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Histoire du Bas-Empire. Tome 02 cover

Histoire du Bas-Empire. Tome 02

Chapter 16: LIVRE IX.
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About This Book

A chronological and thematic history of the late Roman Empire that combines concise biographies of emperors and ministers with detailed accounts of revolts, sieges, and major battles. The narrative examines theological controversies and religious legislation alongside civil and military laws, and it describes the administration of provinces and the conduct of campaigns. Drawn from contemporary authors and official codes, the text assesses rulers' character and policies while showing how legal, military, and ecclesiastical decisions affected urban life and provincial stability.

LIVRE IX.

I. Persécution générale. II. On tâche de faire sortir Athanase d'Alexandrie. III. Il est chassé à main armée. IV. Mauvais traitements contre les Alexandrins. V. George prend la place d'Athanase. VI. Violences de George. VII. Exils des évêques. VIII. George chassé et rétabli. IX. Fuite d'Athanase. X. Diverses violences des Ariens. XI. Nouvelle hérésie de Macédonius. XII. Julien dans la Gaule. XIII. Sa façon de vivre. XIV. Sa conduite dans le gouvernement. XV. Autres qualités de Julien. XVI. Sa réputation efface celle de Constance. XVII. Autun délivré. XVIII. Marches de Julien. XIX. Combat de Brumat [Brucomagus]. XX. Fin de cette campagne. XXI. Expédition de Constance en Rhétie. XXII. Julien assiégé à Sens. XXIII. Disgrace de Marcellus. XXIV. État de la cour de Constance. XXV. Constance vient à Rome. XXVI. Il en admire les édifices. XXVII. Obélisque. XXVIII. Conduite de Constance à Rome. XXIX. Méchanceté d'Eusébia. XXX. Mouvements des Barbares. XXXI. Les dames romaines demandent le retour de Libérius. XXXII. Affaires de l'église. XXXIII. Dispositions pour la seconde campagne de Julien. XXXIV. Succès de Julien. XXXV. Les Allemans chassés des îles du Rhin. XXXVI. Mauvais succès de Barbation. XXXVII. Les Allemans viennent camper près de Strasbourg. XXXVIII. Julien marche à leur rencontre. XXXIX. Discours de Julien à ses troupes. XL. Ardeur des troupes. XLI. Ordre des Barbares. XLII. Approche des deux armées. XLIII. Bataille de Strasbourg. XLIV. Fuite des Barbares. XLV. Prise de Chnodomaire. XLVI. Suites de la bataille. XLVII. Constance s'attribue le succès de Julien. XLVIII. Guerre de Julien au-delà du Rhin. XLIX. Trêve accordée aux Barbares. L. Avantages remportés sur les Francs. LI. Julien soulage les peuples. LII. Salluste rappelé.

I. Persécution générale.

Ath. ad monach. t. 1, p. 360 et 362.

La guerre allumée dans le sein de l'église, jetait dans tout l'empire plus de trouble et de désordre, que n'en avaient causé les fureurs de l'idolâtrie. Ceux qu'on cherchait à détruire étaient en plus grand nombre, et la cause n'était pas moins importante: le paganisme avait attaqué Dieu; la doctrine d'Arius attaquait le fils de Dieu consubstantiel à son père; et la persécution, quoique moins sanglante, ne marchait pas avec moins de fracas et d'appareil. Athanase plus brillant encore par les outrages dont on l'accablait, que par l'éclat de ses vertus, avait l'honneur de voir sa cause unie avec celle de Jésus-Christ: on demandait à la fois aux fidèles de souscrire à la condamnation d'Athanase, et d'entrer dans la communion des Ariens. On n'entendait parler que de nouvelles ordonnances: on voyait courir de ville en ville des soldats, des greffiers, des officiers du palais, portant des menaces pour les évêques et les magistrats, des sentences et des fers pour les peuples. Ils étaient accompagnés d'ecclésiastiques ariens qui leur servaient d'espions et de satellites. Par-tout on criait aux évêques: Signez, ou sortez de vos églises. On les traînait à la cour; on les enfermait sans leur permettre de voir l'empereur: ils ne sortaient qu'après avoir signé, ou pour aller en exil. Constance s'efforçait de grossir la liste des souscripteurs, afin de donner de la considération à l'hérésie dont il était le chef, s'imaginant que ces noms multipliés étaient pour l'arianisme autant de titres de noblesse. Il espérait apparemment, dit saint Athanase, changer la vérité en changeant les hommes; mais, ajoute-t-il, quoiqu'il fût déshonorant aux évêques de succomber à la crainte, il l'était encore plus aux Ariens d'employer la terreur: c'était une preuve de la faiblesse de leur doctrine; car ce n'est ni par les épées ni par les soldats qu'on prêche la vérité; elle ne connaît d'autres armes que la persuasion.

An 356.

II. On tâche de faire sortir Athanase d'Alexandrie.

Ath. apol. 1, de fuga, t. 1, p. 334; ad monach. p. 373-378 et 393-395, et apol. ad Const. p. 307-310.

Phot. vit.

Ath. cod. 258.

Hermant, vie de S. Ath. l. 7, c. 14 et suiv.

Le fort de l'orage devait tomber sur l'église d'Alexandrie. Il fallait en faire sortir Athanase, et Constance se trouvait très-embarrassé. Aussitôt après le concile de Milan, il avait écrit à Maximus gouverneur d'Egypte d'ôter à l'évêque, et de donner aux Ariens tout le blé qui devait être distribué aux églises selon la fondation de Constantin, et de permettre à tout le monde d'insulter et de maltraiter ceux de la communion d'Athanase. Cependant il n'avait pas oublié le serment qu'il avait fait au saint évêque, de ne plus le condamner sans l'entendre, et de le maintenir dans son siége malgré les rapports de ses ennemis. Il avait confirmé ce serment par plusieurs lettres. Il n'osait donc, de peur de se parjurer par écrit, signer l'ordre de le chasser de son église. Rien n'est plus inconséquent que l'injustice aveuglée par la passion. Il fit exécuter l'ordre sans l'écrire. Il envoie en Egypte deux de ses secrétaires, Diogène et Hilaire. Ceux-ci, s'étant fait accompagner des magistrats, vont trouver l'évêque et lui signifient de sortir d'Alexandrie. Il demande à voir l'ordre de l'empereur; ils ne peuvent en produire aucun. Le peuple informé de cette démarche, menace de courir aux armes. Les envoyés prennent le parti de se retirer, et de mander les légions d'Egypte et de Libye. Quelques jours après, le duc Syrianus étant arrivé à leur tête, presse le prélat d'aller à la cour. Athanase fondé sur le serment et sur les lettres de Constance, refuse de partir sans un ordre exprès. Mais pour parer aux suites fâcheuses que pourrait avoir son refus, il offre de se contenter d'un ordre signé de Syrianus ou de Maximus. Ils n'en veulent signer aucun. Syrianus effrayé des clameurs du peuple, paraît s'adoucir; il promet avec serment en présence de plusieurs témoins, de ne plus troubler l'église d'Alexandrie, mais d'informer l'empereur, et d'en attendre de nouveaux ordres. Il donne cette promesse par écrit le 17 janvier, Constance étant consul pour la huitième fois avec Julien: elle fut mise entre les mains de Maximus.

III. Il est chassé à main armée.

Cependant la nuit d'avant le vendredi, 9 de février, Syrianus à la tête de plus de cinq mille légionaires armés de toutes pièces, l'épée nue et conduits par des Ariens, vient à l'église de Théonas. Athanase y était en prières avec son peuple, selon la coutume, parce qu'on devait le lendemain célébrer le saint sacrifice qu'on n'offrait pas alors tous les jours. Au son des trompettes et des autres instruments de guerre, le peuple est saisi d'effroi. Mais Athanase sans changer de couleur, ni de contenance, fait entonner par un diacre le psaume cent trente-cinquième, Rendez gloire au Seigneur, parce qu'il est plein de bonté; et tout le peuple répondait, parce que sa miséricorde est éternelle. Pendant qu'on chantait ce psaume, les soldats rompent les portes; ils se jettent dans l'église; ils font retentir leurs armes et briller leurs épées. Syrianus ordonne de tirer; les flèches volent: aussitôt les cris des meurtriers, ceux des blessés et des mourants, les efforts des soldats pour entrer, des fidèles pour sortir au travers des lances et des épées, la rage dans les uns, la pâleur et l'épouvante dans les autres, tous pêle-mêle se précipitant, se foulant aux pieds, offrent, de toutes parts un affreux désordre. Athanase restait assis sur son siége; il exhortait son clergé à la prière, et le duc animait ses soldats. En vain le peuple conjure à grands cris le saint évêque de sauver sa vie: alarmé pour son troupeau, mais intrépide pour lui-même, il leur ordonne de se retirer tous, et s'obstine à rester le dernier. Presque tous étaient sortis, lorsqu'une troupe de clercs et de moines l'entraîne malgré lui, comme dans un flot; et se serrant de toutes parts autour de lui, ils l'emportent tout froissé et à demi mort au travers des soldats qui avaient investi le sanctuaire et l'église. Dieu aveugla ses ennemis, et le déroba comme par miracle à leur fureur. Qu'on se représente les violences par lesquelles Grégoire avait, quinze ans auparavant, signalé son arrivée: les meurtres, les profanations, le pillage des autels, les outrages faits aux vierges, les cruautés exercées sur les ecclésiastiques et sur les laïcs fidèles à leur évêque; Alexandrie vit renouveler toutes ces horreurs. Cette église fut abandonnée à une troupe de scélérats, dont le duc Syrianus était encore le plus traitable. Les autres étaient le duc Sébastien Manichéen, Cataphronius nommé gouverneur d'Egypte à la place de Maximus, le comte Héraclius, Faustinus trésorier-général, qui n'était qu'un libertin et un bateleur, tous munis de commissions de l'empereur. Les évêques ariens enchérissaient encore sur la barbarie de ces officiers. Sécundus, évêque de Ptolémaïs, écrasa un prêtre à coups de pieds.

IV. Mauvais traitements exercés contre les Alexandrins.

Les catholiques dressent un procès-verbal de ces excès, à dessein d'en instruire le prince. Syrianus veut les forcer à supprimer cet acte. Plusieurs vont le conjurer de leur épargner cette nouvelle violence; il les fait chasser à coups de bâton. Il envoie à diverses reprises le bourreau de sa troupe, et le prévôt de la ville, pour enlever les armes qu'on avait trouvées dans l'église, et qu'on y avait suspendues comme un témoignage de ces attentats sacriléges: mais les catholiques s'y opposent. Ils envoient à Constance une requête que saint Athanase nous a conservée: ils y exposent tout ce qu'ils ont souffert; ils font souvenir l'empereur de ses serments; ils protestent qu'ils sont prêts à mourir plutôt que d'accepter un autre évêque. Constance sourd à leurs plaintes et à leurs demandes, autorise tout ce qui s'est passé: il ordonne de poursuivre Athanase. Le comte Héraclius menace de la part de l'empereur toute la ville, de lui ôter le pain de distribution, les magistrats de les réduire en esclavage, les païens mêmes d'abattre leurs idoles, s'ils n'obéissent au prélat que le prince va envoyer. Les païens, pour sauver leurs dieux, signèrent tout ce qu'on voulut; et comme ils étaient encore en grand nombre dans Alexandrie, la liste de leurs noms combla de joie l'empereur, qu'on n'eut garde d'avertir que tous ces souscripteurs n'étaient que des idolâtres. Quelques jours après, Héraclius, Cataphronius et Faustinus, jaloux sans doute des succès de Syrianus, accoururent à la tête d'une bande de païens et de scélérats à l'église nommée la Césarée; ils étaient altérés de sang: mais comme le peuple était sorti, ils n'y trouvèrent qu'un petit nombre de femmes et de filles qu'ils maltraitèrent. Voulant se signaler par quelque exploit, ils emportèrent tous les meubles de l'église, jusqu'à la table de l'autel, et les brûlèrent dans le parvis. Les païens jetaient de l'encens dans ce feu en invoquant leurs dieux et s'écriaient: Vive l'empereur Constance qui est revenu à notre religion; vivent les Ariens qui ont abjuré le christianisme.

V. George prend la place d'Athanase.

Ath. apol. 1, ad Const. t. 1, p. 312. et ad monach. p. 385 et 389. et de fuga p. 323 et 327 et ad episc. AEg. et Lib. c. 7, p. 277.

Amm. l. 22, c. 11.

Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 380.

[Greg. Nys. in Eunom. l. 1, t. 2, p. 294.]

Soz. l. 4, c. 8.

[Tillem. vie de S. Athanase, art. 73.]

Telles étaient les violences par lesquelles on préparait la voie au nouvel évêque. Il arriva enfin quelque temps avant Pâques. C'était encore un Cappadocien[68], nommé George, fils d'un foulon; premièrement parasite, ensuite receveur public, enfin banqueroutier. Obligé de prendre la fuite, il erra de province en province, jusqu'à ce que trente évêques ariens, assemblés à Antioche avant le concile de Milan, jetèrent les yeux sur lui pour le mettre à la place d'Athanase. Ils le firent prêtre avant qu'il fût chrétien (on va jusqu'à croire qu'il ne le fut jamais), et ils l'ordonnèrent évêque d'Alexandrie. Il n'avait ni connaissances des lettres, ni politesse, ni même le masque de la piété; mais il ne manquait d'aucun des talents d'un cruel et violent persécuteur. L'argent des pauvres et celui des églises, qu'il fit passer dans la suite aux favoris et aux eunuques, couvrit tous ses vices, et lui tint lieu de mille vertus. Constance né pour être trompé lui prodiguait dans ses discours et dans ses lettres les titres les plus pompeux: il l'appelait un prélat au-dessus de toute louange, le plus parfait des docteurs, le guide le plus expert dans le chemin du Ciel. Il ne pouvait trouver d'éloges assez emphatiques pour honorer ce méchant prélat, qui s'épargnait même la contrainte de l'hypocrisie.

[68] Né dans un bourg appelé Tharbastenis. Mais selon Ammien Marcellin, l. 22, c. 11, il était d'Épiphanie en Cilicie. Ces deux endroits étaient peut-être voisins. C'est là sans doute ce qui aura donné lieu à la double origine qu'on lui attribue.—S.-M.

VI. Violences de George.

[Tillem. vie de S. Athanase, art. 74-77.]

Il entra dans Alexandrie au milieu d'une troupe de soldats commandés par le duc Sébastien. C'était l'arrivée d'un conquérant. Il prit cependant quelques jours de repos, et ne commença la guerre qu'après Pâques. Alors au premier signal les soldats de Sébastien se répandent dans la ville et aux environs: on pille les maisons; on ouvre jusqu'aux tombeaux pour chercher Athanase; on brûle les monastères. Les femmes ariennes, avec une fureur de bacchantes, faisaient mille outrages aux femmes catholiques. Tout retentissait de coups de fouets. Le duc lui-même avait horreur des cruautés dont il était le ministre: comme il avait fait fouetter plusieurs catholiques, les Ariens mécontents de l'exécution qui leur avait paru trop ménagée, le menacèrent de mander aux eunuques qu'il ne les servait qu'à regret; et cet esclave de la cour, tremblant à cette menace, fit recommencer le supplice jusqu'à ce que les Ariens fussent satisfaits. Quelques jours après[69], le duc, à la sollicitation de l'évêque, va à la tête de trois mille soldats se jeter sur le peuple assemblé hors de la ville dans un cimetière, pour éviter la communion des Ariens. Là se commirent tous les excès dont une soldatesque brutale est capable, quand on lui sait gré de sa barbarie. On employa les chevalets, les flammes, les ongles de fer. Par un raffinement de cruauté, on fit battre un grand nombre de vierges, et d'autres personnes, avec des branches de palmier armées de toutes leurs pointes. Plusieurs en moururent. On cachait les corps de ces martyrs; on ne les rendait que pour de grosses sommes d'argent; autrement on les faisait dévorer par des chiens. Ceux qui donnaient retraite aux catholiques étaient traités avec rigueur; c'était un crime de les soulager de quelques aumônes; les pauvres mouraient de faim: les païens eux-mêmes détestaient ces inhumanités, et maudissaient les Ariens qu'ils regardaient comme des bourreaux.

[69] Le 2 juin.—S.-M.

VII. Exils des évêques.

[Tillem. vie de S. Athan. art. 78, 79 et 80.]

Constance avait ordonné de chasser les évêques hors de leurs villes épiscopales[70]; mais George ne se contentait pas de les arracher à leur troupeau: après les avoir faits meurtrir de coups, on les envoyait les uns aux mines (c'était surtout à celles de Phæno[71] en Arabie, où l'on mourait en peu de jours), les autres au fond des déserts: et pour les faire périr par la fatigue du voyage, les évêques de la Thébaïde et ceux de la basse Egypte se croisant les uns les autres, étaient traînés, les premiers aux déserts d'Ammon, les autres aux solitudes de la grande Oasis; contrées également affreuses, et que des plaines immenses de sables brûlants rendaient inhabitables. Ces prélats vénérables, courbés sous le poids de leurs fers, plusieurs même de leur vieillesse, évêques avant la naissance de l'hérésie dont ils étaient les victimes, traversaient les déserts en chantant des hymnes, et ne plaignaient que leurs persécuteurs. Quelques-uns moururent en chemin, et honorèrent de leur sépulture ces solitudes arides, redoutées même des bêtes féroces. Pour remplacer les évêques bannis, George vendait les églises à des décurions ariens, qui achetaient ainsi l'exemption des charges civiles, à des libertins, à des hommes flétris par leurs crimes, à des païens; il les y faisait établir à main armée.

[70] Il y eut seize évêques de bannis. Trente autres furent obligés de s'enfuir. Parmi les premiers on distingue Dracontius d'Hermopolis, Adelphius d'Onuphis, et Philon, dont le siége est inconnu.—S.-M.

[71] Φαινῶ. Ce lieu, où on envoyait les homicides, était situé dans le désert de Palestine, entre la ville de Pétra dans l'Idumée, et celle de Zoara qui était à l'extrémité méridionale de la mer Morte.—S.-M.

VIII. George chassé et rétabli.

Epiph. hær. 76, t. 1, p. 913.

Amm. l. 22, c. 11.

Soz. l. 4, c. 9 et 11.

[Tillem. vie de S. Athan. art. 82.]

Le nouveau prélat, autant pour racheter l'impunité de tant de crimes que pour satisfaire son avarice et celle des eunuques qu'il fallait sans cesse désaltérer, se mit à faire le métier de partisan. Il prit la ferme du salpêtre[72], qu'on tirait tous les ans en grande abondance du lac Maréotis; il s'empara de toutes les salines, et de tous les marais où croissait le papyrus. Autorisé par les magistrats qui se vendaient à tous ses caprices, il s'avisa d'imposer un tribut sur les morts; il fit fabriquer un grand nombre de cercueils, dont on était forcé de se servir pour porter les corps à la sépulture, et il en tirait un droit. Oubliant sa dignité, qui n'inspire que des conseils de justice et de douceur, dit un auteur païen[73], il se chargeait de l'odieux personnage de délateur. Il travaillait à la ruine de son peuple par les avis qu'il donnait à Constance: on dit qu'il voulut persuader à ce prince, que l'empereur était propriétaire de toutes les maisons d'Alexandrie, et qu'en cette qualité il en devait retirer les revenus, parce qu'il avait succédé aux droits d'Alexandre le Grand, qui avait fait bâtir la ville à ses dépens. La tyrannie jointe à tant de bassesse alluma contre lui une haine si furieuse, que le peuple l'attaqua dans l'église même, et l'aurait mis en pièces, s'il n'avait promptement pris la fuite. Il alla se réfugier à la cour[74]. On chassa aussitôt de toutes les villes les évêques nouvellement intrus: mais le duc d'Égypte ne tarda pas à les rétablir. Bientôt on vit arriver à Alexandrie un secrétaire de l'empereur, chargé de châtier les habitants. Il y en eut un grand nombre qui furent tourmentés et battus de verges. George revint peu de temps après[75], aussi détesté qu'auparavant, mais plus redouté.

[72] Νίτρον. Il est probable qu'il s'agit ici du natron, qui se tire, en grande abondance, des lacs salés, situés dans le désert de Libye, au sud-ouest d'Alexandrie. Ce canton devait, à cette production, le nom de Nitriotis.—S.-M.

[73] Professionisque suæ oblitus, quæ nihil nisi justum suadet et lene, ad delatorum ausa feralia desciscebat. Amm. Marcel., l. 22, c. 11.—S.-M.

[74] Il était à Sirmium auprès de Constance, au mois de mai 359.—S.-M.

[75] Au mois d'octobre 359.—S.-M.

IX. Fuite de S. Athanase.

Ath. apol. ad Const. t. 1, p. 308-316, et vita Anton. p. 864.

Rufin, l. 10. c. 18 et 19.

[Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 384.]

Athanase était resté quelques jours caché dans Alexandrie avec tant de précaution, que les fidèles mêmes ne connaissaient pas le lieu de sa retraite. A l'arrivée de George, il s'enfuit dans les déserts. Peu de temps après, il retourna sur ses pas dans le dessein d'aller trouver l'empereur. Il se fiait sur sa propre innocence, et ne pouvait se persuader que le prince eût oublié ses promesses et ses serments. Mais il n'en fut que trop convaincu par la lecture de deux lettres de Constance: l'une était adressée aux habitants d'Alexandrie; il les exhortait à obéir à George qu'il comblait de louanges; il menaçait de toute son indignation les partisans d'Athanase, dont il traçait le portrait le plus affreux. L'autre était écrite aux deux rois d'Éthiopie, Aïzan et Sazan[76]: l'empereur leur ordonnait comme à des vassaux, d'envoyer en Égypte Frumentius, ordonné évêque par Athanase, afin qu'il y vînt puiser la saine doctrine dans les instructions de George; et de mettre Athanase lui-même, s'il était dans leurs états, entre les mains des officiers romains. Athanase apprit en même temps, qu'on gardait tous les passages; qu'on examinait tous ceux qui sortaient d'Alexandrie; qu'on visitait tous les vaisseaux. Il se retira donc dans les sables d'Égypte, et il y resta jusqu'à la mort de Constance. D'abord il vécut avec les moines qui habitaient ces retraites; et ces hommes angéliques, consommés dans la pratique des plus sublimes vertus, trouvaient dans le nouvel anachorète un maître et un modèle. Athanase, au milieu de ces solitudes, recueillit un héritage plus précieux pour lui que tous les trésors d'Alexandrie; c'était une tunique de peaux de brebis que lui avait laissée saint Antoine, mort quelque temps auparavant à l'âge de cent cinq ans. Les soldats poursuivirent le saint évêque jusque dans ces affreuses contrées. Pour épargner à ses hôtes les mauvais traitements et les massacres, il s'enfonça plus avant dans les déserts, où il ne recevait de secours que d'un chrétien fidèle, qui lui apportait au hasard de sa vie les aliments les plus nécessaires. Il se tint même long-temps enfermé dans une citerne sèche, dont il fut encore obligé de sortir, parce qu'on l'avait trahi. Ce héros de la foi, fuyant, poursuivi, abandonné, manquant de tout, excepté de la grace divine, forgeait au fond de ces déserts des foudres qui allaient frapper George et les Ariens au milieu d'Alexandrie; et dans des alarmes continuelles, il trouva en lui-même, ou plutôt en Dieu qui le couvrait partout de ses ailes, assez de repos et de force, pour composer une grande partie de ces ouvrages pleins d'onction, d'éloquence et de lumières, qui feront toujours l'instruction et l'admiration de l'église.

[76] Ou plutôt Aeïzanas et Saïazanas. Athanase appelle ces princes (Apol. ad Const. tom. 1, pag. 313 et 315) oἵ ἐν Ἀυξούμει τύραννοι, les tyrans d'Auxoum. Dans l'adresse de sa lettre, Constance ne leur donne aucun titre. Νικήτης Κονστάντιος μέγιστος σέβαστος Αἰ ζανᾷ καἰ Σαζανᾷ. Μ. Salt, pendant le premier voyage qu'il fit en Éthiopie, en 1806, découvrit dans les ruines d'Axoum une inscription, longue et fort intéressante relative aux mêmes princes. Elle fut érigée pour conserver le souvenir des victoires d'Aeïzanas, sur un peuple rebelle nommé Bougaïtæ, ΒΟΥΓΑΕΙΤΩΝ. Ce peuple paraît être le même que les Blemmyes, dont le nom véritable est Bedjah ou Bodjah; car pour l'autre dénomination, ils la tenaient des Égyptiens. Aeïzanas prend, sur ce monument, les titres de roi des Axomites, des Homérites, de Raeidan, des Éthiopiens, des Sabæites, de Siléa, de Tiamo, des Bougaïtes et de Kaeï. A cette nomenclature, il ajoute le titre de roi des rois. On voit qu'à cette époque les Homérites, c'est-à-dire les habitants de l'Yemen, obéissaient au même souverain que les Éthiopiens. C'est un état de choses qui s'est renouvelé depuis. Ceci est d'accord avec une loi du 16 janvier 356 (Cod. Th. l. 12, tit. 12), dans laquelle il est question d'une ambassade envoyée par Constance aux Axoumites et aux Homérites. Il paraît qu'Aeïzanas n'était pas encore chrétien, puisqu'il se dit fils de l'invincible Mars, υἱὸς θεοῦ ἀνικήτου Ἄρεως. Outre son frère Saïazanas mentionné dans la lettre de Constance, l'inscription en nomme un autre Adephas. C'est à leur valeur qu'Aeïzanas dut la soumission des Bougaïtes; il était seul souverain. Toutes ces circonstances réunies donnent lieu de croire que le monument dont il s'agit est antérieur à la lettre de Constance. Voy. à ce sujet les deux Voyages de M. Salt, et une lettre de M. Silv. de Sacy, insérée dans les anciennes Annales des voyages, t. XII, p. 33.—S.-M.

X. Diverses violences des Ariens.

Ath. ad monach. t. 1, p. 368 et 369.

Hilar. in Const. p. 1237-1260.

[Sulp. Sev. l. 2, c. 55 et 56.]

Baronius.

Hermant, vie de S. Athan. l. 7, c. 28.

Till. Arian. art. 47-61. et vie de S. Hilaire, art. 6 et 7.

Les Ariens croyaient n'avoir rien fait, tant qu'ils n'auraient pas dompté Osius, qu'on appelait le père des évêques et le chef des conciles. Constance le mande, l'exhorte, le prie. Osius déconcerte l'empereur par la force de ses paroles, et retourne à son église. Les Ariens aigrissent le prince: il écrit, il caresse, il menace. Osius demeure ferme. Constance mande de nouveau ce vieillard âgé de cent ans, et le retient en exil à Sirmium pendant une année entière. On tint dans la Gaule un concile à Béziers [Biterræ], où saint Hilaire de Poitiers confondit les Ariens, et leur chef Saturnin d'Arles, qui présidait au concile. La plupart des évêques de la Gaule se séparent de Saturnin et des Ariens. Mais ceux-ci mettent dans leur parti le César Julien, qui ne regardait que de loin ces orages de l'église; et Constance trompé par une fausse relation exile Hilaire et Rhodanius, évêque de Toulouse; il les relègue en Phrygie. Il fait meurtrir de coups les clercs de l'église de Toulouse. Leur évêque meurt dans son exil. Ce fut, selon quelques auteurs, dans cet exil même, que saint Hilaire composa contre Constance le livre dont nous avons parlé; quoiqu'il soit plus vraisemblable que cet ouvrage n'a été fait qu'après son retour en 360. Cet écrit a sans doute besoin d'excuse pour les traits injurieux qui sont lancés sans ménagement contre la personne de l'empereur: mais il renferme un témoignage précieux, qui fait honneur à ces saints évêques. Saint Hilaire y fait voir à Constance l'abus de la violence en fait de religion, par ces belles paroles: Dieu nous a enseigné à le connaître; il ne nous y a pas contraints. Il a donné de l'autorité à ses préceptes en nous faisant admirer ses opérations divines: il ne veut point d'un consentement forcé. Si l'on employait la violence pour établir la vraie foi, la doctrine épiscopale s'élèverait contre cet abus; elle s'écrierait: Dieu est le Dieu de tous les hommes; il n'a pas besoin d'une obéissance sans liberté; il ne reçoit pas une profession que le cœur désavoue: il ne s'agit pas de le tromper, mais de le servir. Ce n'est pas pour lui, c'est pour nous que nous devons lui obéir. Tels étaient aussi les sentiments de saint Athanase. Tous ces illustres exilés essuyèrent les traitements les plus durs et les plus cruels. Le comte Joseph, à Scythopolis, fut le seul qui osa conserver de l'humanité à leur égard: il retira dans sa maison saint Eusèbe de Verceil, persécuté par l'évêque Patrophile.

XI. Nouvelle hérésie de Macédonius.

Socr. l. 9, c. 27 et 38.

Soz. l. 4, c. 20 et 26.

Till. Arian. art. 62 et suiv.

L'hérésie soutenue de la puissance souveraine triomphait avec insolence. La nouvelle capitale ne fut pas exempte de troubles. Macédonius obtint de l'empereur un édit, qui ordonnait de chasser des villes les défenseurs de la consubstantialité, et d'abattre leurs églises. Armé de cet édit, le prélat impitoyable mit en œuvre les plus extrêmes rigueurs pour forcer les catholiques à communiquer avec les Ariens. La persécution s'étendit sur les Novatiens, attachés comme les catholiques à la foi du consubstantiel. Cette conformité de souffrances unissait leurs cœurs; elle aurait même réconcilié leurs esprits, sans la jalousie de quelques schismatiques qui s'y opposèrent. En exécution du nouvel édit, on abattit une église que les Novatiens avaient à Constantinople[77]. Ils s'assemblent aussitôt, hommes, femmes, enfants: et sans résister à l'ordre de l'empereur, ils laissent démolir l'église; mais ils en recueillent les matériaux, les transportent au-delà du golfe dans le quartier nommé Syques, et ils l'eurent rebâtie en ce lieu presque en aussi peu de temps qu'il en avait fallu pour la détruire. Julien leur ayant rendu dans la suite l'ancienne place, ils y reportèrent les mêmes matériaux, reconstruisirent l'église et la nommèrent Anastasie, c'est-à-dire la Résurrection. Macédonius poursuivait partout les Novatiens. Ayant appris qu'ils étaient en grand nombre dans la Paphlagonie, et surtout à Mantinium, il y envoya avec la permission de l'empereur quatre cohortes de soldats pour les exterminer, ou les forcer à faire profession d'arianisme. Les habitants de Mantinium, échauffés d'un zèle plus ardent que conforme à l'Évangile, s'arment à la hâte de tout ce qui se présente sous leurs mains, marchent contre ces troupes, se battent en désespérés, perdent beaucoup de leurs gens, mais taillent en pièces presque tous les soldats. Ce malheureux succès indisposa l'empereur. Un autre événement acheva de l'irriter. L'église des Saints-Apôtres, où reposait le corps de Constantin, menaçait déja ruine. Macédonius fit de sa propre autorité transporter le corps dans l'église de Saint-Acacius. Le peuple se divisa en deux factions: les uns s'écriaient que c'était un sacrilége de remuer les cendres de leur fondateur; les autres prenaient le parti de l'évêque. La querelle devint meurtrière. Il y eut un furieux combat dans l'église même de Saint-Acacius. Le portique et le parvis furent inondés de sang. L'empereur imputa ce massacre à Macédonius; il le taxa d'une témérité criminelle pour avoir entrepris, sans sa permission, de déplacer le corps de son père. Ce prélat brouillon et violent voulut être hérésiarque. Il s'accordait avec les semi-Ariens sur la ressemblance de substance entre le Père et le Fils, mais il niait la divinité du Saint-Esprit. Les sectateurs de cette nouvelle erreur furent appelés tantôt Macédoniens, tantôt Marathoniens, parce que Marathonius, évêque de Nicomédie, aida beaucoup à la naissance de cette hérésie, et la défendit avec chaleur. Cette secte, qui s'étendit parmi le peuple et jusque dans plusieurs monastères, n'eut cependant ni évêque ni église particulière jusqu'au règne d'Arcadius.

[77] Un certain Agellius était alors leur évêque.—S.-M.

XII. Julien dans la Gaule.

Amm. l. 16, c. 1.

Zos. l. 3, c. 2. Suid. in ἐξισάμενος.

Pendant que l'empereur livrait l'église en proie aux hérétiques, Julien travaillait à délivrer la Gaule des Barbares qui la désolaient. L'entreprise paraissait au-dessus de ses forces. Que pouvait-on attendre d'un jeune prince, sans expérience, étranger dans un camp, nourri dans l'ombre des écoles, obligé d'apprendre les exercices militaires dans le temps qu'il fallait livrer des batailles? Revêtu d'un nom sans pouvoir, il ne venait au secours de cette province qu'avec une poignée de soldats, dont les officiers étaient autant d'espions dévoués à l'empereur; il n'y trouvait que des troupes affaiblies par la désertion et par les défaites, abâtardies par l'habitude de se laisser vaincre, sans émulation, sans discipline. Il semblait que Constance, toujours ombrageux, ne l'avait choisi que parce qu'il le croyait incapable; et ce prince retenant d'une main ce qu'il paraissait lui donner de l'autre, avait pris des mesures pour lui dérober jusqu'à la gloire des hasards heureux, en lui attachant en apparence pour conseil, et en effet pour maître, le général Marcellus, qui devait avoir tout l'honneur des succès, tandis qu'on ne laissait à Julien que la honte des échecs. Dans une situation si délicate, Julien sut forcer tous les obstacles qu'on mettait à sa réputation. Pendant l'hiver qu'il passa dans Vienne, il s'appliqua à connaître ses soldats, sa province, ses ennemis; il puisa dans la profondeur de son génie toutes les ressources de la science militaire; il s'affranchit de ses surveillants en les rendant inutiles; et dès le printemps suivant, avant que d'avoir vu la guerre, il se trouva plus grand capitaine que ceux qu'on avait chargés de le conduire.

XIII. Sa façon de vivre.

[Julian. Misop. p. 340 et 341, ed. Spanh.]

Amm. l. 16, c. 5.

Mamert. paneg. c. 11.

[Liban. or. 8, t. 2, p. 240, ed. Morel.]

Son exemple, plus encore que sa vigilance, releva la discipline, et d'une armée tant de fois vaincue forma une armée invincible. La première loi qu'il s'imposa fut celle de la tempérance. Persuadé que la vertu ne sait dresser qu'une table frugale, et que le corps ne se traite délicatement qu'aux dépens de l'esprit, il n'eut pas besoin de consulter les mémoires de Constance. Ce prince avait pris la peine de régler la table de Julien, comme celle d'un écolier qu'on enverrait aux études, dit Ammien; il avait marqué dans un écrit de sa propre main la qualité des mets qu'il voulait qu'on lui servît: Julien en retrancha tout ce qui sentait la bonne chère; il voulut être nourri comme les simples soldats. Sa sobriété lui permettait d'abréger le temps du sommeil: couché sur la terre nue ou sur une peau de bête, il se levait au milieu de la nuit. Après avoir fait secrètement sa prière à Mercure, il travaillait aux dépêches, il visitait lui-même les sentinelles, et donnait le reste de la nuit à l'étude. La philosophie, l'éloquence, l'histoire, la poésie même occupaient ces heures tranquilles. Entre les ouvrages qu'il composa dans la Gaule, les deux panégyriques de Constance sont des fruits de ses veilles. Il y soutient mal l'honneur de la philosophie, par la flatterie outrée que respirent ces deux discours. Il les démentit dans la suite, lorsqu'il put le faire impunément, par des invectives encore plus condamnables. Un ouvrage qui aurait mieux mérité de passer à la postérité, ce sont ses propres mémoires, qu'il avait écrits à l'imitation de Jules-César. Il employait le jour aux affaires de la guerre, ou à faire des réglements utiles pour l'armée et la province. Il se formait aux exercices, et il se raillait lui-même de bonne grace sur son peu d'habileté. Pour s'endurcir contre les incommodités les plus sensibles, il supportait sans feu la rigueur des hivers de la Gaule.

XIV. Sa conduite dans le gouvernement.

Amm. l. 16. c. 5.

Julian. Misop. p. 360.

Mamert. paneg. c. 4.

Il passait l'été dans son camp, l'hiver sur son tribunal, toujours occupé à repousser les Barbares ou à défendre les peuples, toujours armé contre les ennemis ou contre les vices. Attentif à veiller sur les officiers de son palais, il réprimait leur avidité naturelle. Il écoutait les plaintes et se piquait de clémence dans les punitions: souvent il adoucissait la rigueur des sentences prononcées par les juges. Il servit les Gaulois autant par son équité que par ses victoires, en diminuant le poids des impositions, qui enlevaient à la province ce qui échappait aux Barbares. Quand il entra dans la Gaule, chaque tête taillable payait vingt-cinq pièces d'or, qui faisaient environ trois onces et demi; quand il en sortit, ce tribut était réduit à sept pièces, toutes charges acquittées[78]. Il avait pour maxime de ne point faire remise des restes qui étaient dus au fisc, comme les princes les plus désintéressés l'avaient pratiqué avant lui: sa raison était que les riches demeurent toujours seuls reliquataires, parce que la contrainte n'épargne pas les pauvres dès les premiers moments de l'imposition; cependant sa générosité dérogea quelquefois à cette loi. Un gouvernement si équitable ne pouvait manquer de lui gagner le cœur des Gaulois: leurs biens, leurs personnes, tout était à lui; souvent ils le forcèrent d'accepter de grandes sommes d'argent. Ils lui obéissaient avec zèle: c'était, disaient-ils tous d'une voix, un prince doux, accessible, plein de courage, de justice, de prudence; qui ne faisait la guerre que pour le bien des peuples, et qui savait les faire jouir des avantages de la paix.

[78] Quod primitus partes eas ingressus, pro capitibus singulis tributi nomine vicenos quinos aureos reperit flagitari: discedens verò septenos tantùm. Amm. Marc. l. 16, c. 5.—S.-M.

XV. Autres qualités de Julien.

Jul. Misop. p. 360.

Liban. or. 8, t. 2, p. 240 et or. 10, p. 279.

Hilar. ad Const. l. 2, p. 1225.

Eunap. in Max. t. 1, p. 53, ed. Boiss.

Ces belles qualités se trouvaient alliées à des travers, que lui imprima pour toute sa vie une éducation trop sophistique. Non content d'aimer les lettres et les sciences, il se confondait lui-même avec les savants et les littérateurs. Faisant en public profession de christianisme, pour entretenir l'affection des peuples, il favorisait tantôt les Ariens, tantôt les catholiques; et saint Hilaire, dans ses écrits contre Constance, l'appelle un prince religieux. Mais les rhéteurs, les platoniciens, les magiciens d'Athènes, confidents secrets de son attachement à l'idolâtrie, venaient en Gaule se mêler autour de lui aux braves officiers qu'il employait à la guerre. Julien se prêtait à tout; il gagnait des batailles et faisait des vers en l'honneur de ces prétendus illustres, qui accouraient de si loin pour admirer ses talents. Sa cour, bigarrée de manteaux de philosophes et de casaques militaires, offrait un spectacle aussi bizarre que le prince même: c'était à la fois un camp, une académie, une école de sophistes; mais on n'y voyait point de danseurs, de farceurs, de joueurs d'instruments, ni de tous ces ministres de divertissements frivoles. La bizarrerie de Julien était austère: il n'avait aucun goût pour les plaisirs; ce n'était que le premier jour de l'année et par coutume, qu'il permettait de jouer des comédies: il n'assistait que rarement aux jeux du cirque, encore n'y restait-il que quelques instants. Cette humeur grave et sévère sympathisait avec celle des Gaulois, qui ne connaissaient pas les théâtres, et qui prenaient la danse pour un accès de folie. Telle fut la conduite de Julien, tant qu'il demeura dans l'Occident; et la dignité impériale n'y changea rien dans la suite.

XVI. Sa réputation efface celle de Constance.

La gloire de l'empire sembla passer avec lui dans la Gaule. Dès ce moment le César fit le premier rôle dans les affaires, et cette province devint le théâtre le plus brillant de la valeur romaine. On y vit bientôt les villes relevées, les campagnes couvertes de trophées et de fertiles moissons; les Barbares en fuite; partout la prospérité, la sûreté, l'abondance. Constance, si l'on en excepte son voyage de Rome, resta tristement enveloppé d'intrigues ténébreuses et de controverses de religion; et si les insultes des peuples voisins le firent quelquefois sortir de sa cour, ce ne fut que pour des expéditions sans succès ou sans éclat. Tous les regards se tournèrent du côté de Julien.

XVII. Autun délivré.

Amm. l. 16, c. 2, et l. 17, c. 8.

Jul. ad Ath. p. 277 et 278.

Lib. or. 10, t. 2, p. 272.

Cassiod. l. 1, ep. 34.

Alsat. Illust. p. 398 et seq.

Sa première campagne fut un glorieux apprentissage. C'était dans la Gaule un usage ancien, et qui subsista long-temps après, que les armées ne se missent en mouvement que vers le solstice d'été. Julien était encore à Vienne, lorsqu'il apprit que la ville d'Autun [Augustodunum] venait de courir le risque d'être prise et saccagée. Cette ville était grande; mais elle n'avait pour toute défense qu'une vieille muraille, prête à tomber en ruine. Les Barbares, maîtres de tous les dehors, labouraient paisiblement le territoire; et les habitants, bloqués depuis plusieurs mois, n'attendaient que le moment de pouvoir se réfugier ailleurs. Le voisinage de Julien, dont la réputation commençait à éclore, leur inspira plus de hardiesse. L'un d'eux, voyant un Barbare qui poussait sa charrue jusqu'au pied des murs, courut sur lui et l'enleva. Plusieurs autres en firent autant. Les ennemis irrités entreprennent d'escalader la ville à la faveur de la nuit. Au bruit qu'ils firent en plantant leurs échelles, un petit nombre de vétérans prend les armes, pendant que les autres soldats tremblaient de peur; et s'étant donné pour signal le nom de Julien, ils accourent à la muraille, tuent les uns, et précipitent les autres. Leurs camarades enhardis par cet exemple, repoussent les Barbares, et en massacrent un grand nombre. A cette nouvelle Julien, malgré les conseils de quelques lâches courtisans, se met en campagne avec ce qu'il avait de troupes; il arrive à Autun le 24 de juin; et sans s'y arrêter, il poursuit les Barbares qui se retiraient, résolu de les combattre à la première occasion.