WeRead Powered by ReaderPub
Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. cover

Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Chapter 19: CHAPITRE IV.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The work reconstructs the long history of the ancient Gaulish peoples from their earliest nomadic phase through settlement and eventual submission to Rome, organizing the narrative into four periods. It combines annalistic sources from many neighboring peoples with critical analysis to distinguish enduring racial and cultural traits—marked personal bravery, intellect, mobility, aversion to strict discipline and chronic internal rivalry—and regional variations between branches. The author contrasts nomadic and early sedentary social forms to show continuity in character across centuries while explaining institutions, military activity, and interactions with surrounding civilizations.

      Note 420: Majori mihi curæ est ut omnes locupletes reducam, quàm ut
      multis rem geram militibus. Tit. Liv. l. X, c. 25.

      Note 421: Pectoribus equorum suspensa gestantes capita et lanceis
      infixa, ovantesque moris sui carmina. Tit. Liv. l. X, c. 26.

En effet, à peine Fabius avait-il quitté l'Étrurie, qu'une troupe de cavaliers sénons, passant le Tibre pendant la nuit, vint cerner dans le plus grand silence la légion cantonnée près de Clusium[422]. Tout, jusqu'au dernier homme, y fut exterminé[423]. Un sort pareil attendait inévitablement les autres divisions romaines disséminées en Étrurie, si P. Décius et ses cinquante-cinq mille hommes avaient tardé davantage. A la vue des enseignes consulaires, les Sénons repassèrent précipitamment le fleuve.

Note 422: Tit. Liv. loc. cit.—Polyb. l. II, p. 107.

      Note 423: Deletam legionem, ita ut nuncius non superesset.
      Tit. Liv. l. X, c. 26.

Le plan de campagne prescrit par le sénat aux consuls était tracé avec sagesse et habileté. Ceux-ci devaient, à la tête de leurs soixante-six mille hommes, faire face aux troupes réunies des coalisés, mais en évitant une affaire générale; tandis que les deux armées qui couvraient Rome pénétreraient, par les rives gauche et droite du Tibre, dans l'Ombrie méridionale et dans l'Étrurie, et mettraient à feu et à sang le pays, pour obliger les Ombres et les Étrusques à revenir défendre leurs foyers. Ce ne serait qu'après cette séparation que l'armée consulaire devait attaquer les Samnites et les Gaulois, dont on espérait alors avoir bon marché. Conformément à ce plan, les deux consuls après avoir promené long-temps la masse des confédérés, d'un canton à l'autre de l'Ombrie, sans vouloir jamais accepter le combat, passèrent l'Apennin, et allèrent se poster au pied oriental de cette chaîne, non loin de la ville de Sentinum. Les Ombres et les Étrusques à la fin perdirent patience; ils recevaient de leur patrie des nouvelles chaque jour plus désolantes; leurs villes étaient incendiées, leurs champs dévastés, leurs femmes traînées en esclavage; quoiqu'en pût souffrir la cause commune, ils se séparèrent de leurs confédérés[424].

Note 424: Tit. Liv. l. X, c. 26 et 27.—Jul. Front. Stratag. l. I, c. 8.—Paul. Oros. l. IV, c. 21.

Aussitôt les rôles changèrent. Ce furent les Romains qui cherchèrent avec empressement l'occasion d'une bataille décisive, et les Gallo-Samnites qui l'évitèrent avec opiniâtreté; cependant, au bout de deux jours d'hésitation, ceux-ci prirent leur parti, et déployèrent leurs lignes dans une vaste plaine devant Sentinum. Les Gaulois occupèrent la droite de l'ordre de bataille; leur infanterie était soutenue par mille chariots de guerre, outre une cavalerie forte et habile[425]. Eux seuls en Italie faisaient usage de ces chariots, qu'ils manœuvraient avec une dextérité remarquable. Chaque chariot, attelé à des chevaux très-fougueux, contenait plusieurs hommes armés de traits, qui tantôt combattaient d'en haut, tantôt sautaient au milieu de la mêlée pour y combattre à pied, réunissant à la fermeté du fantassin la promptitude du cavalier[426]. Le danger devenait-il pressant, ils se réfugiaient dans leurs chariots, et se portaient à toute bride sur un autre point. Les Romains admiraient l'adresse du guerrier gaulois à lancer son chariot, à l'arrêter sur les pentes les plus rapides, à faire exécuter à cette lourde machine toutes les évolutions exigées par les mouvemens de la bataille; on le voyait courir sur le timon, se tenir ferme sur le joug, se rejeter en arrière, descendre, remonter; tout cela avec la rapidité de l'éclair[427].

Note 425: Tit. Liv. Ibid.—Paul Oros. l. IV, c. 21.

      Note 426: Mobilitatem equitum, stabilitatem peditum… Cæsar, de
      Bello Gall. l. IV, c. 33.

Note 427: In declivi ac præcipiti loco incitatos equos sustinere, et brevi moderari ac flectere, et per temonem percurrere, et in jugo insistere, et indè se in currus citissimè recipere consuerunt. Ibid.

Les Romains sortirent avec joie de leur camp, et formèrent leur ordre de bataille; Fabius se plaça à la droite vis-à-vis des Samnites; Décius à la gauche fit face aux Gaulois. Comme les préparatifs étaient terminés, et que les Romains n'attendaient plus que le signal de leurs chefs, une biche chassée des montagnes voisines par un loup, entra dans l'intervalle qui séparait les deux armées, et se réfugia du côté des Gaulois, qui la tuèrent; le loup tourna vers les Romains, mais ceux-ci ouvrirent leurs rangs pour le laisser passer[428]. Alors un légionaire, de la tête de la ligne, s'écria d'une voix forte: «Camarades, la fuite et la mort passent de ce côté où vous voyez étendu par terre l'animal consacré à Diane. Le loup au contraire, échappé au péril sans blessure, présage notre victoire par la sienne; le loup consacré à Mars nous rappelle que nous sommes enfans de ce dieu, et que notre père a les yeux sur nous[429].» Ce fut dans cette confiance que l'armée romaine engagea le combat.

      Note 428: Cerva ad Gallos, lupus ad Romanos cursum deflexit…
      Tit. Liv. l. X, c. 27.

Note 429: Illac fuga et cædes vertit, ubi sacram Dianæ feram jacentem videtis; hinc victor martius lupus integer et intactus, gentis nos martiæ et conditoris nostri admonuit. Tit. Liv. l. X, c. 27.

Le choc commença par la droite que commandait Fabius; il fut reçu avec fermeté par les Samnites, et de part et d'autre les avantages se balancèrent long-temps. A la gauche, l'infanterie de Décius chargea les Gaulois, mais ne produisit rien de décisif. Décius, dans la vigueur de l'âge, brûlait d'enlever la victoire à son vieux collègue. Il rassemble toute sa cavalerie, composée de l'élite de la jeunesse romaine, l'anime par ses discours, se met à sa tête, et va fondre sur la cavalerie gauloise qu'il disperse aisément; elle essaie de se rallier, il l'enfonce une seconde fois. Mais alors l'infanterie gauloise s'entr'ouvre, et, avec un bruit épouvantable, s'élancent les chars, qui rompent et culbutent les escadrons ennemis[430]. En un moment toute cette cavalerie victorieuse est anéantie. Les chariots se dirigent ensuite vers les légions, et pénètrent dans leur masse compacte; l'infanterie et la cavalerie gauloise accourant complètent la déroute. Décius s'épuise en efforts pour retenir les siens qui fuient; il les arrête; il les conjure: «Malheureux! leur crie-t-il; pensez-vous qu'on se sauve en fuyant?» Convaincu enfin de l'inutilité de tout effort humain, se maudissant lui-même, il prend la résolution de mourir, mais d'une mort qui expie du moins sa faute, et répare le mal qu'il a causé[431].

Note 430: Essedis carrisque superstans armatus hostis ingenti sonitu equorum rotarumque advenit. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Note 431: Tit. Liv. l. X, c. 28.

C'était, chez les peuples latins, une croyance fermement établie, qu'un général qui, dans une bataille désespérée, se dévouait aux dieux infernaux, prévenait par là la destruction de son armée; et qu'alors, suivant l'expression consacrée, «la terreur, la fuite, le carnage, la mort, la colère des dieux du ciel, la colère des dieux des enfers[432],» passaient des rangs des vaincus dans ceux des vainqueurs. Un événement très-récent, où le père même de Décius avait joué le principal rôle, donnait à cette croyance religieuse une autorité qui semblait la mettre au-dessus de tout doute. Dans une des dernières guerres, entre les Romains et les Latins, on avait vu les premiers, déjà vaincus et fugitifs, se rallier par la vertu d'un semblable dévouement, et rentrer victorieux sur le champ de bataille. Ce souvenir se retraça vivement à l'imagination de Décius: «O mon père! s'écria-t-il, je te suis, puisque le destin des Décius est de mourir pour conjurer les désastres publics[433].» Il fit signe au grand pontife, qui se tenait près de lui, de l'accompagner, se retira à quelque distance hors de la mêlée, et mit pied à terre.

      Note 432: Formidinem ac fugam; cædemque ac cruorem; cælestium
      inferorumque iras… Tit. Liv. l. X, c. 28.

      Note 433: Datum hoc nostro generi est ut luendis periculis publicis
      piacula simus. Tit. Liv. l. X, c. 28.

Suivant le cérémonial établi, Décius plaça sous ses pieds un javelot, et la tête couverte d'un pan de sa robe, le menton appuyé sur sa main droite[434], il répéta phrase par phrase la formule que le grand-prêtre récita à son côté. «Janus, Jupiter, père Mars, Quirinus, Bellone, Lares, dieux nouveaux, dieux indigètes, dieux qui avez puissance sur nous et sur nos ennemis, dieux Mânes, je vous offre mes vœux, je vous prie, je vous conjure d'octroyer force et victoire au peuple romain, fils de Quirinus; de faire peser la terreur, l'épouvante, la mort, sur les ennemis du peuple romain fils de Quirinus. Par ces paroles j'entends dévouer aux dieux Mânes et à la terre les légions ennemies pour le salut de la république romaine, et pour celui des auxiliaires des enfans de Quirinus[435].» Ensuite il prononça les plus terribles imprécations contre sa tête, contre les têtes, les corps, les armes, les drapeaux de l'ennemi; et, commandant à ses licteurs de publier par toute l'armée ce qu'ils avaient vu, il monte à cheval, s'élance et disparaît au milieu d'un épais bataillon de Gaulois.

Note 434: Tit. Liv. l. VIII.

Note 435: Tit. Liv. l. VIII.

Ce noble sacrifice ne fut point sans fruit; à peine la rumeur en est répandue que les fuyards s'arrêtent, et que, pleins d'un courage superstitieux, ils reviennent au combat. Ils croient voir l'armée gauloise en proie à la peur et aux furies. «Voyez, disent les uns, ils restent immobiles et engourdis autour du cadavre du consul.»—«Ils s'agitent comme des aliénés, disaient les autres; mais leurs traits ne blessent plus[436].» Le grand-prêtre cependant courait à cheval de rang en rang. «La victoire est à nous, criait-il; les Gaulois plient: Décius les appelle à lui; Décius les entraîne chez les morts[437]!»

Note 436: Furiarum ac formidinis plena omnia ad hostes esse. . . Galli velut alienatâ mente vana incassum jactare tela. . . Quidam torpere. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 437: Rapere ad se ac vocare Decium devotam secum aciem… vicisse Romanos. Tit. Liv. l. X, c. 23.

Dans ce moment Fabius, qui avait pris l'avantage sur les Samnites, informé de la détresse de l'aile gauche, détache pour la secourir une division de son armée. L'aile gauche romaine regagne du terrein. Les Gaulois, réduits à la défensive, se forment en carré, et, joignant leurs boucliers l'un contre l'autre comme un enceinte de palissades, reçoivent l'ennemi de pied ferme. Les Romains les entourent, et, ramassant les javelots et les épieux dont la terre était jonchée, brisent les boucliers gaulois, et cherchent à se faire jour dans l'intérieur du carré[438]; mais les brèches étaient aussitôt refermées. Cependant l'armée samnite, après avoir long-temps résisté à l'aile droite des Romains, lâche pied, et traverse le champ de bataille près du carré gaulois; mais, au lieu de s'y rallier et de le secourir, elle passe outre, et court se renfermer dans le camp. Fabius survient, et l'armée romaine tout entière se réunit contre les Cisalpins: ils furent rompus de toutes parts et écrasés. La coalition, dans cette journée fatale, perdit vingt-cinq mille hommes, la plupart Gaulois: le nombre des blessés fut plus grand[439].

Note 438: Colleuta humi pila, quæ strata inter duas acies jacebant, atque in testudinem hostium conjecta. Tit. Liv. l. X, c. 29.

Note 439: Tit. Liv. loc. citat.—Paul Orose (l. IV, c. 21) fait monter le nombre des morts à 40,000.—Diodore de Sicile n'en compte pas moins de 100,000.

ANNEE 284 avant J.-C.

Le désastre de Sentinum dégoûta les Cisalpins d'une alliance dans laquelle ils avaient été si honteusement sacrifiés; au bout de quelques années cependant, ils reprirent les armes à la sollicitation des Étrusques. Mais déjà le Samnium se résignait au joug des Romains; plusieurs même des cités de l'Étrurie, gagnées par les intrigues du sénat, avaient fait leur paix particulière; et la cause de l'Italie était presque désespérée. Ce furent les Sénons qui consentirent à seconder les dernières tentatives du parti national étrusque; guidés par lui, ils vinrent mettre le siège devant Arétium[440], la plus importante des cités vendues aux Romains. Ceux-ci n'abandonnèrent pas leurs partisans; ils envoyèrent dans le camp sénonais des commissaires chargés de déclarer aux chefs cisalpins que la république prenait Arétium sous sa protection; et qu'ils eussent à en lever le siège immédiatement s'ils ne voulaient pas entrer en guerre avec elle. On ignore ce qui se passa dans la conférence, si les Romains prétendirent employer, à l'égard de cette nation fière et irritable, le langage hautain et arrogant qu'ils parlaient au reste de l'Italie, ou si, comme un historien le fait entendre, la vengeance personnelle d'un des chefs kimris amena l'horrible catastrophe; mais les commissaires furent massacrés et leurs membres dispersés avec les lambeaux de leurs robes et les insignes de leurs dignités, autour des murailles d'Arétium.

Note 440: Aujourd'hui Arezzo.

A cette nouvelle, le sénat irrité fit marcher deux armées contre les Sénons. La première, conduite par Corn. Dolabella, entrant à l'improviste sur leur territoire, y commit toutes les dévastations d'une guerre sans quartier; les hommes étaient passés au fil de l'épée[441]; les maisons et les récoltes brûlées; les femmes et les enfans traînés en servitude[442]. La seconde, sous le commandement du préteur Cécilius Métellus, attaqua le camp gaulois d'Arétium; mais dès le premier combat elle fut mise en déroute; Métellus resta sur la place avec treize mille légionaires, sept tribuns et l'élitedes jeunes chevaliers[443].

      Note 441: Polyb. l. II, p. 107.—Tit. Liv. epitom. l. XI.
      —Paul. Oros. l. III, c. 22.—Appian. ap. Fulv. Ursin. p. 343, 351.

      Note 442: Άπαντας ήβηδόν κατέσφαξεν. Dionys. Halic. excerpt. p. 711.
      —Flor. l. I, c. 13.

      Note 443: Cecilius, VII tribuni militum, multi nobiles
      trucidati; XIII millia militum prostrata.—Paul. Oros. l. III, c. 22.
      —Tit. Liv. epit. XII.—Polyb. l. II, p. 107, 108.

ANNEE: 283 avant J.-C.

Jamais plus violente colère n'avait transporté les Sénons; la guerre leur paraissait trop lente à quarante lieues du Capitole. «C'est à Rome qu'il faut marcher, s'écriaient-ils; les Gaulois savent comment on la prend[444]!» Ils entraînèrent avec eux les Étrusques, et atteignirent sans obstacle le lac Vadimon, situé sur la frontière du territoire romain. Mais l'armée de Dolabella avait eu le temps de se replier sur la ville; grossie par les débris de l'armée de Métellus et par des renforts arrivés de Rome, elle livra aux troupes gallo-étrusques une bataille dans laquelle celles-ci furent accablées. Les Sénons firent des prodiges de valeur, et un petit nombre seulement regagna son pays[445]. Les Boïes essayèrent de venger leurs compatriotes; vaincus eux-mêmes, ils se virent contraints de demander la paix[446]; ce fut la première que les Romains imposèrent aux nations cisalpines.

Note 444:

      Intratam Senorum capietis millibus urbem
      Assuetamque capi!…. Sil. Ital.

      Note 445: Polyb. l. II, p. 108.—Tit. Liv. epitom. XII.
      —Florus l. I, c. 13.—Paulus Oros. l. III, c. 22.

      Note 446: Διαπρεσβευσάμενοι περί σπονδών καί διαλύσεων, συνθήκας
      έθεντο πρός Ρωμαίους. Polyb. l. II, p. 108.

Le sénat put alors achever sans trouble et avec régularité, sur le territoire sénonais, l'œuvre d'extermination commencée par Dolabella. Tous les hommes qui ne se réfugièrent pas chez les nations voisines périrent par l'épée; les enfans et les femmes furent épargnés, mais, comme la terre, ils devinrent une propriété de la république. Puis on s'occupa, à Rome, d'envoyer une colonie dans le principal bourg des vaincus, à Séna, sur la côte de l'Adriatique[447].

Note 447: Sena ou Sena Gallica.

      …………..Quà Sena relictum
      Gallorum à populis servat per sæcula nomen.

Sil. Ital. l. XV, 556.

Voici la marche que suivaient les Romains, lorsqu'ils fondaient une colonie. D'ordinaire le peuple assemblé nommait les familles auxquelles il était assigné des parts sur le territoire conquis; ces familles s'y rendaient militairement, enseignes déployées, sous la conduite de trois commissaires appelés triumvirs[448]. Arrivés sur les lieux, avant de commencer aucun travail d'établissement, les triumvirs faisaient creuser une fosse ronde, au fond de laquelle ils déposaient des fruits et une poignée de terre apportés du sol romain: puis, attelant à une charrue dont le soc était de cuivre un taureau blanc et une génisse blanche, ils marquaient par un sillon profond l'enceinte de la ville future; et les colons suivaient, rejetant dans l'intérieur de la ligne les mottes soulevées par la charrue. Un pareil sillon circonscrivait l'enceinte totale du territoire colonisé; un autre servait de limite aux propriétés particulières. Le taureau et la génisse étaient ensuite sacrifiés en grande pompe aux divinités que la ville choisissait pour protectrices. Deux magistrats, nommés duumvirs, et un sénat élu parmi les principaux habitans, composaient le gouvernement de la colonie; ses lois étaient les lois de Rome. C'est ainsi que s'éleva, parmi les nations gauloises de l'Italie, une ville romaine, sentinelle avancée de sa république, foyer d'intrigues et d'espionnage, jusqu'à ce qu'elle pût servir de point d'appui à des opérations de conquête.

Note 448: Triumviri coloniæ deducendæ. Tit. Liv. passim.

L'ambition des Romains était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ils voulurent avoir reconquis cet or au prix duquel ils s'étaient rachetés, il y avait alors cent sept ans, et que les nations italiennes leur avaient tant de fois et si amèrement reproché. Le propréteur Drusus rapporta en grande pompe à Rome, et déposa au Capitole des lingots d'or et d'argent et des bijoux trouvés dans le trésor commun des Sénons[449]; et l'on proclama avec orgueil que la honte des anciens revers était effacée, puisque la rançon du Capitole était rentrée dans ses murs, et que les fils des incendiaires de Rome avaient péri jusqu'au dernier[450].

Note 449: Traditur (Drusus) ex provinciâ Galliâ extulisse aurum Senonibus olim in obsidione Capitolii datum, nec, ut fama, extortum à Camillo. Sueton. Tranq. in Tiber. Cæs. c. 3.

Note 450: Ne quis extaret in eâ gente quæ incensam à se Romam urbem gloriaretur. Flor. l. I, c. 13.

CHAPITRE IV.

Arrivée et établissement des Belges dans la Gaule.—Une bande de Tectosages émigre dans la vallée du Danube.—Nations galliques de l'Illyrie et de la Pæonie; leurs relations avec les peuples grecs.—Les Galls et les Kimris se réunissent pour envahir la Grèce.—Première expédition en Thrace et en Macédoine; elle échoue.—Seconde expédition; les Gaulois s'emparent de la Macédoine et de la Thessalie; ils sont vaincus aux Thermopyles; ils dévastent l'Étolie; ils forcent le passage de l'Œta; siège et prise de Delphes; pillage du temple.—Retraite désastreuse des Gaulois; leur roi s'enivre et se tue; ils regagnent leur pays et se séparent.

281-279.

ANNEES 400 à 281 avant J.-C.

L'irruption en Italie de cette bande de Gaulois transalpins dont nous avons raconté dans le chapitre précédent l'alliance avec les Cisalpins et bientôt la destruction complète, se rattachait à de nouveaux mouvemens de peuples dont la Gaule transalpine était encore le théâtre. Celle des trois grandes confédérations kimriques d'outre Rhin qui avoisinait de plus près ce pays, la confédération des Belgs ou Belges, dans la première moitié du quatrième siècle[451], avait franchi le Rhin tout à coup et envahi la Gaule septentrionale, jusqu'à la chaîne des Vosges à l'est, et, au midi, jusqu'au cours de la Marne et de la Seine. La résistance des Galls et des Kimris, enfans de la première conquête, ne permit pas aux nouveau-venus de dépasser ces barrières. Deux de leurs tribus seulement, les Arécomikes et les Tectosages, parvinrent à se faire jour, et après avoir traversé le territoire gaulois dans toute sa longueur, s'emparèrent d'une partie du pays situé entre le Rhône et les Pyrénées orientales. Les Arécomikes subjuguèrent l'Ibéro-Ligurie entre les Cévennes et la mer; les Tectosages s'établirent entre ces montagnes et la Garonne, et adoptèrent pour leur chef-lieu Tolosa, ville d'origine, selon toute apparence, ibérienne, qui avait passé autrefois des mains des Aquitains dans les mains des Galls pour tomber ensuite et rester dans celles des Kimris. Séparées l'une de l'autre par la seule chaîne des Cévennes, les tribus arécomike et tectosage formèrent une nation unique qui continua de porter le nom de Belg, que ses voisins, les Galls et Ibères, prononçaient Bolg, Volg et Volk[452].

Note 451: Pour fixer, même d'une manière approximative et vague, l'époque de l'arrivée des Belges en-deçà du Rhin, nous n'avons absolument aucune autre donnée que l'époque de leur établissement dans la partie de la Gaule que nous appelons aujourd'hui le Languedoc; établissement qui paraît avoir été postérieur de très-peu de temps à l'arrivée de la horde. Or, tous les récits mythologiques ou historiques, et tous les périples, y compris celui de Scyllax écrit vers l'an 350 avant J.-C., ne font mention que de Ligures et d'Ibéro-Ligures sur la côte du bas Languedoc où s'établirent plus tard les Volkes ou Belges. Ce n'est que vers l'année 281 que ce peuple est nommé pour la première fois; en 218, lors du passage d'Annibal, il en est de nouveau question. C'est donc entre 350 et 281 qu'il faut fixer l'établissement des Belges dans le Languedoc; ce qui placerait leur arrivée en-deçà du Rhin dans la première moitié du quatrième siècle. Il est remarquable que cette époque coïncide avec celle d'une longue paix entre les Cisalpins et Rome, et de tentatives d'émigration de la Gaule transalpine en Italie. Voyez le chapitre précédent à l'année 299.

      Note 452: Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont
      désignés par le nom de Fir-Bholg (Ancient Irish hist. passim).
      Ausone (de clar. urb.—Narbo.) témoigne que le nom primitif des
      Tectosages était Bolg.

Tectosagos primævo nomine Bolgas.

Cicéron leur donne celui de Belgæ: «Belgarum Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteïo. Dom Bouquet, Recueil des hist., etc., p. 656.)—Les manuscrits de César portent indifféremment Volgæ et Volcæ.—Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des Tectosages était le même que celui de Trêves, ville capitale de la Belgique. V. ci-dessous les chap. VI et X.

Nous ne savons rien des guerres que les Belges, avant de rester possesseurs paisibles du pays qu'ils avaient envahi, soutinrent contre les populations antérieures. L'histoire nous montre seulement les Tectosages, vers l'année 281, faisant partir de Tolosa une émigration considérable, sur les motifs de laquelle les écrivains ne sont pas d'accord. Les uns l'attribuent à l'excès de population[453] qui de bonne heure se serait fait sentir parmi les Volkes serrés étroitement de tout côté par les anciennes peuplades galliques, aquitaniques et liguriennes; d'autres lui assignent pour cause des révoltes et des guerres intestines. «Il s'éleva chez les Tectosages, disent-ils, de violentes dissensions, par suite desquelles un grand nombre d'hommes furent chassés et contraints d'aller chercher fortune au dehors[454].» Les émigrans, quel que fût le motif de leur départ, sortirent de la Gaule par la forêt Hercynie et entrèrent dans la vallée du Danube; c'était la route qu'avaient suivie, 321 ans auparavant, les Galls compagnons de Sigovèse[455]. Dans ce laps de temps, ces anciens émigrés de la Gaule s'étaient prodigieusement accrus; maîtres des meilleures vallées des Alpes, ils formaient de grands corps de nations qui s'étendaient jusqu'aux montagnes de l'Épire, de la Macédoine et de la Thrace. Bien que placés sur la frontière des peuples grecs, ils n'étaient entrés en relation avec eux que fort tard, et voici à quelle occasion.

Note 453: Justin. l. XXIV, c. 4.

Note 454: Στάσεως έμπεσούσης, έξελάσαι πολύ πλήθος έξ έαυτών έκ τής οίκείας… Strab. l. IV, p. 187.—Polyb. l. II, p. 95.

Note 455: Voyez ci-dessus chap. I, Année 587 avant J.-C.

ANNEES 340 à 281 avant J.-C.

L'an 340 avant notre ère, Alexandre, fils de Philippe, roi de Macédoine, ayant fait une expédition, vers les bouches du Danube, contre les tribus scythiques ou teutoniques qui ravageaient la frontière de Thrace, quelques Galls se rendirent dans son camp, attirés soit par la curiosité du spectacle, soit par le désir de voir ce roi déjà fameux. Alexandre les reçut avec affabilité, les fit asseoir à sa table, au milieu de sa cour, et prit plaisir à les éblouir de cette magnificence dont il aimait à s'environner, jusque sur les champs de bataille. Tout en buvant, il causait avec eux par interprète: «Quelle est la chose que vous craignez le plus au monde?» leur demanda-t-il, faisant allusion à la célébrité de son nom et au motif qu'il supposait à leur visite. «Nous ne craignons, répliquèrent ceux-ci, rien que la chute du ciel.»—«Cependant, ajoutèrent-ils, nous estimons l'amitié d'un homme tel que toi[456].» Alexandre dissimula prudemment la mortification que cette réponse dut lui faire éprouver, et se tournant vers ses courtisans non moins surpris que lui, il se contenta de dire: «Voilà un peuple bien fier[457]!» Toutefois, avant de quitter ses hôtes, il conclut avec eux un traité d'amitié et d'alliance.

Note 456: Έρέσθαι παρά τόν πότον (τόν βασιλέα) τί μάλιστα εϊη ό φοβοΐντο αύτούς δ' άποκρίνασθαι, ούδένα, εί μή άρα ό ούρανός αύτοϊς έπιπέσοι φιλίαν γε μήν άνδρός τοιούτου περί παντός τίθεσθαι. Strab. l. VII, p. 301.

Note 457: Άλαζόνες Κελτοί είσιν…. Arrian. Alex. l. I, c. 6.

Mais Alexandre mourut à la fleur de l'âge, au fort de ses conquêtes, à mille lieues de sa patrie, et le vaste empire qu'il avait créé fut dissous. Tandis que ses généraux prenaient les armes pour se disputer son héritage, les républiques asservies par lui ou par son père s'armaient aussi pour reconquérir leur indépendance. Tout présageait à la Grèce une longue suite de bouleversemens; tout semblait convier à cette riche proie de sauvages voisins avides de pillage et de combats. Dès les premiers symptômes de guerre civile, les Galls s'adressèrent aux républiques du Péloponèse et de la Hellade, offrant d'être leurs auxiliaires contre le roi de Macédoine; mais une telle proposition fut repoussée avec hauteur[458]. Rebutés par les républiques, ils s'adressèrent au roi de Macédoine, qui se montra moins dédaigneux; il en prit à son service, et en fit passer aux rois d'Asie, ses amis, des bandes nombreuses[459].

      Note 458: Γαλάται μεθ' Έλλήνων οόκ έμαχέσαντο, Κλεωνύμου καί
      Λακεδαιμονίων σπείσασθαι σπονδάς σφισιν ού θελησάντων. Pausan. Mess.
      Hanov. 1613. p. 269.

      Note 459: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 8, p. 2.—Plut. paral. p. 309.
      —Stob. Serm. 10.

Plus les affaires de la Grèce s'embrouillèrent, plus s'accrut l'importance des Gaulois soldés; ils furent d'un grand secours aux rois dans leurs interminables querelles; mais souvent aussi ils leur firent payer cher les services du champ de bataille. On raconte à ce sujet qu'Antigone, un des successeurs d'Alexandre, ayant engagé dans ses troupes une bande de Galls du Danube, à raison d'une pièce d'or par tête, ceux-ci amenèrent avec eux leurs femmes et leurs enfans, et, qu'à la fin de la campagne, ils réclamèrent la solde pour leur famille comme pour eux. «Une pièce d'or a été promise par tête de Gaulois, disaient-ils, ne sont-ce pas là des Gaulois[460]?» Cette interprétation commode, qui faisait monter la somme stipulée à cent talens au lieu de trente[461], ne pouvait être du goût d'Antigone; la dispute s'échauffa, et les Galls menacèrent de tuer les otages qu'ils avaient entre les mains. Il fallut au roi grec toute l'habileté qui caractérisait sa nation pour sauver ses otages et son argent, et se délivrer lui-même de ces auxiliaires dangereux.

Note 460: Οί Γαλάται καί τοίς άόπλοις καί ταϊς γυναιξί καί τοϊς παισίν άπήτουν τοΰτο γάρ εΐναι τών Γαλατών έν έκάστψ. Polyæn. Strat. l, IV, c. 6.

Note 461: Un talent pouvait équivaloir à 5,500 fr.

Introduits au sein de cette Grèce déchirée par tant de factions, les Galls sentirent bientôt sa faiblesse et leur force; ils se lassèrent de combattre à la solde d'un peuple qu'ils pouvaient dépouiller. Un chef de bande, nommé Cambaules[462], entra pour son propre compte dans la Thrace, dont il ravagea la frontière; et quoiqu'il n'y restât que très-peu de temps, il en rapporta assez de butin pour exciter la cupidité de toute sa nation[463]. Les émigrés tectosages, arrivés sur ces entrefaites, décidèrent l'impulsion générale; de concert avec les peuples galliques, ils organisèrent une expédition dont la conduite fut confiée à un chef qui paraît avoir été de race kimrique. Le nom de cet homme nous est inconnu; l'histoire nous apprend seulement qu'il tirait son origine de la tribu des Praus ou hommes terribles[464]; et comme l'autre chef, non moins fameux, qui prit et brûla Rome, elle ne le désigne habituellement que par son titre de Brenn ou roi de guerre. Ses talens comme général, son intrépidité, ses saillies spirituelles et railleuses, son éloquence même, lui valurent une grande renommée dans l'antiquité, et les éloges d'écrivains qui certes n'avaient aucun motif de partialité, ni pour l'homme, ni pour la nation.

Note 462: Cambaules, Camh, force; baol, destruction.

Note 463: Pausanias, l. X, p. 643.

Note 464: Τόν Βρέννον, τόν έπελθόντα έπί Δελφούς, Πραΰσόν τινές φασιν άλλ' οὐδέ τούς Πραύσους έχομεν είπεΰν, όπου γής ψκησαν πρότερον. Strab. l. IV, p. 187.—Braw, en langue galloise, signifie terreur; bras, en gaëlic, terrible.

ANNEE 281 avant J.-C.

Des régions de la haute Macédoine, comme d'un point central, partent quatre grandes chaînes de montagnes. La plus considérable, celle du mont Hémus, se dirige vers l'est, entoure la Thrace, borde le Pont-Euxin et envoie une branche de collines vers Byzance et vers l'Hellespont. Une seconde chaîne se détache du plateau de la haute Macédoine en même temps que l'Hémus, mais se prolonge vers le sud-est; c'est le Rhodope. Une troisième court de l'est vers l'ouest, celle des monts que les Galls avaient nommés Alban[465]. Enfin la quatrième, s'étendant au sud et au midi, donne naissance à toutes les montagnes de la Thessalie, de l'Épire, de la Grèce propre et de l'Archipel[466]. Conformément à cette disposition géographique, le Brenn dirigea sur trois points les forces de l'invasion. Son aile gauche, commandée par Cerethrius, ou plus correctement Kerthrwyz[467], entra dans la Thrace avec ordre de la saccager et de passer ensuite dans le nord de la Macédoine, soit par le Rhodope, soit en cotoyant la mer Égée. Son aile droite marcha vers la frontière de l'Épire pour envahir de ce côté la Macédoine méridionale et la Thessalie, tandis que lui-même, à la tête de l'armée du centre, pénétrait dans les hautes montagnes qui bornent la Macédoine au nord. Ces montagnes servaient de retraite à des peuplades sauvages d'origine thracique et illyrienne, continuellement en guerre avec les Galls. Il importait au succès de l'expédition et à la sauve-garde des tribus gauloises, durant l'absence d'une partie de ses guerriers, que ces peuplades ennemies fussent ou soumises ou détruites dès l'ouverture de la campagne: mais retranchées dans d'épaisses forêts, au milieu de rochers inaccessibles, elles surent résister plusieurs mois à tous les efforts du Brenn. Celui-ci n'épargna aucun moyen pour en triompher. On prétend qu'il empoisonna des bandes entières avec des vivres qu'il se laissait enlever dans des fuites simulées[468]; enfin ces peuplades furent exterminées par le fer, le feu et le poison, ou contraintes de livrer au vainqueur, sous le nom de soldats auxiliaires, l'élite de leur jeunesse[469]. Le Brenn songea alors à descendre le revers méridional de l'Hémus, pour aller rejoindre en Macédoine la division de Cerethrius et l'armée de droite; mais, comme on le verra tout à l'heure, des événemens contraires l'arrêtèrent dans sa marche et le firent changer de résolution.

      Note 465: Ils étaient appelés par les Grecs Albani et aussi Albii
      (Strab.).

Note 466: Maltebrun. Géograph. de l'Europe, vol. VI, p. 223.

      Note 467: Certh, célèbre, remarquable; Certhrwyz, gloire. Owen's
      Welsh diction.

Note 468: Οί Κελτοί τάς τροφάς καί τόν οΐνον πόαις δηλητηρίοις καταφαρμακεύουσι, καί καταλιπόντες έν ταϊς σκηναϊς αύτοί νύκτωρ έφευγον. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 42.—Athen. l. X, c. 12.

Note 469: Appian. de Bell. Illyr. p. 758.

Tandis que le Brenn bataillait contre les montagnards de l'Hémus, l'aile droite arriva sans difficulté sur la frontière occidentale de la Macédoine; elle avait pour chef un guerrier probablement tectosage, appelé Bolg ou Belg[470]. Avant de poser le pied sur le territoire de la Grèce, Belg s'avisa d'une formalité qu'il crut sans doute équivaloir à une déclaration de guerre; il fit sommer le roi de Macédoine, alors Ptolémée, fils de Ptolémée, roi d'Égypte, de lui payer immédiatement une somme pour la rançon de ses états, s'il voulait conserver la paix[471]. Une telle sommation, si nouvelle pour les soldats de Philippe et d'Alexandre, surprit à juste titre les Macédoniens, mais elle jeta dans une colère terrible le roi Ptolémée, à qui la violence de son caractère avait mérité le surnom de foudre[472]. «Si vous avez quelque chose à espérer de moi, dit-il avec emportement aux députés gaulois, annoncez à ceux qui vous envoient qu'ils déposent sur-le-champ leurs armes et me livrent leurs chefs; et qu'alors je verrai quelle paix il me convient de vous accorder[473].» Les messagers, en entendant ces paroles, se mirent à rire. «Tu verras bientôt, lui dirent-ils, si c'était dans notre intérêt ou dans le tien que nous te proposions la paix[474].» Belg passa la frontière, et s'avança à marches forcées dans l'intérieur du royaume; il ne tarda pas à rencontrer l'armée macédonienne, que le Foudre lui-même commandait, monté sur un éléphant, à la manière des rois de l'Asie[475].

Note 470: Βόλγιος. Pausan.—Belgius, Justin.

Note 471: Offerentes pacem, si emere velit. Justin. XXIV, c. 5.

Note 472: Κεραυνός; Ceraunus chez les historiens latins.

      Note 473: Aliter se pacem daturum negando, nisi principes suos
      obsides dederint, et arma tradiderint. Justin, XXIV, c. 5.

      Note 474: Risêre Galli, acclamantes, brevi sensurum sibi an illi
      consulentes pacem obtulerint. Justin. XXIV, c. 5.

Note 475: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.

De part et d'autre on fit ses dispositions pour la bataille. Ptolémée, suivant la tactique grecque, rangea sur les flancs son infanterie légère et sa cavalerie; au centre, son infanterie pesante, armée de longues piques, se forma en phalange. Les Grecs appelaient de ce nom un bataillon carré de cinq cents hommes de front, sur seize de profondeur, tous tellement serrés les uns contre les autres que les piques du cinquième rang dépassaient de trois pieds la première ligne; les rangs les plus intérieurs, ne pouvant se servir de leurs armes, appuyaient les premiers, soit pour augmenter la force de l'attaque, soit pour soutenir le choc des charges ennemies. La phalange était la gloire de l'armée macédonienne; Philippe, Alexandre, et les successeurs de ce conquérant, lui avaient été redevables de leurs plus grands succès. Cependant ce corps si redoutable ne résista pas à l'audace impétueuse des Gaulois; après un combat terrible, il fut enfoncé; l'éléphant qui portait le roi tomba criblé de javelots; lui-même, saisi vivant, fut mis en pièces, et sa tête promenée au bout d'une pique, à la vue des ailes macédoniennes qui tenaient encore[476]. Alors la déroute devint générale; la plupart des chefs et des soldats périrent ou furent contraints de se rendre; mais le sort des captifs fut plus horrible que celui des guerriers morts sur le champ de bataille; Belg en fit égorger dans un sacrifice solennel les plus jeunes et les mieux faits; les autres, garottés à des arbres, servirent de but aux gais des Galls et aux matars des Kimris[477].

      Note 476: Memnon. Hist. ap. Phot. c. 15.—Caput ejus amputatum et
      lanceâ fixum… Justin. l. XXIV, c. 5.—Pausan. l. X, p. 644.
      —Polyb.l. IX, p. 567.—Diodor. Sic. l. XXII, p. 868.

Note 477: Τούς τε γάρ τοΐς εϊδεσι καλλίστους, καί ταϊς ήλικίαις άκμαιοτάτους καταστρέψας, έθυσε τοϊς θεοϊς… τούς δ' άλλους πάντας κατηκόντισε. Diod. Sicul. excerp. Vales. p. 316.

Cette défaite et les atrocités dont elle était suivie jetèrent la Macédoine dans la consternation. De toutes parts on se réfugia dans les villes. «De l'enceinte de leurs murailles, dit un historien, les Macédoniens, levant les mains vers le ciel, invoquaient les noms de Philippe et d'Alexandre, dieux protecteurs de la patrie[478];» mais cette patrie, nul ne s'armait pour la sauver. Ce qui mettait le comble à la misère publique, c'était l'anarchie qui régnait dans l'armée: les soldats, après avoir élu roi Méléagre, frère de Ptolémée, le chassèrent pour mettre à sa place un certain Antipater qui fut surnommé l'Étésien, parce que son règne ne dépassa pas en durée la saison où soufflent les vents étésiens[479]; les désordres des soldats, l'absence d'un chef militaire, et l'épouvante des citoyens, pendant plus de trois mois, livrèrent sans défense la Macédoine aux dévastations des Gaulois. Belg parcourut tranquillement le midi de ce royaume et le nord de la Thessalie[480], entassant dans ses chariots un immense butin que personne ne venait lui disputer.

Note 478: Justin. l. XXIV, c. 5.

Note 479: Cette saison est de quarante-cinq jours.

Note 480: Pausan. l. X, p. 645.

Un jeune Grec, nommé Sosthènes, de la classe du peuple[481], mais plein de patriotisme et d'énergie, entreprit enfin d'arrêter ou du moins de troubler le cours de ces ravages. Il rassembla quelques jeunes gens, comme lui plébéiens, et se mit à inquiéter par des sorties les divisions gauloises séparées du gros de l'armée, à enlever les traîneurs et les bagages, à intercepter les vivres. Peu à peu le nombre de ses compagnons s'accrut; et il se hasarda à tenir la campagne.

Note 481: Ignobilis ipse… Justin. l. XXIV, c. 5.

L'armée macédonienne accourut alors sous ses drapeaux, et, déposant son roi Antipater, vint offrir à Sosthènes la couronne et le commandement; le jeune patriote dédaigna le titre de roi, et ne voulut accepter qu'un commandement temporaire[482]. Belg fut bientôt réduit à se tenir sur la défensive. Comme ses bagages étaient chargés de dépouilles et de richesses de tout genre, craignant d'aventurer ces fruits de sa campagne, il se soucia peu d'en venir à une bataille rangée; harcelé par Sosthènes, mais éludant toujours une action décisive, il regagna les montagnes, non sans avoir perdu beaucoup de monde[483]. Tels étaient les événemens qui arrêtèrent le Brenn et l'armée du centre au moment où, ayant réduit les peuplades de l'Hémus, ils allaient fondre sur la Macédoine. Quant à l'aile gauche, que commandait Cerethrius, elle était toujours en Thrace; trop occupée à combattre ou à piller, elle n'avait opéré aucun mouvement pour rejoindre le corps d'armée de Belg; en un mot, tout semblait avoir conspiré pour faire avorter le plan de campagne qui devait livrer aux Gaulois la Grèce septentrionale. D'ailleurs l'hiver approchait; le Brenn évacua les montagnes, et retourna dans les villages des Galls presser les préparatifs d'une seconde expédition pour le printemps suivant.

      Note 482: Ipse non in regis, sed ducis nomen jurare milites compulit.
      Justin. l. XXIV, c. 5.

Note 483: Justin. l. XXIV, c. 6.—Pausan. l. X, p. 644.

ANNEE 280 avant J.-C.

Le Brenn sentit qu'il était nécessaire de remonter la confiance de ses compatriotes un peu affaiblie par ce premier revers; il se mit à voyager de tribu en tribu, animant les jeunes gens par ses discours, et appelant aux armes tout ce qu'il restait de guerriers. Il ne se borna pas au territoire gallique; il alla solliciter les Boïes, habitans du fertile bassin situé entre le haut Danube et l'Oder[484], ainsi que les nations teutoniques qui occupaient déjà une partie des vastes régions, au nord des Kimris. Durant ce voyage, le Brenn traînait après lui des prisonniers macédoniens qu'il avait choisis petits et de peu d'apparence, et dont il avait fait raser la tête. Il les promenait dans les assemblées publiques, et faisant paraître à côté d'eux de jeunes guerriers galls et kimris de haute taille, parés de la chaîne d'or et de la longue chevelure, «Voilà ce que nous sommes, disait-il; grands, forts et nombreux; et voilà ce que sont nos ennemis[485]!» Alors avec ces images vives et poétiques qui formaient le caractère de l'éloquence gauloise, le Brenn peignait la faiblesse de la Grèce et sa richesse immense; les trésors de ses rois ravageurs du monde entier; les trésors de ses temples et surtout de ce temple de Delphes, si renommé jusque chez les nations les plus étrangères à la Grèce, où les plus lointaines contrées envoyaient leur tribut d'offrande[486]. Les efforts du Brenn furent couronnés d'un complet succès; il eut bientôt mis sur pied deux cent quarante mille guerriers; de ce nombre il détacha quinze mille fantassins et trois mille cavaliers qu'il laissa dans le pays à la défense des femmes, des enfans et des habitations; il organisa le reste en toute hâte[487].

Note 484: Voyez ci-dessus, Période 587 à 521 avant J.-C.

Note 485: Ήμεϊς… οί τηλικοΰτοι καί τοιοΰτοι πρός τούς οϋτως άσθενεϊς καί μικρούς πολεμήσομεν. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

Note 486: Άσθένειάν τε Έλλήνων τήν έν τῷ παρόντι διηγούμενος, καί ώς χρήματα πολλά μέν έν τώ κοινώ, πλείονα δέ έν ίεροϊς. Pausan. l. X p. 644.

Note 487: Ad terminos gentis tuendos… peditum XV millia, equitum III. Justin. l. XXV, c. I.

Le Brenn se choisit parmi les chefs un lieutenant ou collègue, dont le titre, en langue kimrique, était Kikhouïaour ou Akikhouïaour, mot que les Grecs orthographiaient Kikhorios et Akikhorios, et qu'ils prenaient pour un nom propre de personne[488]. L'armée réunie sous ses ordres se trouva composée: 1º de Galls; 2º de Tectosages; 3º de Boïes qui prenaient le nom de Tolisto-Boïes, c'est-à-dire, Boïes séparés[489]; 4º d'un corps peu nombreux, levé chez les nations teutoniques, portant la dénomination de Teuto-Bold ou Teutobodes, les vaillans Teutons, et commandés par Lut-Her[490]; 5º d'un corps d'Illyriens[491]. Ces forces formaient en tout cent cinquante-deux mille hommes d'infanterie et vingt mille quatre cents hommes de cavalerie, organisés de manière que leur nombre montait réellement à soixante-un mille deux cents. En effet chaque cavalier était suivi de deux domestiques ou écuyers montés et équipés, qui se tenaient derrière le corps d'armée, lorsque la cavalerie engageait le combat. Le maître était-il démonté, ils lui donnaient sur-le-champ un cheval; était-il tué, un d'eux montait son cheval et prenait son rang; enfin si le cheval et le cavalier étaient tués ensemble ou que le maître blessé fût emporté du champ de bataille par un des écuyers, l'autre occupait, dans l'escadron, la place que le cavalier laissait vacante. Ce mode de cavalerie s'appelait trimarkisia de deux mots qui, dans la langue des Galls, comme dans celle des Kimris, signifiaient trois chevaux[492]. Outre les guerriers sous les armes, une foule de vivandiers et de marchands forains de toute nation grossissait la suite du Brenn; deux mille chariots suivaient, destinés à transporter les vivres, les blessés et le butin[493].

Note 488: Cycwïawr et, avec l'addition de l'a augmentatif, Acycïwawr, collègue, co-partageant. Owen's welsh. diction.—Diodore de Sicile écrit Κιχώριος, Pausanias, Άκιχώριος.

Note 489: Toli, séparer; Deol, exiler. Owen's welsh. diction.

      Note 490: Lut, glorieux; her, guerrier. Lutarius.
      Tit. Liv. l. XXVIII, c. 41.—Memn. ap. Phot. c. 20.

Note 491: Appian. Bell. Illyr. p. 758.

Note 492: Tri, trois; marc, pluriel marcan, cheval. Owen's welsh. diction. Armstrong's gael. dict.—Τριμαρκισία. Pausanias, l. X, p. 645.—Cet écrivain ajoute que les Gaulois appelaient les chevaux, marcan: ϊππων τό όνομα ίστω τις Μάρκαν όντα ύπό τών Κελτών.

      Note 493: Άγοραίου όχλου καί έμπόρων πλείστων, καί άμαξών. B,…
      Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

Cette formidable armée se mit en marche; mais au moment où elle touchait la frontière de Macédoine, la division éclata parmi ses chefs. Lut-Herr et ses Teutons se séparèrent du Brenn; leur exemple fut suivi par Léonor, chef d'une des bandes gauloises, et les deux troupes formant environ vingt mille hommes prirent le chemin de la Thrace[494]. Quant au Brenn, il avait renoncé à ses plans de l'année précédente, et méditait une irruption en masse; il fondit sur la Macédoine, écrasa l'armée de Sosthènes dans une bataille où ce jeune patriote périt avec gloire[495], et força les débris des phalanges ennemies à se renfermer dans les places fortifiées; tout le reste du pays lui appartint. Pendant six mois, ses soldats vécurent à discrétion dans les campagnes et les villes ouvertes de la Macédoine et de la haute Thessalie; mais les places de guerre échappèrent aux calamités de l'invasion, parce que les Gaulois n'avaient, pour les sièges réguliers, ni goût, ni habileté. Vers la fin de l'automne, le Brenn rallia ses troupes et établit son camp dans la Thessalie, non loin du mont Olympe; tout le butin fut accumulé en commun et l'on attendit, pour pénétrer vers les contrées plus méridionales, le retour de la belle saison. Tandis que ces événemens se passaient en Thessalie et en Macédoine, la Thrace était non moins cruellement ravagée par les bandes de Lut-Herr et de Léonor, auxquelles s'étaient jointes, selon toute apparence, la division qui y avait été conduite par Cerethrius, l'année précédente; les exploits et les conquêtes de cette autre armée, sur les deux rives de la Propontide, nous occuperont plus tard et fort en détail; pour le moment nous nous bornerons à suivre la marche du Brenn à travers la Grèce centrale.

Note 494: Ibi seditio, orta et viginti millia hominum cum Leonorio et Lutario regulis, secessione factâ à Brenno, in Thraciam iter averterunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 495: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

ANNEE 279 avant J.-C.

La Thessalie est un riant et fertile bassin environné de montagnes, sur les terrasses desquelles soixante-quinze villes s'élevaient alors comme sur les gradins d'un amphithéâtre[496]; à l'occident, la longue chaîne du Pinde la sépare de l'Épire et de l'Étolie; au midi, le mont Œta qui se confond d'un côté avec le Pinde, et qui de l'autre se prolonge jusqu'au golfe Maliaque, forme une barrière presque inaccessible entre elle et les provinces de la Hellade. Quelques sentiers cachés et difficiles à franchir pouvaient conduire d'un revers à l'autre de l'Œta des individus isolés ou même des corps de fantassins; mais pour une armée traînant après elle des chevaux, des chariots et des bagages, le seul passage praticable était un long et étroit défilé, bordé à droite par les derniers escarpemens de la montagne, et à gauche par des marais où séjournaient les eaux pluviales avant de se perdre dans le golfe Maliaque. Ce défilé, nommé Thermopyles (portes des bains) à cause d'une source d'eaux thermales qui le traversait, était célèbre dans l'histoire des Hellènes; c'était là que, deux siècles auparavant, trois cents Spartiates, chargés d'arrêter la marche d'une armée de Perses qui venait envahir la Grèce, avaient donné au monde l'exemple d'un dévouement sublime.

Note 496: Strab.—Maltebrun, géographie de l'Europe, vol. VI, p. 224, et suiv.

Une seconde invasion bien plus terrible que la première menaçait alors cette même Grèce, et déjà touchait à ces mêmes Thermopyles. Les Hellènes ne s'aveuglèrent point sur le péril de leur situation. «Ce n'était plus, dit un ancien historien, une guerre de liberté, comme celle qu'ils avaient soutenue contre Darius et Xerxès; c'était une guerre d'extermination. Livrer l'eau et la terre n'eût point désarmé leurs farouches ennemis[497]. La Grèce le sentait; elle n'avait que deux chances devant les yeux, vaincre ou être effacée du monde[498].» A de telles réflexions inspirées par le caractère d'une lutte où la barbarie était aux prises avec la civilisation, se joignait encore dans l'esprit des Hellènes certaines impressions relatives à la race d'hommes contre laquelle il leur fallait défendre leur vie. Les peuples de la Hellade, et surtout, ceux du Péloponèse, avaient à peine vu les Galls auxiliaires enrôlés, durant les troubles civils, dans les armées épirotes et macédoniennes. D'ailleurs ces barbares, comme ils les appelaient, armés et enrégimentés pour la plupart à la façon des Grecs, avaient perdu de leur extérieur effrayant, et différaient beaucoup de la foule indisciplinée et sauvage qui se précipitait maintenant vers les Thermopyles.

Note 497: Έώρων τόν έν τώ παρόντι άγώνα ούχ ύπέρ έλευθερίας γενησόμενον, καθά έπί τοϋ Μήδου ποιέ, ούδέ δοϋσιν ΰδωρ καί γήν, τά άπό τούτου σφίσιν άδειαν φέροντα. Pausan. l. X, p. 645.

Note 498: Ως οΰν άπολωλέναι, ήδ΄ οϋν έπικρατεστέρους εΐναι, κατ΄ άνδρα τε ίδία καί αί πόλεις διέκειντο έν κοινφ. Ibid.

Ce que savaient, à cette époque, les plus savans hommes de la Grèce sur la nation gauloise se réduisait à quelques informations vagues, défigurées par d'absurdes contes. L'opinion la plus accréditée, parmi les érudits, plaçait le berceau de cette nation à l'extrémité de la terre, au-delà du vent du nord[499], sur un sol glacé, impuissant à produire des fleurs[500], des fruits ou des animaux utiles à l'homme[501], mais fécond en monstres et en plantes vénéneuses. Un de ces poisons passait pour être si violent, que l'homme ou l'animal atteint dans sa course par une flèche qui en aurait été infectée, tombait mort sur-le-champ, comme frappé de la foudre[502]. On se plaisait à raconter, touchant les Gaulois, des traits d'audace et de force qui semblaient surnaturels. On disait que, les premiers de tous les mortels après Hercule, ils avaient franchi les Alpes, pour aller brûler dans l'Italie une ville grecque appelée Rome[503]. Cette race indomptable, ajoutait-on, avait déclaré la guerre non-seulement au genre humain, mais aux dieux et à la nature; elle prenait les armes contre les tempêtes, la foudre et les tremblemens de terre[504]; durant le flux et le reflux de la mer, ou les inondations des fleuves, on la voyait s'élancer l'épée à la main au-devant des vagues, pour les braver ou les combattre[505]. Ces récits, propagés par la classe éclairée, couraient de bouche en bouche parmi le peuple, et répandaient un effroi général, du mont Olympe au promontoire du Ténare.

Note 499: Heraclid. Pontic. ap. Plutarch. in Camil. p. 140.

Note 500: Γαίης έκ Γαλατών μηδ΄ άνθεα… Antholog. l. II. s. 43, epigr. 14.

Note 501: Aristot. de Gencrat. animal. l. II, c. 25.

Note 502: Aristot. de Mirabil. auscultat. p. 1157. Paris. Fº 1619.

      Note 503: Πόλιν έλληνίδα Ρώμην. Heraclid. Pontic. ap.
      Plut. in Camil. p. 140.

Note 504: Aristot. de Morib. l. III, c. 10.

      Note 505: Οί Κελτοί πρός τα κυματα όπλα άπαντώσι λαβόντες. Aristot.
      Eudomior. l. III, c. 1.

Les républiques helléniques, autrefois si florissantes, avaient été ruinées par la domination des rois de Macédoine depuis Philippe; de récentes et malheureuses tentatives d'affranchissement leur avaient porté un dernier coup, dont elles n'avaient pu se relever encore. Leur faiblesse et la gravité des circonstances auraient dû les engager à se rapprocher, et ce fut précisément ce qui les désunit[506]. Plusieurs d'entre elles, alléguant ces motifs mêmes, crurent pouvoir sans honte se refuser à la commune défense. Les nations du Péloponèse se contentèrent de fortifier l'isthme de Corinthe par une muraille qui le coupait d'une mer à l'autre, et d'attendre derrière ce rempart l'issue des événemens dont la Phocide, la Béotie et l'Attique, allaient être le théâtre[507]. Dans la Hellade, les Athéniens parvinrent à former une ligue offensive et défensive; mais les confédérés agirent avec tant de lenteur que leurs contingens étaient à peine réunis aux Thermopyles, dans les premiers jours du printemps, quand le Brenn, s'approchant du Sperchius, menaçait déjà les défilés[508]. Voici en quoi consistaient leurs forces: Béotiens, dix mille hommes d'infanterie, cinq cents chevaux; Phocidiens[509], trois mille fantassins, cinq cents chevaux; Locriens, sept cents hommes; Mégariens, quatre cents fantassins quelques escadrons de cavalerie; Étoliens, sept mille hommes de grosse infanterie, une centaine d'infanterie légère éprouvée, une nombreuse cavalerie; Athéniens, mille fantassins, cinq cents cavaliers et trois cent cinq galères qui mouillaient dans le golfe Maliaque; il s'y joignit mille Macédoniens et Syriens qui étaient arrivés de l'Orient. Callipus, général des Athéniens, fut chargé du commandement suprême de l'armée[510].

Note 506: Pausan. l. I, p. 7.

Note 507: Idem, l. VII, p. 408.

Note 508: Pausan. l. I, p. 7.

Note 509: A l'exemple de M. Maltebrun, nous avons adopté le mot de Phocidiens, pour désigner les habitans de la Phocide, à la place de celui de Phocéens plus usité, et plus conforme en effet au génie de la langue grecque. Nous avons cru ce changement nécessaire afin d'éviter toute confusion entre les habitans de la Phocide et ceux de Phocée, ville grecque de l'Asie mineure, et métropole de Marseille.

Note 510: Idem. l. X, p. 646.

Sitôt qu'il apprit la marche des Gaulois, Callipus détacha mille hommes d'infanterie légère et autant de cavaliers pour rompre les ponts du Sperchius et en disputer le passage. Ils arrivèrent à temps, et les communications étaient complètement coupées lorsque le Brenn parvint au bord du fleuve. En cet endroit, comme dans presque toute l'étendue de son cours, le Sperchius était rapide, profond, encaissé entre deux rives à pic. Le chef gaulois n'eut garde de tenter ce passage dangereux, ayant en face l'ennemi posté sur l'autre bord; il feignit pourtant de l'entreprendre; mais tandis qu'il amusait les Grecs par des préparatifs simulés, il descendit précipitamment le fleuve avec dix mille hommes des plus robustes et des meilleurs nageurs de son armée, cherchant un lieu guéable. Il choisit celui où, près de se perdre dans la mer, le Sperchius déverse à droite et à gauche sur ses rives et y forme de larges étangs peu profonds; ses soldats, profitant de l'obscurité de la nuit, traversèrent, les uns à la nage, les autres de pied ferme, plusieurs sur leurs boucliers qui, longs et plats, pouvaient servir de radeaux. Au point du jour, les Hellènes apprirent cette nouvelle, et, craignant d'être enveloppés, se retirèrent vers les Thermopyles[511].

Note 511: Pausan. l. X, p. 647.

Le Brenn, maître des deux rives du Sperchius, ordonna aux habitans des villages environnans d'établir un pont sur le fleuve, et ceux-ci, impatiens de se délivrer du séjour des Gaulois, exécutèrent les travaux avec la plus grande promptitude; bientôt les Kimro-Galls arrivèrent aux portes d'Héraclée. Ils commirent de grands ravages tout autour de cette ville, et tuèrent ceux des habitans qui étaient restés aux champs; mais la ville, ils ne l'assiégèrent pas. Le Brenn s'inquiétait peu de s'en rendre maître; ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était de chasser promptement l'armée ennemie des défilés, afin de pénétrer par-delà les Thermopyles, dans cette Grèce méridionale si populeuse et si opulente. Lorsqu'il eut connu, par les rapports des transfuges, le dénombrement des troupes grecques, plein de mépris pour elles, il se porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain, au lever du soleil, «sans avoir consulté, sur le succès futur de la bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni, à défaut de ceux-ci, aucun devin grec[512].»

      Note 512: Ούτε έλληνα έχων μάντιν, ούτε ίεροῖς έπιχωρίοις χρωμενος.
      Pausan. l. X, p. 648.

Au moment où les Gaulois commencèrent à pénétrer dans les Thermopyles, les Hellènes marchèrent à leur rencontre, en bon ordre, et dans un grand silence. Au premier signal de l'engagement, leur grosse infanterie s'avança au pas de course, de manière pourtant à ne pas rompre sa phalange, tandis que l'infanterie légère, gardant aussi ses rangs, faisait pleuvoir une grêle de traits sur l'ennemi, et lui tuait beaucoup de monde, à coups de frondes et de flèches. De part et d'autre la cavalerie fut inutile, non-seulement à cause du peu de largeur du défilé, mais encore parce que les roches naturellement polies étaient devenues très-glissantes par l'effet des pluies du printemps. L'armure défensive des Gaulois était presque nulle, car ils n'avaient pour se couvrir qu'un mauvais bouclier; et à ce désavantage se joignait une infériorité marquée dans le maniement des armes offensives et dans la tactique du combat. Ils se précipitaient en masse, avec une impétuosité qui rappelait aux Hellènes la rage aveugle des bêtes féroces[513]. Mais pourfendus à coups de hache, ou tout percés de coups d'épée, ils ne lâchaient point prise et ne quittaient point cet air terrible qui épouvantait leurs ennemis[514]; ils ne faiblissaient point tant qu'il leur restait un souffle de vie. On les voyait arracher de leur blessure le dard qui les atteignait, pour le lancer de nouveau, ou pour en frapper quelque Grec qui se trouvait à leur portée.

Note 513: Καθάπερ τά θηρία. Pausan. l. X, p. 648.

Note 514: Οΰτε πελέκεσι διαιρουμένους ή ύπό μαχαιρών άπόνοια τούς έτι έμπνέοντας τι άπέλιπεν… Idem, ibid.

Cependant les galères d'Athènes, mouillées au large, en vue du défilé, s'approchèrent de la côte, non sans peine et sans danger, à cause de la vase dont cette partie du golfe était encombrée, et les Gaulois furent battus en flanc par une grêle de traits et de pierres qui partaient sans interruption des vaisseaux. La position n'était plus tenable, car le peu de largeur du passage les empêchait de déployer leurs forces contre l'ennemi qu'ils avaient en front, et celui qu'ils avaient sur les flancs, sans rien souffrir d'eux, les accablait à coup sûr; ils prirent le parti de la retraite. Mais cette retraite s'opéra sans ordre et avec trop de précipitation; un grand nombre furent écrasés sous les pieds de leurs compagnons; un plus grand nombre périrent abîmés dans la vase profonde des marais; en tout, leur perte fut considérable. Les Hellènes n'eurent à leurer, dit-on, que quarante des leurs. La gloire de la journée resta aux Athéniens, et parmi eux, au jeune Cydias qui faisait alors ses premières armes et resta sur le champ de bataille. En mémoire de son courage et de la victoire de l'armée hellène, le bouclier du jeune héros fut suspendu aux murailles du temple de Jupiter-Libérateur, à Athènes, avec une inscription dont voici le sens: «Ce bouclier consacré à Jupiter est celui d'un vaillant mortel, de Cydias; il pleure encore son jeune maître. Pour la première fois, il chargeait son bras gauche, quand le redoutable Mars écrasa les Gaulois[515].»

Note 515:

      Ή μάλα δή ποθέουσα νέαν έτι Κυδίου ήβην
      Άσπίς άριζήλου φωτός, άγαλμα Δϋ,
      Άς διά δή πρώτας λαιόν ποτε πήχυν έτεινεν,
      Εύτ' έπί τόν Γαλάταν ήκμασε θοΰρος Άρης.

Pausan. l. X, p. 649.

Après le combat, les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kimro-Galls n'envoyèrent aucun hérault redemander les leurs, s'inquiétant peu qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes fauves et aux vautours. Cette indifférence pour un devoir sacré aux yeux des Hellènes, augmenta l'effroi que leur inspirait le nom gaulois; toutefois, ils n'en furent que plus vigilans et plus déterminés à repousser de leurs foyers des hommes qui semblaient ignorer ou braver les plus communs sentimens de la nature humaine[516].

Note 516: Pausan. l. X, p. 649.

Sept jours s'étaient écoulés depuis la bataille des Thermopyles, lorsqu'un corps de Gaulois entreprit de gravir l'Œta au-dessus d'Héraclée, par un sentier étroit et escarpé, qui passait derrière les ruines de l'antique ville de Trachine. Non loin de cette ville, vers le haut de la montagne, était un temple de Minerve, où les peuples du pays avaient déposé d'assez riches offrandes; les Gaulois en avaient été informés; ils crurent que ce sentier dérobé les conduirait au sommet de l'Œta, et, chemin faisant, ils se proposaient de piller le temple. Mais les Grecs, chargés de garder les passages, tombèrent sur eux si à propos qu'ils les taillèrent en pièces et les culbutèrent de rochers en rochers. Cet échec et la défaite des Thermopyles ébranlèrent la confiance des chefs de l'armée, et préjugeant de l'avenir par le présent, ils commencèrent à désespérer du succès; le Brenn seul ne perdit point courage. Son esprit, fertile en stratagèmes, lui suggéra le moyen de tenter, avec moins de désavantage, une seconde attaque sur les Thermopyles. Ce moyen consistait d'abord à enlever aux confédérés les guerriers étoliens qui en formaient la plus nombreuse et la meilleure infanterie pesante; pour y parvenir, il médita une diversion terrible sur l'Étolie[517].

Note 517: Pausan. 1. X, p. 649.

D'après ses instructions, le chef gaulois Combutis partit accompagné d'un certain Orestorios, que la physionomie grecque de son nom pourrait faire regarder comme un transfuge, ou du moins comme un aventurier d'origine grecque établi parmi les Gaulois, et parvenu chez ce peuple à la dignité de commandant militaire. Tous les deux repassèrent le Sperchius à la tête de quarante mille fantassins et de huit cents chevaux, et se dirigeant à l'ouest vers les défilés du Pinde qui n'étaient point gardés, ils les franchirent; puis ils tournèrent vers le midi, entre le pied occidental des montagnes et l'Achéloüs, et fondirent à l'improviste sur l'Étolie, qu'ils traitèrent avec la cruauté brutale de deux chefs de sauvages. Plusieurs villes, celle de Callion en particulier, furent le théâtre d'horreurs dont le souvenir effraya long-temps les peuples de ces contrées. Nous reproduirons ici le tableau de ces scènes affligeantes, telles que Pausanias les recueillit dans ses voyages, tableau touchant, mais empreint dans quelques détails de cette exagération qui s'attache ordinairement aux traditions populaires[518]. «Ce furent eux, dit-il (Combutis et Orestorios), qui saccagèrent la ville de Callion, et qui ensuite y autorisèrent des barbaries si horribles qu'il n'en existait, que je sache, aucun exemple dans le monde….. L'humanité est forcée de les désavouer, car elles rendraient croyable ce qu'on raconte des Cyclopes et des Lestrigons….. Ils massacrèrent tout ce qui était du sexe masculin, sans épargner les vieillards, ni même les enfans, qu'ils arrachaient du sein de leurs mères pour les égorger. S'il y en avait qui parussent plus gras que les autres ou nourris d'un meilleur lait, les Gaulois buvaient leur sang et se rassasiaient de leur chair[519]. Les femmes et les jeunes vierges qui avaient quelque pudeur se donnèrent elles-mêmes la mort; les autres se virent livrées à tous les outrages, à toutes les indignités que peuvent imaginer des barbares aussi étrangers aux sentimens de l'amour qu'à ceux de la pitié. Celles donc qui pouvaient s'emparer d'une épée se la plongeaient dans le sein; d'autres se laissaient mourir par le défaut de nourriture et de sommeil. Mais ces barbares impitoyables assouvissaient encore sur elles leur brutalité, lors même qu'elles rendaient l'ame, et, sur quelques-unes, lorsqu'elles étaient déjà mortes[520].»

Note 518: Pausan. l. X, p. 650, 651.

Note 519: Τούτων δέ καί τά ύπό τοϋ γάλακτος πιότερα άποκτείνοντες, έπινόν τε οί Γαλάται τοϋ αΐματος, καί ήπτοντο τών σαρκών. Pausan. l. X, p. 650.

Note 520: Pausan. l. X, p. 650.

On a vu plus haut que les milices étoliennes, dès le commencement de la campagne, s'étaient rendues au camp des Thermopyles. Le pays était donc presque entièrement désarmé. Au premier bruit de l'invasion de Combutis, la ville de Patras, située en face de la côte étolienne sur l'autre bord du détroit où commence le golfe Corinthiaque, envoya l'élite de ses jeunes gens secourir l'Étolie; ce fut le seul peuple du Péloponèse qui accomplit ce devoir d'humanité[521]; malheureusement il en fut mal récompensé par la fortune. Les Patréens étaient peu nombreux; comptant sur la supériorité de leurs armes et sur leur adresse à les manier, ils osèrent pourtant attaquer de front les Gaulois. Dans ce combat si inégal, ils déployèrent une audace et une bravoure admirables; mais ces qualités n'étaient pas moindres chez leurs adversaires, qui avaient pour eux la force du nombre[522]; les Patréens furent écrasés, et Patras ne se releva jamais de cette perte de toute sa jeunesse. Cependant les évènemens de l'Étolie avaient produit au camp des Thermopyles l'effet que le Brenn en attendait; les neuf ou dix mille Étoliens, altérés de vengeance, quittèrent sur-le-champ les confédérés pour retourner dans leur patrie. Alors Combutis battit en retraite, comme il en avait l'ordre, incendiant tout sur sa route; mais la population accourut de toutes parts sur lui; tout le monde s'arma jusqu'aux vieillards et aux femmes, celles-ci même montrèrent plus de résolution et de fureur que les hommes[523]. Tandis que les troupes régulières poursuivaient l'armée ennemie, la population soulevée lui tombait sur les flancs, et l'accablait sans interruption d'une grêle de pierres et de projectiles de tout genre. Les Gaulois s'arrêtaient-ils pour riposter, ces paysans, ces femmes se dispersaient dans les bois, dans les montagnes, dans les maisons des villages pour reparaître aussitôt que l'ennemi reprenait sa marche. La perte des Gaulois fut immense, et Combutis ramena à peine la moitié de ses troupes au camp d'Héraclée, mais le but était rempli[524].