CHAPITRE VI.
Gaulois à la solde de Pyrrhus; estime qu'en faisait ce roi; ils violent les sépultures des rois macédoniens; ils assiègent Sparte; ils périssent à Argos avec Pyrrhus.—Première guerre punique; Gaulois à la solde de Carthage, leurs révoltes et leurs trahisons; ils livrent Érix aux Romains et pillent le temple de Vénus.—Ils se révoltent contre Carthage et font révolter les autres mercenaires; guerre sanglante sous les murs de Carthage; ils sont vaincus; Autarite est mis en croix.—Amilcar Barcas est tué par un Gaulois.
274—220.
ANNEE 274 avant J.-C.
Tandis que les auxiliaires gaulois faisaient le destin des états grecs en Asie et en Afrique, une guerre que Pyrrhus, roi d'Épire, avait suscitée dans la Grèce européenne, fournissait à leurs frères des bords du Danube et de l'Illyrie de fréquentes occasions d'employer leur activité.
Pyrrhus, souverain de l'Épire, petit état grec situé sur la frontière illyrienne, à l'occident de la Thessalie et de la Macédoine, aimait la guerre pour elle-même. Aventurier infatigable, entouré d'aventuriers qu'il attirait à lui de toutes parts, mais que la pauvreté de ses finances ne lui permettait pas de payer généreusement, il se trouvait dans la nécessité de guerroyer sans relâche pour entretenir une armée. Après avoir mis une première fois la Grèce en combustion, il était passé en Italie, d'où il était retourné en Grèce, toujours aussi incertain, aussi immodéré dans ses projets, toujours aussi peu avancé de ses batailles. Nul chef ne convenait mieux aux Gaulois que ce roi qui leur ressemblait, sous tant de rapports; aussi le prirent-ils en affection. Une foule de Galls de l'Illyrie et du Danube vinrent s'enrôler dans ses armées[618]; lui, de son côté, les traitait avec estime et faveur, leur confiant les postes les plus périlleux dans le combat, et, après la victoire, la garde des plus importantes conquêtes.
Note 618: Pausan. l. I, p. 23.—Plutarch. in Pyrrho. p. 400.
Pyrrhus avait de vieux griefs contre le roi de Macédoine, Antigone, surnommé Gonatas[619]; il entreprit de le détrôner, et vint le combattre au cœur de ses états. Mais Antigone avait aussi ses Gaulois à opposer aux Gaulois de son rival; eux seuls retardèrent sa défaite, et tandis que les troupes macédoniennes fuyaient ou passaient aux Épirotes, ils se firent tuer jusqu'au dernier[620]. Dans cette victoire qui lui livrait tout le nord de la Grèce, la circonstance qu'elle avait été remportée sur des Gaulois, ne fut pas ce qui flatta le moins Pyrrhus. «Pour se faire gloire et honneur, dit son biographe, il voulut que les dépouilles choisies de ces braves fussent ramassées et suspendues aux murs du temple de Minerve Itonide, avec une inscription en vers» dont voici le sens: «A Minerve Itonide le Molosse Pyrrhus a consacré ces boucliers des fiers Gaulois, après avoir détruit l'armée entière d'Antigone. Qui s'étonnerait de ces exploits? Les Éacides sont encore aujourd'hui ce qu'ils furent jadis, les plus vaillans des hommes.[621]»
Note 619: Pausan. Attic. p. 22.—Justin. l. XXV.
Note 620: Τούτων οί μέν πλεϊστοι κατεκόπησαν. Plut. in Pyrrho. p. 400.
Note 621:
Τούς θυρεούς ό Μολοσσός Ίτωνίδι δώρον Άθάνα
Πύρρος άπό θρασέων έκρέμασεν Γαλατάν,
Πάντα τόν Άντιγόνου καθελών στρατόν ού μέγα θαΰμα
Αίχμηταί καί νΰν καί πάρος Αίακίδαι.
Plutarch. in Pyrrho. p. 400.—Pausan. Attic p. 22. Le temple de
Minerve-Itonide était situé dans la Thessalie, entre Phéras et
Larisse.
Cette victoire ayant mis Pyrrhus en possession de presque toute la Macédoine, il distribua des garnisons dans les principales villes: Égées, ancienne capitale du royaume, et lieu de sépulture de ses rois, reçut une division gauloise. C'était un antique usage, que les monarques macédoniens fussent ensevelis dans de riches étoffes, et des objets d'un grand prix étaient déposés près d'eux dans leurs tombes. Toujours avides de pillage, les Gaulois violèrent ces sépultures, et, après les avoir dépouillées, ils jetèrent au vent les ossemens des rois[622]. Un tel attentat, inoui dans les annales de la Grèce, excita une indignation générale; amis et ennemis de Pyrrhus, tous réclamèrent avec chaleur un sévère châtiment pour les coupables. Mais Pyrrhus s'en mit fort peu en peine, soit que des affaires qu'il jugeait plus importantes l'absorbassent tout entier, soit qu'il craignît de mécontenter ses auxiliaires par des recherches qui le mettraient dans la nécessité d'en punir un grand nombre. Cette indifférence passa pour complicité, aux yeux des Hellènes, et jeta sur le roi épirote une défaveur marquée[623].
Note 622: Οί Γαλάται, γένος άπληστότατον χρημάτων όντες, έπέθεντο τών βασιλέων αύτόθι κεκηδευμένων τούς τάφους όρύττειν, καί τά μέν χρήματα διήρπασαν, τά δέ όστά πρός ϋβριν διέρριψαν. Plutarch. in Pyrrho. p. 400.—Diodor Sicul. excerpt. à Valesio ed. p. 266.
Note 623: Plutarch. in Pyrrho. ubi supr.—Diodor. Sicul. excerpt. l. c.
ANNEE 273 avant J.-C.
Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens, Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une seule nuit pour préparer leur défense[624].
Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.—Pausan. Attic. p. 24.
La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans. Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre; leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit, comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer; mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625], s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même, repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626]. Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.
Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.
Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.
Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et, faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.
Note 627: Idem, p. 403.—Justin. l. XXV, c. 3.
Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.
Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων. Idem, ibid.
ANNEE 271 avant J.-C.
Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé, de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].
Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi… conjuges et liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.
ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.
Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne, les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur des intérêts débattus.
Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633], trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et, sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée, et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].
Note 631: En phénicien Karthe hadath, ville neuve.
Note 632: Polyb. l. I, p. 44.
Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.
Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95.
—Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
Note 635: Diodor. Sicul. p. 875.—Fronton, ub supr.
Note 636: Fidelissimum dispensatorem ad Otacilium consulem misit, qui tanquam rationibus interversis transfugisset, nunciavit nocte proximâ Gallorum quatuor millia, quæ prædatum forent missa, posse excipi…. ipsi omnes interfecti sunt. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16. —Diodor. Sic. p. 875.
Cependant, le mécontentement croissant avec la misère et les traitemens rigoureux des chefs carthaginois, les Transalpins se mirent à déserter de toutes parts, et il ne s'écoulait pas de jour que quelque détachement ne passât au camp ennemi. Les Romains les accueillaient avec empressement et les incorporaient à leurs troupes[637]: ce furent, dit-on, les premiers étrangers admis dans les armées romaines en qualité de stipendiés[638]. Il n'est pas de moyens que les généraux carthaginois ne missent en œuvre pour réprimer ces désertions; un historien affirme qu'ils firent mourir sur la croix plus de trois mille Gaulois[639] coupables ou seulement suspects de complots de ce genre: enfin Amilcar, qui remplaçait Hannon au gouvernement de la Sicile, s'avisa d'un stratagème qui, pour quelque temps du moins, en suspendit le cours. Il s'était attaché depuis plusieurs années, par ses largesses et sa bienveillance particulière, un corps de Gaulois qui lui avaient donné des preuves multipliées de dévouement; il leur commanda de se présenter aux avant-postes romains, comme s'ils eussent voulu déserter, de demander, suivant l'usage, une entrevue avec quelques officiers pour traiter des conditions, et de tuer ces officiers ou de les amener captifs dans son camp[640]. L'ordre d'Amilcar fut exécuté de point en point, et cette perfidie rendit les désertions dès-lors plus difficiles, en inspirant aux Romains beaucoup de méfiance.
Note 637: Fronton. Stratagem. ub. sup.
Note 638: Zonar. l. VIII, p. 198.
Note 639: Appian. Alexandr. Excerpt. ap. Fulv. Ursin. p. 356.
Note 640: Romanos excipiendorum causâ eorum progressos ceciderunt.
Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.
Sur une montagne qui domine la pointe occidentale de l'île, était située la ville d'Éryx, forte et par son assiette, et par ses ouvrages de défense. Les Romains en avaient entrepris le siège, presque sans probabilité de succès. Éryx était alors célèbre par un temple de Vénus, le plus riche de tout le pays. Cette richesse alluma la convoitise des Gaulois qui faisaient partie de la garnison; mais le reste des troupes et les habitans avaient l'œil sur eux et les contenaient. Voyant qu'ils ne parviendraient pas aisément à leur but, ils désertèrent une nuit, et passèrent dans le camp des Romains, auxquels ils fournirent les moyens de se rendre maîtres de la place. Ils y rentrèrent aussi avec eux, et, dans le premier moment de trouble, ils pillèrent de fond en comble le trésor de Vénus Érycine[641]. Sur un autre point de la Sicile, l'intempérance d'une autre bande gauloise fit perdre aux Carthaginois vingt mille hommes et soixante éléphans[642].
Note 641: Ηύτομόλησαν πρός τούς πολεμίους, παρ΄ οΐς πιστευθέντες, πάλιν έσύλησαν τό τής Άφροδίτης τής Έρυκινής ίερόν… Polyb. l. II, p. 95.
Note 642: Diodor. Sicul. l. XXIII, eccl. 12, p. 879.
ANNEES 241 à 237 avant J.-C.
On sait que l'évacuation de la Sicile fut une des conditions de la paix accordée par Rome victorieuse à la république de Carthage. Il s'y trouvait encore vingt mille étrangers stipendiés, et, sur ce nombre, deux mille Gaulois, commandés par un chef nommé Autarite[643]. Le sénat carthaginois avait ordonné au gouverneur de Lilybée de licencier les troupes mercenaires; mais la caisse était vide, et ces troupes réclamaient à grands cris, outre leur solde arriérée depuis long-temps, des gratifications extraordinaires, dont la promesse leur avait été prodiguée, dans les jours de découragement et de défection. Craignant pour sa vie, le gouverneur conseilla aux stipendiaires d'aller eux-mêmes régler leurs comptes, en Afrique, avec le sénat. Ils prirent en effet ce parti, et, s'embarquant par détachemens, ils allèrent se réunir à Carthage, où ils commirent de si grands désordres, qu'on fut bientôt contraint de les en éloigner[644]. Mais les finances de la république étaient dans un état de détresse extrême; toutes ses ressources avaient été épuisées par les dépenses d'une guerre de vingt-quatre ans, et par les sacrifices au prix desquels il lui avait fallu acheter la paix. Bien loin de réaliser les promesses magnifiques de ses généraux, le sénat fit proposer aux stipendiés d'abandonner une partie de la solde qui leur était due[645]. Aux murmures qu'une telle proposition excita, succédèrent les menaces, et bientôt la révolte; les Gaulois saisirent leurs armes, et entraînèrent, par leur exemple, le reste des stipendiés[646]. Trois chefs dirigèrent ce mouvement: Spendius, natif de la Campanie, esclave fugitif des Romains; un Africain, nommé Mathos, mais surtout le Gaulois Autarite, homme d'une énergie sauvage, puissant par son éloquence et l'orateur de l'insurrection, parce que de longs services chez les Carthaginois lui avaient rendu la langue punique familière[647].
Note 643: Αύτάριτος τών Γαλατών ήγεμών.. Polyb. l. I, p. 77-79.
Note 644: Idem, p. 66.
Note 645: Idem, ibid.
Note 646: Appian. Alexand. Bell. punic. p. 3.
Note 647: Πάλαι γάρ στρατευόμενος ήδει διαλέγεσθαι φοινικιστί.
Polyb. l. I, p. 81.
Le premier acte des rebelles fut d'appeler à l'indépendance les villes africaines, qui ne portaient qu'à regret le joug de la tyrannique aristocratie de Carthage. La déclaration ne fut point vaine; les peuples de l'Afrique coururent aux armes; ils fournirent aux étrangers de l'argent et des vivres; on vit jusqu'aux femmes vendre leurs bijoux et leurs parures pour subvenir aux frais de la guerre; et bientôt, l'armée étrangère, grossie d'un nombre considérable d'Africains, mit le siège devant Carthage. La république, réduite à ses seules ressources, mit sur pied tous ses citoyens en état de combattre, et fit solliciter des secours en Sicile, et jusqu'en Italie[648]; mais avant que ces renforts fussent arrivés, les insurgés remportèrent une victoire complète sur l'armée punique. Pendant trois ans, la guerre se prolongea autour de Carthage, avec la même habileté de part et d'autre, un succès égal, mais aussi une égale férocité. Les étrangers mutilaient leurs prisonniers; les prisonniers des Carthaginois étaient mis en croix, ou, tout vivans, servaient de pâture aux lions. A plusieurs reprises, Carthage courut les plus grands dangers[649].
Note 648: Appian. Bell. punic. p. 3.
Note 649: Polyb. l. I. ub. sup.
Enfin, Amilcar Barcas, commandant des forces républicaines, mettant à profit l'éloignement de Mathos, qui s'était porté sur Tunis, isola, par des manœuvres habiles, l'armée étrangère, des villes d'où elle tirait ses subsistances et des renforts, et tint bloqués à leur tour Autarite et Spendius. Leur camp était mal approvisionné, et la famine ne tarda pas à s'y faire sentir. Les insurgés mangèrent jusqu'à leurs prisonniers, jusqu'à leurs esclaves[650]; quand tout fut dévoré, ils se mutinèrent contre leurs généraux, menaçant de les massacrer, s'ils ne les tiraient de cet état cruel, par une capitulation. Autarite, Spendius et huit autres chefs se rendirent donc auprès d'Amilcar, pour y traiter de la paix. «La république, leur dit le Carthaginois, n'est ni exigeante, ni sévère; elle se contentera de dix hommes choisis parmi vous tous, et laissera aux autres la vie et le vêtement[651];» et il leur présenta le traité à signer. Sans hésiter, les négociateurs signèrent; mais aussitôt, à un geste d'Amilcar, des soldats se jetèrent sur eux, et les garottèrent. «C'est vous que je choisis en vertu du traité,» ajouta froidement le général[652].
Note 650: Έπεί δέ κατεχρήσαντο μέν άσεβώς τούς αίχμαλώτους, τροφή ούτοις χρώμενοι, κατεχρήσαντο, καί τά δουλικά σωμάτων……. Polyb. l. I, p. 85.
Note 651: Έξεϊναι Καρχηδονίοις έκλέξασθαι τών πολεμίων οϋς άν αύτοί
βούλωνται δέκα, τούς δέ λοιπούς άφιέναι μετά χιτώνος. Idem, p. 86.
Note 652: Εύθέως Κμίλκας έφη· τούς παρόντας έκλέγεσθαι, κατά τάς
όμολογίας. Idem, ibid.
Sur ces entrefaites, les insurgés inquiets du retard de leurs commissaires, et soupçonnant quelque perfidie, prirent les armes. Ils étaient alors dans un lieu qu'on nommait la Hache, parce que la disposition du terrein rappelait la figure de cet instrument. Amilcar les y enveloppa avec ses éléphans et toute son armée, si bien qu'il n'en put échapper un seul, quoiqu'ils fussent plus de quarante mille. Les Carthaginois allèrent ensuite assiéger Tunis, où Mathos tenait avec le reste des étrangers[653].
Note 653: Polyb. l. I p. 86-87.
Amilcar, sous les murs de Tunis, établit son camp du côté opposé à Carthage; un autre général, nommé Annibal, se plaça du côté de Carthage, et fit planter, sur une éminence entre son camp et la ville assiégée, des croix où furent attachés Autarite et Spendius; ces malheureux expirèrent ainsi, sous les yeux mêmes de leurs compagnons, trop faibles pour les sauver. Leur mort du moins ne resta pas sans vengeance. Au bout de quelques jours, les assiégés ayant fait une sortie, à l'improviste, pénétrèrent jusque dans le camp punique, enlevèrent Annibal, et l'attachèrent à la croix de Spendius, où il expira. Cependant les affaires des insurgés allèrent de pis en pis, et bientôt ce qui restait de Gaulois, traînés avec Mathos à la suite d'Amilcar, le jour de son triomphe, périrent au milieu des tortures, que les Carthaginois se plaisaient à entremêler, dans les solennités publiques, aux joies de leurs victoires[654].
Note 654: Polyb. l. I, p. 87 et seq.
ANNEE 230 avant J.-C.
Tel fut le sort des Gaulois qui, jusqu'à la fin de la guerre punique, avaient fait partie des garnisons carthaginoises, en Sicile. Quant aux déserteurs que les Romains avaient pris à leur solde, sitôt que la guerre fut terminée, ils furent désarmés, par ordre du sénat, et déportés sur la côte d'Illyrie[655]. Là, ils entrèrent au service des Épirotes, qui, en mémoire de Pyrrhus et de leur affection mutuelle, confièrent à huit cents d'entre eux la défense de Phénice, ville maritime, située dans la Chaonic, une des plus riches et des plus importantes de tout le royaume. Les Illyriens exerçaient alors la piraterie sur la côte occidentale du continent grec; ils abordèrent, un jour, au port de Phénice, pour s'y procurer des vivres; et, étant entrés en conversation avec quelques Gaulois de la garnison, ils complotèrent ensemble de s'emparer de la place. La trahison s'accomplit. Au jour convenu, les Illyriens s'étant approchés en force des murailles, les Gaulois, dans l'intérieur, se jetèrent l'épée à la main sur les habitans, et ouvrirent les portes à leurs complices[656].
Note 655: Διό καί σαφώς έπεγνωκότες Ρ΄ωμαίοι τήν άσέβειαν αστών, άμα τψ διαλύσασθαι τόν πρός Καρχηδονίους πόλεμον, ούδέν ποιήσαντο προυργιαίτερον, τοϋ παροπλίσαντας αύτούς έμβαλεϊν εἰς πλοϊα, καί τής Ίταλίας πάσης έξορίστους καταστήσαι. Polyb. l. II, p. 95.
Note 656: Polyb. l. II, ub. supr.
ANNEE 220 avant J.-C.
Cependant Amilcar Barcas, vainqueur d'Autarite et des Gaulois révoltés, était passé d'Afrique en Espagne pour y combattre encore d'autres Gaulois. La peuplade gallique des Celtici, établie, comme nous l'avons dit plus haut[657], dans l'angle sud-ouest de la presqu'île ibérique, entre la Guadiana et le grand Océan, pendant tout le cours de la guerre punique, n'avait cessé de harceler les colonies carthaginoises voisines. Amilcar fut envoyé pour la châtier, et conquérir à sa république la partie occidentale de l'Espagne, qui était encore indépendante ou mal soumise. A la tête des Celtici, combattaient deux frères d'une grande intrépidité, et dont l'un, nommé Istolat ou Istolatius, avait étonné plus d'une fois les Carthaginois par son audace; mais, contre un ennemi tel qu'Amilcar, le courage seul ne suffisait pas. Istolat et son frère furent tués dans la première bataille qu'ils livrèrent; de toute leur armée, il ne se sauva que trois mille hommes, qui mirent bas les armes, et consentirent à se laisser incorporer parmi les mercenaires d'Amilcar[658].
Note 657: Chap. I, p. 7.
Note 658: Diodor. Sicul. l. XXV, eccl. 2, p. 882.
Indortès, parent des deux frères, et leur successeur au commandement des Celtici, entreprit de venger leur défaite. Il mit sur pied une armée de plus de cinquante mille hommes; mais il fut complètement battu. Pour s'attacher ce peuple brave, et l'attirer dans les intérêts de sa république, Amilcar accorda la liberté à dix mille prisonniers que la victoire fit tomber en son pouvoir. Il se montra moins généreux à l'égard d'Indortès; car, après lui avoir fait arracher les yeux, et l'avoir fait déchirer de verges, à la vue de son armée, il le condamna au supplice de la croix. Amilcar subjugua pareillement la plupart des autres peuplades galliques ou gallo-ibériennes, qui occupaient la côte occidentale de l'Espagne; il trouva la mort dans ces conquêtes[659]. Son gendre Asdrubal, qui le remplaça, périt assassiné par un Gaulois, esclave d'un chef lusitanien qu'Asdrubal avait mis à mort par trahison. L'esclave gaulois s'attacha pendant plusieurs années aux pas du Carthaginois, épiant l'occasion de le tuer; il le poignarda enfin au pied des autels, dans le temps qu'il offrait un sacrifice pour le succès de ses entreprises. Le meurtrier fut saisi et appliqué à la torture; mais, au milieu des plus grands tourmens, insensible à la douleur, et heureux d'avoir vengé un homme qu'il aimait, il expira en insultant aux Africains[660].
Note 659: Polyb. l. II.—Diodor Sicul. l. XXV, p. 882-883.—Cornel.
Nepos in Hamilcare.
Note 660: Appian. Alex. Bell. Iberic.
CHAPITRE VII.
GAULE CISALPINE. Situation de ce pays dans l'intervalle des deux premières guerres puniques.—Les Boïes tuent leurs rois At et Gall.—Intrigues des colonies romaines fondées sur les bords du Pô.—Les Cénomans trahissent la cause gauloise.—Le partage des terres du Picénum fait prendre les armes aux Cisalpins.—Leur ambassade aux Gésates des Alpes.—Un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vifs dans un des marchés de Rome.—Bataille de Fésules où les Romains sont défaits.—Bataille de Télamone où les Gaulois sont vaincus.—La confédération boïenne se soumet.—Guerre dans l'Insubrie, et perfidie des Romains.—Marcellus tue le roi Virdumar.—Soumission de l'Insubrie.—Triomphe de Marcellus.
238—222.
ANNEES 238 à 236 avant J.-C.
Quarante-cinq ans[661] s'étaient écoulés depuis l'extermination du peuple sénonais, et la terreur dont cet exemple des vengeances de Rome avait frappé les nations cisalpines n'était pas encore effacée. La jeunesse, il est vrai, murmurait de son inaction; elle se flattait de reconquérir aisément le territoire enlevé à ses pères, et de laver la honte de leurs défaites; et les chefs suprêmes, ou rois du peuple boïen, At et Gall[662], tous deux ardens ennemis des Romains, et ambitieux de se signaler, favorisaient hautement ces dispositions belliqueuses. Mais les anciens, dont les conseils nationaux étaient composés, et la masse du peuple, désapprouvaient les menées des rois boïens et l'ardeur des jeunes gens, qu'ils traitaient d'inexpérience et de folie[663]. Après un demi-siècle de tranquillité, ils craignaient d'engager de nouveau une lutte, qui paraissait devoir être d'autant plus terrible, que la république romaine, depuis les dernières guerres, avait fait d'immenses progrès en puissance. At et Gall cherchèrent des secours au dehors; à prix d'argent, ils firent descendre en Italie plusieurs milliers de montagnards des Alpes[664], dans l'espoir que leur présence donnerait de l'élan aux peuples cisalpins; et, à la tête de ces étrangers, ils marchèrent sur Ariminum, celle des colonies romaines qui touchait de plus près à leur frontière. Déjà la jeunesse boïenne s'agitait et prenait les armes, quand les partisans de la paix, indignés que ces rois précipitassent la nation, contre sa volonté, dans une guerre qu'elle redoutait, se saisirent d'eux et les massacrèrent[665]. Ils tombèrent ensuite sur les montagnards, qu'ils contraignirent à regagner leurs Alpes en toute hâte; de sorte que la tranquillité était déjà rétablie, lorsque l'armée romaine, accourue à la défense d'Ariminum, arriva sur la frontière boïenne[666].
Note 661: Polyb. l. II, p. 109.
Note 662: Atès et Galatus, Άτης καί Γάλατος, dans Polybe, l. II, p. 109. At ou Atta, père: Galatos ou Galatus est l'altération grecque de Gall.
Note 663: Νέοι, θυμοΰ άλογίστου πλήρεις, άπειροι… Polyb. l. c.
Note 664: Ήρξαντο… έπισπάσθαι τούς έκ τών Άλπεων Γαλάτας.
Polyb. l. II, p. 109.
Note 665: Άνεϊλον μέν, τούς ίδίους βασιλεϊς Άτην καί Γάλατον.
Idem, ibid.
Note 666: Polyb. l. c.
Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire sénonais.
Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.
ANNEE 232 avant J.-C.
Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition, par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre. L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.
Note 668: La colonie de Sena date de l'an 283; Ariminum, de l'an 268.
Note 669: Polyb. l. II, p. 109.—Cicer. de Senectute, p. 411.
Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale, avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils, et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule, l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.
Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.
Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.
Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures, épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie appliquaient la dénomination collective de Gaisda[674], d'où les Romains avaient fait Gæsatæ. Voici quelles étaient la signification et l'origine de ce surnom.
Note 672: Tit. Liv. Epitom. l. XX.—Flor. l. II, c. 3.
—Paul. Oros. l. IV, c. 12.—Zonar. l. VIII.
Note 673: Πρός τούς κατά τάς Άλπεις καί τόν Ρ΄οδανόν ποταμόν
κατοικοΰντας… Γαισάτας. Polyb. l. II, p. 109.
Note 674: Gaisde, en langue gallique, signifie encore aujourd'hui,
armé. Armstrong's dict.
Les Gaulois d'Italie, dans le cours de trois siècles, avaient adopté successivement une partie de l'armure italienne, et perfectionné leurs armes nationales; mais, sur ce point, comme sur tout le reste, leurs voisins des vallées des Alpes n'avaient rien changé aux usages antiques de leurs pères. A l'exception du long sabre de cuivre ou de fer, sans pointe, et à un seul tranchant, le montagnard allobroge ou helvétien ne connaissait pas d'autre arme que le vieux gais gallique, dont il se servait d'ailleurs avec une grande habileté; cette circonstance avait fait donner, par les Cisalpins, aux bandes qu'ils tiraient des montagnes, le nom de gaisda, c'est-à-dire, armées du gais. Plus tard, par extension et par abus, ce mot s'employa pour désigner une troupe soldée, d'au-delà des Alpes, quelles que fussent sa tribu et son armure. C'était l'acception qu'il portait du temps de Polybe, et Gésate ne signifiait plus dès lors qu'un soldat stipendiaire[675].
Note 675: Polyb. l. II, p. 109.—Quod nomen non gentis, sed mercenariorum Gallorum est. Paul Oros. l. IV, c. 12.—La ressemblance du mot Gæsatæ avec le mot grec ou plutôt persan, Gaza, qui veut dire trésor, richesses, donna lieu chez les Grecs à une étymologie absurde; ils transformèrent Gæsatæ en Gazitæ et Gazetæ, qu'ils traduisaient par Chrysophoroi, qui porte ou emporte l'or, stipendiés, mercenaires. V. Étienne de Byzance et Polybe lui-même répété par Plutarque.
ANNEES 231 à 228 avant J.-C.
Nous ignorons auxquelles des tribus, armées du gais, les députés cisalpins s'adressèrent; mais rien ne fut épargné pour aiguillonner des hommes sauvages et belliqueux. Deux chefs ou rois, Concolitan[676] et Anéroëste, reçurent des présens considérables en argent, et de grandes promesses pour l'avenir. Les ambassadeurs étaient chargés de rappeler aux Gésates, que jadis une bande descendue de leurs montagnes avait assisté les Sénons au sac et à l'incendie de Rome, et occupé sept mois entiers cette ville fameuse, jusqu'à ce que les Romains offrissent de la racheter à prix d'or; qu'alors les Gaulois l'avaient rendue, mais bénévolement, de leur plein gré, et étaient rentrés dans leurs foyers, sans obstacle, joyeusement, et chargés de butin[677]. «L'expédition qu'ils venaient proposer serait, ajoutaient-ils, bien plus facile et bien plus lucrative; plus facile, puisque la presque totalité des Cisalpins s'armait en masse pour y prendre part; plus lucrative, parce que Rome, depuis ses anciens désastres, avait amassé des richesses prodigieuses.» L'éloquence des ambassadeurs eut tout succès; Anéroëste et Concolitan se mirent en marche; et «jamais, dit Polybe, armée plus belle et plus formidable n'avait encore franchi les Alpes[678].»
Note 676: Ceann-coille-tan: chef du pays des forêts. Κογκολιτάνος καί Άνηροέστης. Polyb. l. c.
Note 677: Τέλος έθελοντί καί μετά χάριτος παραδόντες τήν πόλιν, άθραυστοι καί άσινεϊς έχοντες τήν ώφέλειαν, είς τήν οίκείαν έπανήλθον. Polyb. l. II, p. 110.
Note 678: Idem. loc. cit.
Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans, Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption, durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps, le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].
Note 679: Polyb. l. II, p. 111.
Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί
βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.
Note 681: Ce nom paraît signifier le grand Breton. Mor, en langue
gallique, mawr, en cambrien, voulait dire grand.
A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce moyen, ils prendraient possession du sol de Rome. Soit superstition, soit politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville, au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe, avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année, dans le mois de novembre[683].
Note 682: In foro boario… in locum saxo conseptum.
Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.—Idem. Quæstion, roman.
p. 283.—Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.—Paul. Oros. l. IV, c. 13.
—Zonar. l. VIII.
ANNEE 226 avant J.-C.
Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le midi de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur existence en péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le boulevard commun de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se souvenait pas, dit un historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» La république fut bientôt en mesure de mettre sur pied sept cent soixante-dix mille soldats. Une partie fut cantonnée dans les provinces du centre; cinquante mille hommes, sous la conduite d'un préteur, furent envoyés en Étrurie pour garder les passages de l'Apennin; le consul Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire, pour défendre la frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus, qui se rendait d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles, devait ensuite débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin; enfin, vingt mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans l'ancien pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter la frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de garder, et descendit inopinément dans l'Étrurie.
Note 684: Σίτου δέ καί βελών καί τής άλλης έπιτηδειότητος πρός πόλεμον τηλικαύτην έποιήσαντο παρασκευήν, ήλίκην ούδείς πω μνημονεύει πρότερον. Polyb. l. II, p. 111.
Note 685: Τούτους δ' έταξαν έπί τών όρων τής Γαλατίας, ώς άν
έμβαλόντες είς τήν τών Βοιών χώραν, άντιπερισπῶσι τούς έξεληλυθότας.
Polyb. l. II, p. 112.—Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.—Tit. Liv. epit.
XX.—Plutarch. in Marcello, p. 299.—Paul. Oros. l. IV, c. 13.
ANNEE 225 avant J.-C.
En mettant le pied sur le territoire ennemi, les rois de l'armée gauloise, Concolitan, Anéroëste et Britomar, jurèrent solennellement, à la tête de leurs troupes, et firent jurer à leurs soldats, «qu'ils ne détacheraient pas leurs baudriers, avant d'être montés au Capitole»; et ils prirent à grandes journées la route de Rome[686]. Les ravages qu'ils exercèrent sur leur passage furent terribles; ils emportaient jusqu'aux meubles des maisons; ils traînaient après eux les troupeaux, et la population garottée, qu'ils faisaient marcher sous le fouet. Rien ne les arrêtait, parce que l'armée romaine d'Étrurie les attendait encore aux passages septentrionaux de l'Apennin, quand déjà ils avaient pénétré au cœur de la province. Ils n'étaient plus qu'à trois journées de Rome, lorsqu'ils apprirent que le préteur, averti enfin, les suivait à marche forcée. Craignant de se laisser enfermer entre cette armée et la ville, ils firent volte-face, et s'avancèrent à leur tour au-devant du préteur. L'ayant rencontré entre Arrétium et Fésules, vers le coucher du soleil, ils campèrent, séparés de lui seulement par un intervalle étroit. Dès que la nuit fut venue, ils allumèrent des feux, comme pour bivouaquer, mais tout-à-coup ils se retirèrent dans le plus grand silence, avec toute leur infanterie, et transportèrent leur camp près de Fésules, ordonnant à la cavalerie de rester en présence de l'ennemi jusqu'au point du jour, et de se diriger alors aussi vers Fésules en se faisant poursuivre par les Romains. Le stratagème eut un plein succès. Au lever du soleil, les Romains, n'apercevant plus l'infanterie gauloise, attribuèrent sa retraite à la peur, et attaquèrent la cavalerie qui se mit à fuir, en les attirant du côté de Fésules; l'infanterie se montra alors et tomba sur eux à l'improviste. La confiance et le nombre étaient pour les Gaulois; ils accablèrent l'armée romaine, et lui tuèrent six mille hommes. Le reste s'étant rallié et retranché sur une hauteur voisine, les Gaulois songèrent d'abord à l'y forcer; mais comme eux-mêmes étaient accablés de fatigue, à cause de la marche de la nuit, ils se contentèrent de placer en observation une partie de leur cavalerie, et allèrent prendre du repos[687].
Note 686: Non priùs soluturos se baltea, quàm Capitolium ascendissent, juraverunt. Flor. l. II, c. 4.
Note 687: Polyb. l. II, p. 113, 114.—Diodor. Sicul. eclog. 3, l. XXV
Cependant le consul Æmilius, averti des mouvemens des Gaulois, avait passé précipitamment l'Apennin; fort à propos, il arriva près de Fésules, dans la nuit qui suivit ce combat, et dressa son camp non loin de la colline où les légions du préteur s'étaient retranchées. A la vue des feux allumés dans le camp du consul, elles devinèrent ce que c'était, et reprirent courage; elles parvinrent même à communiquer avec lui, par le moyen d'une forêt qui longeait le pied de la colline, et dont la cavalerie gauloise interceptait mal les avenues. Le consul promit au préteur de le débloquer dès le point du jour; il passa la nuit en préparatifs de combat; et le soleil était à peine levé qu'il partit à la tête de sa cavalerie, tandis que l'infanterie le suivait en bon ordre.
Mais les Gaulois aussi avaient remarqué les feux du consul, et conjecturé ce que ces feux signifiaient: ils avaient tenu conseil. Anéroëste leur avait remontré «que, possesseurs d'un aussi riche butin, ils ne devaient pas s'exposer au hasard d'une bataille qui pouvait le leur enlever tout entier; qu'il valait beaucoup mieux retourner sur les rives du Pô, y mettre ce butin en sûreté, et revenir ensuite se mesurer avec les Romains; que la guerre en serait plus facile et moins chanceuse[688].» La plupart des chefs se rangèrent à cet avis; et, tandis que l'armée d'Æmilius se portait vers la colline pour faire sa jonction avec le préteur, par un mouvement contraire, l'armée gauloise se dirigea vers la mer pour gagner de là la Ligurie.
Note 688: Οΐς Άνηροέστης ό βασιλεύς γνώμην είσέφερε λέγων, ότι δεΐ τοσαύτης λείας έγκρατείς γεγονότας (ήν γάρ,ώς έοικε, καί τό τών σωμάτων πλήθος καί θρεμμάτων, έτι δέ τής άποσκευής ής είχον, άμύθητον). Διόπερ έφη μή δεϊν κινδυνεύειν έτι, μηδέ παραβάλλεσθαι τοϊς όλοις…. Polyb. l. II, p. 114.
Après avoir rallié les troupes du préteur, Æmilius poursuivit les Gaulois, qu'il atteignit bientôt, parce que la multitude des captifs, les troupeaux et les bagages de tout genre qu'ils traînaient avec eux, embarrassaient leur marche. Ils éludèrent avec soin une action décisive, que d'ailleurs le consul ne désirait pas très-vivement; il se contenta de les harceler, épiant l'occasion de les surprendre et de leur enlever quelque portion de leur butin. Les marches et les contre-marches auxquelles la poursuite du consul les obligeait, les firent dévier de la direction qu'ils s'étaient proposée, et les jetèrent fort avant vers le midi de l'Étrurie. Ils n'atteignirent guère le littoral, qu'à la hauteur du cap Télamone[689].
Note 689: Polyb. l. II, p. 114, 115.
Le hasard voulut que, dans ce temps-là même, le second consul, Atilius Régulus, après avoir étouffé les troubles de la Sardaigne, vînt débarquer à Pise. Informé que les Gaulois avaient passé l'Apennin, il se porta en toute hâte du côté de Rome, en longeant la mer d'Étrurie, de manière qu'il marchait, sans le savoir, au-devant de l'ennemi. Ce fut dans le voisinage de Télamone que quelques cavaliers, de la tête de l'armée gauloise, donnèrent dans l'avant-garde romaine; pris et conduits devant le consul, ils racontèrent le combat de Fésules, leur position actuelle et celle d'Æmilius. Régulus alors, comptant sur une victoire infaillible, commanda à ses tribuns de donner au front de son armée autant d'étendue que le terrein pourrait le permettre, et de continuer tranquillement la marche; lui-même, à la tête de sa cavalerie, courut s'emparer d'une éminence qui dominait la route. Les Gaulois étaient loin de soupçonner ce qui se passait; à la vue des cavaliers qui occupaient la hauteur, ils crurent seulement que L. Æmilius, pendant la nuit, les avait fait tourner par une division de ses troupes; et ils envoyèrent quelques corps de cavalerie et d'infanterie pour le débusquer de la position. Leur erreur ne fut pas longue; instruits à leur tour par un prisonnier romain du véritable état des choses, ils se préparèrent à faire face aux deux armées ennemies à la fois. Æmilius avait bien ouï parler du débarquement des légions d'Atilius, mais il ignorait qu'elles fussent si proche; et il n'eut la pleine connaissance du secours qui lui arrivait que par le combat engagé pour l'occupation du monticule. Il envoya alors vers ce point de la cavalerie et marcha avec ses légions sur l'arrière-garde gauloise[690].
Note 690: Polyb. l. II, p. 115, 116.
Enfermés ainsi, sans possibilité de battre en retraite, les Gaulois donnèrent à leur ligne un double front. Les Gésates et les Insubres, qui composaient l'arrière-garde, firent face au consul Æmilius; les troupes de la confédération boïenne et les Tauriskes, à l'autre consul: les chariots de guerre furent placés aux deux ailes, et le butin fut porté sur une montagne voisine gardée par un fort détachement. Les Insubres et les Boïes étaient vêtus seulement de braies ou de saies légères[691]; mais, soit par bravade, soit par un point d'honneur bizarre, les Gésates mirent bas tout vêtement, et se placèrent nus au premier rang, n'ayant que leurs armes et leur bouclier[692]. Durant ces préparatifs, le combat, commencé sur la colline, devenait plus vif d'instans en instans, et comme la cavalerie, envoyée de côté et d'autre, était nombreuse, les trois armées pouvaient en suivre les mouvemens. Le consul Atilius y périt; et sa tête, séparée du tronc, fut portée par un cavalier aux rois gaulois[693]. Cependant la cavalerie romaine ne se découragea point et demeura maîtresse du poste. Æmilius fit avancer alors son infanterie, et le combat s'engagea sur tous les points. Un moment, l'aspect des rangs ennemis et le tumulte qui s'en échappait frappèrent les Romains de terreur: «Car, dit un historien, outre les trompettes, qui y étaient en grand nombre, et faisaient un bruit continu, il s'éleva tout à coup un tel concert de hurlemens, que non-seulement les hommes et les instrumens de musique, mais la terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des cris. Il y avait encore quelque chose de bizarre et d'effrayant dans la contenance et les gestes de ces corps énormes et vigoureux qui se montraient aux premiers rangs sans autre vêtement que leurs armes; on n'en voyait aucun qui ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or. Et si ce spectacle excita d'abord l'étonnement des Romains, il excita bien plus leur cupidité et les aiguillonna à payer de courage pour se rendre maîtres d'un pareil butin[694].»
Note 691: Οί μέν ούν Ίσομβροι καί Βοιοί τάς άναξυρίδας έχοντες καί τούς εύπετεϊς τών σαγών περί αύτούς έξήταζον. Polyb. l. II, p. 116.
Note 692: Οί δί Γαισάται διά τε τήν φιλοδοξίαν καί τό θάρσος ταΰτ' άπορρίψαντες, γυμνοί μετ' αύτών τώνόὅπλων πρώτοι τής δυνάμεως κατέστησαν. Idem, ibid.
Note 693: Idem, loc. citat.—Paul Oros. l. IV, c. 13.
Note 694: Πρός ά βλέποντες οί Ρ΄ωμαῖοι τά μέν έξεπλήττοντο, τά δ' ύπό τής τοΰ λυσιτελοΰς έλπίδος άγόμενοι, διπλασίως παρωξύνοντο πρός τόν κίνδυνον. Polyb. l. II, p. 117.
Les archers des deux armées romaines s'avancèrent d'abord, et firent pleuvoir une grêle de traits. Garantis un peu par leurs vêtemens, les Cisalpins soutinrent assez bien la décharge; il n'en fut pas de même des Gésates, qui étaient nus, et que leur étroit bouclier ne protégeait qu'imparfaitement. Les uns, transportés de rage, se précipitaient hors des rangs, pour aller saisir corps à corps les archers romains; les autres rompaient la seconde ligne, formée par les Insubres, et se mettaient à l'abri derrière. Quand les archers se furent retirés, les légions arrivèrent au pas de charge; reçues à grands coups de sabre, elles ne purent jamais entamer les lignes gauloises. Le combat fut long et acharné, quoique les Gésates, criblés de blessures, eussent perdu beaucoup de leurs forces. Enfin la cavalerie romaine, descendant de la colline, vint attaquer à l'improviste une des ailes ennemies, et décida la victoire; quarante mille Gaulois restèrent sur la place; dix mille furent pris. L'histoire leur rend cette justice, qu'à égalité d'armes, ils n'eussent point été vaincus[695]. En effet leur bouclier leur était presque inutile, et leur épée, qui ne frappait que de taille, était de si mauvaise trempe que le premier coup la faisait plier; et, tandis que les soldats gaulois perdaient le temps à la redresser avec le pied, les Romains les égorgeaient[696]. Le roi Concolitan fut fait prisonnier; Anéroëste, voyant la bataille perdue, se retira dans un lieu écarté avec les amis dévoués à sa personne, les tua d'abord de sa main, puis se coupa la gorge[697]. On ne sait ce que devint Britomar.
Note 695: Polyb. l. II, p. 118.
Note 696: Polyb. l. II, p. 118-120.
Note 697: Ό δ' έτερος αύτών (βασιλεύς) Άνηροέστης εϊς τινα τόπον συμφυγών μετ' όλίγων, προσήνεγκε τάς χεϊρας αύτψ καί τοϊς άναγκαίοις. Polyb. l. II, p. 118.—. . . Τόν μέγιστον αύτών βασιλέα έαυτοϋ θερίσαι τόν τράχηλον… Diod. Sicul. l. XXV, ecl. 3.
Le consul Æmilius fit ramasser les dépouilles des Gaulois et les envoya à Rome; quant au butin que ceux-ci avaient enlevé dans l'Étrurie, il le rendit aux habitans. Il continua sa marche jusqu'au territoire boïen dont il livra une partie au pillage; après quoi il retourna à Rome. Il y fut reçu avec d'autant plus de joie que la frayeur avait été plus vive. Le sénat lui décerna le triomphe; et Concolitan, ainsi que les plus illustres captifs gaulois furent traînés devant son char, revêtus de leurs baudriers. «Pour accomplir, dit un historien, le vœu solennel qu'ils avaient fait de ne point déposer le baudrier, qu'ils ne fussent montés au Capitole[698].» Les enseignes, les colliers et les bracelets d'or conquis sur les vaincus furent suspendus par le triomphateur dans le temple de Jupiter.
Note 698: Victos Æmilius in Capitolio discinxit. Flor. l. II, c. 4.
ANNEE 224 avant J.-C.
Pour mettre à profit sa victoire, la république envoya immédiatement dans la Cispadane les deux consuls nouvellement nommés, Q. Fulvius et T. Manlius. La confédération boïenne était découragée et hors d'état de résister: les Anamans, les premiers, se soumirent, et leur exemple entraîna les Lingons et les Boïes. Ils livrèrent des otages et plusieurs de leurs villes, entre autres Mutine, Tanétum et Clastidium, qui reçurent des garnisons ennemies.
ANNEE 223 avant J.-C.
L'année 223 fut marquée avec distinction dans les annales romaines; elle vit les enseignes de la république franchir le Pô pour la première fois, et flotter sur le territoire insubrien; ce furent les consuls, L. Furius et C. Flaminius, qui effectuèrent ce passage, près de l'embouchure de l'Adda. Les Anamans, nouveaux amis de Rome, avaient ouvert le chemin et diminué les difficultés du passage[699]. Néanmoins l'impétuosité téméraire de Flaminius occasiona de grandes pertes aux légions. Au-delà du Pô, les consuls, assaillis brusquement, tandis qu'ils faisaient retrancher leur camp, éprouvèrent un nouveau revers; leurs meilleures troupes périrent ou dans ce combat, ou dans la traversée du fleuve[700]. Affaiblis et humiliés, ils furent contraints de demander la paix; et après quelques négociations, ils signèrent un traité en vertu duquel il leur fut permis de sortir sains et saufs du territoire insubrien[701].
Note 699: Polyb. l. II, p. 119.
Note 700: Λαβόντες πληγάς περί τε τήν διάβασιν καί περί τήν στρατοπεδείαν…. Idem, ibid.
Note 701: Σπεισάμενοι καθ' όμολογίαν έλυσαν έκ τών τόπων. Idem, ibid.
Flaminius et son collègue se retirèrent chez les Cénomans où ils passèrent quelque temps à faire reposer leurs soldats; lorsqu'ils se virent en état de tenir la campagne, ils prirent avec eux une forte division de Cénomans; et, de concert avec ces traîtres, Flaminius se mit à saccager les villes de l'Insubrie, et à égorger la population qui, sur la foi du traité, avait mis bas les armes, et s'était dispersée dans les champs[702].
Note 702: Polyb. l. II, p. 119.
Une si criante perfidie révolta le peuple insubrien; il se prépara aux derniers efforts. Pour déclarer que la patrie était en péril, et que la lutte qui s'engageait était une lutte à mort, les chefs se rendirent en pompe au temple de la déesse de la guerre[703], et déployèrent certaines enseignes consacrées, qui n'en sortaient jamais que dans les grandes calamités nationales; on les surnommait, pour cette raison, les immobiles; elles étaient fabriquées de l'or le plus fin[704]. Dès que les immobiles flottèrent au vent, la population accourut en armes; au bout de peu de jours, cinquante mille hommes furent réunis; mais ils n'étaient pas organisés, qu'il fallut déjà livrer bataille.
Note 703: Polybe lui donne le nom grec de Minerve, Άθηνά; on croit qu'elle portait dans les idiomes gaulois celui de Buddig ou Buadhach, que les Romains orthographiaient Boadicea.
Note 704: Συναθμοίσαντες ούν άπάσας έπί ταυτόν, καί τάς χρυσάς σημαίας τάς άκινήτους λεγομένας κατέχοντες έκ τοΰ τής Άθηνᾶς ίεροΰ, καί τάλλα παρασκευασάμενοι δεόντως. Polyb. l. II, p. 119.
Le sénat approuvait complètement la honteuse guerre qui se faisait dans la Transpadane, et la perfidie de Flaminius; toutefois ce consul lui était personnellement odieux, comme ayant provoqué le partage des terres sénonaises, et il eût voulu lui enlever la gloire d'ajouter une province à la république. Dans ce but, il fit parler les dieux, et épouvanta le peuple par des prodiges. Le bruit courut que trois lunes avaient paru au-dessus d'Ariminum, et qu'un des fleuves sénonais avait roulé ses eaux teintes de sang[705]. On consulta là-dessus les augures, et la nomination des consuls fut reconnue illégale. Le sénat leur envoya immédiatement l'ordre de se démettre, et de revenir à Rome, sans rien entreprendre contre l'ennemi. Mais Flaminius, informé par ses amis qu'il se tramait contre lui quelque chose, soupçonna le contenu de la dépêche, et résolut de ne l'ouvrir qu'après avoir tenté la fortune. Ayant fait partager ce dessein à son collègue, ils pressèrent leurs préparatifs de bataille. Les deux armées se trouvaient alors en présence sur les bords du Pô[706].
Note 705: Ώφθη μέν αίματι ρ΄έων ό διά τής Πηκινίδος χώρας ποταμός, έλέχθη δέ τρεϊς σελήνας φανήναι περί πόλιν Άρίμινον. Plutarch. in Marcel. p. 299.
Note 706: Plutarch. ibid.—Paul. Oros. l. IV, c. 13.
Certes, depuis le commencement de la guerre, les Cénomans, par leur trahison, avaient rendu aux Romains d'assez grands services, et s'étaient assez compromis aux yeux de leurs frères, pour que les consuls pussent se fier à eux dans le combat qui allait se livrer. Pourtant les consuls, on ne sait sur quel soupçon, en jugèrent autrement. Ils envoyèrent la division cénomane de l'autre côté du fleuve, sous prétexte de garder la tête du pont, qui le traversait dans cet endroit, et de servir de réserve aux légions; mais à peine eut-elle touché l'autre rive, que Flaminius fit couper le pont. L'armée romaine, adossée au fleuve, se trouva par là dans l'alternative de vaincre ou d'être anéantie, puisque son unique moyen de retraite était détruit; mais Flaminius jouait le tout pour le tout[707]. Ce fut le génie de ses tribuns qui le sauva. Ayant remarqué dans les précédens combats l'imperfection et la mauvaise trempe des sabres gaulois, qu'un ou deux coups suffisaient pour mettre hors de service, ils distribuèrent au premier rang des légions ces longues piques ou hastes qui étaient l'arme ordinaire du troisième, et firent charger d'abord à la pointe des hastes. Les Insubres, qui n'avaient que leur sabre pour détourner les coups, l'eurent bientôt ébréché et faussé[708]. A ce moment les Romains, jetant bas les piques, tirèrent leur épée affilée et à deux tranchans, et frappèrent de pointe la poitrine et le visage de leurs ennemis désarmés. Huit mille Insubres furent tués, seize mille furent faits prisonniers. Flaminius ouvrit alors les dépêches du Sénat, et prit la route de Rome, avec une grande victoire pour sa justification. M. Cl. Marcellus et Cn. Cornélius furent choisis pour continuer la guerre, dès le printemps suivant, en qualité de consuls[709].
Note 707: Polyb. l. II, p. 120.
Note 708: Idem. p. 120, 121.
Note 709: Polyb. l. II, p. 121.—Plutarch. in Marcell. p. 300.
—Flor. l. II, c. 4.—Paul. Oros. l. IV, c. 13.—Fast. Capitol.
ANNEE 222 avant J.-C.
Les Insubres mirent à profit le repos de l'hiver, en fortifiant leurs villes, et en faisant venir des auxiliaires Transalpins; le roi Virdumar[710] leur amena trente mille Gésates. Aussitôt que la saison le permit, les consuls passèrent le Pô, et vinrent assiéger Acerres, bourg situé au confluent de l'Adda et de l'Humatia. Les Insubres ne s'étaient point attendus que les hostilités commenceraient de ce côté; de sorte que les assiégeans eurent tout le temps de se retrancher dans une position imprenable, où l'armée Insubrienne n'osa pas les attaquer. Pour les attirer sur un terrein plus égal, Virdumar, prenant avec lui dix mille de ses Gésates, presque tous cavaliers, traversa le Pô, et tomba sur le territoire des Anamans, qui, cette fois, comme dans la précédente campagne, avaient livré passage aux consuls; leurs terres furent saccagées pendant plusieurs lieues d'étendue; et Virdumar enfin investit Clastidium, que les Anamans avaient cédée à la république, et dont celle-ci avait fait une place d'armes. Cette diversion obligea les Romains de diviser aussi leurs forces. Scipion fut laissé devant Acerres, avec le tiers de la cavalerie et la presque totalité de l'infanterie. Marcellus, à la tête de la cavalerie restante et de six cents hommes d'infanterie légère, se porta sur Clastidium à marches forcées. Les Gaulois ne lui laissèrent pas le temps de se reposer; voyant le petit nombre de ses fantassins, et ne tenant pas grand compte de sa cavalerie, «parce que, dit un historien, habiles cavaliers eux-mêmes, ils se croyaient la supériorité de l'adresse, comme ils avaient celle du nombre[711]»; ils voulurent en venir aux mains sur-le-champ.
Note 710: Feardha-mar, brave et grand. On trouve en latin ce nom sous les deux formes: Virdumarus et Viridomarus.
Note 711: Κράτιστοι γάρ όντες ίππομαχεϊν, καί μάλιστα τούτψ διαφέρειν δοκοϋντες, τότε καί πλήθει πολύ τόν Μάρκελλον ύπερέβαλλον. Plutarch. in Marcell. p. 300.
Marcellus craignait d'être débordé, à cause de son peu de troupes; il étendit le plus qu'il put ses ailes de cavalerie, jusqu'à ce qu'elles présentassent un front à peu près égal à celui de l'ennemi. Pendant ces évolutions, son cheval, effrayé par les cris et les gestes menaçans des Gaulois, tourna bride brusquement, et emporta le consul malgré lui. Dans une armée aussi superstitieuse que l'armée romaine, un tel accident pouvait être pris à mauvais présage, et glacer la confiance du soldat; Marcellus s'en tira avec une présence d'esprit remarquable. Comme si ce mouvement eût été volontaire, il fit achever à son cheval le cercle commencé, et revenant sur lui-même, il adora le soleil[712]; car c'était là, chez les Romains, une des cérémonies de l'adoration des dieux. Il voua aussi solennellement à Jupiter Feretrius[713] les plus belles armes qui seraient conquises sur l'ennemi. Au moment où il faisait ce vœu, Virdumar, placé au front de la ligne gauloise, l'aperçut; jugeant, par le manteau écarlate et par les autres signes distinctifs du commandement suprême, que c'était le consul, il poussa son cheval dans l'intervalle des deux armées, et brandissant un gais long et pesant, il le provoqua au combat singulier. «Ce roi, dit le biographe de Marcellus, était de haute stature, dépassant même tous les autres Gaulois. Il était revêtu d'armes enrichies d'or et d'argent, et rehaussées de pourpre et de couleurs si vives, qu'il éblouissait comme l'éclair[714].»
Note 712: Τόν ήλιον προσεκύνησε. Plutarch. in Marcell. p. 301.
—Front. Stratag. l. IV, c. 5.