arrête, accomplit certaines cérémonies religieuses particulières à la famille Fabia, dont il était membre[319], et retourne par le même chemin au Capitole avec la même gravité, la même impassibilité, le même silence. Chaque fois les Gaulois le laissèrent passer sans lui faire le moindre mal, soit qu'ils respectassent son courage, soit que la singularité du costume, de la démarche et de l'action les eût frappés d'une de ces frayeurs superstitieuses auxquelles nous les verrons plus d'une fois s'abandonner[320].
Note 318: Gabino cinctu, sacra manibus gerens….. nihil ad vocem cujusquam terroremve motus. Tit. Liv. l. V, c. 46.
Note 319: Sacrificium erat statum… genti Fabiæ. Tit. Liv. ibid.
Note 320: Seu religione etiam motis….. Tit. Liv. l. V, c. 46.
Le siège commençait à peine, et déjà la disette tourmentait les assiégeans. Dans leur avidité imprévoyante, ils avaient dissipé en peu de jours les subsistances que les flammes avaient épargnées, et se voyaient réduits à vivre du pillage des campagnes, ressource faible et précaire pour une multitude indisciplinée, et dont le nombre s'augmentait de momens en momens; car les recrues de la Gaule cisalpine arrivaient successivement, et bientôt l'armée du Brenn ne compta pas moins de soixante-et-dix mille hommes[321]. Des divisions de cavaliers et de fantassins allaient donc battre la plaine de tous côtés et à de grandes distances de Rome[322]; ils s'avancèrent jusqu'aux portes d'Ardée, antique ville des Rutules, peu éloignée de la mer inférieure.
Note 321: Diodor. Sicul. l. XIV, p. 321.
Note 322: Exercitu diviso, partîm per finitimos prædari placuit.
Tit. Liv. l. V, c. 43.
Dans Ardée vivait un patricien romain, M. Furius Camillus, qui, après avoir rendu à la république d'éminens services à la tête des armées, s'était attiré la haine des citoyens par la dureté de son commandement, son arrogance et son faste aristocratique, et par l'impopularité obstinée de sa conduite. Appelé en jugement devant le peuple comme prévenu de concussion, Marcus Furius pour échapper à une condamnation déshonorante s'était exilé volontairement, et depuis une année il demeurait parmi les Ardéates[323]. Tout aigri qu'il était contre ceux à l'injustice desquels il attribuait sa disgrace, les malheurs et l'humiliation de Rome l'affligèrent vivement; et quand il vit ces Gaulois destructeurs de sa patrie venir piller impunément jusque sous les murs qu'il habitait, il sentit se soulever en lui le cœur du patriote et du soldat. Jour et nuit il haranguait les Ardéates, les pressant de s'armer, et combattant par ses raisonnemens la répugnance de leurs magistrats à s'embarquer dans une guerre dont Rome devait recueillir presque tout le fruit[324]. «Mes vieux amis, et mes nouveaux compatriotes[325], leur disait-il, laissez-moi vous payer, en vous servant, l'hospitalité que je tiens de vous. C'est dans la guerre que je vaux quelque chose, et dans la guerre seulement que je puis reconnaître vos bienfaits[326]. Ne croyez pas, Ardéates, que les calamités présentes soient passagères, et se bornent à la république de Rome; vous vous abuseriez. C'est un incendie qui ne s'éteindra pas qu'il n'ait tout dévoré…… Les Gaulois, vos ennemis, ont reçu de la nature moins de force que de fougue. Déjà rebutés d'un siège qui commence, vous les voyez se disperser dans les campagnes, se gorgeant de viandes et de vin, et dormant couchés comme des bêtes fauves là où la nuit les surprend, le long des rivières, sans retranchemens, sans corps-de-garde ni sentinelles[327]. Donnez-moi quelques-uns de vos jeunes gens à conduire; ce n'est pas un combat que je leur propose, c'est une boucherie. Si je ne vous livre les Gaulois à égorger comme des moutons, que je sois traité à Ardée de même que je l'ai été à Rome!»
Note 323: Tit. Liv. l. V.
Note 324: Plutarch. in Camil. p. 139.
Note 325: Ardeates, veteres amici, novi etiam cives mei.
Tit. Liv. l. V, c. 44.
Note 326: Ubi usus erit mei vobis, si in bello non fuerit? hâc arte
in patriâ steti. Tit. Liv. l. V, c. 44.
Note 327: Ubi nox appetit, propè rivos aquarum, sine munimento, sine stationibus ac custodiis, passim, ferarum ritu, sternuntur….. Me sequimini ad cædem non ad pugnam. Tit. Liv. l. V, c. 44. —Plut. Camil. p. 140.
Les talens militaires de M. Furius inspiraient une confiance sans bornes; d'ailleurs la circonstance pressait, car l'ennemi, enhardi par l'impunité, devenait chaque jour plus entreprenant. On donna donc une troupe de soldats d'élite à l'exilé romain, qui, sans faire aucune démonstration hostile, renfermé dans les murailles d'Ardée, épia patiemment l'heure favorable.
Elle ne se fit pas long-temps désirer. Les Gaulois, dans une de leurs courses, vinrent faire halte à quelques milles de là. Ils emportaient avec eux du butin qu'ils se partagèrent, et du vin dont ils burent avec excès; chefs et soldats ne songèrent à autre chose qu'à s'enivrer, et la nuit les ayant surpris incapables de continuer leur route, et même de dresser leurs tentes, ils s'étendirent sur la terre pêle-mêle au milieu de leurs armes. Le sommeil et un silence profond régnèrent bientôt sur toute la bande[328]. Ce fut alors que Furius Camillus, averti par ses espions, sortit d'Ardée, et tomba sur les campemens des Gaulois, au milieu de la nuit. Il avait ordonné à ses trompettes de sonner, et à ses soldats de pousser de grands cris[329], dès qu'ils seraient arrivés; mais ce tumulte fit à peine revenir les Gaulois de leur sommeil; quelques-uns se battirent; la plupart furent tués encore endormis. Ceux qui, profitant de l'obscurité, parvinrent à s'échapper, la cavalerie ardéate les atteignit au point du jour[330]; enfin un détachement nombreux qui avait gagné le territoire d'Antium, à dix milles d'Ardée, fut exterminé par les paysans[331].
Note 328: Νύξ έπήλθε μεθύουσιν αύτοϊς, καί σιωπή κατέσχε τό
στρατόπεδον. Plut. in Camil. p. 141.
Note 329: Κραυγή τε χρώμενος πολλή καί ταϊς σάλπιγξι πανταχόθεν
έκταράττων άνθρώπους… Plut. in Camil. ibid.
Note 330: Plutarch. Camil. p. 141.
Note 331: Magna pars in agrum Antiatem delati, incursione ab oppdanis in palatos factâ, circumveniuntur. Tit. Liv. l. V, c. 45.
Ce succès encouragea les peuples du Latium; ils s'armèrent à l'instar des Ardéates. De l'enceinte des villes où jusqu'alors ils s'étaient tenus renfermés sans coup férir, ils se mirent à fondre de tous côtés sur les bandes qui couraient la campagne, et la rive gauche du Tibre ne fut plus sûre pour les fourrageurs gaulois. Sur la rive droite la défense, mieux organisée encore, agit avec plus d'efficacité. L'Étrurie avait songé d'abord à profiter des désastres des Romains, et leur avait déclaré la guerre[332]; mais voyant son territoire foulé et épuisé, sans plus de ménagement que les terres des Latins, elle inclina à des sentimens plus généreux. Ses villes méridionales combinèrent leurs armes avec celles des fugitifs romains réunis à Véïes, quelques-unes guidées, comme Cære, par une antique affection pour Rome, les autres par l'ennui de l'occupation gauloise. Véïes, cité forte et bien défendue, devint le centre des opérations de ce côté du Tibre.
Note 332: Οί Τυρ΄ρ΄ηνοί, μετά δυνάμεως άδράς, έπεπορεύοντο τήν τών
Ρ΄ωμαίων χώραν, λεηλαλοϋντες. Diod. Sicul. l. XIV, p. 323.
Le nom de M. Furius, mêlé aux premiers succès des peuples latins contre les Gaulois, réveilla dans le cœur des enfans de Rome le souvenir de ce grand général. Leurs torts mutuels furent oubliés. D'une résolution unanime ils lui proposèrent de venir à Véïes se mettre à la tête de ses vieux compagnons d'armes, ou de permettre qu'ils allassent combattre sous ses drapeaux à Ardée[333]. Mais Camillus s'y refusa. «Banni par vos lois, leur répondit-il, je ne puis reparaître au milieu de vous. D'ailleurs le suffrage du sénat doit seul m'élever au commandement; que le sénat ordonne, et j'obéis[334].» En vain les réfugiés de Véïes mirent tout en œuvre pour fléchir sa résolution. «Tu n'es plus exilé, lui disaient-ils, et nous ne sommes plus citoyens de Rome. La patrie! En est-il encore une pour nous, quand l'ennemi occupe en maître ses cendres et ses ruines[335]? Et comment espérer de pénétrer au Capitole pour y consulter le sénat? Comment espérer d'en revenir sain et sauf, lorsque les barbares investissent la place?» Marcus Furius fut inébranlable[336].
Note 333: Tit. Liv. l. V, p. 46.—Plutarch. in Camil. p. 141.
Note 334: Plut. ub. supr.
Note 335: Ούκ έτι γάρ έστι φυγάς, οὔθ' ήμείς πολϊται, πατρίδος ούκ οϋσης, άλλά κρατουμένης ύπό τών πολεμίων. Plutarch. in Camil. p. 141.
Note 336: Plutarch. in Camill.—Tit. Liv. ut supr.
Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne? Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.
Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader, et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides, et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que l'autre, arriva à Véïes sans encombre.
Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.
—Plut. in Camil. p. 141.
Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον
άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.
Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].» Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].
Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν, κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.
Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ.
Virg. Æneid. V. 658.
Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios.
Tit. liv. l. I, c. 47.
Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν
όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
—Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.
Note 343: Tit. Liv. l. V, c. 47.—Plut. in Camil. p. 142.
—Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
Le mur qu'ils commençaient à escalader faisait partie de l'enceinte d'une chapelle de Junon, autour de laquelle rôdaient quelques-uns de ces chiens préposés à la défense des temples. Il s'y trouvait aussi des oies consacrées à la déesse, et que, pour cette raison, les assiégés avaient épargnées au fort de la disette qui les tourmentait. Souffrans et abattus par une longue diète, les chiens faisaient mauvaise garde, et les Gaulois leur ayant lancé par-dessus le rempart quelques morceaux de pain, ils se jetèrent dessus avec avidité et les dévorèrent, sans aboyer ni donner le moindre signe d'alarme[344]; mais à l'odeur de la nourriture, les oies, qui en manquaient depuis plusieurs jours, se mirent à battre des ailes et à pousser de tels cris, que toute la garnison se réveilla en sursaut[345]. On s'arme à la hâte; on court vers le lieu d'où partent ces cris. Il était temps; car déjà deux des assiégeans avaient atteint le haut du rempart. M. Manlius, homme robuste et intrépide, fait face lui seul aux Gaulois; d'un revers d'épée, il abat la main de l'un d'eux qui allait lui fendre la tête d'un coup de hache; en même temps il frappe si rudement l'autre au visage, avec son bouclier, qu'il le fait rouler du haut en bas du rocher[346]. Toute la garnison arrive pendant ce temps-là et se porte le long du rempart. Les assiégeans, repoussés à coups d'épées et accablés de traits et de pierres, se culbutent les uns sur les autres; ils ne peuvent fuir, et la plupart, en voulant éviter le fer ennemi, se perdent dans les précipices. Un petit nombre seulement regagna le camp.
Note 344: Οί μέν γάρ κύνες πρός τήν ριφθεϊσαν τροφήν κατεσιώπησαν.
Ælian de animal. nat. l. XII, c. 33.
Note 345: Clangore, alarumque crepitu. T. Liv. l. V, c. 49.—Diodor.
Sicul. l. XIV, p. 324.—Plut. in Camil. p. 142.—Ælian. ubi suprà.
etc.
Note 346: Plut. in Camil. p. 142.—Tit. Liv. liv. V, c. 47.
Cet échec acheva de décourager les Gaulois. Un fléau non moins cruel que la famine décimait ces corps affaiblis tout à la fois par les excès et par les privations. Un automne chaud et pluvieux avait développé parmi eux des germes de fièvres contagieuses dont l'état des localités aggravait encore le caractère. Ils avaient brûlé ou démoli les maisons et les édifices publics indistinctement dans tous les quartiers de la ville, sans songer à se conserver des abris aux environs du Capitole, où se tenaient les troupes du blocus. Depuis sept mois ils étaient donc forcés de camper sur des décombres et des cendres accumulées, d'où s'élevait, au moindre vent, une poussière âcre et pénétrante qui leur desséchait les entrailles, et d'où s'exhalaient aussi, lorsque des pluies abondantes avaient détrempé le terrein, des vapeurs pestilentielles[347]. Ils succombaient en grand nombre à ces maladies, et des bûchers étaient allumés jour et nuit sur les hauteurs pour brûler les morts[348].
Note 347: Loco… ab incendiis torrido et vaporis pleno, cineremque
non pulverem modo ferente….. Tit. Liv. l. V, c. 48.—Plut, in
Camil. p. 143.
Note 348: Bustorum indè Gallicorum nomine insigne locum fecêre. Tit.
Liv. c. 48.
Les souffrances n'étaient pas moindres dans l'intérieur de la citadelle, et chaque moment les aggravait; ni renforts, ni vivres, ni nouvelles qui soutinssent le courage, rien n'arrivait du dehors. Les assiégés étaient réduits, pour subsister, à faire bouillir le cuir de leurs chaussures[349]. Camillus ne paraissait point. Ses scrupules étaient levés, les difficultés aplanies. Ce général avait vu accourir autour de lui la jeunesse romaine et latine. Il ne comptait pas moins de quarante mille hommes sous ses enseignes[350], et cependant aucune tentative ne se faisait pour débloquer ou secourir le Capitole; soit qu'il eût assez de protéger la campagne contre les bandes affamées qui l'infestaient, soit que les milices latines et étrusques, qui avaient des combats journaliers à livrer à leurs portes mêmes, se souciassent peu d'abandonner leurs foyers à la merci d'un coup de main, pour aller tenter, sur les décombres de Rome, une bataille incertaine.
Note 349: Servius. Æneid. VIII, v. 655.
Note 350: Ήδη μέν έν όπλοις δισμυρίους κατέλαβε, πλείονας δέ συνήγεν άπς τών συμμάχων… Plut. in Camil. p. 142.
Dans cette communauté de misères, les deux partis étaient impatiens de négocier. Les sentinelles du Capitole et celles de l'armée ennemie commencèrent les pourparlers, et bientôt il s'établit entre les chefs des communications régulières[351]. Mais les demandes des Gaulois parurent aux assiégés trop dures et trop humiliantes. Comme elles avaient pour fondement l'état de disette qui forçait les Romains de capituler[352], on raconte que, dans la vue de démentir ce bruit, les tribuns militaires firent jeter du haut des murailles aux avant-postes quelques pains qui leur restaient[353]. Il est possible que ce stratagème, ainsi que le prétendent les historiens, ait porté le Brenn à rabattre de ses prétentions; mais d'autres causes influèrent plus puissamment sans doute sur sa détermination. Il fut informé que les Vénètes s'étaient jetés sur les terres des Boïes et des Lingons, et que, du côté opposé, les montagnards des Alpes inquiétaient les provinces occidentales de la Cisalpine[354]; il s'empressa de renouer les négociations, se montra moins exigeant, et la paix fut conclue. Voici quelles en furent les conditions: 1º Que les Romains paieraient aux Gaulois mille livres pesant d'or[355]; 2º qu'ils leur feraient fournir par leurs colonies ou leurs villes alliées, des vivres et des moyens de transport[356]; 3º qu'ils leur cédaient une certaine portion du territoire romain, et s'engageaient à laisser dans la nouvelle ville qu'ils bâtiraient une porte perpétuellement ouverte, en souvenir éternel de l'occupation gauloise[357]. Cette capitulation fut jurée de part et d'autre avec solennité le 13 février, sept mois accomplis après la bataille d'Allia[358].
Note 351: Tit. Liv. l, V, c. 48.—Plut. in Camil. p. 143.
Note 352: Cùm Galli famem objicerent. Tit. Liv. l. V, c. 48.
Note 353: Dicitur….. multis locis panis de Capitolio jactatus esse.
Tit. Liv. l. V, c. 48.—Valer. Max. l. VII, c. 4.
Note 354: Γενομένου δ΄άντισπάσματος, καί τών Ούενέτών έμβαλόντων είς
τήν χώραν αύτών, πότε μέν ποιησάμενοι συνθήκας πρός Ρωμαίους…
Polyb. l. II, p. 106.
Note 355: Diodor. Sic. l. XIV, p. 324.—T. Liv. l. V, c. 48.—Plut. in Camil. p. 143.—Valer Max. l. V, c. 6.—Quelques écrivains portent cette rançon au double. Varro. ap. Non. in Torq. —Plin. l. XXXII, c. 1.
Note 356: Transvehendos et commeatibus persequendos. Fronton. Strat.
l. II, c. 6.
Note 357: Πύλην ήνεῳγμένην παρέχειν διά παντός, καί γήν έργάσιμον.
Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 25.
Note 358: Plut. in Camil. p. 144.
Alors les assiégés réunirent tout ce que le Capitole renfermait d'or; le fisc, les ornemens des temples, tout fut mis à contribution, jusqu'aux joyaux que les femmes, à leur départ, avaient déposés dans le trésor public[359]. Le Brenn attendait au pied du rocher les commissaires romains, avec une balance et des poids; quand il fut question de peser, un d'eux s'aperçut que les poids étaient faux, et que le Gaulois qui tenait la balance la faisait pencher frauduleusement. Les Romains se récrièrent contre cette supercherie; mais le Brenn, sans s'émouvoir, détachant son épée, la plaça ainsi que le baudrier dans le plat qui contre-pesait l'or. «Que signifie cette action? demanda avec surprise le tribun militaire Sulpicius.—Que peut-elle signifier, répondit le Brenn, sinon malheur aux vaincus![360]» Cette raillerie parut intolérable aux Romains; les uns voulaient que l'or fût enlevé et la capitulation révoquée; mais les plus sages conseillèrent de tout souffrir sans murmure; «La honte, disaient-ils, ne consiste pas à donner plus que nous n'avons promis, elle consiste à donner; résignons-nous donc à des affronts que nous ne pouvons ni éviter ni punir[361].» Le siège étant levé, l'armée gauloise se mit en marche par différens chemins et en plusieurs divisions, afin sans doute qu'elle pût, moins difficilement, se procurer des subsistances. Le Brenn, à la tête du principal corps, sortit de la ville par la voie Gabinienne[362], à l'orient du Tibre. Les autres prirent, sur la rive droite du fleuve, la direction de l'Étrurie.
Note 359: Ex ædibus sacris et matronarum ornamentis. Varro ap. Non.
Valer. Max. l. V, c. 61.—Tit. Liv. l. V, c. 50.
Note 360: Τί γάρ άλλο, είπεν, ή τοϊς νενικημένοις όδύνη; Plut. in
Camil. p. 143.—Væ victis! Tit. Liv. l. V, c. 48.
Note 361: Plutarch. in Camil. p. 143.
Note 362: Παρά τήν Γαβινίαν όδόν. Plut. in Camil. p. 144.
—Tit. Liv. l. V, c. 49.
Mais à peine étaient-ils à quelque distance de Rome, qu'une proclamation du dictateur M. Furius vint annuler, comme illégal, le traité sur la foi duquel ils avaient mis fin aux hostilités. Le dictateur déclarait «qu'à lui seul, d'après la loi romaine, appartenaient le droit de paix et de guerre et celui de faire des traités; le traité du Capitole, négocié et conclu par des magistrats inférieurs, qui n'en avaient pas le pouvoir, était illégitime et nul, qu'en un mot, la guerre n'avait pas cessé entre Rome et les Gaulois[363].» Les colonies romaines et les villes alliées, se fondant sur un pareil subterfuge, refusèrent partout aux Gaulois les subsides stipulés, et ceux-ci se virent contraints de mettre le siège devant chaque place pour obtenir à force ouverte ce que les conventions leur assuraient. Comme ils attaquaient la petite ville de Veascium, Camillus arriva à l'improviste, fondit sur eux, les défit et leur enleva une partie de leur butin[364]. Les divisions qui avaient pris par la rive droite du Tibre ne furent guère mieux traitées. Les villes leur barraient le passage, les paysans massacraient leurs traîneurs, un corps nombreux donna de nuit dans une embuscade que lui dressèrent les Cærites dans la plaine de Trausium, et y périt presque tout entier[365].
Note 363: Negat eam pactionem ratam esse, quæ, postquàm ipse dictator creatus esset, injussu suo ab inferioris juris magistratu facta esset. T. Liv. l. V, c. 49.—Plut. in Camil. p. 143.
Note 364: Τών άπεληλυθότων Γαλατών άπό Ρώμην Ούεάσκιον τήν πόλιν
σύμμαχον ούσαν Ρωμαίων πορθούντων, έπιθέμενος αύτοϊς ό αύτοκράτωρ..
Diodor. Sicul. l. XIV, p. 225.
Note 365: Ύπό Κερίων έπιβουλευθέντες, νυκτός άπαντες κατεκόπησαν έν
τώ Τραυσίώ πεδίω. Diodor. Sicul. l. XIV, l. c….
Débarrassée de ses ennemis, Rome se recontruisit avec rapidité. Par un scrupule bizarre et qu'on a peine à concevoir, le sénat, qui avait violé si complètement dans ses dispositions fondamentales le traité du Capitole, crut devoir respecter l'engagement de tenir une des portes de la ville perpétuellement ouverte; mais cette porte, il eut soin qu'elle fût placée dans un lieu inaccessible[366].Peut-être se crut-il lié par la religion du serment en tout ce qui ne contrariait pas les lois politiques; peut-être aussi, comme les portes, ainsi que les murailles des villes, étaient sacrées et mises sous la protection spéciale des dieux nationaux, les Romains craignirent-ils de rebâtir leur patrie sous les auspices d'un sacrilège.
Note 366: Έπί πέτρας έπροσβάτου πύλην ήνεψγμένην κατεσκεόύααν.
Polyæn. Stratag. l. VIII, 25.
Ainsi se termina cette expédition devenue depuis lors si fameuse et dont la vanité nationale des historiens romains a tant altéré la vérité. Il est probable qu'elle n'eut d'abord, chez les Gaulois, d'autre célébrité que celle d'une expédition peu productive et malheureuse, et que l'incendie de la petite ville aux sept collines frappa moins vivement les imaginations que le pillage de telle opulente cité de l'Étrurie, de la Campanie, ou de la grande Grèce. Mais plus tard, lorsque Rome plus puissante voulut parler en despote au reste de l'Italie, les fils des Boïes et des Sénons se ressouvinrent de l'avoir humiliée. Alors on montra dans les bourgs de Brixia, de Bononia, de Sena, les dépouilles de la ville de Romulus, les armes enlevées à ses vieux héros, les parures de ses femmes et l'or de ses temples. Plus d'un brenn, provoquant quelque consul au combat singulier, lui présenta, ciselée sur son bouclier, l'épée gauloise dans la balance[367]; et plus d'une fois le Romain captif aux bords du Pô entendit un maître farouche lui répéter avec outrage: «Malheur aux vaincus!»
Note 367:
In titulos (Chryxus) Capitolia capta trahebat;
Tarpeioque jugo demens et vertice sacro
Pensanteis aurum Celtas umbone ferebat.
Silius. Ital. l. IV, V. 147.
CHAPITRE III.
GAULE CISALPINE. Rome s'organise pour résister aux Gaulois.—Les Cisalpins ravagent le Latium pendant dix-sept ans.—Duels fabuleux de T. Manlius et de Valerius Corvinus.—Paix entre les Gaulois et les Romains.—Irruption d'une bande de Transalpins dans la Circumpadane; sa destruction par les Cisalpins.—Ligue des peuples italiens contre Rome; les Gaulois en font partie; bataille de Sentinum.—Les Sénons égorgent des ambassadeurs romains; ils sont défaits à la journée de Vadimon; le territoire sénonais est conquis et colonisé.—Drusus rapporte à Rome la rançon du Capitole.
ANNEES 389 à 366. avant J.-C.
Les deux invasions étrangères qui avaient précipité le retour de l'armée boïo-sénonaise, se terminèrent à l'avantage des Gaulois; les Vénètes furent repoussés au fond de leurs lagunes, et les montagnards dans les vallées des Alpes. Mais à ces guerres extérieures succédèrent des querelles intestines[368] qui absorbèrent pendant vingt-trois ans toute l'activité de ces peuplades turbulentes; ce furent vingt-trois années de répit pour l'Italie.
Note 368: Μετά δέ ταϋτα τοϊς έμφυλίοις συνείχοντο πολέμοις.
Polyb. l. II, p. 106.
Rome sut en profiter. L'apparition des Gaulois, si brusque et si désastreuse, avait laissé après elle un sentiment de terreur, que l'on retrouve profondément empreint dans toutes les institutions romaines de cette époque. L'anniversaire de la bataille d'Allia fut mis au nombre des jours maudits et funestes[369]; toute guerre avec les nations gauloises fut déclarée, par cela seul, tumulte, et toute exemption suspendue, pendant la durée de ces guerres, même pour les vieillards et les prêtres[370]; enfin un trésor, consacré exclusivement à subvenir à leurs dépenses, fut fondé à perpétuité et placé au Capitole: la religion appela les malédictions les plus terribles[371] sur quiconque oserait en détourner les fonds à quelque intention, et pour quelque nécessité que ce fût[372]. On vit aussi les Romains profiter de l'expérience de leurs revers pour introduire dans l'armement et la tactique de leurs légions d'importantes réformes. La bataille d'Allia et les suivantes avaient démontré l'insuffisance du casque de cuivre pour résister au tranchant des longs sabres gaulois; les généraux romains y substituèrent un casque en fer battu, et garnirent le rebord des boucliers d'une large bande du même métal. Ils remplacèrent pareillement les javelines frêles et allongées dont certains corps de la légion étaient armés, par un épieu solide appelé pilum, propre à parer les coups du sabre ennemi, comme à frapper, soit de près soit de loin[373]. Cette arme n'était vraisemblablement que le gais gallique perfectionné.
Note 369: Varro. de ling. latin. l. V, col. 35.—Epit. Pomp. Fest. col. 249. Plut. in Camil. p. 137.—Tit. Liv. l. VI.—Aurel. Victor c. 23, etc.
. . . Damnata diù romanis Allia fastis.
Lucan. l. VII. v. 409.
Note 370: Οὕτω δ' ούν ό φόβος ήν ίσχυρός, ώστε θέσθαι νόμον, άφείσθαι
τούς ίερεϊς στρατείας, χωρίς άν μή Γαλατικός ή πόλεμος. Plut. in
Camil. p. 150.—In Marcello, p. 299.—Tit. Liv. passim.—Appian.
Bell. civil. l. II. p. 453.
Note 371: Σύν άρά δημοσίά Appian. Bell. civil. l. II, p. 453.
Note 372: Appian. ibid.—Plut. in Cæsar.—Flor. IV, 2.
—Dion Cass. LXI, 71.
Note 373: Plutarch. in Camil. p. 150.—Appian. Bell. gallic. p. 754.
—Polyæn. Stratag. l. VIII, c. 7, sect. 2.
ANNEES 366 à 361. avant J.-C.
Cependant les Gaulois reprirent leurs habitudes vagabondes; une de leurs bandes parut dans la campagne de Rome, et la traversa pour aller plus avant au midi[374]: les Romains, n'osant pas les attaquer, se tinrent renfermés dans leurs murailles[375]. Pendant cinq ans les courses des Gaulois se succédèrent dans le Latium et la Campanie, et pendant cinq ans, la république s'abstint à leur égard de toute démonstration hostile. Au bout de ce temps, une de ces bandes, campée sur la rive droite de l'Anio, ayant menacé directement la ville, les légions sortirent enfin, et se présentèrent en face de l'ennemi de l'autre côté de la rivière. «Cette nouveauté, dit un historien, surprit grandement les Gaulois[376];» ils hésitèrent à leur tour, et, après une délibération tumultueuse où des avis contraires furent débattus avec chaleur, le parti de la retraite ayant été adopté, ils décampèrent à petit bruit, à la nuit close, remontèrent l'Anio, et allèrent se retrancher dans une position inexpugnable au milieu des montagnes de Tibur[377].
Note 374: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
Note 375: Ούκ έτόλμησαν άντεξαγαγεϊν Ρωμαϊοι τά στρατόπεδα.
Polyb. l. II, p. 106.
Note 376: Οί δέ Γαλάται καταπλαγέντες τήν έφοδον αύτών..
Idem, p. 107.
Note 377: In Tiburtem agrum… arcem belli gallici.
Tit. Liv. l. VII, c. II Polyb. l. II, p. 107.
ANNEE 361 avant J.-C.
Telle fut l'issue de cette campagne tout-à-fait insignifiante, si l'on s'en tient au témoignage de l'historien romain le plus digne de foi. Mais chez la plupart des autres, on la trouve embellie d'un de ces exploits merveilleux qui plaisent tant à l'imagination populaire et qu'on voit se reproduire presque identiquement dans les annales primitives de toutes les nations.
Ils racontent que dans le temps que les armées romaine et gauloise, campées des deux côtés de l'Anio, s'observaient l'une l'autre, un Gaulois, dont la taille surpassait de beaucoup la stature des plus grands hommes, s'avança sur un pont qui séparait les deux camps. Il était nu; mais le collier d'or et les brasselets indiquaient le rang illustre qu'il tenait parmi les siens; son bras gauche était passé dans la courroie de son bouclier, et, de ses deux mains, élevant au-dessus de sa tête deux énormes sabres, il les brandissait d'un air menaçant[378]. Du milieu du pont, le géant provoqua au combat singulier les guerriers romains; et, comme nul n'osait se présenter contre un tel adversaire, il les accablait de moqueries et d'outrages, et leur tirait, dit-on, la langue en signe de mépris[379]. Piqué d'honneur pour sa nation, le jeune Titus Manlius, descendant de celui qui avait sauvé le Capitole de l'escalade nocturne des Sénons, va trouver le dictateur qui commandait alors l'armée. «Permets-moi, lui dit-il, de montrer à cette bête féroce que je porte dans mes veines le sang de Manlius[380].» Le dictateur l'encourage, et Manlius, s'armant du bouclier de fantassin et de l'épée espagnole, épée courte, pointue, à deux tranchans, s'avance vers le pont[381]; il était de taille médiocre, et ce contraste faisait ressortir d'autant plus la grandeur de son ennemi, qui, suivant l'expression de Tite-Live, le dominait comme une citadelle[382].
Note 378: Nudus, præter scutum et gladios duos, torque atque armillis
decoratus. Quint. Claudius apud Aulum Gell. l. IX, 3.
Note 379: Nemo audebat propter magnitudinem atque immanitatem faciei.
Deinde Gallus irridere atque linguam exertare. Q. Claud. loco citat.
—Tit. Livius, l. VII, c. 10.
Note 380: «Si tu permittis volo ego illi belluæ ostendere me ex eâ
familiâ ortum quæ Gallorum agmen ex rupe Tarpeià dejecit.»
Tit. Liv. loc. citat.
Note 381: Q. Claud. ibid.—Tit. Livius, ibid. Les critiques ont
relevé ici un anachronisme choquant; l'épée espagnole ne fut connue
des Romains que 150 ans plus tard.
Note 382: Gallus velut moles supernè imminens.
Tit. Liv. l. VI, c. 10.
Tandis que le Gaulois chantait, bondissait, se fatiguait par des contorsions[383] bizarres, le Romain s'approche avec calme. Il esquive d'abord un premier coup déchargé sur sa tête, revient, écarte par un choc violent le bouclier de son adversaire, se glisse entre ce bouclier et le corps, dont il transperce à coups redoublés la poitrine et les flancs; et le colosse va couvrir dans sa chute un espace immense[384]. Manlius alors détache le collier du vaincu, et le passe tout ensanglanté autour de son cou; cette action, ajoute-t-on, lui valut de la part des soldats le surnom de Torquatus, qui signifiait l'homme au collier. C'est à la terreur produite par ce beau fait d'armes que les mêmes historiens ne manquent pas d'attribuer la retraite précipitée des Gaulois. Ce récit forgé, suivant toute apparence, par la famille Manlia, pour expliquer le surnom d'un de ses ancêtres[385], tomba sans doute de bonne heure dans le domaine de la poésie populaire; la peinture s'en empara également, et la tête du Gaulois tirant la langue jouit long-temps du privilège de divertir la populace romaine. Nous savons que, cent soixante-sept ans avant notre ère, elle figurait au-dessus d'une boutique de banquier, sur une enseigne circulaire, appelée le bouclier du Kimri[386]. Marius, comme on le verra plus tard, ennoblit cette conception grotesque, en l'adoptant pour sa devise, après que, dans deux batailles célèbres, il eut anéanti deux nations entières de ces redoutables Kimris[387].
Note 383: Gallus, suà disciplinâ, cantabundus. Claud. ibid.—Cantus, exultatio, armorumque agitatio vana. Tit. Liv. ibid.
Note 384: Quum insinuasset sese inter corpus armaque, uno alteroque subindè ictu ventrem atque inguina hausit et in spatium ingens ruentem porrexit hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 10. —Q. Claud. l. IX, c. 3.
Note 385: Niebuhr Rœmisch. Gesch. t. II.
Note 386: Taberna argentaria ad Scutum cimbricum. Fast. Capitol. fragm. ad ann. U. C. DLXXXVI, Reinesii inscript. p. 340.
Note 387: Les Cimbres et les Ambrons. V. ci-dessous t. II, part. 2.
ANNEES 360 à 358. avant J.-C.
Pendant sa retraite le long de l'Anio, l'armée gauloise avait trouvé à Tibur un accueil amical et des vivres; de là elle avait gagné la Campanie en cotoyant l'Apennin. Irrités de la conduite des Tiburtins, les Romains vinrent saccager leur territoire; et les Gaulois, par représaille, passant dans le Latium, saccagèrent Lavicum, Tusculum, Albe, et le plat pays jusqu'aux portes de Rome[388]; mais bientôt, assaillis coup sur coup par deux armées, ils furent contraints de battre en retraite dans les montagnes tiburtines[389]. Au printemps suivant, grossis par de nouvelles bandes, ils reprirent la campagne.
Note 388: Fœdæ populationes in Lavicano, Tusculano, Albano agro.
Tit. Liv. l. VII, c. 11.
Note 389: Fugâ Tibur, sicut arcem belli gallici, petunt. Idem, ibid.
Pour mettre un terme à ces dévastations, les peuples latins envoyèrent à Rome des forces considérables, qui se réunirent aux légions sous la conduite du dictateur C. Sulpicius. Ce général, pendant la guerre précédente, avait étudié attentivement l'ennemi qu'il avait à combattre. Ce qu'il craignait le plus, c'était une affaire décisive dès l'ouverture des hostilités; il traîna donc en longueur, travaillant surtout à affamer les bandes gauloises, et à les fatiguer par des marches continuelles. Cette tactique eut un plein succès. Elles furent totalement détruites, partie en bataille rangée, partie par la main des paysans. Leur camp se trouva richement garni d'or et d'objets précieux, provenant du pillage de la Campanie et du Latium. Sulpicius fit un choix parmi ces dépouilles, et les déposa dans le trésor particulier, consacré aux frais des guerres gauloises[390].
Note 390: Tit. Liv. l. VII, c. 1.
ANNEE 350 avant J.-C.
Ce désastre rendit les Cisalpins plus circonspects; et de huit ans, ils n'osèrent pas se remontrer dans Latium. Au bout de ce temps, ils revinrent, et se fortifièrent sur le mont Albano, qui, suivant l'expression d'un écrivain romain, commande comme une haute citadelle toutes les montagnes d'alentour[391]. Trente-six mille Latins et Romains se rassemblèrent aussitôt sous les enseignes du consul Popilius Lænas; dix-huit mille furent laissés autour de Rome pour la couvrir; le reste se dirigea vers le mont Albano. Admirateur de Sulpicius, Lænas était décidé à suivre la même tactique que lui. Après avoir attiré les Gaulois en rase campagne, il prit position sur une colline assez escarpée, et fit commencer les travaux d'un camp, enjoignant bien à ses soldats de ne s'inquiéter en rien des mouvemens qui pourraient se passer dans la plaine[392].
Note 391: Quod editissimum inter æquales tumulos… arcem Albanam petunt. Tit. Liv. l. VII, c. 24.
Note 392: Tit. Liv. l. VII, c. 23.
Sitôt que l'armée gauloise aperçut les enseignes romaines plantées en terre[393], et les légions à l'ouvrage, impatiente de combattre, elle entonna son chant de guerre, et déploya sa ligne de bataille; le consul fit poursuivre tranquillement les travaux. Elle s'ébranla alors toute entière, et vint au pas de course escalader la colline. Popilius plaça entre les travailleurs et les assaillans deux rangs de légionaires, le premier, armé de longues piques ou hastes, le second de javelots et d'autres projectiles. Lancés de haut en bas, ces traits tombaient à plomb, et il n'y en avait guère qui ne portassent juste. Malgré cette grêle qui les criblait de blessures, ou surchargeait leurs boucliers de poids énormes, les Gaulois atteignirent le sommet du coteau; mais là, trouvant devant eux la ligne hérissée de piques qui en défendait l'approche, ils éprouvèrent un moment d'hésitation; ce moment les perdit. Les Romains s'avançant avec impétuosité, leurs premiers rangs furent culbutés, et entraînèrent dans leur mouvement rétrograde la masse qui les suivait. Dans cette presse meurtrière, un grand nombre périrent écrasés, un grand nombre tombèrent sous le fer ennemi; le gros de l'armée fit retraite précipitamment vers l'extrémité de la plaine, où il reprit ses anciennes positions[394].
Note 393: Gens ferox et ingenii avidi ad pugnam, procul visis
Romanorum signis… Idem. Ibid.
Note 394: Impulsi retrò ruere alii super alios, stragemque inter se cæde ipsâ fœdiorem dare: adeò præcipiti turbâ obtriti plures, quàm ferro necati. Tit. Liv. l. VII, c. 23.
Ce premier succès avait animé l'armée romaine; les travailleurs avaient jeté leurs outils et saisi leurs armes; Popilius, cédant à l'élan de ses troupes, descendit le coteau, et vint attaquer la ligne gauloise; mais là le sort se déclara contre lui. La légion qu'il commandait fut enfoncée; lui-même, ayant eu l'épaule gauche presque traversée d'un matar ou matras, espèce de javelot gaulois, fut enlevé tout sanglant du champ de bataille[395]. La blessure du consul augmenta le désordre; sa légion se débanda, et, le découragement gagnant les autres, la fuite devenait générale, lorsque Popilius, à peine pansé, se fit rapporter dans la mêlée. «Que faites-vous, soldats? criait-il; ce n'est pas à des Sabins, à des Latins que vous avez affaire: vous avez tiré l'épée contre des bêtes féroces qui boiront tout votre sang, si vous n'épuisez tout le leur. Vous les avez chassés de votre camp, la montagne est couverte de leurs morts; il faut en joncher aussi la plaine. En avant les enseignes! à l'ennemi[396]!» Les exhortations du consul ne furent pas vaines; ses troupes ralliées, se formant en triangle, attaquèrent le centre gaulois, et le rompirent. Les ailes, accourues pour soutenir le centre, furent aussi culbutées. Tout fut perdu dès lors pour les Cisalpins; car ils n'étaient pas gens à se rallier comme les Romains, ils connaissaient à peine une discipline et des chefs[397]. S'étant dirigés dans leur fuite du côté du mont Albano, ils s'y fortifièrent; et l'armée de Popilius retourna à Rome[398].
Note 395: Lævo humero matari propè trajecto. Tit. Liv. l. VII, c. 24. —On appelait encore matras, au moyen âge, un trait qui se décochait avec l'arbalète, et dont le fer était moins pointu que celui de la flèche.
Note 396: Non cum latino sabinoque hoste res est; in belluas strinximus ferrum; hauriendus aut dandus est sanguis… Inferenda sunt signa, vadendum in hostem. Ibid.
Note 397: Quibus nec certa imperia, nec duces essent.
Tit. Liv. l. VII, c. 24.
Note 398: Tit. Liv. l. VII, c. 24.
ANNEE 349 avant J.-C.
Durant l'hiver qui suivit, la rigueur du froid et le manque de vivres chassèrent les Gaulois du mont Albano; ils descendirent dans le plat pays, qu'ils parcoururent jusqu'à la mer. La côte était alors désolée par des pirates grecs, qui infestaient surtout le voisinage du Tibre. Une fois les brigands de mer, suivant l'expression d'un historien, en vinrent aux prises avec les brigands de terre[399]; mais ils se séparèrent sans que les uns ni les autres obtinssent décidément l'avantage. Les Gaulois, après quelques courses, se cantonnèrent près de Pomptinum. Au printemps, l'armée du Latium, forte de quatre légions, vint camper non loin de là; et, suivant la tactique adoptée dans ces guerres par les généraux romains, elle se contenta d'observer les mouvemens de l'ennemi[400]. Le voisinage des deux camps, pendant cette inaction, amena sans doute plus d'une provocation et plus d'un combat singulier. Les annalistes romains nous ont transmis le récit d'un événement de ce genre, mais en le dénaturant par des détails merveilleux qui rappellent le duel de Manlius Torquatus, et par d'autres bien plus extraordinaires encore.
Note 399: Prædones maritimi cum terrestribus congressi.
Tit. Liv. l. VII, c. 25.
Note 400: Quia neque in campis congredi nullâ cogente re volebat (consul) et prohibendo populationibus… satis domari credebat hostem. Tit. Liv. l. VII, c. 25.
Ici, comme au pont de l'Anio, le provocateur est un géant faisant d'énormes enjambées, et brandissant un long épieu dans sa main droite[401]; le vengeur de Rome est un jeune tribun nommé Valérius; mais l'honneur de la victoire ne lui appartient pas tout entier. Un corbeau, envoyé par les dieux[402], vient se percher sur son casque; et de là s'élançant sur le Gaulois, à coups d'ongles et de bec, il lui déchire le visage et les mains, il lui crève les yeux, il l'étourdit du battement de ses ailes; si bien que le malheureux n'a plus qu'à tendre le cou au romain qui l'égorge[403].
Note 401: Dux Gallorum vastâ et arduâ proceritate, grandia ingrediens et manu telum reciproquans… Aul. Gell. l. IV, c. 11.
Note 402: Ibi vis quædam divina fit. Idem. Ibid.
Note 403: Insilibat, obturbabat, unguibus manum laniabat, et prospectum alis arcebat. Aul. Gell. l, IV. c. 11. —Tit. Liv. l. VII, c. 26.
ANNEES 349 à 299 avant J.-C.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Rome, ne jugeant pas prudent de pousser à bout l'armée gauloise, fit avec elle une trève de trois ans, en vertu de laquelle celle-ci put se retirer sans être inquiétée ni par la république, ni par ses alliés; la route qu'elle parcourut dans cette retraite reçut alors et porta depuis lors le nom de voie gauloise[404]. La trève se changea bientôt en une paix définitive que les Gaulois observèrent religieusement[405], quoique leurs amis les Tiburtins fussent cruellement châtiés des secours et de l'asile qu'ils leur avaient prêtés deux fois[406]. Une seule année, le bruit de mouvemens guerriers dont la Cisalpine était le théâtre vint alarmer Rome. «Quand il s'agissait de cet ennemi, dit un historien latin, les rumeurs même les plus vagues n'étaient jamais négligées[407]; le consul à qui était échu la conduite de cette guerre présumée enrôla jusqu'aux ouvriers les plus sédentaires, bien que ce genre de vie ne dispose nullement au service des armes: une grande armée fut aussi rassemblée à Véïes, et il lui fut défendu de s'éloigner davantage dans la crainte de manquer l'ennemi s'il se portait sur Rome par un autre chemin[408].»
Note 404: Via data est quæ Gallica appellatur. Sext. Jul. Fronton.
Stratag. l. II, c. 6.
Note 405: Είρήνην έποιήσαντο καί συνθήκας, έν αίς έτη τριάκοντα
μείναντες έμπεδώς… Polyb. l. II, p. 107.
Note 406: Tit. Liv. l. VIII, c. 14.
Note 407: Tumultûs Gallici fama atrox invasit, haud fermè unquam neglecta patribus. Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
Note 408: Tit. Liv. l. VIII, c. 20.
L'alarme était sans fondement; les précautions furent donc superflues, mais elles témoignent assez quelle épouvante le nom gaulois inspirait aux Romains, et peuvent servir de confirmation à ces paroles mémorables d'un de leurs écrivains célèbres: «Avec les peuples de l'Italie, Rome combattit pour l'empire; avec les Gaulois, pour la vie[409].»
Note 409: Cum Gallis pro salute non pro gloriâ certari. Sallust. de bell. Jugurth.
ANNEE 299 avant J.-C.
Depuis cinquante ans, les nations cisalpines semblaient avoir renoncé aux courses et au brigandage, lorsqu'une bande nombreuse de Transalpins déboucha des monts, et pénétra jusqu'au centre de la Circumpadane, demandant à grands cris des terres. Pris au dépourvu, les Cisalpins cherchèrent à détourner plus loin l'orage qu'ils n'avaient pas su prévenir. Ils reçurent les nouveau-venus en frères, et partagèrent avec eux leurs trésors[410]. «Voilà, leur dirent-ils en montrant le midi de l'Italie, voilà le pays qui nous fournit tout cela; de l'or, des troupeaux, des champs fertiles vous y attendent, si vous voulez seulement nous suivre.» Et, s'armant avec eux, ils les emmenèrent sur le territoire étrusque[411].
Note 410: Άπό μέν αύτών έτρεψαν τάς όρμάς τών έξανισταμένων, δωροφοροϋντες καί προτιθέμενοι τήν συγγένειαν. Polyb. l. II, p. 107.
Note 411: Polyb. l. II, p. 107.—Tit. liv. l. X, c. 10.
L'Étrurie était à l'abri d'un coup de main. Il y avait déjà long-temps que la confédération préparait en secret un grand armement destiné contre Rome, dont l'ambition menaçait de plus en plus son existence. Ses places étaient approvisionnées, ses troupes sur pied; il lui était facile de faire face aux bandes qui venaient l'attaquer; mais cette nouvelle guerre dérangeait tous les plans qu'elle avait formés pour une autre plus importante. Dans son embarras, elle eut recours à un singulier expédient. Elle fit proposer aux Gaulois de s'enrôler à son service tout armés, tout équipés, dans l'état où ils se trouvaient, et d'échanger immédiatement le nom d'ennemis contre celui d'alliés, moyennant une solde[412]. L'offre parut convenir; la solde fut stipulée et livrée d'avance, mais alors les Gaulois refusèrent de marcher. «L'argent que nous avons reçu, dirent-ils aux Étrusques, n'est autre qu'un dédommagement pour le butin que nous devions faire dans vos villes; c'est la rançon de vos champs, le prix de la tranquillité que nous laissons à vos laboureurs[413]. Maintenant, si vous avez besoin de nos bras contre vos ennemis les Romains, les voilà, mais à une condition: donnez-nous des terres!»
Note 412: Socios ex hostibus facere Gallos conantur.
Tit. Liv. l. X, c. 10.
Note 413: Quidquid acceperint accepisse ne agrum etruscum vastarent, armisque lacesserent cultores: militaturos tamen se… sed nullâ aliâ mercede quàm ut in partem agri accipiantur. Tit. Liv. l. c.
Malgré l'insigne mauvaise foi dont les Gaulois venaient de faire preuve, leur nouvelle prétention fut examinée par le conseil suprême de l'Étrurie, tant était grand le désir de se les attacher comme auxiliaires; et si elle fut rejetée, ce fut moins parce qu'il eût fallu sacrifier quelque portion du territoire, que parce qu'aucune des cités ne consentait à admettre parmi ses habitans «des hommes d'une espèce si féroce[414].» Les deux bandes repassèrent l'Apennin avec l'or qui leur avait coûté si peu; mais, quand il fallut partager, la discorde se mit entre elles; Transalpins et Cisalpins se livrèrent une bataille acharnée où les premiers périrent presque tous. «De tels accès de fureur, dit Polybe, n'étaient rien moins que rares chez ces peuples, à la suite du pillage de quelque ville opulente, surtout lorsqu'ils étaient excités par le vin[415].»
Note 414: Non tàm quia imminui agrum, quàm quia accolas sibi quisque
adjungere tàm efferatæ gentis homines horrebat.
Tit. Liv. l. X, c. 10.
Note 415: Τοϋτο δέ σύνηθές έστι Γαλάταις πράττειν, έπειδάν σφετερίσωνταί τι τών πέλας, καί μάλιστα διά τάς άλόγους οίνοφλυγίας καί πλησμονάς. Polyb. l. II, p. 107.
ANNEE 296 avant J.-C.
Sur ces entrefaites, une coalition générale se forma contre Rome. Les Samnites, poussés à bout, sollicitaient vivement les Ombres et les Étrusques de se liguer avec eux pour une cause juste, une cause sainte; pour délivrer l'Italie d'une république insatiable, perfide, tyrannique, qui ne voulait souffrir, autour d'elle, de paix que la paix de ses esclaves, et dont la domination était pourtant mille fois plus intolérable que toutes les horreurs de la guerre[416].»—«Vous seuls pouvez sauver l'Italie, disait au conseil des Lucumons l'ambassadeur samnite; vous êtes vaillans, nombreux, riches, et vous avez à vos portes une race d'hommes née au milieu du fer, nourrie dans le tumulte des batailles, et qui à son intrépidité naturelle joint une haine invétérée contre le peuple romain, dont elle se vante, à juste titre, d'avoir brûlé la ville et réduit l'orgueil à se racheter à prix d'or[417]?» Il insistait sur l'envoi immédiat d'émissaires qui parcourraient la Circumpadane, l'argent à la main, et solliciteraient les chefs gaulois à prendre les armes. L'Étrurie et l'Ombrie entrèrent avec empressement dans le plan des Samnites; et des ambassadeurs, envoyés à Séna, à Bononia, à Médiolanum, parvinrent à conclure une alliance entre les nations cisalpines et la coalition italique.
Note 416: Pia arma… justum bellum. Pax servientibus gravior quàm liberis bellum. Tit. Liv. l. IX, X, c. 16.
Note 417: Habere accolas Gallos inter ferrum et arma natos, feroces cùm suopte ingenio, tùm adversùs populum romanum quem captum à se auroque redemptum, haud vana jactantes, memorent. Tit. liv. l. X, c. 16.
La nouvelle d'un armement formidable chez les Samnites, les Étrusques, les Ombres, surtout chez les Gaulois, jeta dans Rome la consternation; et de prétendus prodiges, fruits de la frayeur populaire, vinrent fournir à cette frayeur même un aliment de plus. On racontait que la statue de la Victoire, descendue de son piédestal, comme si elle eût voulu quitter la ville, s'était tournée vers la porte Colline, porte de fatale mémoire, par où les Gaulois l'avaient jadis envahie après la journée d'Allia. Ce souvenir préoccupait tous les esprits; ce nom était dans toutes les bouches.
Citoyens, sujets, alliés de la république, se levèrent en masse; les vieillards mêmes furent enrôlés et organisés en cohortes particulières[418]. Trois armées se trouvèrent bientôt sur pied; deux furent placées autour de la ville pour en couvrir les approches, tandis que la troisième, forte de soixante mille hommes, devait agir à l'extérieur.
Note 418: Seniorum cohortes factæ-. Tit. Liv. l. X.
ANNEE 295 avant J.-C.
C'était entre la rive gauche du Tibre et l'Apennin, dans l'Ombrie, près de la ville d'Aharna, que les coalisés se réunissaient, mais lentement à cause de l'hiver. A mesure que leurs forces arrivaient, elles se distribuaient dans deux grands camps dont le premier recevait les Gaulois et les Samnites, l'autre les Étrusques et les Ombres. Non loin de cette même ville d'Aharna, se trouvaient alors cantonnées deux légions romaines que le sénat y avait envoyées précédemment pour contenir le pays. Surprises par la réunion inopinée des confédérés, elles ne pouvaient faire retraite sans être accablées; elles attendaient des secours de Rome, occupant une position fortement retranchée, et résolues à s'y défendre jusqu'à ce qu'on les vînt délivrer. Le sénat n'osait l'entreprendre de peur d'exposer en pure perte de nouvelles légions; mais Q. Fabius Maximus, l'un des consuls, prit sur lui la responsabilité de l'événement[419].
Note 419: Tit. Liv. l. X, c. 21 et seq.
Fabius était un vieillard actif, excellent pour un coup de main, et à qui l'âge n'avait rien enlevé de l'audace, ni malheureusement de l'imprudence de la jeunesse. Il partit avec cinq mille hommes, passa le Tibre, joignit et ramena les deux légions, sans trouver d'obstacle; mais ensuite il gâta tout le fruit de cette manœuvre hardie. Prenant pour de la peur l'inaction des confédérés, il s'imagina pouvoir contenir l'Étrurie, et faire face à la coalition avec le peu de forces qu'il avait alors sous ses ordres; et, les disséminant de côté et d'autre, il plaça une seule légion en observation près de Clusium, presque sur la frontière ombrienne. Au milieu de l'épouvante générale qu'il semblait braver, Fabius affectait une confiance immodérée; on l'entendait répéter à ses soldats: «Soyez tranquilles; moins vous serez, plus riches je vous rendrai[420].» Ces bravades finirent par alarmer le sénat, qui le rappela à Rome pour y rendre compte de sa conduite; après de sévères réprimandes, on le contraignit de partager la conduite de la guerre avec son collègue P. Décius. Ils partirent donc tous les deux de Rome à la tête de cinquante-cinq mille hommes formant le reste de l'armée active. Comme ils approchaient de Clusium, ils entendirent des chants sauvages, et aperçurent à travers la campagne des cavaliers gaulois qui portaient des têtes plantées au bout de leurs lances, et attachées au poitrail de leurs chevaux[421]. Ce fut la première nouvelle qu'ils euren du massacre de toute une légion.