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Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706) cover

Histoire du Chevalier d'Iberville (1663-1706)

Chapter 23: QUÉBEC.
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About This Book

A chronological biography of a colonial naval commander that recounts his upbringing, seafaring training, and successive expeditions in northern and southern Atlantic waters. The narrative combines detailed campaign accounts — including assaults on rival trading posts, fisheries operations, and Caribbean and gulf engagements — with broader chapters on the expansion and administration of the colony. The author situates military episodes within political and economic contexts, assembles contemporary documents and memoirs, and evaluates the subject's contribution to territorial growth, maritime strategy, and colonial enterprise.




CHAPITRE II

ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.

La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans son immensité.

Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on appelle la baie James.

Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son bagage.

Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.

Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des fourrures du Nord.

Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche.

On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.

L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du détachement.

Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une description très détaillée du fort;

A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle.

Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions, il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la hache.

Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour les canons de la plate-forme.

Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. 12

Note 12: (retour) L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.

Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures de la redoute.

Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la façade avec le bélier.

Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser avec le bélier.

En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.

Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.

Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.

Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.

D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un moule à boulets, commencèrent à utiliser.

On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».

Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.

Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le mur de la redoute.

En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle le temps de donner l'alarme.

D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.

Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde, l'épée à la main.

Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.

Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent quartier.

Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries trouvées dans le fort.

Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son retour.

M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.

Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.

Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue que les premières.

Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines et des difficultés.

Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était difficile de sortir.

Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de mauvais traitements.

On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de canon.

L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer.

Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines.

Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés aux différents étages.

Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force.

Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé.

L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort.

Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre.

Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.

Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait dans une chaloupe.

Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:

Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;

1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux parties;

2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;

3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner en Angleterre;

4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté.

Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.

Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.

Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants pour le saint sacrifice.

L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se convertir.»

Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.

C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et d'Iberville, ses lieutenants.»




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LA BAIE D'HUDSON.

Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.



«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils se trouveront.»

Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.

M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année suivante.

Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs!

Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution.

Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.

D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.

Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires.




CHAPITRE III

EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.

L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les destinées du pays.

Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.

L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux ressentiments.

Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.

Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut de décision.

Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il organisa contre eux quatre expéditions.

L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.

La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.

Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.

Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent tués et 80 faits prisonniers.

D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.

Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière.

Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.

Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et réduit les autres à demander quartier.

Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.

En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus intimes.

Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient respectés.

Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris.

Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.

Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier aux Français, la furia francese, donnant le plus haut caractère à leur mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements guerriers.»

Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels de Louis XIV.

Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment d'allégeance.»




CHAPITRE IV

NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments, la Sainte-Anne et le Saint-François, et le 24 septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.

Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre.

D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.

Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon.

Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours.

Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient considérables.

Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le Saint-François, avec toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.

C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.

QUÉBEC.

Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de hauteur au-dessus du fleuve.




CHAPITRE V

SIÈGE DE QUÉBEC.

Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.

Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.

Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se rendre à Québec.

L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables fortifications.

Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre 1690.

Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne savaient comment viser leurs adversaires.

Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la ville.

Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.

Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde attaque par terre.

Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.

Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une grande douleur pour sa mère.

Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.

Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les canons qui avaient été abandonnés.

L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un Te Deum dans la cathédrale avec toute la solennité possible.



CHAPITRE VI

NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.

M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de capitaine de frégate.

Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop précipitamment ne put réussir.

D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à Québec.

Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.

Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le Poli, la Salamandre et l'Envieux.

D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.

Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.

C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur rendre les plus grands services.

Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle France.

Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.

Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout réclamaient avec instance.

Le 14, le père, embarqué sur le Poli, distribua en l'honneur de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de solennité que possible, et plusieurs communièrent.

Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.

Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.

Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit aussitôt.

Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne Vexilla régis prodeunt, en répétant plusieurs fois: O crux ave. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest, O crux, ave, pour honorer la croix dans un pays où elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.

Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la protection de cette grande sainte.

Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»

Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence d'esprit que rien ne pouvait abattre.»

Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de rester jusqu'au printemps.

En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»

En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à la chasse.

M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.