WeRead Powered by ReaderPub
Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Chapter 12: X.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The volume recounts the disintegration of centralized Muslim authority in Iberia and the rise of numerous small, often competing, regional states and military leaders. It traces how prominent cities reorganized into independent republican or princely governments and how local administrators and commanders shaped civic order and commerce. Chapters detail diplomatic maneuvering, coastal raiding and maritime ventures, cultural patronage of scholars and poets, and frequent shifting alliances among petty rulers. The work combines narrative history with documentary support, offering notes, a chronological list of rulers, and indexes to guide further research.

Va, mon messager, va rapporter à tous les Cinhédjites, les pleines lunes et les lions de notre temps, ces paroles d’un homme qui les aime, qui les plaint et qui croirait manquer à ses devoirs religieux s’il ne leur donnait des conseils salutaires:

Votre maître a commis une faute dont les malveillants se réjouissent: pouvant choisir son secrétaire parmi les croyants, il l’a pris parmi les infidèles! Grâce à ce secrétaire, les juifs, de méprisés qu’ils étaient, sont devenus des grands seigneurs, et maintenant leur orgueil et leur arrogance ne connaissent plus de limites. Tout à coup et sans qu’ils s’en doutassent, ils ont obtenu tout ce qu’ils pouvaient désirer; ils sont parvenus au comble des honneurs, de sorte que le singe le plus vil parmi ces mécréants compte aujourd’hui parmi ses serviteurs une foule de pieux et dévots musulmans. Et tout cela, ce n’est pas à leurs propres efforts qu’ils le doivent; non, celui qui les a élevés si haut est un homme de notre religion!... Ah! pourquoi cet homme ne suit-il pas à leur égard l’exemple que lui ont donné les princes bons et dévots d’autrefois? Pourquoi ne les remet-il pas à leur place, pourquoi ne les rend-il pas les plus vils des mortels? Alors, marchant par troupes, ils mèneraient au milieu de nous une vie errante, en butte à notre dédain et à notre mépris; alors ils ne traiteraient pas nos nobles avec hauteur, nos saints avec arrogance; alors ils ne s’asseyeraient pas à nos côtés, ces hommes de race impure, et ils ne chevaucheraient pas côte à côte des grands seigneurs de la cour!

O Bâdîs! Vous êtes un homme d’une grande sagacité et vos conjectures équivalent à la certitude: comment se fait-il donc que vous ne voyiez pas le mal que font ces diables dont les cornes se montrent partout dans vos domaines? Comment pouvez-vous avoir de l’affection pour ces bâtards qui vous ont rendu odieux au genre humain? De quel droit espérez-vous d’affermir votre pouvoir, quand ces gens-là détruisent ce que vous bâtissez? Comment pouvez-vous accorder une si aveugle confiance à un scélérat et en faire votre ami intime? Avez-vous donc oublié que le Tout-Puissant dit dans l’Ecriture qu’il ne faut pas se lier avec des scélérats? Ne prenez donc pas ces hommes pour vos ministres, mais abandonnez-les aux malédictions, car toute la terre crie contre eux; bientôt elle tremblera et alors nous périrons tous!... Portez vos regards sur d’autres pays et vous verrez que partout on traite les juifs comme des chiens et qu’on les tient à l’écart. Pourquoi vous seul en agiriez-vous autrement, vous qui êtes un prince chéri de vos peuples, vous qui êtes issu d’une illustre lignée de rois, vous qui primez vos contemporains, de même que vos ancêtres primaient les leurs?

Arrivé à Grenade, j’ai vu que les juifs y régnaient. Ils avaient divisé entre eux la capitale et les provinces; partout commandait un de ces maudits. Ils percevaient les contributions, ils faisaient bonne chère, ils étaient magnifiquement vêtus, au lieu que vos hardes, ô musulmans, étaient vieilles et usées. Tous les secrets d’Etat leur étaient connus; quelle imprudence que de les confier à des traîtres! Les croyants faisaient un mauvais repas à un dirhem par tête; mais eux, ils dînaient somptueusement dans le palais. Ils vous ont supplantés dans la faveur de votre maître, ô musulmans, et vous ne les en empêchez pas, vous les laissez faire? Leurs prières résonnent tout comme les vôtres; ne l’entendez-vous pas, ne le voyez-vous pas? Ils tuent des bœufs et des moutons sur nos marchés, et vous mangez sans scrupule la chair des animaux tués par eux! Le chef de ces singes a enrichi son hôtel d’incrustations de marbre; il y a fait construire des fontaines d’où coule l’eau la plus pure, et pendant qu’il nous fait attendre à sa porte, il se moque de nous et de notre religion. Dieu, quel malheur! Si je disais qu’il est aussi riche que vous, ô mon roi, je dirais la vérité. Ah! hâtez-vous de l’égorger et de l’offrir en holocauste; sacrifiez-le, c’est un bélier gras! N’épargnez pas davantage ses parents et ses alliés; eux aussi ont amassé des trésors immenses. Prenez leur argent; vous y avez plus de droit qu’eux. Ne croyez pas que ce serait une perfidie que de les tuer; non, la vraie perfidie, ce serait de les laisser régner. Ils ont rompu le pacte qu’ils avaient conclu avec nous; qui donc oserait vous blâmer si vous punissez des parjures? Comment pourrions-nous aspirer à nous distinguer, quand nous vivons dans l’obscurité et que les juifs nous éblouissent par l’éclat des grandeurs? Comparés avec eux, nous sommes méprisés, et l’on dirait vraiment que nous sommes des scélérats et que ces hommes-là sont d’honnêtes gens! Ne souffrez plus qu’ils nous traitent comme ils l’ont fait jusqu’à présent, car vous nous répondrez de leur conduite. Rappelez-vous aussi qu’un jour vous devrez rendre compte à l’Eternel de la manière dont vous aurez traité le peuple qu’il a élu et qui jouira de la béatitude éternelle!

Ce poème eut peu d’effet sur Bâdîs, qui accordait à Joseph une confiance illimitée, mais il produisit parmi les Berbers une sensation profonde. Ils jurèrent la perte du juif, et les chefs du complot répandirent le bruit que Joseph s’était vendu à Motacim, le roi d’Almérie, avec lequel on était alors en guerre. Puis, comme les moins crédules et les moins aveuglés par la passion leur demandaient quel intérêt Joseph pouvait avoir à trahir un prince qu’il gouvernait complètement, ils répondaient que, lorsque le juif aurait fait périr Bâdîs et qu’il aurait livré ses Etats à Motacim, il ferait aussi mourir ce dernier et qu’alors il s’assiérait sur le trône. Il est à peine besoin de dire que tout cela n’était qu’une pure calomnie. Le fait est que les Berbers cherchaient un prétexte pour faire tomber Joseph et pour piller les juifs auxquels ils enviaient depuis longtemps leurs richesses. Croyant l’avoir trouvé enfin, ils s’ameutèrent et assaillirent le palais royal où Joseph s’était réfugié. Pour échapper à leur aveugle fureur, le juif se cacha dans un charbonnier, où il se noircit la figure afin de se rendre méconnaissable; mais il fut découvert, reconnu, tué et attaché sur une croix. Puis les Grenadins s’étant mis à massacrer les autres juifs et à piller leurs demeures, environ quatre mille personnes devinrent les victimes de leur haine fanatique (30 décembre 1066)[101].

VIII

Le reste de l’Espagne musulmane n’était guère plus tranquille que le Midi; partout on se disputait avec acharnement les débris du califat, et cependant on voyait grossir dans le Nord un torrent dont le flot menaçait d’engloutir tous les Etats musulmans de la Péninsule.

Pendant un demi-siècle les rois chrétiens avaient eu trop à faire chez eux pour pouvoir se poser en conquérants; mais vers l’année 1055 les choses changèrent de face. A cette époque Ferdinand Ier, roi de Castille et de Léon, se trouva enfin à même de tourner toutes ses forces contre les Sarrasins. Il était à prévoir que ces derniers ne seraient pas en état de lui résister. Tous les avantages, en effet, étaient du côté des chrétiens; ils avaient ce que leurs ennemis n’avaient plus, l’esprit martial et l’enthousiasme religieux. Aussi les conquêtes de Ferdinand furent rapides et brillantes. Il enleva à Modhaffar de Badajoz Viseu et Lamego (1057), conquit sur le roi de Saragosse les forteresses au sud du Duero, fit une terrible razzia dans les Etats de Mamoun de Tolède, et s’avança jusqu’à Alcala de Hénarès. Les habitants de cette ville firent dire à leur souverain que, s’il ne se hâtait de venir à leur secours, ils seraient bientôt obligés de se rendre. Trop faible pour repousser l’ennemi, Mamoun prit le parti le plus sage: étant venu en personne offrir à Ferdinand une immense quantité d’or, d’argent et de pierres précieuses, il se déclara son vassal et son tributaire, comme les rois de Badajoz et de Saragosse l’avaient déjà fait[102].

Ce fut alors le tour de Motadhid. Dans l’année 1063, Ferdinand vint brûler les villages du territoire de Séville, et la faiblesse des Etats musulmans était telle que Motadhid, quoiqu’il fût sans contredit le monarque le plus puissant de l’Andalousie, crut prudent de suivre l’exemple que Mamoun lui avait donné. Il se rendit donc au camp chrétien, offrit de beaux présents à Ferdinand, et le supplia d’épargner son royaume. Ferdinand ne semble avoir connu ni la fourberie ni la cruauté de cet homme, auquel des cheveux blancs et un front sillonné de rides donnaient l’aspect imposant et vénérable d’un vieillard; car, bien qu’il ne comptât encore que quarante-sept ans, les soucis de l’ambition, le travail, les excès et peut-être le remords avaient vieilli ses traits avant l’âge[103]. Il n’est donc pas étonnant que le roi de Castille se laissât toucher par ses prières; mais croyant devoir consulter les grands et les évêques de son royaume, il les convoqua pour leur demander quelles conditions on imposerait à Motadhid. L’assemblée décida que le roi de Séville serait tenu de payer un tribut annuel, et de remettre à des ambassadeurs que Ferdinand lui enverrait, le corps de sainte Juste, vierge et martyre du temps de la persécution romaine. Motadhid ayant accepté ces conditions, Ferdinand ramena son armée, et quand il fut de retour à Léon, il envoya à Séville Alvitus, évêque de la capitale, et Ordoño, évêque d’Astorga.

Les deux prélats avaient une double tâche à remplir: ils devaient rapporter à Léon le corps de la sainte et régler l’affaire du tribut[104]. Malheureusement les recherches que l’on fit pour découvrir les reliques de sainte Juste demeurèrent inutiles. «Vous le voyez, mes frères, dit alors Alvitus à ses compagnons, à moins que la miséricorde divine ne nous vienne en aide, nous retournerons trompés dans nos espérances de ce pénible voyage. Il me semble donc nécessaire de demander à Dieu, par trois jours de jeûnes et de prières, qu’il daigne nous révéler le trésor caché que nous cherchons.» En conséquence, les chrétiens passèrent trois jours dans les jeûnes et les prières, ce dont la santé d’Alvitus, déjà altérée au moment où il arriva à Séville, souffrit beaucoup. Dans la matinée du quatrième jour, cet évêque réunit de nouveau ses compagnons et leur dit: «Nous devons, mes bien-aimés, rendre grâce à Dieu de tout notre cœur, puisque, dans sa miséricorde, il a daigné ne point frustrer notre voyage de sa récompense. Un ordre du ciel nous défend, il est vrai, de tirer d’ici les membres de la bienheureuse Juste; mais vous rapporterez dans votre patrie un don non moins précieux, à savoir le corps du bienheureux Isidore, qui a porté dans cette ville la mitre épiscopale, et qui, par ses œuvres et sa parole, fut l’ornement de l’Espagne entière. J’aurais voulu, mes frères, veiller et prier toute cette nuit, mais m’étant assis un instant accablé de fatigue, j’ai été vaincu par le sommeil. Alors un vieillard revêtu de l’habit épiscopal m’est apparu.—Je sais, m’a-t-il dit, dans quel dessein toi et tes compagnons vous êtes venus ici; mais comme il n’entre pas dans la volonté divine que cette ville soit attristée par le départ de sainte Juste, et que Dieu, dans son inépuisable miséricorde, ne veut pas non plus que tes compagnons partent les mains vides, il leur donne mon corps.—Qui êtes-vous qui me donnez ces ordres? lui ai-je demandé.—Je suis le docteur de toute l’Espagne, m’a-t-il répondu, et autrefois j’ai été le chef des prêtres de cette ville; je suis Isidore.—Ayant parlé ainsi, il disparut, et m’étant éveillé, je priai Dieu pour que, si cette vision venait de lui, il daignât la renouveler une deuxième et une troisième fois. Elle se renouvela en effet deux fois encore; à chaque reprise le vieillard m’adressa les mêmes paroles, et la troisième fois il ajouta, en me montrant l’endroit où son corps est enterré et en le frappant trois fois d’une baguette qu’il tenait à la main:—Ici, ici, ici, tu trouveras mon corps; et afin que tu ne t’imagines pas que c’est un fantôme qui t’abuse, tu reconnaîtras que ce que je dis est vrai à ce signe: aussitôt que mon corps aura été retiré de la terre, une maladie incurable te saisira, et, quittant ce corps mortel, tu viendras à nous avec la couronne des justes.—Cela dit, la vision disparut.»

Alvitus se rendit ensuite avec ses compagnons au palais de Motadhid, lui raconta sa vision, et lui demanda la permission d’emporter le corps d’Isidore, en remplacement de celui de sainte Juste.

Le récit de l’évêque a dû produire sur Motadhid une impression singulière. Sceptique et railleur, il enveloppait toutes les religions dans un même dédain, et ne croyait qu’à deux choses, l’astrologie et le vin[105]. Il écouta néanmoins l’évêque avec un sérieux imperturbable, et quand celui-ci eut conclu sa longue harangue: «Hélas! s’écria-t-il d’un ton de profonde tristesse, si je vous donne Isidore, que me reste-t-il donc ici? Toutefois, que la volonté de Dieu soit faite! Vous êtes un homme trop vénérable pour que je puisse vous refuser quelque chose. Cherchez le corps d’Isidore et emportez-le, malgré que j’en aie.» L’Arabe, en vrai renard qu’il était, comprenait le parti qu’il pouvait tirer de la piété des chrétiens, piété dont il riait sous cape. Ayant un tribut à payer, il calculait que s’il feignait d’attacher un grand prix aux reliques, si, pour ainsi dire, il ne se les laissait arracher qu’à son corps défendant, elles pourraient lui devenir fort utiles. Il comptait faire comme le débiteur qui, pressé de payer sa dette, sait faire entrer dans le compte quelque antiquaille, qu’il fait accepter à son créancier comme un objet d’une antiquité, d’une rareté et d’un prix tout à fait extraordinaires. Aussi joua-t-il son rôle jusqu’au bout, car au moment où l’évêque d’Astorga (son collègue Alvitus venait de mourir) s’apprêtait à quitter Séville avec les restes d’Isidore, il vint à la rencontre du cortége, jeta sur le sarcophage une couverture de brocart chargée d’arabesques d’un travail merveilleux, et, poussant de gros soupirs: «Voilà que tu te retires d’ici, Isidore, homme vénérable! s’écria-t-il; tu sais pourtant quelle étroite amitié nous unit[106]

L’année suivante (1064) fut extrêmement désastreuse pour les musulmans. Coïmbre fut obligée de se rendre à Ferdinand après avoir soutenu un siége de six mois. En vertu de la capitulation, plus de cinq mille des défenseurs de la place furent livrés au vainqueur; les autres quittèrent leurs demeures n’emportant avec eux que l’argent nécessaire à leur voyage. Ce n’était pas tout encore: tous les musulmans qui demeuraient entre le Duero et le Mondego reçurent l’ordre de quitter le pays[107]. Ferdinand tourna ensuite ses armes contre le royaume de Valence, où le faible et indolent Abdalmélic-Modhaffar, qui avait succédé à son père Abdalazîz en 1061, régnait alors. La capitale fut assiégée; mais voyant qu’elle était difficile à prendre, les Castillans eurent recours à une ruse pour la priver de ses défenseurs. Ils feignirent de se retirer et alors les Valenciens sortirent pour les poursuivre revêtus de leurs habits de fête, tant ils croyaient la victoire facile. Leur audace leur coûta cher. Près de Paterna, à gauche de la route qui mène de Valence à Murcie, ils furent assaillis à l’improviste par les Castillans. La plupart furent massacrés et leur roi ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval[108]. La prise de la forteresse de Barbastro, l’une des plus importantes dans le Nord-est, fut aussi un affreux malheur. Elle tomba au pouvoir d’une armée de Normands, commandée par Guillaume de Montreuil, qui était alors général en chef des troupes du pape, et qui, dans les romans de chevalerie, porte le nom de Guillaume au Court nez. Le sort des vaincus fut terrible. Les soldats de la garnison s’étaient rendus après avoir stipulé qu’ils auraient la vie sauve, mais étant sortis de la ville, ils furent presque tous massacrés. Les habitants ne furent pas mieux traités. Eux aussi avaient obtenu l’amân, et ils s’apprêtaient à quitter la ville, lorsque Guillaume de Montreuil, à qui leur grand nombre inspirait des inquiétudes, ordonna à ses soldats d’éclaircir leurs rangs. La boucherie ne cessa qu’après que six mille personnes eurent perdu la vie. Puis on enjoignit à tous ceux qui possédaient une maison de rentrer dans la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Ils obéirent, et alors les Normands divisèrent tout entre eux. «Chaque chevalier qui recevait une maison pour son partage, dit un auteur arabe de ce temps, recevait en outre tout ce qu’il y avait dedans, les femmes, les enfants, l’argent etc., et il pouvait faire du maître de la maison tout ce qu’il voulait; aussi prenait-il tout ce que le maître lui montrait, et il le forçait par des tortures de tout genre à lui livrer ce qu’il prétendait lui cacher. Parfois le musulman rendait l’âme au milieu de ces tortures, ce qui était réellement un bonheur pour lui, car s’il y survivait, il avait à éprouver des douleurs encore plus grandes, attendu que les mécréants, par un raffinement de cruauté, prenaient plaisir à violer les femmes et les filles de leurs prisonniers devant les yeux de ceux-ci. Chargés de fers, ces infortunés étaient forcés d’assister à ces scènes horribles; ils versaient bien des larmes et leur cœur se brisait.» Heureusement pour les musulmans, Guillaume et ses compagnons ne tardèrent pas à quitter l’Espagne pour aller jouir dans leur patrie des immenses richesses qu’ils avaient acquises. Il ne resta donc à Barbastro qu’une garnison assez faible, et Moctadir de Saragosse, qui avait reçu de Motadhid un renfort de cinq cents cavaliers, profita de cette circonstance pour reprendre la ville dans le printemps de l’année suivante (1065)[109].

Cependant Ferdinand continuait ses efforts pour s’emparer de Valence, et quoique le roi de cette ville eût reçu des renforts de son beau-père, Mamoun de Tolède, il se trouvait dans une position fort dangereuse, lorsque Ferdinand tomba malade, ce qui le contraignit à retourner à Léon. Abdalmélic, toutefois, n’eut guère lieu de s’en féliciter, car en novembre il fut détrôné et enfermé dans la forteresse de Cuenca par son beau-père, qui incorpora le royaume de Valence dans ses Etats[110].

Bientôt après, la mort vint délivrer les musulmans de leur plus terrible adversaire. Par sa bravoure, sa piété et la pureté de ses mœurs, Ferdinand avait été le modèle des rois: une mort belle et sainte couronna dignement une vie belle et sainte aussi. Arrivé à Léon le samedi 24 décembre, il s’empressa d’aller prier dans l’église qu’il avait dédiée à saint Isidore, convaincu que le moment approchait où son corps y reposerait pour toujours. Ensuite il prit quelques heures de repos dans son palais, mais la nuit il retourna à l’église, où les prêtres célébraient par des chants solennels la fête de la nativité du Seigneur, et quand ils entonnèrent, selon la liturgie de Tolède encore en usage alors, le dernier nocturne des matines, l’Advenit nobis, il mêla sa voie affaiblie à la leur. Au lever de l’aube, il les pria de dire la messe, et, ayant reçu l’eucharistie, il se fit reconduire à son lit, marchant péniblement appuyé sur les serviteurs de sa maison. Le lendemain dans la matinée, il se fit revêtir de ses habits royaux et reporter à l’église, où il s’agenouilla devant l’autel, et, déposant le manteau royal et la couronne, il dit d’une voix encore claire: «A toi sont la puissance et le règne, Seigneur! Tu es le roi des rois; à toi sont les royaumes du ciel et de la terre. Je te rends donc celui que tu m’as donné et que j’ai gouverné tant qu’il a plu à ta divine volonté. Je te prie seulement de recevoir dans ta miséricorde mon âme arrachée au gouffre de ce monde.» Puis, prosterné sur les dalles, il implora en pleurant le pardon de ses péchés, reçut l’extrême onction de la main d’un évêque, et, le corps revêtu d’un cilice, la tête couverte de cendre, il attendit la mort, le regard plein de foi et de résignation. Le lendemain, mardi, à l’heure de sexte, il rendit son âme à Dieu, ou plutôt il s’endormit, tant son visage était demeuré calme et souriant[111].

Une autre mort, moins sainte à coup sûr, suivit d’assez près celle-là: Motadhid de Séville expira le samedi 28 février de l’année 1069. Deux ans auparavant il avait incorporé Carmona dans son royaume, et un peu plus tard il s’était souillé d’un nouveau meurtre, en poignardant de sa propre main un patricien de Séville, Abou-Hafç Hauzanî[112]. Au reste son esprit, dans les dernières années de sa vie, était obsédé par de noirs pressentiments. Il ne redoutait pas de voir succomber sous les attaques des Castillans le trône qu’il avait fondé à force de ruses, de trahisons, de perfidies; la prédiction de ses astrologues dont nous avons déjà parlé et qui disait que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la Péninsule, donnait à ses craintes une autre direction. Longtemps il avait pensé que ces étrangers étaient les Berbers qui demeuraient dans son voisinage; mais à présent qu’il les avait exterminés et qu’il croyait déjà avoir vaincu l’arrêt des astres, il commençait à soupçonner qu’il s’était trompé. De l’autre côté du Détroit une nuée de barbares, qu’une espèce de prophète avait arrachés à leurs déserts, marchaient à la conquête de l’Afrique avec la rapidité et l’enthousiasme des premiers musulmans. Dans ces sectaires, qui se donnaient le nom d’Almoravides, Motadhid voyait les conquérants futurs de l’Espagne, et aucun raisonnement ne pouvait dissiper les craintes qu’ils lui inspiraient. Un jour qu’il lisait et relisait une lettre qu’il avait reçue de Sacaute, le prince de Ceuta, et qui portait que l’avant-garde des Almoravides venait d’établir son camp dans la plaine de Maroc, un de ses vizirs s’écria: «Comment se peut-il, seigneur, que cette nouvelle vous cause des soucis? Ah, vraiment, c’est une belle résidence que cette pauvre plaine de Maroc, surtout quand on la compare à la belle, à la magnifique Séville! Qu’est-ce que cela vous fait que ces barbares soient arrivés là? Entre eux et nous il y a des déserts, de nombreuses armées et les ondes de l’océan.—Je suis convaincu qu’un jour ils arriveront ici, lui répondit Motadhid d’une voix sombre; tu le verras peut-être toi-même. Ecris sur-le-champ au gouverneur d’Algéziras, ordonne-lui de fortifier Gibraltar encore davantage, dis-lui qu’il se tienne sur ses gardes et qu’il épie avec la plus grande attention tout ce qui se passe au delà du Détroit.» Puis, promenant ses regards sur ses fils: «Puissé-je savoir, dit-il, qui de nous sera frappé par le malheur qui nous menace! Sera-ce vous ou moi?—Que Dieu vous épargne à mes dépens, mon père, s’écria alors Motamid, et qu’il m’envoie tous les malheurs, quels qu’ils soient, qu’il vous destinait!»[113]

Cinq jours avant sa mort, éprouvant déjà un certain malaise, une certaine pesanteur de corps et d’esprit, Motadhid fit venir un de ses chanteurs, un Sicilien, et lui enjoignit de chanter n’importe quoi. Il était résolu à regarder comme un présage les paroles de l’air que le chanteur choisirait. Or, celui-ci se mit à chanter un de ces airs à la fois suaves et tristes dont la littérature arabe est si riche, et qui commençait ainsi:

Jouissons de la vie, car nous savons qu’elle sera finie bientôt! Mêle donc le vin à l’eau des nuages, ô ma bien-aimée, et donne-le-nous!

Il chanta cinq vers de cette chanson, de sorte que par une coïncidence singulière, mais qui paraît bien avérée, le nombre des vers répondait justement à celui des jours que Motadhid vivrait encore.

Deux jours après, le jeudi 26 février, son amour paternel—car nous avons déjà dit que, malgré sa cruauté, il avait réellement une profonde affection pour ses enfants—reçut une atteinte extrêmement douloureuse par la mort d’une fille qu’il adorait. Dans la soirée du vendredi, il assista à ses funérailles, le cœur gonflé de tristesse; mais la cérémonie achevée, il se plaignit d’un violent mal de tête. Son médecin venu, il eut une hémorragie qui faillit le suffoquer. Le médecin voulut le saigner; mais Motadhid, en patient peu soumis qu’il était, lui ordonna d’attendre jusqu’au lendemain. C’est ce qui hâta sa mort, car le lendemain, samedi, l’hémorragie recommença. Elle fut encore plus violente que la première fois, et, ayant perdu l’usage de la parole, Motadhid rendit le dernier soupir[114].

Son fils Motamid, que nous tâcherons de faire connaître, lui succéda.

IX.

Né en 1040, Motamid, âgé de onze ou douze ans seulement, avait été nommé par son père au gouvernement de Huelva, et, peu de temps après, il avait commandé l’armée sévillane qui assiégeait Silves. Ce fut à cette occasion qu’il fit la connaissance d’un aventurier qui ne comptait que neuf ans de plus que lui et qui était appelé à jouer un rôle considérable dans sa destinée.

Il s’appelait Ibn-Ammâr. Né dans un hameau aux environs de Silves, de parents arabes, mais pauvres et obscurs, il avait commencé par étudier les belles lettres à Silves et à Cordoue; puis il s’était mis à parcourir l’Espagne, afin de gagner le pain du jour en composant des panégyriques pour tous ceux qui étaient en état de les payer; car, tandis que les poètes en renom auraient cru déroger, s’ils eussent composé des poèmes pour d’autres que pour des princes ou des vizirs, ce pauvre jeune homme inconnu et mal habillé, qui excitait l’hilarité des uns et la pitié des autres par sa longue pelisse et sa petite calotte, s’estimait heureux si quelque parvenu enrichi daignait lui jeter les miettes de sa table en échange de ses vers, qui pourtant avaient du mérite. Un jour il arriva à Silves dans un moment de gêne excessive, n’ayant que son mulet et ne sachant comment faire pour nourrir ce fidèle compagnon de ses misères. Heureusement il se souvint d’un homme fort à même de le seconder, s’il le voulait, d’un riche négociant de la ville, qui, à défaut de connaissances littéraires, avait du moins assez de vanité pour goûter une ode composée à sa louange. Le pauvre poète en écrivit une, la lui envoya et lui fit connaître sa détresse. Flatté dans son amour-propre, le négociant lui fit parvenir un sac d’orge. En recevant ce présent assez chétif, Ibn-Ammâr se disait bien que le marchand aurait pu lui envoyer tout aussi bien un sac de froment; mais il n’en fut pas moins fort joyeux, et nous verrons que dans la suite il sut se montrer reconnaissant envers son bienfaiteur.

Le talent poétique d’Ibn-Ammâr ne tarda pas à être connu et lui valut l’honneur d’être présenté à Motamid. Il lui plut extrêmement, et comme ils aimaient tous les deux les plaisirs, les aventures de toute sorte et surtout les beaux vers, une amitié intime s’établit bientôt entre eux. Aussi, dès que Silves eut été pris et que Motamid en eut été nommé gouverneur, il s’empressa de créer un vizirat pour son ami et lui abandonna le gouvernement de la province[115].

Les beaux jours passés à Silves, ce séjour enchanteur où tout le monde était poète alors[116] et que l’on appelle encore aujourd’hui le paradis du Portugal, ne s’effacèrent jamais du souvenir de Motamid. Son cœur ne s’était pas encore ouvert à l’amour; quelques vives fantaisies s’étaient bien emparées de son imagination, mais elles s’étaient évanouies sans lui avoir apporté des jouissances durables[117]. Pour lui c’était le temps de l’amitié enthousiaste, et il s’abandonnait à ce sentiment sans arrière-pensée, avec toute la fougue de son âge. Quant à Ibn-Ammâr, n’ayant pas été élevé comme le prince au sein de l’opulence, du luxe et du bonheur; ayant connu au contraire, dès le matin de la vie, les luttes, le découragement, les cruelles déceptions et l’indigence, son imagination était moins fraîche, moins riante, moins jeune; il ne pouvait se défendre d’une certaine ironie, il était déjà sceptique sur bien des points.... Un jour de vendredi les deux amis se rendaient à la mosquée, lorsque Motamid, entendant le moëzzin annoncer l’heure de la prière, improvisa ce vers, en priant Ibn-Ammâr d’y ajouter un second sur le même mètre et la même rime:

Chose étrange, mais qu’on s’explique cependant quand on songe qu’il avait appris de bonne heure à connaître les hommes et à se méfier d’eux: Ibn-Ammâr doutait même de l’amitié, si tendre et si illimitée pourtant, que lui portait le jeune prince; il avait beau faire, il ne pouvait chasser les sombres pressentiments qui maintefois venaient obséder son esprit, surtout pendant les festins, car il avait le vin triste. On raconte à ce sujet une aventure singulière et bizarre à coup sûr, mais qui néanmoins semble vraie, car ce récit repose sur les témoignages les plus respectables en ce cas, ceux de Motamid et d’Ibn-Ammâr eux-mêmes. Un soir, dit-on, Motamid avait invité Ibn-Ammâr à un souper. Il l’avait choyé plus encore que de coutume, et quand les autres convives se retirèrent, il le conjura de rester et de partager son lit. Le vizir céda à ses instances; mais à peine endormi, il entendit une voix qui lui dit: «Malheureux, il te tuera un jour!» Saisi de frayeur, Ibn-Ammâr s’éveilla en sursaut; mais tâchant de chasser de son cerveau ces noires idées qu’il attribuait aux fumées du vin, il parvint enfin à se rendormir. Cependant il entendit ces sinistres paroles pour la seconde, pour la troisième fois. N’y tenant plus alors, et convaincu que c’était un avertissement surnaturel, il se leva sans faire de bruit, et, s’étant enveloppé le corps d’une natte, il alla se blottir dans un coin du portique, résolu à s’évader aussitôt que les portes du palais s’ouvriraient, car il voulait gagner un port de mer et s’embarquer pour l’Afrique.

Cependant Motamid, s’étant éveillé à son tour et ne trouvant pas son ami à ses côtés, poussa un cri d’alarme qui fit accourir tous ses serviteurs. On se mit à fouiller, à fureter le palais en tous sens. Motamid lui-même dirigeait les recherches. Voulant examiner si la porte avait été ouverte, il arriva dans le portique où Ibn-Ammâr se tenait caché. Celui-ci se trahit par un mouvement involontaire, au moment même où les regards du prince s’arrêtaient sur la natte dont il s’était enveloppé. «Qu’est-ce qui remue donc sous cette natte?» s’écria Motamid, et, les serviteurs y courant tous pour la fouiller, Ibn-Ammâr se montra dans le plus piteux état du monde, n’ayant pour tout vêtement qu’un caleçon, tremblant de tous ses membres, et rougissant de honte sans qu’il osât lever les yeux. A sa vue, Motamid fondit en pleurs. «O Abou-Becr, s’écria-t-il, qu’as-tu donc pour agir ainsi?» Puis, voyant que son ami tremblait toujours, il l’entraîna doucement dans sa chambre, où il tâcha de tirer de lui le secret de son étrange conduite. Il demeura longtemps sans y réussir. En proie à un violent paroxysme nerveux, partagé entre le ridicule de sa position et la peur, Ibn-Ammâr pleurait et riait à la fois. S’étant calmé enfin, il avoua tout. Motamid ne fit que rire de sa confession. «Cher ami, dit-il en lui serrant affectueusement la main, les vapeurs du vin t’ont offusqué le cerveau et tu as eu le cauchemar, voilà tout. Crois-tu donc que je serais jamais en état de te tuer, toi, mon âme, toi, ma vie? Mais ce serait commettre un suicide! Et maintenant, tâche d’oublier ces vilains rêves et n’en parlons plus.»

«Ibn-Ammâr, dit un historien arabe, essaya en effet d’oublier cette aventure et y réussit; mais à la fin, nombre de jours et de nuits s’étant écoulés dans l’intervalle, il lui arriva ce que nous raconterons plus tard[119]

Quand les deux amis n’étaient pas à Silves, ils étaient à Séville, où ils se livraient aux plaisirs de toute sorte qu’offrait cette brillante et délicieuse capitale. Souvent ils allaient, sous un déguisement quelconque, à la Prairie d’argent, sur les bords du Guadalquivir, où le peuple, hommes et femmes, venait chercher ses divertissements. C’est là que Motamid rencontra pour la première fois celle qui était destinée à devenir la compagne de sa vie. Se promenant un soir avec son ami dans la Prairie d’argent, il arriva que la brise effleura l’eau de la rivière, et que Motamid improvisa ce vers, après avoir prié Ibn-Ammâr d’y ajouter un second:

La brise a converti l’eau en cuirasse....

Mais Ibn-Ammâr ne trouvant pas instantanément une réplique, une jeune fille du peuple qui se trouvait dans leur voisinage, la donna ainsi:

Cuirasse magnifique, en effet, un jour de combat, pourvu que l’eau se fût congelée.

Emerveillé d’entendre une jeune fille improviser plus promptement qu’Ibn-Ammâr, fort renommé cependant pour ce talent, Motamid la regarda avec attention. Il fut frappé de sa beauté, et appelant aussitôt un eunuque qui le suivait à quelque distance, il lui ordonna de conduire l’improvisatrice à son palais, vers lequel il se hâta de retourner.

Quand la jeune fille fut arrivée en sa présence, il lui demanda qui elle était et quel était son état.

—Je me nomme Itimâd, répondit-elle; ordinairement on m’appelle Romaiquia, car je suis esclave de Romaic, et quant à ma profession, je suis muletière.

—Dites-moi, êtes-vous mariée?

—Non, mon prince.

—Tant mieux alors, car je vais vous acheter de votre maître et vous épouser[120].

Pendant toute sa vie, Motamid aima Romaiquia d’un amour inaltérable. Elle avait tout pour lui plaire. On la comparait parfois à Wallâda, de Cordoue, la Sapho de ce temps-là. Cette comparaison, juste sous certains rapports, ne l’était pas sous d’autres. N’ayant pas reçu une éducation soignée, Romaiquia ne pouvait rivaliser avec Wallâda en savoir; mais elle ne lui était pas inférieure pour la conversation spirituelle, les bons mots, les heureuses et naïves saillies, les répliques vives et ingénieuses, et la surpassait peut-être par ses grâces naturelles et presque enfantines, son enjouement et son espièglerie[121]. Ses caprices et ses fantaisies faisaient le bonheur et le désespoir de son époux, obligé de les satisfaire à tout prix, car une fois qu’elle s’était mis une idée dans la tête, rien ne pouvait l’y faire renoncer. Un jour, au mois de février, elle regarda, de l’embrasure d’une fenêtre du palais à Cordoue, tomber des flocons de neige, spectacle assez rare dans ce pays où il n’y a presque pas d’hiver. Tout à coup elle se mit à pleurer.

—Qu’as-tu donc, ma chère amie? lui demanda son mari.

—Ce que j’ai? lui répondit-elle en sanglotant; j’ai que tu es un barbare, un tyran, un monstre! Vois donc comme c’est joli la neige, comme c’est beau, comme c’est magnifique, comme ces moelleux flocons s’attachent gentiment aux branches des arbres; et toi, ingrat que tu es, tu ne songes pas seulement à me procurer ce superbe spectacle chaque hiver; jamais tu n’as eu l’idée de m’emmener dans quelque pays où il tombe toujours de la neige!

—Ne te désespère pas ainsi, ma vie, mon bien, lui répondit le prince en essuyant les larmes qui sillonnaient ses joues; tu auras ta neige chaque hiver, et ici même, je t’en réponds.

Et il ordonna de planter des amandiers sur toute la Sierra de Cordoue, afin que les blanches fleurs de ces beaux arbres qui fleurissent dès que les gelées sont passées, remplaçassent pour Romaiquia les flocons de neige qu’elle avait tant admirés[122].

Une autre fois elle vit des femmes du peuple qui pétrissaient de leurs pieds nus le limon dont on voulait faire des briques, et se mit à pleurer. Son mari lui ayant demandé la cause de son chagrin:

—Ah! je suis bien malheureuse, lui dit-elle, depuis le jour où m’arrachant à la vie joyeuse et libre que je menais dans ma masure, tu m’as enfermée dans ce triste palais et chargée des lourdes chaînes de l’étiquette! Regarde donc ces femmes, là-bas, au bord de la rivière! Je voudrais comme elles pétrir le limon de mes pieds nus, mais, hélas! condamnée par toi à être riche et sultane, je ne le puis pas!

—Si fait, tu le pourras, lui répondit le prince en souriant.

Et à l’instant même il descendit dans la cour du palais et y fit apporter une énorme quantité de sucre, de cannelle, de gingembre et de parfumeries de toute espèce; puis, la cour étant entièrement couverte de ces ingrédients précieux, il les fit mouiller d’eau rose et pétrir à force de bras, si bien qu’ils formèrent une espèce de limon. Tout cela fait:

—Veuille descendre dans la cour avec tes suivantes, dit le prince à Romaiquia; le limon t’y attend.

La sultane y alla, et, s’étant déchaussée de même que ses suivantes, toutes se mirent à plonger leurs pieds, avec une gaîté folâtre, dans ce limon aromatique.

C’était là une fantaisie bien dispendieuse; aussi Motamid savait-il la rappeler au besoin à sa capricieuse épouse dont les désirs ne connaissaient pas de bornes. Un jour, ayant demandé une chose que le prince ne pouvait lui accorder:

—Ah! je suis bien à plaindre, s’écria-t-elle. Décidément je suis la plus malheureuse des femmes, car je prends Dieu à témoin que jamais tu n’as fait la moindre chose pour me plaire.

—Pas même le jour du limon? lui demanda Motamid d’une voix douce et tendre.

Romaiquia rougit et n’insista pas davantage[123].

Force nous est d’ajouter que les ministres de la religion ne prononçaient jamais le nom de cette sémillante sultane qu’avec une sainte horreur. Ils la considéraient comme le plus grand obstacle à la conversion de son mari, sans cesse entraîné par elle, disaient-ils, dans un tourbillon de plaisirs et de voluptés, et si les mosquées étaient désertes le vendredi, ils en imputaient la faute à elle. Romaiquia riait de leurs clameurs; insouciante et étourdie, elle ne soupçonnait pas, la pauvrette, que ces hommes deviendraient redoutables un jour![124]

Au reste, malgré son amour, Motamid continuait d’accorder à Ibn-Ammâr une large place dans son cœur. Une fois, étant loin de Romaiquia avec son ami, il lui écrivit une lettre dans laquelle il fit entrer ces six vers acrostiches:

Invisible à mes yeux, tu es toujours présente à mon cœur.

Ton bonheur puisse-t-il être infini comme le sont mes soucis, mes larmes et mes insomnies!

Impatient du frein quand d’autres femmes veulent me l’imposer, je me soumets docilement à tes moindres souhaits.

Mon vœu de chaque instant, c’est d’être à tes côtés. Ah! puisse-t-il être exaucé bientôt!

Amie de mon cœur, pense à moi et ne m’oublie pas, quelque longue que soit l’absence!

Doux nom que le tien! Je viens de l’écrire, je viens de tracer ces lettres chéries: Itimâd[125].

Il termina sa lettre par ces mots: «Bientôt je viendrai te revoir, pourvu, toutefois, qu’Allâh et Ibn-Ammâr le veuillent bien.»

Ayant reçu connaissance de cette phrase, Ibn-Ammâr adressa ces vers à son ami:

Partageant son cœur entre l’amitié et l’amour, le jeune prince menait une vie charmante; mais elle fut troublée tout à coup: son père frappa Ibn-Ammâr d’une sentence d’exil. Ce fut pour les deux amis un coup de foudre; mais qu’y faire? Motadhid était inébranlable dans ses résolutions une fois prises. Ibn-Ammâr passa dans le Nord, et notamment à Saragosse, les tristes années de son exil, jusqu’à ce que Motamid, qui comptait alors vingt-neuf ans, succédât à son père[127]. Le prince s’empressa de rappeler auprès de lui l’ami de son adolescence, et lui laissa le choix entre les divers emplois du royaume. Ibn-Ammâr se décida pour le gouvernement de la province où il était né. Bien qu’il le vît à regret s’éloigner de sa personne, Motamid lui accorda néanmoins sa demande[128]; mais au moment où son ami lui disait adieu, les charmants souvenirs de son séjour à Silves et toutes ces premières émotions qui ne laissent aucune amertume dans le cœur se ranimaient en lui, et il improvisa ces vers:

Salue à Silves les endroits chéris que tu sais, ô Abou-Becr, et demande-leur s’ils ont gardé mon souvenir. Salue surtout le Charâdjîb, ce superbe palais dont les salles sont remplies de lions et de blanches beautés, de sorte que l’on se croirait tantôt dans un antre, tantôt dans un sérail[129], et dis-lui qu’il y a ici un jeune chevalier qui en tout temps brûle du désir de le revoir. Que de nuits n’ai-je pas passées là, à côté d’une jeune beauté aux larges hanches, à la mince ceinture! Que de fois les jeunes filles blanches ou cuivrées m’y ont percé le cœur de leurs doux regards, comme si leurs yeux eussent été des épées ou des lances! Que de nuits n’ai-je pas passées aussi dans le vallon au bord de la rivière avec la belle chanteuse dont le bracelet ressemblait à la lune dans son croissant! Elle m’enivrait de toutes les manières, tantôt de ses regards, tantôt du vin qu’elle m’offrait, tantôt, enfin, de ses baisers. Puis, quand elle jouait sur sa guitare un air guerrier, je croyais entendre le cliquetis des épées et me sentais saisi d’une ardeur martiale. Délicieux moment surtout que celui où, ayant ôté sa robe, elle m’apparut svelte et flexible comme un rameau de saule! «La fleur, me disais-je alors, est sortie du bouton[130]

Ibn-Ammâr fit son entrée dans Silves entouré d’un cortége superbe et avec une pompe telle que Motamid lui-même, quand il était gouverneur de la province, n’en avait jamais déployé une pareille; mais il se fit pardonner cette bouffée d’orgueil par un noble acte de reconnaissance, car, ayant appris que le négociant qui l’avait secouru dans sa détresse alors qu’il n’était encore qu’un pauvre poète ambulant, vivait encore, il lui envoya un sac rempli de pièces d’argent. Ce sac était celui-là même que le négociant lui avait fait parvenir rempli d’orge; Ibn-Ammâr l’avait soigneusement conservé. Pourtant il ne dissimula point à son ancien bienfaiteur qu’il avait trouvé son présent un peu mesquin, car il lui fit dire ces paroles: «Si autrefois vous nous eussiez envoyé ce sac rempli de froment, nous vous l’aurions renvoyé rempli d’or[131]

Il ne resta pas longtemps à Silves. Ne pouvant vivre sans lui, Motamid le rappela à la cour, après l’avoir nommé premier ministre[132].

X.

Comme Motamid et son ministre aimaient avant tout la poésie, la cour de Séville devint le rendez-vous des meilleurs poètes de l’époque. Les rimailleurs n’avaient aucune chance d’y faire fortune, car Motamid était un critique sévère qui examinait avec soin chaque poème qu’on lui présentait et qui en pesait chaque expression, chaque syllabe[133]; mais quand il s’agissait d’un poète de talent, sa générosité ne connaissait pas de bornes. Un jour il entendit réciter ces deux vers: