WeRead Powered by ReaderPub
Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine. cover

Histoire des Gaulois (1/3) / depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule à la domination romaine.

Chapter 20: CHAPITRE V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The work reconstructs the long history of the ancient Gaulish peoples from their earliest nomadic phase through settlement and eventual submission to Rome, organizing the narrative into four periods. It combines annalistic sources from many neighboring peoples with critical analysis to distinguish enduring racial and cultural traits—marked personal bravery, intellect, mobility, aversion to strict discipline and chronic internal rivalry—and regional variations between branches. The author contrasts nomadic and early sedentary social forms to show continuity in character across centuries while explaining institutions, military activity, and interactions with surrounding civilizations.

Note 521: Pausan. l. X, p. 651, l. VII, p. 432.

Note 522: Pausan. ubi supr.

      Note 523: Συνεστρατεύοντο δέ σφιοι αίέ γυναίκες έκουσίως πλέονές τούς
      Γαλάτας καί τών άνδρών τώ θυμώ χρώμεναι. Pausan. l. X, p. 650.

Note 524: Pausan. l. X, p. 651.

Le Brenn, pendant ce temps, n'était pas resté oisif en Thessalie; il accablait le pays de ravages et les habitans de mauvais traitemens, principalement vers la lisière de l'Œta; son but, en agissant ainsi, était de les contraindre à lui découvrir, pour se délivrer de sa présence, quelque chemin secret qui le conduisît de l'autre côté de leurs montagnes; c'est à quoi ces malheureux consentirent enfin[525]. Ils promirent de guider une de ses divisions par un sentier assez praticable qui traversait le pays des Énianes. C'était précisément l'époque où les Étoliens venaient de quitter le camp des Hellènes; une circonstance plus favorable ne pouvait se présenter au Brenn; il résolut donc de tenter tout à la fois, dès le lendemain, les attaques simultanées des Thermopyles et du sentier des Énianes. Conduit par ses guides Héracléotes, lui-même, avant que la nuit fût dissipée, entra dans la montagne avec quarante mille guerriers d'élite. Le hasard voulut que ce jour-là le ciel fût couvert d'un brouillard si épais qu'on pouvait à peine apercevoir le soleil. Le passage du sentier était gardé par un corps de Phocidiens, mais l'obscurité les empêcha de découvrir les Gaulois avant que ceux-ci ne fussent déjà à portée du trait. L'engagement fut chaud et meurtrier; les Grecs se conduisirent avec bravoure; débusqués enfin de leur poste, ils arrivèrent à toutes jambes au camp des confédérés, criant «qu'ils étaient tournés, que les barbares approchaient.» Dans le même instant, le lieutenant du Brenn, informé de ce succès par un signal convenu, attaquait les Thermopyles. C'en était fait de l'armée grecque tout entière, si les Athéniens, approchant leurs navires en grande hâte, ne l'eussent recueillie; encore y eut-il dans ces manœuvres beaucoup de fatigue et de péril, parce que les galères surchargées d'hommes, de chevaux et de bagages, faisaient eau, et ne pouvaient s'éloigner que très-lentement, les rames s'embarrassant dans les eaux bourbeuses du golfe[526].

Note 525: Idem, ibid.

Note 526: Pausan. l. X, p. 651, 652.

Le Brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. Il s'avança à la tête de soixante-cinq mille hommes jusqu'à la ville d'Élatia, sur les bords du fleuve Céphisse, tandis que son lieutenant, rentré dans le camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de ses forces. Une petite journée de marche séparait Élatia de la ville et du temple de Delphes; la route en était facile quoiqu'elle traversât une des branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense de Grecs et d'étrangers qui, de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie, venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon delphien. Le chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement, afin de mettre à profit l'éloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers, des barbares allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute la Grèce épouvantait et affligeait les Hellènes; un tel événement, à leurs yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste. Plusieurs fois, ils tentèrent de détourner le Brenn de ce qu'ils appelaient un acte sacrilège, en s'efforçant de lui inspirer quelques craintes superstitieuses; mais le Brenn répondait en raillant «que les dieux riches devaient faire des largesses aux hommes[527]. Les immortels, disait-il encore, n'ont pas besoin que vous leur amassiez des biens, quand leur occupation journalière est de les répartir parmi les humains[528].» Dès la seconde moitié de la journée, les Gaulois aperçurent la ville et le temple, dont les avenues ornées d'une multitude de statues, de vases, de chars tout brillans d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.

      Note 527: Locupletes Deos largiri hominibus oportere.
      Just. l. XXIV, c. 6.

      Note 528: Quos (Deos immortales) nullis opibus egere ut qui eas
      largiri hominibus soleant. Idem, ibid.

La ville de Delphes, bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au milieu d'une vaste excavation naturelle, et environnée de précipices dans presque toute sa circonférence, n'était protégée ni par des murailles, ni par des ouvrages fortifiés; sa situation paraissait suffire à sa sauve-garde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle posait possédait, dit-on, la propriété de répercuter le moindre son; grossis par cet écho et multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou le cri de la voix humaine, retentissaient et se prolongeaient long-temps avec une intensité prodigieuse[529]. Ce phénomène, que le vulgaire ne pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu, le pénétrait d'une mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à faire sentir plus puissamment la présence de la Divinité[530].

Note 529: Quamobrem et hominum clamor et si quando accedit tubarum sonus personantibus et respondentibus inter se rupibus multiplex audiri. Justin. l. XXIV, c. 6.

Note 530: Quæ res majorem majestatis terrorem ignaris rei et admirationem stupentibus plerumque affert. Idem, ibid.

Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon, magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros. L'intérieur de l'édifice communiquait par des soupiraux à un gouffre souterrain, d'où s'exhalaient des moffettes qui jetaient quiconque les respirait dans un état d'extase et de délire[531]; c'était près d'une de ces bouches, d'autres disent même au-dessus, que la grande-prêtresse d'Apollon, assise sur le siége à trois pieds, dictait les réponses de son dieu, au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré et réputé plus infaillible que les paroles prophétiques descendues du trépied; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes les parties du monde connu, et jusque chez les nations les plus sauvages. Aussi voyait-on en Grèce, comme hors de la Grèce, les peuples, les rois, les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien, dont le trésor devint tellement considérable qu'il passa en proverbe pour signifier une immense fortune[532]. Il est vrai que, soixante-treize ans avant l'arrivée des Gaulois, le temple avait été dépouillé par les Phocidiens de ses objets les plus précieux[533]; mais, depuis lors, de nouveaux dons avaient afflué à Delphes; et le dieu avait déjà recouvré une partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs tentes au pied du Parnasse.

      Note 531: Mentes in vecordiam vertit. Justin. l. XXIV, c. 6.
      —Diodor. Sicul. l. XVI.—Pausan. l. X. c. 5.
      —Plutarch. de Orac. def.

      Note 532: Χρήματα Άφήτορος. Άφήτωρ, l'archer, un des surnoms
      d'Apollon.

Note 533: Diodore de Sicile (l. XVI) estime à dix mille talens, cinquante-cinq millions de notre monnaie, les matières d'or et d'argent que les Phocidiens firent fondre après le pillage du temple; il s'y trouvait en outre des sommes considérables en argent monnayé.

Du plus loin que le Brenn aperçut les milliers de monumens votifs qui garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que ses soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets étaient d'or massif et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. «Ce n'est, lui répondirent-ils, que de l'airain légèrement couvert d'or à la superficie[534].» Mais le Gaulois les menaça des plus grands supplices s'ils dévoilaient un tel secret à qui que ce fût dans son armée; il voulut même qu'ils affirmassent publiquement le contraire; et, convoquant sous sa tente ses principaux chefs, il interrogea à haute voix les prisonniers, qui déclarèrent, suivant ses instructions, que les monumens dont la colline était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif[535]. Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats, et tous en conçurent un redoublement de courage.

Note 534: Τά μέν ένδον έστί χαλκός, τά δέ έξωθεν χρυσός έξπελήλαται λεπτός. Polyæn. Stratag. l. VII, c. 35.

Note 535: Ώς πάντα εϊη χρυσός. Polyæn. Strat. loc. cit.

Le Brenn avait fait halte au pied de la montagne; il y délibéra avec les chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se reposer des fatigues de la marche, ou entreprendre immédiatement l'escalade de Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par un rocher étroit, et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée d'hommes, l'intimidait; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux, pour disposer ses mesures, pour rafraîchir ses troupes[536]. Mais les autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman[537] et Thessalorus, qui était vraisemblablement comme Orestorius un aventurier d'origine grecque, insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant même. «Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'ennemi: demain, les Delphiens auront eu le temps de se rassurer, sans doute aussi de recevoir des secours et de fermer les passages que la surprise et la confusion nous laissent actuellement ouverts[538].» Les soldats mirent fin à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.

Note 536: Justin, l. XXIV, c. 7.

Note 537: Aimhean, agréable, beau.

Note 538: Amputari moras jubent, dùm imparati hostes….. interjectâ nocte et animos hostibus, forsitan et auxilia accessura. Justin. l. XXIV, c. 7.

Depuis quelque temps, ils souffraient de la disette de subsistances; car eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'Œta, et le long séjour de l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment pourvu de vin et de vivres de toute espèce, parce que l'immense concours de monde qui visitait annuellement le temple de Delphes mettait les habitans de la ville et des bourgs environnans dans la nécessité de faire de grandes provisions, les Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu[539]. On prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de sagesse; dès la première rumeur de l'approche de l'ennemi, il défendit aux gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres; les Delphiens, à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible, sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire[540]. On dit aussi que les habitans ayant consulté le Dieu sur le sort que l'avenir leur réservait, il leur répondit par ce vers:

«J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches[541].»

Cette promesse leur rendit la confiance et ils firent avec activité leurs préparatifs. Durant cette nuit, Delphes reçut de tous côtés, par les sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins; il s'y réunit successivement douze cents Étoliens bien armés, quatre cents hoplites d'Amphysse, un détachement de Phocidiens, ce qui, avec les citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en même temps que la vaillante armée étolienne, après avoir chassé Combutis, s'était reportée sur le chemin d'Élatia, et, grossie de bandes phocidiennes et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes[542].

      Note 539: Desertis signis ad occupanda omnia pro victoribus
      vagabantur. Idem, ibid.

      Note 540: Prohibiti agrestes messes vinaque villis efferre.
      Justin. loc. citat.

Note 541: Ferunt ex oraculo hæc fatam esse Pythiam:

«Ego providebo rem istam et albæ virgines.»

Cicer. de Divinat. l. I.—Pausan. l. X, p. 652.

Note 542: Pausan. l. X, p. 652.

Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus grossière débauche, et lorsque le jour parut, la plupart d'entre eux étaient encore ivres[543]; cependant il fallait livrer l'assaut sans plus de délai, car le Brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de nouveau tous les trésors qu'ils avaient sous les yeux, et ceux qui les attendaient dans le temple[544], puis il donna le signal de l'escalade. L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la pente étroite et raide que les assaillans avaient à gravir pour approcher la ville, les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois la montée de leurs morts; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec audace, et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville, laissant libre l'avenue qui conduisait au temple; le flot des Gaulois s'y précipita; bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même[545].

Note 543: Hesterno mero saucii. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 544: Idem, c. 7.

Note 545: Brennus Apollinis templum ingressus. Valer. Maxim. l. I, c. 1.—Delphos Galli spoliaverunt. Tit. Liv. l. XXVIII, c. 47; l. XI, c. 58.—Diod. Sicul. l. V, p. 309.—Justin. l. XXXII, c. 3.—Athenæ. bell. Illyric. p. 758.—Scholiast. Callimach. hymn. in Del. v. 173.

On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces orages soudains si fréquens dans les hautes chaînes de la Hellade; il éclata tout à coup, versant sur la montagne des torrens de pluie et de grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné[546], ils se répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le Dieu était arrivé. «Il est ici, disaient-ils; nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et Diane, l'accompagnent. Nous avons entendu le sifflement de leurs arcs et le cliquetis de leur lances. Accourez, ô Grecs, sur les pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire[547]!» Ce spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel, ils se reforment en bataille et se précipitent, l'épée haute, vers l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée[548]. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs[549]. Ceux qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas[550]; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent[551]. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hypérochus et Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille[552]. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse[553]. Dans les rangs des assiégés, la perte ne laissa pas non plus que d'être considérable.

      Note 546: Repentè universorum templorum antistites, simul et ipsi
      vates, sparsis crinibus…. pavidi vecordesque….
      Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 547: Adesse Deum; eum se vidisse desilientem in templum per culminis aperta fastigia… audisse stridorem arcûs ac strepitum armorum. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 548: Præsentiam Dei et ipsi statim sensêre. Idem, ibid.

Note 549: Βρονταί τε καί κεραυνοί συνεχεϊς έγίνοντο, καί οί μέν έξέπληττόν τε τούς Κελτούς, καί δέχεσθαι τοίς ώσί τά παραγγελλόμενα έκώλυον,. Pausan. l. X, p. 652.

      Note 550: Ή τε γή πάσα βιαωως έσείετο. Pausan. loc. citat.
      —Terræ motu. Justin. l. XXIV, c. 8.

Note 551: Pausan. loc. citat.

Note 552: Τά τε τών ήςώων τηνικαύτά σφισιν έφάνη φάσματα… Pausan. l. X, p. 650.—Δείματά τε άνδρες έφίσταντο όπλΐται τοϊς βαρβάροις. Idem, l. I, p. 7.

Note 553: Pausan. l. X, ut sup. et l. I, p. 7.—Portio montis abrupta. Justin. l. XXIV, c. 8.

A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance; outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et, pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où la nuit la surprit[556].

Note 554: Pausan. l. X, p. 653.

Note 555: Pausan. l. X, p. 653.

Note 556: Idem, loc. cit.

La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des Thermopyles.

Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.

Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.

Note 559: Pausan. l. X, p. 654.

On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux, le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].

Note 560: Pausan. l. X, p. 654.

Les blessures du Brenn n'étaient pas désespérées[561]; cependant, soit crainte du ressentiment de ses compatriotes, soit douleur causée par le mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit sa division hors de danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les principaux chefs de l'armée, il remit son titre et son autorité entre les mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons: «Débarrassez-vous, leur dit-il, de tous vos blessés sans exception, et brûlez vos chariots; c'est le seul moyen de salut qui vous reste[562].» Il demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse, et s'enfonça un poignard dans la poitrine[563]. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car le nouveau Brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient soutenir la marche[564]; mais il conserva la plus grande partie des bagages.

Note 561: Τώ δέ Βρέννψ κατά μέν τά τραύματα έλείπετο έτι σωτηρίας έλπίς. Idem, l. X, p. 655.

Note 562: Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.

      Note 563: Άκρατον πολύν έμφορησάμενος έαυτόν άπέσφαξε.
      Diod. Sicul. l. XXII, p. 870.—Pugione vitam finivit.
      Justin. l. XXIV, c, 8.—Pausan. l. X, p. 655.

Note 564: Diodor. Sicul. l. XXII, p. 870.

Comme il approchait des Thermopyles, les Grecs, sortant d'une embuscade, se jetèrent sur son arrière-garde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce pitoyable état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s'y reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous les ponts du Sperchius avaient été rompus, et la rive gauche du fleuve occupée par les Thessaliens accourus en masse; néanmoins l'armée gauloise effectua le passage[565]. Ce fut au milieu d'une population tout entière armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la Thessalie et la Macédoine, exposée à des périls, à des souffrances, à des privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux[566]. Elle atteignit enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent immédiatement en plusieurs bandes, les uns retournant dans leurs pays, les autres cherchant ailleurs de nouveaux alimens à leur turbulente activité.

Note 565: Pausan. l. X, p. 655.

Note 566: Nulla sub tectis acta nox, assidui imbres et gelu….. fames… lassitudo. Justin. l. XXII, c. 8.

Ceux qui se résignèrent au repos choisirent un canton à leur convenance au pied septentrional du mont Scardus ou Scordus sur la frontière même de la Grèce; ils y firent venir leurs femmes et leurs enfans, et s'y établirent sous le commandement d'un chef de race kimrique, nommé Bathanat, c'est-à-dire fils de sanglier[567]; cette colonie fut la souche des Gallo-Scordiskes. Les Tectosages échappés au désastre de la retraite se divisèrent en deux bandes; l'une retourna en Gaule, emportant dans le bourg de Tolosa le butin qui lui révenait du pillage de la Grèce; mais chemin faisant, plusieurs d'entre eux s'arrêtèrent dans la forêt Hercynie et s'y fixèrent[568]; la seconde bande, réunie aux Tolistoboïes et à une horde de Galls, prit le chemin de la Thrace sous la conduite de Comontor[569]. C'est à cette dernière que nous nous attacherons de préférence; ses courses et ses exploits merveilleux en Thrace et dans la moitié de l'Asie feront la matière du chapitre suivant.

Note 567: Βαθανάτος. Athen. l. VI, c. 5.—Baedhan, cochon mâle; nat, gnat, fils. Baedhan fut aussi le nom d'un guerrier fameux du temps du roi Arthur. Cf. Owen's Welsh. diction.

      Note 568: Σκεδασθέντες άλλοι άπα άλλα μέρη κατά διχοστασίαν. Strab.
      l. IV, p. 188.—Pars in antiquam patriam Tolosam… pars in Thraciam.
      Justin. hist. XXXII, c. 3.—Circùm Hercyniam silvam…
      Cæsar. l. VI, c. 24.

Note 569: Κομοντόριος, Polyb. l. IV, p. 313.

CHAPITRE V.

Passage des Gaulois dans l'Asie mineure; ils placent Nicomède sur le trône de Bithynie.—Ils se rendent maîtres de tout le littoral de la mer Égée; situation malheureuse de ce pays.—Tous les états de l'Asie leur paient tribut.—Commencement de réaction contre eux; Antiochus-Sauveur chasse les Tectosages jusque dans la haute Phrygie.—Gaulois soldés au service des puissances asiatiques; leur importance et leur audace.—Fin de la domination des hordes; avantage remporté par Eumènes sur les Tolistoboïes; ils sont vaincus par Attale, et repoussés, ainsi que les Trocmes, dans la haute Phrygie; réjouissances publiques dans tout l'Orient.

278—241.

ANNEE 278 avant J.-C.

Le lecteur se rappelle sans doute que lors du départ de la grande expédition gauloise pour la Grèce, deux chefs, se détachant du gros de l'armée, avaient passé en Thrace, Léonor avec dix mille Galls, Luther avec le corps des Teutobodes; ils y faisaient alors la loi. Maître de la Chersonèse thracique et de Lysimachie, dont ils s'étaient emparés par surprise, ils étendaient leurs ravages sur toute la côte depuis l'Hellespont jusqu'à Byzance, forçant la plupart des villes et Byzance même à se racheter de pillages continuels par d'énormes contributions[570]. La proximité de l'Asie, et ce qu'ils apprenaient de la fertilité de ce beau pays, leur inspirèrent bientôt le désir d'y passer[571]. Mais quelque étroit que fût le bras de mer qui les en séparait, Léonor et Luther n'avaient point de vaisseaux, et toutes leurs tentatives pour s'en procurer restèrent long-temps infructueuses. A l'arrivée des compagnons de Comontor, ils songèrent plus que jamais à quitter l'Europe. La Thrace presque épuisée par deux ans de dévastation, était, entre tant de prétendans, une trop pauvre proie à partager. Léonor et Luther s'adressèrent donc conjointement au roi de Macédoine, de qui la Thrace dépendait, depuis qu'elle ne formait plus un royaume particulier. Ils offrirent de lui rendre Lysimachie et la Chersonèse thracique, s'il voulait leur fournir une flotte suffisante pour les transporter au-delà de l'Hellespont. Antipater, qui gouvernait alors la Macédoine, par des réponses évasives, chercha à traîner les choses en longueur[572].

Note 570: Lysimachiâ fraude captâ, Chersonesoque omni armis possessâ… oram Propontidis vectigalem habendo, regionis ejus urbes obtinuerunt. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 571: Cupido indè eos in Asiam transeundi, audientes ex propinquo quanta ubertas terræ hujus esset, cepit. Idem, l. XXXVIII, l. C.

Note 572: Res quùm lentiùs traheretur… Idem, c. 16.

Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs subordonnés[573].

Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon. ap. Phot. c. 20.

Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés, et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au secours de Léonor.

      Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
      ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
      paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.

La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres. Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède, qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux conditions suivantes:

1º Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];

2º Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée, de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états indépendans;

3º Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient cette ville comme leur alliée[579].

Note 577: Idem, ibid.

      Note 578: Εΐναι φίλους μέν τοϊς φίλοις, πολεμίους δέ τοϊς ού φιλοϋσι.
      Memn. ap. Phot. c. 20.

      Note 579: Ευμμαχεϊν δέ καί Βυζαντίοις, εϊ που δεήσοι, καί Τιανοϊς δέ,
      καί Ήρακλεώταις, καί Καλχηδονίοις καί Κιερανοϊς, καί τισιν έτέροις
      έθνών άρχουσι. Idem, loc. cit.

Cette dernière clause avait été insérée dans le traité, sur la demande des républiques grecques à la ligue desquelles Byzance s'était réunie. Léonor accepta tout, et ses troupes furent transportées par-delà le détroit[580].

Note 580: Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.—Strab. l. XII, p. 567.

Son départ laissa Comontor maître de presque toute la Thrace; ce chef s'établit au pied du mont Hémus, dans la ville de Thyle dont il fit le siège de son royaume. Pour se soustraire à ses brigandages, les villes indépendantes continuèrent à lui payer tribut comme à Léonor et à Luther; Byzance même, malgré la convention qui devait la garantir contre les attaques des Gaulois, fut imposée à une rançon plus forte qu'auparavant[581]. Cette rançon annuelle s'éleva successivement de trois ou quatre mille pièces d'or[582] à cinq mille, à dix mille, et enfin, sous les successeurs de Comontor, à l'énorme somme de quatre-vingt talens[583]. Les Gaulois tyrannisèrent ainsi la Thrace pendant plus d'un siècle; ils furent enfin exterminés par un soulèvement général de la population.

Note 581: Polyb. l. IV, p. 313.

Note 582: Memnon. ap. Phot. c. 20.

Note 583: Polyb. l. IV, p. 313.—440,000 francs.

Aussitôt que Léonor fut débarqué en Asie, il se réconcilia avec Luther, et le fit entrer, comme lui, à la solde de Nicomède[584]: leurs bandes réunies eurent bientôt mis la fortune du côté de ce prétendant. Zibæas vaincu s'expatria; mais Antiochus voulut poursuivre la guerre pour son propre compte; il attaqua la Bithynie par terre, et, par mer, les républiques du Bosphore; de part et d'autre, il échoua, et c'est aux services des Gaulois que les historiens attribuent le salut de Chalcédoine et des autres petits états démocratiques. «L'introduction de ces barbares en Asie, disent-ils, fut avantageuse, sous quelques rapports, aux peuples de ce pays. Les rois successeurs d'Alexandre s'épuisaient en efforts pour anéantir le peu qu'il restait d'états libres, les Gaulois s'en montrèrent les protecteurs; ils repoussèrent les rois, et raffermirent les intérêts démocratiques[585].» Cet événement que l'histoire proclame heureux pour l'Asie, il ne faut point se trop hâter d'en faire honneur aux affections ou au discernement politique des Gaulois; la suite prouve assez que ces considérations morales n'y tenaient aucune place. Car Nicomède, à quelque temps de là, s'étant brouillé avec les citoyens d'Héraclée, les Gaulois s'emparèrent de cette ville par surprise, et offrirent de la livrer au roi, à condition qu'il leur abandonnerait toutes les propriétés transportables[586]. Ce traité de brigands eut lieu, et vraisemblablement la population héracléote comptait au nombre des biens meubles que les Gaulois s'étaient réservés.

Note 584: Coëunt deindè in unum rursùs Galli, et auxilia Nicomedi dant. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 585: Αϋτη τοίνυν τών Γαλατών ή έπί τήν Άσίαν διάβασις, κατ΄ άρχάς μέν έπί κακώ τών οίκητόρων προελθεων ένομίσθη· τό δέ τέλος έδειξεν άποκριθέν πρός τό σύμφερον. Τών γάρ Βασιλέων τήν τών πόλεων δημοκρατίαν άφελεϊν σπουδαζόντων, αύτοί μάλλον αύτήν έβεβαίουν, άντικαθιστάμενοι τοίς έπιτιθεμένοις. Memnon. ap. Photium. c. 20.

Note 586: Memn. ap. Phot. c. 20.

Tant de grands services méritaient une grande récompense; le roi bithynien concéda aux Gaulois des terres considérables sur la frontière méridionale de ses états[587]. Sa générosité pourtant n'était pas tout-à-fait exempte de calcul; il espérait, par là, donner à son royaume une population forte et belliqueuse, du côté où il était le plus vulnérable, et élever en quelque sorte une barrière qui le garantirait des attaques de ses voisins de Pergame, de Syrie et d'Égypte. Mais Nicomède n'avait pas bien réfléchi au caractère de ses nouveaux colons, en les plaçant si près des riches campagnes arrosées par le Méandre et l'Hermus, si près de ces villes de l'Éolide et de l'Ionie, merveilles de la civilisation antique, où le génie des Hellènes se mariait à toute la délicatesse de l'Asie. Aussi, à peine furent-ils arrivés dans leurs concessions qu'ils commencèrent à piller, et bientôt à envahir le littoral de la Troade. L'organisation des bandes gauloises n'était plus la même alors qu'à l'époque de leur passage en Bithynie; Léonor et Luther étaient morts, ou avaient été dépouillés du commandement; et leurs armées, fondues ensemble et augmentées de renforts tirés de la Thrace, s'étaient formées en trois hordes sous les noms de Tectosages, Tolistoboïes et Trocmes[588]. Pour éviter tout conflit et tout sujet de querelle dans la conquête qu'elles méditaient, ces trois hordes, avant de quitter la frontière bithynienne, distribuèrent l'Asie mineure en trois lots qu'elles se partagèrent à l'amiable[589]; les Trocmes eurent l'Hellespont et la Troade, les Tolistoboïes l'Éolide et l'Ionie, et la contrée méditerranée, qui s'étendait à l'occident du mont Taurus, entre la Bithynie et les eaux de Rhodes et de Chypre, appartint aux Tectosages[590]. Tous alors se mirent en mouvement, et la conquête fut bientôt achevée. Une horde gauloise établit sa place d'armes sur les ruines de l'ancienne Troie[591]; et les chariots amenés de Tolosa «stationnèrent dans les plaines qu'arrose le Caystre[592].»

Note 587: Regnum diviserunt. Justin. l. XXV, c. 2.

      Note 588: Trocmi (Tit. Liv. passim.—Strab. l. XII); Trogmi
      (Memn. ap. Phot. c. 20); Trogmeni (Steph. Byzant.). Au rapport de
      Strabon (l. XII, p. 568) la horde des Trocmes tenait son nom du chef
      qui la commandait.

      Note 589: Cùm très essent gentes, in tres partes diviserunt.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

      Note 590: Trocmis Hellesponti ora data, Tolistobogii Æolida atque
      Ioniam, Tectosagi mediterranea Asæ sortiti sunt, et stipendium totâ
      cis Taurum Asiâ exigebant. Idem, ibid.

Note 591: Είς τήν πόλιν Ίλιον… Strabon. l. XIII, p. 591.

      Note 592: …έν λειμώνι Καϋστρίώ έσταν άμαξαι. Callimach. Hymn. ad
      Dian. v. 257.

L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête; mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse de n'avoir point su les protéger:

«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes. C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux, ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].»

Note 593:

      Ώχόμεθ΄, ώ Μίλητε, φίλη πατρί, τών άθεμίστων
      Τήν άνομον Γαλατών, ϋβριν άναινομέναι,
      Παρθενικαί τρισσαί πολιήτιδες, άς ό βιαστός
      Κελτών είς ταύτην μοϊραν έτρεψεν Άρης΄
      Ού γάρ έμείναμεν αίμα τό δυσσεβές, ούδ΄ ύμεναίου
      Νύμφιον, άλλ΄ άϊδην κηδεμόν΄ εύράμεθα.

Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.

Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus; les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire jusqu'au roi de Syrie lui-même[594].

Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam magnâ sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non abnuerint. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

ANNEE 277 avant J.-C.

Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite, lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus, persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595].

Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. Fº 1615.

L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596], et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté, placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage; mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer, l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra, dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la reconnaissance publique lui décerna le titre de Sauveur, que l'histoire a ajouté à son nom[599].

Note 596: Έπί μετώπου μέν προασπίζοντας τούς χαλκοθώρακας αύτών, ές βάθος δέ έπί τεττάρων καί εϊκοσι τεταγμένους όπλίτας… Lucian. Zeux. sive Antioch. p. 334.

Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.

Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.

Note 599: Antiochus Soter.—Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.

ANNEES 277 à 243 avant J.-C.

Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes, tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce, le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des Gaulois[601].»

      Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt.
      Justin. l. XXV, c. 2.

Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur. Justin. l. XXV, c. 2.

L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces, assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède, soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en l'égorgeant à sa table même[603].

      Note 602: Ήβουλήθησαν καί τοΰ Πτολεμαίου διαρπάσαι τά χρήματα…
      Schol. Callim. hymn. in Delum. V. 173.—Κατασχεϊν Αϊγυπτον.
      Pausan. in Attic. p. 12.

Note 603: Athenæ. l. II, c. 17.

Qu'on ne s'imagine pas cependant que ces coups hardis de quelques milliers d'hommes, au sein de populations innombrables, fussent en réalité aussi prodigieux qu'ils nous le paraissent aujourd'hui. Sous le gouvernement des successeurs d'Alexandre, les peuples asiatiques s'y étaient en quelque sorte habitués. Les gardes macédoniennes entretenues long-temps par les Ptolémées, les Séleucus, les Antigones, les Eumènes, n'avaient guère été plus fidèles au prince qui les soudoyait, ni moins funestes au pays. Les Gaulois profitèrent des traditions déjà établies, avec d'autant moins de scrupule que, s'ils n'étaient pas les compatriotes des sujets, ils n'étaient pas non plus ceux des rois.

ANNEE 243 avant J.-C.

De toutes ces révoltes, la plus fameuse fut celle qui éclata dans le camp du petit fils d'Antiochus-Sauveur, Antiochus surnommé l'Épervier[604], à cause de sa rapacité et de son ambition sans mesure. Antiochus disputait à Séleucus, son frère aîné, le royaume de Syrie, et il avait enrôlé dans ses troupes une forte bande des Gaulois Tolistoboïes. Les deux frères en vinrent aux mains, près du Taurus, dans une bataille terrible où Séleucus fut défait, où l'on crut même qu'il avait péri. Ce bruit fut démenti plus tard; mais il inspira aux Tolistoboïes l'idée de tuer Antiochus et d'envahir la Syrie; ils espéraient sinon la subjuguer, du moins la ravager plus librement, à la faveur du trouble que ferait naître l'extinction subite et entière de la dynastie des Séleucides[605]. Ils s'emparèrent donc d'Antiochus, qui ne parvint à conserver sa vie qu'en leur abandonnant son trésor. «Il se racheta, dit un historien, comme un voyageur se rachète des mains des brigands, à prix d'or[606].» Il fit plus; n'osant pas les renvoyer, il contracta avec eux un nouvel engagement[607]. Tel était, devant quelques bandes gauloises, l'abaissement de ces monarques qui faisaient trembler tant de millions d'ames!

Note 604: Antiochus Hierax.

      Note 605: Galli arbitrantes Seleucum in prælio occidisse, in ipsum
      Antiochum arma vertêre, liberiùs depopulaturi Asiam, si omnem stirpem
      regiam extinxissent. Justin. l. XXVII, c. 2.

      Note 606: Velut à prædonibus, auro se redemit.
      Justin. l. XXVII, c. 2.

Note 607: Societatem cum mercenariis suis jungit. Idem, ibid.

Mais, tandis que cette rébellion occupait tous les esprits dans le camp d'Antiochus, un ennemi commun des Syriens et des Gaulois vint fondre sur eux à l'improviste: c'était Eumène, chef du petit état de Pergame. Comme souverain d'un territoire situé dans l'Éolide, Eumène payait tribut aux Tolistoboïes; et son plus ardent désir était de secouer cette sujétion humiliante; il ne souhaitait pas moins vivement de se venger des Séleucides, qui faisaient revivre de vieilles prétentions sur l'état de Pergame. La querelle d'Antiochus et de Séleucus, ainsi que l'éloignement d'une partie de la horde tolistoboïe, favorisaient ses plans secrets; il avait rassemblé une armée en toute hâte; et, s'approchant du théâtre de la guerre, il attendait l'issue de la bataille pour tomber inopinément sur le vainqueur quel qu'il fût. Il arriva dans le moment où le camp syrien, encore troublé des scènes de révolte, n'était rien moins que préparé à soutenir l'attaque: au premier choc, les Gaulois, les Syriens et Antiochus prirent la fuite chacun de leur côté[608]. Cette victoire exalta la confiance d'Eumène, qui travailla dès lors à réunir dans une ligue commune contre les Gaulois, toutes les cités de la Troade, de l'Éolide et de l'Ionie. La mort le surprit au milieu de ces patriotiques travaux, dont il légua l'accomplissement à Attale, son cousin et son successeur.

Note 608: Justin. l. XXVII, c. 3.—Front. Stratag. l. I, c. 11.

ANNEE 241 avant J.-C.

Le premier acte du nouveau prince fut de refuser aux Tolistoboïes le tribut qui leur avait été payé jusque-là[609]; quoique les esprits dussent être préparés à cette mesure décisive, lorsqu'on apprit que la horde gauloise marchait vers Pergame, les villes liguées furent saisies de frayeur, et les soldats d'Attale firent mine de l'abandonner. Attale avait auprès de lui un prêtre chaldéen, son ami et le devin de l'armée; ils imaginèrent, pour la rassurer, un stratagème bizarre, mais ingénieux. Le devin ordonna qu'un sacrifice solennel fût offert au milieu du camp, à l'effet de consulter les dieux sur le succès de la bataille; et Attale, qui, suivant l'usage, ouvrit le corps de la victime, trouva moyen d'appliquer sur un des lobes du foie une empreinte préparée, où se lisait le mot grec qui signifie victoire[610]. Le prêtre s'approcha, comme pour examiner les entrailles, et, poussant un cri de joie, il fit voir à l'armée pergaméenne la promesse tracée, disait-il, par la main des dieux. Cette vue excita parmi les troupes un enthousiasme dont Attale se hâta de profiter; il marcha au-devant des Gaulois, et les défit[611]. C'est ce qu'attendait l'Ionie pour se déclarer. Les Tolistoboïes, battus en plusieurs rencontres, furent chassés au-delà de la chaîne du Taurus, et les Trocmes, après s'être défendus quelque temps dans la Troade, allèrent rejoindre leurs compagnons à l'orient des montagnes. Poursuivies et, si l'on peut dire, traquées par toute la population de l'Asie mineure, les deux hordes furent poussées, de proche en proche, jusque dans la haute Phrygie, où elles se réunirent aux Tectosages. Ceux-ci, comme on l'a vu, habitaient depuis trente-cinq ans la rive gauche du fleuve Halys, et Ancyre était leur capitale. Les Tolistoboïes se fixèrent, à l'occident, autour du fleuve Sangarius, et choisirent pour chef-lieu l'antique ville phrygienne de Pessinunte. Quant aux Trocmes, ils occupèrent depuis la rive droite de l'Halys jusqu'aux frontières du royaume de Pont, et construisirent, pour quartier-général de leur horde, un grand bourg qu'ils nommèrent Tav[612], et les Grecs Tavion. La totalité du pays que possédèrent les trois hordes fut appelée par les Grecs Galatie[613], c'est-à-dire, terre des Gaulois.

      Note 609: Primus Asiam incolentium abnuit (stipendium) Attalus.
      Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 610: Polyæn. Stratag. l. IV, c. 19.—Suivant cet historien, l'inscription tracée par Attale était victoire du roi, βασιλέως, νίκη; mais Attale ne portait pas encore le titre de roi; il ne le prit qu'après la bataille.

      Note 611: Collatis signis superior fuit. Tit. Liv. l. XXXVIII,
      c. 16; l. XXXIII, c. 2.—Strab. l. XIII, p. 624.
      —Pausan. Attic. p. 13.

      Note 612: Taobh, place, quartier, séjour, en langue gallique;
      (Armstrong's dict.) Taw, grand, large, étendu, en langue
      cambrienne. (Owen's dict.)

      Note 613: Galatia; Gallia orientalis, Gallia asiatica; Gallo-Græcia;
      Helleno-Galatia.

Ainsi finit, dans l'Asie mineure, la domination de ce peuple en qualité de conquérant nomade; une autre période d'existence commence maintenant pour lui. Renonçant à la vie vagabonde, il va se mêler à la population indigène, mélangée elle-même de colons grecs et d'Asiatiques. Cette fusion de trois races inégales en puissance et en civilisation, produira une nation mixte, celle des Gallo-Grecs, dont les institutions civiles, politiques et religieuses porteront la triple empreinte des mœurs gauloises, grecques et phrygiennes. L'influence régulière que les Gaulois sont destinés à exercer dans l'Asie mineure, comme puissance asiatique, ne le cédera point à celle dont ils ont été dépouillés; et nous les verrons défendre presque les derniers la liberté de l'Orient, quand la république romaine porta sa domination au-delà des mers.

Il nous reste quelques mots à ajouter sur Attale. Ses victoires rapides et inespérées causèrent, en Occident comme en Orient, un enthousiasme universel: son nom fut révéré à l'égal de celui d'un dieu; on fit même courir une prétendue prophétie qui le désignait depuis long-temps sous le titre d'envoyé de Jupiter[614]. Lui-même, dans l'ivresse de sa joie, prit le titre de roi, qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait encore osé porter[615]. On dit aussi qu'il mit au concours, parmi les peintres de la Grèce et de l'Asie, le sujet de ses batailles, et que sa libéralité fut un vif encouragement pour les arts[616]. Il eut même la vanité de triompher en même temps sur les deux rives de la mer Égée, dans les deux Grèces, en envoyant à Athènes un de ses tableaux, qui fut suspendu au mur méridional de la citadelle, et s'y voyait encore trois siècles après, au rapport d'un témoin oculaire[617].

Note 614: Pausan. l. X, p. 636.

      Note 615: Regium adscivit nomen. Tit. Liv. l. XXXIII, c. 21.
      —Strab. l. XIII, p. 624.

Note 616: Plin. l. XXXIV, c. 8.

Note 617: Pausan. l. I, p. 8 et 44.