XX.
Sépulture de Julien.
Amm. l. 25, c. 9.
Greg, Naz. or. 4, t. 1, p. 119 et 120; or. 21, p. 394; et carm. 3, t. 2, p. 50.
Zos. l. 3, c. 34.
Philost. l. 8, c. 1.
Zon. l. 13, t. 2, p. 27.
Cedr. t. 1, p. 308.
Ducange, Const. Christ. l. 4, c. 5.
Les funérailles de ce prince donnèrent aux chrétiens un nouveau sujet de risée. Du temps du paganisme, il s'était introduit dans les pompes funèbres un usage extravagant. Le cercueil était précédé d'une troupe de danseurs et d'histrions, qui amusaient le peuple, comme pour faire diversion à la douleur. Ils n'épargnaient pas le défunt; ils contrefaisaient ses ridicules; ils lançaient contre lui des traits satiriques. Cette impertinente cérémonie ne fut pas oubliée dans les obsèques de Julien, afin qu'il n'y manquât rien de toutes les superstitieuses folies de l'idolâtrie qu'on enterrait avec lui. Ces bouffons, accoutumés à ne rien respecter et à railler leurs propres divinités, plaisantaient sur sa philosophie, sur ses mauvais succès en Perse, sur sa mort, et même sur son apostasie. Enfin son corps fut déposé dans un des faubourgs de Tarse[372], à l'entrée du chemin qui conduisait au défilé du mont Taurus, vis-à-vis du monument de Maximin Daza, dont il n'était séparé que par ce chemin; la Providence ayant voulu réunir ainsi la sépulture des deux plus mortels ennemis du christianisme. On grava sur le tombeau[373] deux vers grecs, dont le dernier est emprunté d'Homère; en voici la traduction: Ci-gît Julien, qui passa le Tigre impétueux: il fut à la fois excellent prince et vaillant guerrier[374]. D'autres auteurs allongent cette épitaphe; ils la rapportent en ces termes: Ci-gît Julien, qui, après avoir conduit son armée au-delà de l'Euphrate et jusque dans la Perse, abandonné de la fortune, est revenu recevoir la sépulture sur les bords du Cydnus: il fut à la fois excellent prince et vaillant guerrier[375]. On n'est pas obligé de croire ce que saint Grégoire de Nazianze ne raconte que sur un rapport dont il ne se rend pas garant, que les cendres de ce prince s'agitaient dans son sépulcre, et que la terre, par une violente secousse, rejeta son corps hors du tombeau. Quelques auteurs disent qu'il fut, dans la suite, transféré à Constantinople. Vers la fin de l'empire grec, on montrait sa sépulture dans la galerie septentrionale de l'église des Saints-Apôtres, auprès de celle de Jovien. Si cette tradition était plus assurée, un passage du discours où Libanius s'efforce de prouver que l'intérêt de l'état demande la vengeance de la mort de Julien, ferait soupçonner qu'on doit attribuer cette translation à Valentinien et à Valens. Dès que Procope eut rendu à son parent ce dernier devoir, il disparut; et quelque recherche que l'on pût faire pour découvrir sa retraite, il ne se montra que deux ans après, revêtu de la pourpre impériale.
[372] In suburbano Tarsensi, Amm. Marc. l. 25, c. 9. Cet historien s'indigne qu'on n'ait pas choisi un lieu plus convenable pour la sépulture de ce grand homme, qu'on eût dû placer dans la ville éternelle, au milieu des monuments élevés à la mémoire des empereurs divinisés. Cujus suprema et cineres, si qui tunc justè consuleret, non Cydnus videre deberet, quamvis gratissimus amnis et liquidus; sed ad perpetuandam gloriam rectè factorum præterlambere Tiberis intersecans urbem æternam, divorumque veterum monumenta præstringens. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.
[373] S. Grégoire de Nazianze (or. 4, t. 1, p. 120), l'appelle par dérision τέμενος, ναὸς, un temple.—S.-M.
XXI.
Jovien à Antioche.
[Amm. l. 25, c. 10.]
Zos. l. 3, c. 34.
Suid. in Ἰοβιανός.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 9.
L'empereur, après avoir donné à ses troupes le temps de se rétablir de tant de fatigues, prit la route d'Antioche. Il passa par Édesse, où il était le 27 de septembre[376]. Son armée, sans avoir été vaincue, semblait avoir essuyé plusieurs défaites. Aussi ne reçut-il sur son passage aucun de ces témoignages de joie, que des sujets s'empressent de prodiguer à leur souverain. Il vint à grandes journées à Antioche[377], où il fut l'objet des railleries et des traits satiriques d'une populace insolente[378]. Il était même menacé d'une violente sédition, si le préfet Salluste, plus respecté que l'empereur, n'eût travaillé à calmer les esprits.
[376] Cette date est fournie par une loi insérée dans le code Théodosien.—S.-M.
[377] Selon Théophanes (p. 45), il arriva à Antioche dans le mois d'Hyperberetœus. C'est le nom macédonien que les Grecs de Syrie donnaient au mois d'octobre.—S.-M.
[378] Ils firent contre lui des chansons, des satires et des libelles, ἀλλ' ἀπέσκωπτον αὐτὸν ῳδαῖς καὶ παρῳδίαις καὶ τοῖς καλουμένοις φαμώσσοις, c'est ce qu'on apprend d'un fragment de l'historien Jean d'Antioche, qui a été conservé dans les extraits de l'empereur Constantin Porphyrogénète. Voyez Excerpt. de Virt. et Vit., par H. Valois, p. 845. La cession de Nisibe, qui rendait leur ville plus exposée aux attaques des Perses, avait animé les Antiochéniens contre le nouvel empereur.—S.-M.
XXII.
Il se propose de rétablir la concorde dans ses états.
Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 134.
Liban. vit. t. 2, p. 46, et or. 10, p. 327.
Socr. l. 3, c. 24.
Philost. l. 8, c. 6.
Jusqu'ici nous avons vu Jovien uniquement occupé à terminer une entreprise dont il n'était pas l'auteur. Si l'on blâme sa conduite, on doit faire réflexion que rien n'est si difficile que de suivre un projet compliqué, que l'on n'a pas conçu soi-même, et dont on n'a pu combiner tous les incidents et préparer toutes les ressources. Nous l'allons voir agir maintenant d'après lui-même; sa bonté et sa prudence ne laisseront rien à désirer: et si sa retraite peu honorable fait penser qu'il a régné trop tôt, la sagesse de son gouvernement doit faire regretter que son règne n'ait pas été de plus longue durée. Le changement de souverain causait dans tous les esprits une agitation dangereuse. Les païens, frappés de terreur, tremblaient aux approches d'un prince qui, dès le premier moment de son règne, avait annoncé son attachement au christianisme. Plusieurs d'entre eux, abandonnant leurs autels et leurs sacrifices, et redoutant les chrétiens plus que les Perses, prenaient la fuite, et s'allaient cacher dans les plus profondes retraites. La conduite du commun des chrétiens ne contribuait pas à calmer ces alarmes. Les théâtres, les places publiques retentissaient de leur joie et de leurs menaces. Ils abattaient les autels; ils fermaient les temples; quelques-uns même, animés d'un faux zèle, formaient des projets sanguinaires; et, s'il en faut croire Libanius, ce rhéteur n'évita d'être assommé, que parce qu'il fut averti du complot tramé contre sa vie. C'était cet esprit de vengeance, si contraire aux maximes de l'Évangile, que voulait étouffer saint Grégoire de Nazianze, lorsque, après avoir montré les effets de la colère divine dans la punition de Julien, il exhortait les fidèles à la douceur et au pardon des injures, et qu'il les invitait à ne pas perdre, par des représailles illégitimes, le mérite de leurs souffrances. D'autre part, les diverses sectes hérétiques, qui étaient demeurées sans action, tant qu'elles avaient été resserrées et pressées avec l'église catholique par une violence commune, s'agitant au premier moment de relâche, se divisaient de nouveau d'avec elle: réunies contre la vérité, elles se déchiraient mutuellement: chacune d'elles tâchait de prévenir le prince et de le séduire.
XXIII.
Sa conduite à l'égard des païens.
Them. or. 5, p. 67-70, et or. 7, p. 99.
[Liban. vit. t. 2, p. 46.]
Eunap. in Max. p. 58, t. 1, ed. Boiss.
Suid. in Ἰοβιανός.
Joann. Ant. ap. Vales. excerp. de virt. et vit., p. 844 et 847.
Dans ce mouvement général de toutes les humeurs de l'empire, Jovien rassura les païens en déclarant, par une loi, qu'il laissait à chacun le libre exercice de sa religion. Il fit rouvrir les temples: il permit les sacrifices; mais il défendit les enchantements et les cérémonies magiques. Cette liberté procura au christianisme un double avantage; elle ramena au sein de l'église ceux qui n'en étaient sortis que par crainte, et elle laissa au paganisme ceux qui ne s'en seraient détachés que par hypocrisie. La conviction, unique sorte de contrainte que la religion connaisse, fit seule des chrétiens; elle n'en fit que de véritables, elle en fit en plus grand nombre, parce qu'elle n'eut point à combattre la haine et l'opiniâtreté qu'inspirent les persécutions et les supplices. Les philosophes, voyant leur règne passé, s'étaient bannis de la cour. Ils n'y régnèrent plus en effet; mais Jovien leur permit d'y reparaître, pourvu qu'ils se dépouillassent de ce qu'il y avait de singulier dans leur extérieur. Il continua même de les honorer. Il est vrai qu'il ne put les mettre à couvert du mépris des courtisans, toujours prompts à fouler aux pieds les anciens favoris. Un ennemi de Libanius conseillait au prince de se défaire de ce rhéteur, qui ne cessait de pleurer la perte de Julien. Un meilleur conseil fit entendre à Jovien que ces larmes impuissantes lui faisaient beaucoup moins de tort, que n'en ferait à sa gloire le sang d'un malheureux sophiste. Ce que des auteurs anonymes ou inconnus racontent du temple de Trajan, brûlé dans Antioche par la femme et les concubines de Jovien, ne mérite pas une réfutation sérieuse.
XXIV.
A l'égard des catholiques.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.
Socr. l. 3, c. 24.
Theod. l. 4, c. 2, 4 et 22.
Soz. l. 6, c. 3.
Philost. l. 8, c. 5.
Cod. Th. l. 9, tit. 25, leg. 2.
Médailles.
[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 147.]
La religion chrétienne monta avec lui sur le trône, pour n'en plus descendre. Jovien s'appliqua à guérir les plaies dont Julien l'avait affligée, et à lui rendre sa splendeur. Il rappela d'exil tous les évêques bannis par Constance, et que Julien n'avait pas remis en possession de leurs siéges. Athanase sortit encore de ses déserts, et reparut de nouveau dans Alexandrie. Les disgraces de ce grand homme étaient celles de toute l'église: la foi s'éclipsait avec lui, et renaissait à sa lumière. L'empereur déchargea les églises des taxes dont elles étaient accablées; il rétablit leurs priviléges: il rendit aux clercs, aux veuves, aux vierges leurs immunités et tous les bienfaits des empereurs précédents. Il renouvela, par une loi, les distributions de blé instituées par Constantin, et que Julien avait abolies. La disette, qui régnait encore dans l'empire, ne lui permit d'en rendre que le tiers; mais il promit de les rétablir en entier au retour de l'abondance. Il ordonna aux gouverneurs des provinces de favoriser les assemblées des fidèles, de veiller à l'honneur du culte divin et à l'instruction des peuples. Nous avons une loi par laquelle il défend, sous peine de mort, de ravir les vierges consacrées à Dieu, de les séduire, ou même de les solliciter au mariage. C'était un désordre que l'irréligion, fille ou mère du libertinage, avait introduit du temps de Julien. Il fit retracer sur le labarum le monogramme du Christ. Un comte nommé Magnus, trésorier de la maison de l'empereur[379], avait, sous le règne précédent, réduit en cendres l'église de Béryte: il reçut ordre de la rebâtir à ses dépens; et, sans de puissantes sollicitations, Jovien lui eût fait trancher la tête.
[379] Comes largitionum comitatensium. Ὁ τῶν κομητατησίων λάργιτιόνων κόμης. Theod. hist. eccles. l. 4, c. 22. On s'était borné à transcrire en grec le nom latin de cette charge.—S.-M.
XXV.
A l'égard des hérétiques.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.
Jovian. ep. ad Athan. et Athan. ad Jov. etc. t. 2, p. 779 et seq.
Socr. l. 3, c. 24 et 25.
Theod. l. 4, c. 23.
Soz. l. 6, c. 4 et 5.
[Philost. l. 8, c. 6.]
Les différentes sectes formèrent à l'envi des prétentions sur l'esprit de l'empereur. Les purs Ariens envoyèrent au-devant de lui jusqu'à Édesse[380]; ils portaient, à leur ordinaire, des calomnies contre Athanase. Jovien, sans leur déclarer ses sentiments, les renvoya à la décision d'un concile, où les deux partis seraient entendus. Dès qu'il fut dans Antioche, les Macédoniens lui présentèrent une requête, par laquelle ils demandaient l'expulsion des purs Ariens. Il leur répondit qu'il détestait les querelles, et qu'il n'accorderait ses bonnes graces qu'aux amateurs de la paix et de la concorde. Acacius de Césarée, attaché de tout temps à l'arianisme, mais plus encore à la faveur, ayant pressenti les dispositions de l'empereur, se réunit, du moins en apparence, avec les catholiques: il assista, dans Antioche, à un concile, dont le décret confirmait la foi de Nicée. La lettre synodale, signée de vingt-huit évêques, fut adressée à l'empereur. Jovien se contenta de dire qu'il était résolu de n'inquiéter personne sur la croyance; et de favoriser de tout son pouvoir ceux qui travailleraient à la réunion des esprits. Ce n'était pas qu'il fût indifférent, ni qu'il balançât sur le parti qu'il devait prendre: nourri dans les sentiments orthodoxes, dès le moment qu'il était rentré dans les terres de l'empire, au milieu des inquiétudes dont il était accablé, un de ses premiers soins avait été d'écrire à saint Athanase. Ne sachant pas encore que ce prélat fût revenu, il le rappelait et le rétablissait dans son siége. Sa lettre, qui s'est conservée jusqu'à nous, porte le sentiment de la plus profonde vénération. Lorsqu'il se vit, dans la suite, exposé à tous les artifices de tant de sectes diverses, pour s'affermir dans la foi, et ne pas s'écarter du point fixe de la croyance de l'église, il pria le saint évêque de lui envoyer une exposition nette et précise de la doctrine catholique. Athanase, de concert avec les prélats les plus éclairés qui se trouvaient dans Alexandrie, satisfit au désir de l'empereur. Il lui développa la foi de Nicée, et tout le venin de l'arianisme. Jovien le fit venir à Antioche, pour puiser dans cette source de lumière des instructions plus étendues. Les Ariens en prirent l'alarme. Euzoïus, évêque arien d'Antioche, gagna le grand chambellan Probatius et les autres eunuques du palais. C'était par le canal de ces vils ministres, presque toujours pervers et corrompus, que l'hérésie s'était insinuée dans l'esprit de Constance. On fit venir d'Alexandrie le prêtre Lucius, chef du parti Arien dans cette ville depuis la mort de George. Les catholiques députèrent de leur côté, pour rompre l'effet de ces intrigues.
[380] Leurs députés étaient Candidus et Arrhianus, évêques en Lydie et tous deux parents de Jovien, οἱ περὶ Κάνδιδον καὶ Ἀῤῥιανὸν προσγενεῖς ὄντες τῷ βασιλεῖ, dit Philost. liv. 8, c. 6.—S.-M.
XXVI.
Les Ariens rebutés par l'empereur.
Lucius à la tête de sa faction se présenta quatre fois à l'empereur. Il reprochait au saint prélat, que depuis qu'il avait repris les fonctions de l'épiscopat, il était sous l'anathème, ayant été condamné pour des crimes dont il ne s'était pas justifié; qu'il avait été plusieurs fois banni par Constantin et par Constance; qu'il ne cessait de troubler l'Égypte, et d'y entretenir la discorde et la sédition. En conséquence, il demandait un autre évêque, tel que l'empereur voudrait le choisir. Ces accusations étaient appuyées par les clameurs des autres ariens. Athanase n'eut pas besoin de répondre. Le peuple catholique soutint sa cause avec chaleur. L'empereur lui-même déconcerta les calomniateurs par des questions pressantes et de vives reparties. Dans une des audiences il s'emporta contre eux jusqu'à commander à ses gardes de les frapper; ce qui cependant ne paraît pas avoir été exécuté. Il les congédia honteusement; il traita surtout avec le dernier mépris Lucius, dont la mauvaise mine égalait la méchanceté. Pour faire perdre aux eunuques le goût de ces intrigues de religion, il les fit appliquer à la torture, en menaçant de traiter avec la même rigueur quiconque oserait calomnier des chrétiens. Cette conspiration formée contre Athanase le rendit plus cher à l'empereur. Il retourna en Égypte avec un plein pouvoir de disposer du gouvernement des églises.
XXVII.
Troubles en Afrique.
Amm. l. 28, c. 6.
L'empire attaqué depuis long-temps du coté du Septentrion et de l'Orient, commençait à recevoir des atteintes dans ses provinces méridionales. Ce vaste corps sentait déja les approches de la vieillesse. Affaibli par les vices qui lui faisaient perdre de son ressort, il se refroidissait peu à peu dans ses extrémités, et les gouverneurs des provinces éloignées, plus attentifs à les piller qu'à les défendre, laissaient aux Barbares occasion de les entamer. Tandis que les Perses enlevaient aux Romains les cinq provinces voisines du Tigre, les Austuriens en Afrique infestaient la Tripolitaine, qui s'étendait entre les deux Syrtes, dans le pays qu'on appelle encore la régence de Tripoli. Ces Barbares, qui n'étaient connus que sur cette frontière, exercés à des incursions soudaines, vivaient de brigandage. On les contenait depuis quelque temps par un traité fait avec eux, lorsqu'un motif de vengeance leur mit les armes à la main. Un d'entre eux, nommé Stachao, homme hardi, rusé, artificieux, parcourant la province à la faveur de la paix, tramait des intrigues secrètes pour y établir ses compatriotes. On découvrit ses manœuvres: il fut brûlé vif. Aussitôt toute la nation prend l'alarme: ils sortent avec rage de leurs montagnes et de leurs déserts; ils accourent en foule devant Leptis avant qu'on puisse avoir des nouvelles de leur marche. La force des murailles de cette grande ville et le nombre des habitants la mettant hors d'insulte, ils restent trois jours campés aux environs[381], ruinant par le fer et par le feu ce territoire fertile, et massacrant les paysans qui s'étaient inutilement cachés dans des cavernes. Après avoir brûlé tout ce qu'ils ne purent emporter, ils s'en retournèrent avec un riche butin, traînant en esclavage Silva chef du conseil de la ville[382], qu'ils surprirent dans ses terres avec toute sa famille. Les habitants de Leptis, effrayés de cette attaque imprévue, et craignant une nouvelle incursion, eurent recours au comte Romanus, envoyé depuis peu pour commander en Afrique[383]: cet officier, dur et avare, ne faisait la guerre que pour s'enrichir. Il vint à la tête d'un corps de troupes; mais insensible aux larmes et aux prières des habitants, il demanda une prodigieuse quantité de vivres et quatre mille chameaux[384], déclarant qu'il ne marcherait aux ennemis qu'à cette condition. En vain ces infortunés lui représentèrent que le ravage et l'incendie de leur pays les mettait dans l'impuissance de satisfaire à des demandes si exorbitantes; qu'ils n'étaient pas en état d'acheter si cher un remède à leurs maux, quoiqu'ils fussent extrêmes. Après avoir passé quarante jours à Leptis, sans faire aucun mouvement pour leur défense, il abandonna le pays à la merci des Barbares.
[381] Suburbano ejus uberrimo insedere per triduum. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.
[382] Ordinis sui primatem.—S.-M.
[383] Præsidium imploravere Romani comitis per Africam recens provecti. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.
[384] Cette mention d'Ammien Marcellin est peut-être la première qui fasse connaître les chameaux comme habitant dans cette partie de l'Afrique. On ne trouve rien de semblable dans les auteurs plus anciens, ni dans les récits relatifs aux guerres des Carthaginois contre les Romains.—S.-M.
XXVIII.
Jovien part d'Antioche.
Amm. l. 25, c. 1O.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.
Socr. l. 3, c. 26.
Zon. l. 13, t. 2, p. 28.
L'équité de Jovien donne lieu de penser qu'il aurait puni cette cruelle avarice. Mais les plaintes des Leptitains n'arrivèrent qu'après sa mort. Croyant qu'il était nécessaire de se rapprocher de l'Occident, dont il ne recevait aucune nouvelle, il résolut, malgré la rigueur de l'hiver, qui fut très-rude cette année, de regagner au plus tôt Constantinople. Il partit d'Antioche au mois de décembre, sans être arrêté par de prétendus pronostics[385], que l'événement rendit remarquables, mais qui ne pouvaient en effet alarmer que des païens superstitieux. Il ne voulut pas sortir de Tarse sans avoir rendu à Julien quelques honneurs funèbres: il donna ordre d'ajouter des ornements à son tombeau[386]; ce qui ne fut exécuté que sous le règne de Valentinien et de Valens.
[385] Le globe que tenait la statue de Maximien tomba.—S.-M.
[386] Ammien Marcellin remarque que ce tombeau était situé en dehors des murailles, sur le chemin qui conduit aux passages du mont Taurus. In pomœrio situm itineris, quod ad Tauri montis angustias ducit. Amm. Marc., l. 25, c. 10.—S.-M.
XXIX.
Etat des affaires de la Gaule.
Amm. l. 25, c. 10.
Zos. l. 3, c. 35.
En arrivant à Tyanes[387], ville de Cappadoce, il y trouva le secrétaire Procope et le tribun Mémoridus, qui venaient lui rendre compte de ce qui s'était passé dans la Gaule. Lucillianus, selon les ordres de l'empereur, s'était rendu à Milan avec les tribuns Séniauchus et Valentinien, que Jovien avait rappelé de son exil; et ayant appris que Malarich refusait le commandement des troupes de la Gaule, il avait lui-même passé les Alpes, et s'était transporté dans la ville de Rheims [Remos]. Là, sans considérer que la mort de Julien pouvait exciter des troubles dans la province, et que l'autorité de son gendre n'était pas encore assez affermie, il se pressa mal à propos de réformer les abus, et commença par faire rendre compte à un receveur des deniers publics[388]. Celui-ci, coupable de plusieurs infidélités dans l'exercice de son emploi, ne pouvant se justifier que par une révolte, eut recours aux soldats Bataves, qui étaient en quartier aux environs de Rheims[389]. Il leur persuada que Julien vivait encore, que Jovien n'était qu'un rebelle; et ses mensonges produisirent une si violente mutinerie, que Lucillianus et Séniauchus furent massacrés. Valentinien aurait éprouvé le même sort sans un ami fidèle appelé Primitivus, qui le déroba aux recherches des séditieux. Il se sauva avec Procope[390] et Mémoridus: un soldat hérule, nommé Vitalianus[391], que nous verrons dans la suite avancé aux premiers emplois, se joignit à eux; et tous ensemble trouvèrent Jovien à Tyanes. Avec cette triste nouvelle ils en apportaient une autre qui pouvait en adoucir l'amertume. Jovinus, que l'empereur voulait déplacer, loin de se ressentir de cette disgrace, avait disposé les troupes à l'obéissance: il envoyait ses principaux officiers[392] pour présenter à Jovien les hommages de son armée. L'empereur récompensa Valentinien en le mettant à la tête de la seconde compagnie des écuyers[393]; il donna à Vitalianus une place honorable entre les domestiques[394]; ces deux corps faisaient partie de la garde du prince. Il dépêcha sur-le-champ Arinthée avec une lettre pour Jovinus; il le louait de sa fidélité, le confirmait dans son emploi, et lui ordonnait de punir l'auteur de la sédition, de mettre aux fers les plus coupables, et de les envoyer à la cour. Les députés de l'armée des Gaules arrivèrent bientôt après; ils se présentèrent à Jovien dans Aspuna[395], petite ville de Galatie. Il reçut avec joie les protestations de leur zèle, leur fit des présents, et les renvoya dans leur province.
[387] A marches forcées, extentis itineribus, venit oppidum Cappadociæ Tyana, dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 10.—S.-M.
[388] Ex actuario raciociniis scrutandis incubuit. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.
[389] Zosime se trompe en plaçant l. 3, c. 35, cette sédition à Sirmium dans la Pannonie, οἱ ἐν τῷ Σιρμίῳ Βατάοι, πρὸς φυλακὴν ἀπολελειμμένοι τῆς πόλεως. On doit préférer le récit d'Ammien Marcellin, qui la met à Rheims, l. 25, c. 10; cependant il serait possible qu'il fût arrivé quelque chose d'à peu près semblable à Sirmium; ce qui aurait donné lieu à l'erreur de Zosime. On doit remarquer qu'Ammien Marcellin ne fait pas la moindre mention des Bataves dans le récit de cette émeute.—S.-M.
[390] Zosime, l. 3, c. 35, commet encore une autre erreur, en confondant le secrétaire (notarius) Procope, bien distingué par Ammien Marcellin, avec le général du même nom, parent de Julien, et qui avait été chargé de conduire son corps à Tarse. Il prétend que les soldats Bataves épargnèrent Procope à cause de sa parenté avec Julien, τῆς πρὸς Ἰουλιανὸν συγγενείας. Il serait possible cependant que le secrétaire Procope se fût servi de son nom, pour détourner la fureur des soldats; ce qui expliquerait l'erreur de Zosime.—S.-M.
[391] Il était du bataillon des Hérules, Herulorum e numero miles. Son nom ne permet cependant pas de croire qu'il fût barbare de naissance.—S.-M.
[392] Quos capita scholarum ordo castrensis appelat. Amm. Marc. l. 25, c. 10. Ce qu'on appelait à l'armée, les chefs des écoles.—S.-M.
[393] Valentiniano.... regenda scutariorum secunda committitur schola. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.
[394] Vitalianus domesticorum consortio jungitur. Amm. Marc., l. 25, c. 10.—S.-M.
[395] Ammien Marcellin, l. 25, c. 10, donne à cette ville le titre de municipium. L'Itinéraire d'Antonin la place à 62 milles d'Ancyre, sur les frontières de la Cappadoce. Elle était le chef-lieu d'un siége épiscopal.—S.-M.
An 364.
XXX.
Consulat de Jovien.
Amm. l. 25, c. 10.
Them. or. 5, p. 67 et 71.
Socr. l. 3, c. 26.
Philost. l. 8, c. 8.
Idat. chron. Theoph. p. 46.
Le premier jour de janvier il célébra dans Ancyre la cérémonie de son entrée au consulat. Il avait désigné Varronianus son père pour partager avec lui cette dignité. Mais ce vieillard étant mort avant le commencement de l'année, Jovien prit pour collègue son fils, qui portait aussi le nom de Varronianus[396]. Il lui donna en même temps le titre de nobilissime. On rapporte que lorsqu'on voulut, selon l'usage, asseoir cet enfant sur la chaise curule, il y résista avec des cris opiniâtres, comme s'il eût pressenti son malheur. Thémistius, que Constance avait honoré d'une place dans le sénat de Constantinople, orateur sensé et vertueux, député avec plusieurs autres sénateurs pour complimenter l'empereur sur son consulat, prononça un discours en sa présence. Nous l'avons encore entre les mains; et nous y voyons que la vertu du prince et celle de l'orateur ont ensemble beaucoup de peine à défendre ce panégyrique de la contagion de flatterie, qui fait presque toujours l'ame de ces sortes de pièces. Quelques historiens prétendent que le discours dont nous parlons ne fut prononcé qu'à Dadastana six semaines après; et qu'il le fut encore à Constantinople en présence du peuple après la mort de Jovien.
[396] Les paroles de Philostorge, l. 8, c. 8, donnent lieu de croire que Jovien avait un autre fils plus âgé; car il dit θάτερον τῶν ἑαυτοῦ παίδων, Οὐαρονιανὸν.—S.-M.
XXXI.
Mort de Jovien.
Amm. l. 25, c. 10.
Eutrop. l. 10.
Vict. epit. p. 229.
Hier. chron. et epist. 60, t. 1, p. 341.
Chrysost. ad Philipp.
Hom. 15, t. 11, p. 317 et 318.
[Oros. l. 7, c. 31.]
Zos. l. 3, c. 35.
Socr. l. 3, c. 26.
Theod. l. 4, c. 5.
Soz. l. 6, c. 6.
Philost. l. 8, c. 8.
Idat. chron.
Chron. Alex. vel Paschal. p. 300.
[Theoph. p. 46.]
Zon. l. 13, t. 2, p. 28, 29.
Cedr. t. 1, p. 308, 309.
Suid. in Ἰοβιανός.
Médailles.
[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 146.]
Tout l'empire s'attendait à goûter sous un gouvernement équitable et pacifique le repos dont il avait été long-temps privé par la faiblesse et les soupçons injustes de Constance et par l'humeur guerrière de Julien. On faisait à Constantinople les préparatifs de la réception de l'empereur: Rome qui se flattait de jouir bientôt de sa présence, frappait déja des monnaies pour célébrer la joie de son arrivée. Jovien ne témoignait pas moins d'empressement. Il partit d'Ancyre par un temps très-froid, qui fit périr en chemin plusieurs de ses soldats. Étant arrivé le 16 de février à Dadastana, petite bourgade de Galatie, sur les frontières de la Bithynie[397], il fut trouvé le lendemain mort dans son lit. Il était âgé de trente-trois ans, et avait régné sept mois et vingt jours. La cause de sa mort est restée dans l'incertitude. Selon l'opinion la plus commune, s'étant couché dans une chambre nouvellement enduite de chaux, il fut étouffé par la vapeur du charbon qu'on y avait allumé, pour sécher les murailles, et pour échauffer le lieu. Selon d'autres, sa mort fut l'effet d'une indigestion, ou de quelques mauvais champignons qu'il avait mangés. Quelques-uns l'attribuent simplement à une apoplexie. Enfin, on a dit qu'il avait été empoisonné, ou assassiné par ses propres gardes. Ammien Marcellin semble appuyer ce dernier sentiment par la remarque qu'il fait, que sa mort ne fut suivie d'aucune information, non plus que celle de Scipion Émilien. Si ce soupçon avait lieu, il ne pourrait tomber que sur Procope; Valentinien, comme le prouve l'histoire de son élection, n'avait nulle prétention à l'empire. Le corps fut porté à Constantinople dans l'église des Saints-Apôtres; sépulture ordinaire des empereurs depuis Constantin. Les païens le mirent au nombre des dieux[398]; et les deux empereurs chrétiens qui lui succédèrent, ne s'opposèrent pas à cette sorte d'idolâtrie, qui n'était plus regardée que comme une cérémonie politique. Sa femme n'eut pas la satisfaction de le voir empereur. Elle était en chemin pour le venir joindre avec toute la pompe d'une impératrice, lorsqu'elle reçut la nouvelle de sa mort. Elle venait de perdre en peu de temps et son père et son beau-père; elle eut encore la douleur de survivre à son époux pendant plusieurs années, mourant, pour ainsi dire, tous les jours, et tremblant sans cesse sur le sort de son fils, en qui la qualité de fils d'empereur pouvait tenir lieu de crime auprès des successeurs. La mort seule fixa pour elle les honneurs, dont la lueur rapide n'avait brillé à ses yeux que pour disparaître aussitôt: elle eut sa sépulture à côté de son mari.
[397] Dadastana, qui locus Bithyniam distinguit et Galatas, Amm. Marc., l. 25, c. 10. Sozomène (l. 6, c. 6) et Théophanes (p. 46) sont les seuls qui mettent cet endroit dans la Bithynie. Selon l'Itinéraire d'Antonin, Dadastana était à 117 milles de Nicée, capitale de la Bithynie, et à 125 d'Ancyre en Galatie. La table de Peutinger réduit par une autre route la distance de ce lieu à Nicée; il compte seulement 104 milles de distance entre ces deux villes.—S.-M.
[398] On ne connaît cependant aucune médaille authentique qui se rapporte à son apothéose, et qui lui donne le titre de Divus.—S.-M.