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Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100) cover

Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 / jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Chapter 8: VI.
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About This Book

The volume recounts the disintegration of centralized Muslim authority in Iberia and the rise of numerous small, often competing, regional states and military leaders. It traces how prominent cities reorganized into independent republican or princely governments and how local administrators and commanders shaped civic order and commerce. Chapters detail diplomatic maneuvering, coastal raiding and maritime ventures, cultural patronage of scholars and poets, and frequent shifting alliances among petty rulers. The work combines narrative history with documentary support, offering notes, a chronological list of rulers, and indexes to guide further research.

VI.

Ayant d’abord mis à mort Habîb, le vizir et le confident de son père[73], Motadhid tourna ses armes contre les Berbers et principalement contre ceux de Carmona, ses voisins. Il avait un motif tout particulier pour haïr les Berbers, car il croyait que, s’il n’y pourvoyait, ils ôteraient le trône à lui ou à ses descendants, ses astrologues lui ayant prédit que sa dynastie serait renversée par des hommes nés hors de la Péninsule[74]. Il mit donc tout en œuvre pour les extirper. Cette guerre fut de longue durée. Mohammed, le prince de Carmona, fut tué après s’être laissé attirer dans une embuscade (1042-3)[75]; mais comme son fils Ishâc lui succéda[76], les hostilités continuèrent.

En même temps Motadhid étendait ses limites du côté de l’ouest. En 1044 il enleva Mertola à Ibn-Taifour[77]. Puis il attaqua Ibn-Yahyâ, seigneur de Niébla. Ce n’était pas un Berber, c’était un Arabe, mais quand il s’agissait d’arrondir son territoire, Motadhid n’y regardait pas de si près. Réduit à l’étroit, Ibn-Yahyâ se jeta dans les bras des Berbers. Modhaffar de Badajoz vint à son secours, repoussa Motadhid, et se mit à former contre lui une ligue formidable dans laquelle entrèrent Bâdîs, Mohammed de Malaga et Mohammed d’Algéziras. Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, qui, dans l’année 1043, avait succédé à son père comme président de la république de Cordoue, fit tout ce qu’il pouvait pour réconcilier les deux partis; mais ce fut en vain: personne ne prêta l’oreille à ses ambassadeurs.

Les Berbers avaient formé le projet de marcher contre Séville aussitôt qu’ils auraient réuni leurs troupes et opéré leur jonction. Motadhid les prévint. Profitant de l’absence de Modhaffar qui n’avait pas suffisamment pourvu à la défense de ses propres Etats, il fit d’abord ravager le territoire de Badajoz; puis, se mettant en personne, contre sa coutume, à la tête de son armée, il marcha contre Niébla, attaqua les ennemis dans une espèce de défilé près des portes de la ville, et les culbuta en partie dans le Tinto; mais Modhaffar réussit à rallier ses soldats, les ramena à la charge, et força Motadhid à la retraite.

Modhaffar se réunit ensuite à ses alliés; mais pendant qu’il ravageait avec eux le pays sévillan, Ibn-Yahyâ se détacha de son parti, Motadhid l’ayant forcé de conclure une alliance avec lui. Modhaffar le punit en s’appropriant l’argent qu’il lui avait confié, et en faisant piller la campagne de Niébla[78]. Alors Ibn-Yahyâ implora le secours de Motadhid. Celui-ci fit attaquer les troupes de Badajoz, les attira dans une embuscade, et les mit en déroute. Non content de ce succès, il fit ravager les environs d’Evora par son fils Ismâîl. Afin de repousser cette attaque, le roi de Badajoz fit prendre les armes à tous ceux qui étaient en état d’en porter, et, ayant reçu un renfort de son allié, Ishâc de Carmona, il alla à la rencontre de l’ennemi. En vain les Berbers de Carmona l’exhortaient à ne pas le faire. «Vous ignorez, lui disaient-ils, que l’armée sévillane est fort nombreuse; nous au contraire, nous le savons, car nous avons reçu des nouvelles de Séville, et qui plus est, nous avons vu les troupes de Motadhid.» Le bouillant Modhaffar ne voulut pas les croire. Son audace lui coûta cher. Il essuya une terrible déroute et perdit au moins trois mille hommes. Parmi les morts on comptait le fils du prince de Carmona, qui avait commandé les troupes de son père. Sa tête fut apportée à Motadhid, qui la plaça dans sa cassette, à côté de celle de l’aïeul du jeune prince.

Badajoz présenta longtemps un spectacle lugubre. Les boutiques y étaient fermées, les marchés déserts, l’élite de la population ayant péri dans cette bataille fatale[79]. Pour comble de misère, les Sévillans continuaient à détruire les moissons, de sorte que la famine désolait le royaume. Modhaffar n’y pouvait rien. Abandonné par ses alliés qu’il appelait en vain à son secours, il était condamné à rester inactif et immobile dans Badajoz, où il se dévorait les entrailles de colère. Cependant son orgueil ne se laissait pas fléchir. Il ne voulait pas entendre parler d’un accommodement, quoique son ennemi victorieux ne refusât pas positivement la médiation d’Ibn-Djahwar. Il feignait de ne pas se soucier de ses pertes, au point qu’il envoya quelqu’un acheter des chanteuses à Cordoue. Elles y étaient rares alors, et ce fut à grand’peine qu’on en trouva deux; encore étaient-elles d’un médiocre talent. On s’étonna d’abord du caprice du roi de Badajoz. On le connaissait pour un homme grave, studieux et qui à l’ordinaire ne faisait nul cas de chanteuses. On ne comprenait pas qu’il eût choisi, pour en faire acheter, le moment même où ses Etats présentaient le spectacle d’une affreuse dévastation. Mais l’étonnement cessa quand on découvrit le motif de sa conduite. Modhaffar avait appris qu’à la vente des biens d’un vizir cordouan qui venait de mourir, Motadhid s’était procuré une chanteuse renommée, et c’était pour montrer qu’il pouvait s’occuper de chanteuses avec autant de liberté d’esprit que son adversaire, qu’il en avait fait acheter à son tour.

Cependant Ibn-Djahwar continuait ses efforts pour amener une réconciliation, et dans le mois de juillet 1051, ils furent enfin couronnés du succès, car à cette époque et par son entremise, Modhaffar et Motadhid conclurent la paix après une longue négociation[80].

Motadhid tourna alors toutes ses forces contre Ibn-Yahyâ de Niébla, désormais réduit à ses propres ressources. Pour lui cette expédition ne fut pas une campagne, ce ne fut qu’une promenade militaire. Convaincu de sa faiblesse, Ibn-Yahyâ n’essaya pas même de se défendre. Il prit le chemin de Cordoue avec l’intention d’aller passer dans cette ville le reste de ses jours, et Motadhid eut la courtoisie de lui envoyer un escadron en guise d’escorte[81].

Le prince qui régnait sur Huelva et la petite île de Saltès, Abdalazîz le Becrite, comprit alors que son tour était venu. Cependant il espérait encore pouvoir sauver quelque chose du naufrage. Il s’empressa donc d’écrire à Motadhid, le félicita de sa nouvelle conquête, lui rappela les relations amicales qui avaient toujours existé entre sa propre famille et celle des Abbâdides, se déclara son vassal, et lui offrit Huelva à condition qu’il lui laisserait Saltès. Motadhid accepta son offre, et feignant de vouloir s’aboucher avec lui, il prit la route de Huelva. Abdalazîz jugea prudent de ne pas l’attendre, et se rendit avec ses trésors à Saltès. Ayant pris possession de Huelva, Motadhid retourna à Séville; mais il laissa à Huelva un de ses capitaines, qui devait empêcher qu’Abdalazîz ne quittât son île et que personne ne se rendît auprès de lui. Informé de ces mesures, Abdalazîz prit le parti le plus sage: il entra en pourparlers avec le capitaine de Motadhid, vendit au prince de Séville ses vaisseaux et ses munitions de guerre au prix de dix mille ducats, et obtint la permission de se rendre à Cordoue. Pendant son voyage, le perfide Motadhid voulut l’attirer dans un piége et s’emparer de ses richesses; mais Abdalazîz pénétra son dessein, et grâce à une escorte qu’il demanda au prince de Carmona, il arriva sans encombre à Cordoue[82].

Ensuite Motadhid attaqua la petite principauté de Silves, où régnaient aussi des Arabes, les Beni-Mozain, dont les ancêtres, qui possédaient déjà des propriétés étendues dans cette partie de la Péninsule, avaient souvent rempli, du temps des Omaiyades, des postes importants[83].

Résolu à mourir plutôt que de se rendre, le prince de Silves se défendit avec le courage du désespoir. Mais l’armée sévillane, dont Mohammed (Motamid), un fils de Motadhid, était le général, mais seulement de nom, car à cette époque il comptait à peine treize ans[84], poussa le siége avec non moins de vigueur, et Silves fut enfin pris d’assaut. Ibn-Mozain chercha en vain la mort au plus fort de la mêlée; on épargna sa vie, et Motadhid se contenta de l’exiler[85]. Puis, ayant donné le gouvernement de Silves à son fils Mohammed, il fit marcher son armée contre la ville de Santa-Maria, située près du cap qui porte encore aujourd’hui ce nom. Le calife Solaimân l’avait donnée en fief à un certain Saîd ibn-Hâroun, de Mérida, dont on ne connaît pas la généalogie, et qui peut-être n’était ni Arabe ni Berber, car les hommes dont l’origine était inconnue aux chroniqueurs arabes, étaient ordinairement des Espagnols. Après la mort de Solaimân, il s’était déclaré indépendant, et quand il eut rendu le dernier soupir, son fils Mohammed lui avait succédé. Ce dernier, attaqué par les Sévillans, n’opposa qu’une courte résistance. Motadhid réunit le district de Santa-Maria à celui de Silves, et voulut que son fils Mohammed les gouvernât conjointement (1052)[86].

Grâce à ces conquêtes rapides, la principauté de Séville s’était fort étendue du côté de l’Ouest. Cependant elle n’avait encore que peu d’extension vers le Sud, où régnaient des princes berbers. La plupart d’entre eux étaient alors en paix avec Motadhid et avaient même reconnu sa suzeraineté, ou plutôt celle du soi-disant Hichâm II. Motadhid, toutefois, ne se contentait pas de si peu: son intention était de tuer ces princes et de prendre possession de leurs Etats; mais, procédant avec modération et prudence, il ne voulait s’aventurer à une tentative aussi hardie que quand les manœuvres souterraines auraient rendu le succès certain.

Après la conquête de Silves, il alla donc rendre visite, accompagné seulement de deux serviteurs, à deux de ses vassaux, Ibn-Nouh, le seigneur de Moron, et Ibn-abî-Corra, le seigneur de Ronda, sans les avoir prévenus de son intention. Quand on songe à la haine que ces Berbers lui portaient, on s’étonne avec raison qu’il eût l’imprudence d’aller se mettre ainsi à leur merci; mais le fait est qu’il ne manquait pas d’audace, et que, malgré sa perfidie envers tout le monde, il se fiait à la bonne foi des autres. A Moron il fut accueilli de la manière la plus honorable. Ibn-Nouh lui témoigna sa joie à cause de cette visite inattendue, le festoya avec une hospitalité somptueuse, et l’assura de nouveau qu’il serait toujours un vassal fidèle. Mais Motadhid n’était pas venu pour écouter des compliments ou recevoir des témoignages d’affection; son but était tout autre. Il voulait sonder le terrain, et gagner, si cela était possible, quelques personnages influents. Il s’aperçut facilement que la population arabe brûlait du désir de secouer le joug berber, et que, dans l’occasion, il pourrait compter sur son appui. Grâce aux pierres précieuses et à l’argent que portaient les deux serviteurs qui l’accompagnaient, il corrompit même plusieurs officiers berbers, sans qu’Ibn-Nouh eût le moindre soupçon de ces intrigues.

Fort content des résultats de sa visite, Motadhid continua son voyage en prenant la route de Ronda. Il y fut reçu avec la même bienveillance, et ses pratiques secrètes y réussirent aussi bien, mieux peut-être, car les Arabes de Ronda étaient encore plus impatients que ceux de Moron de s’affranchir de la domination berbère, les Beni-abî-Corra étant, à ce qu’il paraît, des maîtres plus durs que les Beni-Nouh. Motadhid fut donc à même d’ourdir une conspiration terrible qui éclaterait au premier signal.

Peu s’en fallut, cependant, qu’il ne payât de sa vie son audacieuse entreprise. Une fois, vers la fin d’un repas dans lequel le vin n’avait pas été épargné, il se sentit gagner par le sommeil.

—Je me sens fatigué et j’ai envie de dormir, dit-il à son hôte; mais n’interrompez pas pour cela vos conversations ni vos rasades; un petit somme m’aura bientôt remis et je reviendrai alors reprendre ma place à table.

—Faites comme vous voulez, seigneur, lui répondit Ibn-abî-Corra en le conduisant à un sofa.

Au bout d’une demi-heure environ, lorsque Motadhid semblait dormir d’un profond sommeil, un officier berber pria les autres de l’écouter un moment, puisqu’il avait quelque chose d’important à leur dire. Ayant obtenu le silence: «Il me semble, dit-il à voix basse, que nous avons là un gras bélier qui est venu s’offrir spontanément au couteau. C’est pour nous une bonne fortune à laquelle nous étions loin de nous attendre. Eussions-nous donné, pour avoir cet homme ici, tout l’or de l’Andalousie, cela ne nous eût servi de rien, et voilà qu’il vient de lui-même.... Cet homme est le démon en personne, vous le savez tous, et quand il aura cessé de vivre, personne ne nous disputera plus la possession de ce pays»....

Tous gardèrent le silence; mais on se consulta du regard, et comme l’idée d’assassiner celui qu’ils craignaient et haïssaient tous, dont ils connaissaient tous les voies tortueuses, ne souriait que trop à ces hommes endurcis dès leur enfance à toutes sortes de crimes, leurs visages basanés n’exprimaient ni surprise ni répugnance. Un seul, plus loyal que les autres, sentit son sang bouillir à l’idée d’une trahison aussi infâme. C’était Moâdh ibn-abî-Corra, un parent du seigneur de Ronda. Les yeux enflammés d’une généreuse indignation, il se leva, et, prenant la parole: «Au nom du ciel, ne faisons pas cela! dit-il à demi-voix, mais d’un ton ferme. Cet homme, en venant ici, a compté sur notre loyauté; sa conduite prouve qu’il nous croit incapables de le trahir, et notre honneur exige que nous justifions sa confiance. Que diraient nos frères des autres tribus, s’ils apprenaient que nous avons violé les droits sacrés de l’hospitalité, que nous avons assassiné notre hôte? Que Dieu maudisse celui qui oserait commettre un tel crime!»

Les Berbers se sentirent touchés par ces nobles paroles. En leur rappelant d’une manière aussi énergique les devoirs de l’hospitalité, Moâdh avait fait vibrer dans leurs cœurs une corde que l’on touche rarement en vain chez les peuples de l’Asie et de l’Afrique.

Cependant Motadhid, bien qu’il fît semblant de dormir, était parfaitement éveillé. En proie à une indicible angoisse, il avait entendu tout ce qui se disait. Rassuré maintenant par l’effet qu’avaient produit les paroles de Moâdh, il feignit de s’éveiller et alla se remettre à table. Tous les convives se levèrent aussitôt, l’embrassèrent et lui baisèrent respectueusement le front. Ils mirent d’autant plus d’effusion dans leurs caresses, que leur conscience n’était pas tout à fait tranquille, et qu’ils se reprochaient en secret d’avoir eu un instant l’idée d’envoyer leur hôte dans l’autre monde.

—Mes amis, leur dit alors le prince, il me faudra bientôt retourner à Séville; mais à la veille de vous quitter, je ne puis assez vous dire combien je suis content de votre accueil. Je voudrais vous donner quelques faibles marques de ma reconnaissance; malheureusement la provision de petits cadeaux que portaient mes serviteurs, est épuisée ou à peu près. Mais donnez-moi de l’encre et du papier; que chacun de vous me dicte son nom; qu’il dise ce qu’il désire le plus, des vêtements d’honneur, de l’argent, des chevaux, des jeunes filles, des esclaves, ou autre chose, et qu’il envoie dans ma capitale, quand j’y serai de retour, un serviteur qui vienne prendre le présent que je lui destine.

Tous s’empressèrent d’obéir aux désirs du prince, et quand celui-ci fut retourné à Séville, les serviteurs des Berbers y accoururent en foule et rapportèrent à Ronda des présents magnifiques.

Les meilleures relations semblaient donc exister entre Motadhid et les Berbers; les vieilles rancunes paraissaient oubliées pour faire place à une liaison étroite, à une amitié intime et cordiale, lorsque, six mois après la visite qu’il leur avait faite, Motadhid invita les seigneurs de Ronda et de Moron à un grand festin, qu’il voulait leur offrir, disait-il, pour leur témoigner sa reconnaissance de leur bon accueil. Il envoya aussi une invitation au Berber Ibn-Khazroun, le seigneur d’Arcos et de Xérès, et bientôt ils arrivèrent tous les trois à Séville (1053). Motadhid leur fit une réception magnifique, et selon la coutume, il leur offrit un bain, de même qu’aux principaux personnages de leur suite; mais, sous un prétexte quelconque, il retint le jeune Moâdh auprès de sa personne.

Environ soixante Berbers se rendirent à l’édifice que le prince leur avait indiqué. Après s’être déshabillés dans la première salle, ils entrèrent dans la seconde, la véritable salle de bain. Comme cela se voit encore aujourd’hui dans les pays musulmans, elle était bâtie en pierres, revêtue de marbre, et couronnée d’une coupole percée de trous en étoiles fermés par des verres dépolis. De distance à distance il y avait des cuves de marbre, et des tuyaux, disposés dans l’épaisseur des murs et partant d’une chaudière, y maintenaient un degré de chaleur très-élevé.

Savourant avec délices le bien-être que procure le bain, les Berbers entendirent bien un bruit léger, comme si des maçons fussent à l’œuvre, mais ils n’y firent pas grande attention d’abord. Au bout de quelque temps, toutefois, la chaleur devenant de plus en plus étouffante, ils voulurent ouvrir la porte. Qu’on se figure leur effroi! La porte était murée, tous les ventilateurs étaient bouchés.... Ils moururent tous suffoqués[87].

Cependant le jeune Moâdh, après avoir attendu longtemps le retour de ses compagnons, finit par devenir fort inquiet et se hasarda à demander à Motadhid pourquoi ils tardaient tant à rentrer. Le prince n’hésita pas à le lui dire, et comme il voyait une terreur profonde se peindre sur son visage:

—Quant à toi, lui dit-il, tu n’as rien à craindre. Tes parents et tes amis méritaient de périr puisqu’ils ont eu un instant l’idée de m’assassiner. Sache que je ne dormais pas au moment où cette proposition fut faite; mais j’ai entendu aussi les nobles paroles que tu as prononcées à cette occasion, et jamais je n’oublierai que, si je vis encore, c’est à toi que j’en suis redevable. Tu peux choisir maintenant: si tu consens à rester ici, je suis prêt à partager avec toi toutes mes richesses; mais si tu préfères de retourner à Ronda, je t’y ferai reconduire après t’avoir comblé de présents.

—Hélas! seigneur, lui répondit Moâdh d’un ton profondément triste, comment pourrais-je retourner à Ronda, où tout me rappellerait le souvenir de ceux que j’ai perdus?

—Eh bien, reste donc à Séville, reprit le prince; tu n’auras pas à te plaindre de moi.

Puis, s’adressant à un de ses serviteurs:

—Prends soin, lui dit-il, qu’un beau palais soit mis en ordre sur-le-champ, afin que Moâdh puisse venir l’habiter. Fais-y transporter mille pièces d’or, dix chevaux, trente jeunes filles et dix esclaves.—Je te donne d’ailleurs, continua-t-il en s’adressant de nouveau à Moâdh, un traitement annuel de douze mille ducats.

Moâdh resta donc à Séville, où il vécut dans une opulence princière. Chaque jour Motadhid lui envoyait des cadeaux d’un grand prix ou d’une rare élégance; il lui confia un commandement dans son armée[88], et aussi souvent qu’il consultait ses vizirs sur les affaires de l’Etat, il réservait la place d’honneur pour celui qui avait sauvé sa vie.

Ayant déposé les têtes des seigneurs berbers dans cette affreuse cassette dont il aimait tant à repaître ses regards, Motadhid envoya des troupes prendre possession de Moron, d’Arcos, de Xérès, de Ronda et d’autres places. Aidées par la population arabe et par des traîtres qui s’étaient vendus à Motadhid, elles y réussirent sans trop de peine. La prise de Ronda, où Abou-Naçr avait succédé à son père, semblait devoir coûter le plus d’efforts, car, bâtie sur une montagne très-élevée, elle était entourée de précipices et passait pour inexpugnable. Mais les Arabes s’insurgèrent en masse contre les Berbers, et se mirent à les massacrer avec une aveugle fureur. Abou-Naçr lui-même tâcha inutilement de se sauver par la fuite: au moment où il essayait de grimper à la muraille, son pied glissa, et son cadavre alla rouler dans le précipice[89].

Ce fut surtout la prise de Ronda qui causa au prince de Séville une joie indicible. Il se hâta de rendre cette ville plus forte encore qu’elle ne l’était déjà; puis, les travaux de fortification achevés, il alla les inspecter, et tressaillant d’aise, il composa ces vers:

VII.

Pendant que Motadhid, enivré de ses succès, se livrait aux transports d’une joie immodérée, Bâdîs était en proie à une anxiété toujours croissante. Quand il reçut la nouvelle du terrible sort qui avait frappé les seigneurs berbers, il déchira ses habits en hurlant de douleur et de rage. Puis, quand il apprit que, par un élan d’indignation patriotique, toute la population arabe de Ronda s’était levée comme un seul homme pour massacrer ses oppresseurs, de noirs pressentiments vinrent obséder et tourmenter son esprit soupçonneux. Qui lui répondait que ses propres sujets arabes ne se fussent pas concertés, eux aussi, avec l’Abbâdide, qu’ils ne conspirassent pas contre son trône et sa vie? Cette pensée le poursuivait sans relâche le jour et la nuit: on eût dit qu’il avait des accès de délire. Tantôt, transporté de fureur, il criait, jurait et s’emportait contre tout le monde; tantôt, l’âme troublée de crainte et remplie d’une noire mélancolie, il gardait un morne silence et languissait comme un arbre frappé de la foudre. Chose étrange et de sinistre présage: Bâdîs ne buvait plus....

Il laissait mûrir en secret un projet horrible. Tant qu’il y aurait des Arabes dans ses Etats, il ne serait pas un moment en sûreté; la prudence, pensait-il, lui commandait donc de les exterminer, et il le ferait le vendredi prochain, lorsqu’ils seraient tous réunis dans la mosquée. Cependant, comme il n’entreprenait rien sans consulter son vizir, le juif Samuel, il l’informa de son plan, mais en ajoutant qu’il était fermement décidé à l’exécuter, que le vizir l’approuvât ou non. Le juif jugea le plan mauvais; il tâcha d’en détourner le prince, le pria d’attendre, et de réfléchir mûrement aux conséquences d’une telle action. «Supposons, lui dit-il, que tout se passe selon vos souhaits; supposons que vous réussissiez à exterminer les Arabes, et ne comptons pas le péril d’une telle entreprise; mais alors, croyez-vous que les Arabes des autres Etats oublieront le malheur qui a frappé leurs compatriotes? croyez-vous qu’ils resteront tranquillement dans leurs demeures? Non pas, certainement; je les vois déjà accourir tout furieux, je vois des ennemis innombrables comme les vagues de la mer fondre sur vous, et brandir leurs cimeterres au-dessus de votre tête».... Si sensées qu’elles fussent, ces paroles n’eurent cependant aucun effet sur Bâdîs. Il fit promettre à Samuel de lui garder le secret, et donna les ordres nécessaires afin que tout fût prêt pour le vendredi. Ce jour-là les soldats devraient se réunir, armés de toutes pièces, sous le prétexte d’une revue.

Samuel, toutefois, ne resta pas oisif: il envoya secrètement auprès des principaux Arabes quelques femmes qui les connaissaient, et qui leur conseillèrent de ne pas se rendre à la mosquée le vendredi prochain, mais de se cacher au contraire. Ainsi avertis, les Arabes se tinrent sur leurs gardes, et au jour fixé il n’y eut dans la mosquée que quelques hommes du menu peuple. Furieux de voir son plan échouer, Bâdîs fit venir Samuel et lui reprocha d’avoir ébruité le secret qu’il lui avait confié. Le vizir le nia, après quoi il dit: «On s’explique aisément que les Arabes ne soient pas allés à la mosquée. Voyant que vous aviez rassemblé vos troupes sans raison apparente, car vous êtes en paix avec vos voisins, ils ont soupçonné naturellement que c’était à eux que vous en vouliez. Au lieu de vous fâcher, vous devriez plutôt rendre grâces à Dieu: devinant votre intention, ils auraient pu se soulever contre vous, et cependant ils n’ont pas bougé. Considérez l’affaire de sang-froid, seigneur; le temps viendra où vous approuverez ma manière de voir.» Peut-être Bâdîs aurait-il encore refusé, dans son aveuglement, de se laisser persuader, mais un chaikh berber ayant approuvé les raisons que donnait Samuel, il avoua enfin qu’il avait eu tort[91]. Il ne songea donc plus à exterminer ses sujets arabes; mais, vivement sollicité par les fugitifs de Moron, d’Arcos, de Xérès et de Ronda, qui étaient venus chercher un asile à Grenade, il résolut de punir le perfide ennemi de sa race, et envahit le territoire sévillan à la tête de ses propres troupes et des émigrés[92]. Nous ne possédons pas de détails sur cette guerre, mais tout porte à croire qu’elle fut sanglante; car d’une part les Berbers étaient enflammés du désir de venger la mort de leurs compatriotes, de l’autre, les Arabes haïssaient les Grenadins plus encore qu’ils ne haïssaient les autres Berbers. Ils les regardaient comme des infidèles, des mécréants, des ennemis de la religion musulmane, parce qu’ils avaient un vizir juif. «Ton épée a sévi parmi un peuple qui n’a jamais cru qu’au judaïsme, bien qu’il se donne le nom de berber», disaient les poètes sévillans quand ils chantaient les victoires de Motadhid[93]. Aux yeux des Sévillans une guerre contre les Grenadins était donc une guerre sainte; aussi les combattirent-ils avec tant de vigueur, qu’ils les forcèrent à se retirer. Les émigrés furent bien à plaindre alors. Motadhid ne leur permettant pas de retourner à leurs demeures et Bâdîs ne voulant pas qu’ils restassent à Grenade, attendu qu’il aurait dû pourvoir à leur subsistance, ils furent obligés de passer le Détroit. Ils débarquèrent dans le voisinage de Ceuta; mais Sacaute, le seigneur de cette place, ne voulait pas non plus d’eux. Repoussés ainsi par tout le monde, à une époque où la famine ravageait l’Afrique, ils périrent presque tous de faim[94].

Ensuite Motadhid tourna ses armes contre le Hammoudite Câsim, le seigneur d’Algéziras. C’était le plus faible parmi les princes berbers; aussi fut-il bientôt forcé de demander grâce. Motadhid lui permit d’aller vivre à Cordoue (1058)[95].

Cette nouvelle conquête achevée, Motadhid crut qu’il était temps de finir la comédie qu’il avait jouée jusqu’alors à l’exemple de son père, et de déclarer que le soi-disant Hichâm II était mort. Les raisons que son père avait eues pour se couvrir du nom de ce monarque n’existaient plus. Tout le monde était convaincu désormais que le retour au passé était impossible, que le califat était tombé pour ne plus se relever; à cet égard l’expérience avait dissipé toutes les illusions. Le nattier de Calatrava était donc devenu un personnage parfaitement inutile. Il se peut que cet homme, qui ne se montrait jamais ni au peuple ni aux courtisans, fût mort depuis plusieurs années; il se peut aussi que Motadhid, ennuyé de lui, l’ait fait tuer, comme quelques chroniqueurs l’assurent. Nous n’oserions rien affirmer à ce sujet, car le prince de Séville, quand il le voulait, savait envelopper ses actes d’un mystère impénétrable. Toujours est-il que, dans l’année 1059, il réunit les principaux habitants de sa capitale pour leur annoncer que le calife Hichâm avait succombé, quelque temps auparavant, à une attaque de paralysie. Tant qu’il avait eu des guerres à soutenir, ajouta-t-il, la prudence lui avait défendu de donner de la publicité à cet événement, mais maintenant qu’il était en paix avec tous ses voisins, il pouvait le faire sans danger. Puis il fit ensevelir la dépouille mortelle du nattier de Calatrava avec tous les honneurs dus à la royauté, et en sa qualité de hâdjib ou premier ministre, il accompagna le cortége à pied et sans tailesân[96]. Il communiqua aussi la mort du calife à ses alliés de l’Est, en les exhortant à faire un nouveau choix. Naturellement personne n’y songea. Il prétendit alors, dit-on, que, dans son testament, le calife l’avait nommé émir de toute l’Espagne[97]. Il est certain, du moins, qu’il tâchait de le devenir; tous ses efforts tendaient vers ce but, et il voulait s’emparer maintenant de l’ancienne capitale de la monarchie. La destinée, toutefois, lui préparait un désappointement terrible.

Déjà ses troupes avaient fait plusieurs razzias sur le territoire de Cordoue, lorsque, dans l’année 1063[98], il donna à Ismâîl, son fils aîné et le général de son armée, l’ordre d’aller prendre la ville à demi ruinée de Zahrâ. Ismâîl fit des difficultés, des objections. Depuis quelque temps déjà, il était mécontent de son père. Il se plaignait de sa dureté, de son humeur tyrannique; il l’accusait de l’exposer souvent à de graves périls, en refusant de lui donner assez de soldats alors qu’il y avait un combat à livrer ou une place forte à assiéger. Un aventurier ambitieux fomentait son mécontentement. C’était Abou-Abdallâh Bizilyânî, qui avait émigré de Malaga lors de la prise de cette ville par Bâdîs. Voulant à tout prix devenir premier ministre, n’importe de qui, n’importe où, cet intrigant avait tâché de faire naître dans le cœur d’Ismâîl la pensée de se révolter contre son père et de fonder quelque part, à Algéziras par exemple, une principauté indépendante. Il n’avait que trop bien réussi dans son projet: au moment où il reçut l’ordre de marcher contre Zahrâ, l’irritation d’Ismâîl était telle qu’il fallait peu de chose pour la porter au comble, et malheureusement son père refusa de nouveau de lui donner autant de troupes qu’il en demandait. En vain Ismâîl lui représenta qu’avec le peu de soldats qu’il avait, il lui serait impossible d’attaquer un Etat tel que Cordoue, et que, si Bâdîs venait au secours des Cordouans, comme il ne manquerait pas de le faire puisqu’il était leur allié, il serait placé entre deux feux. Motadhid ne voulut rien entendre; il s’emporta; dans son courroux il appela son fils un lâche, il l’accabla de menaces, et peu s’en fallut que des paroles il n’en vînt aux voies de fait. «Si tu tardes à m’obéir, s’écria-t-il, je te fais couper la tête!»

Blessé dans sa fierté et le cœur rempli de colère, Ismâîl se met en marche; mais il consulte Bizilyânî, et celui-ci lui persuade sans peine que le moment est venu d’exécuter le projet souvent discuté entre eux. A deux journées de Séville, Ismâîl annonce donc à ses officiers qu’il a reçu de son père une lettre dans laquelle il lui enjoint de retourner auprès de lui, attendu qu’il a encore quelque chose d’important à lui dire. Puis, accompagné de Bizilyânî et d’une trentaine de ses gardes à cheval, il retourne en toute hâte à Séville. Motadhid n’y était pas; il résidait dans le château de Zâhir, de l’autre côté du fleuve, Ismâîl trouve la citadelle de Séville faiblement gardée. Dans la nuit il s’en rend maître, charge les trésors de son père sur des mulets, et afin que personne ne puisse traverser le fleuve et porter à Zâhir la nouvelle de ce qui venait d’arriver, il fait couler à fond les barques amarrées devant la citadelle. Puis, emmenant sa mère et les autres femmes du sérail, il prend la route d’Algéziras.

Cependant, malgré les soins qu’il avait pris pour empêcher que le bruit de son entreprise ne parvînt aux oreilles de son père, celui-ci en fut informé par un cavalier de la suite de son fils, qui, désapprouvant sa coupable conduite, passa le Guadalquivir à la nage. A l’instant même, Motadhid fit battre la campagne sur tous les points par des brigades de cavalerie, et envoya des exprès aux gouverneurs de ses forteresses. Ils arrivèrent à temps, et Ismâîl trouva fermées les portes de tous les châteaux qui étaient sur sa route. Craignant alors de voir les châtelains se réunir pour l’attaquer, il implora la protection de Haççâdî qui était gouverneur d’un château posé sur la pointe d’une colline aux confins du district de Sidona. Haççâdî lui accorda sa demande, mais en stipulant qu’il resterait au pied de la colline. Puis, accompagné de ses soldats, il se rendit auprès de lui, lui conseilla de se réconcilier avec son père, et lui offrit sa médiation. Voyant que son plan avait complètement échoué, Ismâîl consentit à tout ce qu’il lui proposait. Haççâdî lui permit alors d’entrer dans le château, où il le traita avec tous les égards dus à son rang, et s’empressa d’écrire à Motadhid. Il disait dans sa lettre qu’Ismâîl se repentait de son échauffourée, et il suppliait le prince de lui pardonner. La réponse de Motadhid ne se fit pas attendre. Elle était rassurante; le prince déclarait qu’il pardonnait à son fils.

Ismâîl retourna donc à Séville. Son père lui laissa tous ses biens, mais en même temps il le fit étroitement garder, et ordonna que l’on coupât la tête à Bizilyânî ainsi qu’à ses complices. Ismâîl l’apprit, et comme il ne connaissait que trop bien la duplicité de son père, il ne vit plus qu’un piége dans le pardon qu’il avait obtenu. Dès lors son parti était pris. Ayant gagné, à force d’argent, ses gardes et quelques esclaves, il les rassemble pendant la nuit, les arme, les fait boire pour leur donner du courage, et escalade avec eux un endroit du palais qu’il croit facile à surprendre. Il espère trouver son père endormi, et cette fois il est bien résolu de lui ôter la vie. Mais tout à coup Motadhid se montre à la tête de ses soldats. A sa vue, les conspirateurs prennent précipitamment la fuite. Ismâîl réussit à franchir la muraille de la ville; mais des soldats lancés à sa poursuite l’atteignent et le ramènent prisonnier.

Au comble de la fureur, son père le fit traîner au fond du palais, et, ayant éloigné tous les témoins, il le tua de ses propres mains. Il sévit aussi contre ses complices, ses amis, ses serviteurs, et même contre les femmes de son sérail. Il y eut des mains, des nez, des pieds coupés, des exécutions publiques et secrètes.

Sa colère apaisée, le tyran fut en proie à une sombre tristesse, à des remords déchirants. Ce fils qui s’était révolté contre lui, qui avait attenté à sa vie, qui lui avait enlevé ses trésors et jusqu’à ses femmes, avait été bien coupable sans doute; mais il avait beau se le dire, se le répéter à tout instant, il ne pouvait oublier qu’il l’avait aimé, réellement aimé, car malgré la dureté de son âme, il avait une tendre affection pour sa famille. Dans ce fils prudent et sage dans le conseil, vaillant et intrépide sur le champ de bataille, il avait vu l’appui de sa vieillesse prématurée et le continuateur de son œuvre. Maintenant il avait détruit de ses propres mains ses espérances les plus chères!

«Le troisième jour après cette sanglante catastrophe, raconte un vizir sévillan, j’entrai avec mes collègues dans la salle du conseil. Le visage de Motadhid était terrible à voir; nous tremblions de peur, et en le saluant, nous pûmes à peine balbutier quelques paroles. Le prince nous mesura, de son regard scrutateur, des pieds à la tête; puis, rugissant comme un lion:—Misérables, s’écria-t-il, pourquoi ce silence? Vous vous réjouissez en secret de mon malheur; sortez d’ici!»

Pour la première fois peut-être cette sauvage énergie, cette volonté de fer, se trouva brisée; ce cœur en apparence invulnérable avait reçu une blessure que le temps pourrait adoucir peu à peu, mais qui laisserait toujours une profonde cicatrice. Pour le moment, laissant en repos la république de Cordoue, joyeuse autant qu’étonnée de ce répit, il ne songea plus à ses vastes projets[99]; mais insensiblement il y revint, et ce fut Malaga qui réveilla son ambition.

Courbés depuis plusieurs années sous le joug de Bâdîs, les Arabes de Malaga maudissaient chaque jour sa tyrannie, et c’était du prince de Séville qu’ils attendaient leur délivrance. Ils savaient bien qu’il était un tyran, lui aussi; mais tyran pour tyran, ils préféraient celui qui appartenait à la même nation qu’eux. Ils s’entendirent donc, avec Motadhid et tramèrent une conspiration. Bâdîs lui-même favorisa leurs projets par sa nonchalance, car, plongé dans une ivresse presque continuelle, il ne s’occupait des affaires qu’à de rares intervalles. Au jour fixé, un soulèvement général et irrésistible éclata dans la capitale et dans vingt-cinq forteresses; en même temps des troupes sévillanes, commandées par Motamid, le fils de Motadhid, franchirent la frontière pour venir au secours des insurgés. Pris au dépourvu, les Berbers furent passés au fil de l’épée; ceux qui réussirent à se sauver ne durent leur salut qu’à une prompte fuite, et en moins d’une semaine, toute la principauté fut au pouvoir du prince de Séville. Le château de Malaga, où il y avait une garnison de nègres, était le seul qui ne se fût pas encore rendu. Bien fortifié et situé sur le sommet d’une montagne, il pourrait tenir longtemps, et il était à craindre que Bâdîs ne profitât de cet intervalle pour venir au secours des assiégés. Tel, du moins, était l’avis des chefs de l’insurrection; ils conseillèrent donc à Motamid de presser le siège du château, de se tenir sur ses gardes, et de ne pas trop se fier aux Berbers qui servaient en assez grand nombre dans son armée. C’étaient de sages conseils, mais Motamid ne les écouta pas. Indolent de sa nature et nullement soupçonneux, il se laissait fêter par la population qu’il avait charmée par ses manières aimables, et ne prêtait que trop l’oreille à ses officiers berbers qui, poussés par une secrète sympathie pour Bâdîs, le trahissaient et l’assuraient que bientôt le château se rendrait spontanément. Quant à ses autres soldats, croyant aussi qu’aucun péril ne les menaçait, ils faisaient mauvaise garde et se livraient aux plaisirs.

Cette insouciance devint fatale à tout le monde. Les nègres du château ayant trouvé le moyen d’informer Bâdîs qu’il lui serait facile de surprendre l’armée sévillane, les troupes de Grenade se mirent en route. Elles traversèrent les montagnes avec tant de vitesse et de précaution, qu’elles entrèrent dans Malaga sans que Motamid, un instant auparavant, eût eu le moindre soupçon de leur approche. Elles n’eurent donc pas de combat à livrer; tout ce qu’elles avaient à faire, c’était d’égorger des soldats désarmés et pour la plupart à demi ivres. Motamid leur échappa en se retirant sur Ronda; mais toute la principauté fut forcée de se soumettre de nouveau à la domination de Bâdîs.

Que l’on se figure la rage de Motadhid lorsqu’il apprit que, par suite de la coupable négligence de son fils, il avait perdu une armée et une superbe principauté! Il commença par ordonner que Motamid fût retenu prisonnier à Ronda; puis, oubliant les remords que le meurtre de son fils aîné lui avait causés, il voulut que le second payât de sa tête la faute qu’il avait commise.

Ignorant encore jusqu’à quel point son père était irrité, Motamid lui envoya des poèmes remplis de flatteries adroites. Il y faisait l’éloge de sa générosité, de sa clémence; il tâchait de le consoler en lui rappelant ses anciens succès. «Que de victoires brillantes n’avez-vous pas remportées, disait-il, victoires dont on parlera toujours aux siècles futurs; les caravanes en ont porté le bruit dans les contrées les plus lointaines, et quand les Arabes du Désert s’assemblent au clair de la lune pour se raconter les exploits des preux, ils ne parlent que des vôtres.» Il cherchait à s’excuser en rejetant tout sur les perfides Berbers; il peignait avec les plus vives couleurs la tristesse que lui causait sa disgrâce. «Mon âme tremble, disait-il, ma voix et mes yeux sont éteints. La couleur a disparu de mes joues, et pourtant je ne suis pas malade; mes cheveux ont blanchi, et pourtant je suis jeune encore. Rien ne me plaît dorénavant; la coupe et la guitare n’ont plus d’attrait pour moi; les jeunes filles, qu’elles soient agaçantes ou timides, ont perdu l’empire qu’elles avaient sur mon âme. Ce n’est pas que je me sois jeté dans la dévotion, dans la cagoterie; non, je le jure, je sens encore bouillir dans mes veines le sang fougueux de la jeunesse; mais la seule chose qui me plairait aujourd’hui, ce serait d’obtenir votre pardon et de passer ma lance à travers le corps de vos ennemis.»

Peu à peu, Motadhid se laissa fléchir, en partie par les poèmes de son fils, car il était fort sensible aux beaux vers, en partie par les prières d’un pieux ermite de Ronda. Il permit donc à Motamid de retourner à Séville et se réconcilia avec lui[100]. Mais la principauté de Malaga était irrévocablement perdue; désormais Bâdîs se tint trop sur ses gardes pour que Motadhid pût tenter pour la seconde fois un pareil coup de main. Il est à présumer aussi que le roi de Grenade, toujours inexorable dans sa vengeance et qui ne marchait qu’escorté de bourreaux, aura châtié par le feu, par le fer, par la fosse, les malheureux qui avaient eu l’insolence de se révolter contre lui, et que de cette manière il aura ôté aux mécontents le désir de recommencer.

Au milieu de leurs maux, ils eurent cependant la consolation—et c’en était une, car à leur haine de l’oppression se joignait tant soit peu de fanatisme religieux—ils eurent la consolation, disons-nous, d’apprendre que l’influence des juifs à la cour de Grenade avait atteint son terme.

Samuel avait cessé de vivre, mais son fils Joseph lui avait succédé. C’était aussi un homme habile et instruit; seulement il ne savait pas, comme son père, se faire pardonner à force de modestie la haute dignité qu’il occupait. Il étalait le faste d’un prince, et quand il allait à cheval à côté de Bâdîs, on n’apercevait aucune différence entre le costume du monarque et celui du ministre. Et en vérité, il était plus roi que le roi. Il dominait complétement Bâdîs, qui était plongé dans une ivresse presque continuelle, et afin que ce prince ne tentât pas de se soustraire à son empire, il l’avait entouré d’espions qui lui rapportaient jusqu’à ses moindres paroles. Au reste il n’était juif que de nom. On disait du moins qu’il ne croyait pas plus à la religion de ses ancêtres qu’à une autre, et qu’il les méprisait toutes. Il ne semble pas avoir attaqué ouvertement celle de Moïse, mais quant à celle de Mahomet, il déclara en public que ses dogmes étaient absurdes, et il tourna en ridicule plusieurs versets du Coran.

Par sa fierté, son orgueil, ses sentiments irréligieux et son peu de respect pour la justice, Joseph avait blessé les Arabes, les Berbers, et même les juifs. Plusieurs forfaits lui furent imputés, et il se fit une foule d’ennemis parmi lesquels un faqui arabe, Abou-Ishâc d’Elvira, tenait le premier rang. La jeunesse de cet homme avait été orageuse; plus tard il avait essayé d’obtenir à la cour un rang auquel sa naissance semblait lui donner des droits; mais il n’y avait pas réussi: Joseph avait frustré ses espérances et l’avait envoyé en exil. Il s’était jeté alors dans la dévotion; mais rempli de haine contre Joseph, il composa contre lui et ses coreligionnaires le poème virulent qu’on va lire: